La légende du Léviathan

par Quintalbe
I- Que les simples mortels écoutent mes paroles. Qu'ils sachent qu'il fut un temps avant le
temps, un temps où les hommes découvrirent une terre vierge qui ne s'appelait pas
encore Vieux Monde. Les puissances divines étaient elles-mêmes errantes, à la recherche
de la dévotion qui leur était due. Les divinités n'avaient alors que les éléments comme
support à leur incarnation. Ainsi exista le Dieu de la Mer, Manann, fils du Dieu de la Terre
Taal et de son épouse Rhya. Il fut aussi un Dieu du Feu. Et jusqu'à son nom a été oublié.
II- Les astres avaient alors décidé que le temps des Nains s'approchait de son terme.
Ayant vaincu les Elfes, ils régnaient sur les terres de l'Ouest mais vacillèrent à leur tour
sous les coups des Gobelins et de leurs alliés. Heureusement, du méridien surgit une race
neuve : l'humanité. Le chef de la première tribu se nommait Prévistus : il vint au bon
moment pour aider le prince Dror des Nains du Crag Noir si bien que ce dernier lui en
manifesta une grande reconnaissance et lui conseilla d'installer les siens dans la région
nommée Tilée.
III- Au terme d'une longue pérégrination, la tribu de Prévistus descendit le cours d'une
rivière, puis d'un fleuve et atteignit dans l'estuaire une vallée basse donnant sur la mer. En
effet, la rade à l'est de Remas n'existait pas et faisait place à une grande prairie. Prévistus
vit que cet endroit était bon, et y établit sa tribu. Ses hommes édifièrent un village au bord
de la mer qu'ils appelèrent Plavie en l'honneur de la femme de leur chef. Dror, le prince
nain, envoya à Prévistus une couronne en or, symbole du pouvoir royal. Et les hommes
durent dorénavant l'appeler roi.
IV- La tribu de Prévistus vécut honnêtement grâce aux produits de la pêche, car ils étaient
très habiles en cette matière. Et son épouse Plavie engendra bien que tous deux furent
déjà très âgés un fils qu'ils nommèrent Fersunus. L'enfant grandit et devint un guerrier de
noble souche. Un jour, les pêcheurs de Plavie se virent proposer du métal jaune en
échange de poisson. Et les hommes voulurent encore plus d'or : c'est pourquoi Fersunus
promit que, devenu grand, il en possèderait beaucoup.
V- Bien des années plus tard, un message parvint au roi Prévistus : son ami le prince nain
Dror l'invitait en sa forteresse du Crag Noir. Devenu vieux et perclus de douleurs,
Prévistus ne put se résoudre à un tel voyage ; son épouse Plavie était déjà morte et seul
son fils unique Fersunus semblait assez fort pour le déplacement. C'est ainsi qu'il partit
avec dix compagnons en direction de l'Est.
VI- Il arriva après un long périple à Crag Noir et y fut reçu avec tous les égards que l'on
doit à un fils de roi. Et Fersunus s'émerveilla des richesses que détenaient les Nains.
Prince Dror ordonna une grande fête en l'honneur du fils de son ami. A la fin du banquet, il
s'adressa à Fersunus en ces termes : « Ton père en me sauvant des Gobelins a écarté le
sort que la destinée m'avait réservé. C'est pourquoi, je veux que tu connaisses celui de toi
et de ta tribu. »
VII- Le Prince demanda à un de ses sujets de s'approcher : ce dernier, vêtu d'une simple
robe de bure, avait le front ceint d'un bandeau pourpre. On voyait à son regard fixe qu'il
était aveugle. Il pointa deux doigts vers le front de Fersunus. « Ne crains rien, ajouta le
Prince Dror, il va te dire l'avenir. » Fersunus fut ainsi rassuré et se prêta à la prophétie de

l'aveugle :
VIII- « Un dragon détruira Plavie. Et la lance le détruira. Car fils de l'autre, il aimera les
fruits de la richesse du père. Il voudra reprendre ce que l'homme a pris à l'homme. Ce
sont des possessions dont, à côté du savoir et de la force, la richesse sera mise devant.
Or, si trois ensemble elles sont inestimables, chacune à part vaudra moins que son prix. Il
est cependant juste que celui du feu retourne au feu, mais il ne faut pas que ce qui
appartient à celui du feu ne lui soit pas rendu et aille à ceux peuplant la terre, l'air, l'eau.
Ce que le feu engendra par magie, il faut le lui rendre. »
IX- Fersunus fut attristé par ces paroles. « Que deviendrai-je, dit-il à Dror, si ce dont je
dois hériter est détruit par le Dragon ! » Prince Dror répondit : « Ce que le prophète a dit,
cela a été dit. Et si la lance le détruira, je crois avoir ce qu'il faut. Je vais te donner une
lance conçue il y a bien longtemps par nos forgerons magiciens. Le signe magique qu'ils y
gravèrent fait que tout dragon qu'elle blesse meurt instantannément. »
X- Fersunus répondit au Prince Nain : « Je te suis gré de ton présent. Ainsi je pourfendrai
le Dragon, péril de mon royaume ! » Et ce ne fut pas le seul cadeau qu'il reçut de Dror.
Celui-ci lui offrit également de l'or. C'est pourquoi Fersunus désira en posséder beaucoup
plus tard. Quand les fêtes furent terminées, Fersunus et ses compagnons quittèrent le
Crag Noir. Mais, au lieu de s'en aller vers l'ouest, ils partirent vers le nord, intrigués par
une montagne qui dégageait de la fumée.
XI- Parvenus à quelques lieues au pied de la montagne, ils pénétrèrent dans un défilé
montagneux. Alors des guerriers nains surgirent en haut des falaises et firent signe aux
hommes de s'arrêter. « Que faites-vous par ici ? Leur cria le chef des nains. Ne savezvous point qu'il est dangereux de s'aventurer trop près de l'antre du Dragon du Volcan ? »
« Justement, répondit opportunément Fersunus, c'est ce que je recherche. »
XII- Et le fils de Prévistus brandit la lance que Dror lui avait offerte. Sachant à quel
auguste visiteur ils avaient affaire, les nains furent impressionnés et Gomrund, le plus âgé,
lui conta ce qui suit : « Il y a plus de mille ans, la région au-delà des montagnes était fertile
jusqu'à ce que l'éruption des volcans après la longue guerre contre les Elfes l'assombrit.
Les citadelles sud des Montagnes du Bout du Monde furent détruites et mon peuple dut se
réfugier plus au nord.
XIII- « Quand la violence des volcans décrut, l'on s'aperçut que la plaine à l'est des
montagnes était devenue stérile, empoisonnée par les cendres dégagées lors des
éruptions. Depuis cette époque, les ténèbres obstruent la lumière du soleil et, pis encore,
cette région est aride : seuls les monstres semblent pouvoir y survivre. Or, il advint un jour
que l'on vit un Dragon venir en volant depuis l'est. Il ne ressemblait pas à ceux qui étaient
alors communs : son corps de serpent était noir, et il lévitait dans les airs par la magie, ne
possédant pas d'ailes.
XIV- « Ce dragon noir s'installa dans un creux de la roche, juste au dessus du lac de lave
qui bouillonne, tel une marmite. Nos ancêtres alors, intrigués par cette apparition,
envoyèrent une délégation le visiter. Quelle fut leur surprise quand celui-ci leur adressa la
parole en Elfique, avec un fort accent, il est vrai. Le Dragon leur expliqua qu'il était un
puissant sorcier nommé Hotsin et qu'il cherchait le chemin de la sagesse.
XV- « Les visiteurs furent étonnés que des instruments de nains ou peut-être même
d'elfes (on a oublié ce dont il s'agissait réellement) se trouvassent dans l'antre du Dragon.

Il remercia ses visiteurs en leur permettant de prendre chacun une monnaie elfique d'or
d'un coffre, en leur interdisant cependant de prendre la pierre précieuse source de sa
sagesse. Il leur indiqua que, dorénavant, il tuerait toute personne qui le dérangerait dans
sa méditation.
XVI- « Depuis, on n'a plus tellement entendu parler de Hotsin. Il est vrai que peu de ceux
qui sont allés le voir ont dû en revenir vivants... » Le récit de Gomrund laissa Fersunus
perplexe. Cependant, il se ressaisit et affirma aux Nains : « Un de vos prophètes m'a
prédit qu'un dragon détruira mon royaume. C'est pourquoi Dror, votre prince, m'a fait don
de cette lance pour détruire du premier coup ce dragon. »
XVII- Gomrund, une lueur de malice dans le regard, dit alors : « Outre le chemin direct à
l'antre du dragon, j'en connais un autre, détourné, qui permet d'arriver en un endroit
surplombant la cavité. Si tes hommes faisaient diversion par le chemin principal, tu
pourrais alors facilement prendre la bête par derrière. »
XVIII- « Ton plan me surprend autant qu'il me séduit », répondit Fersunus, « mais je
suppose que ton service demande rémunération ? » Le nain baissa les yeux et avoua :
« Certes, mais c'est vous les humains qui allez prendre le plus de risques. Cependant,
sans mon stratagème vous n'y seriez jamais parvenus seuls. C'est pourquoi, j'estime pour
équitable que notre part représente la moitié de la vôtre ! » Fersunus parut satisfait : « Eh
bien, j'accepte ton marché ! »
XIX- Et ils se mirent en route vers le volcan. Au bout d'un certain temps, ils atteignirent la
corniche près du lac de lave et les vapeurs de soufre les saisirent à la gorge. Comme
Gomrund l'ordonna, les hommes de Fersunus continuèrent sur le chemin direct tandis que
leur chef et les nains prirent un passage détourné après qu'ils furent convenus d'arriver en
même temps de part et d'autre de l'antre du Dragon.
XX- Quand Fersunus, parvenu en surplomb de la caverne, fit signe à ses hommes, ceuxci, debout au bord de la corniche au dessus du cratère, martelèrent leurs boucliers avec
leurs épées pour réveiller le Dragon. Peu après sortit une forme noire de l'antre : longue et
sinueuse, la créature rampa sur ses quatre pattes vers les hommes puis, au bord du
précipice, sembla impressionnée par les guerriers qui l'attendaient de pied ferme et hésita.
Fersunus, lui, n'hésita pas : il visa juste et la lance offerte par Dror, tel un poignard,
s'enfonça dans le dos du Dragon nommé Hotsin.
XXI- A l'instant du coup par derrière, le Dragon disparut et l'on vit à sa place un humain
aux vêtements étranges, à la peau jaune et aux yeux bridés. La lance l'avait blessé dans
le dos, mais pas mortellement car, d'un bras, il saisit l'arme en hurlant des paroles
incompréhensibles qui semblaient s'adresser à Fersunus. Tous ceux présents n'en crurent
pas leurs yeux. Gomrund murmura : « On dirait de l'Elfique. » Soudain, l'homme jaune
s'enflamma avec la lance dans les mains puis, d'un long éclat de rire sonore, se précipita
dans le lac de lave en contrebas.
XXII- Les hommes restèrent pétrifiés d'étonnement, jusqu'à ce que Gomrund dit à
Fersunus : « Bon, arrête tes sentiments ! Descends plutôt dans la caverne ! » Fersunus fit
donc ce que le nain lui avait ordonné. Au fond de l'antre, ils trouvèrent les possessions du
Dragon : un coffre rempli de monnaie d'or au fond duquel était la Pierre du Dragon, ainsi
nommée car fruit de la sagesse de celui-ci, elle en était devenue la source de la richesse ;
une baguette de cuivre et une lance gravée d'obscurs symboles. A la vue de cette
dernière, Gomrund ne put se taire : « Eh bien, y a même de quoi remplacer celle que t'as

perdue ! »
XXIII- Au bout d'un moment de silence, le Nain reprit : « Comme part de butin, nous nous
contenterons de la baguette de cuivre. Nos ancêtres furent habiles à forger de tels
artefacts et je m'y connais un peu : un de mes amis m'indiquera la fonction de cet objet.
Maintenant, Fersunus, tu peux prendre le reste : le coffre et la lance sont fort beaux mais
de facture elfique. Et tu sais qu'aucun nain ne daignerait posséder de tels objets, aussi
précieux soient-ils ! »
XXIV- Fersunus parla à son tour : « Maintenant j'ai la puissance et la richesse avec moi.
Je n'ai plus donc qu'à rentrer en mon royaume. Compagnon Nain, je te remercie de ton
assistance ! » Et Gomrund répondit : « Y a pas de quoi. Quand la finen vaut la peine, elle
justifie les moyens employés pour y parvenir. Avant de t'avoir rencontré, je n'aurais jamais
pensé avoir le trésor de Hotsin comme butin. Cher ami, tu m'as bien été utile, foi de
brigand ! » Et sur ces mots, les nains s'en allèrent par la montagne.
XXV- Fersunus considéra sa part de butin puis dit à ses compagnons : « Allons,
partons ! » Et au bout d'un long périple ils rentrèrent en leur ville natale de Plavie. Les
habitants étaient en deuil : leur souverain était mort. « Quel malheur ! Dit-on à Fersunus.
Prévistus s'est éteint il y a quelques jours. Si seulement vous aviez pu revenir plus tôt pour
qu'il vous remît sa couronne ! Nous craignions ne plus jamais vous revoir ! » « Eh bien,
répondit Fersunus, je n'ai donc plus qu'à prendre la couronne et à la ceindre ! »
XXVI- S'étant coiffé de la couronne, Fersunus devint roi, et installa en son palais ce qu'il
avait pris au Dragon Hotsin. Il n'utilisa jamais la lance mais en revanche profita
abondamment du coffre magique qui tous les matins redevenait plein d'or. Plavie devint
une cité très riche, et les habitants n'eurent plus l'envie d'aller pêcher pour assurer leur
subsistance. Fersunus tira chaque jour de plus en plus d'or pour rester riche, à un point tel
que l'on recouvrit les toits et les murs de Plavie de ce métal devenu abondant.
XXVII- Fersunus voulut avoir des fils et il envoya des ambassades demander la main
d'une princesse auprès des souverains étrangers. C'est ainsi que quelques mois plus tard,
il épousa Rescélie, de noble race. Après neuf mois, sa femme eut un enfant : ce fut une
fille que le sort appela Poddicie. Les années suivantes, Rescélie ne porta plus aucun
enfant. Fersunus alors la délaissa et fit venir en son palais des concubines. A Rescélie qui
lui rappelait de ne pas avoir d'autre femme qu'elle, Fersunus répondit que désormais il ne
la connaîtrait plus et il la repoussa en la frappant.
XXVIII- La femme outragée eut un jour l'idée de consulter un juge et lui posa la question
suivante : « Si Fersunus obtient un fils de ses concubines, notre fille Poddicie pourra-t-elle
encore hériter des possessions de son père ? » « Bien sûr que non, répondit le juge, car il
est de coutume chez nous que les fils reçoivent en priorité ! » C'est pourquoi Rescélie prit
peur que sa fille ne finît dénuée de tout et imagina un stratagème pour se venger de
Fersunus, car elle connaissait tous ses secrets.
XXIX- Elle se procura une gemme semblable à la Pierre de Dragon et fit plus tard
l'acquisition d'un navire. Etant toujours l'épouse de droit de Fersunus, Rescélie lui
demanda l'autorisation de prendre de l'or pour le grand voyage qu'elle voulait
entreprendre. Heureux de savoir qu'il serait débarassé de sa femme durant une longue
période, Fersunus lui accorda ce droit sans se douter de rien. Ainsi, Rescélie put subtiliser
la Pierre de Dragon et la remplacer par la gemme sans pouvoir magique. Puis elle partit
aussitôt et, en haute mer, jeta la Pierre dans les eaux. Rescélie ne revint jamais à Plavie.

XXX- Le matin suivant, Fersunus vit que le coffre ne s'était pas rempli d'or comme à
l'accoutumée, et, comprenant la supercherie, maudit Rescélie. C'en était fini de Plavie
l'opulente. Les hommes durent, non sans peine, retourner pêcher pour vivre et, quant à
Fersunus, toutes ses concubines le délaissèrent sans qu'elle ne lui eurent donné un
enfant. Il n'avait plus que Poddicie comme descendance et, comme elle était en âge de se
marier, il envoya des ambassades dans les pays étrangers pour chercher un prince
destiné à devenir son époux. Le prince Ryaman fut désigné comme fiancé, et il se prépara
à voguer vers sa nouvelle patrie.
XXXI- En effet, Rescélie s'était réfugiée dans le pays de Ryaman et, bien avant les
envoyés de Fersunus, lui avait parlé de la jeune Poddicie. Par ce moyen, la mère de la
princesse espérait se venger de son mari qui l'avait outragée. Au courant de l'histoire de
Plavie, Ryaman fut donc le seul prince intéressé par le trône de Fersunus, ceux des autres
nations l'ayant repoussé car ils dédaignaient Fersunus depuis qu'il avait perdu sa
richesse. Cependant, averti des faits de son beau-père, Ryaman prit soin d'embarquer
clandestinement sur son navire Rescélie, pour qu'elle lui prodigât d'autres judicieux
conseils.
XXXII- La tribu de Fersunus dut retourner pêcher pour trouver sa nourriture. Non
seulement les hommes, déshabitués à l'effort par une vie de luxe, avaient bien du mal à
exercer convenablement leur activité, mais il s'avéra aussi que les eaux près de Plavie
étaient devenues moins poissonneuses, sans que l'on en sût vraiment la cause. Ensuite,
certains bateaux ne revinrent jamais au port. Un jour, des pêcheurs affolés purent raconter
qu'ils avaient vu un énorme serpent aux écailles dorées nager au fond de la mer. A cette
nouvelle, Fersunus fut effondré et devant le Feu Sacré de son père le roi Prévistus, ventre
à terre, il battait le sol de ses poings en se lamentant.
XXXIII- Fersunus souhaita un moment que les flammes pussent lui être conseillères et
soudain un visage apparut dans le foyer : il s'agissait de Hotsin, l'homme-dragon blessé
par la lance de Dror. « Eh bien, mon ami, tu sembles bien abattu, dit-il. Comment, toi qui
m'a occis, moi le Dragon du Volcan, tu as peur d'un Gros Poisson ? Ne prétends pas que
celui-là est plus menaçant que moi, sinon tu me fâcherais ! Celui-là ne pense qu'à manger
et détruire alors que moi, j'attendais sagement le moment propice pour rendre fertile le
Grand Désert ! Mon avis : sacrifie-lui ta fille Poddicie bien en évidence sur le piton rocheux
surplombant Plavie près du littoral. Ceci fait, après ce soir, tu en seras définitivement
débarassé ! »
XXXIV- Et Fersunus fit ce que Hotsin lui avait dit. Il ne se laissa pas émouvoir par les
pleurs de sa fille, lui qui avait connu tant de femmes, et ne craignit pas de décevoir la
fiancée qui se faisait belle pour ses noces. « Tant pis pour Ryaman ! pensa Fersunus, je
suis sûr qu'il préférera hériter d'un royaume sans femme plutôt que de rien du tout ! » Et
on enchaîna Poddicie sur le piton rocheux surplombant la vallée et l'estuaire de la Plave,
en un endroit où elle était bien visible depuis la mer. Pendant que sa fille gémissait sur la
roche, Fersunus se frotta les mains d'un air satisfait : « Ce soir, c'est la fin de mes
soucis. »
XXXV- Le même jour, le navire de Ryaman longea la côte vers Plavie. Le prince regardait
en rêvant les falaises quand soudain il s'exclama : « Mère, voyez cette jeune personne
enchaînée sur la roche. » « Oui, répondit Rescélie, il s'agit de Poddicie ta fiancée ! » « Je
ne savais point, reprit Ryaman, que Fersunus pouvait être aussi ignoble alors que, grâce à
ce que vous m'aviez raconté de ses exploits passés, je croyais tout savoir sur lui ! »

Quand Ryaman débarqua à Plavie, il ne salua pas son beau-père et lui enjoignit de lui
expliquer la raison de cette mise en scène. Fersunus lui répondit que Hotsin ne lui avait
laissé aucune autre solution. « Ah bon ? s'exclama Ryaman, pourtant vous avez bien
abattu Hotsin d'un coup de lance, et ensuite, vous avez trouvé dans son trésor une
nouvelle lance magique ! » Fersunus essaya de dissuader Ryaman qui s'en alla saisir
immédiatement la lance.
XXXVI- De nouveau sur son bateau, Ryaman conseilla à ses compagnons et à sa bellemère d'aller se cacher plus loin sur la côte, pour se protéger du combat futur. Ensuite, il
s'en alla retrouver Poddicie enchaînée. Après l'avoir consolée, il se cacha derrière un
rocher et attendit. Il soupesa la lance : elle était forgé dans un métal bleu et froid, à la
hampe assez courte gravée d'obscurs symboles et à la pointe si lourde que l'arme se
planterait sans difficulté en terre. Il regarda le paysage : de sa position il dominait la ville
de Plavie située au bout de la vallée, face à la mer.
XXXVII- Le soleil était proche de l'horizon quand la surface de l'eau se rida. Poddicie
hurla. Ryaman surgit sur le rocher : un énorme reptile aux écailles dorées venait de
dresser la tête puis commença à ramper vers la plage de Plavie. On crut entendre une
clameur émise par les habitants de la ville. Ryaman eut un doute un court instant : cette
lance avait-elle le pouvoir de détruire un dragon ? Il n'avait plus le choix et la projeta de
toutes ses forces. La lance fendit l'air, sa pointe heurta le front du reptile mais rebondit et
se ficha dans le sable. Poddicie cria de nouveau.
XXXVIII- Ryaman descendit détacher Poddicie. Le ciel se couvrit. Soudain, la foudre
frappa et une tempête de pluie se déchaîna. Parvenus au sommet du piton rocheux, tous
deux se retournèrent et virent que Plavie n'existait plus, engloutie par les eaux. Ses
habitants avaient tous été noyés. Quant au Dragon, on ne le voyait plus. Désormais, la
Plave se déversait dans une vaste rade. Après que le déluge se fut terminé, Ryaman et
Poddicie retrouvèrent Rescélie et l'équipage du navire. Ensuite, ils fondèrent une nouvelle
ville à l'endroit où Poddicie avait été enchaînée, qui fut appelée par la suite Remas.

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful