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LETTRES - ARTS- SPECTACLES

« La Maison des fous », d'après Kaulbach L'ORDRE PSYCHIATRIQUE


Une loi toujours en vigueur depuis 1838 par Robert Castel
Editions de Minuit, 336 p., 45-F

• Les sciences sont un peu comme les nations ;


elles n'existent vraiment que du jour où leur
passé ne les scandalise plus : aussi humble,
accidenté, dérisoire ou inavouable qu'il ait pu
être. Méfions-nous donc de celles qui font
avec trop de soin le ménage de leur histoire.
La psychiatrie, elle, a poussé loin le zèle
longtemps elle n'a toléré que l'amnésie. Les
murs de l'asile étaient-ils si solides qu'ils
défiaient le souvenir ? Ou si fragiles qu'il
fallait se garder d'en explorer les fondations ?
Bon gré mal gré, il faudra bien désormais que
la psychiatrie vive avec son passé : Robert
Castel vient de le lui raconter d'une voix
claire et forte. Elle fera, je le crains, la gri-
mace : quelqu'un qui n'est pas psychiatre lui
restitue un passé auquel elle ne voudrait pas
ressembler. Mais c'est un principe général
histoire n'est pas mémoire.
L'ouvrage de Castel comprendra deux
volumes. Le premier, c'est la naissance de la
grande psychiatrie du Xlr siècle, celle qui
fut conquérante et glorieuse, dressant la haute
forteresse de l'asile, définissant les pouvoirs

I
Michel Foucault, pionnier lui-même
de notre univers psychiatrique, analyse les thèses d'un autre
ezpi rateur des grands espaces de la « folie »

« extraordinaires » (au sens strict) du méde- médecine qui allait de plus en plus clairement lieux plus honorables. Mais s'il est une pièce
cin, marquant le statut de l'aliéné. Le second s'affirmer comme une technologie générale du indispensable — par son rôle réel et symbo-
sera consacré à une politique de sectorisation « corps » social. lique — dans un projet psychiatrique général,
projetée depuis longtemps mais actualisée Il ne faut donc pas survaloriser l'asile et ses alors se pose en termes bien plus difficiles la
seulement depuis quelques années ; il s'agira célèbres murailles dans l'histoire de la psy- question : comment s'en débarrasser ? Un
alors de la psychiatrie dans le siècle, celle qui chiatrie. Peut-être ses formes insolentes et trop exemple tout récent : au mois d'octobre der-
cherche à dénouer l'enfermement asilaire, à visibles, peut-être aussi ce• qu'on a toujours nier, l'Etat algérien s'est doté d'un Code de
effacer les partages qui isolent les aliénés, à soupçonné de violence et d'arbitraire dans ses Santé ; la psychiatrisation s'y appuie sur un
disloquer le complexe médico-administratif secrets ont-ils caché tout un fonctionnement système asile-internement semblable, terrible-
instauré paria vieille loi de 1838. externe et précoce de psychiatrie. Son interven- ment semblable, à celui qui fut mis en place
En somme, naissance et mort de l'asile. tion, dès les années 1820, dans la justice pour la France en 1838.
pénale est le signe que commence très tôt Et lorsque, chez nous, on propose une
Leo soldats de l'ordre le règne de son « indiscrétion » généralisée. e psychiatrie de secteur » qui fonctionnerait
L'asile, pourtant, a été essentiel ; mais il est hors des murs de l'asile, qui répondrait aux
Mais le travail de Castel est beaucoup plus
à comprendre de l'extérieur, comme pièce, demandes plus qu'aux injonctions, une psy-
que cela. De toutes les choses nouvelles et
disons, comme place forte dans une stratégie chiatrie ouverte, multiple, facultative qui, au
importantes qu'il avance, je voudrais retenir
de la psychiatrie qui prétendait à une fonction lieu de déplacer , et d'isoler les malades, les
celle qui me semble centrale et la plus riche
permanente et universelle. Par ses ressem- laisserait sur place et dans leur milieu, peut-
de conséquences. Ne pas croire que la psy-
blances formelles avec l'hôpital, il garantissait être prépare-t-on, en effet, un dépérissement
chiatrie soit née modestement dans le fond de
le caractère médical de la psychiatrie. La haute de l'asile. Mais est-on en rupture avec la psy-
quelque cage à fous (comme les grandes décou-
silhouette qu'il dressait au seuil des villes, en chiatrie du xrx° siècle et avec le rêve qu'elle
vertes, on le sait bien, dans les greniers des
face des prisons, manifestait l'omniprésence portait dès l'origine ? Le « secteur » n'est-il
chimistes déshérités), ne pas croire qu'elle
des dangers de la folie. Enfin, les thérapeutiques pas une autre façon, plus souple, de faire
s'est d'abord entourée de grands murs pour se
qu'il imposait à des fins de punition, de réédu- fonctionner la médecine mentale comme une
protéger et qu'après avoir longtemps mené une
cation, de moralisation, constituaient une sorte hygiène publique, présente partout et toujours
vie de terrier et veillé en silence sur les grands
d'utopie despotique qui justifiait les prétentions prête à intervenir ?
cimetières de la raison elle a commencé à
avancer timidement en rase campagne, sè de la psychiatrie à intervenir en permanence
répandant, s'éparpillant, diffusant par les mille dans la société (1). Le règne du « non-droit »
canaux de plus en plus fins, de la consultation, En opérant ce retournement, Castel éclaire Castel est trop attentif aux réalités pour
du dispensaire, de la psychologie scolaire, des un certain nombre de points fondamentaux. vouloir réduire ce qu'il peut y avoir de neuf
centres médico-pédagogiques, etc. Il permet de prendre la mesure d'un fait dans la politique de secteur et la rabattre sur
Contre cette image familière, Castel établit essentiel : depuis le xix° siècle, nous sommes le fait brut de ses origines. Mais il se sert de
solidement trois thèses; la psychiatrie n'est pas tous devenus psychiatrisables ; la plus techni- l'histoire pour déchiffrer le présent, en jauger
née dans l'asile ; elle fut, d'entrée de jeu, cienne, la plus rationalisante des sociétés s'est les possibilités et en mesurer les dangers poli-
impérialiste ; elle a toujours fait partie inté- placée sous le signe, valorisé et redouté, d'une tiques.
grante d'un projet social global. Sans doute, folie possible. La psychiatrisation n'est pas IL s'en sert aussi pour faire apparaître ce
l'un des premiers soins des aliénistes du quelque chose qui arrive aux plus étranges, qui est sans doute l'un des problèmes les -plus
xixe siècle a été de se faire reconnaître comme aux plus « excentriques » d'entre nous'; elle aigus de notre actualité. Nos sociétés et les
« spécialistes ». Mais spécialistes de quoi ? De peut nous surprendre tous et de partout, dans pouvoirs .qui s'y exercent sont placés sous le
cette faune étrange qui, par ses symptômes, se les relations familiales, pédagogiques, profes- signe visible de la loi. Mais, de fait, les méca-
distingue des autres malades ? Non pas, mais sionnelles. « Peut-être sommes-nous fous, et nismes les plus nombreux, les plus efficaces et
spécialistes plutôt d'un certain péril général nous ne le savons pas », disait, à moitié iro- les plus sen és jouent dans l'interstice des lois,
-

