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Revue des Études Anciennes La pêche du thon à Byzance à l'époque hellénistique Jacques Dumont

Résumé Strabon dit que les Byzantins furent comme jetés à la mer à cause des montagnes et des épaisses forêts qui entouraient leur cité. Dans ce site marin si particulier, les documents de l'époque hellénistique permettent de mesurer l'importance de l'activité halieutique dans les ressources et la vie quotidienne. La grande pêche au thon occupe une place à part, très différente de la pêche occasionnelle du paysan grec, soucieux de son autarcie et de son équilibre alimentaire. L'industrie des salaisons, si importante sous l'Empire romain, est déjà bien installée au IIIe siècle av. J.-C, et peut s'adapter à l'évolution des goûts. Une étude générale de la pêche dans l'Antiquité grecque, qui doit voir le jour en 1979, montrera combien, sous un angle qui n'est pas seulement matériel, la civilisation grecque était pleinement une civilisation des rivages, façonnée par la nature marine.

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Dumont Jacques. La pêche du thon à Byzance à l'époque hellénistique. In: Revue des Études Anciennes. Tome 78-79, 1976,

n°1-4. pp. 96-119;

Document généré le 08/06/2016

doi : 10.3406/rea.1976.4011 http://www.persee.fr/doc/rea_0035-2004_1976_num_78_1_4011 Document généré le 08/06/2016

LA PECHE DU THON A BYZANCE

A L'ÉPOQUE HELLÉNISTIQUE

II est difficile, après plus de deux millénaires, de poser les jalons d'une histoire de l'alimentation dans l'antiquité grecque 1. Le poisson est quasiment exclu des repas homériques; or il est la nourriture commune des petites gens chez Aristophane, et il devient un mets recherché par les gastronomes romains. Il existe certaines situations privilégiées où, par la convergence des sources, les étapes de cette évolution peuvent être précisées. C'est le cas de la pêche au thon, à Byzance, à l'époque hellénistique.

Polybe s'était en effet peut-être rendu en personne sur le Bosphore, en 188 avant J.-C, lors de l'expédition contre les Galates. Sa description témoigne, même si elle n'était que de seconde main, d'une excellente compréhension des nécessités économiques du moment 2 :

« Byzance est installée sur un site qui, du côté de la mer, lui assure, mieux que tout autre au monde, sécurité et prospérité, mais qui, du côté de la terre, se trouve être aussi désavantageux que possible. Etant donné l'emplacement qu'elle occupe au débouché du Pont-Euxin, aucun navire ne peut franchir la passe dans un sens ou dans l'autre sans qu'elle le veuille bien. Les Byzantins ont le contrôle de l'exportation de toutes les denrées qu'on trouve en abondance dans la région du Pont-Euxin et qui fournissent aux besoins des autres peuples. Pour ce qui est, en effet, des marchandises de première nécessité, chacun sait que les pays situés en bordure du Pont sont les plus gros fournisseurs de bestiaux et de main-d'œuvre servile de la meilleure, qualité. En ce qui concerne les produits de luxe, ces pays nous procurent en abondance du miel de la cire et du poisson séché. De nos contrées à nous, ils importent l'huile et les vins de toutes sortes que nous avons en excédent. Pour ce qui est du commerce des céréales, ils sont exportateurs dans les bonnes années et importateurs dans les autres».

F. Bourriot, « La consommation du poisson et la pêche maritime dans l'antiquité grecque », Mer — Outre-mer,

revue de la Ligue maritime et d'outre-mer, Paris, mars 1972, p. 14-17. Les sources sont plus nombreuses pour l'Egypte : J. Vandier, La famine dans l'Egypte ancienne, B.I.F.A.O., Le Caire, 1936, et pour Rome : J. André, L'alimentation et la cuisine à Rome, Klincksieck, Paris, 1961.

Polybe, Histoires, IV, 38, trad. D. Roussel, éd. de la Pléiade, 1970, p. 323. Paul Pédech, Méthode historique

de Polybe, p. 520, pense que Polybe, qui fut un grand voyageur, visita Byzance en 188 av. J.-C. C'est vraisemblable, mais aucune preuve décisive n'a pu être apportée, ainsi que le faisait déjà remarquer Ch. M. Danov, « Poly- bios und seine Nachriften über Ostabalîcan », Sonderschrift des bulgarischen archäologischen Instituts. Sofia, n° 2,

1942, p. 61-62. Polybe s'est peut-être contenté d'utiliser les Périples perdus de Diophantos ou Demetrios de Callatis.

1.

2.

LA PÊCHE DU THON A BYZANCE A L'ÉPOQUE HELLÉNISTIQUE

97

Voici donc une cité commerçante de tout premier plan, et dont le rôle, dans un monde où l'économie est très décentralisée, est double : elle exporte directement ses productions propres (la pêche) et celles de l'arrière-pays, et elle contrôle et réexpédie les marchandises en transit 3. On essaiera ici d'étudier ce que pouvait être l'activité de la pêche, en brossant son cadre naturel, en précisant les espèces rencontrées, les moyens techniques, l'organisation commerciale, enfin les utilisations du produit.

* *

La pêche byzantine s'exerçait à la fois en mer et dans les lacs voisins de la cité, mais la pêche en mer était infiniment plus importante. Il ne s'agit pas toutefois de n'importe quelle mer : c'est le détroit du Bosphore qui enserre la presqu'île de Byzance, et sa configuration très particulière confère à la pêche grecque de ces régions ses caractères originaux. On dispose de plusieurs descriptions antiques du Bosphore. Celle de Polybe est beaucoup plus précise que celles de Diodore ou Procope 4 : « Le détroit par lequel le Pont-Euxin communique avec la Propontide a cent vingt stades de long 5 ; VHiéron en marque l'extrémité du côté du Pont-Euxin et la passe de Byzance du côté de la Propontide. Entre les deux, sur la côte européenne, se trouve YHermaïon, construit sur un promontoire qui avance dans la mer, jusqu'à n'être plus séparé que par cinq stades environ de la côte asiatique. C'est en ce point que le détroit est le plus resserré et c'est là, dit-on, que Darius fit jeter un pont lorsqu'il passa en Europe pour faire campagne contre les Scythes. Du Pont-Euxin jusqu'à cet endroit, le courant passe entre deux côtes sensiblement parallèles et conserve de ce fait une allure uniforme. Mais lorsqu'il atteint YHermaïon, au point où, comme je l'ai dit, la passe s'étrangle le plus, il se trouve enserré et vient donner avec violence contre le promontoire de la côte européenne, pour rebondir ensuite, comme après un choc, sur le littoral asiatique. Rejeté de là et faisant comme demi-tour, il va à nouveau donner contre la côte européenne, au promontoire dit des Autels (Hestiaï) . Il se jette encore une fois contre la côte d'Asie, à l'endroit dit la Vache (Bous), où, nous dit la légende, Io aborda après avoir traversé le détroit. Finalement, renvoyé de là, le courant repart en direction de Byzance même et, aux abords de la ville, se divise en deux branches, dont la moins importante pénètre dans le golfe dit la Corne (Kéras), tandis que l'autre, rejetée une fois de plus vers le large, n'a désormais plus assez de force pour atteindre Chalcédoine, sur la côte en face. En effet, lorsque, après tant tant de zigzags, le courant atteint le point où le Bosphore s'élargit, il perd de sa force et le rythme de ses rebonds d'un côté à l'autre se faisant plus lent, ses changements de direction

Michael Rostovtzeff, Economie and Social History of the Hellenistic World, Oxford, 3 vol., p. 585-586.

Plusieurs monographies ont été consacrées à Byzance : Heinrich Merle, Die Geschichte der Städte Byzantion und Kalchedon, Inaug. - Diss, Kiel, 1916, VIII + 98 p.; W. P. Newskaja, Byzanz in der klassischen und hellenìstichen

Epoche, Moscou, 1953 (en russe), trad, allemande, Leipzig, 1955, 170 p., qu'on ne consultera jamais sans le cinglant compte rendu qu'en fit Louis Robert, « Bull, épigr. », Rev. Et. grecques, 1958, p. 270-276; Jacques Dumont, Byzance, cité grecque (660-158 av. J.-C), Thèse IIIe cycle dactyl., Poitiers, 1971, 302 p.

3.

4.

5.

Diodore, Bibl.

hist., LXXV, 10; Zosime, II, 30, 2; Procope, De aedifidis, I, 5.

Un peu moins de 22 km. C'est la distance adoptée par Hérodote, IV, 85, et Dionysios de Byzance, p. 2,

10, éd. Güngerich. Arrien, Per. Pont. Eux., 17; 37 = G.G.M., I, 380, 401, indique 160 stades parce qu'il ne prend pas le même point de départ. Les calculs modernes {Real - Encycl., art. « Bosporos » par Oberhummer, 1. 1, col. 732)

établissent 28,5 km en ligne droite, 31,7 km en suivant le courant.

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REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES

ne se font plus à angle aigu mais à angle obtus. Voilà pourquoi, avant d'avoir atteint Chalcé- doine, il se dirige vers la mer ouverte 6. »

Le Bosphore était également appelé par les Anciens Στενόν, le Détroit, ou bien 'Ρεύμα, le Courant. L'étymologie βοός et πόρος, tirée d'Eschyle, Prométhée, vers 733, est sans fondement. Il semble qu'on soit ici en présence d'un nom emprunté à la langue thrace 7. Ce détroit, comme les Dardanelles, est formé de deux anciennes vallées fluviales, coulant en sens contraire, envahies par la mer à la fin de l'ère tertiaire 8. Il tranche un ensemble de roches sédimentaires, constitué par un môle résistant de calcaires et de schistes dévoniens, qui affleure sur les pentes de Péra, flanqué au Nord et au Sud de calcaires plus récents et plus tendres, d'époque crétacée et miocène.

Les rivages du Bosphore sont coupés de nombreux cours d'eau, qui tombent parfois abrupts, mais ils n'atteignent jamais de fortes altitudes puisque le point le plus élevé, sur la côte européenne, est le Paradis ou Pointe de Kabatas, qui domine Büyükdere à 250 m, et, sur la côte asiatique, le Mont du Géant à 195 m. Le littoral est haché d'innombrables caps et criques par les estuaires des ruisseaux, abris naturels des barques des pêcheurs. Du côté européen ce sont le Flamurdere de Besiktas, l'Ortaköydere, le Baltalimandere, le Sariyarde, et du côté asiatique le Poyradere, le Beykodere, le Cibuklusu, le Büyük et le Kücüsku. Le Père Janin décrit ainsi ces côtes 9 : « Au-dessus des rives bordées de kiosques, de palais, de jardins, s'élèvent, tantôt abruptes, tantôt douces et sinueuses, les pentes des collines. » La végétation est toujours luxuriante. Le cyprès et le platane, les deux arbres traditionnels de Constantinople, y dominent, mais on rencontre aussi le pin parasol, le hêtre, le chêne et l'yeuse.

