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DE BAETS - BRABANT - NIHOUL - VANESSE - VERHAEGHEN -

MEURANT - SECTION FINANCES BSR BRUXELLES

EXTRAIT ...HUMO 28 09 1999

Humo:

Pourquoi Brabant a-t-il nié que lui ou les hommes de la


BSR de Bruxelles connaissaient Nihoul ?

De Baets:

Parce que Nihoul était un informateur de la BSR. Et pas


n'importe quel informateur, puisqu'il était un informateur
non-codé qui avait été amené par un gendarme de Dinant,
décédé depuis lors, Gérard Vanesse. Deux gendarmes de
la section finances de la BSR de Bruxelles entretenaient
des contacts avec Nihoul :
Eddy Verhaeghen et Bernard Meurant. Ils l'utilisaient
comme informateur potentiel dans un trafic de cartes
téléphoniques et de téléphones portatifs.

http://old.radicalparty.org/interviews/humo280999.htm
fragment uit humo 28 09 1999
http://old.radicalparty.org/interviews/humo280999.htm

date: 28.09.99 | newspaper: Humo language: |

PATRIEK DE BAETS
MARC DUTROUX ET MICHEL NIHOUL : LE SABOTAGE DE
L'ENQUÊTE

Interview de Patriek De Baets (I)


par Danny Ilegems et Raf Sauviller

Voici l'homme qui a été dépêché dans l'enquête de Neufchâteau sur Dutroux,
pour défendre l'honneur de la gendarmerie dans un moment particulièrement peu
glorieux pour celle-ci. La gendarmerie qui n'avait pas trouvé Julie et Mélissa,
malgré que l'opération secrète Othello ait mené ses hommes jusqu'à la cache
même des enfants. Patrick Debaets était le fleuron de la BSR; c'est l'adjudant
que ses supérieurs désignaient lorsque les magistrats bruxellois devaient aborder
des dossiers difficiles et parfois même dangereux : l'affaire Kirschen, le parrain
criminel Carmelo Bongiorno, le Baron de Bonvoisin, la maffia italienne, la
maffia russe .

Mais lorsqu'en septembre 1996, Patrick De Baets fut désigné pour interroger X
1, il devint lui-même dangereux aux yeux de certains magistrats bruxellois et de
ses propres patrons. Car les témoins dénommés X lui avaient raconté que Marc
Dutroux ne jouait qu'un rôle subalterne dans l'affaire Dutroux et que JeanMichel
Nihoul avec ses nombreuses connections bruxelloises et liégeoises en était le
protagoniste principal. Nihoul : le noctambule, l'informateur de la police, le
noceur, le partouzeur, avec qui on partageait la table, l'ami de certains partis,
l'ami intime de certains magistrats bruxellois, officiers de police et hommes
politiques.

Dans le courant de l'été 1997, une manoeuvre conjuguée de la hiérarchie de la


gendarmerie, de la magistrature, de la presse et du monde politique était destinée
à démolir De Baets et son enquête. Tout ce qui avait eu trait aux X fut démoli
par des chroniqueurs judiciaires alimentés par des policiers et des magistrats aux
desseins malhonnêtes.

De Baets fut éliminé de l'enquête et même limogé de la BSR. Il devint, avec


quelques autres collègues, la proie de toutes sortes d'enquêtes internes et
judiciaires, car il fallait absolument trouver une raison pour le mettre à l'écart.
Toute sa vie et toutes ses enquêtes firent l'objet d'enquêtes approfondies. A un
moment donné, on enquêta même sur son père décédé - suite à une manoeuvre
de Benoît de Bonvoisin pour discréditer De Baets - et on enquêta sur le rôle de
De Baets dans des faits qui avaient eu lieu avant sa naissance. Ceci montre que
la magistrature travaille de façon très approfondie lorsqu'elle le veut.

Mais ce travail méticuleux n'a rien donné. Aujourd'hui, plus de deux ans après,
on constate qu'il va falloir blanchir De Baets de tout blâme. Sans doute peut-on
le faire, maintenant que les enquêtes sur les X sont définitivement stoppées.

Les événements n'ont pas été bénéfiques à la santé de De Baets, mais ils ne lui
ont pas ôté le courage de combattre. Avec quelques collègues gendarmes et un
avocat, il a constitué un dossier de plusieurs milliers de pages contre ceux qui
l'ont "assassiné". Il va maintenant utiliser la justice contre la justice qui a voulu
le démolir. Patrick De Baets estime qu'après des années de difficultés, il peut et
doit parler. Humo rapporte ici son récit. C'est le plus grand réquisitoire contre la
justice belge depuis des années.

