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Lorsque les décisions judiciaires

se suivent et ne se ressemblent pas


(du tout)…
Les obligations de l’époux survivant, usu- argumentation, l’usufruitier invoquait prendre ici le contre-pied total de la po-
fruitier de la succession de son conjoint qu’en l’espèce il n’était donc nullement sition du premier Juge. Un tel virage à
prédécédé. tenu d’une obligation d’informations ou 180° est édifiant, car les magistrats ne
La plupart des «donations au dernier vi- de rendre compte à la nue-propriétaire. l’étayeront d’aucun texte ni aucune réfé-
vant » (donations entre époux) prévoient Il ajoutait qu’en décider autrement serait rence à un éventuel précédent judiciaire
une dispense expresse pour le bénéficiaire créer arbitrairement et abusivement à sa ou un quelconque commentaire doctrinal.
de « fournir caution … de faire emploi charge une obligation qui n’était ni pré- Une nouvelle jurisprudence verrait-elle le
ou faire dresser inventaire… ». L’idée vue par les textes ou la jurisprudence, ni jour ?
étant d’assurer ici au conjoint survivant stipulée aux termes de la donation entre En effet, par arrêt du 10 décembre 2009,
une jouissance libre et paisible des biens époux ci-dessus évoquée. la Cour décide de faire droit aux deman-
ainsi laissés en sa possession, sans avoir En pareil cas, il apparaît qu’effectivement des de l’appelante au motif que : « le nu-
à rendre de comptes. le Juge du fond ne peut qu’effectuer un propriétaire dispose d’un droit général
Aujourd’hui les familles se recomposent contrôle « a posteriori » pour le cas où de surveillance sur la chose indivise
et se décomposent à un rythme accéléré le nu-propriétaire rapporterait la preuve pendant toute la durée de l’usufruit ; il
et, malheureusement à terme, les sources que l’usufruitier n’a pas respecté l’une doit pouvoir obtenir de l’usufruitier des
de conflits successoraux s’en trouvent ou l’autre des deux obligations ci-dessus renseignements que lui seul possède, sur
multipliées. Ainsi dans une espèce hélas rappelées (conservation de la substance l’évolution de la consistance du bien ; le
devenue très classique de conflit-type de la chose et respect de sa destination). droit d’information du nu-propriétaire
« conjoint survivant de deuxièmes-troi- Or, et comme le confirmait le Juge des est le corollaire des droits de l’usufrui-
sièmes-etc. noces c/ enfant de premières- référés grassois, cette preuve n’était pas tier de gérer un portefeuille de valeurs
précédentes noces du défunt », les faits rapportée en l’espèce. Il eût fallu que la en cédant les titres ; il lui permet de vé-
étaient les suivants : nue-propriétaire allègue d’un péril ou d’un rifier que l’usufruitier remplit bien ses
La demanderesse poursuivait en référé préjudice en arguant de faits ou même de obligations et le cas échéant, d’exercer
devant notre juridiction grassoise le se- soupçons étayés, portant par exemple sur des actions immédiates à l’encontre de ce
cond mari de sa mère, usufruitier de la une hypothétique dilapidation ou tout au dernier si la pérennité du bien lui semble
succession de cette dernière, pour qu’il moins une mauvaise gestion des avoirs compromise. Quant aux autres comptes,
lui remettre les extraits des comptes ban- bancaires… Il n’en n’était rien en l’espè- la demande d’information de la nue-pro-
caires dont il avait la jouissance, étant ce; ce premier litige judiciaire se révélait priétaire est également légitime pour les
précisé qu’aux termes de la donation dont en fait n’être que la face émergée de l’ice- mêmes motifs, pour lui permettre de sol-
il était bénéficiaire le conjoint survivant berg et le reflet d’un conflit familial né liciter, le cas échéant, des mesures pour
avait comme il est d’usage, été dispensé d’une mésentente chronique entre la fille garantir ses intérêts, dès lors qu’elle
de « fournir caution ». de la défunte et le second mari de cette n’est pas de nature à porter atteinte aux
dernière… La crainte de l’usufruitier était droits de l’usufruitier ». C’est à un ren-
Le juge des référés déboutait intégrale-
ici que cette première demande de comp- versement spectaculaire de la charge de la
ment la demanderesse au motif, parfaite-
tes ne soit suivie de nombreuses autres et preuve qu’aboutit cette décision aixoise,
ment cohérent avec les textes en vigueur
ne tourne au harcèlement : aurait-il à se laquelle ne pourra certes que réjouir les
applicables « que la loi ne met pas à la
justifier ainsi de tout et tout le temps dans nus-propriétaires si elle devait ne pas res-
charge de l’usufruitier une obligation
le cadre de l’exercice de son quasi-usu- ter isolée. Les parties en étant restées là,
d’informations et de rendre des comptes
fruit sur ces avoirs ?... S’il obtempérait nous ne saurons pas - et c’est dommage ! -
au nu-propriétaire, seul un contrôle a
à cette première sommation (la demande ce qu’aurait tranché la Cour de Cassation
posteriori étant possible en cas de preu-
avait été initialement présentée sous cette entre ces deux positions de juridictions du
ves de ce que l’usufruitier n’a pas res-
forme…) jusqu’où iraient les intrusions et fond aussi radicalement opposées... Il ne
pecté ses obligations de conservation de
la surveillance ? restera plus alors à notre usufruitier qu’à
la substance de la chose et de respect de
Et dans ces conditions, quid du respect la plaider l’abus de droit (d’information…)
la destination de celle-ci, preuves qui font
volonté affirmée des époux d’assurer au si effectivement les demandes de comp-
défaut en l’espèce ». (cf. Ordonnance de
survivant d’entre eux une jouissance libre tes réitérées de la nue-propriétaire s’avé-
référé TGI Grasse du 28 janvier 2009).
et paisible de la succession du pré-mou- raient, comme il le redoute, constitutives
Pour mémoire, les deux obligations à de harcèlement. Mais ceci est une autre
charge de l’usufruitier dans de telles cir- rant ?
histoire (et un autre litige !)…
constances sont effectivement la conser- La demanderesse a fait appel.
vation de la substance de la chose d’une A cette occasion, notre Cour aixoise va
part, et le respect de la destination de la illustrer le talent créatif et innovant qui
chose d’autre part : articles 600 et sui- caractérise la construction prétorienne... Agnès PROTON
vants du Code Civil. Au soutien de son Contre toute attente, les Conseillers vont Avocat au Barreau de Grasse

4 N° 21 - Mars 2010