qui court à travers le corps social tout entier, niquement, la philosophie classique. Et voilà selon des modalités hétérogènes au droit et eh
menaçant toute chose et tout le monde, puis- qu'on nous dit maintenant, mais dans le sérieux fonction d'un objectif qui n'est pas le respect
que nul n'est à l'abri de la folie ni de la total : « Vous devez savoir que chacun d'entre de la légalité mais la régularité et l'ordre. Tout
menace d'un fou. L'aliéniste a été avant tout vous a à la folie un rapport profond, obscur, un régime de « non-droit » s'est établi, avec
le préposé à un danger ; il s'est posté comme constant, inévitable qu'il s'agit d'éclaircir.» des effets de déresponsabilisation, de mise eh
le factionnaire d'un ordre qui est ceui de la tutelle et de maintien en minorité ; et on l'ad,-
société dans son ensemble. Une hygiène publique cepte d'autant mieux qu'il peut se justifier, d'idn
Par toutes ses fibres, le projet psychiatrique
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côté par des fonctions de protection et dé
La folie fait partie désormais de notre rap- sécurité, de l'autre par un statut scientifique
est lié aux problèmes posés par la société
port aux autres et à nous-mêmes, tout comme ou technique.
post-révolutionnaire, industrielle et urbaine ; il l'ordre psychiatrique traverse nos conditions
s'est intégré à toute une stratégie de la régu- Il ne faut pas s'y tromper. S'il est vrai que
d'existence quotidienne. la loi universelle et égalitaire dont on rêvait
larité, de la normalisation, de l'assistance, de
la mise en état de surveillance et de tutelle On comprend pourquoi ce fameux asile, au xvne siècle a servi d'instrument à une
des enfants, des délinquants, des vagabonds, maudit et critiqué depuis longtemps, a tenu société d'inégalité et d'exploitation, nous allons,
des pauvres, enfin et surtout des ouvriers. plus d'un siècle et demi ; la loi sur l'interne- nous, 'à grands pas vers une société extra-
L'aliéniste est apparenté de moins près aux ment date de 1838 et aujourd'hui encore elle juridique où la loi aura pour rôle d'autoriser,
jeunes médecins de l'époque qu'à ces hygié- est en vigueur, elle qu'on voulait abolir dès sur les individus, des interventions contrai-
nistes, eux aussi nouveaux au début du 1860. Une telle inertie des institutions ou une gnantes et régulatrices (i). La psychiatrie (le
xxxe siècle, qui disaient sur un ton valant pour si longue patience des hommes se compren- livre de Castel le montre avec mie rigueur
noue comme une prophétie : « La médecine drait mal si l'asile n'avait été que le berceau sans défaut) a été l'un des grands facteurs de
n'a pas seulement pour objet d'étudier ou de provisoire d'une psychiatrie maintenant deve- cette transformation.
guérir les maladies ; elle a des rapports intimes nue adulte et solidement implantée dans des MICHEL FOUCAULT
avec l'organisation sociale. » En retard, la
(1) En complément du livre de Castel, il (2) Sur des thèmes voisins et le fonctionne-
psychiatrie, sur les autres formes de patholo- faut lire, sur les techniques internes à l'asile, ment « a-légal » de la justice pénale, il faut lire
gie ?. Peut-être, si l'on s'en tient à la seule l'étude fort bien documentée de Fréminville, le livre intelligent et neuf de N. Herpin,
scientificité. Mais figure de proue pour une « la Raison du plus fort », le Seuil. « l'Application de la loi », le Seuil, 1977.