Vous êtes sur la page 1sur 12

À propos de Chateaubriand,

« Les dieux s’en vont »

Chateaubriand concluait Les Martyrs, du moins dans le texte de la première édition, sur
cette envolée :

Les époux martyrs [Eudore et Cymodocée] avoient à peine reçu la palme [du martyre],
que l’on aperçut au milieu des airs une croix de lumière, semblable à ce Labarum qui
fit triompher Constantin ; la foudre gronda sur le Vatican, colline alors déserte mais
souvent visitée par un esprit inconnu ; l’amphithéâtre fut ébranlé jusque dans ses
fondements, toutes les statues des idoles tombèrent, et l’on entendit, comme autre-
fois à Jérusalem, une voix qui disoit : « Les dieux s’en vont. »

La source de la formule finale est identifiée depuis longtemps, à savoir un passage de


Flavius Josèphe, tiré de la Guerre des Juifs (Φλαυίου Ἰωσήπου ἱστορία Ἰουδαικοῦ πολέμου
πρὸς Ῥωμαίους), VI, 5, 299, que voici :
(la scène se passe à Jérusalem, en 70 ap. J.-C.)

Κατὰ δὲ τὴν ἑορτήν, ἣ πεντηκοστὴ καλεῖται, νύκτωρ οἱ ἱερεῖς παρελθόντες εἰς τὸ


ἔνδον ἱερόν, ὥσπερ αὐτοῖς ἔθος πρὸς τὰς λειτουργίας, πρῶτον μὲν κινήσεως ἔφασαν
ἀντιλαϐέσθαι καὶ κτύπου, μετὰ δὲ ταῦτα φωνῆς ἀθρόας · « Mεταϐαίνομεν ἐντεῦθεν. »

Lors de la fête [juive] dite du cinquantième jour [= Pentecôte], les prêtres (= rabbins)
ayant, comme ils ont coutume de le faire pour accomplir leur culte, pénétré de nuit
dans le sanctuaire [on attendrait ἄδυτον], dirent avoir entendu une secousse et un
choc retentissant [= le vacarme de gens qui se déplacent], puis (le son) de nombreuses
voix (disant) : « Nous partons d’ici. »

De même, le rapprochement a été fait avec Tacite, Hist., V, 13 :

Apertæ repente delubri fores et audita maior humana uox excedere deos; simul ingens motus
excedentium.

Les portes du sanctuaire s’ouvrirent soudain d’elles-mêmes, et une voix plus forte
que la voix humaine annonça que les dieux en sortaient ; en même temps fut enten-
du un grand mouvement de départ.

Or, sous la forme

Κατὰ δὲ τῆν τῆς πεντηκοστῆς ἑορτήν εἰς τὸ ἔνδον ἱερὸν οἱ ἱερεῖς παρελθόντες κινή-
σεως ᾔσθοντο καὶ κτύπου· εἶτα φωνῆς ἤκουσαν λεγούσης · « Μεταϐαίνωμεν ἐντεῦ-
θεν »

la phrase a été reprise par Zonaras (voir la Patrologie, de Migne, 134 : Ἰωάννου τοῦ Ζωνα-
ρὰ τὰ εὑρισκόμενα πάντα: ἱστορικά, κανονικά, δογματικά — μέρος α΄, dans l’édition en
ligne de Δρόμοι της Πίστης – Ψηφιακή Πατρολογία « Chemins de la Foi — Patrologie numéri-
que », à l’adresse :
http://patrologia.ct.aegean.gr/).

Il ressort de la comparaison que là où Flavius Josèphe recourt à l’indicatif


μεταϐαίνομεν « nous partons d’ici, nous nous en allons »,
Zonaras tourne au subjonctif
μεταϐαίνωμεν « partons d’ici, allons-nous-en ».

Le comble est atteint sur le site de Perseus, qui fait figurer le texte grec dans l’édition de
Benedict Niese, publiée en 1895, portant l’indicatif, et la traduction de William Whiston
(1667-1752), A.M. Auburn et Buffalo, publiée la même année, où l’on peut lire “Let us
remove hence”— ce qui laisse à penser que les traducteurs ont eu sous les yeux le subjonctif.

La traduction latine du texte de Flavius Josèphe, elle aussi, rend par ce mode :

In sequenti autem festo Pentecostes noctu sacerdotes templum ad ministerium implendum ex


more ingressi, primum quidem motus quosdam strepitusque senserunt, et domum uoces
quasdam sonantes, Migremus hinc.