Polybe se fait l'écho des préoccupations des navigateurs en s'étendant longuement sur les courants du Bosphore. Le détroit est parcouru par un courant de surface, qui draine les eaux douces de la Mer Noire vers la Méditerranée, tandis qu'en profondeur un contre-courant d'eau salée va de la Méditerranée à la Mer Noire 10. Sa vitesse atteint parfois 5 km à l'heure, mais il semble exagéré de prétendre qu'il puisse interdire la navigation vers la Mer Noire, sauf s'il

Polybe, Histoires, IV, 43, trad. D. Roussel. Exemples similaires dans Th.-H. Martin, Notions des Anciens

sur les Marées et les Euripes, p. 31. Sur l'identification des toponymes, outre Walbank, Hist. Commentary on Polybius, 1. 1, on lira Louis Robert, « Géographie et philologie ou la terre et le papier », Assoc. Guill. Budé, Actes du VIIe Congrès (1968), Les Belles-Lettres, 1969, p. 67-86. F. Vian, « Légendes et stations argonautiques du

Bosphore », Mélanges Roger Dion, p. 91-104, Paris, 1974, précise l'emplacement du Hiéron (sur la côte d'Asie) et localise les étapes de Médée (les Kyanées, Pharmakias, Bythias et Byzance).

« II nome pare derivasse dal culto di Εκάτη φωσφόρος, dialett. βοσπόρος », écrit G. Marenghi, Ardano, p. 79, n. 1. Detschew, Die thrak. Sprachreste, p. 94.

Ernest Chaput, Voyages d'études géologiques et géomorphogéniques en Turquie, Pubi, de l'Inst. français d'Istanbul, t. II, 1936, p. 151 sqq ., carte géologique p. 153.

P. Raymond Janin, Constantinople byzantine, 1954, p. 1. On s'éloigne déjà du paysage caractéristique

des îles grecques; on comparera à cette description de Kalymnos par le romancier Michel Déon, Le rendez-vous

de Patmos, 1965, p. 266-267 : « La route encaissée nous conduisit à Myrtiès, une plage de sable gris ardoise face à un sublime rocher jeté dans la mer comme un Gibraltar. Sur ce rocher, on apercevait quelques maisons, des champs en terrasse, des olivettes dominées par une muraille de lave basaltique. L'îlot semblait près à toucher. En fait, il était à un mille de la côte, et le chauffeur nous avait prévenus : le détroit était le lieu de rencontre favori des « chiens de mer ». Nous essayâmes de deviner leurs ailerons redoutables, mais l'Egée moutonne et les requins naviguent entre deux eaux ».

6.

7.

8.

9.

10.

Le poids spécifique de l'eau de surface par rapport à l'eau*douce est 1 014 à ÏQ00](Black Sea Pilot, 1920,

n° 4). La différence de densité entre l'eau douce et l'eau salée est invoquée par Strabon, Géogr., I, 50, d'après

Straton de Lampsaque.

LA PÊCHE DU THON A BYZANCE A L'ÉPOQUE HELLÉNISTIQUE

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coïncide avec un fort vent du Nord, ce qui est assez rare 11. Tous les auteurs de Périples le mentionnent : Dionysios de Byzance, Pierre Gylles etc. 12. Le courant rebondit deux fois avant d'atteindre VHermaïon : la première fois de la côte européenne à Dikaia Petra (Kireç Burnu), de là à Glarion (Pasa Bahçe), puis sur VHermaïon; la quatrième fois : « quartus decursus fert in Asiae promunturium vulgo nominatum Molitrinu » (P. Gylles); il atteint ensuite le promontoire

cTHestias (Arnaut Point du Black Sea Pilot). Von Scala pense que Polybe tirait ces renseignements

des pêcheurs de thon. Walbank 13 remarque que Polybe ignore les courants sous-marins,

mentionnés pour la première fois par Macrobe et Procope. C'est au niveau de Roumeli-Hissar,

dix kilomètres au Nord de Byzance, que le courant est le plus violent. Il est connu sous le nom

d'Akinti Maskara ou de Seytan Akinti, le courant du Diable 14. Ce courant s'explique par l'hydrographie particulière du Pont-Euxin, dont Polybe poursuit ainsi l'exposition 15 : « On peut évaluer le périmètre du Pont-Euxin à près de vingt-deux mille stades 16. Cette mer possède deux bouches opposées diamétralement l'une à l'autre, ouvrant l'une sur la Propontide, l'autre sur le Palus Maiotis, bassin dont la circonférence est de huit

mille stades 17. Plusieurs grands fleuves venant d'Asie et d'autres, plus nombreux encore, d'Europe, se jettent dans ces mers. Ainsi alimenté le Palus Maiotis se déverse dans le Pont-Euxin, qui se

déverse lui-même dans ΓHellespont

l'extérieur les eaux du Palus Maiotis et du Pont-Euxin s'explique par une double cause. L'une

L'existence d'un courant permanent entraînant vers

est

immédiatement perceptible par tous : lorsque, dans une cuvette de circonférence limitée,

des

eaux viennent se jeter en abondance, il arrive inévitablement, s'il n'existe aucune voie

d'écoulement, que le niveau de l'eau monte et que la surface couverte par elle aille sans cesse croissant.

Au contraire, s'il existe des orifices, l'eau en excédent doit nécessairement s'écouler

continuellement par là. La deuxième cause réside dans le fait que, lorsqu'il a beaucoup plu, les fleuves déposent dans ces bassins une quantité d'alluvions de toutes provenances. Ces dépôts accumulés

font régulièrement monter le niveau de l'eau qui, selon le même processus, s'écoule par les canaux

s'offrant à elle. Ainsi, comme ces fleuves ne cessent de jeter dans ces mers leurs eaux et leurs

Daremberg et Saglio, Diet. Ant , art. « geographia » et « ventes », col. 1522 sqq.; W. R. Agard, « Boreas

at du Athens deuxième », The quart Classical du Ve Journal, siècle est t. liée LXI, au 1966, regain pp. d'intérêt 241-246, pour montre la Thrace. que la popularité de Borée sur les vases

P. Gillius, De Bosphore Thracio, I, 4 (= G.G.M., II, 14-16); Dionysos Byzant., p. 3, 1, éd. Güngerich;

Black Sea Pilot, 1920, p. 26-27; A. Moeller et L. Merz, « Hydrographische Untersuchungen in Bosporus und

Dardanellen », Veröffentlichungen des Inst, für Meereskunde der Univ. Berlin, N.F. Geogr.-naturwissen. Reihe, Heft 18, 1928, p. 127 sqq.

to D. M. Robinson, t. I, p. 477, qui signale Macrobe, Saturnales,

VII,

la science de son temps, t. I, p. 295 sqq.

n° 778,14. p.Robert466-468;Boulanger,Cari Roebuck,Turquie,IonianGuideTradeBleu, and3e éd.,Colonization,1969, p. 292;NewInstructionsYork, 1959,nautiques,chap. Vili,ministèrea réfutéde lalesMarine, assertions de R. Carpenter, Amer. Journal of Archaeology, 1948, selon qui la navigation à travers le Bosphore n'aurait été possible qu'en bateaux à rames et non en bateaux à voiles. Il suffit d'attendre tout au plus quelques jours un ventfavorable.

12, 34-37 et Procope, De Beil., Vili, 6, 27-28. Etude dans un cadre plus général par G. Aujac, Strabon et

11.

12.

13.

F. W. Walbank, Studies presented

15.

16.

Polybe, Histoires, IV, 39-40, trad. D. Roussel. Etude moderne par A. V. Rojdestvensky, « Le

déversement dans la mer Noire des eaux de la mer de Marmara », Cahiers océanographiques, t. 23, 1971, pp. 283-289.

Sur

C'est très exagéré, comme chez tous les auteurs anciens. Hérodote, IV, 86, le mentionne aussi grand

que le Pont, Strabon, II, 125, exagère aussi. Sur les rivières de Scythie, Walbank, A historical commentary on Poly- bius, 1. 1, p. 488, renvoie à Hérodote, IV, 47, et aux notes de Ph.-E. Legrand, éd. « Les Belles Lettres ».

Environ 4 160 km. C'est une bonne approximation. Voir Black Sea Pilot, p. 4. Strabon dit 25 000 stades.

Strabon et ses méthodes on consultera G. Aujac, Strabon et la science de son temps, 1968.

17.

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alluvions, celles-ci ne cessent pas non plus de se déverser par les bouches ouvertes vers Pexté-

rieur

se poursuit de nos jours et que cette mer finira par être un jour, comme le sera aussi le Palus Maiotis, entièrement comblée, à moins que les conditions géographiques ne soient d'ici là modifiées et que cessent d'agir les causes de ce phénomène. » II y a donc deux causes 18 selon Polybe à ce courant issu du Palus Maiotis : le trop plein d'eau des fleuves et l'eau chassée par les alluvions que déversent ces fleuves. La première cause est aussi alléguée par Aristote 19, la seconde par Strabon qui à ce propos réfute une erreur de Straton. Le Physicien croyait en effet à un étagement par paliers des fonds de mer, du Palus Maiotis à l'Atlantique, les alluvions ayant haussé les fonds les plus proches des embouchures des grands fleuves. Polybe n'adopte pas cette théorie des fonds marins en escalier. La recherche moderne a confirmé la première cause invoquée par Polybe 20. Les observations du navire britannique H. M. S. Shearwater, aux ordres du Commandant W. J. C. Wharton, d'août à octobre 1872, ont établi les causes suivantes par ordre d'importance décroissante :

Nous disons donc que l'envasement du Pont-Euxin, commencé depuis bien longtemps,

les vents du Nord-Est; l'excès d'eau douce; la différence de poids spécifique entre les eaux du Pont et celles de la Méditerranée, ce qui entraîne un courant plus fort au fond qu'à la surface de la mer. Le Pont-Euxin apparaît donc aux Grecs comme une immense fontaine d'eau douce. Les bouches du Danube les ont fortement impressionnés, ποταμοί συνεχώς ρέοντες, écrit Strabon, qui en compte sept, alors qu'Hérodote n'en dénombrait que cinq. Mais ce Danube n'est-il pas, plus encore, un bras du fleuve Océan, dont une branche, l'Istros, se jette dans le Pont, l'autre, le Rhône, « dans la mer au Nord de Trinakria 21? ». On saisit mieux ainsi, par une approche chère à la science hellénistique 22, le monde des eaux qui s'offre aux pêcheurs de Byzance.

***

Alors que le commerce du blé pontique, concurrencé par celui d'Egypte et de Grande Grèce, fléchit inexorablement tout au long du troisième et surtout du second siècle, la pêche et les industries annexes qu'elle alimentait constituaient la principale activité économique de Byzance hellénistique 23 et des contrées voisines 24. Byzance est appelée θυννίδος μητρόπολις, « la métropole des thons », ou bien θύννων ωραίων μήτηρ 2S. Les allusions à cette activité chez les divers

18. La source est encore ici Straton de Lampsaque.

19. Aristote, Météorologiques, II, 1, 354a 12 sqq.; Strabon, Géogra., I, 50. 20. F. W. Walbank, A historical commentary on Polybius, 1. 1, p. 491 sqq. Voir aussi Diodore, Bibl. hist., V,

47, 3-4. La plus grande profondeur du Bosphore ne dépasse pas une cinquantaine de mètres. La théorie de l'ensablement du Pont est une idée péripatéticienne : Aristote, Physique, IV, 13, 222; Eudémos; fr, 52 = Fragm. Philos.

Graec; ΙΠ, 250; H. Diels, Herakleitos von Ephesos, Berlin, 1909, fr. A 23.

21.

22.

23.

24.

25.

Emile Delage, La géographie dans les Argonautiques, p. 195.

G. Sarton, A History of Greek Science, 2 vol., Cambridge, 1959. L. Casson, « The grain trade of the hellenistic world, Trans. Am. Phil. Ass., LXXXV (1954), p. 168 sqq.

Utile mise au point de Ed. Will, Hist. Pol. M. Hell., 1. 1, p. 169 sqq., d'après les principaux travaux soviétiques

récents. Importance croissante de la pêche notée par Louis Robert, Hellénica, IX, p. 80 sqq., H. Merle, Gesch. der Stâdt Byzantion, p. 67.

Jean Pouilloux, Thasos, p. 13.

Archestratos, αρ. Athénée, ΠΙ, 1166. Parmi les principales références : ίχθυοέσσα χώρα dans Preger,

Inscr. Graecae Metricae n° 7; Pline, Hist. Nat., IX, 51; Horace, Sat., II, 4, 66; Tacite, Ann., XII, 63; Strabon, ΠΙ, 144; VII, 545; Athénée, III, 116ff III, 118a et e, VII, 278c, 302a, 314e, 320b; Dion Chrysost., XXXIII, 24.

LA PÊCHE DU THON A BYZANCE A L'ÉPOQUE HELLÉNISTIQUE

101

auteurs anciens sont extrêmement nombreuses, mais ne se réduisent guère qu'à quelques lieux communs. Les fouilles récentes des cités pontiques 26 ont mis à jour, un peu partout, des

installations souvent considérables de saleries et de sécheries de poissons, qui nous permettent de prendre de cette industrie et du commerce qui en dérivait une conscience plus exacte que ne pouvaient nous donner les seules sources littéraires. C'est à Tomes, en terre pontique, qu'Ovide écrivit son poème sur la pêche et les poissons, les Halieutiques : « La nature a varié le fond des eaux et elle n'a pas voulu que tous les poissons se tiennent au même endroit. Les uns aiment la

pleine mer, comme les scombres, les lippures légers

et les thons timides qui s'enfuient par

grandes troupes : et pavidi magno fugientes agmine thunni21 . »

C'est en effet au thon que Byzance doit sa renommée et en partie sa richesse. Pour les

Pisces, classe des Osteichthyes, sous-

classe des Actinopterygii, super-ordre des Teleostei (squelette entièrement ossifié), ordre des Perciformes (rayons épineux aux nageoires), sous-ordre des Scombroidei, famille des Thunnidae (39 à 41 vertèbres, écailles cycloïdes souvent localisées sur le thorax en un corselet, température interne d'une dizaine de degrés supérieure à l'eau ambiante, système circulatoire très évolué, musculature dorsale forte, œufs petits et nombreux). Le genre qui nous concerne est Thunnus thynnus ou thon rouge 28. Le thon rouge est un beau poisson 29 d'un gris d'acier poli, il porte une nageoire dorsale tendue par sept ou huit épines cartilagineuses (pinnae spuriae). Ses principaux caractères se résument en trois mots : carnivore, grégaire et migrateur. Certains individus atteignent deux cents kilos, mais c'est fort rare, la majeure partie des prises se situant entre trente et cinquante kilos. La croissance est rapide, la vie assez brève : pas plus d'une dizaine d'années. Pline l'estimait à deux ans. On distinguera de Thunnus thynnus, thon rouge, ou grand thon, ou thon à ailerons, plusieurs autres variétés moins répandues dans le Pont-Euxin. Thynnus brachupterus est un thon rouge, à la chair rose et aux nageoires pectorales plus réduites. Thynnus thunnina, ou Thonine, ou Touna (Nice, Gênes), péché de nos jours seulement en Tyrrhénienne, est de plus petite taille, et ses préparations culinaires actuelles font penser aux jugements d'Athénée. Enfin Germo alalunga est le grand thon blanc de l'Atlantique, qui ne franchit qu'accidentellement les Colonnes d'Hercule. Cette nomenclature serait relativement simple, si l'historien ne devait essayer de démêler l'écheveau des multiples noms dont la langue grecque, dans sa luxuriante générosité, a doté l'espèce des thons 30.

naturalistes du xxe siècle, le thon appartient à la super-classe des

26.

tr. fr. 1959, p. 192 et 199; Louis Robert ap. N. Firatli,

Ovide, Halieutiques, 92-94.

Léon Bertin et C. Arambourg, dans Pierre-Paul Grasse, Traité de zoologie, t. XIII, vol. 3, 1958, p. 2435.

Ch. Mongaït, L'archéologie en U.R.S.S., 1955,

Stèles funéraires de Byzance gréco-romaine, 1964, p. 189.

27.

28.

Les principaux genres sont Thunnus, Germo, Parathunnus, Néothynnus, Euthynnus, Katsuwonus, Auxis, à l'intérieur desquels on ditingue les espèces et les variétés. Cette classification, assez fluctuante, n'a été établie que vers 1950, et elle a été remise en cause par divers savants japonais.

29.

30.

Sur tout ce qui suit, D'Arcy W. Thompson, A glossary of greek fishes, 1947, p. 79-90, est fondamental.

Il étudie successivement le nom, la description, les migrations, le repérage, la pêche, les parasites, la cuisine et les usages médicaux du thon dans l'Antiquité. Une bibliographie étendue est donnée par Geneviève Corwin. « A Bibliographie of the Tunes », California Fish Bulletin, n° 22, Sacramento, 1930.

Cuvier et Valenciennes, Histoire naturelle des poissons, 22 vol., Paris, 1828-1849, t. I, p. 23, écrivaient

déjà : « C'est le défaut général des naturalistes anciens, on est presque obligé de deviner le sens des noms dont ils se sont servis; la tradition même a changé, et nous induit souvent en erreur; ce n'est que par des comparaisons très pénibles et le rapprochement de traits épars dans les auteurs qu'on parvient sur quelques espèces à des résultats un peu positifs, mais nous sommes condamnés à en ignorer toujours le plus grand{nombre ».

THON ROUGE Thunnus thynnus L. Long. I a 2m. et plus BONITO Auxis thazard LAC.
THON ROUGE
Thunnus thynnus L.
Long. I a 2m. et plus
BONITO
Auxis thazard LAC.
Long. 30 -50 erri'
PELAMYDE
Pelamys sarda SL.
Long. 30- 70 cm.
THON BLANC
Germo alalunga
Long. Im et plus.
Laboratoire de Cartographic Historique - Bordeaux HI ·

LA PÊCHE DU THON A BYZANCE A L'ÉPOQUE HELLÉNISTIQUE

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Le nom générique, θύννος, n'est pas d'origine grecque. Cela ne saurait nous surprendre car le vocabulaire maritime des Grecs est en grande partie un vocabulaire d'emprunt 31. Thompson 32 rapproche ce vocable avec prudence de l'Hébreu tannin = « monstre marin ». La racine θυ — se retrouve dans θύω, θύνω = « se jeter impétueusement ». Le diminutif θύνναξ était employé à Byzance 33. Le nom très employé de πηλαμύς désigne le jeune thon âgé d'un an 34. Les Turcs d'Istanbul le nomment encore pelamut. C'est le bonito des Provençaux, Vamia des Latins. Les jeunes thons étaient ainsi appelés, selon Plutarque, parce qu'ils se rassemblaient en troupe, δια το πέλειν άμα. Pour Lucien, il s'agissait d'une allusion à l'aventure de Pelée dans le ventre d'une baleine. Lorsque la pélamyde, après quarante jours passés dans le Pont, retourne au Palus Maeotis, elle est parfois nommée κύβιον,, et les gastronomes l'appréciaient coupée en dés et préparée aux fines herbes 35. Avant d'être pélamyde, le jeune thon était σκορδύλη,, la cordyla de Pline, et sa croissance très rapide le faisait nommer αΰξις, spécialement à Byzance 36. Σάρδα est la grande pélamyde qui revient de l'Océan 37, alors que βρκυνος est la pélamyde qui n'est pas encore allée au Palus Maeotis, dont πριμάδες paraît synonyme 38. Et les noms semblent se multiplier avec la croissance de ce poisson : Τρίτομον est la grande pélamyde; κήτος le thon qui voyage seul 39 et μέλανδρυς le grand thon de couleur noire, également appelé συνοδοντίς, et qui ne doit pas alors être confondu avec le synodonte du Nil 40. Il ne manque même pas au thon un vocable péjoratif : βόαξ 41. On retiendra de cette multiplicité de noms, dont l'emploi était sûrement très fluctuant, une très grande familiarité du pêcheur grec avec l'objet de ses convoitises. Ce caractère se retrouve dans les connaissances scientifiques que les Grecs avaient de l'anatomie et des mœurs du thon. La belle couleur argentée de ce poisson avait été remarquée par les naturalistes anciens :

μέλαν θύννων ζαμενές γένος écrit Oppien, de même que les traits de differentiation sexuelle et l'existence d'épines dans les nageoires 42. Mais les ichthyologues s'attachaient davantage aux caractères éthologiques; le thon est peureux, parce que dans le Bosphore il se détourne d'un grand rocher blanc qui paraît à fleur d'eau, et cela prouve qu'il y voit mieux de l'œil droit que du gauche 43. Il préfère les eaux tièdes, et le contact des plages sableuses, où il se repose volontiers

31.

Léon Lacroix, « Noms de poissons et noms d'oiseaux en grec ancien », V Antiquité classique, Bruxelles,

Thompson, Glossary of Greek Fishes, 1947, p. 79.

Eriphos ap. Athénée, VII, 302e; Paul Rhode, Thynnorum captura, Leipzig, 1890, p. 5, très utile également

Vamia Oppien, : Hal, Plutarque, IV, 545; De Aristote, Soll, anim., Hist. XXX, Nat, p. Vili, 980; Lucien, 104. Hist. var. 38, Le κύβιον : Pline, H.\N.t XXXII,

1937, t. VI, p. 265-302.

32.

33.

pour tout ce qui suit.

35. 34.

146; Hicésios ap. Ath., III, 118 a.

Aristote, Hist. An., VI, 105. 37. Xénocrite, IV, 34; Pline, XXXII, 149 et 151. 38. Aristote, Hist. An., VIII, 103; Oppien, Hal., 1, 183. 39. Xénocrite, IV, 34; Sostratos ap. Ath., III, 121b. Hésychios sub verbo. 40. Diphilos αρ. Ath., VIII, 356 f; Ath., VII, 322 b et c. Plat. Com., αρ. Ath., VII, 328f. Pavesi, Le migrazioni del tonno, 1887, p. 313, indique quelques noms

36.

41.

du thon en grec moderne, selon les différentes régions : γόφος ou στερεώνι à Egine, γλουπέας à Zacynthe; les jeunes : μαΐάτικο à Leucade, όρκύνος ou χόπανος dans le golfe de Volo.

42.

43.

Aristote, Hist. Anim., V, 32; Pline, H.N., IX, 47; Oppien, Hal., I, 367.

Elien, LX, 42; Pune, H.N., IX, 50.

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la nuit. Il est une proie facile, parce qu'il se précipite droit dans les filets, et lui arrive même de

dévorer ses petits 44. Somme toute, ce n'est pas un poisson intelligent : αφροσύνη και σκόμβρον Ιλεν καΐ πίονα θύννον s'exclame Oppien. Mais Byzance ne serait pas θύννων μήτηρ sans la migration des thons. Ici réside le caractère

le plus important, et toute la pêche en découle. Cette migration est une grande aventure. Elle a beaucoup impressionné les auteurs anciens dont les récits fourmillent d'anecdotes. Au départ, l'on pensait que la reproduction avait lieu uniquement dans le Pont-Euxin.

A défaut d'être exact, Aristote est formel sur ce point 45 : « Les thons et les maquereaux

s'accouplent vers la fin du mois d'Elaphébolion (mars), et ils fraient vers le début d'Hécatombeion (juillet). La croissance des jeunes thons est rapide. En effet, lorsque les poissons ont frayé dans

le Pont, il naît de l'œuf des petits que les uns appellent scordyles et que les Byzantins nomment

auxides, parce que leur taille augmente en quelques jours; ces petits s'en vont à la fin de l'automne avec les thons et reviennent au printemps étant déjà des pélamydes. » Le choix du Pont est dû à la douceur de l'eau et à la présence de limon, qui éloigne les dauphins et les monstres marins, grands consommateurs d'alevins 46. Les jeunes thons sont voraces et carnivores, mais lorsque après la traversée de l'Egée, ils arrivent au large de Karthaia, selon Strabon, ils se nourrissent d'un arbre qui pousse spontanément sur la mer, sans doute de grandes algues du type Fucus vésiculeux 47. Le voyage se poursuit en passant au large de la Sicile. Un corbeau précède les thons et les guide 48. Mais des ennemis les guettent : dauphins, chiens de mer, cétacés leur font une chasse sanglante où se distingue l'espadon, et Strabon ému de citer la fable homérique de Scylla 49. En outre le thon est souvent parasité par un petit crustacé, Pennatula filosa, qui lui cause de vives douleurs et le fait bondir hors de l'eau comme un dauphin 50.

Aussi, en dépit de leur robustesse, les thons arrivent-ils affaiblis et manquant de nourriture aux Colonnes d'Hercule S1. Les oiseaux rapaces en profitent pour les décimer, en particulier le grand aigle de mer, Vhaliaetos qui figure sur de nombreuses monnaies 52. Le thon est alors effrayé

par l'obscurité, par tout ce qui bouge, et les pêcheurs en profitent pour tendre leurs filets sur les hauts fonds de sable, au clair de lune, alors que le poisson prend quelque repos : « Θυννοι δ'οίμήσουσι σεληναίης δια νυκτός 53 ». Cependant les thons sont attirés par les voiles des navires

et les accompagnent volontiers. Dans le golfe Persique la flotte d'Alexandre fut entourée d'une

multitude de thons, comme ces baleines qu'on dut une fois repousser au son des trompettes 54. La régularité de leurs migrations incite Plutarque à attribuer aux thons des connaissances astro-

44.

Thomson, Gloss, of Greek Fishes, 1947, p. 81. Il s'agit en fait de la postincubation buccale, assez répandue

chez les poissons. Remarque dOppien, Hal, III, 576.

Aristote,Hist. Anim., VI, 17.
46.

47. Oppien, Hal, I, 756-760; IV, 505, Strabon, III, 2, 7. 48. Oppien, Hal, III, 184; Rhode, Thynn. captura, 1890, p. 21. 49. Esope, Fab., 167; Strabon, I, 2, 15 et XII, 3, 19. 50. Thompson, Gloss, of Greek Fishes, 1947, p. 178-180 avec figure. 51. Athénée, VII, 302 d; Eustathe, Ad. II., 994. 52. O. Keller, Ant. Tierwelt, s.v.; Garrucci, Syll. inscr. lat. p. 53. L'haliaète figure sur une hydrie de Caere

45.

Polybe, IV, 42; Aristote, Hist. Anim., VIII, 90; Elien, IV, 9.

(Louvre, E 698) : Morin-Jean, Le dessin des animaux en Grèce, 1911, p. 100.

53.

54. Pline, Hist. Nat., IX, 51 ; Arrien, Indica, XXX, 1.

Oppien, Hal; IV, 563; Athénée, VII, 301 e; Hérodien, I, 62.

LA PÊCHE DU THON A BYZANCE

A L'ÉPOQUE HELLÉNISTIQUE

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nomiques, en particulier la capacité de se diriger là où il faut et quand il faut sur les étoiles, grâce

à la meilleure vue de leur œil droit. Lucien se gausse de ces thons mathématiciens 55. L'hiver, les thons sont déprimés par les brouillards et la brume. C'est le grand repos, de préférence à l'embouchure des ruisseaux, jusqu'à l'équinoxe de printemps, et c'est le retour en Méditerranée, nuptiarum appetentes 56. Le passage dans le Bosphore est un phénomène de grande ampleur. Tournefort le décrivait ainsi dans sa langue savoureuse : « Le courant qui entre par la pointe du Serrail repousse (les

thons) et les oblige de remonter. Ces eaux douces conservent aussi les bâtiments de mer : on a connu par expérience que les vaisseaux sont moins sujets à être vermoulus dans les ports où il y

a

de l'eau douce que dans ceux où il n'y a que de l'eau salée; les poissons s'y plaisent davantage

et

y sont d'un meilleur goût. On s'est récrié de tout temps sur la bonté des jeunes thons que l'on

appelle pélamydes, lesquels paissent pour ainsi dire par troupeaux dans le port de Constantinople; on les voit représentés sur beaucoup de médailles à la légende des Byzantins S1

Les faits sont moins simples. Les naturalistes modernes ont établi qu'il existait deux aires principales de reproduction présentant les conditions de salinité et de température nécessaires;

l'espace qui englobe la Sicile, du Sud de la Sardaigne aux côtes tunisiennes, et la baie d'Espagne

à l'entrée de l'Atlantique. Les phases de migration 58 se décomposent ainsi. De mai à juin on

assiste à une concentration vers la Sicile. Les thons sont ovés ou laites. On les capture à l'aide d'engins fixes. C'est l'époque du frai. De juillet à octobre, c'est la dispersion des thons sur leur immense habitat, de la Mer Noire aux Açores. Ils sont affamés et mordent avec voracité aux lignes des pêcheurs. De novembre à février s'écoule une phase de rétraction due au froid. Les thons se retirent vers le Sud en même temps que les eaux chaudes; ils quittent la mer d'Azov et le Golfe de Gascogne. De mars à avril se déroule une nouvelle extension vers le Nord, avec accumulation de réserves, nutritives. Les conséquences de ces conditions biologiques est un passage continuel des thons à travers le Bosphore.

»

*

*

La pêche du thon va donc revêtir deux aspects différents selon qu'elle s'effectue durant la phase de reproduction ou durant celle de migration alimentaire. Mais laissons Pline 59 nous raconter cela à sa manière : « Toute espèce de poissons grandit avec une incomparable rapidité, surtout dans le Pont-Euxin. La cause en est que beaucoup de fleuves y apportent des eaux douces. On nomme amia un poisson dont l'accroissement est sensible de jour en jour. Il entre avec les thons, ainsi que les pélamydes, dans le Pont-Euxin, pour s'y repaître d'une nourriture plus douce;

55. Plutarque, Soll anim., XXIX, p. 979, Lucien, Iov. trag. c. 25. 56. Oppien, Hal., Ill, 620; Rhode, Thynn. captura, 1890; p. 26. Tournefort, Voyage d'Orient, 1717, p. 491-2. Le thon figure également sur les monnaies de Cyzique :

57.

Bull. Corresp. Hell, t. XLV, p. 441 ; n° 4. Au contraire des poissons d'origine égyptienne, le thon n'est pas l'objet d'un symbole particulier : Fr. J. Doelger, Ichthys, Bd. 1-5, Rome-Berlin, 1910-1943.

58.

P. Pavesi, Le Migrazioni del Tonno, 1887, profondément modifié par Massimo Sella, Biologia e Pesca

del Tonno, Messina, 1929. P. Gourret, Les pêches et les poissons de la Méditerranée, 1894, utilise beaucoup Risso

et

se consacre surtout au bassin occidental de la Méditerranée.

59. Pline, Hist. Nat., IX, 49-53, trad, E. de Saint-Denis.

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ils vont par bancs, qui ont chacun leur guide, et les premiers de tous sont les maquereaux, qui ont dans l'eau la couleur du soufre ; hors de l'eau celle des autres poissons. Les viviers d'Espagne en sont remplis; les thons ne fréquentent pas ces parages. D'autre part, aucune bête nuisible aux poissons n'entre dans le Pont-Euxin, excepté les veaux marins et les petits dauphins. Les thons suivent la rive droite en y entrant, la gauche en sortant; cela se produit, croit-on, parce qu'ils voient plus clair de l'œil droit, encore que les deux yeux soient naturellement faibles. Dans le chenal du Bosphore de Thrace, qui joint la Propontide au Pont-Euxin, au milieu du détroit qui sépare l'Europe et l'Asie, se trouve un rocher d'une admirable blancheur, brillant depuis le fond jusqu'à fleur d'eau; il est proche de Chalcédoine, sur le bord asiatique. A son aspect, les thons soudainement effrayés se précipitent toujours de l'autre côté, vers le promontoire de Byzance, appelé pour cette raison cap de la Corne d'Or. Aussi toute la pêche se fait à Byzance, tandis qu'elle est très pauvre à Chalcédoine qui n'en est séparée que par un chenal de mille pas. Ils attendent que souffle l'aquilon pour sortir du Pont-Euxin avec l'aide du flot, et on ne les prend qu'à leur entrée dans le port de Byzance. En hiver, ils ne voyagent pas; en quelque endroit que le solstice les surprenne, ils hivernent jusqu'à l'équinoxe. Souvent ils accompagnent les voiliers; c'est un plaisir vraiment curieux de les observer du poste de gouverne, pendant plusieurs heures et sur un parcours de plusieurs milles, sans que même le trident lancé sur eux maintes fois les effraie; certains appellent pompiles ceux des thons qui font cela. Beaucoup (de ces poissons) passent l'été dans la Propontide, sans entrer dans le Pont-Euxin; de même les soles, tandis que les turbots y entrent, et l'on n'y voit pas la seiche, tandis qu'on y trouve le calmar; parmi les saxátiles, le tourd et le merle y manquent, ainsi que les coquillages, tandis que les huîtres y abondent. Toutes ces espèces passent l'hiver dans la mer Egée. Parmi celles qui entrent dans le Pont-Euxin, seuls n'en reviennent pas les trichias — il conviendra d'utiliser souvent les noms grecs, puisque les mêmes espèces ont reçu des appellations différentes suivant les contrées — ; mais les trichias seuls remontent dans l'Ister, et de là dévalent par ses canaux souterrains dans la mer Adriatique; aussi l'on en voit dans cette mer qui descendent, mais jamais qui remontent. On capture les thons du lever des Pléiades au coucher de l'Arcture; pendant le reste de l'hiver, ils restent cachés au fond des gouffres, à moins qu'une température tiède ou la pleine lune ne les invite à sortir; ils s'engraissent alors au point de se fendre; ils ne vivent pas plus de deux ans. » Ce texte appelle plusieurs séries de remarques et de compléments. En ce qui concerne le trajet des thons, Pline, comme souvent, recopie Aristote 60 : « Les thons pénètrent dans le Pont en suivant la rive droite et ils en ressortent en longeant la gauche. On prétend qu'ils agissent ainsi parce qu'ils voient mieux du côté droit, la nature ne leur ayant pas donné une vue perçante. Quoi qu'il en soit, c'est de jour que voyagent les poissons qui vont par bancs, et c'est de nuit qu'ils se reposent et se nourrissent, à moins qu'il n'y ait de la lune : alors ils poursuivent leur route sans se reposer. Certains habitants des côtes disent qu'au moment du solstice d'hiver ils ne changent plus de place et restent au repos, à l'endroit où l'hiver les a surpris, jusqu'à l'équinoxe. » Quant aux mentions d'astronomie maritime (lever des Pléiades entre le 22 avril et le 10 mai,

60. Aristote, Hist. Anim., VIII, 13, trad. Pierre Louis.

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coucher de l'Arcture au début de novembre), on retiendra simplement ici que le coucher de tous les astres est dangereux pour la navigation, qu'il s'agisse de ceux qui se couchent au printemps (Balance, Scorpion etc.) ou de ceux qui se couchent en automne (les Pléïades; les Hyades, Orion, Arcture), simplement parce qu'il coïncide avec les habituelles tempêtes d'équinoxe. Cette pêche n'avait certainement pas le caractère aimable de celle que décrit Esope en sa

Fable 24 : « Un pêcheur, habile à jouer de la flûte, prenant avec lui ses flûtes et ses filets, se rendit

à la mer, et, se postant sur un rocher en saillie, il se mit d'abord à jouer, pensant que les poissons, attirés par la douceur de ses accords, allaient d'eux-mêmes sauter hors de Feau pour venir à lui. Mais comme, en dépit de longs efforts, il n'en était pas plus avancé, il mit de côté ses flûtes, prit

son épervier, et, le jetant à l'eau, attrapa beaucoup de poissons. Il les sortit du filet et les jeta sur le rivage, έκβαλών δέ ίχθύας άπο του δικτύου επί την ήtova; et, comme il les voyait frétiller, il s'écria : « Maudites bêtes, ΤΩ κάκιστα ζφα quand je jouais de la flûte, vous ne dansiez pas,

à présent que j'ai fini, vous vous mettez en branle ». La pêche du thon n'était pas une pêche individuelle, ni affaire d'amateur. Durant la période de reproduction, le thon ne mange pas, il longe les côtes toujours selon le même parcours 61. Toutefois la majeure partie des thons du Bosphore est capturée aujourd'hui sur les côtes d'Asie, au large des villages de Phéner-Bagtché, Salistra, Touzla etc. 61. Pour vaincre la ruse du thon, sa μήτις, le pêcheur doit faire preuve d'une ruse plus grande que lui 63. Lisons Oppien : « Quand arrive au printemps l'armée des thons, c'est pour les pêcheurs, le signal 64 des captures les plus riches et les plus abondantes. Tout d'abord ils choisissent dans la mer, au pied des rivages

escarpés, une anse qui ne soit pas trop resserrée, ni trop ouverte non plus au souffle des vents; dans une certaine mesure, elle recevra la lumière du ciel, et sera ombragée par la hauteur des rives. Alors, sur la cime élevée d'une colline, monte un homme expérimenté, chargé de guetter l'arrivée des thons : il doit signaler l'approche des diverses bandes, leur nature et leur force, et prévenir ses camarades. Aussitôt, on déploie, au sein des eaux, tous les filets, dont la disposition ressemble

à celle d'une ville; on y voit des vestibules et des portes, et comme des rues à l'intérieur; les

thons arrivent à la file, serrés comme les phalanges d'un peuple qui émigré; il en est de jeunes, il en est de vieux, il en èst qui sont entre deux âges; ils pénètrent en nombre infini à l'intérieur des toiles. Ce mouvement ne cesse que quand on le veut; quand le filet ne peut plus contenir de nouveaux arrivants. On fait ainsi une pêche excellente, et vraiment merveilleuse 65. »

On a reconnu ici la description de la thonnaire ou madrague chère aux pêcheurs

méditerranéens 66. La madrague était déjà largement employée à l'époque

néolithique. Son nom dérive

Des régions autrefois fréquentées par les thons peuvent être, aujourd'hui désertées à cause des

modifications de salinité et de température des eaux. Les thons modifient leur trajet en fonction de ces variations note

Louis Roule, Traité de pisciculture, 1914, p. 360-367.

Karékin Dévdéjian, Pêche et pêcheries en Turquie, Istanbul, 1926, p. 13, avec la liste de 80 volis. 63. Détienne et Vernant, « La métis du renard et du poulpe », Rev. Et. Gr., LXXXII, 1969, p. 291-317. 64. L'arrivée des bancs est signalée par un θυννοσκόπος ou guetteur du thon, monté sur une tour de bois.

Ces tours de bois se dressaient encore sur les rives du Bosphore au xixe siècle : Hammer-Purgstall, Constanti-

nopolis und Bosporus, 1822, 1. 1, p. 47; R. Walsh, Constantinople, 1841, p. 133; J. G. Kohl, Reisen in Südrussland, 1841, 1. 1, p. 177. La pêche ancienne du thon est minutieusement décrite par Nicolas Parthénius, Haliéutica, 6 vol., Néapolis, 1687.

61.

62.

65.

66.

Oppien, Hal. Ill, p. 83-84 trad. E.-J. Bourquin.

Louis Roule, Traité de pisciculture, 1914, p. 362-367; Paul Gourret, Les pêcheries et poissons de la Médit.,

1894, p. 207 sqq. et 271 sqq.

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REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES

peut-être de μάνδρα,, l'enclos, mais cela n'est pas assuré. Il s'agit de grands labyrinthes de filets, fixés sur une construction permanente avec de solides fondations. Une entrée (πύλη) conduit à une série de chambres en goulets jusqu'à la « chambre de mort » où se déroule l'abattage. Du temps de Strabon, les madragues de Sicile passaient pour remonter à Ulysse.

16
16

Plan d'une thonnaire ou madrague, d'après Pavesi (P.), Le Migrazioni del Tonno, Napoli, 1887

Elien précise qu'en Propontide 67 on utilise des embarcations légères, λέμβοι et [κέρκουροι, formées de deux grands troncs de pin. Six jeunes hommes, vigoureux rameurs, les montent; et de là on étend des filets d'une longueur considérable, munis de flotteurs. Un filet principal, qui peut dépasser cent mètres, est placé perpendiculairement au rivage; il dévie le poisson vers une chambre de mort où il est massacré au harpon (ίχθυόκεντρον) à trois dents de fer. Cet abattage très sanguinaire, entouré d'un rituel religieux 68, avait lieu tous les deux à trois jours dans une ambiance de liesse et d'exaltation. Les Byzantins utilisaient également un procédé plus simple : le filet mobile 69, fixé à une extrémité à un pieu planté sur la côte, et à une barque qui décrit un demi-cercle à l'autre. Le poisson est ensuite échoué sur la plage. Quant aux Thraces, les voisins indigènes des Byzantins, ils utilisaient un procédé barbare qui soulève la réprobation mélodramatique d'Oppien 70 :

« II existe aux environs de la Thrace un endroit de la mer qui, dit-on, n'a point d'égal pour sa profondeur dans tout l'empire de Poséidon. Aussi, l'appelle-t-on le Noir, et il n'est point exposé

à la fureur des vents, si forts, si impétueux qu'ils soient. Là se trouvent bien loin au-dessus des vagues des retraites profondes, pleines de vase, immenses, où la nature produit en quantité tout

ce qui peut servir à la nourriture des jeunes poissons. C'est vers ce lieu que se dirigent tout d'abord les essaims de pélamydes nouveau-nés, car ces poissons, plus que tous les autres, ont une peur

affreuse des violentes tempêtes de l'hiver

profondes du gouffre Noir, les Thraces viennent faire aux pélamydes une guerre cruelle, pénible

à voir, marquée d'un sanglant caractère, et déshonorée par les tortures qu'elle inflige à ses vic-

Pendant l'inclemente saison des hivers, sur les vagues

68. 67. Prières Elien, XV, adressées 5 et 6. aux Aussi dieux XIII, en cette 16; Strabon, occasion I, : 24. Ath., VII, 207d; Pausanias, X, 9, 3; Elien, XV, 6; Oppien,

Hai, IV, 577.

69.

70. Oppien, Hal., TV, p. 103-104, trad. E.-J. Bourquin.

Dionysios Byzant., fr. 37 et 53 éd. Güngerich, fr. 50 : lieu dit Βόλος, « où l'on jette le filet ».

LA PÊCHE DU THON A BYZANCE A L'ÉPOQUE HELLÉNISTIQUE

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times. On prend une poutre massive, assez courte, mais aussi large que possible, et mesurant environ une coudée de longueur; on y adapte, par dessous, une louide masse de plomb et une quantité de tridents de fer serrés les uns contre les autres. Enfin, on y assujettit des deux côtés un câble solide et d'une longueur considérable.

Arrivés sur leur barque à l'endroit où la mer a le plus de profondeur, les Thraces laissent tomber dans le sombre gouffre la pièce de bois suspendue à l'extrémité de la corde. Entraînée en bas d'un mouvement impétueux par le poids du plomb et du fer, cette masse vient donner bientôt sur le sol même de la mer, et là elle accable en les surprenant, les pélamydes impuissantes et

blotties dans la vase. Dans cette foule misérable, l'engin cruel transperce et capture tout ce qu'il

touche

Pendant la période de migration alimentaire la pêche du thon se présentait de manière toute différente 71. Le poisson est affamé et mord aux lignes des pêcheurs. On utilisait — et utilise toujours — des lignes de fond, κάθετοι, spécialement adaptées aux poissons de grande taille.

Il s'agit de longs filins (dix à vingt mètres), portant des hameçons (άγκιστρεία) que l'on amorce avec une touffe de crin blanc ou de paille. L'ensemble dérive des deux côtés des barques 72.

»

*

Les énormes quantités de poisson ainsi ramenées étaient ensuite transformées et

commercialisées à une échelle que l'on peut qualifier d'industrielle 73. De vastes constructions de saleries, citernes, sécheries et entrepôts 74 avaient été édifiées à Cyzique, Byzance 75, Sinope, et la rive septentrionale du Pont-Euxin en recèle encore les vestiges (Myrmekion, Tiritaka, Chersonesos).

A Tiritaka il s'agit de la demeure, bien datée du me siècle avant notre ère, peu luxueuse mais très

vaste, d'un riche marchand de poissons. Les citernes-saloirs se présentent sous forme d'une série de rectangles de 3 m sur 4 environ, séparés par des murs épais en gros moellons 76. Ce trafic très lucratif était entre les mains de puissantes corporations de marins, dès le IVe siècle, comme les Paraliens d'Athènes, les pêcheurs de Cos, ou ceux de Byzance 77, ou encore d'entrepreneurs privés tels le riche exportateur Chaerephilos. On sait qu'à l'époque du Bas Empire romain la

71.

72.

75.

76.

77.

Divers instruments de pêche, δίκτυα, βόλος(filets), τριόδους (harpon), βρόχοι (filets à larges mailles), σαγήνη,

φελλοί, κύρτοι, κημοί (nasses), sont passés enrevue dans O. Keller, Ant. Tierwelt, t. II, p. 329, et dans l'excellent article Piscatio de G. Lafaye, op. Daremberg et Saglio, Diet. Ant., t. IV, 1, 1905. On comparera avec les données de la pêche moderne à l'aide de Nicolas Christo Apostolidès, La pêche en Grèce, Athènes, 1883 et l'art, αλιεία par Η.Γ. ΚΥΡΙΑΚΟΠΟΥΛΟΣ, t. III de la ΜΕΓΑΛΗ ΕΛΛΗΝΙΚΗ ΕΓΚΥΚΛΟΠΑΙΔΕΙΑ, 24 vol., Athènes, 1927.

Louis Robert, « Bull, épigr. », Rev. Et. Gr., 1958, p. 273.
73.

74. Rostovtzeff, Polybe, IV, 40; Ec. Newskaja, Soc. H.H.W., Byzanz, t. I, Leipzig, p. 591. Aspects 1955, p. plus 48. techniques dans M. G. Athanassopoulos, « Sur

les thons et thonnidés en Grèce », Bull. Inst. Océanogr. Monaco, 1924, p. 440-480.

Strabon, XII, 3, 11. A. Mongaït, L'archéologie en U.R.S.S., 1959, p. 192-199; Excellente vue d'ensemble de Ch. Danoff,

Real-Enc, Suppl. Bd. IX (1962); art. « Pontos Euxeinos », col. 955-985, G. D. Belov, Communications du Musée nat. de VErmitage, Leningrad, 1966, p. 81 sqq. et 1969, p. 36 (en russe).

Pour Cos, Athen. Mitteil., t. XVI, 1891, p. 430-431 ; pour Byzance, Henk Hoppener, Haliéutica, bidjdrage

tot de kennìs der oud-grieksche visscherij, Amsterdam, 1931, p. 123; Athénée, III, 119 f, sur Chaerephilos.

110

REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES

cité de Byzance disposait du monopole étatique de l'exportation du thon 78, mais ce trait tardif,

à une époque où les monopoles s'étaient généralisés, ne permet de tirer aucune conclusion quant

à la période hellénistique. On donnait le nom de ταριχός à ce poisson salé ou conservé dans la saumure. Il était très demandé, à la fois par les pauvres parce qu'il était moins cher, et par les riches pour les espèces rares 79. La pélamyde marinee de Byzance était recherchée sous le nom d'horaeon, mais Hippo- crate déconseille d'en consommer de trop grandes quantités, car il s'agit d'un poisson gras. On distinguait en effet un tarichos gras et un tarichos maigre selon les espèces et même selon les parties du poisson. Il pouvait être très salé : ταριχός τέλειος; à demi salé : ήμι/τάριχος, ou légèrement salé : άκρόπαστος, et selon qu'on conservait les écailles ou que le poisson avait été écaillé, il était dit λεπίδωτον τάραχος ou τίλτον τάριχος. Trois procédés de fabrication étaient employés :

le séchage simple à l'air et au soleil; le trempage au sel suivi d'un fumage léger; le marinage dans l'eau salée et la mise en amphore scellée. Ce dernier procédé permettait d'obtenir les meilleurs résultats, et il était particulièrement utilisé à Byzance. Dès la fin du 111e siècle avant notre ère, les salaisons du Pont parvenaient en Italie, à la grande colère du vieux Caton, et les envois ne cessèrent plus. Le thon salé et le lacertus de Byzance étaient très recherchés 80. On appelait melandrya les tranches durcies qui prenaient l'aspect de planches, et que Martial, n'apprécie guère. Les morceaux les plus proches de la tête étaient les plus estimés, les plus rapprochés de la queue les moins goûtés, et le gastronome Alexis, d'après Athénée 81 conseille ainsi la préparation de Vhoraeon : cuire à la poêle avec des fines herbes, des aromates, une sauce d'huile d'olive et de vin blanc, un parfum de silphion, et servir chaud. Uamia sera cuite sous la cendre, avec de l'origan, dans une feuille de figuier 82. Les élégants ne mangeaient le poisson qu'avec deux doigts, et le tarichos avec un seul, sans doute plié 83. Par son bas prix le poisson salé était l'aliment des esclaves et des paysans 84, mais le bas-ventre de thon salé et préparé était si cher que c'était une nourriture de riches. Caton blâme ses concitoyens d'acheter trois cents drachmes une amphore de tarichos du Pont. On le comprendra si l'on se souvient que Polybe dit qu'il suffit alors d'une hémi-obole, c'est-à-dire un douzième de drachme, pour payer un repas dans une auberge sur les routes d'Italie 85. Byzance était particulièrement renommée pour ses jeunes thons d'un an, les pélamydes ou amia, aujourd'hui nommées pelamut (turc) ou bonito (italien, provençal) 86. A la différence de l'adulte, ce poisson présente des rayures sombres obliques, une nageoire dorsale peu développée,

78.

Digeste, XLIII, XIV, 1 et 7, comm. de Jones, Greek city fr. Alex, to Justinian, p. 245. Le cadre juridique

Pour ce qui suit, Georg Eberl, Die Fischkonserveren der Alten, « Prog. d. Kònigl. alt. Gymnasium ζ.

de la pêche est exposé plus loin.

79.

Regensburg », 1891-92, et surtout la remarquable étude de M. Koehler « ΤΑΡΙΧΟΣ ou recherches sur l'histoire

et6e lessérie,antiquitést. I, 1830,des pêcheriesp. 347-497de(B.N.la Russie: 4° méridionaleR. 4900). Voir», MémoireSouda, s.v.,de VAcad.et Hippocrate,imp. des SciencesDe int. deaffect.,Saint-Pétersbourg,7.

80.

Athénée, III, 88-91 ; VIH, 275; Stace, Silv., IV, 9, 13; M. Besnier, art. « Salsamenta », Daremberg et Saglio,

Diet. Ant., Jacques André, La cuisine à Rome, 1961, p. 112-113.

Martial, III, 77, 7; Athénée, III, 86.
82.

83. Plutarque, Virt. doc. poss., 2.
84.

Démosth. C. Lacritos, 933; Aristoph., Paix, 564; Cavai, 1255.
85.

86. Athénée, Vil, 278 b et 324 d, qui cite Archestratos, fr. 22. Description dans Cuvier et Valenciennes, Hist.

81.

Athénée, VII, 7. De nombreux plats de cuisine grecque moderne se rapprochent de ces recettes.

Ath., VI, 109; Polybe, II, 15.

Nat. des poissons, t. VIII, p. 154.

LA PÊCHE DU THON A BYZANCE A L'ÉPOQUE HELLÉNISTIQUE

111

et, à chaque mâchoire, une rangée de dents coniques, et très pointues. Thompson 87 estime que le bonito constituait à l'époque grecque la majeure partie des prises de la mer Noire. Aristote ajoute que ce poisson affectionne les estuaires des fleuves, passe l'été dans le Pont-Euxin, grouille vers Alopékonnèsos 88. Une autre variété de thon est attestée à Byzance : 1'ορκυνος 89, assez mal identifié par Thompson comme un thon de grande taille qui vit seulement en haute mer. Il s'agit du thon blanc ou germon, Germo alalunga, beaucoup plus répandu dans l'Atlantique. A côté du thon, des espèces nombreuses de poissons, grands et petits, étaient pêchées dans le Bosphore. Parmi les migrateurs figure le σκόμβρος, Scomber scomber ou maquereau 90. Sa migration précède de peu celle du thon, auquel sa chair ressemble, et on le capture de la même manière. Le meilleur est pris un peu au sud de Byzance, à l'entrée du golfe d'Izmit. Il fraie en Hécatombeion (juin-juillet), et il affectionne les côtes sableuses, Aristote précise ainsi la capture d'une variété de maquereaux, les κολίαι ou sansonnets « Quant aux sansonnets, on les prend à leur entrée dans le Pont, moins souvent à leur sortie. Ils sont meilleurs en Propontide, avant le frai. Les autres poissons qui vont en bancs se prennent plutôt à leur sortie du Pont, et c'est alors qu'ils sont les meilleurs. A leur entrée, ceux qu'on prend tout près de la mer Egée sont très gras, mais à mesure qu'on s'en éloigne, ils sont toujours plus maigres. Souvent même, quand un vent du sud contrarie la sortie des sansonnets et des maquereaux, on les prend plus bas (sud) plutôt qu'aux environs de Byzance. » Le σκάρος, Scarus cretensis, perroquet de mer ou scare, était renommé à Byzance 91. Selon Athénée, il est évoqué par Séleucos de Tarse en son Halieutique perdue et par Epicharme dans le Mariage d'Hébé. C'est un beau poisson multicolore avec le dos pourpre, les flancs roses, la queue violette tachetée de blanc. Il était connu des Anciens pour son habitude de ruminer les algues et de couper les filets des pêcheurs. On le cuisait dans l'huile, saupoudré de fromage et de graines de carvi. Les pêcheurs byzantins n'hésitaient pas à se rendre en haute mer et à s'attaquer au ξιφίας1, l'espadon 92. Ce poisson, abondant à l'estuaire du Danube, est parfois, comme le thon, parasité par un petit crustacé, Pennatula filosa. Il se nourrit de pélamydes et de jeunes maquereaux. Sa chair, très appréciée, a un goût voisin de celle du thon. Il est péché au harpon au nord du Bosphore, de même que le dauphin 93, dont la graisse était recherchée pour de multiples usages. Une anecdote curieuse éclaire la pêche des sardines, Clupea pontica 94 : « On voit les autres poissons entrer et sortir (du Pont), tandis que les sardines sont les seuls qu'on ne prenne qu'à l'entrée et qu'on ne voie pas sortir; aussi lorsqu'une sardine est prise ainsi auprès de Byzance,

87.

Thompson, Glossary of Greek Fishes, 1947, p. 13. De nos jours les pêcheurs d'Istanbul rentrent le soir

au port avec une cargaison de bonitos. Il les font cuire au charbon de bois dans un brasero installé sur leur barque, et les vendent aux passants qui les mangent, tout chauds, entre deux tranches de pain.

88.

Aristote, Hist. Anim., 598 a; C. de La Berge, De rebus Byz., 1877, p. 72.

89. Aristote, Hist. Anim. 543 b; Thompson, Glossary of Greek Fishes; 1947, p. 185-186. 90. Athénée, III, 48; Aristote, Hist. Anim., VIII, 13 = 598c; Thompson, Glossary of Greek Fishes, p. 243-245

avecfig. des poissons, 91. Athénée, t. VIII, VIII, p. 90. 320b; Thompson, Glossary of Greek Fishes, p. 238-240; Description par Lacépède, Hist,

Athénée, VII, 341e; Elien, XIV, 23; Polybe ap. Strabon, I, 24.

Strabon, XII, 3, 19; Elien, VIII, 3. Une pêche semblable est décrite par P. Brydone, Voyage en Sicile,

Aristote, Hist Anim , VIII, 13 = 598 b

1774, t. II, p. 278. Sur le dauphin, Jacques Dumont, « Les dauphins d'Apollon », Quaderni di Storia, 1, 1975, p. 57.

92.

93.

94.

112

REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES

les pêcheurs à Pentour purifient leurs filets parce que la sortie des sardines n'est pas habituelle.

La raison en est qu'elles sont les seuls poissons à remonter l'Ister, et qu'ensuite à l'endroit où ce fleuve se divise, elles descendent dans l'Adriatique. La preuve, c'est que là-bas le phénomène est inverse : on n'en prend pas qui entrent dans l'Adriatique, mais on en prend qui en sortent. » Sous le nom ό'άφύη 95 on désignait la petite friture d'anchois, sprats et éperlans. On les consommait marines au vinaigre. Enfin, quelques crustacés et mollusques du Bosphore étaient renommés. On ne comprenait pas le caractère amphibie des crabes marcheurs, les καρκίνοι. « Parfois ils s'assemblent en masse. Ils ne peuvent pas forcer l'entrée du Pont-Euxin; aussi après avoir quitté l'eau, ils font le tour par terre en marquant le chemin de traces apparentes 96. » On pensait que cet animal, qui d'ordinaire marche paisiblement sur le fond de la mer, avait à lutter contre le courant du Bosphore pour gagner la mer Noire. Les pêcheurs grecs prenaient alors parfois pitié d'eux et les transportaient dans leurs barques. Le crabe était utilisé comme médicament, peu comme nourriture :

il a des aspects magiques. ί'δστρεον, l'huître, était un mets recherché, consommé depuis la plus haute antiquité — on

a retrouvé des coquilles à Mycènes 97. Celles de l'Hellespont étaient particulièrement célèbres 98, et les gourmets romains leur trouvaient une saveur spéciale. Elien ajoute ceci : « Juba affirme

aussi qu'on trouve (des perles) dans le détroit du Bosphore, mais qu'elles sont de qualité inférieure

à celles de Bretagne, et ne peuvent en aucun cas être comparées à celles de l'Inde ou de la mer

Rouge. » On ne dédaignait pas non plus le στρόμβος, Cerithium vulgaium, ou buccin ". Ce mollusque à coquille en spirale, de huit à dix centimètres de long, était abondant sur les rivages de Propontide. Byzance hellénistique possédait un arrière-pays européen important, et une pérée transmarine en Asie mineure. Ces points sont d'un grand intérêt pour la pêche. Les limites 10° du territoire européen partaient du lac de Derkos qui, logé dans un synclinal perché, domine la côte du Pont- Euxin, à trente-cinq kilomètres de la ville; elles coupaient la péninsule selon une légère ligne de hauteurs couvertes de forêts, et longeant un petit fleuve côtier arrivaient au lac de Rhégion (Kiiçiik - Cekmece) qui débouche sur la Propontide par un étroit goulet.

De nombreux pêcheurs vivaient sur les rives du lac de Derkos (ou Delkos). Il était

extrêmement poissonneux, et Athénée 101 précise à son sujet : « Euthydème écrit, dans son livre sur les salaisons, que le poisson delkanos tire son nom d'un lac Delkôn, où on le prend, et que, salé,

il est très digestif. » D'une vaste étendue — quatre-vingts kilomètres carrés —, ce lac 102 au fond

95. Thompson, Glossary of Greek Fishes, p. 21-23. 96. Pline, Hist. Nat., IX, 98, éclairé par Elien, VII, 24, et Aristote, Hist. Anim., 517 b. 97. Thompson, Glossary of Greek Fishes, p. 190-192. 99. 98. Elien, Catulle, VII, XVIII, 32; C. 4; de Pétrone, La Berge, Satiricon, De rebus LXX, Byz., 119, p. 72. Dionys. Byz., Anapl Bosp., 37; Elien, XV, 8.
100.

Louis Robert, ap. Firatli, Stèles funéraires de Byzance, p. 132, annonce : « Nous traiterons ailleurs en

détail de cette question, J. Robert et moi, dans un petit ouvrage sur le territoire de Byzance et les panégyries paysannes (voir Hellénica, XI-XII, 597-600), où nous étudierons les limites de ce territoire, ses ressources, illustrées par des photographies (cultures, troupeaux, forêts, navigation, pêcheries), ainsi que les relations avec Sélymbria et Périnthe et les sympolities, en publiant des stèles votives inédites souvenir de nos séjours et travaux sur le Bosphore. »

101.

102.

Athénée, III, 118 b; Louis Robert, Hellénica, X, p. 38-45.

K. Dévédjian, Pêche et pêcheries en Turquie, 1926, p. 82-83.

LA PÊCHE DU THON A BYZANCE A L'ÉPOQUE HELLÉNimQUE

113

argileux, à l'eau douce, claire et abondante (elle alimente aujourd'hui la ville d'Istanbul), est riche de poissons variés : silures, carpes, brèmes, perches, sandres, anguilles, chevaines, tanches etc. Cent tonnes de poissons y furent pêchées en 1925. C'est une quantité énorme, et l'on comprend mieux ainsi la richesse de Byzance antique 103. Pour une époque un peu plus tardive, un passage de Zosime évoque l'aspect du lieu et sa population. Dans les marais voisins s'élevaient sur pilotis les cabanes d'un village lacustre. Sous Valerien, les Goths vinrent trouver les pêcheurs du lieu et leur louèrent à prix d'or des barques pour passer à Chalcédoine. Le lac de Rhégion n'a que vingt kilomètres carrés. On en fait le tour en trois heures de marche 104. Sa lagune contient une eau légèrement saumâtre qu'affectionne le bar ou levrek, qu'on sert dans les auberges turques voisines. La pérée 105 transmarine, à une heure de la ville en barque, s'étendait au fond du golfe d'Izmit jusqu'au lac Daskylitis et à l'embouchure du fleuve Rhyndacos. Les Byzantins avaient le monopole de la pêche en ce lac, ce qui n'allait pas sans conflits avec les habitants de Cyzique.

*

*

On aimerait connaître la vie quotidienne de ces pêcheurs et les situer dans la société de Byzance hellénistique 106. Si l'on peut en effet avec quelque vraisemblance restituer les cadres institutionnels de cette vie sociale : le damos grec, dominant une foule de serfs ruraux, Thraces et Bithyniens, la boulé et sa commission des quinze probouleutes, le pouvoir exécutif confié aux trente Πρώτοι dont parle Diodore (XIV, 2), et aux deux stratèges, les subdivisions administratives : hékatostys, mérai, phylai au nombre de cinq comme à Mégare la métropole lointaine, on ne voit aucun pêcheur ou marin occuper une fonction civique. C'est que les choses de la mer semblaient en Grèce dégradantes et indignes des citoyens. Seuls le combat et la piraterie y conservaient quelque noblesse. La considération accordée aux marins dans l'Antiquité grecque, pour reprendre l'expression de Félix Bourriot, était bien médiocre 107. Les pêcheurs n'étaient même pas des Kapéloi et Démosthène présente comme une triste déchéance la réduction des citoyens de Phasélis à l'état de marins. Xénophon les classe avec les foulons, les cordonniers et les journaliers agricoles. Le mépris était peut-être plus grand à l'égard des marchands de poisson. C'était faire une grave injure au démagogue Kléophon que de lui rappeler ce métier exercé par sa mère 108, et Diogene Laërce exprime la surprise commune en écrivant que le père du philosophe Bion vendait du poisson sur les quais d'Olbia, la ville

103.

104.

105.

106.

107.

M. Rostovtzeff, Econ. Soc. H.H.W., 1. 1, p. 591; Zosime; Hist., I, 34, 2.

Sur le lac de Rhégion à l'époque romaine, et l'association dionysiaque de cette ville, Z. Tasliklioglu,

Belleten, 23 (1959), p. 552 sqq.

Περαία γή = « le pays situé au-delà de, en face de »; c'est le sens dans Hérodote, VIII, 44 et Polybe,

XVII, entre le 2, lac 3. Louis Daskylitis Robert, et l'actuel Hellénica, lac VII, Manyas, p. 38-40, sans refuse toutefois l'identification proposer une opérée autre par solution. F. Hasluck, Cyzicus, p. 47,

Jacques Dumont, Byzance, cité grecque, thèse IIIe cycle, Poitiers 1971, p. 217-236; K. Hanell, Megar.

Studien, Lund, 1934, p. 157; C. de La Berge, De rebus Byzantiorum, 1877, p. 69.

F. Bourriot, « La considération accordée aux marins dans l'Antiquité grecque. Epoques archaïque et

classique », Rev. d'Hist. économ. et sociale, 1972, p. 1 sqq; J. Hasebroek, Trade and Politics in ancient Greece,

1965, p. 10; Xénophon, Mémorables, III, 7, 6.

108.

109.

Démosthène, XXXV, 1; Ehrenberg, People of Aristophanes, p. 115, à propos de Gren., 679.

Diogene Lauree, IV, 46; Eustathe, Ad Iliad., VIH, 451.

114

REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES

pontique. Car ces gens ne savent pas vivre : ne se mouchent-ils pas avec leur coude 109, la main étant réservée à toucher le poisson? Les personnes bien nées, elles, se mouchaient avec leurs

doigts. Dès le Ve siècle, les peintres sur céramique se sont emparés d'un personnage aussi pittoresque. Un vase de Cefalù figure un marchand qui découpe un très gros thon à l'aide d'un coutelas en

dispute avec un client qui lui montre, dans le creux de la main, la seule

pièce de monnaie qui lui reste. Une scène semblable se trouve sur un vase à figures noires du musée de Berlin 110. Le poète comique Xénarque (vers 380 av. J.-C.) écrit dans une ïambe que les marchands de poissons aspergeaient d'eau leur étal afin de donner aux poissons un faux air de fraîcheur. Le poisson, on l'a vu, se vendait très bon marché. Pour une obole, on avait un poisson salé, ou trois ou quatre sardines fraîches. Les divers tarifs de marché qu'on a retrouvé, celui d'Akraiphia en Béotie par exemple, confortent cette opinion U1. Toutefois une coupe de Copenhague (ve siècle) montre un pêcheur fort bien vêtu, coiffé d'un bonnet de fourrure, qui apporte au marché deux paniers d'osier remplis de poissons, tenus par une perche. Un crochet de bois destiné à fixer les nasses pend à l'un de ses paniers 112. Ce métier aussi avait ses aristocrates. L'organisation de la pêche à Byzance nous est connue par un texte important du Pseudo- Aristote. Dès le milieu du Ve siècle en effet, la pêche est à Byzance un monopole d'État, ce qui devait être fort rare, et ne s'explique que par l'ampleur toute particulière de cette activité : «

forme de glaive. Il se

Pressés par le besoin d'argent, les habitants de Byzance mirent en vente les enclos sacrés du domaine

Ils vendirent encore les emplacements des marchands forains, puis le droit de pêche

maritime et de commerce du sel, puis les emplacements des montreurs de tours, devins, trafiquants de drogues et autres charlatans de la même espèce, et ils les imposèrent d'une redevance égale au tiers de leur recette 113. » Ce monopole d'État ne doit cependant pas surprendre. La pêche, du moins à grande échelle, vise à recueillir les richesses naturelles, au même titre que les carrières ou les mines. C'est un très antique privilège régalien 114. Les pharaons d'Egypte, les rois de Perses 115 puis les monarques hellénistiques en firent un monopole royal. Les Attalides étaient de droit propriétaires des lacs de la χώρα 116. Dans l'Egypte hellénistique, le dioecète concède, au nom du roi, une autorisation de pêche et de vente du poisson frais ou salé. Un droit principal de 25 % sur les prises (τετάρτη άλίεων ou ίχθυικών) était prévu au contrat de pêche (ίχθυική ώνη). Il pouvait s'élever jusqu'à 40 % si l'État consentait des avances pour l'achat du matériel de pêche 117. Les cités grecques pratiquaient couramment la ferme. Les exemples sont nombreux : Ephèse, Mykonos, Colophon,

public

Cefalu, Museo Mandralisca : Rizzo, « Caricature antiche », Dedalo, VII, 1926, p. 403, pi. 1. Berlin :

, Ehrenberg, People of Aristophanes, p. 223; Akraiphia : Claude Vatin, Inscr. de Grèce centrale, 1971,

p. 95-110. Le thon est représenté sur des monnaies de Byzance du règne de Tibère : Ephem. Arch., 1889, pi. I.

110.

Paul Cloché, La vie publique et privée des anciens Grecs, t. V, Les classes, les métiers

111.

diss. Hamburg, 1936.

Hérodote, ΙΠ, 91, à propos des pêcheries du lac Moeris. 116. Rostovtzeff, Econ. Soc. Hist. Hell. World, t. II, p. 1157.
117.

115.

art.

1931.

Coupe de Copenhague, Catal. Thorwaldsen Museum, n° 105. 113. Pseudo-Aristote, Economique, II, 2, 3 = 1346 b.

112.

114. W. Radcliffe, Fishing from the earliest Times, 1921; L. Bolhen Die Bedeutung der Fischerei im Altertum,

Papyrus Tebtunis 701, daté de 235 av. J.-C., en particulier lignes 195-210, F. Heichelheim, Real-Encycl,

« Monopole », t. XII, p. 186 sqq. G. Lumbroso, Economie polit, des Lagides, 1870, p. 306.

LA PÊCHE DU THON A BYZANCE A L'ÉPOQUE HELLÉNISTIQUE

115

Calymna 118. Mais cette concession était plus simplement l'occasion de perception d'une taxe du quart, comme la τετάρτη de Cyzique et de Lesbos. A Délos la taxe n'était que du dixième (δεκάτη ιχθύων). Elle apparaît dans les comptes des années 279 et 250 étudiés par Homolle 119. Cette pratique se poursuivit sous l'empire romain sous forme de portorium 120. Pour répondre à ces exigences fiscales, tout comme pour des raisons techniques, les pêcheurs étaient groupés en associations. Le thiase des pêcheurs de Byzance n'avait certainement pas la puissance de la Societas du garum de Carthagène sous le Haut Empire romain 112, mais on peut raisonnablement penser à une association de personnes investissant leurs capitaux dans des madragues et dans l'entretien des barques et de leurs équipages. De telles sociétés existaient à Parion, où l'on guettait les eolias, et à Cyzique, pour réunir la somme nécessaire au paiement de la ferme du droit de pêche 122. Ces thiases avaient en outre un rôle religieux et mutualiste important. A Cos, vers 150 av. J.-C, une inscription prescrit des liturgies et des sacrifices de brebis aux divers corps de métiers liés à la mer : fabricants de rames, pêcheurs, remorqueurs de navires, marchands de poisson frais et salé ont chacun leur rôle. A Tárente, vers 200 avant notre ère, les pêcheurs assurent l'inhumation et les frais du tombeau d'un de leurs camarades péri en mer123. Byzance concède en même temps le monopole du sel. La fabrication du ταριχός exigeait en effet d'importantes quantités de sel. Cet antiseptique permettait l'autodigestion du poisson par les diastases de son propre tube digestif 124. Les salines étaient propriété des rois hellénistiques. En Asie Mineure, les villes et les temples possédaient encore certaines salines, ce qui suscitait l'envie des souverains. Ainsi Mithridate Eupator prélevait un important tribut sur les salaisons du Palus Maeotis 125. On peut déduire les quantités de sel employé de la contenance des cuves de salaison qui ont été découvertes en maints endroits du littoral, particulièrement dans la Péninsule ibérique et sur les rives du Pont-Euxin 126. Ainsi s'explique la mainmise des fermiers du sel sur la pêche du thon et du scombre, et la localisation des industries de salaison près des salines ou des mines de sel. C'est en cette direction qu'il faudrait rechercher les cuves et les installations des pêcheurs byzantins.

* Strabon 127 nous dit que les Byzantins furent comme jetés à la mer à cause des montagnes et des épaisses forêts qui entouraient leur cité. Dans ce site marin si particulier, les Byzantins

*

118. Dittenberger, Sylloge1, n° 374, 1. 9; A. Wilhelm, Anat. Stud. près, to W. H. Buckler, 1939, p. 361 sqq 119. Th. Homolle, « Comptes et inv. déliens en l'année 279 », Bull. Corr. Hell, XIV, 1890, p. 391. 120. R. Etienne, « A propos du garum sociorum », Latomus, XXIX, 1970, p. 305. 121. R. Etienne, « A propos du garum sociorum », Latomus, XXIX, 1970, p. 306. Nous remercions

L. Robert, Hellénica, X, p. 272; XI-XII, 1960, p. 158-159. J.-P. Waltzing, Et. historique sur les corporations prof, chez les Romains, Louvain, 1900, t. III, p. 65,

P. Grimal et Th. Monod, « Sur la véritable nature du garum », Rev. Et. Ane, LIV, 1952, p. 27-38.

particulièrement M. le Professeur Etienne, qui a bien voulu lire cet article et nous faire maintes suggestions.

122.

123.

124.

125.

126.

qui mentionne beaucoup d'autres références; Leónidas de Tárente, Anth. Palatine, VII, 295, et nombreux exemples

similaires. Pour l'Egypte lagide, M. San Nicolo et A. E. R. Boak, Tr. Am. Phil. Ass., LXVIII, 1937, p. 212 sqq.

Strabon, VII, 4, 6; Rostovtzeff, Econ. Soc. Hist. Hell. World, p. 309 et 470; H. Cadell, « Problèmes

relatifs au sel dans la docum. papyrologique », p. 272-285, Atti. delVXI Congresso Intern, di Papirologia, Milano,
1966.

M. Ponsich et M. Tarradell, Garum et Industries antiques de salaison dans la Méditerranée occidentale,

Bibl. Hautes Et. Hispaniques, Paris, 1965, 130 p.; Κ. Michailowski, « Fouilles polonaises à Minneki en Crimée», p. 67-72, Atti del settimo Congresso intern, di archaeologica classica, Rome, III, 1961.

127. Strabon, XII, 3, 19.

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REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES

ont vécu avec la faune marine, que sans doute ils aimaient, rusé avec elle, et l'ont vaincue pour subsister — c'est la loi de nature. Les conséquences politiques de ce genre de vie apparaissent nulles, celles économiques et sociales assez limitées. La guerre contre Rhodes en 220 n'est pas liée à la pêche mais au transport des blés, et les structures sociales de la ville n'étaient pas différentes de celles des autres cités. Il serait évidemment impossible, et sans doute anachronique, d'essayer de quantifier cette production. On saisit cependant assez bien, dans l'histoire économique du monde hellénistique, la place de la pêche byzantine. Il ne s'agit plus du petit paysan, pêcheur occasionnel, qui va vendre lui-même ses prises au marché. Le pêcheur byzantin est un professionnel. La pêche du thon nécessite des équipages spécialisés et nombreux, sa transformation et sa commercialisation des équipements spéciaux et des investissements à long terme qui impliquent une organisation. Nous nous trouvons donc, aux iiie-ne siècles, à un stade d'organisation et de spécialisation. On n'est pas encore à l'élevage des poissons en viviers pour la plus grande satisfaction des papilles patriciennes, ce qui faisait dire à Caton 128 : « Une ville est perdue, lorsqu'un poisson s'y vend plus cher qu'un bœuf », mais le tournant est pris, et la caractéristique de l'époque hellénistique apparaît. Les progrès furent réalisés non dans le domaine de la capture du poisson, les techniques antiques ne le permettaient pas, mais dans la commercialisation et l'affirmation de nouveaux goûts alimentaires, c'est-à-dire les changements des mœurs.129

Jacques DUMONT

128. Plutarque, Vit. Caton., 8. Th. H. Corcoran, The Roman fishing industry of the late republic and early

empire, Diss. Northwestern Univ., 1957; F. M. Heichelheim, α Roman Syria », dans T. Frank, Econ. Survey of Anc. Rome, t. IV, p. 208.

129.

Pendant que cet article était sous presse, Louis Robert a publié, « Documents d'Asie Mineure », B.C.H.,

,

1978, sur la pêche

Cil, 1978-1, p. 532-535, la dédicace d'un thiase de Byzance à Dionysos Parábolos, sous Hadrien. On y trouvera l'exégèse du mot Parábolos, « qui lance les filets », et de très belles photographies de madragues et de séchage des maquereaux sur les rives du Bosphore. Il ne faut aucunement en déduire que Dionysos était un dieu de la pêche.

C'est simplement la divinité honorée par les thiasites de l'endroit, qui se trouvent être des pêcheurs. On tirera

également profit des pages très vivantes de Paul Faure, La vie quotidienne des colons grecs à Cyzique, p. 63-69,

LA PÊCHE DU THON A BYZANCE A L'ÉPOQUE HELLENIOTQUE

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THRACES O/DRYSES Héraclee Chalcédoine Antique Byzancg Neapolis % Cardi Daskylion □Lampsade Δ Miletopolis
THRACES
O/DRYSES
Héraclee
Chalcédoine
Antique
Byzancg
Neapolis %
Cardi
Daskylion
□Lampsade
Δ Miletopolis
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Laboratoire de Cartographie Historique - Bordeaux III
Colonies de : Chios Mégare Milet Samos Paros
Colonies de :
Chios
Mégare
Milet
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Paros

LA PROPONTIDE

A- A Port des E-phesiens / X- Hieron du Bosphore 92 Cap Argyrpnion 94 Colline
A- A
Port des E-phesiens
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X-
Hieron du Bosphore 92
Cap Argyrpnion 94
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ITINÉRAIRE DU BOSPHORE D'APRÈS DIONYSIOS DE BYZANCE Les chiffres entre parenthèses renvoient aux Fragments de l'édition GUNGERICH

Laboratoire de Carto

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