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Santé

Manger sans grossir


Pauvres humains ! Nous avons moins de chance que les rats : eux, ils conservent
toute leur vie le tissu adipeux brun, présent à la naissance chez tous les mammi
fères, et qui brûle les graisses. Chez nous, il disparaît quelques jours après l
a naissance au profit du tissu adipeux blanc, qui stocke les graisses et risque
à tout instant de les faire apparaître au grand jour, déformant notre silhouette
et, plus grave, nous menaçant d'obésité.
par Marguerite TIBERTI
Manger tout en gardant sa ligne, voilà un rêve entretenu dans tous les pays rich
es. Auteurs en mal de copie, marchands de produits miracles exploitent sans scru
pule cette abondante veine sans se soucier beaucoup de renouveler leurs informat
ions qui n'ont de scientifique que le nom. Pourtant, les vraies pistes de recher
che ne manquent pas. Certaines tentent de freiner la synthèse des graisses, ou l
ipides, dans les cellules adipeuses voir Science & Vie n° 852 ; d'autres essayen
t de stimuler la dégradation de ces mêmes lipides (voir Science & Vie n° 868) ;
d'autres encore visent à bloquer la formation des cellules adipeuses (graisseuse
s). La plus élégante, celle qui nous intéresse ici, explore la possibilité d'exp
loiter un mécanisme qui existe en chacun de nous, qu'il suffirait de réactiver.
Il s'agit du tissu brun, qui est présent chez les nouveau-nés de toutes les espè
ces mammifères : grâce à lui, le jeune peut affronter sans risque le refroidisse
ment brutal que constitue le passage sans transition de la douce chaleur utérine
à la température du monde extérieur.
Chez les animaux qui hibernent dans les milieux froids - phoques, ours, baleines
, marmottes, etc. -, le tissu brun constitue une épaisse couverture chauffante q
ui persiste toute la vie. Chez le rat, il perdure dans la région des reins. Mais
chez les agneaux, les veaux et les bébés humains, il disparaît quelques jours a
près la naissance. Or, les cellules de ce tissu brun, les adipocytes « bruns »,
ne diffèrent des adipocytes « blancs » (les seuls qui nous restent après la nais
sance) que par la présence, chez les premiers, d'une protéine, dite découplante,
qui empêche le stockage de l'énergie par le corps sous forme de graisse et favo
rise au contraire sa transformation en chaleur. C'est à ce niveau que les cherch
eurs espèrent intervenir un jour.
Une équipe de l'université de Nice a examiné les cellules adipeuses ancêtres com
muns des cellules brunes et blanches et au mécanisme qui préside à la fabricatio
n ce celles-ci par celles-là. Ces cellules premières u elles portent alors le no
m d'adipoblastes u sont, au départ, indifférenciées ; elles constituent un stock
installé incognito au fin fond de notre tissu gras. Indifférenciées, elles le s
ont parce qu'elles n'ont pas encore les caractéristiques définitives des cellule
s graisseuses spécialisées adultes, et qu'elles gardent encore des organites cel
lulaires ancestraux, des convolutions de leurs noyaux, comme autant de souvenirs
du temps où leurs mères et leurs grand-mères étaient totipotentes. C'était avan
t qu'elles ne donnent, à la demande de l'organisme, des générations de cellules
filles spécialisées dans telle ou telle fonction, c'est-à-dire capables de deven
ir du foie, de la peau ou du sperme. Au fur et à mesure des générations cellulai
res, donc, les précurseurs se spécialisent de plus en plus, se multipliant et se
différenciant davantage. Ils évoluent d'abord en un stade intermédiaire (préadi
pocyte), pour finir leur carrière en adipocytes gorgés de graisse.
L'aptitude des précurseurs adipoblastes à se transformer en cellules spécialisée
s adipocytes décroît avec l'âge (1), mais reste néanmoins bien réelle tout au lo
ng de la vie et, surtout, irréversible. L'organisme conserve toujours en sommeil
un stock de précieux précurseurs pour réalimenter la chaîne de production de ce
llules spécialisées (c'est aussi le cas pour les cellules de la moelle osseuse,
où s'élaborent toutes les cellules sanguines ; des précurseurs en sommeil peuven
t se réveiller pour redonner vie à des lignées en voie d'extinction). Pour en re
venir aux adipoblastes, il « suffirait » de démonter ce réseau pour tenter de re
mettre en selle les adypocytes bruns et contrôler ainsi le processus de l'obésit
é.
Dans un organisme, les cellules graisseuses (les adipocytes, descendantes des ad
ipoblastes) ne sont en fait que de simples exécutantes. Elles reçoivent l'ordre
chimique de synthétiser des lipides complexes à partir des graisses alimentaires
. Ce sont des glandes hormonales (de l'hypophyse, du pancréas, de la thyroïde et
des surrénales) dispersées dans tout le corps qui leur envoient ces messages ch
imiques codés sous forme de sept hormones, et cela en fonction des demandes de l
'organisme liées à la nutrition u sans que l'on sache le détail de ce fonctionne
ment. C'est ce concert d'hormones qui déclenche le mécanisme de la différenciati
on des adipoblastes en adipocytes.
A quelles doses et dans quelles circonstances ces hormones interviennent-elles,
voilà les questions auxquelles il faut maintenant répondre. De quoi occuper phys
iologistes et diététiciens pendant quelques années encore. En effet, on ne dispo
se actuellement, pour toute information sur ces agents régulateurs, que de leur
taux de sécrétion chez l'homme à jeun...
Une autre équipe de recherche (2) tente, elle, de percer directement le mystère
de la disparition du fameux tissu brun. Ce qui fait le caractère de « mange-grai
sse » de ces adipocytes bruns, c'est la production par leur cytoplasme de cette
protéine tout à fait originale (3), la protéine découplante, qui manque totaleme
nt chez les adipocytes adultes blancs. La protéine découplante empêche le stocka
ge de l'énergie en graisse, et favorise au contraire sa transformation en chaleu
r. Dans le tissu blanc, cette faculté disparaît et les graisses sont stockées so
us une forme difficilement utilisable par l'organisme. Comment cette protéine si
bénéfique disparaît-elle soudain ? Monsieur Jourdain dirait avec raison : parce
qu'elle n'est plus fabriquée par la cellule. Quel événement prévaut donc à cet
arrêt de production ?
Une protéine est toujours fabriquée à partir d'un gène présent dans le noyau de
la cellule. Et le gène qui contrôle la fabrication de la protéine découplante a
récemment été identifié. Il est assez long et comporte, pensent les chercheurs,
non seulement la séquence de structure de fabrication de la protéine, mais aussi
des séquences de régulation qui stimuleraient son activité, et d'autres qui le
mettraient en veilleuse. Localiser ces différentes régions, puis démonter le méc
anisme qui régit la mise hors service du gène en question, voilà deux prouesses
qui permettraient peut-être d'inventer un moyen de le réveiller chez les adipocy
tes blancs. La transmutation du tissu blanc en tissu brun ne serait alors plus u
n simple rêve d'alchimiste.
Toutefois, même cette inversion des mécanismes naturels ne résoudrait pas totale
ment le problème des obèses. En effet, le tissu brun est irrigué, chez le bébé,
d'un riche réseau de vaisseaux sanguins qui véhicule la chaleur produite dans to
ut l'organisme. Ce réseau sanguin disparaît très rapidement, dès la transformati
on des adipocytes bruns en blancs. Et rien ne prouve qu'il réapparaîtrait lors d
e l'activation de la synthèse de la protéine découplante.
En outre, tous ces recherches n'ont, pour l'instant, été faites qu'en éprouvette
. De nombreuses étapes sont encore requises pour vérifier chez l'animal, puis ch
ez l'homme la validité des connaissances ainsi acquises. En fin de compte, il fa
ut bien se l'avouer : on est encore loin de connaître le remède magique qui nous
permettra de savourer sans arrière-pensée toutes ces choses qui sont bonnes à n
otre palais, mais mauvaises pour nos formes.
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(1) Chez un octogénaire, ce potentiel est égal à 10 % de celui d'un enfant de de
ux ans.