Et il en est de même pour la version de saint Jérôme : « Transeamus ex his ædibus » (fré-
quemment citée sous une des formes ex his sedibus /ab his sedibus : fausse coupe quand le
texte a été dicté ?). —
Au passage, Jérôme (dans sa lettre à Damase sur les séraphins) dit bien « ex adytis templi »
là où le texte de Josèphe porte « τὸ ἔνδον ἱερόν » et le recours aux séraphins permet
d’essayer d’évacuer une vraie difficulté : l’emploi du pluriel (« partons d’ici ») alors que le
lieu de culte dont il est question est consacré à une religion monothéiste.

À propos de Chateaubriand,
« Les dieux s’en vont » II

Peut-être le nom de Mgr Gaume (1802-1879) n’évoque-t-il rien pour certains lecteurs, et
le « gaumisme » pas davantage. C’était, écrit Émile Poulat,

un « contre-révolutionnaire » anti-moderne qui a contribué à la diffusion aussi bien


de la morale liguorienne (hostile au rigorisme) que du catholicisme social de son
temps.

Voici la notice consacrée par Pierre Larousse, 25 ans après la publication de l’ouvrage, au
livre célèbre du prélat, « Le Ver rongeur des sociétés modernes, ou Du paganisme dans l’éduca-
tion » (1851) :
Néanmoins, il m’a paru intéressant de citer de cet auteur un passage tiré du chap. XV
(dans la 3e éd.) de son « Traité du Saint-Esprit », en rapport avec « Les dieux s’en vont » :

Chez les différents peuples de l’Orient et de l’Occident, on enchaînait les statues des
dieux, afin que l’évocation [ēuŏcātĭō] ne pût les tirer de leur sanctuaire et leur faire
abandonner le royaume ou la ville placés sous leur protection. « Les statues de Dédale,
dit Platon [dans le Ménon, 97d], sont enchaînées. Quand elles ne le sont pas, elles s’ébran-
lent et se sauvent ; quand elles le sont, le Dieu demeure à sa place. »

Pausanias rapporte [III, XV, 7] qu’il y avait à Sparte une très vieille statue de Mars
[Arès], attachée par les pieds. « En l’attachant ainsi, dit le grave historien, les Spartiates
avaient voulu avoir ce dieu pour défenseur perpétuel de leurs personnes et de leur républi-
que, et, le prenant comme à leurs gages, l’empêcher de jamais déserter leur cause. »

Et Plutarque [Vie d’Alexandre, XXIV] : « Les Tyriens s’empressèrent d’attacher leurs dieux...,
lorsque Alexandre vint assiéger leur ville. En effet, un grand nombre d’habitants crurent en-
tendre, en songe, Apollon disant : Ce qui se fait dans la ville me déplaît, et je veux aller
chez Alexandre. C’est pourquoi, agissant à son égard comme à l’égard d’un transfuge qui
veut passer à l’ennemi, ils enchaînèrent la statue colossale du dieu, la clouèrent à la base, en
l’appelant lui-même Alexandriste. »

Homère affirme que les trépieds de Delphes marchaient tout seuls (Iliad., XVIII). Ces
faits et beaucoup d’autres du même genre prouvent que les païens croyaient à la
puissance de l’évocation. Ils ne se trompaient pas. Aussi, ils la pratiquaient souvent :
leurs auteurs et les nôtres [= les auteurs chrétiens] en font foi (Pline, Hist., lib. 28, c. 9;
Festus, In peregrin.; Virgil. Æneid., lib. 2; Macrob., Saturnal. III, 9; Horace, Carmin., lib.
2, ode 1; Ovide, Fast., 6; Petron. Satyricon; Stace, Thebaid., lib., II, v. 8, 10; Claudian., De
Probe et Olibr. coss.; Tertull. Apolog., x ; Prudent., lib. 2 adv. Symmach.; S. Ambr. epist. ad
Valent. adv. Symmach.; etc). Cette croyance universelle explique la conduite de Balac,
appelant Balaam pour maudire Israël.

La puissance de l’évocation et les mouvements des statues ou des dieux se manifes-


taient surtout, lorsque le peuple, la ville ou le temple étaient menacés de quelque
grand malheur. Parlant de certaines calamités publiques : « Des voix terrifiantes, dit
Stace, se firent entendre dans les sanctuaires, et les portes des dieux se fermèrent d’elles-
mêmes. » Et Xiphilin : « On trouva dans le Capitole de grands et nombreux vestiges des
dieux qui s’en allaient; et les gardiens annoncèrent que pendant la nuit le temple de Jupiter
s’était ouvert de lui-même avec un grand fracas. » Et Lampride : « On vit au Forum les pas
des dieux qui s’en allaient. » Et l’historien Josèphe : « Quelque temps avant la ruine de
Jérusalem, on entendit dans le temple une voix qui disait : Sortons d’ici, migremus hinc. »
Dans l’antiquité païenne le même phénomène eut lieu des milliers de fois.

