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poésie chantée

Ecouter la lyrique
des troubadours
Aux XIIe et XIIIe siècles, les troubadours chantaient l’amour nous ne connaissons que 246 poésies notées et
256 mélodies. Le nombre de mélodies est plus
dans le petit cercle de la cour. Mais on a longtemps
élevé parce que les manuscrits indiquent parfois
oublié que cette poésie était réellement chantée deux mélodies pour un texte.
Sur la quarantaine de manuscrits qui ont véhi-
Entretien Jean-Luc Terradillos Photos Christian Vignaud culé la poésie des troubadours, il n’y en a que
quatre avec de la musique.
ierre Bec, philologue, médiéviste et écri- Le manuscrit de Saint-Germain, ou manuscrit X,

P vain occitan, est un grand spécialiste de


la lyrique amoureuse des troubadours –
et il pratique la musique en amateur. Dans
son Anthologie des troubadours («Bibliothè-
que médiévale», 10/18), il a notamment publié
date du XIIIe siècle et provient du Nord de la
France. Il contient 352 pièces de trouvères fran-
çais et de troubadours occitans (dont 23 mélo-
dies). Son petit format et son usure permettent
de supposer qu’il s’agit d’une sorte d’anthologie
dix-huit transcriptions musicales de chansons. qu’un jongleur ou un troubadour glissait dans sa
Il nous expose les problèmes d’interprétation poche, comme un aide-mémoire.
pour rendre accessible à nos oreilles cette poé- Un manuscrit italien (G) de la bibliothèque
sie chantée. ambrosienne de Milan contient 235 pièces et 81
mélodies.
L’Actualité. – Dans la poésie des troubadours, Le manuscrit R est très important non seulement
quelle est la relation entre le texte et la musi- parce qu’il comporte 1 142 pièces dont 161 no-
que ? tées, mais aussi parce qu’il est occitan. Il a été
Pierre Bec. – Au Moyen Age, la poésie lyrique fabriqué dans un scriptorium de Toulouse, c’est-
était chantée, pratiquement jusqu’au XIVe siècle. à-dire dans la région même des troubadours.
On ne lisait pas les troubadours, on les entendait. Quant au manuscrit W, il nous a transmis 246
Les vidas – les vies, ou courts textes biographi- pièces notées.
ques – disent toujours que les troubadours com- Ces deux manuscrits sont tardifs. Ils datent du
posaient les mots et les sons. Même s’il n’est pas début du XIVe siècle, période où s’opèrent des
musicologue, l’historien de la littérature, ou le changements : la lyrique troubadouresque com-
philologue, doit donc toujours tenir compte de la mence à décliner, le manuscrit est enluminé et
dimension musicale – ce qui fut rarement le cas devient un objet de luxe, le texte est de plus en
jusqu’à une date récente. Réciproquement, c’est plus dissocié de la musique.
aussi vrai pour le musicologue vis-à-vis du texte.
Néanmoins, les mélodies circulaient, de sorte Sur quels rythmes étaient chantées ces poé-
qu’il arrivait que le poète compose un texte ex- sies ?
trêmement élaboré sur une mélodie composée par La notation musicale des troubadours est simi-
un autre. Par exemple, il existe un genre, le laire à celle du plain-chant. Cette écriture
sirventés, qui évacue l’amour et qui est une poé- neumatique permet de restituer la ligne mélodi-
sie politique ou satirique sur une mélodie de chan- que mais pas le rythme. D’où trois hypothèses
son d’amour. de travail.
L’interprétation moderne consiste à introduire
Comment cette musique est-elle parvenue jus- des mesures à trois ou quatre temps. Cela donne
qu’à nous ? un chant très rythmé. Cette hypothèse a été pres-
Très peu de mélodies nous ont été transmises. que totalement abandonnée parce que l’intelli-
Sur environ 2 500 textes poétiques conservés, gibilité du texte en pâtit.