(2) Daniel Ricquier et collaborateurs, Centre de recherche sur l'endocrinologie


moléculaire et le développement du CNRS (UPR 1511), Meudon-Bellevue.

(3) Les protides, dont les protéines font partie, représentent avec les glucides
(ou sucres), les lipides (ou graisses) et les acides nucléiques (essentiels dan
s la composition des chromosomes, par exemple) les quatre constituants de base d
e tout organisme vivant. Les protéines sont particulièrement abondantes dans les
muscles, mais elles jouent un rôle importants aussi dans d'autres composants de
notre corps (sous la forme d'hormones, comme l'insuline, de matériau de constru
ction des cellules, de pigments rétiniens pour la vision ou respiratoires comme
l'hémoglobine).
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Les chemins du gras
Avant d'être un organisme élaboré, nous ne sommes à l'origine qu'un tas de cellu
les toutes semblables. Ces cellules, dites totipotentes, sont aptes à se différe
ncier, au cours du développement de l'embryon, en cellules de toutes sortes : mu
sculaires, osseuses, nerveuses, sanguines, sécrétrices... et graisseuses.
Avant de devenir des adipocytes qui fabriquent et stockent les lipides, les cell
ules totipotentes passent par un stade précurseur, indifférencié, dit adipoblast
e, puis par un stade intermédiaire, appelé préadipocyte. Toute notre vie, les ad
ipoblastes peuvent croitre et se multiplier en préadipocytes qui, à leur tour, p
euvent se gonfler en adipocytes.
Ces processus de multiplication et de différenciation sont contrôlés par un ense
mble d'hormones. Celles-ci sont sécrétées en réponse à des stimulations engendré
es par la qualité et la quantité de nourriture dont nos repas sont faits.
Les adipocytes qui stockent les lipides constituent le tissu adipeux blanc (en r
éalité, ils sont de couleur jaunâtre). Une autre catégorie d'adipocytes brùlent
les lipides : ils forment un tissu rouge violacé richement vascularisé, appelé t
issu brun.
Chez l'homme, tous les adipocytes bruns se transforment en adipocytes blancs que
lques jours seulement après la naissance. Si les chercheurs arrivaient à inverse
r cette tendance, on aurait de bonnes chances d'en finir avec l'obésité.
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Les hormones qui font grossir
Les hamburgers des jeunes Américains, la pasta des mamas italiennes ou les petit
s gâteaux des mamies françaises font tenir à l'organisme le même langage hormona
l. Il s'agit d'un message qui provoque la transformation de discrètes petites ce
llules, les préadipocytes, en gros adipocytes gorgés de graisses dont il est imp
ossible de se débarrasser.
Dans l'organisme, sept hormones produites par des glandes dipersées dans tout le
corps, et responsables de cette métamorphose, interviennent pour traiter les gr
aisses absorbées dans l'alimentation. Leur cible : le noyau du préadipocyte, cel
lule chef d'orchestre de la fabrication de toutes les substances élaborées dans
la cellule, y compris celles intervenant dans la synthèse des lipides. Dans le n
oyau se trouvent sans doute les gènes qui commandent ce processus et dont les ho
rmones déclenchent ou bloquent l'activité. Quels sont ces gènes ? Cela reste enc
ore un mystère. Comment agissent les hormones en question ? Là aussi, il y a enc
ore des zones d'ombre à éclaircir. On commence cependant à connaître le détail d
e l'action de certaines d'entre elles.
En bloquant la différenciation des cellules préadipocytes en cellules adipocytes
, on disposerait d'un moyen efficace de stopper l'obésité. Pour l'instant, on sa
it seulement qu'un dérivé de l'aspirine empêche la transformation d'acide arachi
donique en PGF 2 et PGI 2 (prostaglandines impliquées dans le mécanisme de fabri
cation de graisses à partir des lipides de l'alimentation et de stockage de ces
graisses). Mais attention ! Cela n'a été testé qu'en éprouvette. En vous bourran
t d'aspirine vous ne perdriez pas un gramme, mais attraperiez à coup sûr un ulcè
re à l'estomac.
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Science & Vie N°893, Février 92, page 36