Remarque :
« Homère affirme que les trépieds de Delphes marchaient tout seuls (Iliad., XVIII). » 1)
Homère ne parle que de Πυθώ, -οῦς et Πυθών, -ῶνος (par exemple, au chant II, dans le
« catalogue »); ni la localité de Phocide ni l’oracle ne sont mentionnés dans le chant XVIII
de l’Iliade. 2) Quand Thétis « aux pieds d’argent » arrive (v. 369 et suiv.) chez Héphaïstos, le
forgeron est occupé à assembler vingt trépieds munis de roues d’or et qui auront la pro-
priété de se rendre à l’assemblée des dieux olympiens puis, le moment venu, d’en reve-
nir, sur la seule injonction du plus célèbre des boiteux. En somme, l’anecdote n’a rien à
faire ici.

Le passage de Pausanias mérite une citation plus ample :

Πλησίον δέ ἐστιν Ἱπποσθένους ναός, ᾧ γεγόνασιν αἱ πολλαὶ νῖκαι πάλης. Σέϐουσι δὲ


ἐκ μαντεύματος τὸν Ἱπποσθένην, ἅτε Ποσειδῶνι τιμὰς νέμοντες. Τοῦ ναοῦ δὲ ἀπαν-
τικρὺ πέδας ἐστὶν ἔχων Ἐνυάλιος, ἄγαλμα ἀρχαῖον. Γνώμη δὲ Λακεδαιμονίων τε ἐς
τοῦτό ἐστιν ἄγαλμα, καὶ Ἀθηναίων ἐς τὴν Ἄπτερον καλουμένην Νίκην, τῶν μὲν
οὔποτε τὸν Ἐνυάλιον φεύγοντα οἰχήσεσθαί σφισιν ἐνεχόμενον ταῖς πέδαις, Ἀθηνα-
ίων δὲ τὴν Νίκην αὐτόθι ἀεὶ μενεῖν οὐκ ὄντων πτερῶν. Τόνδε μέν εἰσιν αἱ πόλεις
αὗται τὰ ξόανα τὸν τρόπον ἱδρυμέναι καὶ ἐπὶ δόξῃ τοιαύτῃ. […] Προελθοῦσι δὲ οὐ
πολὺ λόφος ἐστὶν οὐ μέγας, ἐπὶ δὲ αὐτῷ ναὸς ἀρχαῖος, καὶ Ἀφροδίτης ξόανον
ὡπλισμένης. Ναῶν δὲ ὧν οἶδα, μόνῳ τούτῳ καὶ ὑπερῷον ἄλλο ἐπῳκοδόμηται Μορ-
φοῦς ἱερόν. Ἐπίκλησις μὲν δὴ τῆς Ἀφροδίτης ἐστὶν ἡ Μορφώ, κάθηται δὲ καλύπ-
τραν τε ἔχουσα καὶ πέδας περὶ τοῖς ποσί· περιθεῖναι δέ οἱ Τυνδάρεων τὰς πέδας
φασὶν, ἀφομοιοῦντα τοῖς δεσμοῖς τὸ ἐς τοὺς συνοικοῦντας τῶν γυναικῶν βέϐαιον.
Τὸν γὰρ δὴ ἕτερον λόγον, ὡς τὴν θεὸν πέδαις ἐτιμωρεῖτο ὁ Τυνδάρεως, γενέσθαι
ταῖς θυγατράσιν ἐξ Ἀφροδίτης ἡγούμενος τὰ ὀνείδη, τοῦτον οὐδὲ ἀρχὴν προσίεμαι·
ἦ γὰρ δὴ παντάπασιν εὔηθες, κέδρου ποιησάμενον ζῴδιον καὶ ὄνομα Ἀφροδίτην
θέμενον ἐλπίζειν ἀμύνεσθαι τὴν θεόν.