Patrick De Baets: Avec mes hommes de la 3ème SRC (Section de Recherche


Criminelles), en quelque sorte la section fraude de la BSR spécialisée dans les
recherches financières, nous avons été dépêchés dans l'enquête Dutroux sur
demande du Bureau Central de recherches. Nous devions étudier l'aspect
financier de l'affaire : les avoirs et les comptes en banque de Marc Dutroux.
Mais rapidement nous avons senti que certains essayaient de freiner l'affaire et
de nous mettre des bâtons dans les roues.

Humo: Qui étaient ces premiers saboteurs ?

Patrick De Baets: Mon propre patron, le LieutenantColonel JeanMarie Brabant,


commandant de la BSR de Bruxelles. Dès le premier jour, il commença à mentir
aux magistrats. Le 12 août 1996, on procéda à l'arrestation de Dutroux, le 16
août à celle de Nihoul ; le même jour le Parquet de Neufchâteau, qui dirigeait
l'enquête Dutroux, fit demander aux divers services de police si on connaissait
Nihoul. Brabant répondit que Nihoul n'était pas connu à la BSR de Bruxelles.

C'était culotté, extrêmement culotté, car ce n'était pas vrai. Nous avions déjà
attrapé Nihoul quelques fois : dans le dossier d'escroquerie SOS Sahel et dans le
dossier de la faillite frauduleuse du bureau d'affaires Annie Bouty et Associés, la
firme de l'avocate rayée du Barreau, ex amie de Nihoul. Brabant a une bonne
mémoire, c'est dire qu'il était au courant. Il devait d'autant mieux le savoir qu'il
était à ce moment là Commandant remplaçant de la BSR.
Humo: Pourquoi Brabant a-t-il nié que lui ou les hommes de la BSR de
Bruxelles connaissaient Nihoul ?

De Baets: Parce que Nihoul était un informateur de la BSR. Et pas n'importe


quel informateur, puisqu'il était un informateur non-codé qui avait été amené par
un gendarme de Dinant, décédé depuis lors, Gérard Vanesse. Deux gendarmes
de la section finances de la BSR de Bruxelles entretenaient des contacts avec
Nihoul : Eddy Verhaeghen et Bernard Meurant. Ils l'utilisaient comme
informateur potentiel dans un trafic de cartes téléphoniques et de téléphones
portatifs.

Nihoul avait aussi été informateur dans l'affaire Walsh, qui fut éclaircie par la
section drogues de la BSR de Bruxelles. Il s'agissait d'un trafic de dix kilos
d'amphétamines dans lequel un certain Walsh, Anglais de passage à Bruxelles,
était impliqué. Les amphétamines avaient été saisies, mais plus tard il apparut
que Walsh avait aussi en sa possession cinq mille pilules d'extasy. Ces pilules
n'ont "officiellement" jamais été retrouvées. Mais elles auraient été cachées dans
un pneu chez Annie Bouty, et elle apparurent plus tard chez Michel Lelièvre, le
complice de Dutroux. Ces pilules ont-elles d'abord servi à la gendarmerie pour
payer les bons services de l'informateur Nihoul dans cette affaire ? Et les
enlèvements d'enfants - certains enlèvements du moins - n'ont-ils pas été payés
ensuite avec ces pilules d'extasy ?

Humo: Votre enquête concernant les finances de Dutroux est-elle terminée ?

De Baets: En partie. Mais je ne sais pas ce qu'il en est finalement advenu. Nous
avons rapidement constaté qu'après un enlèvement, de l'argent arrivait souvent
chez Dutroux. L'homme ne pouvait jamais nous donner d'explication sérieuse
quant à sa provenance. Mais trouver des preuves établissant des liens directs
entre les enlèvements et les payements était une autre paire de manches.
Dutroux, en outre, jouait avec son argent et avec ses comptes. Il investissait
souvent chez l'agent de change Riga à Charleroi. Un membre connu de cette
famille, Pierre Riga, a tué par balle un jeune homme parce que celui-ci se
promenait avec quelques amis sur sa propriété. Cela s'est passé il y a quelques
mois dans le Brabant Wallon. Il a été relâché aussitôt.

Humo: En dehors de Brabant, y avait-il encore d'autres gendarmes qui avaient


eu à faire à Nihoul et Bouty ?

De Baets: Absolument. Le Commandant de District bruxellois Guido Torrez.


Mais je ne l'ai appris que plus tard, parce que le Président de la Commission
Marc Verwilghen l'a révélé. Torrez est intervenu dans le temps en faveur du
criminel portugais, Juan Borges, impliqué dans le trafic d'armes, de drogue et le
vol d'oeuvres d'art, qui était client de Michel Nihoul et d'Annie Bouty. La
brigade de gendarmerie de Schaerbeek avait commencé à enquêter sur ses
activités. Bouty et Nihoul en ont eu vent et se sont mêlés de l'affaire.
Soudainement, Torrès a paralysé le dossier pendant plus d'un mois.

Humo: C'est dire que les relations entre Michel Nihoul et la Gendarmerie de
Bruxelles étaient malsaines. Ne voulait-on pas, à Bruxelles, que cette affaire soit
étouffée ?

De Baets: Certainement car Eddy Suys, chef de la Police Judiciaire (PJ),


initialement chef de la cellulle Obélix, en voulant examiner de plus près le
personnage de Nihoul, avait appris que Nihoul avait des contacts avec les agents
bruxellois Verhaeghen et Meurant et téléphonait régulièrement à la BSR de
Bruxelles. Le Lieutenant-Colonel Brabant voulait empêcher que cela se sache. Il
avait peur que l'on mette ses agents en cause.

Brabant me considérait comme un danger. Je ne suis pas le genre d'homme qui


est paralysé lorsqu'un collègue policier veut effectuer une perquisition à la BSR.
Je ne suis pas tellement protectionniste. Je trouve que chacun doit prendre ses
responsabilités. Et moi, je n'avais rien à voir avec Nihoul.

Brabant fit croire au Procureur Bourlet qu'à Bruxelles nous avions beaucoup
d'autres tâches qui nous attendaient. C'était stupide, il n'y avait pas d'autres
dossiers aussi importants que celui de l'affaire Dutroux. Mais ces mensonges
avaient aussi été distillés aux copains journalistes de "La Dernière Heure" et du
"Soir Illustré" qui les utilisèrent lors de leurs premières attaques contre
Neufchâteau et contre l'enquête sur Dutroux et Nihoul en racontant : "C'est
honteux Bourlet reçoit 350 enquêteurs, et les dossiers concernant les fraudes de
milliards de francs de KB-Lux sont laissés en friche !"

Ce fut surtout le Juge d'Instruction Jean-Claude Van Espen qui s'allia


immédiatement avec Brabant. Ses dossiers financiers ne progressaient soi disant
plus parce que tous les enquêteurs travaillaient pour Neufchâteau. Mensonge ! A
ce moment-là, aucun des enquêteurs de la KB-Lux n'avait été envoyé à
Neufchâteau. Et ma section, la 3ème SRC, ne travaillait pas non plus à une
affaire urgente. Je me demande d'ailleurs toujours à quels dossiers urgents Van
Espen faisait allusion. C'est comme s'il avait la prémonition que nous allions
toucher à des dossiers auxquels il avait travaillé auparavant.

Van Espen savait parfaitement qui était Annie Bouty. Il avait été son avocat. Et
son ex beau-frère, l'avocat Philippe Deleuze, avait été l'un des partenaires dans
le cabinet d'avocats de Bouty. Van Espen faisait partie du réseau d'amis que
Nihoul et Bouty avaient tissé dans le milieu de la politique, de la magistrature et
de la police afin de camoufler leurs activités criminelles.

Humo: Le genre de choses qu'un Juge d'instruction préfère ne pas voir apparaître
dans les journaux.

De Baets: En effet. Van Espen fut très vite mis au courant que nous étions
intéressés par les X et que nous nous intéressions particulièrement au dossier de
"la Champignonnière" concernant la mort atroce de Christine van Hees, qui
avait eu lieu en 1984 dans une champignonnière désaffectée de Bruxelles.
Pendant douze ans, Van Espen avait été Juge d'Instruction dans cette affaire, et il
n'y avait pas fait grandchose.

Fin octobre, début novembre 1996, Van Espen avait appris que nous nous
penchions à nouveau sur son affaire criminelle non élucidée. Ce fut après que le
Magistrat National de l'époque, Patrick Duynslagher, - et non moi même ou la
3ème SRC - eût rapproché certaines déclarations de X1 avec cette affaire. Van
Espen connaissait d'emblée les noms que Regina Louf désignait comme celui
des coupables : Michel Nihoul et Annie Bouty.

Lorsque ces deux personnages apparurent, il est évident que Van Espen, pour
des raisons déontologiques, aurait dû se retirer de l'affaire. Allons donc, sa
propre soeur était la marraine de Jean-Michel junior, fils de Nihoul et de Bouty !
Nonobstant, Van Espen se laissa renommer juge d'instruction lors de la
réouverture officielle du dossier de la "Champignonnière". Auparavant, il avait
déjà eu des contacts avec ces mêmes individus lorsqu'il avait supervisé la faillite
de la firme Annie Bouty et Associés. Van Espen avait aussi à l'origine été juge
d'instruction dans l'affaire SOS Sahel. Mais il s'était tout de même laissé
décharger en faveur du Procureur actuel de Bruxelles Benoît Dejemeppe, qui
était encore Juge d'Instruction à l'époque. Van Espen, Nihoul, Bouty, cela
ressemble presque à une affaire de famille, n'est-ce-pas ?

Humo: A vous entendre, Nihoul connaissait la moitié du Palais de Justice de


Bruxelles.

De Baets: C'est la raison pour laquelle je me suis posé des questions lorsque j'ai
été éjecté de l'enquête de Neufchâteau, parce qu'une des raisons de ce
licenciement était une lettre remplie de remarques inconsistantes que Van Espen
avait envoyées à la hiérarchie de la Gendarmerie.

Humo: Comment êtes-vous entré en contact avec les X ?


De Baets: Très rapidement. Deux mois avant que n'éclate l'affaire Dutroux, en
juin-juillet 96, une certaine Nathalie W. s'était présentée à la BSR de Bruxelles
et avait fait des récits au sujet de réseaux et de viols d'enfants organisés. Le 5
septembre 1996, une certaine Tania Van Acker de Gand téléphonait : une de ses
amies voulait faire des déclarations au sujet de réseaux. C'était Regina Louf, X1.

Humo: Qui reçut cette communication téléphonique ?

De Baets: Le juge d'instruction Jean-Marc Connerotte de Neufchâteau. Je me


trouvais par hasard dans son bureau et lorsque Van Acker commença à expliquer
où elle habitait, Connerotte me demanda : " Vous n'êtes pas de la région de
Gand, par hasard?" Je répondis "Oui" et Connerotte me passa Tania Van Acker
au téléphone. Je notai sa déclaration et la passai à Connerotte. A première vue,
le récit ne semblait avoir à faire avec Nihoul. Ce qui concernait Nihoul allait
automatiquement à la Cellule Obélix de Eddy Suys. Cela n'est pas pour nous,
dis-je encore à Connerotte.

Humo: On vous a reproché par la suite d'avoir sauté sur ces X et que d'une
certaine façon, vous aviez arraché l'appareil des mains de Connerotte. Ou même,
que vous n'étiez pas là par hasard ; que vous aviez organisé d'avance ce coup de
fil destiné à Connerotte avec Tania Van Acker et Regina Louf.

De Baets: Cela n'est pas exact. C'était le jour de mon anniversaire : le 7


septembre 1996. La nuit précédente, Bouty avait été arrêtée et elle avait fait une
série de déclarations. J'étais moi-même arrivé à Neufchâteau avec un procès-
verbal de Georges Marnette de la Police Judiciaire (PJ) de Bruxelles, où celui-ci
constatait qu'un homme apparaissant de façon plus ou moins visible sur les
cassettes vidéo de Jean-Paul Raemaeckers, aurait pu être Dutroux. L'homme
avait une moustache, des cheveux foncés et avait nettement plus de vingt ans;
nous savions aussi que les cassettes avaient au moins vingt ans. Il était donc
impossible que ce soit Dutroux.

Certains de mes hommes connaissaient Raemaeckers, ils avaient travaillé dans


cette affaire. L'homme avait été condamné à la réclusion perpétuelle pour faits
de pédophilie. Mes hommes avaient eu un contact passablement bon avec
Raemaeckers, et sur base de ses déclarations, ils avaient ouvert deux ou trois
dossiers contre inconnu au Parquet de Bruxelles.

Dans son PV, Marnette écrivait que Raemaeckers était un pédophile qui avait
travaillé dans un réseau de pourvoyeurs d'enfants, mais que la BSR avait peu
travaillé ce sujet. C'était un mensonge écoeurant. Il y avait depuis un an et demi
des dossiers sur Raemaeckers chez "la magistrate de confiance", Paule Somers.
Mais nul à Bruxelles, et certainement pas Paule Somers, n'y avait touché.
La raison pour laquelle je m'étais rendu à Neufchâteau était que je voulais parler
avec Connerotte au sujet de ce PV de Marnette et lui dire que des gendarmes
avaient bien ouvert des dossiers. Je lui apportais même les numéros des notes
des affaires dont ils n'avaient rien fait à Bruxelles. C'est pour cette raison que ces
dossiers ont été déménagés à Neufchâteau.

A ce moment-là, je ne pensais pas: "Tiens, pourquoi Somers n'a-t-elle rien fait


pendant tant de temps dans ces dossiers ?" Je pensais : "Mon Dieu, tout le
monde a tellement de travail." La seule chose que je prévoyais, était que
Georges Marnette, dont je connaissais depuis longtemps la réputation, allait de
nouveau jouer un sale jeu.

Humo: Marnette faisait-il cela en étroite collaboration avec de hauts magistrats


de Bruxelles ?

De Baets: J'ai tout compris après le 15 novembre 96, lorsqu'on décida des
fameuses perquisitions dans le "dossier secret" au sujet du Ministre et ex-
Premier Ministre de l'époque, Elio di Rupo. C'est alors que tombèrent les
masques de Marnette, de son bras droit à la PJ Grégory Antipine, de la "
magistrate de confiance" Paule Somers, et du Procureur du Roi Benoît
Dejemeppe

Humo: L'affaire Di Rupo était-elle coup fourré, une machination de Marnette et


Cie afin de dévier l'attention du noeud du problème : l'enquête sur les réseaux de
Nihoul et Dutroux ?

De Baets: Comment avons-nous atterri dans cette affaire ? Le vendredi 15


novembre je reçu un coup de téléphone de la Juge d'Instruction bruxelloise Anne
Gruwez. Elle me dit : "J'ai à traiter une affaire délicate. Deux perquisitions
devraient avoir lieu, parce que demain, dans la presse, des articles vont paraître
concernant des actes de pédophilie de personnages très importants".

Gruwez était désignée dans le dossier par la substitute Paule Somers - encore
elle. Et Somers était elle-même désignée sur l'affaire par le procureur-général
Bruxellois André Van Oudenhove, qui avait le fameux "dossier secret" Di Rupo.
Les perquisitions devaient avoir lieu chez deux homos bruxellois qui étaient
soupçonnés d'avoir des relations sexuelles avec des mineurs d'âge et possédaient
des vidéos de pédophilie. Les perquisitions avaient déjà été ordonnées depuis un
mois et demi. Etrange : pendant un mois et demi, le parquet ne fait rien dans
cette affaire, et brusquement cela ne pouvait pas aller assez vite.
J'ai dit au juge d'instruction Gruwez : "Je suis désolé, mais je suis officiellement
en vacances." "Alors, il va falloir que j'appelle votre chef, le lieutenant-colonel
Brabant" a répondu Gruwez. Par après, Brabant m'a obligé à venir à Bruxelles
pour cette affaire.

Bien. Alors que j'étais en route, je téléphone à mon équipe : j'envoie déjà deux
hommes en éclaireurs chez Gruwez pour aller chercher les mandats de
perquisition, Philippe Hupez et Patrick Charles. Hupez jette un coup d'oeil au
dossier de Gruwez - mon dieu, il contenait un malheureux PV d'une vingtaine de
lignes - et dit : "Ceci n'est pas une affaire pour nous. Les perquisitions ont été
demandées par la PJ de Bruxelles, la PJ n'a qu'à y procéder." Anne Gruwez
répond : "En fait, vous avez raison, mais Madame Somers a dit qu'il valait
mieux donner ordre à la BSR." Elle était pressée par le temps : il était déjà six
heures, et après neuf heures on ne peut plus opérer de perquisition. Elle fourra
les deux mandats dans les mains de Hupez, et celle-ci n'avait qu'à se débrouiller.

Quand je suis arrivé vers six heures et demie au bureau, il y avait là aussi un PV
du major Daniel De Craene, du BCR. Il y était mentionné qu'il était en
possession de documents indiquant qu'on allait parler de certains politiciens le
lendemain dans la presse, plus particulièrement dans l'édition du samedi de "Het
Nieuwsblad". Je vais avoir l'air bête, mais je ne faisais toujours pas le lien avec
les perquisitions que nous devions opérer chez deux homosexuels totalement
inconnus.

Nous avons finalement saisi 120 vidéos à caractère sexuel chez ces gars. Nous
devions naturellement toutes les visionner pour voir s'il ne s'y trouvait pas des
enfants ou des personnes manifestement très jeunes. Nous n'avons rien
découvert de punissable. Au cours de leurs auditions, ces messieurs ont en effet
déclaré qu'ils avaient bien rencontré JeanPierre Grafé et Elio Di Rupo dans le
milieu homo bruxellois. Oui, et alors ? Ce n'est pas interdit, non ? Pour moi
l'affaire était terminée. Jusqu'à ce que nous allumions la radio le lendemain à
cinq heures. Crac : "D'après le journal "Het Nieuwsblad", une enquête serait en
cours au sujet des ministres Grafé et Di Rupo, qui auraient eu des relations avec
des mineurs."

Tout de suite après cela, on a voulu faire croire, via des manipulations de la
presse, que nos perquisitions avaient eu lieu dans le cadre du dossier Di Rupo, et
que c'est moi qui avais fait le lien avec Di Rupo. Alors que cela n'avait
strictement rien à voir. Et c'est aussi très facile à démontrer : notre dossier,
numéro 218/98 du juge d'instruction Gruwez, n'est jamais allé à la Cour de
Cassation quand cette Cour, à la demande du parlement, a pris cette enquête en
main. Les noms de Di Rupo et de Grafé apparaissent dans notre dossier parce
qu'ils ont été cités par les deux gars, c'est tout.
*

De Baets était clairement tombé dans un piège, tendu par les PJistes Marnette et
Antipine. Le "dossier secret" contre Di Rupo était aussi monté par Marnette et
Antipine ; ils avaient rassemblé des ragots et des déclarations obtenues sous
pression dans le milieu gay bruxellois et les avaient gonflés en affaire de
pédophilie. Pour Marnette, Di Rupo était le levier idéal pour faire dérailler
l'enquête de Neufchâteau : un gay socialiste d'origine italienne, avec de jeunes
amants, on ne pouvait trouver mieux. Des parties du "dossier secret" ont "fui"
vers "Het Nieuwsblad." Après cela, il suffisait d'impliquer De Baets et son
équipe dans cette affaire et de leur en faire porter la culpabilité. On accusa ces
deux homos inconnus de comportement pédophile, et on les rattacha vaguement
à l'affaire Di Rupo. Antipine demanda ensuite d'organiser des perquisitions chez
ces gays, et quand elles eurent lieu il refusa d'y participer.

Humo: Antipine voulait que vous fassiez ces perquisitions, de manière à ce que
par après on ait l'impression que c'est vous qui courriez après Di Rupo. Avez-
vous su immédiatement que c'était un traquenard ?

De Baets: Non, pas tout de suite, mais j'avais la puce à l'oreille, surtout quand
les manigances de Marnette au sujet d'Olivier Trugsnach sont apparues en plein
jour.

Humo: C'est le deuxième volet de l'affaire Di Rupo. Marnette connaissait


Trusgnach. Son nom était apparu dans les renseignements qu'Antipine avait
rassemblés dans le milieu homo bruxellois.

De Baets: En effet. L'affaire Trusgnach était aussi une machination de Marnette.


Qui était Olivier Trusgnach ? Un demi-fou, d'accord, mais aussi l'ex-petit ami du
chef coq Roger Souverijns, le chef et propriétaire de l'hôtel-restaurant
limbourgeois Scholteshof. Trusgnach y avait volé, dans le courant de 1996, l'une
et l'autre chose et s'était ensuite enfui vers Londres. Souverijns a déposé plainte
à ce sujet auprès de Christian De Vroom, à l'époque commissaire général de la
PJ.

Humo: Qui allait régulièrement manger au Scholteshof aux frais du lobbyiste


Koen Blijweert.

De Baets: Et que fit De Vroom pour faire plaisir aux amis de ses amis ? Il mit sa
23ème brigade, le service chargé de lutter contre la grande criminalité, sur ce
petit vol minable au fin fond du Limbourg. De Vroom a même ordonné des
observations sur Trusgnach à Londres.
Trusgnach fut finalement arrêté à Hasselt. Comment ? Simple : parce que sa
mère, qui avait appris qu'il était recherché, l'a conduit à la gendarmerie.
Marnette a immédiatement été informé de cette arrestation par un collègue de la
PJ de Hasselt. Marnette savait par un informateur homo bruxellois que
Trusgnach connaissait Di Rupo. Naturellement, dans ce milieu marginal tout le
monde connaît tout le monde. Et quand des flics comme Marnette passent par là,
ces garçons se défendent en sortant les noms de Grafé et Di Rupo. C'était aussi
dans l'air du temps à l'époque: menacer par des soupçons de pédophilie, menacer
de faire parler de quelqu'un dans la presse, peut être un mode de défense très
efficace. Marnette n'avait toujours trouvé personne qui voulait accuser Di Rupo
de quelque chose de sérieux, Trusgnach représentait la solution à ce problème.

Et donc Marnette est parti à Hasselt avec son équipe, où ils ont encerclé le palais
de justice local. Marnette pensait : il s'agit d'un simple vol, donc ils vont libérer
Trusgnach rapidement, alors nous l'attraperons, nous l'auditionnerons, et nous
lui ferons dire ce que nous voulons: que Di Rupo est un pédophile.

Voilà en quoi consistait le plan. Mais contre toute attente, la justice d'Hasselt
incarcéra Trusgnach, après qu'il eût reconnu les vols au Scholteshof auprès de la
gendarmerie.

Par conséquent, Marnette et Antipine devaient se rendre en prison pour parler


avec Trusgnach. Cela sembla marcher encore mieux : ils pouvaient ainsi lui
promettre qu'il serait libéré s'il mettait Di Rupo en cause. Voilà. C'est alors que
Trusgnach commença à confesser ses aventures avec Di Rupo, et après chaque
visite de la PJ il diminuait son âge, jusqu'à ce qu'il soit suffisamment mineur au
goût de Marnette et Co. C'est alors que la bombe explosa. Et ce fut une
catastrophe épouvantable. Je pense que c'était le but.

Humo: S'agissait-il simplement du fait que Marnette voulait bousiller l'enquête


de Neufchâteau pour servir ses amis noctambules bruxellois ou bien pensez-
vous que cela cache autre chose ?

De Baets: A mon avis, il y avait un plan plus élevé. La population devait


recevoir le message : il existe une chasse aux sorcières dans ce pays ; l'enquête
déraille ; ils ont perdu la tête à Neufchâteau. Arrêtons de courir après Nihoul. Le
signal envoyé aux hommes politiques était encore plus important: "Vous êtes de
nouveau les coupables ! Attraper des politiciens, casser des gens haut placés,
voilà le hobby des types comme De Baets. Donc, resserrez vite les rangs." (Il
rit). Des types comme De Baets ! Je ne savais même pas que Di Rupo était gay
Et pourquoi nous a-t-on mêlés à de cette stupide enquête sur Di Rupo ? Parce
que nous étions occupés à la fameuse enquête des X. En nous ôtant, à mon
équipe et moi, notre crédibilité par le biais de l'affaire Di Rupo, on voulait en
réalité rendre les témoignages des X inoffensifs. On pouvait alors les démolir en
les considérant comme des petites histoires qu'on ne peut faire croire qu'à un
clown comme De Baets, vous vous souvenez, ce fanatique qui poursuivait Di
Rupo.

Humo: Marnette a-t-il été aidé dans ses tentatives de déstabilisation par des
membres du parquet de Bruxelles ?

De Baets: Certains magistrats n'étaient pas fâchés en tous cas, car de cette
manière Marnette prenait le monde politique en otages. Prenons encore une fois
le juge d'instruction Van Espen : il était dans ses petits souliers, parce que
Nihoul l'avait désigné auprès de membres de la 23ème brigade comme quelqu'un
qui était toujours prêt à les protéger, lui et ses amis, s'ils étaient menacés de
problèmes judiciaires.

Van Espen n'avait pas pu mener l'affaire de la champignonnière à bonne fin.


Oui, avec le parquet, il avait maintenu en préventive, pendant 36 mois, un punk
innocent, avec comme conséquence que l'Etat belge fut encore une fois jugée
par la Cour des Droits de l'Homme de Strasbourg et dut payer des millions de
dommages et intérêts. Van Espen clôtura le dossier en 1996 par un non-lieu. Il le
fit savoir par courrier aux parents de Christine Van Hees : "Je vous informe que
le dossier de votre fille Claudine Van Hees est clos." Après treize ans d'enquête,
la justice belge se trompait encore sur le nom de la victime !

Et brusquement, Regina Louf désignait des personnes qui ne connaissaient que


trop bien le juge Van Espen. Cela pouvait le compromettre gravement. Donc,
Van Espen avait lui aussi tout intérêt à ce que nous soyons discrédités dans le
dossier Di Rupo.

Humo: Di Rupo et Grafé étaient-ils vraiment blancs comme neige ? Ils ont
quand même fort bien tiré parti de toute cette affaire. Di Rupo, un des grands
parrains du Parti Socialiste, en sortit comme le pauvre bouc émissaire qui avait
été harcelé par toutes sortes d'homophobes. Et Jean-Pierre Grafé, envers qui les
soupçons étaient assez graves, fut blanchi du même coup. Et maintenant on ne
peut strictement plus dire un mot au sujet de ces messieurs.

De Baets: Question difficile. Quand Connerotte, dans les derniers jours de son
mandat, ouvrit sa fameuse ligne verte, on entendit en effet des déclarations
embarrassantes au sujet de Di Rupo et Grafé. Mais cela ne suffisait pas. Il devait
encore s'agir de faits punissables, et il fallait respecter les procédures. Et dans
cette affaire, on ne s'est aucunement préoccupé de cela.
Un exemple. Un témoin précis évoqua des faits qui avaient eu lieu dans un
appartement de Grafé. Il possédait un plan de l'appartement, mais il l'avait
oublié à la maison. En fait, nous ne pouvions pas aller chercher ce plan, parce
que cela constituait un devoir d'enquête au sujet d'un ministre dont l'immunité
n'était pas levée. Mais quand mon collègue Aimé Bille soumit l'affaire au
procureur Dejemeppe, celui-ci déclara : "Pas de problème, allez chercher ce
plan, vous en avez le droit." Bille me téléphona immédiatement à ce sujet, et je
lui dis "Ne le fais pas, tu ne peux prendre aucune information sur un ministre, tu
as uniquement le droit d'acter ce qui se dit, et tu dois ensuite transmettre au
parquet. Et le parquet doit informer le parquet général."

Humo: Dejemeppe a-t-il aussi cherché à vous enfoncer ?

De Baets: Quand Bille a déclaré: "De Baets dit que je dois au moins recevoir un
ordre écrit" - c'est ce que j'avais dit pour couvrir Bille - Dejemeppe a répondu
:"Bien, allez chercher cet ordre chez Mme Somers." Paule Somers a alors rédigé
cet ordre, et Bille est allé chercher le plan de l'appartement de Grafé à Namur. A
mon avis, c'était un acte d'instruction illégal, ordonné par le numéro un du
parquet de Bruxelles. C'est évident qu'ils ont voulu nous brûler.

Humo: Nous avons eu en main une note du 28 mars 1997, signé par le procureur
Dejemeppe. Mission : poursuivre discrètement une enquête sur le vice-premier
Di Rupo. C'est écrit en toutes lettres. Des mois après que la Cour de Cassation et
le parlement aient blanchi Di Rupo, Dejemeppe a donc encore essayé de vous
faire travailler sur Di Rupo, alors que comme procureur il ne pouvait pas vous
l'imposer.

De Baets: J'ai évoqué cette affaire par la suite avec Dejemeppe. Il prétendait
qu'il avait tout passé en revue avec le procureur général de Cassation
Liekendael. Elle l'aurait autorisé à mener une telle enquête "discrètement".
Liekendael venait de prendre sa pension. Je dis en riant à Dejemeppe "Oui, oui,
mais Liekendael est retraitée, et ce n'est pas elle qui a signé le papier." Il tira une
drôle de tête et l'entretien était clos.

Humo: Etiez-vous inquiet immédiatement après que l'affaire Di Rupo ait éclaté ?

De Baets: Au début, je ne voyais pas les liens, et je ne voulais pas me laisser


tromper.

Mais en fait, à partir de là les campagnes de diffamation n'ont plus arrêté. On à


ouvert une enquête sur les fuites dans la presse. Le Comité Supérieur de
Contrôle, qui existait encore à l'époque, entreprit une enquête sur un viol de
secret professionnel contre inconnu. Le ministre de l'Intérieur chargea le Comité
P., qui surveille les services de police, d'une enquête. Nous avions soi-disant
travaillé dans l'affaire Di Rupo, donc nous devions aller témoigner partout. On
courrait d'une réunion à une autre, il fallait éteindre des incendies partout, on
avait l'impression que tout le monde nous observait, une partie de la presse était
entrée en guerre contre nous... Nous avions de moins en moins de temps pour
faire notre travail convenablement. Encore une fois : je pense que c'était cela, le
but.

Humo: Conclusion: De Baets était occupé avec X1, et cela ne plaisait pas à
certaines personnes. Ils veillaient donc à ce que tout le monde ait peur de De
Baets, à ce que De Baets soit dépeint comme celui qui n'aime rien mieux que de
jeter des bombes sur les politiques et la magistrature.

De Baets: Ils ont voulu nous brûler. C'est, après coup, la seule explication
possible. Tous ceux qui étaient étroitement impliqués dans cette affaire savaient
que je n'avais rien à y voir, mais personne n'a rien dit quand j'ai été injustement
accusé. On voulait casser mon enquête. C'est tout.

(à suivre)