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La deuxième approche fait primer le texte sur la d’un instrument noble : la vièle à archet, par- Parmi les nombreux
ouvrages publiés par
musique. Il s’agit de rythmer le chant sur la scan- fois la harpe, éventuellement le luth. Pierre Bec, citons
sion du poème. Mais l’erreur fut de confondre Pour une performance troubadouresque contem- La Cornemuse.
Sens et histoire de
l’occitan ancien avec une langue comme le latin poraine, il est nécessaire de donner la primauté ses désignations,
ou le germanique, où alternent les longues et les à la voix, avec une articulation irréprochable, «Isatis»,
Conservatoire
brèves, ce qui est contraire aux langues romanes. c’est-à-dire qu’elle soit très souple, ce qui sup- occitan, 1996,
Solange Corbin disait très justement que cette pose beaucoup de travail. Vièles ou violes ?
Variations
théorie aboutit à une désastreuse monotonie, car De toute façon, l’accompagnement doit rester philologiques et
la régularité qui naît de cette scansion artificielle très discret, soit en prélude, soit en interlude musicales autour
des instruments à
rend la musique inerte. entre les strophes, soit en postlude, soit en com- archet du Moyen
La troisième approche, plus souple, donne la prio- binant les trois possibilités. Age (XIe-XVe siècle),
rité au texte dans ses inflexions prosodiques, dans Mais à quel niveau situer l’interprétation ? Le Klincksieck, 1992.

sa syntaxe et dans sa signification. La mélodie médiéviste, philologue ou musicien, va recher-


s’adapte au rythme naturel de la langue, ce qui cher le maximum d’authenticité (supposée) dans
ne gêne pas la compréhension du texte. une reconstitution archéologique, qui peut las-
ser l’auditeur. L’occitaniste engagé va s’empa-
Avec quel type d’accompagnement ? rer de ce bien culturel inaliénable pour le faire
Modillons de la
Nos connaissances sont lacunaires en ce do- passer à toute force dans les oreilles du con- cathédrale Saint-
maine. Les vidas nous apprennent que des trou- sommateur moderne, quitte à commettre des Pierre de Poitiers.

badours jouaient d’un instrument. Dans les en- contresens et des anachronismes terribles. Quant Pierre Bec a conseillé
des musiciens.
luminures, certains sont représentés tenant une au musicien professionnel qui interprète une Citons deux CD
vièle à archet. Mais s’accompagnaient-ils eux- grande partie du répertoire de la musique du chez Erato par Joël
Cohen et l’ensemble
mêmes ? Une citation latine note que le trouba- Moyen Age, il n’est généralement pas spécia- Camerata
dour prend son instrument quand il ne chante liste de la lyrique des troubadours. Mediterranea :
Lo Gai saber.
pas et que son instrument se tait quand il chante. Je préconise de chanter sans micro, de ne pren- Troubadours et
Il y aurait donc une alternance de l’accompa- dre ni une voix folk ni une voix d’opéra, de ten- jongleurs 1100-1300,
gnement musical et du chant. On peut admettre et Le Fou sur le pont
dre vers la simplicité et une bonne diction. de Bernatz de
que le troubadour se soit accompagné lui-même La poésie des troubadours est très sophistiquée. Ventadorn.
étant donné que la vièle à archet était jouée très C’est un genre aristocratisant, difficile, réservé Chez BMG : Dante
and the troubadours
bas sur le bras, laissant ainsi une liberté physi- aux entendenz. Ce serait une erreur de l’inter- par l’ensemble
que pour la voix. préter comme de la chanson populaire. Il me Sequentia.
Quel que soit le cas, jouant lui-même ou ac- semble plus juste d’essayer de faire en sorte que
compagné par un jongleur, le troubadour n’avait le grand public de notre siècle devienne à son
qu’un instrument et pas une batterie orchestrale tour entendenz, qu’il soit à même de comprendre
plus ou moins arabisante comme on peut l’en- de l’intérieur ce que les troubadours représen-
tendre parfois aujourd’hui. Il s’agissait toujours taient, comment et pourquoi ils ont chanté. ■

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