Non loin se trouve le temple d’Hipposthène qui avait remporté de nombreuses vic-
toires à la lutte. On lui rend, d’après un oracle, des honneurs comme à Poséidon. Il y a
vis-à-vis de ce temple un Enyalios avec des fers aux pieds, statue très ancienne, qui a
été érigée dans la même intention que la Victoire sans ailes qu’on voit à Athènes. Les
Athéniens ont représenté la Victoire sans ailes pour qu’elle reste toujours avec eux,
et les Lacédémoniens ont enchaîné Enyalios pour qu’il ne puisse jamais les quitter.
Voilà pourquoi ces villes ont érigé ces statues en bois. […] En avançant un peu, on
découvre une colline peu élevée sur laquelle est un temple ancien, avec une statue en
bois qui représente Aphrodite armée. C’est, à ma connaissance, le seul temple qui ait
deux étages. Le supérieur est consacré à Morphô, l’un des surnoms d’Aphrodite. Cette
déesse est assise avec un voile sur la tête et des fers aux pieds. On dit que Tyndarée
lui mit ces fers, comme symbole de l’attachement que les femmes doivent avoir pour
leurs maris. Suivant d’autres, il enchaîna cette déesse pour se venger, s’en prenant à
elle de la conduite honteuse de ses filles; mais cette dernière tradition ne me paraît
mériter aucune foi: il aurait été en effet bien stupide s’il avait cru qu’en faisant une
statue de cèdre, et en lui donnant le nom d’Aphrodite, il pouvait punir la déesse elle-
même.

« Enyalios » (Ἐνυάλιος) : épithète d’Arès, le « guerrier », le « batailleur » ; de même « Mor-


phô » (Μορφώ), épithète d’Aphrodite, est la « beauté de la forme, de l’allure, de la silhouette »
(le nom du voile qu’elle porte, καλύπτρα, la rapproche de Calypso). Le terme ξόανον
désigne, à lui seul, une « statue en bois », par conséquent de type archaïque.

Ces humains qui craignent d’être abandonnés me font penser à la peur infantile d’être
délaissé par les parents. „Geworfenheit“ rendrait bien cela : le fait d’être jeté et laissé là ;
l’équivalent habituel est « déréliction ».

Le terme allemand semble inséparable de Heidegger. J’en suis d’autant plus surpris que,
dans mes souvenirs, il évoque Husserl (l’ἐποχή !); quand j’ai découvert le mot, je m’inté-
ressais à la phénoménologie, à Trần Đức Thảo (j’étais allé acheter son livre chez l’édi-
teur, Minh Tân, rue Guénégaud) : il est douteux qu’à l’époque j’aie su grand-chose de
Heidegger. Toujours dans mes souvenirs, « déréliction » aurait été choisi comme équiva-
lent par Gabriel Marcel (mais c’est Ricœur le germaniste…).

S’il prend à quelqu’un l’envie de démêler cet écheveau, je lui en saurai gré.

À propos de Chateaubriand,
« Les dieux s’en vont » III

Pierre Bouet, maître de conférences à l’université de Caen Basse-Normandie jusqu’en 2002,


enseignant de latin médiéval et spécialiste des historiens anglo-normands des XIe et XIIe
siècles, a contribué en 2004 au dossier Écrire l’histoire au Moyen Âge, dans la livraison de Tabu-
laria « Études », no4, pp. 105-119, par un article intitulé « la Reuelatio ecclesiæ sancti Michælis et
son auteur », consultable et téléchargeable à l’adresse
http://www.unicaen.fr/mrsh/crahm/revue/tabularia/bouetfreculf.html.

Le texte de la Reuelatio ecclesiæ sancti Michælis in monte Tumba, rédigé au début du IXe siècle
par un chanoine montois, est la source unique de tous les récits de la fondation du Mont-
Saint-Michel.

Je citerai deux passages (pp. 107 et 110) du commentaire de l’érudit :

La leçon II se présente comme une justification de ces interventions archangéliques


dans les régions occidentales de l’Empire romain. Du fait que les Juifs n’ont pas reconnu
en Jésus-Christ le Messie annoncé dans la Bible, les anges ont quitté l’Orient pour
élire domicile en Occident afin d’assurer la protection de l’église des Gentils. Un jour
de Pâques, en effet, des prêtres qui veillaient durant la nuit pascale ont entendu les
anges proclamer: « Quittons ces demeures ! » (Migremus ex his sedibus !). L’archange
saint Michel venait donc de recevoir du Très Haut la mission d’assurer la sauvegarde
des Gentils après avoir assuré antérieurement celle du peuple juif. Son intervention
sur le Mont Tombe s’inscrit dans cette vision théologique du mystère de la Rédemp-
tion. […]

Tout à fait originale apparaît ce que j’appellerais la Translatio angelorum. La seconde


leçon nous apprend, en effet, que des prêtres entendirent la nuit de Pâques à Jérusa-
lem des voix angéliques s’écrier: « Quittons ces demeures ! » Le clerc explique alors
qu’il s’agit là de la « migration des anges » (beatorum spirituum demigratio) qui abandon-
nent les régions orientales pour se rendre en Occident afin d’assurer la protection des
Gentils. L’archange saint Michel s’est ainsi rendu d’abord sur [le] Mont Gargan en
Pouille avant d’aller sur le Mont Tombe. Cette idée originale de la migration des anges
de l’Orient vers l’Occident semble être une transposition de la translatio imperii, théorie
aux multiples aspects que les Pères de l’Église avaient empruntée aux historiens romains
en l’intégrant à une vision chrétienne du salut. Selon cette théorie, la Providence
divine aurait accordé le pouvoir d’exercer une domination universelle à certains peu-
ples: en premier aux Assyriens, ensuite aux Égyptiens, puis aux Grecs macédoniens et
enfin aux Romains. Ce thème de la translatio sera repris à l’époque carolingienne sous
diverses formes, notamment au moment du couronnement impérial de Charlemagne
vers 800: on parlera ainsi de la translatio imperii, de la translatio sedis, de la translatio
studii ou de la translatio sapientiæ. Aix-la-Chapelle sera ainsi appelée par les clercs du
palais impérial la « nouvelle Rome » ou la « nouvelle Athènes ».

Qu’il me soit permis, avant de poursuivre, de citer un autre chercheur, John Charles
Arnold, Visiting Assistant Professor en histoire à la State University of New York-Fredonia,
qui a mis en ligne en mai 2007 dans le no10 de The Heroic Age, A Journal of Early Medieval
Northwestern Europe sa traduction assortie de commentaires sous le titre “The Reuelatio
Ecclesiæ de Sancti Michælis and the Mediterranean Origins of Mont St.-Michel” et consul-
table à l’adresse
http://www.mun.ca/mst/heroicage/issues/10/arnold.html.

De cette publication aussi je citerai deux passages (§17 pour le commentaire et §32
pour le deuxième paragraphe de la traduction) :

The author’s access to a collection of continental and insular materials typical of


ninth-century Carolingian institutions allowed him to affirm this independence by
locating Michael’s apparitions to Bishop Autpertus within the broad sweep of salva-
tion history (Hourlier 1966, 127; McKitterick 1989, 169-196). A version of Josephus’s
Jewish War, such as that summarized in Eugippus’s Histories, asserted the extension
of an angelic ministry throughout Christendom. According to Eugippus, when the
emperor Titus was besieging Jerusalem the priests celebrating Passover in the Temple
heard the angels abandon the Holy Place. Their cry of “Let us move on from here !”
which the Reuelatio echoed with “Let us move on from these seats !”, initiated a west-
ward angelic migration that brought Michael first to Monte Gargano and then to
Mont St.-Michel (Eugippus, Historiæ V.44.1). The Norman rock not only replicated
the ancient Hebrew Temple but also embodied the Church of Christ on earth and
prefigured the eschatological abode of the Elect.

For the ecclesiastical histories relate how after the Passion and Ascension of the Lord unto
the heavens, after the long-awaited punishment of the Israelites, when that time of destruc-
tion drew near which the Savior with sacred eloquence had foretold to arrive among the
tears of humanity, the church at Jerusalem following divine instruction flowed forth over the
entire world so as to carry the gospel to the gentiles. When the people gathered together from
all places awaited the day of the Passover festivities, as the priests observed the customary
vigil, they heard unexpected voices saying: “Let us move on from these seats !”[3] In
truth, the unexpected voices came forth from the angels, for the voices that announced the
migration of the blessed spirits quietly marked the transferal of the angelic ministerium to
the church of the gentiles. From these events obviously it follows that the blessed archangel
Michael would allot to the elect gentiles the ministerium that once he had exercised over
the people of God. […]
3. Eugippus, Historiæ, V.44.1.

Comparons terme à terme.

► Flavius Josèphe :

Κατὰ δὲ τὴν ἑορτήν, ἣ πεντηκοστὴ καλεῖται, νύκτωρ οἱ ἱερεῖς παρελθόντες εἰς τὸ


ἔνδον ἱερόν, ὥσπερ αὐτοῖς ἔθος πρὸς τὰς λειτουργίας, πρῶτον μὲν κινήσεως ἔφασαν
ἀντιλαϐέσθαι καὶ κτύπου, μετὰ δὲ ταῦτα φωνῆς ἀθρόας · « Mεταϐαίνομεν ἐντεῦθεν. »

Lors de la fête [juive] dite du cinquantième jour [= Pentecôte], les prêtres (= rabbins)
ayant, comme ils ont coutume de le faire pour accomplir leur culte, pénétré de nuit
dans le sanctuaire, dirent avoir entendu une secousse et un choc retentissant [= le
vacarme de gens qui se déplacent], puis (le son) de nombreuses voix (disant) : « Nous
partons d’ici. »

► La Reuelatio :

Un jour de Pâques, en effet, des prêtres [chrétiens] qui veillaient durant la nuit pascale
ont entendu les anges proclamer [uoces uero subitæ per angelos emissæ] : « Quittons ces
demeures ! » (Migremus ex his sedibus !).

Le rédacteur du Mont-Saint-Michel, par son emploi du subjonctif (migremus, cf. Jérôme : trans-
eamus), confirme que la leçon adoptée par Zonaras μεταϐαίνωμεν « partons d’ici, allons-
nous-en » est meilleure que celle des éditeurs de Josèphe, μεταϐαίνομεν « nous partons d’ici,
nous nous en allons ». Il est intéressant de constater que sēdes se prête à des interprétations
différentes.
Nous sommes en présence d’un thème, d’un motif
comme il y en a dans les contes ;
le talent du narrateur se révèle à l’habileté
avec laquelle il l’incorpore dans son récit.

J. C. Arnold indique à juste titre la filiation, pour la formule qui nous intéresse,

Flavius Josèphe → Eugippus → Reuelatio.

Mais pourquoi « Eugippus » ?

Il existe de nombreux textes dont l’auteur risque de rester à tout jamais inconnu et pour
lesquels les spécialistes proposent une ou plusieurs attributions. C’est le cas de l’assez
célèbre De bello iudaico siue De excidio urbis Hierosolymitanæ (célèbre parce que contenant, au
livre II, chapitre XII, une allusion — controversée — à Jésus), qui a plusieurs autres titres,
plusieurs pères putatifs (au nombre desquels saint Ambroise de Milan, Ambrosius Mediola-
nensis) et qu’en désespoir de cause ou bien de guerre lasse on attribue à un inconnu qu’on
désigne sous le nom de Pseudo-Hegesippus ; en gros, l’ouvrage contient une traduction/
adaptation du IVe s. en latin du livre de Flavius Josèphe, avec des passages qui ne se trou-
vent pas dans les manuscrits grecs qui subsistent et des interpolations d’autres auteurs.

Editio princeps :
Jacques Lefèvre d’Etaples (Ja. Faber Stapulensis), 1510,
chez Josse Bade (Jodocus Badius Ascensius), à Paris — avec attribution à Ambroise.
La BN possède 12 mss. du Pseudo-Hegesippus écrits entre le Xe et le XVe s.

Comme il existe un Eugipp(i)us (465-533), auteur d’une Vie (écrite en latin et en 511) de
saint Séverin, la confusion est grande.

Voici l’indication dans la bibliographie :

Eugippus. 1932. Hegesippi qui dicitur historiæ libri V. Ed. Vincent Ussani. Corpus scripto-
rum ecclesiasticorum latinorum 66. Vienna: Hoelder-Pichler-Tempsky.

Il faut lire : Vincenzo Ussani, philologue italien (1870-1952) ; l’édition viennoise écrit Vin-
centius.

Incidemment, Karl Mras (1877-1962) a rédigé une préface pour le volume complémen-
taire (index) de 1960.
[Saint Michel et le dragon ; messe de la saint Michel (29 septembre),
miniature des Très Riches Heures du Duc de Berry, fin XIVe siècle, ms 65/1284, folio 195 r,
musée Condé, Chantilly
— 3 frères Limbourg (de Nijmegen) : Pol, Hermann, Jannequin.]
[saint Michel, cathédrale de Cologne : « Quis ut Deus »]
J’avoue ma perplexité en lisant sous la plume de J. C. Arnold, dès le premier paragraphe de
son article, faisant allusion à l’étymologie du nom Michel/Μιχαήλ :
“He who is as God” (Quis ut Deus)
— tant il est évident pour moi que la seule traduction concevable est “He who is like God.”

Les moteurs de recherche montrent qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé.