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Un Premier ministre

de Bourguiba témoigne

Mohamed Mzali

Un Premier ministre
de Bourguiba témoigne

Sud Editions - Tunis

© Jean Picollec Editeur, Paris 2004
© Sud Editions - Tunis 2010
sud.edition@planet.tn
Tous droits de reproduction, de traduction
et d'adaptation sont réservés
pour toutes les langues et tous les pays

Que les diatribes de certaines gens ne vous induisent pas
en tentation de manquer d'équité à leur égard.
Soyez équitables, voilà qui est plus conforme à la piété.
Sourate 5 - verset 8 du Coran

Il n 'est pas de plus grand malheur quand la vie vous malmène
que de se souvenir des jours heureux.
Pétrarque

Quels livres valent la peine d'être écrits, hormis les Mémoires ?
André Malraux

INTRODUCTION

Pourquoi ces mémoires ?

De plus loin qu'il m'en souvienne, j'ai toujours aimé écrire. Au fond,
avec la politique, l'écriture aura été ma seconde vocation.
Pour moi, écrire n'a jamais constitué un pensum lourd à porter ou
pénible à réaliser. C'est pourquoi j'y ai toujours consenti sans efforts. J'ai
écrit des ouvrages sur la démocratie, sur l'olympisme, sur de grands
débats culturels, en plus de centaines d'articles ou d'éditoriaux que j'ai
parsemés sur le chemin de ma vie, avec le geste du semeur fécondant les
labours de l'esprit.
De plus, je crois, malgré la toute puissance de la machine
audiovisuelle, à la pérennité de ce que le penseur canadien Mac Luhan
appelait joliment « la galaxie Gutenberg ». Je crois que les paroles
s'envolent et que seuls les écrits restent, selon une formule célèbre. Le
témoignage le moins sujet à caution est celui que l'on fait par écrit, car il
impose à son auteur une attention redoublée et une exigence avivée.
Or, je pense que tout homme politique est redevable, devant sa société
et devant l'Histoire, d'un témoignage sur son itinéraire public. Il se doit
d'établir à un moment de sa vie une sorte de bilan, le plus sincère et le plus
objectif possible, de son action au service de la Res Publica.
Ce témoignage s'avère, dans certaines circonstances, d'autant plus
indispensable que d'aucuns auront essayé de distordre la réalité et de
dénaturer les faits.
L'Histoire, dit-on, est souvent écrite, plus exactement réécrite, par les
vainqueurs. Le récit historique subit alors de fortes anamorphoses qui en
travestissent la vérité ! Cependant l'histoire, en politique, n'est jamais
définitivement écrite. Mieux : en politique, il n'y a pas de jugement dernier !
Ceux qui ont tramé un complot contre moi et réussi à m'exclure de la
scène politique n'ont pas failli à cette règle.
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Après mon exil forcé, ce fut un déluge d'inexactitudes, d'accusations
fallacieuses et de contre-vérités patentes qui se déversa sur moi, en mon
absence. Il est juste que je puisse réfuter, comme il convient, ces
falsifications et rétablir certaines vérités dûment attestées. Bien sûr, il faut
savoir tourner la page ; mais cette page doit être lue et connue.
Cette « part de vérité », je la dois à mes concitoyens et aussi aux
historiens qui, demain, se proposeront de restituer l'histoire de la Tunisie
depuis l'indépendance.
Je voudrais leur léguer ce livre comme un matériau, parmi d'autres,
qu'ils pourront utiliser dans leurs recherches. D'autres ont rédigé des
articles ou des ouvrages qui présentent leurs versions - pas toujours
objectives - des faits et des événements qui ont constitué la Tunisie
contemporaine. Que les historiens de demain consultent la totalité de ces
témoignages et qu'ils les confrontent aux faits avérés. Ils feront, j'en suis
convaincu, le choix qui s'impose et sauront séparer le bon grain de
l'ivraie.
C'est donc sans esprit polémique que j'ai écrit ces pages. Bien sûr, il a
fallu, à un moment ou à un autre, dénoncer des contre-vérités trop criantes
ou des travestissements trop ostentatoires.
Mais laissons aux historiens et à leurs méthodes scientifiques de
consultation des archives et de vérification minutieuse, le soin de trancher
entre tel et tel compte-rendu véridique et telle affirmation hasardeuse,
voire telle fanfaronnade infantile.
Certes, en m'attelant à la rédaction de cet ouvrage, j'avais conscience de
l'importance du défi à relever. Ne disposant pas, dans mon exil, de moyens
humains et matériels appropriés, je ne pouvais bénéficier d'aucune aide
technique mettant à ma disposition archives, documents et textes de
référence qui m'auraient grandement aidé à restituer tel ou tel moment, telle
ou telle action, avec leurs références et leurs circonstances exactes.
Je ne pouvais compter que sur ma mémoire et une documentation
minimale que j'ai pu amasser ou retrouver durant mes longues années de
solitude. Je sais qu'il n'y a jamais assez de mémoire fidèle et exacte.
Même si certains détails factuels de mon témoignage peuvent être
complétés, il n'en demeure pas moins que sur l'essentiel, à savoir le sens
d'un engagement et la rectitude d'un itinéraire, j'ai essayé de restituer avec
le maximum de fidélité les étapes qui ont jalonné ma vie de militant au
service de la politique et du développement de mon pays.
Bien sûr, tout n'est pas dit dans ce livre. D'abord parce que l'espace
attribué n'y aurait pas suffi. Mais surtout parce qu'il se peut qu'il soit trop tôt
pour divulguer certains secrets d'État ou des faits mettant en cause certaines
personnalités.
Les générations futures compléteront ce qui est en suspens derrière les
lignes.
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L'essentiel n'est pas là. Il est dans la sincérité mise à rassembler les
feuillets épars de la mémoire pour restituer l'itinéraire d'un patriote et
d'un militant qui, après avoir contribué à l'indépendance de son pays,
s'est engagé, à divers postes de responsabilités, à assurer son
développement et à lutter pour l'avènement d'une démocratie ouverte sur
les exigences du temps présent.
Ce livre s'inscrit dans la continuité de mon œuvre politique. Il est
comme l'aboutissement mais aussi, je l'espère, un sémaphore qui indique
à celui qui sait le déchiffrer, les raisons de continuer à espérer, malgré tous
les récifs de la vie et les incertitudes de la condition humaine.

PREMIÈRE PARTIE

La braise et la cendre

CHAPITRE I

La Roche Tarpéienne
Je définis la cour, un pays où les gens
tristes, gais, prêts à tout, à tous, indifférents,
sont ce qu 'il plait au Prince, ou s'ils ne peuvent l'être,
tâchent au moins de le paraître,
peuple caméléon, peuple singe du maître,
on dirait qu 'un esprit anime mille corps ;
c'est bien là que les gens sont de simples ressorts.[...]
Flattez-les, payez-les d'agréables mensonges,
quelque indignation dont leur cœur soit rempli,
ils goberont l'appât, vous serez leur ami.
La Fontaine

L'histoire de mon limogeage, mardi 8 juillet 1986, illustre de manière
tragico-burlesque le vieil adage romain qui assure que la Roche Tarpéienne
d'où l'on précipitait les condamnés n'était pas loin du Capitole, lieu
emblématique de l'exercice du pouvoir.
Ce jour-là, de retour de mon travail, j'étais installé devant le poste de
télévision pour regarder, comme d'habitude, le journal télévisé de 20 heures.
J'étais seul à la maison, mon épouse et mes enfants s'étant rendus chez mon
beau-frère Férid Mokhtar dont on commémorait le quarantième jour du
décès, dans un accident de la circulation.
Le journal télévisé s'ouvre par une annonce lue d'une voix monocorde,
par une speakerine impassible : « Le président Bourguiba a décidé de
décharger M. Mohamed Mzali de ses fonctions de Premier ministre et de
nommer M. Rachid Sfar au poste de Premier ministre ». Sans autre
commentaire !
Bien sûr, j'étais ébahi de constater que Habib Bourguiba n'avait pas eu
l'élégance de me convoquer pour me communiquer sa décision avant d'en
autoriser la diffusion.
Mais, à part la manière brutale et grossière adoptée, ce n'était pas à vrai
dire une réelle surprise. Beaucoup de signes avant-coureurs avaient annoncé
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ce revirement et prédit ce reniement pour que ce fait du prince constituât
pour moi un motif de grand étonnement.
Mon sens du fair-play, acquis tout au long d'une pratique sportive
assidue, me poussa à téléphoner sans plus attendre à Rachid Sfar pour lui
adresser mes félicitations, lui souhaiter de réussir dans sa nouvelle
mission et fixer, avec lui, la cérémonie de passation des pouvoirs au
lendemain, à dix heures.
Mercredi matin, en quittant ma maison, j'eus la surprise de constater
que les agents normalement affectés à la surveillance de la demeure du
Premier ministre, avaient curieusement disparu au cours de la nuit. Ce
manquement aux usages allait inaugurer toute une série de mesquineries
indignes que l'on n'hésita pas à multiplier à mon encontre, par pure
petitesse d'âme.
Rachid Sfar, d'habitude si chaleureux et démonstratif lorsqu'il faisait
partie de mon gouvernement - il était ministre de l'Économie -, fut
glacial, presque hostile, allant jusqu'à me demander si les livres et le
courrier personnels que je me proposai de reprendre avec moi, étaient bien
à moi ou à l'État ! ! Je dus exciper les dédicaces de certains livres et la
provenance de certaines lettres : Comité international olympique (CIO),
Union des écrivains tunisiens, etc., pour rassurer ce cerbère ridiculement
vigilant !
N'ayant pas eu de nouvelles de Bourguiba et désirant prendre congé de
celui dont je fus un disciple proche et un compagnon d'une fidélité filiale
pendant plus de 40 ans, j'ai demandé une audience qui fut fixée au
vendredi 11 juillet, à Monastir. Entre-temps, le premier Conseil des
ministres réuni, après mon départ, le jeudi 10 juillet, prit comme décision
d'introduire l'enseignement du français en troisième année du cycle
primaire, au lieu de la quatrième année. Ce fut la première décision du
nouveau gouvernement prise à la hâte, sans étude pédagogique préalable,
sans consultation des syndicats, sans concertation avec le corps
enseignant.
Le vendredi 11 juillet 1986, je me rendis donc au palais présidentiel de
Monastir où le président Bourguiba me reçut d'une manière très courtoise
et amicale.
Lorsque j'entrai dans le salon où il était assis, il prit ma main dans la
sienne puis s'y appuyant, comme à l'accoutumée, il se souleva et tint à se
mettre debout pour me saluer chaleureusement. Le compte-rendu de cette
audience à la télévision subit les ciseaux des censeurs qui coupèrent au
montage la partie où, après s'être appuyé sur ma main, Bourguiba se
souleva pour me saluer debout. Ce tripatouillage était destiné à faire croire
aux téléspectateurs tunisiens et étrangers que Bourguiba était fâché contre
moi.
J'insiste sur ce qui pourrait paraître comme détail négligeable parce
que ces exercices peu reluisants ont eu un écho qui a dépassé les
frontières. De bonne foi sans doute et se fiant au reportage tronqué de la
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télévision, le correspondant de l'époque du journal Le Monde, Michel
Deuré écrivit que Bourguiba ne s'est pas levé pour accueillir son Premier
ministre, donnant à penser que j'étais congédié pour des motifs très
sérieux justifiant le « courroux » supposé du Président !
Je m'adressai à Bourguiba et lui dis :
« Monsieur le Président, cela fait presque un demi-siècle que, sans
faillir un seul moment à mon engagement, je sers mon pays sous votre
autorité. J'ai participé à la lutte pour l'indépendance nationale, je me suis
engagé dans l'action syndicale et, à plusieurs postes de responsabilités
gouvernementales que vous avez bien voulu me confier, j'ai contribué à la
création de l'État tunisien, du mieux que j'ai pu ».
Puis utilisant une métaphore coranique, j'ai conclu :
« J'espère que dans le misàne [la balance], le plateau du positif
l'emporte sur celui du négatif».
C'était une manière élégante de l'inviter à me faire connaître le motif
de sa « décision » de mettre fin à mon mandat, trois semaines seulement
après m'avoir désigné solennellement comme son dauphin officiel, devant
la nation tunisienne et l'ensemble des représentants de la communauté
internationale accrédités à Tunis, au cours du Congrès du PSD (Parti
socialiste destourien) qui s'était tenu du 19 au 21 juin de la même année.
Plus que mon limogeage proprement dit, plus que la manière inélégante
qu'il revêtit, sa réponse à ma question me figea de stupéfaction et même
d'incrédulité.
D'un ton très doux, presque navré, Bourguiba me dit :
« Si Mohamed, pourquoi avez-vous arabisé l'enseignement ? Je vous
avais dit de ne pas le faire ».
C'est tout. Il ne dit pas autre chose. Avais-je bien entendu ? Je n'en
croyais pas mes oreilles. Ainsi donc, ce revirement si soudain, ce
reniement même d'une décision solennelle que personne ne l'avait obligé
de prendre, ce coup de pied intempestif aux usages institutionnels les plus
convenus, auraient été dus à une réforme pédagogique qui remontait, en
fait, à une dizaine d'années, que j'avais mis quatre années à appliquer en
qualité de ministre de l'Éducation, sous l'autorité hiérarchique du Premier
ministre de l'époque, HédiNouira, et, bien sûr, avec l'assentiment express
de Bourguiba, lui-même.
Si le Président avait, à un moment ou un autre, changé d'opinion sur
cette réforme, il lui était loisible de l'arrêter, même après dix ans, sans
recourir à ce séisme institutionnel.
J'avais été quelque peu décontenancé par la révélation de la « cause »
de mon limogeage. Je m'attendais à autre chose de plus substantiel et
sérieux qui aurait pu justifier un tel ébranlement constitutionnel.
Scène surréaliste et pourtant véridique où, face à face, un chef d'État
autrefois justement admiré pour la lucidité de ses analyses, l'à-propos de
ses initiatives et le courage parfois visionnaire de ses prises de position,
explique à son Premier ministre désigné comme son dauphin moins d'un
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mois auparavant, qu'il est dans la triste obligation de le limoger pour...
faire avancer d'une classe (de la quatrième année du primaire à la
troisième) le début de l'enseignement de la langue française !!
Pour me donner contenance et presque pour meubler la conversation,
je lui dis :
« Monsieur le Président, hier vous avez décidé d'introduire
l'enseignement du français en troisième année, au lieu de la quatrième.
J'espère que vous aurez les maîtres compétents, en qualité et en nombre
suffisants pour cet enseignement, non seulement dans les grandes villes,
mais dans l'ensemble de la République ».
Bourguiba se tut. Il ne répondit pas à cette remarque. Il m'a tendu la
main et d'un ton affectueux m'a dit :
« Si Mohamed, merci beaucoup pour tout et mes hommages à Fathia
[mon épouse] » .
Je l'ai remercié et pris congé. Ce fut ma dernière rencontre, en tête-àtête, avec cet homme qui a beaucoup compté dans ma vie.
J'ai quitté le Palais présidentiel avec un curieux mélange de sentiments.
J'étais attristé de la fin avortée d'une relation qui fut autrefois si intense et
féconde, et profondément peiné du naufrage d'un homme exceptionnel
devenu le jouet des intrigues de ses plus vils courtisans. Mais j'étais, au
même moment, soulagé de n'avoir plus à maintenir la barre d'un navire
manifestement aussi désorienté, d'un « bateau ivre ». J'étais léger comme
si je venais d'être délesté d'un fardeau que trop longtemps je m'étais
imposé de porter sur les épaules : Sisyphe débarrassé de son rocher 1 ! Et
j'avais le sentiment que, quoiqu'il en soit des avanies de la vie politique
dans un cadre autocratique, j'avais essayé de m'acquitter, au mieux
possible, de mes responsabilités à l'égard de mon pays. À présent, je
pouvais me consacrer à un tropisme plus personnel, en m'occupant à
temps plein de ma revue Al Fikr (La Pensée) plus que trentenaire, au
Comité international olympique et à l'écriture.
Déjà, même lorsque je ployais sous le poids des responsabilités du
Premier ministère, j'avais trouvé le moyen de m'investir dans des projets
intellectuels qui correspondaient pour moi à un véritable besoin et
répondaient à une vocation première.
J'avais entrepris et mené à terme quelques actions qui avaient rencontré
un certain succès à l'extérieur mais qui, sur le plan intérieur, m'attirèrent
de solides inimitiés dans l'entourage immédiat de Bourguiba.
Malgré les nuages que ces initiatives ont amoncelés sur ma tête, je ne
regrette pas de les avoir entreprises parce qu'elles ont contribué, peu ou
prou, à renforcer l'image internationale de la Tunisie. À la demande du
directeur des éditions Publisud, l'économiste algérien Abdelkader Sid
1. Sisyphe, roi de Corinthe, condamné à hisser au sommet d'une montagne un énorme rocher qui
sans cesse retombe. Albert Camus a superbement utilisé, dans L'Homme révolté, ce mythe comme
une métaphore de la vacuité, voire de l'absurdité de la condition humaine.

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Ahmed, j'avais fait paraître dans la collection « Itinéraires » (qui devait
donner la parole à d'autres leaders du Tiers-Monde, comme l'ancien
président du Mexique, Luis Echeverria) un ouvrage intitulé : « La parole
de l'action » qui retraçait mon itinéraire personnel, intellectuel et politique
depuis ma naissance en 1925 à Monastir jusqu'au jour de la parution de
l'ouvrage en 1984. Ce livre connut un certain succès en Tunisie et à
l'extérieur et me valut d'être invité le 18 mars 1984 dans la célèbre
émission télévisuelle 7 sur 7, animée alors par Jean-Louis Burgat et qui
devait par la suite faire la réputation d'Anne Sinclair. Ma prestation fut
saluée par cette jolie, quoique excessivement élogieuse, formule due au
directeur du journal La Presse de l'époque, Abdelwahab Abdallah « À
l'émission 7 sur 7, M. Mzalifait 10 sur 10 » ! !
Mon itinéraire culturel et le succès du livre me valurent également une
invitation à la Sorbonne par le Chancelier des Universités de Paris, Hélène
Ahrweiler qui me remit, au cours d'une réunion solennelle, la Médaille
des Universités de Paris. On m'avait confirmé à cette occasion que j'étais
la première personnalité du monde arabe à avoir eu cet honneur. Je dois
avouer que l'ancien étudiant en philosophie à la Sorbonne que je fus
pendant mes années de formation, ressentit, à ce moment, une émotion
d'une grande intensité.
L'université La Sapienza de Rome me réserva le même traitement, en
février 1986.
Ces succès internationaux affûtaient la jalousie de certains membres de
l'entourage de Bourguiba et aiguisaient leurs craintes de me voir prendre
la stature nécessaire pour devenir le dauphin incontestable du Président
qu'ils maintenaient sous leur coupe, en profitant des faiblesses de son vieil
âge. Je ne me rendais pas compte alors que j'étais « dauphin » dans un
marécage qui grouillait de crocodiles !
Malgré tout, je poursuivais mon exigence de servir l'image
internationale de la Tunisie et de corriger l'effet réducteur que les
foucades de son vieux Président, amoindri et manipulé, lui faisaient subir.
Il me fut, dès lors, relativement aisé de me consoler du vide créé par ma
destitution en pensant que j'allais rapidement le combler par des
investissements de nature différente dans le domaine des idées et de la
création, et que ma retraite forcée allait me permettre de me consacrer à
des activités intellectuelles qui me permettraient d'assouvir ma seconde
passion et de continuer à travailler au service de la culture tunisienne, de
son développement interne et de son rayonnement à l'extérieur.
Hélas, l'avenir me démontrera que cette aspiration pacifique et légitime
était un rêve naïf qui demeurerait, un long moment, hors de ma portée. Car
c'était sans compter sur le zèle hargneux avec lequel me poursuivraient
médiocres courtisans, ambitieux aux petits pieds et jaloux impénitents qui,
dans l'entourage du vieux Président sur le déclin, ne me pardonneront pas
d'avoir été désigné par Bourguiba comme son successeur officiel, de si
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solennelle façon, le 19 juin 1986 et de leur avoir donné, même sans le
vouloir, de si grandes sueurs froides.
Bourguiba avait imposé depuis 1975 une disposition constitutionnelle
qui faisait du Premier ministre le successeur automatique du Président, en
cas de vacance du pouvoir, jusqu'à la fin de l'exercice législatif en cours.
C'était le fameux article 57 de la Constitution. Le Président ne s'est pas
contenté de parler de légalité constitutionnelle : il a personnalisé le pouvoir.
Il ne s'agissait plus du Premier ministre qui doit, en cas de vacance du
pouvoir, assurer l'intérim, mais de ce Premier ministre-là et pas d'un autre !
Il l'a dit publiquement à propos de Hédi Nouira à Giscard d'Estaing, alors
ministre de l'Economie et des Finances, en 1973 dans son discours de
bienvenue. C'est moi-même, intuitu personnae, qu'il désignait à présent
comme il l'a répété à plusieurs reprises, surtout dans son discours
d'ouverture du congrès du PSD le 19 juin 1986 l. À Jacques Chirac, qui
s'adressa, en tant que Premier ministre, à Bourguiba au cours d'un déjeuner
officiel, le 24 mai 1986, en ces termes que beaucoup entendirent : « La
France a une grande estime pour M. Mzali, et je pense que vous avez fait
le bon choix », celui-ci répondit « Rassurez-vous, il sera mon successeur ! ».
Il a même désigné le successeur du successeur ! Que de fois ne m'a-t-il pas
recommandé de nommer, le moment venu, Rachid Sfar Premier ministre.
Le 22 juillet 1985, s'adressant aux secrétaires généraux des comités de
coordination du PSD le chef de l'État leur a confirmé qu'il confiait la
charge de l'État, après sa disparition, à Mohamed Mzali, le Premier
ministre, son successeur constitutionnel. « Celui-ci devra alors, a-t-il ajouté,
c 'est ma recommandation, prendre pour Premier ministre, Rachid Sfar. »
Un jour, Wassila Bourguiba, la seconde épouse du Président, lui dit devant
moi : « Tu es naïf Mzali a déjà son candidat, c 'est Mezri Chekir » ; et
Bourguiba de répliquer : « Par Dieu ! S'il ne m'écoutepas, je sortirai de
ma tombe et je protesterai ». Ainsi pour le Président, il ne s'agissait plus
d'un président intérimaire qui doit affronter le suffrage universel comme
d'autres candidats, mais de « l'héritier présomptif de la plus haute charge
de l'État » 2 .
Cette disposition et cette personnalisation constituèrent la « malédiction »
des titulaires de ce poste : Béhi Ladgham et Hédi Nouira, avant moi. Car
elles faisaient du Premier ministre, successeur automatique et en réalité
intérimaire, l'ennemi à abattre par tous ceux qui se voyaient dans la peau
d'un prétendant « légitime » et liguaient contre lui une cohorte hétéroclite
de comploteurs se détestant cordialement les uns les autres, mais
rassemblés par la haine commune qu'ils éprouvent à l'égard du dauphin
constitutionnel. Avec moi, le climat s'est détérioré davantage : l'état de

1. Il l'a dit déjà le 22 juillet 1985 devant les membres du Comité central du Parti socialiste destourien.
2. À ce propos, il est instructif de rappeler le commentaire du général De Gaulle : «Je n 'ai pas de
dauphin. Si j'en avais un, chaque fois que je le verrai, c'est ma mort que je verrais ! ».

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Bourguiba s'est beaucoup dégradé, il provoquait un tourbillon d'intrigues,
aveuglait l'esprit d'hommes que la succession à portée de main saoûlait.
Jamais l'expression « panier de crabes » ne mérita mieux son nom.
Comme mes prédécesseurs, je n'échappais pas à cette « complotite »
généralisée. A la tête de la cabale se trouvaient deux dames se haïssant
implacablement, mais accordées dans leurs menées déstabilisatrices à
mon encontre. Car chacune avait un ou plusieurs « champions » dans cette
course éperdue à la succession du vieux Président. Les deux « Pompadour »
du régime - comme on les surnommait sous cape - engagées dans une
lutte à mort entre elles, me poursuivirent de leur vindicte convergente et,
pour une fois, accordée.
Pour ma part, je n'étais le protégé ni de l'épouse dite « la Majda » {la
Glorieuse), ni de l'autre (« Mme Nièce »). Bien au contraire, pour l'une
comme pour l'autre, j'étais, en tant que successeur désigné, l'homme à
abattre.
D'autres personnes étaient également acharnées à me mettre des bâtons
dans les roues, comme l'on dit. Parmi elles, l'ancien ambassadeur de
Tunisie en France, H. M., brillait par un zèle tout particulier qu'illustre
l'anecdote suivante :
Lorsque Jacques Chirac avait été désigné comme Premier ministre
pour la première cohabitation, il avait émis le vœu de se rendre en Tunisie
et en Côte d'Ivoire pour y rencontrer les deux sages de l'Afrique, les
présidents Bourguiba et Houphouët-Boigny. H. M. me transmit ce vœu et
je proposai une date que Jacques Chirac accepta.
J'en informai Bourguiba qui exprima sa satisfaction. Deux jours avant
l'échéance, H. M. me téléphona pour m'annoncer que Jacques Chirac était
désolé de devoir, pour des raisons impératives de calendrier, reporter sa visite.
Je proposai alors une autre date qui sembla faire l'affaire. Deux jours
avant l'échéance, je reçus un coup de fil de H. M. qui me redébita, mot
pour mot, le même laïus. Je répondis : « Dites-lui de ne pas s'en faire. Il
vient quand il veut, il est chez lui en Tunisie. Il suffit de m'en informer un
peu à l'avance. Je m'arrangerai avec le président Bourguiba » . Il en fut
ainsi convenu. Et, rassuré, je vaquai à d'autres occupations.
Aussi quelle ne fut ma surprise, lorsque recevant, quelques jours plus
tard, Abdelhamid Ben Abdallah, un ami de la famille Chirac qui m'avait
été présenté par celui-ci, le 31 mai 1985, à l'hôtel Crillon, à l'occasion de
la présentation à la presse d'un de mes ouvrages ', il m'apprit que Jacques
Chirac était étonné et même peiné que « Mon ami M. Mzali décommande,
par deux fois, un rendez-vous avec le président Bourguiba » ! !
On peut aisément juger de ma stupéfaction. J'expliquai à Ben Abdallah
la situation et nous téléphonâmes à Jacques Chirac pour lui redire ma
disponibilité à le recevoir quand il veut et à lui assurer un rendez-vous
avec le président Bourguiba.
1. L'Olympisme aujourd'hui, éd. Jeune Afrique, 1985.

21

Je sentais qu'il partageait ma stupéfaction devant les entourloupes de
l'ambassadeur aux agissements peu conformes aux usages diplomatiques
et aux pratiques administratives, et qui risquaient de jeter une ombre sur
l'amitié traditionnelle entre nos deux pays. La visite de Chirac eut lieu le
samedi 24 mai 1986 et se passa dans les meilleures conditions, Bourguiba
ayant tenu à l'accueillir lui-même à sa descente d'avion, contrairement
aux règles du protocole. Dans ma voiture sur la route de Carthage,
j'échangeai avec Jacques Chirac un avis partagé sur les parasitages qui ont
failli empêcher cette visite. Tout à coup, il me dit : « Quels sont vos
rapports avec Monsieur M. ?
- Normaux, plutôt cordiaux jusqu 'à il y a quelques mois, mais depuis
le début de l'année, il y a comme des parasites sur les ondes.
- Oui, parce qu'après notre coup de téléphone, je lui ai dit :
"Hédi, ne fais pas le con ; sois loyal avec ton Premier ministre ! " ».
Mais je commis l'erreur de ne pas informer Bourguiba de l'inacceptable
conduite de l'ambassadeur ; ce qui l'aurait immanquablement conduit à le
rappeler et... à me débarrasser d'un ennemi de plus dans le cercle des
comploteurs.
En octobre 1986, après mon exil forcé, je rendis visite à mon ancien
collègue et ami le Premier ministre Raymond Barre dans ses bureaux du
boulevard Saint-Germain. Il m'apprit qu'il m'avait écrit une lettre au
lendemain de ma disgrâce pour m'exprimer sa sympathie et m'assurer de
son amitié, et qu'il l'avait remise à H. M. pour me la faire parvenir. Est-il
utile de préciser que la commission ne fut jamais faite et que je ne
connaîtrai jamais la teneur de ce message de Raymond Barre ?
Autres « performances » de H. M. après mon limogeage : à l'occasion
de la 91e session du CIO d'octobre 1986 à Lausanne, j'ai été longuement
reçu à l'hôtel Beaurivage par le Premier ministre Jacques Chirac, en
présence de Monique Berlioux, qui appartenait au cabinet de Chirac à la
mairie de Paris, et de Guy Drut, ancien ministre des Sports et médaillé
d'or (110 m haies) aux jeux Olympiques de Montréal en 1976. Chirac m'a
exprimé sa déception car il avait téléphoné deux fois au palais de Skanès
à Monastir pour intervenir auprès du président Bourguiba en faveur de
mes enfants emprisonnés et torturés. Chaque fois, il avait eu au bout du fil
H. M. qui trouvait toujours des raisons pour ne pas lui passer le Président.
D'après le Middle East Insider, bulletin américain de nouvelles
politiques et militaires confidentielles publiées par le « desk » de la CIA pour
le Moyen-Orient, H. M. aurait empêché Albion Rnight, ancien membre du
Conseil national de sécurité, de rencontrer le président Bourguiba, selon
l'arrangement qui avait été effectué par l'ambassade de Tunisie à
Washington dirigée à l'époque par Habib Ben yahia. Albion Knight
désirait « attirer l'attention du Président tunisien sur la dépréciation de
l'image de la Tunisie du fait des récents procès politiques, notamment
ceux intentés contre l'ancien Premier ministre Mzali ».
22

Enfin c'est toujours H. M. qui déclara au Monde du 20 novembre 1986 :
« Si Monsieur Mzali trouve pour ses insultes (sic) et son action de
dénigrement hospitalité et audience en France, cela ne sera pas un facteur
heureux pour l'amitié entre nos deux pays ».
Quels efforts, quels trésors de persuasion, quel acharnement il m'a fallu
déployer pour rattraper ce qui me paraissait être une erreur politique ou
pour arracher des syndicalistes, comme Habib Achour, à la prison où
voulait les jeter un Président en proie à ses tendances absolutistes ou pour
protéger des hommes politiques, comme Ahmed Mestiri, de la rancune
d'un chef vindicatif qui se considérait trahi par la décision de cet ancien
éminent cadre destourien qui a osé démissionner du parti et créer son
propre mouvement, le Mouvement des démocrates socialistes (MDS), et
qui devait devenir le chef de file de l'opposition.
À ce sujet, Jean de la Guerivière écrivait dans Le Monde du 10 juillet
1987 : «En fait, il y a plusieurs mois que le Premier ministre n'est pas
maître du jeu, même pour les affaires relevant en principe de sa
compétence. C'est le Combattant Suprême [Bourguiba] qui a décidé d'en
finir avec Habib Achour et de chercher des ennuis à monsieur Mestiri, son
ancien ministre dont il ne pardonne pas la défection ! ».
Ce qui pour Bourguiba paraissait, dans le cas d'Ahmed Mestiri, comme
une trahison, me semblait constituer, au contraire, un acte de liberté et de
responsabilité qui grandissait, à mes yeux, son auteur et ajoutait à la
considération que j'ai toujours eue pour lui et que je n'ai pas hésité à
démontrer en arrachant un jour à Bourguiba son accord pour que Mestiri,
malade, fut libéré et pût regagner sa maison après une opération effectuée
non pas à l'hôpital militaire, mais dans une clinique de son choix.1 Plus tard,
lorsqu'on m'accusa d'indifférence à l'égard de cette estimable personnalité,
son propre neveu Omar Mestiri m'apporta le plus grand réconfort en me
disant : « Monsieur Mzali, rassurez-vous. Je connais l'affaire dans ses
moindres détails ; j'étais à côté de mon père lorsque vous lui avez téléphoné
pour le prier d'aller le plus vite possible "sortir" son frère de l'hôpital
militaire et de le faire soigner par la famille ».
1. Une manifestation eut lieu à Tunis le 18 avril 1986, en signe de solidarité avec la Libye, suite à
l'agression des États-Unis contre ce peuple le 17 du même mois. Les chefs des partis politiques
avaient été relâchés le jour même, y compris Mohamed Harmel (secrétaire général du Parti communiste tunisien) et Rached Ghanouchi (président du Mouvement islamiste tunisien An Nahda [la
Renaissance]), sauf Ahmed Mestiri. J'ai plaidé son cas auprès de Bourguiba qui ne voulait rien
entendre... « Il faut l'empêcher de se présenter aux prochaines élections... et puis son oncle
Moncef Mestiri, un dirigeant notoire du Vieux Destour (décédé depuis plus de vingt ans), n 'avait
jamais cessé de m'attaquer ! » Ayant appris que l'intéressé souffrait de problèmes urologiques, j'ai
insisté plus fermement. Bourguiba m'a répété : « Qu'il meure en prison ! ». Puis il s'est ressaisi
devant mon insistance et accepta de lui accorder la libération conditionnelle... De crainte que le
Président ne change d'avis, j'ai téléphoné - de la Présidence - à son frère, le professeur Saïd
Mestiri, afin qu'il aille - toutes affaires cessantes - sortir son frère de l'hôpital militaire...

23

L'éditorial du journal Le Monde dans son numéro du 9 juillet 1986
commentait ainsi mon limogeage, avec en première page un dessin de
Plantu montrant César poignardant, dans le dos, son fils Brutus :
« Dans ce contexte, l'éviction de M. Mzali a valeur de symbole. L'homme
de l'ouverture et de la démocratisation avait construit une image politique
sur des thèmes que M. Bourguiba juge aujourd'hui hors de propos. Les
adversaires du Premier ministre lui reprochent son laxisme. La
démocratisation, aux yeux de certains dictateurs, est qualifiée de laxisme.
L'heure était aux hommes à poigne et non aux conciliateurs... M. Mzali paie
peut-être aussi le prix des émeutes du pain, de février 1984 '. Ce Premier
ministre affable, accommodant et soucieux d'être en bons termes avec tous,
s'étaitfait, au bout du compte, beaucoup d'ennemis... L'oppositionportait à
son débit, tant en matière syndicale qu 'à l'égard des adversaires politiques,
des décisions venues de plus haut, qu'il exécutait à contre-cœur [souligné
par l'auteur]2 ».
Il est utile de reproduire le commentaire de Michael Goldsmith,
correspondant de VAssociated Press à Tunis : « La Tunisie, ce pays le plus
occidentalisé du monde arabe, risque d'entrer dans une longue et
dangereuse période d'incertitude, après la décision surprise mardi du
Président à vie, Habib Bourguiba, de limoger son Premier ministre et
dauphin, Mohamed Mzali, âgé de 61 ans.
« De 1980 à 1986, le Premier ministre Mzali a réussi à tenir à l'écart
les risques de subversion et de sabotage économique orchestrés par son
voisin libyen, Moammar Kadhafi, tout en conduisant la Tunisie à travers
une grave récession, la meurtrière "révolte (?) du pain " et le défi lancé
par les intégristes islamiques. Depuis mardi, pas un quotidien national
n 'a trouvé de mots pour apprécier l'œuvre accomplie par Mzali depuis
1980. Seule référence à l'ancien Premier ministre : un bref communiqué
gouvernemental indiquant sans la moindre explication que M. Bourguiba
avait nommé le ministre de l'Économie, Rachid Sfar, à la place de M.
Mzali aux postes de Premier ministre, de dauphin du Président et de
Secrétaire général du parti gouvernemental socialiste et destourien.
« Les médias tunisiens (journaux, télévision, radios) se sont répandus
en commentaires de louange sur l'honnêteté et l'efficacité de Rachid Sfar,
53 ans, mais ils n 'ont ni critiqué ni félicité son prédécesseur, comme s'il
n 'avait jamais existé.
« Cet important changement gouvernemental montre, s'il en est encore
besoin, l'obéissance aveugle de cette nation de sept millions d'habitants
au moindre caprice de son Président atteint, à 82 ans, d'artériosclérose,
qui ne peut plus parler ou se déplacer sans aide...
« Mme Saïda Sassi, âgée de 60 ans, habite en permanence dans le
palais présidentiel de la banlieue de Carthage. Bien qu 'elle semble peu au
1. Cf. chapitre VI de la IVe partie : Le complot du pain.
2. C'est l'auteur qui souligne.

24

fait des affaires politiques, plusieurs diplomates étrangers considèrent
qu'elle utilise son ascendant sur Bourguiba pour modeler le
gouvernement et sa politique à sa guise. En janvier dernier, une dispute a
violemment opposé Mme Sassi à la propre épouse du Président, Wassila.
La querelle s'est achevée avec le départ de Wassila du palais et l'annonce
de l'intention de Bourguiba de divorcer. »
L'analyse du journal Le Monde fait, à juste raison, ressortir le rôle
ingrat du Premier ministre dans un régime aussi présidentialiste que le fut
celui de Bourguiba. Bien sûr, on peut toujours ne pas accepter les règles
du jeu et s'en libérer en se démettant. Mon erreur fiit, peut-être, de croire
en la possibilité de changer les choses de l'intérieur du système et
d'accorder à Bourguiba une confiance qui a excédé ses réelles possibilités,
diminué qu'il était par le grand âge et la maladie, manipulé de surcroît par
des courtisans avides et hypocrites, prisonnier de leur cercle et coupé des
réalités de la société tunisienne dans laquelle il avait su, du temps de sa
splendeur passée, s'immerger pour trouver les moyens de la faire mûrir et
évoluer.
Mon attachement sentimental à celui qui fut, pour moi, un second père
m'a empêché d'avoir la lucidité nécessaire pour me rendre compte du
poids que je m'imposai de prendre en charge.
Les événements survenus, en marge de la tenue du Congrès du Parti
socialiste destourien de juin 1986, devaient illustrer le regain de férocité
avec lequel mes adversaires auprès de Bourguiba allaient accueillir ma
désignation comme dauphin officiel.
Le jour de l'ouverture du Congrès, le 19 juin 1986, devant les 1500
congressistes, l'ensemble du corps diplomatique accrédité à Tunis,
plusieurs représentants de la presse internationale, Bourguiba me prend
par la main et sur un ton à la fois solennel et ému, déclare : « M. Mzali est
mon fils. Il est digne de ma confiance aujourd'hui autant que demain ».
C'était une consécration solennelle que toute l'assemblée a applaudie
et qui fut retransmise en direct à la radio et à la télévision. Bourguiba a
ensuite quitté la salle sous les vivats.
Avant de reprendre la séance, je fus vivement félicité par beaucoup de
présents : « La succession est réglée, on n'a plus d'inquiétude » , me
disaient militants, ambassadeurs et journalistes.
Puis nous reprîmes les travaux sous ma présidence. Cependant, les
choses qui paraissaient évidentes, ne l'étaient pas autant qu'on pouvait le
penser. Avant le Congrès, un incident étonnant et même choquant était
intervenu qui donnait un aperçu de l'atmosphère un peu irréelle et
totalement irrationnelle qui s'était établie autour de Bourguiba. Il fallait
lui préparer un discours. Le canevas de ce discours avait été arrêté lors
d'une réunion qui s'était tenue chez moi, avec Béji Caïd Es Sebsi, ministre
des Affaires étrangères et Hédi Baccouche, directeur du Parti. On s'était
25

entendu sur un plan comportant notamment un paragraphe sur la condition
faite aux Palestiniens et la nécessaire solidarité avec leur lutte pour un
État.
Chedli Klibi a rédigé le discours sur la base de ce canevas et l'a lu au
Président, en ma présence, sans que celui-ci n'émît la moindre réserve. La
veille du Congrès, Mme Sassi me téléphona, furibonde, et me dit : « Qu 'estce que ce discours ? Le Président est en colère. Qu 'est-ce que vous avez dit
sur la Palestine ? Mon oncle m'a dit : "Ce n'est pas la politique de
Bourguiba " ». Puis elle a ajouté : « Pourquoi vous avez condamné Israël ? ».
Je répondis : « J'ai condamné l'agression israélienne sur Hammam Plage ».
Elle objecta : « Croyez-moi, M. Mzali, la Tunisie n 'a qu 'Israël comme ami
et seul Israël peut nous être utile. Les Palestiniens c 'est de la rigolade, il ne
faut pas leur accorder d'importance ».
Je lui répondis : « Mais Madame, nous n'avons fait que reprendre la
position de Bourguiba et celle du peuple tunisien ! Il n 'a jamais varié sur
ce point. Il a toujours soutenu la lutte du peuple palestinien en symbiose
avec le peuple tunisien. Qu 'il ait proposé une politique des étapes ou une
stratégie rationnelle et réaliste, d'accord, mais Bourguiba n'a jamais
failli à la solidarité ».
Elle m'a dit : « Non ».
Je lui ai répondu : « Écoutez, le discours est chez votre oncle. Il a été
rédigé par M. Klibi et approuvé. Votre oncle n 'a qu a modifier ce qu 'il
veut ». Et j'ai raccroché.
Ce soir-là, vers vingt-deux heures, Mohamed Savah (ancien directeur
du PSD et ministre de l'Équipement) et Hussein Maghrebi (membre du
Comité central du PSD) ont été convoqués au Palais de Carthage où il leur
a été demandé de rédiger une nouvelle mouture du discours.
Les historiens peuvent comparer la première version rédigée par Klibi,
en fonction du canevas qui avait été élaboré collectivement chez moi et le
discours que Bourguiba a effectivement prononcé. Toute mention au
soutien sérieux du peuple palestinien avait disparu !
En fait, c'était un moyen de monter Bourguiba contre moi, en
prétendant que je voulais lui « forcer la main » !
Par amitié, Klibi a glissé deux ou trois lignes pour dire du bien du
Premier ministre, à la fin du discours. Ce paragraphe a été maintenu et
Bourguiba l'a prononcé. Ou bien les comploteurs n'avaient pas eu le
temps de tout modifier, ou bien c'était destiné à endormir ma vigilance
pour leur permettre de continuer d'agir dans l'ombre.
Le Congrès s'est terminé tant bien que mal. Pourtant, une autre action de
déstabilisation avait été programmée. Cette année-là, les résultats à l'examen
du baccalauréat n'avaient pas été fameux et le nombre des candidats recalés
avait été élevé. Je n'ai pas voulu tricher avec les procédures et me substituer
aux arbitrages des jurys. Le mécontentement suscité par ces mauvais
26

résultats chez les parents d'élèves - dont certains personnages influents de
l'entourage du Président - fut mis à profit par « Madame Nièce » qui tenta
de provoquer l'ire de son oncle contre « la mauvaise gouvernance » (sic)
de son Premier ministre. Le complot continuait à se tramer. Les
observateurs étrangers l'avaient bien compris. Ainsi dans le Figaro du 20
juin 1986, François Hauter concluait un article consacré au compte-rendu
des travaux du Congrès du PSD par cette analyse :
« Confirmé par Bourguiba, Monsieur Mzali devra résister aux
intrigues, du moins jusqu'aux prochaines élections de novembre ».
De son côté, Jacques Amalric écrivait dans Le Monde du 21 juin 1986 :
« Le discours du Premier ministre est celui dans lequel il demande à ses
concitoyens de faire fi de toutes les menées insidieuses, de s'abstenir de
colporter des rumeurs infondées. Est-ce un expert qui parle ? Sans doute.
Mais il se refuse à être une victime. La bonne volonté de M. Mzali n 'est
pas en cause, mais peut-être la mission qu 'il assume avec stoïcisme estelle impossible. Le jeu est calmé mais le jeu continue... ».
Les analystes avaient saisi la portée des pressions que les intrigues de
cour faisaient peser sur moi. Ces pressions se doublaient d'une hostilité
déclarée de la part de la Libye qui me reprochait de défendre, avec
détermination, les intérêts nationaux de mon pays face aux menées
expansionnistes de son « guide » ainsi que mes protestations contre
l'expulsion de travailleurs tunisiens par les autorités de Tripoli.
Un troisième incident devait encore confirmer l'acharnement des
comploteurs. Ils avaient persuadé Bourguiba d'outrepasser ses
prérogatives statutaires et ne pas se contenter de nommer les membres du
Bureau politique, comme il l'avait toujours fait depuis l'indépendance,
mais de désigner les 90 membres du Comité central qui auraient dû,
conformément aux statuts du Parti, être élus par le Congrès. Bien sûr, les
noms de plusieurs de mes amis avaient disparu sur cette nouvelle liste '.
Lorsque Bourguiba m'apprit qu'il allait établir lui-même la liste des
nouveaux membres du Comité central, je fus sérieusement ébranlé. Je
songeai même à faire une action d'éclat et à annoncer ma démission. Je ne
l'ai pas fait parce que je pensais que Bourguiba pouvait se ressaisir et
corriger ses erreurs, comme il l'avait fait à plus d'une reprise dans le
passé. J'avais, bien sûr, tort. Et aujourd'hui, je regrette cette erreur
d'analyse qui m'a fait manquer une grande occasion de sortir d'un jeu
pourri, avec panache et dignité, et quelles que soient les mesures de
rétorsion qui auraient pu m'atteindre.
Je savais que je tenais ma légitimité de Bourguiba - et de Bourguiba
seul - et je me disais que si un jour Bourguiba, pour une raison ou pour
1. Exemple de « l'absence » de Bourguiba à ce congrès : le matin de la clôture, Bourguiba me communiqua les noms des membres du Bureau politique qu'il avait choisis la veille avec sa nièce et
ses courtisans. « La Nièce » intervint alors pour lui rappeler qu'il avait désigné aussi - toujours la
veille - trois secrétaires généraux adjoints ! Ah oui, dit Bourguiba, et qui sont-ils au fait ? Et Saïda
Sassi d'égrener leurs noms !...

27

une autre, décidait de me décharger de mes fonctions, il me le ferait savoir
et que ce serait peut-être mieux ainsi. Je pourrais m'occuper de ma
famille, de ma revue, du Comité international olympique, etc... Pour moi,
être ministre ou Premier ministre, c'était une occasion pour servir mon
pays, ce n'était pas pour me servir. Et je me disais que tant que la Tunisie,
à travers Bourguiba qui la personnifiait à l'époque, avait besoin de moi, je
répondrai à l'appel sans reculer devant quelque sacrifice. Servir mon pays,
c'était plus qu'un devoir, un sacerdoce.
Mais lorsque cette mission viendra à échéance, je m'en irai sans me
retourner, le cœur léger et la conscience tranquille. Le problème est que
mon limogeage - comme l'a été sans doute celui de mes prédécesseurs fut le résultat de basses intrigues de cour 1 et non point l'issue raisonnée
d'un bilan à clôturer ou d'une nouvelle orientation politique à appliquer.
Il venait trois semaines seulement après une confirmation solennelle et
montrait à quel point le système du pouvoir se trouvait à présent assujetti
aux intrigues de cour, aux caprices d'un vieil homme manipulé et aux
ambitions sans grandeur des parasites qui le phagocytaient. Quoiqu'il en
soit, malgré la tristesse que je ressentais devant le naufrage de celui qui fut
pour moi un maître, mon sentiment dominant fut alors le soulagement.
Quelques jours après mon entrevue avec le Président, un communiqué
émanant de la Présidence est tombé : « M. Mzali est suspendu de toute
activité au sein du PSD ».
J'étais Secrétaire général de ce parti ; j'aurais souhaité rester au Comité
central ou simple militant de base, mais une décision du président du parti
m'en a arbitrairement éloigné alors que j'avais commencé à y militer dès
l'âge de 13 ou 14 ans.
Cette décision n'était assortie d'aucune motivation et ne sanctionnait
aucune recommandation de quelque organe que ce fut au sein du parti.
C'était, en effet, au conseil de discipline que, conformément aux
règlements, il appartenait d'abord de statuer.
Le 3 août 1986, j'ai reçu avec mon épouse une carte d'invitation pour
la cérémonie de célébration de l'anniversaire du Président, au palais de
Monastir. J'ai estimé que j'étais invité comme simple militant ou alors en
tant qu'ancien Premier ministre, comme dans tout pays civilisé. Avec mon
épouse, nous nous sommes donc rendus au Palais de Skanès. Lorsque mon
tour arriva, je m'avançai pour féliciter Bourguiba. Il était encadré au plus
près par le directeur de son Cabinet, Mansour Skhiri et par Saïda Sassi à
l'affût de la moindre parole que j'aurais pu prononcer. Ils furent sans
doute déçus ou rassurés car je n'ai rien dit d'autre que : « Monsieur le
Président, je vous félicite à cette occasion ».
Ma femme formula le même vœu. Bourguiba dit « merci » et nous
sommes partis dans un autre salon. Au fur et à mesure que nous avancions,
1. Mezri Haddad a bien analysé ce mécanisme de destitution par intrigues dont ont été victimes
Ahmed Ben Salah, Béhi Ladgam, Hédi Nouira et moi-même. Cf. Non delenda Carthago, Éd. du
Rocher, 2002.

28

le vide se faisait autour de nous. Plusieurs ministres, des membres du
Bureau politique s'écartaient et feignaient de regarder ailleurs. Constatant
ces dérobades, j'ai dit à ma femme « Allons, partons ». Et nous sommes
partis ! C'était la dernière fois que je voyais Bourguiba.
Je méditais sur la vanité des honneurs, en me rappelant un vers de
Corneille : « Albe vous a nommé, je ne vous connais plus » et malgré tout
je suis tenté de répondre comme Curiace : « Je vous connais encore et
c 'est ce qui me tue ». 1
Cela m'a rappelé également ce que m'avait dit Bourguiba lui-même :
« Le 1er juin 1955, le jour de mon retour de captivité, toute la Tunisie était
à ma rencontre ; six mois plus tard, c'était la guerre civile avec les
partisans de Ben Youssef ».
L'odieux se mêla au grotesque, lorsque le public tunisien apprit, le 25
août 1986, par la bouche du nouveau Premier ministre, Rachid Sfar, que
le président du parti avait décidé de nommer Béchir Khantouche pour me
remplacer au sein du Bureau politique. Cet avocat de 45 ans s'était rendu
célèbre par les exploits... de son épouse, Mme N. K. L'opinion publique
savait que cette dame avait été introduite dans l'entourage de Bourguiba
par Mme Sassi pour pousser le vieux Président à répudier sa femme. Cette
farce vaudevillesque chez les Burgraves 2 avait fait les choux gras des
humoristes sous le manteau. Si j'avais de la vanité, celle-ci aurait été
mortellement blessée de me voir remplacé au Bureau politique par un tel
« prince consort » !3
Mais le hoquet du rire fut vite réprimé. Dès le début de ce triste mois
d'août 1986, j'avais été gravement atteint par les attaques contre ma
famille. Le 8 août, mon fils aîné Mokhtar fut arrêté. Il devait être interrogé
pendant près de deux mois par la brigade économique à la caserne de
Bouchoucha. Malheureusement, le 13 août, lorsque Bourguiba reçut les
membres du Bureau de l'Union des Femmes à l'occasion de la fête de la
Femme, il fit à la télévision une déclaration alarmante : « On m'a dit que
le fils de Mzali a mal géré, qu 'il a volé. J'ai dit qu 'il aille en prison ! ».
1. Cf. Horace de Pierre Corneille.
2. Drame historique de Victor Hugo mettant en scène une dynastie de très vieux nobles quasi centenaires. Le grand-père y réprimande le père septuagénaire en le traitant de galopin ! !
3. Au sujet de la « réhabilitation » de Béchir Khantouche il serait instructif de lire l'article de
Michel Deuré paru dans Le Monde du 28 juillet 1987 : « La disgrâce de M. Béchir Khantouche
aura été aussi brève que son ascension avait été rapide. Le président Bourguiba a décidé, samedi
25 juillet, à l'occasion du trentième anniversaire de la proclamation de la République, de le réintégrer au Bureau politique du parti socialiste destourien dont il l'avait exclu voici moins de quatre mois (Le Monde des 16 et 29 avril)
A la surprise générale, M. Khantouche avait été propulsé au sein de la plus haute instance du Parti
il y a tout juste un an à la place qu'occupait l'ancien Premier ministre M. Mohamed Mzali. Il s'était
ensuite particulièrement distingué en tant qu'avocat de l'accusation dans diverses affaires officiellement qualifiées de « corruption » et de « mauvaise gestion ». Aussi, après un tel zèle, l'annonce
de son éviction du Bureau politique au mois d'avril dernier avait-elle fait sensation.
Pas plus que l'infortune passagère de Béchir Khantouche, sa « réhabilitation » n'a fait l'objet d'aucune explication. Mais, à n'en pas douter, elle va venir alimenter les multiples rumeurs sur « les
jeux du sérail » dont le Tout-Tunis a pris l'habitude depuis longtemps de se délecter ».

29

C'était une condamnation publique par le chef de l'exécutif dans une
affaire qui n'aurait dû relever que du pouvoir judiciaire dans un État de
droit ! Des témoins oculaires de la scène, présents sur les lieux, ont
affirmé que Bourguiba en parlant avait dit : « Le fils de Nouira ! ».
Saïda Sassi et Mansour Skhiri lui ont dit : « Non, c 'est le fils de Mzali ».
Il a rectifié : « Ah oui, le fils de Mzali ».
On a fait par la suite un montage pour supprimer ce cafouillage et
ajouter des applaudissements pour faire croire au peuple que Bourguiba a
condamné par avance mon fils et que les participants à la réunion avaient
applaudi cette décision. Ce qui ne fut pas le cas, en réalité.
Mon fils est titulaire d'une maîtrise de mathématiques de la Faculté des
Sciences de Tunis. Il a poursuivi des études de doctorat à Lyon. Lorsqu'il
est rentré en Tunisie, j'étais ministre de l'Éducation. Il n'avait pas voulu
devenir enseignant en arguant qu'il pourrait se sentir gêné vis-à-vis de ses
collègues, vis-à-vis des élèves, du fait de sa parenté. Pendant quelques
mois, il a préféré donner des cours particuliers. Un jour, son oncle - feu
Férid Mokhtar - lui a proposé un poste au sein de la Société Tunisienne
d'Industrie Laitière (STIL). Il y a travaillé pendant neuf ans comme
numéro 2 du Magasin général - le numéro 1 était alors Hammadi Kooli.
Lorsque le 1er juin 1986, mon beau-frère est mort d'un accident de
voiture, mon fils a été chargé de diriger, à titre intérimaire, la société. Ce
qu'il fit pendant un mois et demi, en attendant qu'un nouveau PDG fut
nommé par le ministre de l'Économie, Rachid Sfar, à qui j'avais demandé
expressément de pourvoir le poste par quelqu'un d'autre.
À cette époque, et jusqu'à 2004 mon fils n'était pas propriétaire d'un
logement ; il a toujours habité dans un appartement en location. Les
policiers, qui l'ont interrogé, ont été surpris car ils n'avaient rien trouvé.
Ils lui ont dit : « Tu n 'as pas un appartement en propriété, tu n 'as pas
d'actions, tu n'as pas de compte courant à l'étranger, tu n'as même pas
de voiture, qu 'est-ce que c 'est que ce phénomène ? ».
Ils n'en revenaient pas et ils demandaient à ses collègues de la STIL de
chercher n'importe quoi qui pût être retenu contre lui. En contre partie, ils
leur promettaient des faveurs. Malgré cela, rien ne fut trouvé. On le
condamna quand même, en octobre 1986, à dix ans de prison, sans la
moindre preuve avérée à charge ! Le président du tribunal, un certain H.
Mahjoub, s'était échiné en vain pour donner à ce procès un semblant de
sérieux et à ce jugement ne fût-ce qu'un atome de bien-fondé.
Par ce procès inique, on voulait montrer qu'autour de moi il y avait des
pourris. J'appris plus tard que Bourguiba, troublé, avait demandé des
nouvelles de mon fils et que sa nièce avait essayé de le convaincre que
mon fils Mokhtar aurait subi la « mauvaise » influence de son oncle
décédé. Une imprégnation d'outre-tombe en quelque sorte !
Une autre fois Bourguiba qui n'en finissait pas de perdre la tête, s'était
étonné : « Il est neuf heures du matin et M. Mzali n 'est pas venu comme
d'habitude, qu'est-ce qu'il lui arrive ? ». Parfois on essayait de me
30

charger auprès de lui en lui affirmant que j'avais mal géré et Bourguiba
renâclait : « Mohamed ne fait pas çà, il est très probe et intègre ». Cela
m'a été rapporté par plus d'un témoin.
Un jour, devant son mausolée, il l'a crié si fort à la face de Saïda que
même les chauffeurs et les policiers présents l'avaient entendu !
Les représailles envers mon fils n'ayant pas donné un bon résultat, les
comploteurs passèrent rapidement au second scénario programmé. Ils ont
arrêté mon gendre, le docteur Refaat Dali, en août alors que mon fils était
déjà en prison, où il devait rester un an et demi. Il avait été soumis à des
interrogatoires au siège même du ministère de l'Intérieur. L'accusation
prétendait qu'avec quatre professeurs de médecine et moi-même, nous
aurions préparé un plan pour destituer Bourguiba au motif qu'il était
devenu incapable d'assumer ses fonctions. C'était comme une sorte de
prédiction de ce qui se passera effectivement dix-huit mois plus tard !
Mon gendre a été plus que rudoyé pour qu'il avoue qu'on avait préparé
un complot, ce qui était abracadabrantesque ! Ce scénario réussit mieux
que le précédent. Bourguiba, qui peut montrer de la mansuétude dans
plusieurs situations, ne pardonne jamais à qui se propose - ou est censé le
faire - d'attenter à son pouvoir. C'est pourquoi, dès qu'on lui rapporta ce
tissu de mensonges, il convoqua le tristement célèbre H. Z., procureur de
la République et lui dit en substance, tel que cela me fut rapporté par la
suite : « Mzali a voulu m'écarter, c 'est un crime qui est puni par la peine
capitale. Il faut l'arrêter, le condamner à mort et l'exécuter par pendaison
avant le 31 décembre 1986 ».
Il ajouta : « Je sais que certains pays arabes et européens vont
intervenir mais je tiendrai bon car Mzali doit être pendu comme Ali
Bhutto au Pakistan » .'
Cette information me décida à envisager, pour de bon, ma fuite de
Tunisie. Cette décision n'avait rien à voir avec quelque sentiment de
culpabilité que ce soit. Mais pour avoir vu avec quelle extrême rigueur
Bourguiba avait traité ceux qui avaient attenté à son pouvoir, ou même
tenté de le faire, je ne pouvais espérer ni procès équitable, ni jugement
clément. Je ne pouvais pas me laisser conduire au gibet en me contentant
de clamer mon innocence. C'eût été, au-delà de ma tragédie personnelle
et de celle de ma famille, la victoire des fourbes et des cyniques et la
défaite de la droiture et du dévouement.
Je résolus de faire attendre le bourreau et de fausser compagnie à la
corde déjà apprêtée pour me pendre.
Je ne voulus pas connaître la même tragique destinée que plusieurs
Premiers ministres avant moi et venir grossir la liste des réprouvés. Je
résolus donc de quitter clandestinement mon pays à la première occasion.
1. Pourtant B.C.Essebsi rapporte dans ses mémoires que Bourguiba lui avait déclaré " qu'il pensait
à moi comme président de l'assemblée Nationale " Il ajouta que Saïda Sassi se surpassa alors dans
l'intrigue et remarqua que le plan concocté par ses " souffleurs " dépassait ses possibilités ; car il
fallait m'éliminer !...

31

Certains amis et quelques observateurs exprimèrent des doutes au sujet
de cette version et croient encore que jamais Bourguiba n'a ordonné ma
condamnation à mort. Ils pensent que j'avais été manipulé, désinformé,
pour quitter le territoire tunisien. Je n'en suis pas sûr ! D'abord parce que
ma source d'information était fiable. Ensuite parce que H. Z. a
pratiquement confirmé le scénario en s'abstenant de démentir à deux
reprises.
En mars 1988, je reçus à Paris A. D., à l'époque rédacteur en chef du
journal Assabah, qui m'avait demandé les raisons de ma fuite. Je lui ai
affirmé que c'était pour sauver ma peau et pour défendre les miens qu'on
avait jetés en prison. Quelques semaines plus tard, A. F., le rédacteur en
chef adjoint du même journal, m'a rendu visite à son tour et m'apprit que
dans le souci de poursuivre l'enquête, il avait envoyé un jeune journaliste
dont j'ai oublié le nom interroger H.Z. :
« Vous avez lu les déclarations de Mzali sur les raisons de sa fuite ?
Qu 'en pensez-vous ?
- Nous étions quatre responsables autour du Président ; pourquoi
m'avez-vous choisi moi pour vous répondre ?... »
Dans sa livraison du 17 avril 1988, l'hebdomadaire Tunis Hebdo titra
en première page : Bourguiba a-t-il planifié de faire pendre Mzali ? Et
toujours en page 1 d'expliquer : « Il [Mzali] a révélé que l'ancien
Président avait convoqué un soir Hachemi Zammel, procureur général de
la République [poste que j'ai supprimé en 1980, peu après ma nomination,
et qui a été rétabli en juillet 1986, juste après mon limogeage, et supprimé
à nouveau après le 7 novembre 1987], pour lui signifier qu'à la fin du
mois d'octobre et au terme de la session parlementaire, il fallait arrêter
Mzali, le déférer devant le tribunal avec son gendre et les autres
"comploteurs" et le condamner à la peine capitale ». L'hebdomadaire
poursuit : « La raison invoquée par Bourguiba pour infliger à son "bras
droit" ce supplice suprême est le fait que Mzali aurait constitué un dossier
médical prouvant l'incapacité de Bourguiba de gouverner le pays. Et
Mzali d'ajouter que Bourguiba a exigé de H. Zammel : "Je veux que le
dossier soit clos avant le 31 décembre. Je sais qu'il y aura des
interventions en sa faveur, mais je tiendrai bon. Mzali sera pendu comme
le fut Ali Bhutto au Pakistan " ». Tunis Hebdo poursuivait : « Dans le souci
de mieux informer l'opinion publique sur ces accusations qui revêtent un
caractère très grave, Tunis Hebdo a contacté par téléphone H. [Hachemi]
Zammel, qui fait toujours partie du corps de notre haute magistrature, et
l'a questionné à ce propos. Confiné dans un grand silence, H. Zammel a
préféré ne pas s'étendre sur ce sujet. Étant tenu par le secret d'État, il
nous a prié de comprendre sa position... ». Si ces déclarations étaient
infondées, le plus simple pour Hachemi Zammel eut été de démentir !
Je voudrais rappeler rétrospectivement certaines décisions malheureuses
du Président, prises quelques mois avant ma disgrâce.
32

Le 20 décembre 1985, à la clôture du Comité central du PSD,
Bourguiba déclara :
« Je tiens à vous dire que je consacrerai le reste de ma vie à
l'élimination de la corruption... Vous avez pu constater que j'avais
ordonné l'arrestation d'un individu qui s'était rendu coupable de
malversations aux dépens de l'État. Il est cependant une chose qui m'avait
peiné lors de ces arrestations, c 'est qu 'il y eut des interventions venant de
personnes dont nous ne croyions pas qu 'elles se satisferaient de laisser les
prévaricateurs continuer à piller les caisses de l'État ».
Il s'agissait de Moncef Thraya, PDG de SOTUETEC, un bureau
d'études employant 225 personnes dont 80 ingénieurs, tous Tunisiens, et
qui coopérait avec un important bureau d'études français, la SETEC.
Outre l'impact négatif sur notre économie nationale, notre réputation à
l'étranger risquait d'en pâtir. Mansour Skhiri, directeur du cabinet
présidentiel et ministre de l'Équipement, faisait du zèle et passait au
peigne fin toutes les comptabilités. Il fit un scandale à cause d'une fissure
de 0,2 millimètres apparue dans le revêtement de l'autoroute TunisHammamet que j'avais inaugurée quelques semaines plus tôt en
compagnie du Cheikh Sâad El Abdullah, prince héritier du Koweït.
Thraya, responsable de l'étude de ce projet, fut voué aux gémonies et
arrêté.
Quant à l'intervention à laquelle fit allusion Bourguiba, c'était celle de
son propre fils, Habib Bourguiba junior. Quelques jours plus tard, un
communiqué présidentiel d'une « sécheresse saharienne », selon
l'expression de Bernard Cohen1 annonça qu'il a été mis fin aux fonctions
de Habib junior en tant que conseiller spécial du président de la
République.
Toujours pour isoler l'épouse du Président, Saïda Sassi calomnia le
PDG de Tunis Air, Mhamed Belhadj. Il fut arrêté le 7 janvier sans que je
fusse consulté. Le ministre de la Justice, en bon juriste, transmit pour
étude le dossier à quelques hauts magistrats qui concluèrent que les
accusations n'avaient aucun fondement. Informée par le sieur Hachemi
Zammel, Saïda Sassi dénonça Ridha Ben Ali, le ministre de la Justice, et
l'accusa de défendre Mhamed Belhadj qui était un proche de Wassila.
Bourguiba congédia le ministre de la Justice et le remplaça par Mohamed
Salah Ayari le 12 février 1986.
Commentant ces décisions fantaisistes, Françoise Chipaux écrivit dans
Le Monde : « Tous les regards se tournent vers Mansour Skhiri qui
constitue avec Madame Saïda Sassi la nouvelle garde rapprochée du
Président tunisien, âgé de 83 ans », et conclut : « entre un Président
toujours bien présent mais de plus en plus livré aux influences de son
13. Cf. Libération du 21 janvier 1986. Bernard Cohen a été le premier à révéler les maladies mentales graves dont souffrait le Président. Cf. son livre Bourguiba. Le pouvoir d'un seul Flammarion,
1986.

33

entourage immédiat, un Premier ministre accusé d'immobilisme, mais en
bien des circonstances ligoté par les diktats de Carthage, les désirs de
vengeance qui animent les uns, les appétits politiques des autres, les
Tunisiens sont de plus en plus désemparés ».
Ligoté ? C'est peu dire !
Le 24 juillet 1985, je fus convoqué à 17 heures par le Président au
Palais de Skanès à Monastir. À peine introduit dans son bureau, je le vois
interpeller Allala Laouiti et j'assistai à une scène très pénible.
Bourguiba : « On m'a dit que tu disposes de deux voitures ? »
Laouiti : « Oui, Monsieur le Président.
- Pourquoi ?
- Une voiture pour moi et l'autre utilisée par ma femme pour ses
courses. »
Bourguiba se mit à crier et à lui trouver tous les défauts. Il le somma
de remettre les archives à Mahmoud Belahssine et fit publier un
communiqué annonçant « la résiliation du contrat de recrutement de
Allala Laouiti, chargé de mission auprès du président de la République ».
Je rappelle que l'intéressé assurait les fonctions de secrétaire particulier du
Président depuis 1933. Il était le confident, l'intendant de la vie
quotidienne, l'infirmier, le souffre douleur et l'exemple même de la
fidélité.
Ainsi le clan formé principalement par Mansour Skhiri et Saïda Sassi
avait réussi à éloigner Bourguiba junior1, Allala Laouiti, Wassila...
Bourguiba était de plus en plus seul. Mon tour arriva le 8 juillet 1986 !

1. Les relations entre le Président et son fils furent souvent tendues. Voici, à titre d'exemple, ce
que m'écrivait Bourguiba junior le 25 juillet 1980 : « Mon cher Mohamed, je t'adresse ce message
pour te prier de m'excuser de ne pas assister à la réunion suivante du gou\ernement et du Bureau
politique ; en effet, ma présence ne se justifie plus, car, si depuis trois mois, j'ai réussi à me
contenir afin de ne pas manquer de respect (ni à mon père, ni à mon Président, fondateur de notre
parti, puis de notre pays...) en offrant ma démission, geste que je continue à rejûser de faire, pour
les mêmes raisons, bien que du Conseiller spécial, il ne reste plus que le mot spécial, et je dirais
même très spécial puisque je ne suis plus tenu au courant de quoi que ce soit des décisions prises ou
à prendre. Mais si aujourd'hui je me retire sous ma tente, c 'est parce que mon père m'a traité comme
un valet en me mettant à la porte et plus encore en insultant ma mère... » et plus loin : « Je constate
que mon père est remonté contre tout ce qui porte le nom de Nouira (il m'a interrogé sur la
formation de [son fils] Chékib) et comme j'ai eu le malheur de répondre honnêtement ce que je
savais, je reçois des « Fous-moi le camp d'ici... et des tas d'injures .' (Din Waldek, din Aslak
[Maudite soit la religion de tes parents ! Maudites soient tes origines !].../.

CHAPITRE II

« Crise économique » ou « sakana1 » ?
Une manipulation comme prétexte
Malgré les intrigues et les pressions exercées par le régime libyen,
malgré le renvoi de certains ministres connus pour leur loyauté à mon
égard, pour des prétextes dérisoires2, je poursuivais ma tâche.
Cependant la situation économique devenait de plus en plus difficile :
Les recettes nettes pétrolières sont passées, du fait de la baisse de la
production des hydrocarbures, de 300 en 1985 à 200 millions de dollars.
Le dollar, ayant doublé au cours du VIe plan, cette hausse a engendré,
à elle seule, une augmentation du déficit de la balance des paiements de
l'ordre de 300 millions de dollars, soit 15 % du déficit enregistré pendant
les quatre premières années du Plan. Elle a aussi gonflé de 260 millions de
dollars le remboursement du principal de la dette (soit 25 %). Elle a enfin
aggravé notre niveau d'endettement dans une proportion de 25 % environ
par rapport aux prévisions 3.
La répercussion de la détérioration des termes de l'échange sur la
balance des paiements a amplifié le déficit surtout durant les années 1984
et 1985. Alors que les prix du pétrole baissaient et que ceux des
phosphates et dérivés stagnaient4, les prix des matières premières importées
et consommées par notre industrie chimique, comme le soufre,
augmentaient de près de 50 %. Les prix des biens d'équipement et des
produits semi-finis augmentaient quant à eux de 9 % environ.
1. Sakana, en arabe parlé, peut se traduire par mauvaise querelle ou cabale.
2. Ainsi Béchir Ben Slama, ministre de la Culture, rappelait à Bourguiba le faciès de Salah Ben
Youssef. Fraj Chadli, ministre de l'Education nationale partageait son nom avec un cousin
nouvellement appelé au gouvernement ;
Noureddine Hached, ministre des Affaires sociales, ne parlait que de la lutte de son père et si peu
du Président, etc.
3. Cf. mon rapport moral au congrès du PSD du 19 juin 1986.
4. Superphosphate : évolution des prix ($ par tonne métrique)
1980 : 180,33 ; 1981 : 161,00 ; 1982 : 138,38 ; 1983 : 134,67 ; 1984 : 131,25 ; 1985 : 121,38 ; 1986 :
121,17. Soit une baisse de 59,16 $ par tonne métrique ou de 33 % comparée à un prix-record de
308 S par tonne métrique en 1974.

35

Tout cela a causé un déficit supplémentaire dans la balance des
paiements de 75 millions de dollars au moins pour la seule année 1985. Ce
phénomène s'est poursuivi durant les six premiers mois de 1986, suite à
l'importante baisse du prix du pétrole qui se situait à cette date autour de
15 dollars le baril, après avoir été de l'ordre de 30 dollars en 1985. Suite
à cette chute brutale du prix du pétrole, nos ressources en devises ont
baissé au moins de 40 millions de dollars.
Le comportement hostile des autorités de Tripoli a engendré des
pressions sur l'emploi et provoqué une régression de nos ressources en
devises de l'ordre de 150 millions de dollars pour 1985 se composant
comme suit :
- 50 millions de dollars qui auraient dû être transférés à partir de 1985,
conformément aux conventions.
- 58 millions de dollars, suite à la baisse de nos exportations habituelles
vers la Libye (huile d'olive, textiles...).
- 5 millions de dollars suite au ralentissement des grands travaux.
- 22 millions de dollars pour le non-règlement des marchandises déjà
expédiées en Libye. Cela sans compter le manque à gagner dû à
l'interdiction faite aux Libyens de venir en touristes dans notre pays.
- La baisse enregistrée dans l'activité touristique suite au raid israélien
sur Hammam Chott le 1er octobre 19851, et au raid américain sur Tripoli et
Benghazi en avril de la même année, ce qui a créé un halo d'insécurité qui
a embué toute la région.
À ces causes exogènes, j'ajoute ceci :
La brusque décision de « dégourbification » totale et immédiate prise
par le Président début janvier 1986 et dont le coût, non prévu au budget,
était estimé à 200 millions de dollars. En effet, moins d'une semaine après
la promulgation de la loi de finances, j'ai trouvé un matin, dans le bureau
présidentiel, Mohamed Sayah, ministre de l'Equipement, Salah Mbarka,
ministre des Finances et l'inévitable Mansour Skhiri, directeur du cabinet.
Le Président m'accueillit en larmes et me dit :
« Hier, en écoutant à la radio un discours de Sayah, j'ai appris qu 'il
restait 120 000 gourbis... Après 30 ans d'indépendance, je ne peux pas
supporter cela. Arrêtez tous les projets, procédez à tous les virements
nécessaires, mais éradiquez-moi tous les gourbis avant la fin de l'année
en cours... ».
Les ministres présents lui promirent d'exécuter ses ordres dans les
délais prescrits, en omettant de lui dire le coût réel de l'opération, à savoir
deux cent millions de dollars ! Je me suis battu tout seul pour le
convaincre, par la suite, d'étaler ce plan sur trois exercices budgétaires.
Un autre jour de janvier 1986, Bourguiba me fit part de sa décision de
commander aux États-Unis, 54 tanks M60 (deux escadrons), dont le coût
était estimé à plusieurs dizaines de millions de dollars et ce, sans étude
1. Cf. chapitre Du monde arabe et des relations avec Kadhafi (Ve partie)

36

approfondie ni appel d'offres et comparaison des prix qui auraient pu être
proposés par d'autres pays amis. Remarquant ma réserve, il me donna la
raison de sa décision : il avait entendu, le matin même à la radio, que le
roi Hussein de Jordanie venait de faire la même commande pour son
armée ! Il m'a fallu de même insister pour le convaincre que l'achat de
FI5 et Fl, coûteux et difficilement supportable pour notre économie, ne
pouvait pas être d'une grande utilité pour le court terme, vu que notre
armée nationale n'avait pas totalement « digéré » l'acquisition récente
d'une escadrille de F5, imposée d'ailleurs par lui et signifiée, à l'insu du
Premier ministre, à l'ambassadeur des États-Unis, convoqué d'urgence
dans son bureau... et que nous n'avions à l'époque ni suffisamment
d'aviateurs, ni suffisamment d'ingénieurs et encore moins de crédits pour
maintenir ces F5 en état opérationnel de vol. Ces achats nous avaient déjà
coûté presque cent millions de dollars avec les pièces de rechange,
l'instruction et l'armement nécessaire. Or ces 12 F5 n'avaient pu
intervenir à temps pour intercepter les F15 et F16 israéliens et encore
moins éviter le raid du 1er octobre 1985... pour la bonne raison que les
avions israéliens étaient d'une génération plus récente et donc plus
performants.
J'ai évité autant que j'ai pu de fragiliser notre économie, déjà très
secouée par l'achat de ferraille dépassée. Il était loin le temps où
Bourguiba se flattait de consacrer le tiers du budget pour l'éducation et la
formation et à peine 5 % pour la défense nationale !
Toujours, durant la dernière année de mon mandat au Premier
ministère, le Président « m'informa » qu'il venait de donner des
instructions impératives aux départements concernés pour appeler deux
mille recrues nouvelles. À la suite d'une manifestation estudiantine, il
procéda de surcroît au recrutement de deux vagues successives et égales
de deux mille agents de police.
Il m'est arrivé aussi de louvoyer et, sous prétexte d'un supplément
d'étude, de lui faire oublier ou de le convaincre de la non-opportunité ou
de la non-rentabilité de telle ou telle dépense imprévue au budget. Voici
un exemple parmi d'autres : il me convoqua un après-midi de 1982.
Introduit dans son bureau, j'y ai trouvé Wassila et un certain Yahia, que
je voyais pour la première fois. Il s'est présenté comme homme d'affaires,
opposant au régime libyen et résidant en Suisse. Le Président me remit un
dossier pour étudier l'achat de trois sous-marins anglais d'occasion « à un
prix très convenable », insista-t-il. Wassila opinait de la tête. J'ai pris le
dossier et l'ai remis aux services du ministère de la Défense en leur
recommandant de prendre tout leur temps avant d'émettre un avis. Ni lui,
ni moi n'en avons jamais plus parlé.
Devant toutes ces difficultés budgétaires, économiques et
psychologiques, qui s'ajoutaient au déséquilibre de plus en plus
insupportable de la Caisse de compensation, aux grèves et aux menaces et
fanfaronnades de Habib Achour, j'ai décidé de réunir en conclave le
37

gouvernement et le Bureau politique du PSD à Dar Maghrebia à Cartilage.
Trois réunions marathon ont eu lieu les mercredi 14, lundi 19 et mercredi
21 mai 1986. Je préconisais une politique d'austérité, je ne désespérais pas
de motiver mes collègues et de sensibiliser les organisations syndicales et
patronales pour accepter une thérapeutique, dut-elle être rude. D'aucuns,
surtout Ismaël Khelil, ministre du Plan, préconisa ce qu'il appelait un
ajustement structurel. Je m'en méfiai d'instinct, comme de beaucoup de
recommandations, souvent imposées par le FMI. Je savais que la
médication « recommandée » par cette institution consistait non seulement
à libéraliser, à abaisser les droits de douane à nos frontières mais surtout
à privatiser. Je sentais que pareilles mesures provoqueraient la récession,
développeraient la paupérisation. Je ne suis pas un spécialiste de
l'économie, mais j'étais persuadé, car j'ai vu défiler dans mon bureau un
grand nombre de « spécialistes » du FMI, de la BIRD (Banque
internationale pour la reconstruction et le développement) et un nombre
incalculable de notes et de rapports sur la question, que les pays riches, par
organisations financières internationales et experts interposés, imposaient
partout, surtout aux régimes sans assise populaire réelle, ce qu'ils
appellent la mise en conformité économique, c'est-à-dire la fin des
subventions publiques aux produits de première nécessité, la dévaluation
des monnaies des pays pauvres au profit des multinationales. Ce qui
procurait des bénéfices juteux pour les riches, de bonnes miettes pour une
minorité d'intermédiaires et de parasites et un appauvrissement croissant
et inéluctable des miséreux. C'étaient déjà les lois d'airain de la
mondialisation.
Aujourd'hui, je suis frappé par la facilité avec laquelle de nombreux
gouvernements s'accoutument à la résignation et au fatalisme au nom de
la globalisation, mais agréablement surpris par la réaction des peuples, des
ONG, des syndicats, à cette mondialisation, leur résistance et leur lutte
pour échapper à ce carcan que les riches, les banquiers, les Grands
imposent aux peuples. Je n'ai pas attendu les « antimondialisateurs », les
manifestants de Seattle, Gênes et autres Kananaskis1 pour me faire une
opinion.
Au cours de ces réunions, j'ai émis donc certaines réserves sur certains
de ces ajustements de structures dont j'appréhendais les conséquences :
les privatisations sauvages, les licenciements, le chômage, la libéralisation
des prix de base au nom de la soi-disant flexibilité. Beaucoup de mes
collègues m'approuvaient, certains ne pipaient mot ; Rachid Sfar, quant à
lui, défendait ma thèse avec véhémence voire emportement. Ce qui ne
l'empêcha pas, quelques semaines plus tard, d'appliquer avec un zèle
1. Les sommets de Seattle (réunion de l'Organisation mondiale du commerce, 29 novembre-3
décembre 1999), Gênes (réunion du G8 - les 8 plus grands puissances mondiales -, 20 au 20 juillet
2001) et Kananaskis, petite station des Rocheuses canadiennes (réunion du G8, 24 juin 2002), ont
été l'occasion pour les antimondialistes de se rassembler pour manifester avec force et violence
leur opposition.

38

excessif les recommandations du FMI et... d'ajuster structurellement !
À ce propos, une scène reste gravée dans mon esprit. C'était le 15
octobre 1986, c'est-à-dire trois mois après mon éviction. Au retour de
Bizerte où il a célébré l'évacuation des troupes françaises, Bourguiba
affirma qu'Ismaël Khelil1 lui avait rapporté que le gouvernement
américain et la Banque Mondiale poussèrent un « ouf » de soulagement
après le départ de Mzali. Je ne sais si c'était vrai. Mais Bourguiba a-t-il
voulu me décerner, par contumace, un certificat d'indépendance et même
de résistance vis-à-vis de certaines pressions extérieures ?
Quoi qu'il en soit, et suite à ces réunions marathon tenues en mai, une
note rédigée - je crois savoir - par l'actuel Premier ministre, Mohamed
Ghanouchi, à l'époque directeur général au ministère du Plan, m'a été
soumise le 6 juin 1986. Elle a été préparée conjointement par les
départements du Plan, des Finances et de l'Economie, de l'Industrie et du
Commerce ainsi que par la Banque centrale. Elle fut examinée et
approuvée par le gouvernement, par le Bureau politique et par moi-même
évidemment. Je me rappelle qu'il y avait été recommandé, entre autres,
l'éventualité de rechercher des ressources extérieures additionnelles
notamment par le recours aux facilités offertes par le FMI.
Je rappelle cela pour dire que le gouvernement était conscient des
difficultés économiques, dues dans la plupart des cas, à des raisons
extérieures et qu'il avait pris les mesures adéquates en temps voulu. Le
gouvernement dont le Premier ministre était Rachid Sfar, n'avait fait
qu'appliquer certaines mesures que j'avais arrêtées le 6 juin 1986. La
sakana était destinée à m'accabler et à justifier ma disgrâce devant
l'opinion nationale et internationale.
J'ajouterai à tout cela deux précisions :
- PIB : taux de croissance annuel (à prix constant 1990) 1981 : + 6,5 % ;
1982 : - 0,5 % ; 1983 : + 4,7 % ; 1984 : + 5,7% ; 1985 : + 5,7%2 ; 1986 : ... ?.
Soit pour l'ensemble de la période 1980-1986, une progression du PIB
réel de 4,3 % en moyenne et par an.
- Indice de développement humain (PNUD) selon les notes de mon
ministère.
1960 : 0,258 ; 1980 : 0,563 ; 1985 : 0,610. Soit un progrès cumulatif
entre 1980-1985 de 0,047 ou + 8,3 % ou + 1,2 % par an, comparé à + 6,5 %
entre 1970-1980. Remarque importante : une part non négligeable de ce
1. Lequel, nommé gouverneur de la Banque Centrale après mon départ, s'empressa de convoquer
un ancien ministre (A. L.) nommé, après sa démission en 1985, responsable d'une banque arabe à
Paris, pour lui dire : « Ne croyez pas ce que publient les journaux tunisiens sur la soi-disant crise
économique... Rien de grave en réalité... Seulement un besoin conjoncturel en devises... Je vous
prie de demander à Abdallah Seoudi (haut responsable de cette banque) un prêt de 50 millions de
dollars que nous rembourserons dans les trois mois avec les intérêts. Ce qui fut fait et le
remboursement eut lieu comme prévu car les rentrées de devises programmées depuis janvier 1986
n 'avaient pas tardé. C 'est pour faire face à ce problème que j'ai fait appel depuis 1985 à nos frères
arabes du Golfe. C'était donc une vraie cabale ! ».
1. Malgré le départ de M. Moalla ou grâce à lui ?! ...

39

différentiel est due au fait que le rythme de progression de l'indice ne peut
que se ralentir à mesure que le pays se développe. Ceci ayant été dit et
quoique nous pensions que l'indice de développement humain (IDH)
tunisien aurait pu enregistrer de meilleures performances au cours de la
période 1980-1985, le fait que la Tunisie a réussi à conforter le niveau de
son développement humain pendant les années concernées constitue un
résultat positif en soi.
Un événement peu connu, même de certains proches du pouvoir, et
dont l'opinion publique ne sut rien, précipita ma disgrâce déjà
programmée, non par le Président mais par les impatients.
Début juin 1986, à la fin de l'une des audiences quotidiennes que le
président Bourguiba m'accordait, Mansour Skhiri me tendit une simple
feuille de papier ne comportant ni en-tête ni cachet, à part la signature du
Président. Elle comportait le texte, rédigé en français, d'un projet de
décret portant attributions du ministère de la Fonction publique et de la
Réforme administrative que Skhiri cumulait avec la direction du Cabinet
présidentiel. À la lecture, ce texte me parut vider le Premier ministère
d'une grande partie de sa substance, en contradiction avec l'article 60 de
la Constitution de la République, stipulant expressément : « Le Premier
ministre dirige et coordonne l'action du Gouvernement. Il dispose de
l'administration et de la force publique... ». Il contrevenait également aux
dispositions de nombreuses lois en vigueur. En effet, il prétendait placer
sous l'autorité d'un simple département administratif et technique non
seulement des directions importantes telle que le contrôle des dépenses
publiques et l'Inspection générale de l'Administration, mais attribuait au
titulaire de ce département les présidences de la Commission supérieure
des Marchés et celle du Conseil supérieur de la Fonction publique.
Je n'étais pas trop étonné de trouver la signature du chef de l'État au
bas de ce texte constituant une ineptie juridique, sur un papier quelconque.
Je me souvins qu'un Traité portant fusion de la Tunisie et de la Libye avait
été signé par Bourguiba, le 12 janvier 1974 sur un simple papier à en-tête
d'un hôtel, l'Ulysse Palace de Djerba (situé à Houmt Souk). J'encaissai le
coup et toujours respectueux du vieux leader et soucieux de ne pas
troubler plus avant son état psychique, j'ai promis d'étudier ce dossier et
de lui en reparler au courant de la même semaine. Je convoquai Mansour
Skhiri dans mon bureau et j'eus avec lui une séance de travail au cours de
laquelle je tentai, mais en vain, de lui faire comprendre l'inanité et surtout
l'inconstitutionnalité d'un pareil projet qui contrevenait à la loi
fondamentale tunisienne. J'appris entretemps que, déjà, Saïda Sassi et
Mahmoud Belahssine harcelaient de coups de téléphone Hamed Abed, le
conseiller juridique du gouvernement dépendant du Premier ministère, lui
intimant au nom du chef de l'État, de faire publier ce texte en l'état, au
Journal Officiel de la République tunisienne.
40

Le 7 juillet 1986, à Skanès, j'allais être introduit auprès de Président,
quand Hamed Abed, haut cadre sérieux et scrupuleux, m'appela au
téléphone pour m'informer, d'un ton pour le moins embarrassé, des
menaces que Saïda Sassi et Mahmoud Belahssine lui avaient adressées le
matin même, toujours dans le but d'obtenir la publication du fameux
décret au Journal Officiel. J'ai aussitôt apostrophé Mansour Skhiri qui se
profilait comme d'habitude dans les parages du bureau présidentiel. Il se
contenta alors de rétorquer, approuvé par Mahmoud Belahssine qui
l'accompagnait, que telle était, en effet, la décision du président de la
République. Je déclarai à nouveau que ce texte était illégal et
anticonstitutionnel et qu'avant de lui donner force exécutoire, il fallait, au
moins, modifier un certain nombre de textes préexistants. J'eus droit alors
à une répartie mémorable de la part de Mahmoud Belahssine : « On publie
d'abord le décret ; on modifie les lois ensuite ».
Je tins bon néanmoins et lui dis que je me proposais de convaincre le
chef de l'État et qu'au besoin je démissionnerais.
Peu après, le Président me reçut. Il ne fit aucune allusion à ce sujet.
Mais en sortant avec Bourguiba qui voulait faire les cent pas, j'entendis
Saïda Sassi lui susurrer à plus d'une reprise : « Tu n 'es plus chef de l'État,
mon oncle ! Non, tu ne l'es plus puisque ton Premier ministre Mzali refuse
de publier un décret signé par toi ».
Je rejoignis aussitôt mon bureau à Tunis et fis convoquer le conseiller
juridique du gouvernement pour étudier avec lui ce qu'il y avait lieu de
faire pour rendre ce texte acceptable et publiable. J'appris qu'il venait
d'être appelé au Palais de Skanès par l'entourage du Président. Chassécroisé qui éclaire d'un jour cru les méthodes des courtisans.
Le lendemain 8 juillet, j'étais limogé sans même être convoqué ou
informé. Le mercredi 9 au matin, je passai mes « pouvoirs », si on peut
dire, à mon successeur Rachid Sfar et je crus utile de lui signaler
l'existence de ce dossier « délicat ». Avec une indifférence totale, ou une
totale inconscience, il me répondit superbement : « Je compte faire publier
ce décret. Le Premier ministre n'a pas à s'occuper de ces... détails ».
C'est ainsi que l'on donna vie à ce mongolien juridique qui, avec
l'appoint d'une description apocalyptique de la situation économique faite
au Président en mon absence le mardi matin 8 juillet, permit aux
comploteurs de m'écarter
Bien sûr, je ne pouvais nier le revers que je venais de subir. Mais ma
conception de l'engagement politique m'avait amené à ne concevoir ni
amertume, ni esprit de vengeance.
Ma longue traversée des allées du pouvoir, côtoyant toutes sortes de
bassesses humaines, lâcheté, cynisme, hypocrisie, n'a jamais entamé mes
convictions de jeunesse. Pour moi, l'action politique n'avait de sens que
1. On m'a rapporté que Bourguiba m'a donné raison en mon absence sur mon refus de dévaluer,
car, aurait-t-il dit , ce sont les citoyens modestes qui en souffriront...

41

si elle reposait sur un esprit de dévouement. Il fallait servir et non se
servir.
Une parole de Farhat Hached, le grand leader syndicaliste, m'avait
marqué profondément, depuis que je l'avais lue en 6e année au Collège
Sadiki, dans le journal du Néo-Destour1 Al Horrya \« Jet 'aime, ô peuple ».
Je me sentais consubstantiellement relié à ce peuple dont j'étais issu et
je ne pouvais concevoir de plus haute ambition que de le servir, du mieux
que je pouvais.
L'expérience politique et ses servitudes n'ont jamais réussi à extraire
de mon cœur cet idéal kantien, ni l'enthousiasme que procure le devoir
accompli.
Je quittai mes responsabilités d'un cœur léger, en pensant aux multiples
activités, dans les domaines intellectuel et sportif, qui m'attendaient, ainsi
qu'au temps plus détendu que j'allais pouvoir consacrer à ma famille, à
mes amis, les vrais, ceux qui entrent, comme dirait Vauvenargues, quand
les autres sortent.
Les tragiques événements allaient biffer ce rêve et m'obliger, seize ans
durant, à engager un combat pour récupérer mon honneur et la quiétude
des miens 2.

1. Le Néo-Destour a été fondé par Habib Bourguiba le 2 mars 1934 lors du Congrès de Ksar Hellal.
Ainsi appelé par opposition au Destour, fondé en 1920 par Abdelaziz Taalbi et jugé « archéo » dans
sa plateforme politique et ses méthodes.
2. A propos de Mansour Skhiri j'affirme que je n'y suis pour rien dans sa nomination. Au contraire,
j'ai résisté autant que j'ai pu à l'application des décisions présidentielles le concernant. Certains,
croient aujourd'hui encore que j'avais pensé renforcer ma position au gouvernement grâce à lui.
B.C.Essebsi l'affirme dans ses mémoires (Le Bon Grain et l'Ivraie). La réalité est toute autre !...

CHAPITRE III

Le tranchant de l'exil
Tu as vécu sans rencontrer l'adversité ? Personne ne saura ce dont tu étais
capable. Toi-même, tu n 'en sauras rien. L'épreuve est nécessaire à la
connaissance de soi. C'est l'expérience qui nous fait prendre la mesure
de nos propres forces... L'homme de bien ne doit craindre ni la
souffrance, ni la peine. Il ne doit pas se plaindre de la destinée,
et quoiqu 'il advienne, il en prendra son parti et tournera toute
aventure à son avantage. Ce qui compte, ce n 'est pas ce
que l'on endure, c 'est la manière de l'endurer.
Sénèque, Lettres à Lucilius

L'ambiance autour de moi était devenue irrespirable. Ma belle-fille
avec son bébé dans les bras, rendait visite tous les jours à son mari
emprisonné, d'abord au centre pénitentiaire de Gammarth, ensuite à la
caserne de Bouchoucha. Un jour, elle me dit .' « Le commissaire qui
interroge Mokhtar m'a déclaré : "Il n'y a absolument rien contre votre
mari. Le dossier est vide. Il faut que votre beau-père aille à Monastir et
voie Bourguiba pour lui dire que son fils n 'a rien à se reprocher " ».
Je lui répondis : « Je n 'irai voir personne, je ne frapperai à la porte de
personne. Durant toute ma vie, je n 'ai rien sollicité de personne. Arrive
ce qui doit arriver ! ».
D'un autre côté, ma fille était sans nouvelle de son mari, médecin comme
elle, et qui avait été arrêté sous la fallacieuse accusation du « complot
médical ». Elle ne savait même pas où il se trouvait et était éconduite
chaque fois qu'elle demandait à le rencontrer.
Courant août, elle m'informa : « Aujourd'hui, un policier m'a dit : Ne vous
en faîtes pas madame, nous ne sommes pas au Liban, votre mari est vivant ».
C'était une ambiance terrible, oppressante... Parallèlement, la presse
s'était mise à tirer sur moi à boulets rouges. On avait soufflé à certains
journaux du Moyen-Orient des « indiscrétions » calculées, comme quoi
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ma maison était un palais, et autres balivernes... Les accusations portaient
aussi sur ma « mauvaise gestion », etc.
Evidemment, je ne recevais personne, c'est-à-dire que personne ou
presque ne venait me voir. De temps en temps, des gens me disaient :
<r Attention, M. Mzali, on compte vous condamner à mort, on veut votre
fin. Il faut trouver une solution ».
Et moi, je répondais : « Non, non, j'ai confiance en mon pays. Je ne
partirai pas ».
Des messages de sympathie me parvenaient surtout de l'étranger.
L'ambassadeur de Suisse a eu l'élégance de venir lui-même chez moi me
remettre un message personnel de Pascal Delamuraz, Conseiller fédéral :
« Cher Ami,
«Au-delà des chancelleries, du protocole, de l'officialité diplomatique,
l'homme profond... Cet homme profond, en moi, est atteint par le sort
injuste qui vous frappe. Il est atteint parce qu 'il sait vos qualités d'esprit
et de cœur et parce qu 'il aime la Tunisie. Un grand serviteur de ce pays
est blessé. Le pays tout entier l'est aussi.
« Votre force propre, votre conviction, votre vigueur vous aideront à
franchir le cap. Puisse ce message d'estime et d'amitié y contribuer
encore.
« Je me réjouis de vous revoir, cher ami, et de vous redire mon
attachement ».
L'ambassadeur d'Italie, Gianfranco Farinelli, m'a transmis le 11 juillet
1986 deux messages. Le premier émanait de mon ami Giulio Andreotti,
plusieurs fois président du Conseil ou ministre des Affaires étrangères,
président du Comité d'organisation des Jeux Olympiques de Rome en
1960, dans lequel il est dit : « Au moment où vous quittez vos hautes
fonctions et dans le souvenir de nos rencontres, je désire vous faire
parvenir mes meilleurs vœux, même d'un point de vue sportif... ». Dans le
second, mon ami et collègue Bettino Craxi, alors président du Conseil des
ministres d'Italie, me disait : « Au moment où vous quittez la direction du
gouvernement tunisien, je désire vous faire parvenir mon souvenir et ma
plus cordiale pensée. Durant ces années nous avons travaillé ensemble
pour donner une nouvelle impulsion aux rapports de coopération entre
nos deux pays et pour faire accomplir ce saut de qualité exigé par la
complémentarité des économies, la proximité géographique, l'intensité
des liens entre nos deux peuples et l'affinité culturelle.
« Les fruits de notre travail n 'ont pas tardé à mûrir : aujourd'hui nous
pouvons regarder le travail accompli avec une satisfaction légitime et
avec orgueil.
« En vous exprimant mes meilleurs vœux pour vos futures activités et
en espérant vous revoir bientôt, recevez mes meilleures salutations ».
Le 10 juillet, Michel Jobert, ancien ministre français des Affaires
étrangères, devait m'écrire : « Cher Monsieur le Premier ministre, à
l'heure où vous méditez probablement, avec sérénité ou chagrin, sur les
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ingratitudes de la vie politique, je tiens à vous dire, par ce mot, toute ma
sympathie personnelle et la considération que je porte à l'œuvre que vous
avez poursuivie pendant tant d'années, pour le bien de votre pays.
« Je vous prie d'exprimer mon respectueux souvenir à Madame Mzali
et de croire à tous mes sentiments amicaux ».
De son côté, Jean Daniel, directeur du Nouvel Observateur m'écrivait
le 5 août 1986, la lettre suivante :
« Monsieur le Premier ministre,
« J'ai appris pendant mes vacances la mesure qui vous a éloigné de vos
fonctions et j'en ai été attristé.
« Je ne prétends nullement critiquer la conception que le Combattant
suprême se fait des intérêts supérieurs de votre pays et je n 'ai aucune
raison de douter des qualités de votre successeur. Mais les occasions que
vous m'avez données de vous connaître m'ont permis de découvrir un
homme d'État de grande culture et de nobles scrupules.
« Je voulais vous dire combien je me félicitais de vous avoir connu et
ma certitude que votre pays aura à nouveau recours à vos compétences et
à votre sens de l'État... ».
De sa nouvelle ambassade au Japon, Gilbert Pérol, ambassadeur de
France qui a représenté son pays à Tunis pendant que j'étais Premier
ministre, m'adressa en date du 10 juillet 1986 la lettre suivante : « De mon
Tokyo lointain, j'apprends votre départ. Je voulais seulement vous dire
que j'ai une pensée pour vous et pour la Tunisie, et vous assure de
l'estime et de la considération que j'ai pour vous. Ma femme se joint à moi
pour vous adresser, à Madame Mzali et à vous-même, mes sentiments de
fidèle amitié ».
Maurice Herzog, le vainqueur de l'Annapurna, le premier 8000,
ministre du général De Gaulle et membre du CIO, m'adressa la lettre
suivante :
« Cher Mohamed,
« Je suis ton ami. Fidèlement je le reste. Ces instants sont douloureux.
Dans les mêmes conditions, j'ai assisté Debré, Pompidou, Mauroy... Tu
le vois, je suis œcuménique dans mes rapports humains qui ont pour moi
toujours le pas sur les considérations ou hiérarchies officielles, fussentelles politiques.
« Si seul que tu te sentes, sache que tes amis de toujours sont là,
présents, qui souhaitent être proches de toi en ce moment. Ton héritage
est tellement positif que toute tentative pour en contester la valeur ne fera
qu 'accroître ta notoriété nationale et l'immense respect dont tu jouis sur
le plan international.
« Il me serait agréable, tu le sais déjà, de te revoir tranquillement un
jour et te dire ce que je pense de ces événements qui doivent te marquer
profondément. Je t'embrasse ».
Un jeune universitaire tunisien, Mezri Haddad, encore étudiant à la
Sorbonne, que je n'avais jamais vu ni connu auparavant, n'a pas hésité à
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publier dans Arables 1 un article qui m'a mis du baume au cœur, dans mon
exil forcé. Parce que son auteur a fait preuve d'un grand courage, je
voudrais le reproduire pour l'histoire :
« En 1980, à la chute du puissant Hédi Nouira, personne n 'auraitparié
un seul millime sur ce gentil ministre de l'Education nationale que le
président Bourguiba appelait à former un gouvernement. Au mois d'avril de
la même année; Monsieur Mzali est nommé Premier ministre. H doit faire
face à une situation très difficile. Les plaies causées aussi bien par l'aventure
collectiviste que par l'échec du libéralisme sauvage m sont pas encore
refermées. Le souvenir de janvier 19782 et les événements de Gafsa3 étaient
encore présents à l'esprit des Tunisiens.
« Aux yeux de l'opinion tunisienne, Mzali n 'était qu 'un « écrivain »,
un « penseur » fortement imprégné de philosophie. Il n'a pas les
compétences requises pour assumer une telle responsabilité, disaient les
mauvaises langues. Pour le personnel politique tunisois, cet homme
intérimaire qui pendant quarante ans est au service du Bourguibisme,
accepte les missions les plus désagréables et les avanies les plus amères,
ne tiendrait pas plus de quelques semaines.
« Celui qu'on appelait le successeur de Bourguiba comme pour bien
montrer qu 'il n 'était rien d'autre que le dépositaire d'un héritage, changeait
en une année tout ce qui avait fini par constituer le "Bourguibisme". Le
paysage politique considéré jusqu'alors comme immuable, subissait une
métamorphose. Mzali ouvrait les prisons (entre 1980 et 1981, il a soumis
1 200 décrets d'amnistie au Combattant suprême), supprimait les écoutes
téléphoniques et les Polices de la Pensée. Il prônait le pluripartisme
politique, le libéralisme économique tempéré, l'ouverture diplomatique,
l'arabisation raisonnable de l'enseignement.
« Cet homme qu 'on présentait à tort comme un admirateur de Machiavel,
cet homme dont la seule arme était d'avoir été désigné par Bourguiba pour
assurer la continuité, apparaissait en quelques semaines comme un
démocrate, un amoureux du peuple, un ami de l'Occident et un frère de
l'Orient arabe.
« Qu 'on le veuille ou non, la Tunisie a été entre 1981 et 1986 le seul pays
arabe et l'un des très rares pays du tiers-monde à connaître une relative
démocratie. Les élections de 1981 ont été libres et les opposants qu'ils
s'appellent Mohamed Harmel ou Ahmed Mestiri pouvaient s'exprimer
librement sur les ondes de la radio et de la télévision tunisienne ; ce qui n 'a
pas été le cas pour les élections du 2 novembre 1986.
1. Novembre 1987.
2. Grève générale de l'UGTT qui fut suivie d'une rude répression.
3. En janvier 1980, un commando téléguidé par Tripoli avait tenté, par les armes, de créer des
troubles dans le pays.

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« Qu 'on le veuille ou non, après une longue absence, la Tunisie entre
1981 et 1986 a retrouvé son identité et sa dynamique au sein du monde
arabo-musulman.
« Qu'on le reconnaisse ou pas, cet homme, dans tout ce qu'il a
entrepris pour la Tunisie, n 'avait derrière lui ni une oligarchie puissante,
ni une armée sans scrupules, ni une police sanguinaire, ni des conseillers
américains. C 'était un homme seul n 'ayant en tête qu 'un programme
humain rationnel et réaliste : réduire le chômage, réduire les inégalités
sociales, libérer le pays des hégémonies étrangères et construire une
économie saine. Son message appelait à une répartition égale des charges
de la citoyenneté, à l'égalité en droit des citoyens, avec la condition que
les lois ne favorisent ni ne défavorisent aucun individu, groupe ou classe,
à l'impartialité des tribunaux, à une répartition équitable des avantages
que l'appartenance à un État peut procurer aux citoyens, à une libre
circulation des idées... En somme il voulait d'une égalité sans
égalitarisme et d'une liberté sans laxisme.
« Le peuple tunisien a-t-il compris ce message ?
« Ce peuple est particulièrement respectueux de son idole Bourguiba, il
est comme tout autre peuple du tiers-monde exposé à toutes les
manipulations si bien que les exigences de ce message n 'étaient retenues
qu 'à mauvais escient par des professionnels du complot qui se virent bientôt
menacés dans leurs ambitions déloyales. Il est bien connu que les ennemis
de la liberté accusent toujours ses défenseurs de subversion et qu 'un grand
nombre de personnes sincères et bien intentionnées ont la candeur de les
croire. La masse n 'a pas compris le message secret de Mzali mais elle est
tombée dans le piège des arrivistes irresponsables qui ont confisqué le
pouvoir. Il est bien connu aussi que les arrivistes sautent sur une position
pour la conquérir ou pour la détruire. Les arrivistes qui gravitent
actuellement autour de Bourguiba, sont résolus à conquérir la Tunisie ou à
la détruire ; pour eux, l'État n 'est qu 'une machine destinée à protéger le
sommeil des riches de l'insomnie des pauvres...
« Qu 'il soit limogé, discrédité, assassiné, qu 'il trahisse lui-même son
image, on sait désormais qu 'il restera à jamais pour les hommes de bonne
volonté l'homme intègre, le patriote incontestable et le philosophe
réformateur.
« Même si le tribunal de l'histoire ne peut ouvrir séance que longtemps
après la participation des hommes qui en ont infléchi le cours, il n 'est pas
cependant trop tôt aujourd'hui pour saluer en Mzali l'heureuse
concordance d'une philosophie et d'une politique lucides. Car si les
conséquences d'une politique ne peuvent s'apprécier qu'à long terme,
nous pouvons déjà prendre acte de la fécondité des orientations et des
méthodes politiques mises en œuvre par le Premier ministre.
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"Au tribunal de l'histoire, nous disait-il, je ne serai plus là pour
connaître la sentence. Néanmoins, n'est-ce pas un vrai bonheur, un
profond bonheur pour moi, aujourd'hui, et tant que Dieu me prêtera vie,
de savoir que mes enfants n'ont pas à rougir de leur père ? Jamais rien de
ce que j'ai entrepris n'a été fait pour nuire à autrui ou par mépris des
hommes" (Mohamed Mzali, La parole de l'action, Publisud, 1984).
« Loin d'être une démagogie de plus, les œuvres de Monsieur Mzali
sont là pour nous prouver qu'en politique comme dans tous les autres
domaines, il n'y a pas un acte vrai et juste qui ne se soutienne d'une
pensée authentique. Fil d'Ariane de sa pratique politique, la philosophie
de Mzali guide son engagement dans l'histoire, lequel a justement pour
dessein de mettre à l'épreuve et d'illustrer le parti pris de la sagesse.
"Je voudrais tant que la jeunesse se débarrasse de sa grisaille et qu'elle
redevienne la jeunesse du monde et notre horizon souriant. Il est bien
temps, en effet, qu'elle mette fin à l'humiliante illusion du bien-être
matériel et qu'elle apprenne les vertus de la satisfaction d'âme et du cœur
en joie". (Mohamed Mzali, La parole de l 'action)
« Hélas ! La jeunesse est-elle prête à écouter et à recevoir vraiment
cette sagesse ? Ne sombre-t-elle pas plutôt dans le pire des conformismes
en prenant pour argent comptant tous les ragots invraisemblables de la
presse tunisienne et de certains médias réactionnaires.
« Pourtant la tâche lui incombe de ne pas priver la Tunisie des fruits
d'une politique positive injustement interrompue. Le Devoir appelle les
Tunisiens à une prise de conscience collective mont qu 'il ne soit trop
tard. Il est temps que la jeunesse se réveille de sa léthargie pour qu 'elle
libère son Président « kidnappé » par la Trinité satanique (Mansour
Skhiri, Saïda Sassi, Hédi Mabrouk). Le Devoir nous exhorte tous à
soutenir l'homme qui, comme nous, aime la Démocratie ; comme nous il
est nationaliste mais sans xénophobie ; comme nous il est musulman mais
sans fanatisme. C'est à la jeunesse qu'il revient de mettre un terme à
l'arrivisme des médiocres, à elle qu'il appartient de choisir entre la
dictature de courtisans analphabètes et immoraux et le gouvernement
d'un homme qui, sans jamais prétendre à l'héroïsme, eut comme seule
"incompétence " de ne pas avoir voulu hurler avec les loups.
« Paris, le 10 décembre 1986 »

Mezri Haddad a été l'un des rares intellectuels tunisiens à prendre sa
plume pour me défendre publiquement alors qu'il ne me connaissait pas
personnellement. Mieux, il avait quitté la Tunisie en janvier 1984 après
avoir démissionné de la revue de la RTT (Radiotélévision tunisienne) où
il avait fait ses premiers pas de journaliste. Il n'était donc ni destourien, ni
un petit apparatchik qui venait de perdre ses privilèges, ni un ambitieux
calculateur.
Cri de colère et de douleur, son article recelait un sens aigu du
patriotisme et une grande lucidité dans le décryptage des vrais dangers qui
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menaçaient le pays. Je me souviens encore de ma première rencontre avec
ce jeune barbu aux lunettes rondes, venu me soutenir moralement et me
tenir des propos d'une grande clairvoyance : « Vous avez été victime d'une
conspiration machiavélique et votre limogeage annonce inexorablement
la chute de Bourguiba. Le destin de la Tunisie se joue désormais entre deux
forces aussi malfaisantes l'une que l'autre : les intégristes et les arrivistes
(Mansour Skhiri, Saïda Sassi). Un seul homme peut encore redresser la
situation. Cet homme, vous l'avez connu et vous avez appécié ses
compétences ; vous l'avez aidé : c'est Ben Ali Nous devons l'aider... ».
C'était en décembre 1986.
Le 17 juillet 1986, Camille Bégué, universitaire français qui avait
longtemps enseigné au lycée Carnot de Tunis, ami de Bourguiba et de la
Tunisie m'a adressé une longue lettre d'où j'extrais les passages suivants :
« Monsieur le Premier ministre,
« Jamais titre ne fut plus honorablement porté. Vous le conservez à
mes yeux. L'histoire le consacrera.
« Vous n'êtes pas un homme d'État. Vous êtes l'homme d'État, celui
qui saisit les problèmes immédiats en leurs contradictions, qui les
ordonne malgré leur complexité, qui les situe dans leur perspective
spatiale et dans leur prospective temporelle. Votre action, vos discours,
votre remarquable ouvrage, allient harmonieusement l'immanent et le
transcendant. Je vous ai suivi depuis 1980 avec une admiration
croissante. Vous représentiez à la fois l'identité, l'ouverture évolutive
indispensable dans l'authenticité des valeurs pérennes. Vous présent,
quels que fussent les tourmentes et leurs ressacs, l'avenir de la Tunisie me
paraissait assuré. Je sens, je sais, que vous auriez gouverné selon les
impératifs du bien commun permanent, le jour où les circonstances vous
auraient laissé les coudées franches.
« Votre départ tinte à mes oreilles comme un glas. Maintenant, j'ai
peur pour la Tunisie. Je crains pour sa survie. Je souhaite, sans trop y
croire, que les événements me démentent.
« Peut-être étiez-vous affligé d'un défaut mortel : vous n'étiez pas un
véritable politicien. Trop droit pour déjouer les intrigues ; trop humain
pour être impitoyable à l'occasion. Vous avez gagné beaucoup de
batailles. Vous avez perdu la guerre de Cour, parce que si vous étiez
disciple, vous n 'étiez pas courtisan. Vous exaspériez vos concurrents en
vous situant au-dessus d'eux. Vous étiez trop sincère pour lutter à armes
égales contre leur hypocrisie ; trop désintéressé pour évaluer le danger
de leurs sordides ambitions. Ils ne s'acharnaient que davantage à vous
écarter de leur soleil et n 'en étaient que plus fatigués de vous entendre
appeler le Juste...
«[...] Les félicitations que reçoit M. Rachid Sfar, et qui, d'où qu'elles
viennent, sont indélicates et me font mal, me semblent éphémères et fort
1. Cet officier, directeur de la Sûreté, est le futur président de la République (NDE).

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prématurées. S'il est honnête, comme on le claironne pour les besoins de
la cause, il sert en ce moment d'alibi et de caution à de tortueuses
manœuvres qui l'engloutiront plus vite qu 'elles ne vous ont dévoré.
« Pour vous, y avoir succombé vous grandit encore, s'il est possible ».
Le 17 octobre 1986, je reçus cette lettre de Jean-Marie Vodoz,
président de « l'Union internationale des journalistes et de la Presse de
langue française - section Suisse » :
« Monsieur le Premier ministre,
« Lorsque l'Union internationale des journalistes de langue française
a tenu son congrès dans votre pays, vous lui avez réservé un accueil dont
aucun d'entre nous n 'a oublié la chaleur ; et nous nous souvenons aussi
des propos que vous nous aviez tenus : leur éloquence n'excluait ni
l'humour, ni une certaine franchise que vos auditeurs avaient appréciés.
« Quelques temps plus tard, siégeant au CIO, vous avez bien voulu, sur
ma demande, vous prêter à une conférence de presse à l'intention des
journalistes romands ; et mes confrères à leur tour avaient été frappés du
rayonnement de votre personnalité !
« Aujourd'hui, votre destin vous conduit à vous réfugier en Suisse. Il
ne m'appartient pas de juger la situation intérieure de la Tunisie. Mais je
tiens à vous témoigner, par ce mot, ma déférente estime ; à former des
vœux pour votre avenir et celui de vos proches ; à vous dire enfin que si
quelque occasion m'était donnée de vous rendre un modeste service, j'en
serais infiniment honoré [...] Veuillez [...]».
Aucun, ou presque, de mes amis du Parti n'est venu me voir pour me
réconforter. L'une des rares personnes qui a osé me rendre visite fut
maître Nejib Chabbi, accompagné de Madame Sihem Ben Sedrine et de
Rachid Khachana, tous opposants ! Ils m'avaient exprimé leur solidarité ;
et Chabbi m'a dit que, d'après ses informations, on voulait me faire
beaucoup de mal, il a ajouté : « Nous allons vous défendre. Comptez sur
nous ».
Je n'ai pas oublié leur noble attitude.
J'ai Changé d ' a v i s et décidai de partir, parce que je me suis senti
menacé, non pas de prison, mais de mort comme je l'ai déjà mentionné !
On avait convaincu le Président que j'avais préparé un complot avec mon
gendre, le Dr Refaat Dali et quatre médecins. J'ai préféré la vie à la mort
pour pouvoir défendre mon honneur et ma famille. Je crois que ma
décision de fuir a étonné ceux qui n'avaient pas toutes les informations sur
le sort qui m'était réservé avant même tout jugement. J'ai préparé, sans le
dire à personne, mon évasion. Je me suis dit qu'il ne fallait pas mettre dans
le secret ma famille, y compris ma femme. Je pensais ainsi les protéger.
La suite allait, hélas, me démontrer que mes précautions n'auraient servi
à rien.
J'ai reçu aussi la visite d'un opposant, d'un militant et d'un couple
d'amis. Chacun d'entre eux m'avait proposé un plan d'évasion. Chaque
50

fois, j'ai dit non. Je ne voulais parler à personne. On m'avait soumis un
plan de fuite par la mer et l'Italie, un plan par Gafsa et un autre par
Kasserine, etc. Finalement j'ai parié sur le sens de l'honneur et de
l'hospitalité des frères algériens et j'ai choisi un itinéraire que je
connaissais jusqu'à un certain point. J'ai décidé de partir le 3 septembre,
parce qu'à cette date on commémorait l'anniversaire de la première
arrestation de Bourguiba le 3 septembre 1934 à Monastir ; un grand
meeting était prévu. Les responsables, y compris le ministre de l'Intérieur,
seraient requis d'y participer et de s'éloigner de Tunis. De plus, le 3
septembre était un jour férié. Je me suis dit que c'était le meilleur moment
pour mettre à exécution mon projet.
La veille, j'étais allé, comme d'habitude, à sept heures du matin faire
du sport à la caserne du Bardo, située à côté du Musée, comme je le faisais
depuis presque vingt ans. J'y ai rencontré un ancien commandant,
ingénieur aviateur, que j'ai connu lorsque j'étais ministre de la Défense,
Rachid Azzouz qui, entre-temps, avait quitté l'armée et avait ouvert un
bureau d'études - il était président de l'Organisation internationale de
l'énergie solaire - et venait faire du sport avec nous. À la fin de
l'entraînement, je lui dis : « J'ai besoin de vous, ne partez pas ».
Mes amis étaient là. On s'était livré à nos habituels exercices
physiques. On a pris la douche et le café, mes amis m'attendaient. Je leur
ai dit : « Ne m'attendez pas, je transpire encore. Partez sans moi ».
Tout le monde est parti sauf Azzouz. Je lui ai dit : <r Cet après-midi,
vers cinq heures, venez chez moi avec votre voiture. Vous ferez semblant
d'inspecter en ma compagnie la maison pour laisser croire que j'envisage
d'y faire des réparations ».
Un maximum de précautions était de mise, d'autant plus que je sentais
que j'étais étroitement surveillé par des agents, comme le gardien de ma
maison, que je payais pourtant ! En fait, j'étais en résidence surveillée,
sans que cela me fût expressément signifié.
Je dois ajouter qu'en août, le président Samaranch, président du CIO,
m'avait invité à aller à Lausanne pour passer quelques jours de congé. Il
m'a réitéré son invitation par télex pour l'accompagner à Athènes afin
d'assister aux funérailles de Nissiotis, président de l'Académie olympique
de Grèce, dont la mort tragique dans un accident de voiture m'avait peiné.
Le mardi 19 août 1986, j'ai retenu une place sur le vol Tunis-Genève
qui devait partir vers 14 heures. J'accomplis les formalités de police, de
douane. Tout le monde m'a salué, comme d'habitude et j'étais en train de
me diriger vers l'autobus pour m'embarquer dans l'avion de la Swissair,
lorsque le commissaire de l'aéroport, M. Boussetta, m'interpella : « Monsieur
le Premier ministre, je m'excuse, mais j'ai ordre de vous empêcher de partir.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas, je ne fais qu 'appliquer des instructions. »
Puis, voyant que je posais encore des questions, il m'a dit : ce Écoutez,
on va dans le salon d'honneur pour continuer la conversation ».
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Mon épouse et mon fils Rafik m'accompagnaient. Au salon d'honneur,
je lui ai dit : « Passez-moi le ministre de l'Intérieur ».
Il s'en alla dans le bureau d'à côté et deux minutes après il revint et dit :
« Il n 'est pas dans son bureau.
- Demandez-moi le directeur de cabinet du président de la République,
à Monastir. »
Dix minutes après il revient : « On ne l'a pas trouvé ».
Alors j'ai compris de quoi il retournait. Je lui ai demandé de me rendre
mon passeport. Il me répondit : « Demain.
- Non, c 'est un passeport ordinaire et je le veux maintenant. »
Comment j'ai obtenu ce passeport ordinaire ? En 1985, le secrétaire
d'État à l'Intérieur a dit à Bourguiba : « Vu qu'il y a beaucoup de
contrefaçon, de passeports falsifiés, nous avons confectionné un
passeport vraiment sûr, infalsifiable, inimitable. Si on enlève une page,
toutes les pages se détachent ».
Et il ajouta : « Voilà, Monsieur le Président, je vous livre le passeport
numéro 1 pour vous, et le numéro 2 pour votre épouse ».
Et se tournant vers moi, il dit : « Monsieur le Premier ministre, voici
votre passeport, le numéro 3 ». Je disposais donc de ce passeport
ordinaire.
J'ai insisté, il me l'a remis. Je suis parti. J'avais compris que j'étais
interdit de sortie du territoire national.
Les rondes policières autour de la maison, le refoulement de l'aéroport,
la campagne de presse, les enfants persécutés, c'était vraiment éprouvant.
De plus, je pensais que si je me laissais faire, c'est à ma vie que l'on
attenterait et que, surtout, ma famille ne pourrait compter sur personne
pour la défendre. Car, pour la première fois, le pouvoir s'attaquait aux
membres innocents de la famille de celui qu'on souhaitait abattre.
Donc il fallait partir. J'ai dit à Azzouz, après avoir déposé ma valise
dans le coffre de sa voiture : « Venez demain entre midi et demi et une
heure ».
Il m'a répondu : « Il vaudrait peut-être mieux que je vienne le soir.
-Non, lui dis-je, le soir, la garde nationale est plus vigilante. »
Le 3 septembre, mon fils Rafik est venu avec sa femme et son bébé. Je
les ai encouragés à aller avec mon épouse se baigner à Ras Jebel, mais
mon fils, légèrement enrhumé, préféra rester avec moi. Je ne voulais pas
les voir accusés de complicité. Finalement, j'ai résolu de le prévenir. On
ne sait jamais...
Lorsque j'ai envisagé de partir en Suisse, à l'invitation de Juan Antonio
Samaranch, j'ai changé à la Banque centrale l'équivalent de 200 dinars
(soit environ 200 francs français), c'était la règle pour tout le monde.
J'avais donc, en francs suisses, l'équivalent de 200 dinars avec le triple
imprimé de la Banque centrale, vert, rouge et blanc. Je n'ai pas voulu
prendre cet argent-là, je l'ai laissé. Je n'ai rien pris avec moi, aucun
centime. Était-ce de l'inconscience ? J'avais un petit sac de sport avec un
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nécessaire de toilette et un petit poste de radio. Je n'avais même pas une
chemise de rechange. Les spécialistes de l'intoxication ont, plus tard,
inventé des valises pleines d'argent du Trésor public que j'aurais
emportées dans ma fuite semée d'embûches.
Vers midi et demi, j'ai pris mon sac. Je n'ai pas emprunté la sortie
principale, me faufilant derrière les orangers, je suis sorti de l'autre côté
où Azzouz m'attendait. Mais au moment de sortir, ma fille arrive : « Où
vas-tu papa ?
— Je m'en vais, je quitte ce pays ! »
Elle a compris et m'a dit :
«Attends, attends, moi j'ai fait un peu de théâtre, je vais t'apporter des
moustaches ». Elle revint et me colla des postiches.
Je sortis avec une serviette sur la tête pour éviter que le gardien ne
puisse me reconnaître. Azzouz me prit dans une voiture brinquebalante
pour éviter les regards indiscrets. On alla chez lui à la Soukra. Je me mis
une chéchia sur la tête et enfilai une blouse. Vers une heure de l'aprèsmidi, nous sortîmes et prîmes des chemins secondaires. Azzouz conduisait
une Ford Escort qui appartenait à son neveu Nabil. Il avait invité un
chauffeur de taxi, Hadhefi, un homme pieux, à nous accompagner pour le
cas, me dit-il, où il y aurait une panne. Azzouz se mit au volant et je
m'installai à côté de lui. Il avait apporté des casse-croûtes tunisiens, avec
du thon, de la harissa, etc. Jusqu'à la ville de Béja, nous ne rencontrâmes
personne. Par ce temps de grande chaleur, les gens étaient assoupis. Mon
plan fonctionnait.
Lorsque nous arrivâmes à Ain Draham, vers trois heures de l'aprèsmidi, nous trouvâmes devant nous, un « panier à salade » que nous dûmes
suivre à son rythme jusqu'à ce qu'il tournât à gauche pour rejoindre le
poste de police de la localité. Nous continuâmes sur la route de droite,
évitâmes le sentier qui menait à Babouch où se trouvait le poste de police,
pour emprunter celui conduisant à Hammam Bourguiba. Hadhefi m'a dit
alors : « M. Mzali, vous avez de la chance. D'habitude il y a toujours des
policiers sur la route de Babouch, parce que c'est la frontière. C'est là
que se trouve le poste de contrôle ».
Un kilomètre avant Hammam Bourguiba, nous vîmes un Garde
national. J'ai gardé mon sang froid. Nous avons ralenti. Le Garde parlait
avec un civil, il nous a fait le geste « passez ». Le chauffeur de taxi et
Azzouz m'ont dit : « Vous êtes béni par vos parents parce qu 'il est
extrêmement rare que l'on ne soit pas arrêté à ce point de contrôle ».
Nous avons laissé à notre gauche l'hôtel Hammam Bourguiba et nous
avons pris une piste. Je connaissais vaguement l'endroit. À un moment, la
voiture ne pouvait plus passer, nous l'avons donc laissée sur le bas-côté
et, à travers les chênes-lièges, nous sommes descendus vers un gourbi.
Azzouz m'a dit : « Le fils du propriétaire connaît une piste permettant de
traverser, sans encombre, la frontière ». Il s'appelait Abderrahmane
Ghouibi.
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La frontière, c'est une rivière. J'ai appris, plusieurs années plus tard,
par Ben Salah, qu'il avait lui aussi suivi îa même piste, qu'il avait traversé
la même rivière. Mais lui, il était attendu, tandis que moi, c'était
l'aventure, l'inconnu... Personne n'était au courant. Le jeune homme
n'était pas là. Il y avait sa petite sœur. Ghouibi lui dit : « Va chercher ton
frère à Hammam Bourguiba ».
Nous attendîmes quelque temps. Alors cet homme qui ne m'avait pas
reconnu, s'est mis à éplucher des pommes de terre pour faire des frites.
Nous les avons accompagnées d'un peu de pain et de quelques olives.
Ensuite il a fait du thé et, voulant m'assurer qu'il ne m'avait pas reconnu,
je lui demandai : « Comment se fait-il qu 'aucun ministre ne soit venu ici ? ».
Il m'a répondu : « Si, un seul : madame Mzali ».
Elle avait dû rendre visite à cette région dans le cadre du programme
de promotion de la femme rurale.
Je lui demandai s'il y a un endroit où je pourrais m'assoupir. Il
m'indiqua une natte à même le sol. Je m'étendis et fis une courte sieste.
Vers six heures, le jeune homme arriva. Azzouz lui dit : « Le monsieur
aimerait aller en Algérie, mais il n 'a pas ses papiers ».
Il lui a répondu : « Il n'y a pas de problème ».
Je suggérai de partir tout de suite. Ghouibi m'a demandé d'attendre le
coucher du soleil ; « sinon, dit-il, nous risquerions d'être vus ».
Il commençait à faire sombre quand nous avons repris la voiture et
nous avons dévalé la piste jusqu'à ce que nous fumes, de nouveau, obligés
de nous arrêter. À ce moment-là, j'ai commis une imprudence, j'ai enlevé
mes lunettes. Le jeune homme m'a reconnu dans le rétroviseur. Il dit : «
Vous êtes M. Mzali.
- Oui.
- Non, c 'est trop dangereux, je ne peux pas vous faire passer car je
risque la prison. »
À ce moment-là, monsieur Azzouz lui dit : « Écoutez, personne ne le
saura ».
Et il lui a donné tout ce que contenait son portefeuille c'est-à-dire 200
ou 300 dinars. En plus, Azzouz lui promit qu'il le prendrait le soir en
voiture et lui trouverait un travail à Tunis. Le jeune homme fit mine
d'accepter l'argent et la promesse. On abandonna la voiture. Il fallait
descendre une pente, traverser une rivière qui marquait la frontière entre
la Tunisie et l'Algérie, et ensuite grimper sur l'autre versant de la
montagne. A.u moment où nous avons entamé la descente, le jeune homme
m'a dit : « Écoutez M. Mzali, cachez-vous derrière cet arbre, un chêneliège, et vous M. Azzouz mettez-vous derrière cet arbre-là, moi je vais
inspecter les alentours pour voir s'il n'y a pas de gardes nationaux ».
J'ai compris qu'il allait nous trahir. J'ai dit à Azzouz : « Il faut le
retenir parce qu 'il va nous donner.
- Et vous ?
- Moi, je vais y aller tout seul.
54

I
— Mais vous ne connaissez pas l'endroit.
— Cela ne fait rien, je cours le risque. » J'étais persuadé que la vie était
devant moi et que si je faisais demi-tour, c'était la mort.
Alors Azzouz sauta sur le jeune homme et parvint à le maîtriser. Je
sentais derrière moi le bruit de leur lutte. À un moment, l'obscurité
augmenta. En levant la tête, je distinguais à l'horizon des lumières
blafardes, elles me servirent de boussole. J'avançais tout droit dans
l'obscurité, sans reconnaître une quelconque piste et sans autre repère que
ces lumières clignotantes que je ne voyais que lorsque je levais la tête.
J'ai fait une chute d'à peu près un mètre. Je me blessai au front et perdis
beaucoup de sang. Je conserve encore aujourd'hui le mouchoir qui me
permit d'étancher cet écoulement.
En effet, j'étais arrivé, sans rien distinguer, sur le bord de la rivière et
je continuais à avancer machinalement en me répétant les célèbres paroles
de Tarik Ibn Ziyad à ses soldats avant d'aborder les rives de l'Andalousie
et après avoir brûlé ses navires : « Derrière vous, il y a la mer et devant
vous l'ennemi ».
En me retournant, je voyais sur la partie tunisienne des lumières, des
voitures qui passaient. Je me disais qu'ils devaient être déjà au courant de
mon évasion et qu'ils me poursuivaient. Dans la rivière, il y avait environ
quarante centimètres d'eau. Je n'eus pas de peine à la traverser.
Ensuite, j'ai commencé à gravir la montagne. Cela a duré une heure,
«ne heure et demie ; heureusement que j'étais en bonne condition
physique malgré le stress. À un moment, je me suis retrouvé dans une
forêt : je ne voyais rien, je butais contre des troncs d'arbre, des branches,
j'étais égratigné. Mon pantalon s'est accroché à un tronc d'arbre et comme
j'avançais avec beaucoup de force, le tissu s'est déchiré sur 20
centimètres. Je continuais à monter, je transpirais énormément. Je portais
un petit sac de 50 centimètres - que j'ai conservé jusqu'à présent - il
n'était pas lourd !
Après avoir gravi la montagne pendant un temps qui me parut bien
long, je suis arrivé au village frontalier dont j'avais distingué les lumières
vacillantes qui m'avaient servi de phare. Je me suis dirigé vers une famille
assise devant sa maison. L'homme se leva, se dirigea vers moi et après
m'avoir bien dévisagé me dit, à ma stupéfaction : « Monsieur Mzali ?
— Comment ? Vous me reconnaissez ?
— Mais tout le monde ici vous connaît. »
C'était, bien sûr, grâce à la télévision que l'on captait facilement en
Algérie. Je m'étais débarrassé de la blouse dans la forêt parce qu'elle
gênait ma progression. J'ai décollé les moustaches. J'ai demandé :
« Pourriez-vous m'accompagner à un poste de police ?
— Mais il n'y a pas de poste de police. »
Je lui demandai à qui d'autre je pourrai me présenter.
« Il y a une caserne de gardes frontières, c 'est à cinq cents mètres
environ. »
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Il m'a accompagné à des baraquements entourés de barbelés. À
l'entrée, il y avait une jeune sentinelle en tenue bleu foncé, une
kalachnikov à la main. En me voyant, le jeune homme s'est mis au gardeà-vous, puis il a couru appeler un gradé qui, me reconnaissant, m'a
également salué.
Je fus accueilli dans la caserne. On m'installa dans une chambrée avec
des lits doubles. Je me suis étendu et j'ai commencé à récupérer. Un soldat
est venu avec du mercurochrome, il a commencé à me nettoyer le front,
les mains, les jambes qui étaient égratignés, blessés par des branches et
par les broussailles. Un autre soldat est venu avec un bol rempli de raisins
noirs. J'ai commencé à grignoter ces raisins parce que j'avais la gorge
sèche et cela a duré peut-être trois quarts d'heure. Je me trouvais dans un
drôle d'état, égratigné, dépenaillé.
Soudain, un homme trapu, dynamique, la quarantaine, vêtu d'une
saharienne couleur paille, est entré et m'a dit : « Bonjour, monsieur le
Premier ministre.
- Mais je ne suis plus Premier ministre.
- Pour moi, vous l'êtes et le demeurerez.
- Merci beaucoup
- Je vous prie de m'accompagner à la caserne de La Calle qui se
trouve à 4 kilomètres d'ici.
- Bien volontiers. »
Je me retrouvai dans un salon bien meublé avec du café, du thé, etc...
L'ambiance était chaleureuse. Alors mon « guide » m'a dit :
« Nous allons vous emmener à Constantine, nous passerons la nuit làbas etr demain vous irez à Alger.
- Écoutez Si Mohamed - Il s'appelait Si Mohamed, je n'ai pas oublié
son nom, il devait être de la sécurité militaire -, je vous demande deux
choses, si possible : premièrement, donnez-moi un jean ou un pantalon
d'occasion parce que vous voyez que mon pantalon est déchiré au niveau
des genoux. Deuxièmement, un billet d'avion pour n'importe quel
aéroport européen. Je passe la nuit sur un banc à l'aéroport d'Annaba et
je prends le premier vol du lendemain matin, comme cela je ne vous crée
aucune gêne. Ni vu, ni connu.
- Non. Vous êtes un frère, vous n 'êtes pas n 'importe qui. Les
responsables veulent vous voir et vous recevoir comme vous le méritez. »
Je n'insistai pas et me rendis à ses arguments. Nous partîmes donc pour
Constantine dans sa voiture. Nous y arrivâmes vers deux heures du matin.
Dans une caserne de la ville, je fus accueilli par une personne en tenue
civile qui me demanda si je me rappelais d'elle. Devant ma réaction
interrogative, il me dit : « Je vous ai rencontré à Tunis, il y a trois ans, au
cours d'une audience que vous aviez accordée à une délégation de préfets
algériens ».
On m'installa dans une petite chambre où j'ai pu faire un brin de
toilette et m'endormir d'un sommeil agité. À six heures du matin, mon
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hôte vint me voir et m'annoncer que sans plus tarder, nous partions pour
Alger. Je trouvai la force de hasarder une pointe d'humour : «Auparavant,
je tiens à vous assurer que je ne dédaignerais pas le plus modeste petit
déjeuner.
- Excusez-moi, on va au réfectoire.
- Je veux bien, mais regardez mes chaussures comme elles sont pleines
de boue...
- Pas de problème. »
On a nettoyé mes chaussures et nous sommes partis. Il n'y avait
personne. J'ai trouvé le café excellent.
« Pourquoi ne pas partir en avion ? hasardai-je.
- Non, pas en avion, tout le monde vous reconnaîtrait. Il vaut mieux
rester discret. »
Il a conduit, j'étais assis à côté de lui. Nous avons traversé la Kabylie.
J'admirai les beaux paysages et j'évoquai la conduite héroïque de l'ALN
pendant les huit années qu'a duré la lutte du vaillant peuple algérien pour
son indépendance. Je me souviens très bien de Tizi Ouzou et de la fierté
de sa population. Vers une heure et demie, je me suis retrouvé dans un
palais situé à une quinzaine de kilomètres d'Alger. J'y ai été reçu par le
général commandant de la sécurité militaire1. J'ai été installé dans une
suite où j'ai pu prendre une douche.
Sans tarder, le général m'a dit : « Voici le téléphone, rassurez madame
Mzali ».
Je compose le numéro, elle me répond :
« Où es-tu ?
- Je suis à Palerme.
- Quand rentres-tu ?
- Bientôt. »
J'avais oublié que notre consul n'était autre que Mohamed Hachem, un
très cher ami d'enfance et un camarade de collège. Il ignorait tout de ma
fugue. Malgré cela, il a été rappelé par les autorités tunisiennes et
interrogé. Je lui demande encore de m'excuser pour le dommage que je lui
ai porté involontairement.
Le lendemain, j'ai téléphoné à mon épouse qui me demanda, à nouveau :
« Où est-ce que tu es ?
- Je ne sais pas, je suis dans une ferme mais je ne situe pas où.
- Quand est-ce que tu reviens ?
- Dès que je pourrai. »
Je ne savais pas alors qu'il me faudrait 16 ans pour exaucer ce vœu.
M'adressant à mon nouvel hôte, je m'excusai de mettre les autorités
algériennes devant le fait accompli et je lui demandai si quelqu'un pouvait
1. Le général Lakhal Ayat ; aujourd'hui décédé.

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m'administrer une piqûre anti-tétanique. Ensuite, nous fîmes un excellent
déjeuner et le général me dit :
« Monsieur le Premier ministre, les problèmes que vous connaissez
dans votre pays, nous peinent mais n 'enlèvent rien au respect dont vous
bénéficiez ici, en Algérie, car nous sommes convaincus, et je suis
personnellement bien placé pour le savoir, de votre patriotisme et de votre
intégrité et nous apprécions grandement votre action en faveur de la
coopération entre nos deux pays ».
Je suis resté quatre jours dans ce palais à Alger. Le deuxième jour, j'ai
reçu au cours de la soirée pendant trois heures, Mohamed Chérif
Messadia, que Dieu l'ait en sa miséricorde, qui était le numéro un du FLN.
On a discuté de tout. C'était un homme très sérieux qui avait fait ses
études à la grande mosquée de la Zitouna et que j'avais souvent rencontré
en Tunisie. Il m'a rappelé qu'il avait milité dans les rangs du parti
destourien lorsqu'il était étudiant. Je l'avais reçu en 1984 à Tunis et d'un
ton mi-taquin mi-sérieux, il m'avait dit : « Mais M. Mzali, comme
Secrétaire général du Parti destourien, comment avez-vous pu légaliser
les autres partis ? Est-ce qu 'il y a un autre parti digne de ce nom, en
dehors du Destour, le parti de Bourguiba ? Moi, c'est mon parti, le
Des tour. Qu 'est-ce que c 'est que ce multipartisme ? Il ne peut pas y avoir
d'autres partis en dehors de celui de Bourguiba !
- Monsieur Messadia, il faut évoluer, c'est la loi de l'histoire, lui
avais-je alors répondu. Le parti unique se justifiait peut-être au début de
l'indépendance pour assurer l'efficacité nécessaire à la création d'un
État. À présent, il faut construire un État de droit où la garantie de la
diversité d'opinion et la nécessité du dialogue doivent être assurés... »
Je ne crois pas l'avoir convaincu, mais cela n'empêcha nullement la
fraternité, ni la solidarité.
Je me rappelle qu'il m'avait dit : « Si Mohamed, en traversant la
frontière à cet endroit-là, vous avez pris des risques énormes : le sol est
encore plein de mines posées du temps de la guerre d'Algérie, et il y a des
loups et des sangliers.
-Jen 'en étais pas conscient, répondis-je. Mais je recommencerais s'il
le fallait ! Et pour cause : les loups dont je craignais la sauvagerie
n 'étaient pas de l'espèce animale mais humaine. Ils n 'étaient pas devant
moi, mais derrière moi. Ils n 'étaient pas dans cette forêt algéro-tunisienne
mais au Palais de Carthage. »
Plus tard, en 1988, le multipartisme fit son apparition en Algérie et
connut un développement bien plus considérable qu'en Tunisie. Facétie
de l'histoire !
Deux jours plus tard, on m'apporta une valise contenant deux
costumes, deux paires de chaussures, six chemises.
Le quatrième jour, j'ai été reçu pendant une heure et demie par Chadli
Ben Jedid, président de la République, d'une manière très amicale. Au
cours de cet entretien, je lui ai parlé de mes problèmes. Il m'a exprimé, à
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plusieurs reprises, ses craintes quant au futur de la Tunisie en me disant
que l'avenir de la coopération tuniso-algérienne ne paraissait pas assuré
après mon limogeage inattendu. Ensuite il m'a pris par la main, on a
traversé un hall, des salons et on est entré dans le bureau de son directeur
de cabinet, le général L. B. : « Le frère Mohamed veut aller en Suisse,
faites le nécessaire. »
Il m'a donné l'accolade et m'a dit :
« S'il y a un problème, vous me téléphonez. Nous avons un
ambassadeur en Suisse. Il sera à votre disposition ». Un grand merci au
président Chadli pour son comportement fraternel à mon égard.
On m'a donné un billet de première classe sur Air Algérie pour Genève
et 40 000 anciens francs. Le lendemain matin 7 septembre, une voiture
m'a emmené au pied de la passerelle. J'ai rencontré dans l'avion quelques
hauts responsables algériens, Zohra Drif, grande figure de la résistance
algérienne, d'autres encore, qui étaient tous désolés de ce qui venait de
m'arriver et qui pensaient avec inquiétude au sort de mon épouse, qu'ils
connaissaient bien, et à celui de mes enfants.
A Genève, j'ai pris le train pour Lausanne et je me suis retrouvé avec
mes amis du Comité international olympique qui constituaient, pour moi,
une sorte de deuxième famille. C'est en arrivant à Lausanne que j'appris
que trois de mes enfants avaient rejoint leur frère Mokhtar ainsi que leur
beau-frère Refaat Dali en prison, que le fils, le neveu et le frère de Rachid
Azzouz, qui était avocat, étaient arrêtés, que ma fille Houda, ma femme et
mes petits-enfants étaient en résidence surveillée et qu'ils avaient des
difficultés même pour sortir et faire le marché. Les policiers étaient
derrière les portes, 24 heures sur 24.
Je passai par un moment d'angoisse auquel je mis rapidement fin en me
rappelant l'importance et l'urgence des défis que je devais relever :
défendre ma famille persécutée et sauver ma réputation de la boue dont on
s'ingéniait à la maculer. Pour éviter une dépression, me disais-je, il fallait
dormir normalement. Pour cela, il fallait une intense activité physique,
une fatigue psychiquement reposante en somme ! J'effectuais tous les
jours une dizaine de kilomètres de marche forcée... Je rentrais à l'hôtel en
nage et fourbu, mais j'avais mes 6 heures de sommeil minimum. On voit
que l'olympisme est une règle de vie !
Et puis je me rappelais cette phrase de Victor Hugo : « ceux qui vivent, ce
sont ceux qui luttent, car le plus lourd fardeau c'est d'exister pour vivre ».
J'ai séjourné pendant neuf mois à Lausanne. Pendant la plus longue
période de mon séjour, j'ai changé d'hôtel pour des raisons de sécurité, et
après un court séjour à Montreux, j'ai choisi un petit hôtel à Ouchy, où j'ai
résidé cinq mois environ : l'hôtel La Résidence, un modeste hôtel situé juste
au bord du lac, dirigé par une dame respectable et d'une grande gentillesse.
Elle était la seule à connaître ma véritable identité, car mon nom d'emprunt
était monsieur Lefort. J'avais choisi Lefort par opposition au faible, pour
me rappeler à moi-même que je devais être fort psychologiquement.
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Madame Schneider, la propriétaire de l'hôtel où je m'étais établi, savait
que l'on me recherchait. Mais elle s'ingénia à protéger mon anonymat. Je
lui adresse ici ainsi qu'à son époux un remerciement ému.
J'ai donné plusieurs interviews, à Yves Mourousi (TF1), sur France 2,
Jean-Pierre Elkabbach (Europe /), ainsi qu'à d'autres journalistes français
et à de nombreux journalistes arabes. En Tunisie, certains étaient furieux
parce qu'ils pensaient que j'allais craquer, que j'allais devenir une loque.
Or, non seulement je conservais mes facultés mentales et physiques, mais
j'attaquais, je répondais, je dénonçais les choses ignobles faites à ma
famille. Alors ils organisèrent des mascarades de procès à mon encontre
sur lesquels je reviendrai.
C'est grâce au CIO que j'ai pu survivre en Suisse. Celui-ci prenait en
charge mes frais de séjour et de subsistance.
Mais très vite, les autorités tunisiennes, par le biais de Slaheddine Baly,
ministre de la Défense, intronisé président du Comité olympique tunisien,
tentèrent de faire pression sur le président du CIO, Juan Antonio
Samaranch et lui demandèrent de procéder à mon remplacement au sein
du CIO par un autre membre tunisien.
Le président Samaranch tint bon et, dans le respect de la lettre et de
l'esprit de la Charte olympique, opposa une fin de non-recevoir à
l'avalanche de lettres et de télégrammes dont on l'abreuva pour tenter de
venir à bout de sa résistance.
D'autres pressions furent exercées sur le gouvernement suisse, par le
biais de l'ambassadeur de Tunisie de l'époque, Abdelmajid Chaker,
devenu littéralement enragé contre moi, après avoir vilement et
longuement fait mon siège au Premier ministère pour obtenir quelques
prébendes ou se positionner dans la course à la promotion
1. Dans le numéro du mercredi 1er octobre 1986 du quotidien suisse Le Matin, il n'hésita pas à
déclarer textuellement à Biaise Lempen : « Vous n 'avez pas voulu de Marcos [dictateur philippin],
de Baby Doc [successeur de son père, le tyran haïtien], du chah d'Iran, pourquoi protégez-vous
Mzali ? ». 11 ajouta : « La corruption est devenue en Tunisie une véritable gangrène. Elle s'est
développée à tous les niveaux... ». Ainsi parlait l'ambassadeur de mon pays ! Et Chaker termina
ainsi ses « révélations » en affirmant : « Si les Suisses accordent un crédit mixte de plusieurs
millions de francs à la Tunisie, ce n 'est pas pour que certains dirigeants les mettent dans leurs
poches ! ». Les dirigeants de mon pays auront certainement apprécié...
Un professeur de médecine lausannois, Jean-Marie Pidoux a été tellement choqué par les outrances
de Chaker qu'il publia, spontanément, une réponse, dans ce même journal, du 4 octobre 1986,
intitulée : « Haro sur M. Mzali ». « Monsieur le rédacteur en chef
« Les déclarations de l'ambassadeur de Tunisie à Berne me paraissent excessives, injustes et
injustifiées. Sans vouloir préjuger des décisions que les autorités politiques ou judiciaires
tunisiennes seraient amenées à prendre à l'endroit de M. Mzali, il est de notre devoir d'affirmer
qu 'il est surprenant de comparer M. Mzali à M. Marcos, à Baby Doc, au chah d'Iran. Le fait même
de faire cette association dénote d'un parti pris inacceptable. Que l'ambassadeur de Tunisie
veuille se dédouaner vis-à-vis des autorités, qu 'il veuille en rajouter et faire preuve de zèle pour
être en odeur de sainteté avec ceux qui gouvernent la Tunisie aujourd 'hui, cela à la rigueur est
compréhensible. Mais que l'ambassadeur de Tunisie s'acharne contre M. Mzali en ces termes,
c 'est encore une nouvelle illustration du parti pris des responsables tunisiens contre M. Mzali et
de leur volonté de l'abattre politiquement. Nous connaissons l'homme, le dirigeant sportif et le
responsable politique depuis au moins une quinzaine d'années et nous nous étonnons que M. Mzali
puisse faire l'objet d'insinuations concernant son intégrité et son honnêteté intellectuelle.

60

Je bénéficiais du secours de deux avocats, Rochaz, ancien bâtonnier et
François Carrard que le CIO avait engagés pour m'assister.
Nous nous sommes réunis chez le bâtonnier, en compagnie d'un ami
très cher, aujourd'hui hélas disparu, Pascal Delamuraz, ancien syndic
[maire] de Lausanne qui devait accéder à la fonction de chef de l'État
fédéral après avoir assumé de hautes charges politiques dans son pays.
Celui-ci me déclara : « Je ne comprends pas l'acharnement injustifié du
gouvernement tunisien. Je sais que vous êtes patriote et loyal vis-à-vis du
président Bourguiba. Ayant été ministre des Finances en Suisse, je suis
bien placé pour savoir que vous avez toujours été d'une intégrité parfaite.
Beaucoup d'autres ne peuvent pas en dire autant. Non vraiment, je ne
comprends pas cette malédiction qui semble vous poursuivre sans motif,
ni justification ». Ignorant les demandes officielles du gouvernement
tunisien, il m'invita au Palais fédéral de Berne, alors qu'il était Président
(suite)
« M. Mzali est ministre depuis trente ans et Premier ministre depuis six ans. Comment a-t-il pu
cacher son jeu et comment et par quel miracle le président Bourguiba et ceux qui l'entourent se
sont-ils aperçus, brusquement, que M. Mzali n'a pas été depuis trente ans l'homme qu'ils
pensaient être. Concernant l'honnêteté, les Tunisiens et les amis de M. Mzali en Europe savent
que c 'est lui qui s'est toujours attaché à lutter contre la corruption, et si les autorités tunisiennes
ont des preuves, je crois qu 'il faudrait qu 'elles en fassent état et que la justice dise son mot.
L'ambassadeur joue le rôle de procureur général, ce n 'est pas son rôle et cela n 'est pas de nature
à accorder à ses déclarations une quelconque crédibilité.
« S'agissant de la réaction des autorités de Tunis après les déclarations de M. Mzali à l'Agence
France-Presse, il faut compléter les déclarations de l'ambassadeur, qui raisonne par omission.
Aujourd 'hui, nous croyons savoir que trois des enfants de M. Mzali et son gendre sont en prison.
Le fils aîné auquel fait allusion l'ambassadeur de Tunisie a été maintenu en garde à vue pendant
six semaines. Nous savons qu 'en Tunisie il n'y a pas de loi qui limite les périodes de garde à vue,
mais tout de même, même les grands criminels, les conspirateurs contre le régime politique n 'ont
jamais été maintenus en garde à vue pendant six semaines. C 'est dire que la police économique
s'est évertuée, pendant six semaines, à trouver un chef d'inculpation et cela sans résultat. Ce que
l'ambassadeur oublie encore de dire, c 'est que deux autres fils, le Dr Rafik, qui est chirurgien à
l'hôpital Ch. Nicolle, et M. Hatem, vétérinaire, sont arrêtés et inculpés de complicité concernant
l'évasion de leur père. En réalité, Hatem n'était pas au courant et n'était pas chez ses parents le
jour du départ de M. Mzali, il était dans sa société et tous ses collègues peuvent témoigner qu 'il a
été vu dans son bureau le matin et l'après-midi. Le Dr Rafik a vu son père partir, mais aucune loi
dans le monde n 'oblige un fils à dénoncer son père.
* L'ambassadeur ne parle pas de cela, il ne parle pas surtout du fait que la fille cadette Sara de
M. Mzali a été pendant une semaine l'hôte de la police sans aucune raison, et que Mme Mzali,
quoique députée, a été maintenue sous surveillance pendant une semaine. Nous avons appris que
la maison de M. Mzali a été perquisitionnée, qu 'elle a été mise à sac, que toutes ses archives,
toutes ses affaires personnelles ont été mises sous séquestre. Pendant plusieurs jours, il a été
difficile, voire impossible, à sa famille de se ravitailler.
« Pourquoi l'ambassadeur de Tunisie à Beme ne croit-il pas devoir parler de cela ? Nous estimons
que tout cela jette une ombre à l'image de marque de la Tunisie. Mais l'ambassadeur fait de
l'amalgame. M. Mzali serait l'homme du dialogue avec les intégristes. Cela demande des preuves.
M. Mzali serait responsable du doublement du prix du pain. Mais M. Mzali n 'est que le Premier
ministre du chef de l'État et du gouvernement. Pourquoi M. Mzali serait-il aujourd'hui accusé de
tous les péchés ? M. Mzali, contrairement à ce que pensent tous les Tunisiens, à ce que pensent
tous les démocrates en Europe occidentale, serait l'homme qui aurait retardé la démocratisation,
alors que, précisément, il est accusé par la fraction dure de son parti d'avoir encouragé une
démocratisation par étapes progressives. Depuis que M. Mzali a été nommé Premier ministre, trois
partis ont été reconnus, des dizaines de journaux ont vu le jour et il est injuste d'accuser donc M.
Mzali d'avoir retardé la démocratisation ».

61

de la Confédération helvétique, et me convia ensuite à un déjeuner dans
une auberge située à quelques kilomètres de la capitale fédérale. Il me
confia à cette occasion qu'il avait fait convoquer l'ambassadeur de
Tunisie pour lui suggérer de retirer la demande d'extradition contre moi ;
sinon, ajouta-t-il, nous serions passés outre ; ce qui fut fait. Paix soit sur
son âme !
Le bâtonnier Rochaz m'a accompagné à Berne pour me faire avoir des
papiers autorisant mon séjour en Suisse. Je les ai obtenus mais j'ai dû
m'engager à ne pas faire de déclarations politiques sur le territoire suisse
; ce qui était normal. C'est pourquoi j'ai souvent rencontré les journalistes
qui voulaient m'interviewer à Divonne, sur la rive française du lac Léman,
dans les salons de l'hôtel du château de Divonne.
Lorsque j'ai eu la confirmation des mauvais traitements infligés à mes
enfants et à mon gendre, je résolus de partir pour Paris où j'espérais
pouvoir élargir mon audience pour ce qui concerne la défense de ma
famille et de ma réputation.
Mon ami Maurice Herzog, membre du CIO, que j'avais connu dès
1960, alors qu'il était haut-commissaire à la Jeunesse et aux Sports dans
le gouvernement du général De Gaulle, m'y accueillit et m'installa dans
un hôtel du 8e arrondissement : « le château Frontenac ». Décidément,
toujours les châteaux !
Je contactai trois avocats : le bâtonnier Claude Lussan, son fils, JeanPierre Lussan1 et maître Bournazel qui était membre de la Ligue des Droits
de l'Homme. Je leur demandai d'aller à Tunis pour défendre mes enfants
et mon gendre. Ils acceptèrent et se rendirent dans la capitale tunisienne.
Mais ils furent étroitement surveillés dès leur arrivée. On leur coupa le
téléphone et ils ne purent contacter personne. Leur mission était devenue
impossible.
Le président de la Ligue tunisienne des Droits de l'Homme, le
professeur Zmerli, délivra un certificat assurant que mon gendre torturé
jouissait d'une parfaite santé physique et psychique ! Le journal La
Presse qui se fonde sur l'autorité du professeur Zmerli affirmera : « Voilà
donc... une preuve éloquente et supplémentaire pour l'opposition que les
enquêtes judiciaires sont menées sous nos cieux dans le respect de la
personne humaine, sans haine ni recours à la torture ! ».
À ce propos, je signale que le docteur Refaat Dali n'a plus été « touché »
ni malmené depuis le 3 septembre, le jour de ma fuite. On voulait lui
extorquer des aveux au sujet d'un complot médical imaginaire pour
destituer le président de la République. Leur cible principale désormais
hors de portée, ils se sont rabattus pour garder mon gendre en prison sur
1. Jean-Pierre Lussan et son épouse Marie devaient devenir mes amis des mauvais jours. Ils m'ont
apporté leur soutien moral et ont été bons, serviables et de bon conseil. Un grand merci.

62

une mauvaise gestion supposée d'une société d'études qu'il venait de
créer depuis seulement trois mois1.
A la vérité, je me dois de dire que ces rapports sans aménité avec
certains dirigeants de la Ligue tunisienne des Droits de l'Homme
connurent, à d'autres époques, une amélioration notable. J'ai été
particulièrement touché par l'attitude noble d'un autre président de la
Ligue, M. Marzouki qui, sans mélanger les domaines politique et
humanitaire, défendit ma famille contre les persécutions qu'elle subissait.
Il n'hésita pas à publier un article, le 9 mars 1989, dans le quotidien
Assabah, où il rappelait mes efforts en vue d'arracher à Bourguiba le
multipartisme. Il publia au lendemain de ma réhabilitation, le 6 août 2002,
un article dans lequel il affirma : « Mzali a essayé de donner sa dernière
chance au système politique bourguibien pour le sauver... »
C'est sans la moindre réserve que je voudrais rendre ici un hommage
aux qualités humaines de ce combattant de la liberté.
Grâce à un ami palestinien, je pus louer un appartement à Paris où j'ai
poursuivi mes efforts pour la libération de mon fils et de mon gendre, puis
pour ma réhabilitation personnelle. Certains membres de ma famille
vinrent me rejoindre à Paris. D'autres me rendirent visite fréquemment,
lorsqu'ils purent récupérer leurs passeports dont ils avaient été privés
durant trois périodes de 12 à 20 mois chacune.
Mon exil à Paris allait durer seize ans. J'avais juré ne jamais remettre
les pieds en Tunisie tant que ne sera pas cassé sans renvoi le procès inique
qui me fut fait en avril 1987.

1. Je signale, pour lui rendre un hommage posthume, la lettre que le docteur A. Wynen, secrétaire
général de l'Association médicale mondiale adressa au président de la République, au Premier
ministre et au ministre de l'Intérieur daté du 12 septembre 1986 et dans laquelle il déclare
notamment :
#[...] Nous apprenons avec stupeur l'arrestation à Monastir le 24 août dernier de notre ami et
confrère le Docteur Refaat M'rad Dali ! Nous ignorons la raison de cette mesure qui frappe un
médecin dont nous avons toujours apprécié la très haute valeur professionnelle... C'est au nom de
deux millions de médecins qui appartiennent à l'Association Médicale Mondiale que nous prenons
ia liberté de nous adresser à vous ... ».

CHAPITRE IV

Le regard de la Méduse
Les peuples sont à la mesure de leurs valeurs morales ; si leurs valeurs
morales dépérissent, ils dépérissent à leur tour.
Ahmed Chawki, poète égyptien

La légende grecque disait que la plus implacable des Gorgones était la
Méduse, dont un simple regard suffisait à pétrifier les inconscients qui
oubliaient d'éviter à tout prix de la regarder.
Dans notre monde moderne, la Méduse a trouvé une nouvelle
personnification pour continuer à répandre ses méfaits. C'est sous la
forme rampante, comme les serpents qui ornaient sa tête, de la rumeur, de
la médisance et du parjure qu'elle retrouve une nouvelle vie.
Je dus, après mon exil contraint, rencontrer, à plusieurs reprises, son
regard pétrifiant.
Deux jours après mon départ de Tunisie, un grand nombre de policiers
firent irruption dans ma maison pour procéder à une perquisition sans
mandat. Ils confisquèrent les passeports de mon épouse et de mes enfants,
saisirent des documents et des effets personnels sans aucun rapport avec
l'affaire de mon départ forcé, dont mon contrat de mariage ! et se rirent de
l'immunité parlementaire dont continuait, pourtant, à jouir mon épouse en
sa qualité de députée.
En plus de mon fils aîné et de mon gendre qui étaient déjà en prison,
mes fils Hatem et Rafik furent mis en garde à vue pendant une vingtaine
de jours dans des cellules au ministère de l'Intérieur où ils subirent le
supplice dit de « la balançoire » accompagné d'insultes dégradantes. Ils
furent ensuite condamnés à deux mois de prison avec sursis pour
complicité (évidemment non prouvée, et pour cause !) avec leur père ayant
1. Ou du « mouton rôti ». Le supplicié est attaché par les mains à un bâton, placé sous les genoux.
Les tortionnaires font tourner cette « broche » et assènent des coups de bâtons ou de fouets à
chaque rotation.

65

franchi illégalement une frontière. Ma fille Sara a été emprisonnée durant
une semaine dans le centre pénitentiaire de Gorjani.
J'avais transmis vers la mi-septembre, au président de la Chambre des
députés, par l'entremise de mon avocat, Jean-Pierre Lussan, une lettre
dans laquelle je justifiais mon départ forcé de Tunisie, en lui rappelant que
j'avais été empêché de quitter l'aéroport de Tunis-Carthage le 19 août
1986, alors que j'avais excipé d'un passeport en cours de validité, de deux
invitations officielles émanant de Juan Antonio Samaranch, président du
Comité international olympique et de Jacques Chirac, en tant que maire de
Paris et président de la candidature de Paris aux jeux Olympiques de
19921. Et qu'enfin je ne faisais l'objet d'aucune poursuite judiciaire.
Cette lettre demeura sans réponse, comme celle que j'avais adressée,
fin août, à mon successeur Rachid Sfar pour protester contre mon
refoulement injustifiable à l'aéroport de Tunis-Carthage.
L'Assemblée nationale, réunie le 23 septembre 1986, vota à la hâte, la
levée de mon immunité parlementaire. Il n'y eut quasiment pas de
discussion. L'examen de la question dura une demi-heure environ.
Excepté Habib Boularès, pas un député n'eut le courage de demander un
éclaircissement, d'exprimer un doute ou même de s'abstenir au moment
du vote. Pourtant certains des députés présents - anciens membres de
l'opposition ou syndicalistes - ne devaient leurs sièges qu'à mon souci
d'ouverture qui m'avait amené à les imposer sur la liste du Parti. Je
n'aurai pas la cruauté de citer leurs noms2. Ils se reconnaîtront et j'espère
qu'ils continueront de regretter ce moment de faiblesse !
La levée de mon immunité parlementaire sonna l'heure de l'hallali. La
curée s'organisa sur deux plans : l'appareil judiciaire domestiqué fut
mobilisé et les organes de presse aux ordres furent réquisitionnés. Un
concours implicite fut lancé entre ces meutes excitées : on allait voir qui
atteindrait le plus haut degré de servilité et d'infamie.
L'appareil judiciaire ajouta d'autres méfaits à la condamnation inique
de mon fils aîné Mokhtar et de mon gendre.
Pour une mise en bouche, pour ainsi dire, je fus d'abord condamné à
un an de prison pour franchissement illégal de frontière, par une
juridiction incompétente.
Ensuite une autre mascarade judiciaire me condamna à deux ans de
prison pour propos diffamatoires à l'encontre du chef de l'État. Mais le
pire était à venir, le temps de préfabriquer un dossier d'accusations qui
s'avéra affligeant de médiocrité.

1. Elle m'a été remise le 23 février 1986 par l'ambassadeur de France à Tunis, Jean Bressot.
Jacques Chirac m'y exprimait « son vif désir de [me] recevoir personnellement à Paris et [sa]
promesse d'être présent à Lausanne, le 17 octobre pour y présenter [la] candidature [de Paris]».
2. Et pourtant mon éditeur - têtu comme le Breton qu'il est - a insisté...

66

Le procès qu'on m'intenta, le 20 avril 1987, fut illégal et
inconstitutionnel sur le plan de la forme et fallacieux et non conforme à
l'équité sur le plan du fond. L'article 59 de la Constitution tunisienne
stipule que les ministres ne peuvent être déférés que devant la Haute Cour,
seule juridiction compétente pour juger les membres du gouvernement.
De fait, l'article 68 de la Constitution (avant novembre 1987) et la loi
n° 7010 du 1er avril 1970 stipulent :
Article 1 : La Haute Cour est compétente à l'égard des crimes de haute
trahison commis par un membre du gouvernement.
Article 2 : Constituent le crime de Haute Trahison de la part d'un
membre du gouvernement :
Les atteintes à la sûreté de l'État.
La pratique délibérée et systématique de l'abus d'autorité ou d'actions
prises en violation de la Constitution ou préjudiciable aux intérêts
supérieurs de la Nation.
Le fait d'induire sciemment en erreur le chef de l'État, portant ainsi
atteinte aux intérêts supérieurs de la Nation.
Tout acte accompli dans l'exercice de ses fonctions et qualifié crime ou
délit au moment où il a été accompli et qui porte atteinte au prestige de
l'État.
Or, voici les derniers attendus de l'arrêt me condamnant :
« Attendu que les actes commis par l'accusé ont incontestablement
porté préjudice matériel et moral au Premier ministère et à l'État
tunisien, le second étant constitué par l'atteinte au prestige de l'État du
fait de l'un de ses plus hauts dignitaires ».
A l'évidence, je ne pouvais donc être jugé que par la Haute Cour de
justice.
De fait, lorsque Ahmed Ben Salah fut accusé en 1970, c'est la Haute
Cour qui statua sur son cas. Il en fut de même pour Driss Guiga, dont le
procès eut lieu en 1984, devant la même Haute Cour, malgré le fait que
l'accusation portait sur des marchés douteux et des commissions illicites.
Je fus donc le premier membre du gouvernement et le seul Premier
ministre à être déféré devant une juridiction pénale ordinaire et non pas
devant la Haute Cour. Ce vice de forme aurait dû entraîner, ipso facto, la
nullité, la cassation du procès qui, d'emblée, fut entaché d'un caractère
anticonstitutionnel flagrant.
Sur le plan du fond, les chefs d'accusation retenus contre moi
prêteraient à sourire, n'étaient-ce les conséquences dramatiques que ce
procès fit peser sur ma propre vie et surtout sur la vie des membres de ma
famille. Il est nécessaire que sans vouloir me justifier, mais pour l'histoire,
et même pour la petite histoire, soient rappelés et réfutés ces chefs
d'accusation, assurément débiles, cas par cas.
Premier chef d'accusation
Je fus accusé d'avoir perçu indûment une indemnité de logement
estimée à 200 dinars par mois (c'est-à-dire, à peu près 110 euros) !
67

Or cette indemnité - dont la modestie n'aurait pu assurer la location
que d'un petit appartement, au demeurant - faisait partie intégrante du
mandat émis par les services de l'ordonnancement du Premier ministère,
soumis au contrôleur des dépenses publiques, et directement viré par la
Trésorerie, comme tous les mandats, sur mon compte postal. Il ne m'était
jamais venu à l'idée de vérifier, point par point, le décompte exact de ma
mensualité. L'aurais-je fait que je n'aurais pas réagi à ce qui m'aurait paru
aller de soi, car l'ensemble des membres du gouvernement bénéficiaient
de cette indemnité (pour ceux qui habitaient chez eux), ou avaient droit à
un logement mis à leur disposition par l'État (et dans ce cas, ils ne
percevaient pas la modique indemnité).
L'accusation a poussé la mesquinerie jusqu'à faire le décompte global
de la somme que j'étais censé devoir : 200 dinars x 12 mois x 6 années et
trois mois (la durée de ma mandature au poste de Premier ministre !).
Cette somme était censée représenter un « larcin » que j'aurais commis
en dévalisant les caisses de l'Etat. Groucho Marx n'aurait pas fait mieux
dans l'un de ses sketches désopilants !
Deuxième chef d'accusation
J'aurais accaparé, pour mon usage personnel, un nombre
impressionnant de voitures. L'acte d'accusation ne fit pas dans la mesure,
ni même le croyable, en fixant ce nombre à 15 ! En fait, j'utilisais une
seule et unique voiture, en dehors de la voiture officielle de fonction.
C'était une vieille BMW 520 qui servait, pour moi comme pour mon
prédécesseur Hédi Nouira, à répondre aux convocations imprévues de
Bourguiba ou bien aux déplacements d'ordre familial, les jours de congé.
Il y avait dans le garage une voiture blindée de marque Alfa Romeo qui
avait été mise à ma disposition par l'OLP pour « me protéger de tout
risque », d'après l'argument d'Abou lyad, le numéro 2 de l'Organisation
! Arafat a beaucoup insisté et ne comprit pas que je pusse me contenter
d'une voiture ordinaire sans blindage.
Je n'avais pas voulu, dans un premier temps, accepter mais les services
du ministère de l'Intérieur ont insisté pour que je le fisse au motif qu'il ne
fallait pas vexer Arafat ni Abou lyad.
Je dus donc accepter le « cadeau », mais j'affirme que cette voiture
demeura inutilisée dans le garage de la maison depuis sa livraison jusqu'à
ce que le ministère de l'Intérieur vint la quérir, le mercredi 9 juillet
exactement.
Là encore, l'accusation affûta ses calculettes :
15 voitures x coût d'entretien x coût de consommation x coût de 15
chauffeurs x 12 mois x 6 ans et 3 mois = x millions de centimes.
(Chiffre conséquent qui allait s'ajouter à la somme représentant les
indemnités de logement).
Troisième chef d'accusation
Le recours à une cohorte d'employés de maison. L'accusation avança,
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sans rire, et sans esprit superstitieux, le nombre de treize employés de
maison à mon service. Au diable l'avarice !
Tous ceux qui furent, un jour ou l'autre, reçus dans ma maison auraient
pu, si on les avait conviés à la barre, témoigner du délire de l'acte
d'accusation. Je n'ai jamais eu plus de trois employés de maison,
conformément à un décret signé par Bourguiba qui affectait à chaque
ministre en exercice trois employés de maison à la charge de l'État.
Mon épouse étant ministre, nous aurions eu droit à trois autres
employés. Nous nous contentâmes de trois employés et n'eûmes jamais
recours aux trois autres. J'affirme de surcroît que les ouvriers employés
dans mon orangeraie (3 hectares) ont tous été toujours payés par mes
deniers personnels, que l'eau consommée pour l'entretien des arbres a
toujours été payée aux services de l'Office de mise en valeur de la
Medjerda par moi-même. Tout cela est vérifiable encore aujourd'hui.
Quatrième chef d'accusation
Une consommation conséquente d'eau minérale, de jus d'orange, de
café, de thé, d'amandes, de pistaches et de cacahuètes. Ce fut le quatrième
chef d'accusation brandi par une accusation téméraire, car rien ne prouvait
que le ridicule continuait à ne pas tuer !
Tout le monde savait que je recevais souvent chez moi - et non dans
les palaces -, les hôtes de marque de la Tunisie : des chefs d'État et de
gouvernement en visite dans le pays, des personnalités intellectuelles, des
écrivains et des scientifiques nationaux ou étrangers.
Bien sûr, dans ce cas, l'intendance du Premier ministère pourvoit à ces
obligations officielles en ayant recours, le plus naturellement et
légalement possible, à l'article 31 du budget intitulé : « frais de réception,
dépenses diverses ». Il en fut ainsi du temps de mes prédécesseurs et sans
doute cela a-t-il continué, après mon départ, comme dans tous les pays du
monde.
Ces frais de réception ne servaient nullement à me gaver ou à gaver les
membres de ma famille, ni à nous changer en une tribu de Gargantua ! J'ai
toujours refusé les avantages en nature qui étaient pourtant en usage chez
certains. Chez les Mzali, la frugalité est une vertu.
Ainsi j ' ai mis fin à une « tradition » qui consistait, de la part de 1 ' Office
national des pêches, à envoyer tous les samedis au Président et au Premier
ministre une caisse de poissons frais. Une autre « tradition » consistait à
commander des boîtes de thon fraîchement confectionnées après la «
materna », la saison de la pêche au thon en juin et... d'oublier de régler la
commande. C'est pourquoi aucune note concernant le poisson ne figure
dans le détail du document comptable établi pour estimer le coût des
boissons et des cacahuètes et « saler la note » !
Deux bons de commande portant sur 500 g. de pistaches et 500 g. de
cacahuètes, signés par un fonctionnaire du service de l'intendance du
Premier ministère, ont été exhibés pour « convaincre » les juges et
l'opinion publique de l'importance du détournement de fond auquel
69

j'aurais procédé. Oui décidément, l'accusation avait raison d'être
téméraire : le ridicule ne tuait plus !
Cinquième chef d'accusation
Selon l'acte d'accusation, j'aurais commandé pour la bibliothèque du
Premier ministère des livres qui ne « seraient pas de la compétence de ce
ministère ».
Comme il s'agissait, pour l'essentiel, d'encyclopédies, de livres de
philosophie et de sciences humaines qui se trouvent encore, du moins je
l'espère, sur les mêmes rayonnages où ils avaient été rangés, je pense que
l'entrée du bâtiment aurait été interdite à Platon, Aristote, Averroès,
Spinoza ou Avicenne, s'ils avaient pu revivre et nous faire l'honneur
d'une visite au Premier ministère ! Fulminant contre les choses de l'esprit,
mes accusateurs soutinrent que j'aurais payé les frais de réalisation et
d'impression de ma revue Al-Fikr (plus que trentenaire) sur les deniers
publics.
Mensonge éhonté que réfutent les livres de comptes et les factures de
l'imprimeur réglées par des chèques tirés sur le compte postal de la revue.
Tout cela peut être vérifié, encore aujourd'hui, auprès de la Société
tunisienne des arts graphiques sise rue Mongi Slim, à Tunis.
Enfin, l'accusation fit mine de s'étonner de l'achat par le ministère de
la Culture d'un certain nombre de mes livres. Comme si, en ma qualité
d'écrivain, je devais déroger à une pratique courante et justifiée par la loi
d'encouragement au livre tunisien qui autorise l'achat d'un quota
approprié de chaque œuvre tunisienne parue.
En outre, l'accusation fit mine d'oublier que cette pratique a été
couramment utilisée pour les livres écrits sur Bourguiba et les livres écrits
par d'autres responsables tunisiens.
Dans son principe, l'encouragement à la création littéraire tunisienne
par l'État est, non seulement justifié, mais même estimable. De plus,
l'argent provenant de l'achat de mes œuvres a été versé à la maison
d'édition et non pas à l'auteur, comme de bien entendu î
Sixième chef d'accusation
J'aurais, lors d'un séjour à Blair House à Washington, invité par le
président Ronald Reagan (28-29 avril 1982) perçu un excédent de 3 700
US$ sur mes frais de mission, selon mes accusateurs.
Il est curieux que sur les centaines de mission que j'avais accomplies
comme Premier ministre, les enquêteurs zélés n'aient pu trouver que ce soidisant « dépassement » qui, du reste, ne pourrait pas être de mon fait puisque,
comme il est de coutume, pour chaque voyage d'État, certains membres de
la délégation officielle sont chargés de distribuer des pourboires au personnel
du pays d'accueil affecté auprès de la délégation : chauffeurs, gardiens,
valets, etc.
Voilà la destination du soi-disant « dépassement » qui avait été géré par
des fonctionnaires accompagnant la délégation. C'eût été grave si le
Premier ministre d'un pays respectable comme la Tunisie faisait la
70

manche et guerroyait avec le personnel affecté à sa sécurité et à son bienêtre pour lui chiper quelques pourboires !
Tels sont donc les 6 chefs d'accusation d'une « gravité extrême » qui
furent réunis à la hâte par de médiocres procureurs pour confectionner un
« procès » de style stalinien destiné à tenter de salir ma réputation et à
satisfaire la vindicte d'un Président habitué à se défausser sur les autres de
ses propres fautes, comme il le montra à diverses reprises et, notamment,
avec Ahmed Ben Salah accusé de mille maux alors que toute la politique
qu'il avait appliquée, avait reçu l'approbation expresse et publique du
chef de l'État et de son gouvernement.
Pour ce qui me concerne, j'étais accusé, en somme, de dédoublement
(pour utiliser 15 voitures, il faudrait un clonage à grande échelle), de
gloutonnerie (ah ! ces 500 grammes de cacahuètes et de pistaches), de
détournement de pourboires et, en fin de compte, de promotion de la
culture et de la pensée via les livres écrits par d'autres ou par moi-même
- fautes impardonnables, s'il en fut ! De nombreux amis et juristes
auxquels j'ai montré ce « dossier » n'en revenaient pas 1 : comment des
choses pareilles pouvaient-elles se produire dans la Tunisie de Bourguiba,
répétaient-ils. D'ailleurs, le président Ben Ali lui-même, dans une
interview au journal le Monde du samedi 10 septembre 1988, jugea
sévèrement cette justice en disant qu'elle avait « tellement été malmenée,
que les citoyens n 'avaient plus confiance... en leur justice ».
Le 20 avril 1987, mon « procès » fut expédié en une quarantaine de
minutes, en mon absence évidemment. Je soupçonne le procureur et les
juges d'avoir voulu se débarrasser, le plus rapidement possible, d'une
corvée aussi déplaisante qui risquait, venant à être trop connue et diffusée,
à mettre les rieurs de mon côté. En leur for intérieur, les juges ont peutêtre pesté contre le manque de sérieux de l'instruction à charge, mais au
moment de rendre leur verdict, toute honte bue, ils eurent la main lourde.
Je fus condamné, par contumace, à une peine de quinze ans de travaux
forcés et à des amendes diverses totalisant quelque 700 000 dinars
tunisiens.
Je regrette d'avoir eu à détailler les péripéties indignes de cette parodie
judiciaire, mais il est important que les historiens et tous ceux qui
pourraient s'intéresser à l'histoire contemporaine de la Tunisie
indépendante, ne soient pas trompés par une manipulation aussi grossière
de la vérité et qu'ils disposent d'une autre version, plus véridique, des faits
concernant cette période à la fois dramatique et grotesque.
Le caractère peu crédible des actes d'accusation, l'incompétence légale
de la juridiction et le caractère excessif et non fondé du jugement

1. Comme le professeur Duverger, les avocats Monique Pelletier, Claude et Jean-Pierre Lussan...

71

amenèrent les stratèges en chambre acharnés à ma perte, à utiliser d'autres
méthodes en rapport avec leur niveau pour me nuire.
La rumeur 1 et ses poisons furent sollicités, pour me porter les coups
que l'ordre judiciaire domestiqué ne réussit pas à me donner, de façon
crédible. On fit courir le bruit que je disposais de nombreux comptes
bancaires à l'étranger qui étaient confortablement pourvus.

Bien sûr, la démarche était astucieuse. Tout le monde en Tunisie savait
que beaucoup de personnes dans les cercles du pouvoir recouraient à des
techniques frauduleuses pour amasser un pécule conséquent à l'étranger.
Les noms des « 40 voleurs » (comme les surnommait la vox populi)
étaient sur toutes les lèvres.
L'amalgame avec ces tricheurs haut placés était habile. On pouvait
induire que puisque je faisais partie de la classe dirigeante, je n'étais pas
différent de la plupart de ceux qui la constituaient. Malheureusement pour
ces fauteurs en eau trouble, je partageais avec Bourguiba et d'autres
collègues, une attitude honnête et dégagée des tentations de la richesse, à
toute épreuve. D'abord, et pour commencer, je n'ai jamais disposé ni moimême ni mon épouse jusqu'à mon départ forcé de Tunisie, de compte
bancaire, ni en Tunisie, ni à l'étranger.
Dès mon retour de France et ma nomination comme professeur, j'ai
ouvert en octobre 1950 un compte courant postal qui perdura jusqu'en
juillet 1986, date à laquelle j'ai quitté mon pays. Tous les mouvements
d'argent peuvent être vérifiés à partir de ce compte courant postal parce
que je n'en ai jamais eu d'autre et encore moins de compte à l'étranger.
À ce propos, je voudrais narrer une anecdote que je crois significative.
En 1984, Béchir Ben Yahmed et sa femme Danielle étaient venus chez
moi - j'étais Premier ministre - pour me presser de publier un livre aux
éditions Jeune Afrique qu'ils dirigeaient. Je leur ai confié quelques-unes
de mes conférences et interventions à Olympie, dans le cadre de mes
activités olympiques - j'étais président de la commission pour l'Académie
olympique du CIO - plus quelques autres articles. Cet ensemble a été
publié en 1984 sous le titre L'olympisme aujourd'hui, avec une préface du
rédacteur en chef du journal L'Équipe, Gaston Mayer. À l'occasion de la
sortie de mon livre, une séance de dédicaces fut organisée à l'hôtel Crillon

1. Voltaire parlant, en 1766, du Parlement de Toulouse, écrivit à propos de l'affaire Calas, accusé
d'avoir tué son fils Marc Antoine auquel il reprochait de s'être converti au catholicisme, contre sa
volonté... «Le Parlement de Toulouse a un usage bien singulier dans les preuves par témoin. On
admet ailleurs des demi-preuves, qui au fond ne sont que des doutes : car on sait qu 'il n'y a point
de demi vérité ; mais à Toulouse [pas à Tunis !..] on admet des quarts et des huitièmes de preuve.
On y veut regarder par exemple un oui-dire comme quart, un autre ouï-dire plus vague comme un
huitième ; de sorte que huit rumeurs qui ne sont qu 'un écho d'un bruit mal fondé peuvent devenir
une preuve complète !... »

72

le 31 mai 1984. Beaucoup de personnalités avaient répondu à l'invitation,
parmi lesquelles - comme mentionné plus haut - Jacques Chirac, alors
maire de Paris, accompagné d'un Tunisien Abdelhamid Ben Abdallah,
ami de la famille Chirac. Il me le présenta : « Voici un compatriote dont
vous pouvez être fier ».
En 1986, en transit à Paris, je passai une nuit à notre ambassade comme
d'habitude, où je reçus le lendemain à 8 heures du matin, à sa demande,
Danielle Ben Yahmed :
« Monsieur le Premier ministre, le livre est épuisé. Nous avons fait les
comptes et nous allons vous verser vos droits d'auteur.
- Ah bon, je n 'y ai pas pensé. Cela se monte à quel chiffre ?
- Vingt-sept mille francs et quelques centimes. Donnez-moi votre
numéro de compte ici pour que je vous les verse.
- Je n 'ai pas de compte en France.
- En Suisse ?
- Pas de compte non plus.
- Comment cela se fait-il ?
- Non, je n 'ai pas de compte à l'étranger.
- Alors, vos enfants, votre femme.
- Non, personne.
- Bon, on va les laisser à votre disposition. Chaque fois que vous
sortez, que vous êtes en voyage, vous ou un membre de votre famille, nous
vous donnerons la somme dont vous auriez besoin.
-Non, je n 'en ai pas besoin. Chaque fois que je dois partir en mission,
je demande à la Banque Centrale la somme qui m'est nécessaire et j'ai
l'autorisation de sortie, comme tout le monde.
- Alors, qu 'est-ce qu 'on fait ?
- Voici mon compte courant postal en Tunisie. Je vous prie de me les
y verser. »
Un chercheur curieux peut vérifier que dans mon compte courant
postal, a été viré ce qui correspondait à 27 000 francs et quelques centimes
de droits d'auteur, et cela au mois de mai ou de juin 1986.
Parmi les autres accusations, toutes aussi fantaisistes, qui furent
répandues par les soins d'officines louches, ce fut que j'aurais profité de
ma position pour faire des travaux dans ma maison et la meubler aux frais
de l'État. Bien sûr, les factures existent qui prouvent le contraire. Mais
d'abord c'est Wassila Bourguiba qui s'était offusquée, lors d'une visite
qu'elle fit chez moi pour me féliciter de ma nomination au poste de
Premier ministre, de la modicité de l'ameublement et qui nous pressa,
mon épouse et moi, de remédier à cet état de chose en faisant appel « aux
services appropriés ». Je n'écoutais que la première partie de
l'exhortation et fis appel au Palais Arabe 1 qui exécuta la commande et

1. Fabricant de meubles à Tunis.

73

installa les meubles. Le responsable commercial un certain Habib..., j'ai
oublié son non de famille, se présenta un jour :
« Monsieur le Premier ministre, voici les factures, voulez-vous les
signer, nous allons les adresser au Premier ministère.
- Pourquoi ?
~ Les travaux ont été faits chez vous, mais en tant que Premier
ministre...
- Non, je veux vous payer.
- Alors, je reviens dans une semaine.
~ Pourquoi ?
- Parce que je vais enlever cinq pour cent du prix indiqué. Chaque fois
que nous faisons une facture pour un service de l'État, nous augmentons
nos tarifs car les ministères nous payent avec un an ou deux de retard.
Cette augmentation est destinée à couvrir nos frais financiers. »
Il m'a donné une facture comme il l'aurait fait pour un client privé et
je l'ai payée comptant. J'espère qu'il est toujours vivant et qu'un jour il
pourra confirmer ce que j'affirme ici, en cas de besoin.
Une autre accusation, sans fondement, a trait à la somme d'argent
trouvée dans un carton et qui devait se monter à onze ou douze mille
dinars (12 000 francs français, soit 7000 euros environ aujourd'hi). La
provenance de cette somme est on ne peut plus légale. Elle provenait soit
du produit de la vente des fruits d'un verger dont j'étais, depuis 1965,
propriétaire et dont les comptes étaient méticuleusement tenus par
Mokhtar Boujbel, chargé de la gestion de mon verger. Une autre partie
provenait des sommes inutilisées en provenance des enveloppes
instituées, à la demande de deux ministres, Azouz Lasram et Mansour
Moalla, pour pallier la modestie de la rétribution des ministres, en ce
temps. C'était en 1981.1
À mon épouse qui lui demandait de compter les billets et d'établir un
procès-verbal, un des policiers chargés de la perquisition fit,
comiquement, ce commentaire ébahi :
«- Mais une partie de ces billets n'ont plus cours aujourd'hui, ils datent
de 1967 et 1968 ! ».
Il va de soi que, de son côté, mon épouse a son propre compte courant
postal.
La presse aux ordres se déchaîna contre moi. Je fus accusé de toutes les
forfaitures, traîné dans la boue par des plumitifs dont plusieurs s'étaient
surpassés en d'autres temps dans mon éloge ! Ce qui me répuisa, ce ne
1. Il a été décidé d'accorder à chaque ministre 6 000 dinars par an et au Premier ministre 7 000
dinars, étant entendu que l'indemnité d'un ministre de l'époque ne dépassait pas 800 dinars, c'està-dire 400 dollars avec le taux de change de 1986 où 1 dinar équivalait 2 dollars, et celle du Premier
ministre 1 000 dinars.

74

furent pas ces vomissures de saoûlards et de soudards, mais le reniement
de certains « cadres » qui m'avaient encensé, de façon parfois excessive,
pendant toutes les années où j'exerçais les fonctions de Premier ministre
et qui, retournant indignement leurs vestes, s'appliquaient à présent à
inventer les tares les plus farfelues pour me salir et... sauver leur poste ou
assurer leur promotion.
C'est dans ces moments que l'on est saisi de vertige devant les
faiblesses de la condition humaine et les arcanes sombres de l'âme en
proie au reniement.
L'hebdomadaire qui se proclame depuis quelque temps « intelligent »
et qui est dirigé par un compatriote tunisien, ancien camarade de classe,
participa, hélas, à cette campagne de dénigrement après que ses dirigeants
eurent établi mon siège pour obtenir de moi un manuscrit qui fut publié
par leurs éditions sous le titre de L'Olympisme, aujourd'hui, comme je l'ai
mentionné plus haut. Voici un exemple de manipulation et de mauvaise
foi qui fut utilisé pour tenter de porter atteinte à ma réputation.
Un envoyé de cet hebdomadaire, Jeune Afrique, François Soudan, vint à
Genève pour m'interviewer sur la signification de mon départ de Tunisie.
L'entretien eut lieu à l'hôtel du château de Divonne. Dans le compte-rendu
qu'il fit de notre échange, mon interviewer omit le terme « hôtel » pour
conclure que je vivais dans un château !1
Cet hebdomadaire n'hésita pas à annoncer que j'étais en Irlande et
hébergé chez « mon ami », le « milliardaire » Lord Killanin, ancien
président du CIO. Je n'y avais jamais mis les pieds évidemment, mais
Jeune Afrique a fait preuve, encore une fois, d'une « imagination
dénonciatrice » ! Ce mensonge a été si « crédible » que l'ambassadeur de
Tunisie a atterri un jour chez Lord Killanin, éberlué, pour demander de
mes nouvelles !..
Toujours dans le même journal, Souhayr Belhassen, peut-être mal
informée, affirma que la police avait saisi chez moi des devises... et des
armes ! Elle est aujourd'hui vice-présidente de la Ligue tunisienne des
Droits de l'Homme !
À propos de ce procès, un journal américain, The Middle East Insider,
écrivit : « La récente purge qui a frappé le Bureau politique, instance
dirigeante du Parti destourien, et le jugement rendu à l'encontre de l'ancien
Premier ministre Mohamed Mzali, sont d'ailleurs symptomatiques du climat
politique général. Le jugement contre Mohamed Mzali apparaît à tous
comme une basse vengeance politicienne voulue par la garde prétorienne
entourant le Président, et particulièrement par Mansour Skhiri. Désormais
1. Jean-Pierre Lussan a évoqué, non sans humour, les « vacheries » de Jeune Afrique et surtout de
François Soudan, à mon égard. Cf. son livre Voyage au bout de l'Utopie, chapitre VII « Si
Mohamed Mzali » p.61-79. Editions A.K.R. - 2004.

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cependant, Mohamed Mzali est encore plus populaire qu 'il ne l'a jamais été
à travers le pays ».
De son côté, le professeur Hichem Djait, intellectuel et universitaire
renommé, commente ce procès dans l'hebdomadaire Réalités (n° 175 du
16 au 22 décembre 1988) en écrivant : «... qu 'on n 'arrêtepas de nous dire
que la justice est devenue souveraine et indépendante, je n 'en ai nulle
impression. Plus grave encore : elle instruit et juge des procès par la
bande, par le petit côté des choses... Mzali a été condamné pour des
vétilles, des raisons indignes d'un État civilisé ! ».
Le bâtonnier et ancien ministre de la Justice, Tahar Lakhdar commente
dans une lettre à son fils Chadli : « Le procès Mzali a été scandaleux dans
ses préliminaires, dans son déroulement et dans son aboutissement. Il est
à l'honneur du prétendu condamné et couvre d'ignominies ceux qui ont
perpétré cet attentat judiciaire ».
Bref, cette justice était bien à plaindre. Sa balance n'avait plus qu'un
plateau, et de son glaive, il ne reste plus que le manche, avec ceux qui se
trouvent de son côté, du bon côté !..
Contre ces falsifications, ces accusations infondées, ces manipulations
de caniveau, je tins bon.
L'exemple de Persée qui trancha la tête de la Méduse, me servit
d'encouragement. À défaut d'espérer terrasser la bête malfaisante, au
moins lui résister jusqu'au dernier souffle, tenir debout le plus longtemps
possible...
Après 16 ans d'exil, me parvint la bonne nouvelle : l'avocat général
près la Cour de Cassation a introduit un pourvoi en cassation sous le
numéro 00082 dans l'intérêt de la loi. La justice a été requise de défaire
ce qu'elle avait été instruite de faire seize ans auparavant. La Cour de
Cassation, en son audience du 5 août 2002, a rendu son arrêt cassant celui
de la Cour criminelle de Tunis daté du 20 avril 1987, et cela sans renvoi,
annulant ainsi la condamnation par contumace. Ce qui est considéré en
droit comme étant plus et mieux adapté qu'une réhabilitation, du fait que
la cassation sans renvoi crée une nouvelle situation juridique en déclarant
non seulement que la condamnation n'avait jamais été définitive, et
qu'elle est désormais annulée, mais considère avec effet rétroactif que
ladite condamnation, en droit, n'avait jamais existé.
Cependant, rien ne pourra être à la hauteur de réparer l'injustice subie
pendant seize ans, l'exil forcé, le bannissement de mon pays, le
déracinement, l'éloignement des miens. Seule maigre consolation, l'arrêt
de cassation sans renvoi emporte reconnaissance du fait juridique
irréversible que mon honneur avait toujours été et demeure toujours sauf.
Justice est enfin restituée, c'est l'essentiel.
Le 6 août, dès réception de la copie de la décision de justice, je résolus
d'effectuer un bref retour en Tunisie pour aller à Monastir me recueillir
sur la tombe de mes parents et respirer l'air de mon pays bien aimé.
Le 20 août de la même année, j'adressai cette lettre circulaire à toutes
76

les composantes de la famille olympique qui m'avait tant soutenu et
réconforté.
J'ajoute pour l'histoire que le ministre directeur du cabinet présidentiel
avait demandé à mon avocat, Maître Tahar Boussema, que je souscrive au
préalable à deux conditions :
1/ Ma maison de La Soukra redevenant ma maison après l'arrêt de la
Cour de Cassation et vu qu'elle a été « offerte » à l'amicale des magistrats
et à l'Ordre des avocats et qu'il sera gênant de la récupérer pour la remettre
à son propriétaire, elle sera « expropriée » moyennant indemnisation ; j'ai
accepté.
2/ M'engager par écrit à ne pas porter plainte contre l'Etat tunisien en
vue de me dédommager pour toutes les iniquités et les souffrances que j'ai
subies, moi et ma famille pendant 16 ans.
J'ai accepté aussi car seule ma réhabilitation m'importait.
Fin juillet 2002, accompagné par mon avocat, je me suis présenté vers
22 heures au consulat de Tunisie à Paris (rue Lubeck) où nous attendait le
consul tunisien. Dans son bureau du 1er étage, j'ai signé l'engagement
demandé et le consul a légalisé ma signature.
J'ajoute qu'on m'avait versé un million de dinars comme prix des deux
villas et des 3.5 hectares qui formaient ma propriété de La Soukra que j'ai
acquise en 1965 et dont j'ai payé le prix à la BNA en 20 annuités (19651985).
Cette somme m'a permis, avec le rappel de ma pension de retraite
d'acheter un appartement à chacun de mes enfants, et d'acheter 430m~ à
El Menzah 9 et d'y construire une maison où je finirai mes jours.

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Aux : Président d'honneur à vie, J.A. Samaranch
Président du CIO, Jacques Rogge
A : Mes collègues et amis membres du CIO
Aux : Membres honoraires du CIO
Membres d'honneur
Fédérations Internationales
Comités Nationaux Olympiques
Lausanne, le 20 août 2002

Chers Amis,
J'ai l'insigne honneur et l'immense plaisir de vous informer que la Cour
de Cassation de Tunis a, le 5 août 2002, cassé et annulé la condamnation que
la Cour pénale avait prononcée à mon encontre le 20 avril 1987, et ce avant
le changement intervenu à la tête de l'État tunisien le 7 novembre 1987.
Après seize ans d'un âpre exil, je bénéficie ainsi d'une réhabilitation
totale à laquelle j'ai toujours aspiré légitimement pour confirmer mon
innocence outragée. Je suis donc rentré dans mon pays le 6 août, libre, la
tête haute et l'honneur rendu.
En me réhabilitant, la justice de mon pays se réhabilite elle-même et
témoigne ainsi d'une sérénité digne d'un Etat de droit.
Je sais, chers collègues, que vous n 'avez jamais douté de mon innocence,
ni refusé votre soutien. En mon nom personnel et au nom de ma famille dont
plusieurs membres ont connu la privation, la séparation et souffert de
différentes formes de persécutions, je tiens à vous remercier du fond du cœur
pour votre compréhension, votre confiance et votre solidarité agissante.
Je remercie plus particulièrement notre président d'honneur à vie, J. A.
Samaranch, ainsi que notre président Jacques Rogge pour leur sollicitude
sans faille à mon égard. Durant seize années, ils ont protégé un collègue
victime d'une machination politicienne et d'un procès inique monté de toutes
pièces, et, en un sens, sauvegardé l'indépendance du Comité international
olympique.
Coopté à vie en 1965, je n'ai cessé dès lors de donner au Mouvement
olympique le meilleur de moi-même, comme membre, mais aussi comme élu
à la Commission exécutive (1972-1976), comme vice-président (1976-1980) ; et
comme président ou membre de plusieurs commissions (Académie
Olympique, tripartite, radio télévision, culture...). Fidèle à mes convictions
olympiques, imprégné depuis mon jeune âge des valeurs coubertiniennes,
n'ayant jamais failli à mon serment, ni renié mes engagements, je
continuerai de consacrer les années qui me restent à vivre, pour autant que
Dieu m'accorde santé et lucidité, au service de l'idéal olympique, à la
défense et à l'illustration de notre Mouvement olympique dont la jeunesse du
monde a tant besoin, à l'orée du troisième millénaire.
Encore merci
Mohamed MZALI

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DEUXIEME PARTIE

L'âge d'homme

Sur les bords du lac Léman

À mes pieds, les vagues viennent doucement mourir sur les berges1.
Elles effacent la trace des pas et lavent les galets de toute empreinte.
Le soleil disparaît derrière les montagnes emperlées de brume et le
crépuscule tombe sur le lac Léman.
Là-bas, sur la rive opposée, les lumières indécises commencent à
clignoter. Je me rappelle les phrases de Saint-Exupéry imaginant, derrière
chaque lumière entrevue du hublot de son avion, des vies solitaires ou
rassemblées qui s'animent.
Le jour s'effeuille et la nuit déroule la frise des nostalgies.
Je m'assieds sur un banc, sous le dôme vert sombre d'un saule. Je clos les
paupières et laisse affluer les souvenirs.
Mes premières pensées vont, comme les ailes d'oiseaux migrateurs, à ma
famille. J'en revois, un par un, les membres.
J'essaie de me remémorer des moments heureux vécus avec chacun d'eux
pour tenter d'éloigner l'angoisse qui m'étreint en pensant aux épreuves qu'ils
vivent, en mon absence.
Un moment, le doute m'assaille et le remord de n'être pas à leurs côtés
me vrille.
Mais je m'apaise en pensant que je pourrai les défendre bien mieux en me
trouvant hors d'atteinte des geôliers et des bourreaux, en alertant l'opinion
publique internationale sur l'inacceptable traitement qu'ils subissent, en
mobilisant sans relâche sur leur sort les amis de la justice dans le monde.
Oui, je suis plus utile à ma famille, exilé et libre que je n'aurais pu l'être,
enfermé dans une prison de Tunisie, en attendant un jugement inique et une
fin tragique.

1. Après les épreuves que je viens de subir, d'autant plus douloureuses qu'elles étaient injustes, mes
nerfs se relâchent. La Suisse et le CIO m'apparaissent comme un paradis de l'amitié et de la sérénité. Cela peut expliquer le ton littéraire, voire sa touche que d'aucuns jugeront bien romantique.

81

Je revois des situations, exaltantes ou pénibles, de ma longue vie
politique. Les images se pressent et se télescopent. La vie est un kaléidoscope
où co-existent grandeur et bassesse, beauté et laideur, sublime et grotesque,
compassion et égoïsme.
N'aurais-je pas dû, à deux ou trois reprises, démissionner de mes
fonctions pour ne pas avoir à cautionner des actes que je réprouvais ?
N'aurais-je pas dû laisser la lucidité prendre le pas sur la fidélité ?
Sans doute. Mais à ces manques, peut-être pourrait-on reconnaître des
circonstances atténuantes ?
D'abord, mon rapport avec Bourguiba n'a jamais été neutre, de la nature
de celui qui lie un politicien à un autre, un chef de parti à un collaborateur ou
un président à un ministre ou même à un Premier ministre.
Depuis le jour où, enfant, je l'avais rencontré à Monastir pour la première
fois, dans la maison d'un parent1 où l'on fêtait la circoncision de son fils Habib
Bourguiba junior, la nature du rapport qui me lia à lui fut d'un ordre familial
et quasi filial.
Un psychanalyste y décèlerait peut-être la recherche inconsciente d'un
« second père ». En tout état de cause, mes relations avec Bourguiba excédèrent,
dès les premiers jours, les rapports d'un militant et furent, de quelque
manière, des liens de filiation.
Ce qui a toujours rendu les choses à la fois plus faciles et plus difficiles
dans notre relation.
Plus faciles parce qu'il avait toujours su, avant d'être gravement diminué
par la maladie et manipulé par les cyniques, qu'il pouvait, en toute
circonstance, compter sur moi et, par conséquent, il a presque toujours écouté
mes avis et mes conseils.
Plus difficiles parce qu'on ne coupe pas facilement le cordon ombilical et
qu'à quelques occasions, je n'ai pas pu écouter ma raison qui me poussait à
me dissocier de mesures que Bourguiba entendait appliquer ou cautionner et
avec lesquelles je n'étais pas d'accord. La subjectivité l'a à ces moments,
hélas, emporté !
D'un autre côté, le militantisme des gens de ma génération se plaçait dans
un cadre particulier : celui de la libération nationale. Il exigeait de nous un
engagement total et une discipline absolue qui rendait aléatoire toute
tentative de dissociation perçue, de manière inconsciente, comme un
renoncement, un dénigrement voire une trahison.
Enfin, j'ai toujours cru qu'à cause de la personnalité exceptionnelle de
Bourguiba, on pourrait changer les choses plus facilement de l'intérieur du
Parti que de l'extérieur.

1. Demeure de Salah Mzali, qui fut caïd de Monastir avant l'établissement du protectorat, le 12 mai
1881.

82

Voici, peut-être, les trois circonstances atténuantes que l'on pourrait
reconnaître à un choix qui fut dicté par la foi et le sens du devoir et non par
l'ambition ou le cynisme.
En réalité, je pense qu'en politique, le partage se fait entre ceux qui, à
l'école de Platon, de Montesquieu, de Zola ou de Mendès France, souhaitent
mettre la politique au service d'une éthique et ceux qui, à la suite de
Machiavel, d'Hitler ou de Staline, se proposent d'assujettir la politique au
seul but de la conquête et de la préservation du pouvoir. Il est bien évident
que je me suis toujours compté au nombre de ceux qui composent la
première catégorie, même si l'histoire nous apprend que ce sont souvent les
tenants de cette conception noble de la politique qui ont été victimes de
condottieres peu regardants sur les méthodes.
Comment évaluer un engagement politique ? Qui, sur le long terme, a le
plus apporté à l'histoire des hommes ? Celui qui a joui, pour lui-même, d'un
pouvoir sans partage ou celui qui a fait avancer la justice sociale, la réflexion
collective et la création scientifique et intellectuelle, grâce à un pouvoir
exercé pour le bien de tous ?
Près de moi un oiseau chanta.
Je me levai et me préparai à rentrer à l'hôtel discret où je logeais.
Mais les souvenirs continuaient à m'assiéger. Le ressac de l'eau sur les
bords du lac Léman ressemble à un écho du murmure de la mer sur les
rivages de Monastir où je poussai mon premier cri...

CHAPITRE I

Apprendre à être
C'est à l'ombre des remparts de Monastir que j'ai vu le jour, le 23
décembre 1925, au sein d'une famille modeste mais fière de son
enracinement dans une ville où se sont étagés les apports des différentes
civilisations, sans jamais amoindrir l'aspiration à la dignité dans la liberté de
ses habitants.
Entre vergers et oliveraies, le ressac de la mer déclinait, sans cesse, la
légende des siècles.
Du temps de l'Ifriqiya romaine, ma ville natale s'appelait Ruspina. Elle
avait accueilli Jules César qui y prépara les plans de la bataille de Thapsus
qui devait, en 46 avant J.-C., lui permettre de vaincre Pompée et devenir le
grand chef qu'il fut. La présence romaine laissa des traces dans nombre de
domaines, y compris dans celui de la linguistique. Un des poissons les plus
utilisés dans la cuisine tunisienne, est le mulet que partout en tunisien on
nomme « bouri », sauf à Monastir, à Mahdia et à Ksour Essaf où on l'appelle
« mejjel, mugil » dont la filiation latine est évidente. Le mouton se nomme
« berkous » (du latinpecus) et le résidu de l'olive écrasée « blebba » (du latin
pulpa), moins épuisé que le tourteau des huileries.1
Une autre époque devait imprimer sa marque partout, y compris sur la
topographie des lieux : la période islamique dota la ville d'un monument
emblématique, le célèbre Ribat, édifié en 179 de l'hégire (795 après J.-C.)
par Harthama Ibn Aïoun, légat du calife Haroun al Rachid, dans l'intention
de défendre, grâce à sa garnison de moines soldats, les Mourabitoun, les
côtes tunisiennes des excursions étrangères, notamment normandes.
Le mausolée de Sidi Al Mazri, aux origines siciliennes (« Mazzara del
Vallo »), la promenade de la « Quaraiya »2, la médina à l'atmosphère si
1. Cf. Au fil de ma vie, Mohamed Salah Mzali, éditions Hassan Mzali, Tunis, 1972.
2. Mot déformé du turc, « Kara Aya », saint noir, qui évoque la même idée que « Lella Kahlia »,
laquelle désigne une vaste grotte où les pêcheurs n'osaient pas jeter leurs éperviers et où, enfant,
j'allais avec les gosses du quartier, jeter des morceaux de pain qui avaient le don d'attirer beaucoup
de poissons que nous n'osions pas pêcher.

85

particulière et jusqu'au cimetière marin, tout y rappelle l'implantation de
l'islam dans cette ville côtière qui sut, de tous temps, être accueillante et
tolérante aux autres religions et cultures : une rue de Monastir porte le nom
d'un habitant juif de la ville, Gabriel Médina, père de Guido Médina1, poète
délicat et sensible qui consacra à notre ville natale, un recueil intitulé
Monastir, terre de Tunisie.
Mon enfance fut bercée par la musique des vagues et la rumeur du soir
tombant sur les champs d'où revenaient, vers les étables, les bêtes aux pas
cadencés.
Je prenais plaisir à voir le « laggam » opérer les palmiers qui procuraient
du « lagmi », cette sève délicieuse qu'il fallait consommer de bon matin,
avant toute fermentation. Dès midi, elle se transformait en alcool et je voyais
souvent les soûlards déambuler avec leur gargoulette de lagmi. Dans son
livre Au fil de ma vie 2, Mohamed Salah Mzali rapporte que pendant les
incisions quotidiennes, il écoutait les propos du « laggam » : « C'est ainsi
qu 'il m'a appris que le palmier (dont le nom arabe est féminin) est notre
tante. En,créant Adam du limon de la terre, Dieu s'est aperçu qu 'il en restait
encore un peu et il en a fait le palmier qui se trouve être sa sœur, en quelque
sorte. Cela explique pourquoi tous les arbres repoussent quant on les étête,
sauf le palmier qui en meurt, à l'instar des humains ».
La brise marine rafraîchissait nos siestes imposées, derrière les persiennes
closes. Nous nous amusions à déchiffrer les ombres sur les murs et les
plafonds, tandis que nous faisions semblant de dormir pour obéir aux
injonctions des parents, en attendant qu'il nous fut permis de reprendre nos
jeux et nos courses éperdues.
Le soir, les veillées traditionnelles nous permettaient d'écouter, les yeux
ronds d'émerveillement, les récits enchantés que nous racontaient des vieilles
femmes de notre voisinage. Je me souviens, plus particulièrement, de deux
virtuoses en la matière : Ommi Rekaya et Ommi Mahbouba.
Les fêtes, rupture du jeûne (Iftar) et veillées de ramadan, le feu de
l'Achoura 3, l'assida du Mouled4, les gâteaux de l'Aïd [Seghir]..., étaient
également des moments d'intense sociabilité et de convivial échange.
J'appartiens à une lignée qui vient d'une tribu berbère du Souss, dans la
région d'Agadir, berceau des Aït Mzal 5 . Cette origine marocaine n'est pas
1. Il était mon ami. Je l'ai invité en 1949 à faite une conférence sous les auspices de « l'Étudiant
monastirien » que je présidais.
2. Op. cit.
3. Le dixième jour de moharam - le premier mois du calendrier arabe - commémore la mort en 681
(soit en 61 de l'hégire) de Hussein, fils du quatrième calife Ali et petit-fils de Mahomet. Hussein a
été tué par les Ommeyades. L'Achoura est devenue la fête des morts, en souvenir du martyr de
Hussein et de son jumeau Hassan. Elle est particulièrement célébrée par les chiites.
4. Commémore la naissance de Mahomet en 570.
5. Un voyageur originaire des Aït Mzal, donc un « Mzali » s'arrêta à Monastir au retour du pèlerinage,
dans les années 1670 et eut la bonne idée de s'y établir et d'y faire souche. A l'occasion du premier
sommet arabe de Fès où j'ai conduit la délégation tunisienne, j'ai tenu à visiter le mausolée de Sidi
Ali Mzali, situé sur une colline dominant la porte des remparts attenante à l'université Karawiyine.

86

unique en Tunisie : les Masmoudi proviennent d'une tribu marocaine, les
Masmouda ainsi que la tribus Ben Slama. En sens opposé, les Skalli
proviennent, à l'origine, de Sicile. La princesse Fatma Fehria était venue de
Kairouan fonder, à Fès, la célèbre université Karawiyine. Tout cela pour dire
l'unité fondamentale du Maghreb où n'existaient ni frontières, ni cartes de
séjour, et que des désaccords ponctuels politiques actuels n'empêcheront pas
de se réaliser, un jour.
Ma lignée établie depuis trois siècles, à Monastir, devait connaître une
sorte de malédiction qui a fait peser sur plusieurs de ses membres, un destin
néfaste et immérité. Sous les beys déjà, la chronique relève qu'à partir de l'an
1191 de l'hégire (fin du XVIIIe siècle) plusieurs Mzali avaient dû subir les
foudres d'un pouvoir autocrate : Mohamed, Talha, Hadj Mohamed, Ajmi,
Hadj Hamouda, Amor, Badr, ont vu, tour à tour, leurs biens, pieds d'oliviers,
terres agricoles, maisons, dépôts... confisqués et vendus d'autorité à des tiers
choisis par le bey et à des prix fixés par lui-même. Salah Mzali a été
persécuté en 1864 par le général Zarrouk qui lui a confisqué 600 oliviers, 9
entrepôts, 5 maisons... sans motif déclaré1.
Plus près de nous, Mohamed Salah Mzali, docteur en droit, Premier
ministre avant l'indépendance fut condamné, sous les motifs les plus
discutables, à dix ans de prison, à l'indignité nationale à vie et à la
confiscation de tous ses biens, le 27 février 1959. Malgré la grâce amnistiante
dont il a bénéficié quelques mois plus tard, tant les preuves à charge étaient
inexistantes, il n'a jamais pu récupérer ses biens.
Un autre Mzali connut également un destin inique. Celui-ci, Abed Mzali,
était un professeur de lettres, agrégé de la Sorbonne. C'était un esprit brillant
et un fin lettré qui exerça la fonction de directeur adjoint de l'enseignement,
avant l'indépendance et les fonctions de secrétaire général au ministère de
l'Éducation nationale, à partir de 1956. Il fit essaimer l'enseignement du
collège Sadiki un peu partout et enregistra des succès notoires dans
l'accomplissement de sa tâche. En 1952, alors que les dirigeants du Néodestour étaient sur le point d'être arrêtés, H. Nouira lui confia la trésorerie du
parti. Bourguiba le nomma, en 1959, ambassadeur de Tunisie en Espagne.

(Suite 5)
J'y ai vu une vingtaine de femmes tenant leurs bébés. L'on m'avait expliqué que le saint homme
avait le don de guérir la coqueluche... c'est du moins ce qu'elles croyaient. J'étais accompagné par
le ministre des affaires étrangères B.C.Essebsi, par Mézri Chékir ministre de la fonction publique
et par d'autres collègues....
1. Cf. le livre de Tahar Aguir, Monastir à travers son histoire, entre enracinement et modernité, éd.
ISBN, Monastir, 1989, page 25. Cf. aussi : « Richesse foncière et confiscation dans la Régence de
Tunis en 1777 (1191 de l'hégire) » in Revue d'histoire maghrébine (29e année, n° 107-108, juin
2002, Faculté des Lettres, Sfax, où il est dit : « La famille Mzali a été victime de la séquestration
(musadara) : leurs biens furent saisis et vendus aux enchères ».

87

Avant de rejoindre Madrid pour y prendre ses fonctions, Abed Mzali tint,
dans un esprit de famille qui l'honore, à rendre visite à son cousin Mohamed
Salah Mzali, l'ancien Premier ministre jeté en prison, pour prendre congé et
lui apporter quelque réconfort et espoir. Ce geste, familial et sans arrière
pensée politique, fut lourdement et injustement châtié par le gouvernement
qui annula sur le champ sa nomination. De dépit, Abed Mzali s'exila en
Suisse. Il demeura à Neuchâtel jusqu'à la déposition de Bourguiba.
La liste des persécutions devait se poursuivre par mes propres déboires et
par l'injuste condamnation et emprisonnement de mes enfants Mokhtar,
Hatem, Rafik et Sara.
Sans oublier d'autres citoyens dont le seul tort fut qu'ils portaient le nom
de Mzali (comme Boubakeur Mzali1 ou Amor Mzali2) ou qu'ils étaient fils
ou mari d'un ou d'une Mzali (comme Ali Besbès3, ancien cadre de la Banque
centrale) et qui furent inculpés sous les motifs les plus fantaisistes ou
perdirent leur gagne-pain au lendemain de mon limogeage4.
Mon père avait failli épouser la sœur de Bourguiba, Najia, qui devait
donner naissance à Saïda Sassi, ma contemptrice zélée, bien des années plus
tard. Les fiançailles dûment conclues, furent rompues à la demande du père
de la fiancée : Ali Bourguiba trouvait que mon père ne faisait pas assez de
cadeaux à sa promise. Car la coutume voulait qu'à chaque fête, le fiancé
envoie un cadeau à sa fiancée. J'échappai ainsi à une redoutable perspective
virtuelle : devenir le frère de Saïda Sassi !
Mais la sœur de Bourguiba ne garda pas rancune à mon père. Elle
plaisantait même avec ma mère, des années plus tard, en arguant que, du fait
que les fiançailles avaient été rompues sans son consentement, elle pouvait
virtuellement se considérer comme la première épouse de mon père, à un
moment où la polygamie était permise ! Durant les années 1946, 47 et 48,
elle venait séjourner quelques jours chez nous et j'appréciais son humour et
ses histoires.
1. Marié, père de 4 enfants, il connut le chômage durant de longues années après qu'on lui eut retiré
sa patente d'un petit café de quartier, dont il a hérité de son père. Sans aucun motif !
2. Cadre syndical, père de famille, fut arrêté et torturé durant trois semaines dans les locaux du
ministère de l'Intérieur. Relâché dans un état piteux, il perdit son travail comme ouvrier dans une
usine textile.
3. Son cas était plus grave car sa mère était une Mzali et qu'il s'était marié à une Mzali !
4. Sans parler des proches parents de mon épouse, dont son frère Hafedh Mokhtar, capitaine au long
cours, PDG de Gabès chimie transport, « poussé » à la retraite dès mon limogeage, ou son beaufrère Allala Godhbane, ingénieur agronome, directeur d'une coopérative de semences et plantes
sélectionnées qui subit le même sort. Parmi les victimes pour « délit parental », je dois citer feu
Mohsen Ghédira, ingénieur de formation et PDG d'une entreprise de travaux publics, qui n'a jamais
fait de politique. Au lendemain de mon départ forcé le 3 septembre 1986, il a été emprisonné et
torturé sérieusement dans les locaux du ministère de l'Intérieur. Il a été tellement harcelé par la suite
qu'il a succombé à une hémorragie cérébrale. Son seul tort est qu'il est le fils de mon oncle Allala
Ghédira. Que Dieu l'ait en sa miséricorde.

88

En fait, malgré cet épisode vite oublié, les relations de ma famille avec
celle de Bourguiba furent amicales ; une proche parenté nous avait unis. En
effet, la grand-mère maternelle de Bourguiba, Khadouja, était la tante de
mon père. Elle avait épousé un Khéfacha et divorça. Elle a longtemps
séjourné chez son frère Mahmoud, mon grand-père paternel
Mon père Chaabane épousa ma mère Aïchoucha (diminutif de Aïcha)
Ghédira dans les années 1913-1914. Sa mère était une fille Laz, d'origine
turque. Des Laz ont été ministres des Mouradites2. Leur nécropole est située
aujourd'hui juste derrière l'hôpital Sadiki, place de la Casbah, non loin du
mausolée de Sidi Ali Ben Ziad. Une rue de Monastir porte aujourd'hui le
nom de Mustapha Laz, ministre de la dynastie mouradite, mort le 3 juillet
1665. Ils eurent deux enfants, ma sœur Saïda, ma cadette de quatre ans,
aujourd'hui décédée et moi-même. Mon père exerça plusieurs métiers, avec
un sens aigu du devoir et de solides convictions éthiques qu'il m'inculqua et
qui jamais ne me quittèrent. Il a été épicier à Monastir, à Menzel Harb, un
village distant de Monastir d'environ 12 km, à Radès3 (non loin de Tunis) en
1937, puis à Sbeïtla (l'ancienne Sufetula) en 193 94, avant de revenir à Tunis
pour m'accompagner dans mes études au collège Sadiki.
Il avait été adhérent du Vieux Destour, depuis 1925. Il rejoignit le NéoDestour et Bourguiba dès 1934. Je l'ai accompagné plusieurs fois aux
réunions de la cellule de Monastir située, à l'époque, au premier étage d'une
maison proche de Bab Brikcha. J'étais à ses côtés aussi lorsqu'il a participé,
le 10 avril 1938, au défilé de protestation contre l'arrestation des leaders du
Parti et surtout aux événements sanglants du 9 avril 19385. Le caïd de
l'époque l'avait inclus dans une liste de 68 « agitateurs » destouriens,
adressée au contrôleur civil français de Sousse pour dénoncer les
agissements d'individus dangereux pour l'ordre colonial français6. C'est de
lui que je tiens mon premier éveil à la lutte politique.

1. La sœur de Khadouja Mzali, Aïchoucha, épousa le grand père de A.Laroui, Mohamed Laroui. Ainsi
une parenté existe entre les Mzali, les Bourguiba et les Laroui...
2. Dynastie tunisienne qui régna au début du XVIIe siècle jusqu'en 1702. Elle fut fondée par Mourad
Pacha Bey.
3. Au mois de juillet, j'accompagnai mon père à Tunis pour accueillir, avec des milliers de citoyens,
le cheik Taalbi au port de Tunis qui rentrait après un long exil. De même, j'ai assisté au meeting
tenu par le Néo et le Vieux Destour, avenue Gambetta (Mohamed V aujourd'hui), et au cours
duquel Taalbi et Bourguiba avaient pris la parole.
4. J'étais à Sbeïtla à côté de mon père devant notre magasin quand le caïd traversa la rue. Il était élégant
avec son costume de lin blanc, son fez rouge foncé et une canne à la main. « C'est Taïeb Sakka, me
dit mon père, c 'est un avocat originaire de Monastir, parent des Mzali, car sa sœur est l'épouse de
M.S. Mzali. Il a choisi l'administration. Je ne veux pas aller à sa rencontre et le saluer car il croira
que j'ai un service à lui demander. Ça, jamais, m'affirma-t-il, quoiqu'il arrive ! » Cet orgueil
paternel me marqua pour la vie !
5. Manifestation de soutien au leader nationaliste Ali Belhaouane, arrêté par les autorités du
Protectorat. Elle fut réprimée dans le sang (trente morts et une centaine de blessés).
6. La photocopie de cette lettre a été publiée dans le livre de Tahar Aguir ci-dessus cité, page 232.

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La simple observation de ce qui se passait autour de moi : pauvreté des
« autochtones »1, aisance des colons, le Ribat2 transformé en caserneprison, l'arrachage des oliviers par l'armée française en 1936, pour
construire une deuxième caserne3, les représailles contre les habitants
indisciplinés ou frondeurs... Tous ces faits confortaient mes sentiments de
révolte et renforçaient mes sentiments patriotiques naissants.
Le 7 août 1933, j'assistai, de loin, à des troubles qui devaient avoir un
retentissement considérable sur la lutte pour l'indépendance et sur le destin
personnel de Bourguiba.
Conformément aux recommandations de ce dernier, des militants avaient
tenté d'empêcher l'inhumation, au cimetière musulman, du fils d'un
monastirien naturalisé français. Pour lutter contre la tentative d'assimilation
menée par les autorités coloniales qui accordaient très facilement la
nationalité française aux Tunisiens4, pour briser toute velléité de lutte chez
eux, Bourguiba avait quelque peu « sollicité » la jurisprudence islamique, en
proclamant qu'aucun naturalisé ne pouvait se prévaloir de son droit à être
enterré dans un cimetière musulman et que les naturalisés n'avaient qu'à
exiger la création de nouveaux carrés dans les cimetières.
Le caïd de l'époque, Hassan Sakka et le contrôleur civil français de
Sousse, M. Grainic, s'entêtèrent et exigèrent que le fils du naturalisé fut
inhumé dans le cimetière musulman. Une échauffourée s'ensuivit entre les
manifestants et les forces de l'ordre dont je fus témoin par hasard5. Il y eut
des blessés et un mort, le premier martyr de la cause de l'indépendance :
Chaabane Bhouri, que Dieu l'ait en sa miséricorde.
Ces incidents provoquèrent une grande émotion dans la ville. Les
monastiriens formèrent une délégation pour aller se plaindre auprès du Bey.
Ils désignèrent, pour la conduire, un jeune avocat, Habib Bourguiba, membre
1. Il y avait partout des chantiers de charité, des camps d'hébergement, dits « tékias », la famine
sévissait et le typhus faisait des ravages. Les usuriers faisaient fortune. Tunis socialiste titrait : « La
Tunisie se meurt » (février 1934). Peyrouton, le résident général à Tunis lui-même, qualifié par les
Tunisiens de satrape, déclara devant le Grand Conseil, le 4 avril 1934 : « Je vous ai dit ce matin
que la Tunisie est en train de mourir. Je ne sais pas si je me suis fait comprendre... Il y a 2 millions
d'hommes qui ne mangent pas sur 3,5 millions ... ».
2. Couvent fortifié, habité par des moines soldats chargés de la défense des côtes.
3. Notre directeur d'école, M. Petech, nous avait conduits près d'un champ d'oliviers encore vigoureux
pour nous montrer la performance des blindés en train d'arracher ces arbres, ce qui inspira à certains
monastiriens une complainte, dont voici le premier couplet que je traduis ainsi :
« Ô père Mekki, ton verger fait pitié
« Nous le pleurons
« Sol nivelé par les engins blindés
« Nous le pleurons
« Oliviers arrachés, quelle pitié ! ».
4. Les Tunisiens naturalisés bénéficiaient du « tiers colonial » au même titre que leurs collègues
français de la métropole : leurs traitements étaient majorés de 33 %.
5. J'avais sept ans. Ma mère qui se trouvait chez son frère Mhammed Ghédira, à l'occasion du mariage
de son fils Hassine, m'a chargé de porter le déjeuner à mon père resté chez lui dans le quartier Rbat.
J'ai dû longer les remparts avant de me trouver en pleine bagarre sans rien y comprendre !...

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du Destour. La délégation fut effectivement reçue par un proche du Bey, à la
Marsa ; il s'appelait Slim Dziri.
Les caciques du Parti Destour en furent mortifiés et votèrent un blâme à
l'encontre de Bourguiba, au motif qu'ils ne l'avaient pas mandaté pour
diriger cette délégation. Bourguiba n'a pas accepté cette mesure et
démissionna du Parti.1 D'autres jeunes militants démissionnèrent par
solidarité avec lui.
Un Congrès du Parti fut convoqué, le 2 mars 1934 à Ksar Helal, pour une
nécessaire clarification. Mais les Vieux ne s'y présentèrent pas. Ils voulaient
esquiver une confrontation directe. La soixantaine de délégués présents passa
outre et élit un nouveau Bureau politique présidé par le docteur Mahmoud
Matri. Bourguiba, en qualité de Secrétaire général, allait exercer l'essentiel
du pouvoir et procéder à la rénovation et à la dynamisation de ce qui allait
devenir le Néo-Destour.
C'est à l'école coranique que je fis mes premières classes. Elle était
dirigée par un amateur de belles lettres, Hédi Amri. Je poursuivis ma
formation à l'École franco-arabe de Monastir dirigée par M. Petech, un
pédagogue remarquable à l'enseignement duquel je dois beaucoup et dont je
tiens à saluer la mémoire, avec grande émotion.
Mes parents furent heureux et fiers lorsque je fus reçu au certificat
d'études primaires. Ce modeste diplôme permettait, en effet, à ses heureux
titulaires d'échapper à l'obligation du service militaire. Mes parents avaient
connu trop de jeunes appelés décimés après avoir été enrôlés dans les
régiments de l'armée française et fait la guerre de 14-182 ; ils vivaient dans
l'angoisse que cela pût m'arriver un jour.
Ils furent un peu moins motivés lorsque je fus admis à passer le concours
d'entrée du prestigieux collège Sadiki. Cela était trop abstrait pour eux et
constituait un risque de me voir, en cas de réussite, obligé de « m'exiler » à
Tunis. Pour ma mère, cela représentait une épreuve, d'autant plus que ma
soeur Saïda, qui allait se marier à l'âge de 15 ans, devait bientôt quitter la
maison et la laisser seule.
Le concours se passait au lycée de Sousse, qu'il fallait rejoindre par
l'autocar qui faisait la liaison entre les deux villes. Malheureusement, je
n'avais pas de quoi payer le billet. Nous résolûmes, un ami de classe, Béchir
Soussi et moi, de faire le trajet à bicyclette, nous relayant l'un l'autre3. Nous

1. Un autre de ses collègues, Bahri Guiga fut, lui aussi, l'objet d'un blâme pour « indiscrétion ».
2. Le nombre de Tunisiens « morts pour la France » en 1914-1918 est estimé à 60 000 environ.
3. Ainsi nous avons parcouru deux fois vingt kilomètres.

91

passâmes les épreuves, déjeunâmes de morceaux de pain tartinés de harissa
et retournâmes harassés à Monastir. Je réussis ce concours et me préparai à
rejoindre Tunis où je devais habiter chez un oncle, Allala Ghédira, commis à
la direction des Finances. À la rentrée d'octobre 1940, je me retrouvais élève
de la classe de 6e C du collège Sadiki. La maison de mon oncle, située au 12,
rue Sidi Bel Abbès à El Omrane, en était distante de quatre kilomètres. Je
faisais la navette quatre fois par jour, à pied, n'ayant pas les moyens de
prendre le tramway. Cela m'a donné, pour toujours, le goût de la marche.
Parfois, sur le chemin du retour, je me permettais une courte halte pour
jeter un coup d'oeil sur la Driba qui rassemblait, en un seul lieu, plusieurs
tribunaux tunisiens. J'écoutais des bribes des plaidoiries des avocats et
prêtais l'oreille à l'interrogatoire d'un inculpé par le président du tribunal.
Les rites de la justice me fascinaient.
À Halfawine, je m'autorisais une nouvelle halte pour écouter des
mélopées diffusées à tue-tête par des radios ou des tourne-disques ou prêter
l'oreille aux récits racontés par les fdaouis, ces troubadours continuant la
riche tradition de l'oralité littéraire.
La deuxième année, mon oncle informa mon père qu'il ne pouvait plus
m'héberger. Mon père ne discuta pas la décision de l'oncle. Il vendit sa
boutique de Monastir, se fît engager comme cuisinier auprès de la société de
bienfaisance, Al Khiriya, et vint me rejoindre à Tunis. Il se débrouilla pour
me faire admettre comme pupille de cette société et je pus ainsi poursuivre
mes études1.
Les « boursiers » de la Khiriya étaient habillés, nourris et logés
gratuitement. Mes études se déroulaient de manière très satisfaisante et je
m'adonnais à une véritable boulimie de lecture : Alexandre Dumas, Jules
Verne, Victor Hugo, Chateaubriand, Pierre Loti... Un ami de classe, Mounir
Essafi, frère du grand chirurgien Zouheir Essafi, me prêtait régulièrement ses
livres. Les auteurs de langue arabe n'étaient pas de reste. Je dévorais les
romans historiques de Georges Zaydan, les contes de Kamel Kilani, les
poèmes de Gibrân Kahlil Gibrân et même les romans à l'eau de rose de
Manfalouti.
Mes autres loisirs étaient partagés entre le stade où j'étais un fervent
supporter de Y Espérance de Tunis et les salles de concert où je n'entrais pas
mais dont j'écoutais avec ravissement, grâce aux hauts-parleurs, les artistes
comme Fathia Khairi, Hassiba Rochdi, Hédi Jouini, Ali Riahi et Chafïa
Rochdi.
Le 9 novembre 1942, des forces armées allemandes aéroportées atterrirent
et occupèrent l'aéroport d'El Aouina (aujourd'hui Tunis-Carthage). Elles ne
1. C'est Hadj Ahmed Bourguiba, frère aîné du Président et membre influent au comité directeur de
cette institution caritative, qui aida mon père dans ses démarches.

92

rencontrèrent aucune résistance et se déployèrent dans certains quartiers
stratégiques de Tunis et de sa banlieue. C'est ainsi que je me suis rendu au
Bardo avec certains camarades de classe pour « profiter » du spectacle. Le
collège Sadiki fut fermé et je dus rentrer à Monastir.
Sousse, bombardée par les avions alliés, fut désertée par une partie de ses
habitants qui se réfugièrent à Monastir. On hébergea leurs enfants dans les
locaux de l'École de jeunes filles musulmanes où je m'inscrivis en classe de
4e A. Ce fut une année scolaire mémorable.
Je me retrouvais, pour la première fois de ma vie, dans une classe
doublement mixte : filles et garçons, musulmans, juifs et chrétiens. Mais je
voulais compenser le choc de cette nouveauté intimidante par un regain
d'intérêt pour les études. Je dus à l'attention que voulut bien me porter
mademoiselle Gayet, devenue madame Ferchiou, notre professeur de
français, d'Ahmed Gharbi, notre professeur d'arabe1 et à l'émulation qui était
née entre un condisciple juif habitué à glaner toutes les distinctions au lycée
de Sousse2 et moi-même, d'obtenir une moyenne annuelle générale
dépassant 15/20 qui m'a valu de bénéficier d'une bourse d'internat au collège
Sadiki où je me retrouvais en octobre 1943, en classe de 3e.
En juin 1944, je réussissais mon examen du Brevet d'arabe. Ce qui devait
donner à mon père une intense mais courte joie, puisqu'il mourut, rassuré sur
mon sort, en septembre de la même année. Je pouvais, quoiqu'il arrive,
prétendre à un poste d'enseignant dans l'enseignement primaire !
L'année 1947 constitua, au plan de ma formation intellectuelle, une étape
marquante. C'est en grande partie grâce à mon professeur, monsieur Thillet
que je choisis, malgré mes penchants pour la médecine, de continuer, après
le baccalauréat, des études de philosophie à la Sorbonne.
Mais mon parcours scolaire satisfaisant connaissait quelques turbulences.
Je fus sanctionné, en classe de 3 e, par un surveillant pour avoir prononcé, à
l'arabe - « M. Bichoun » au lieu de M. Pichon - le nom d'un professeur
d'histoire qui se faisait attendre. Décidément, mes ennuis avec l'arabisation
commencèrent tôt !
Une autre fois, avec quelques-uns de mes camarades de la classe de
philosophie, nous fîmes le mur pour assister à la célébration de l'anniversaire
de la création de la Ligue des États arabes, le 21 mars 1947. Ce qui me valut
un renvoi de quelques jours.

1 Pétais seul en classe d'arabe et M. Gharbi me prodigua des cours de latin.
2. Une grande amitié naquit entre nous. Je lui rendais visite dans sa maison et lui faisait de même. Il
était légèrement plus fort que moi en mathématiques et moi j'avais de meilleures notes en rédaction
fiançaise.

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Mais c'étaient surtout les activités culturelles au sein de l'Association des
anciens élèves de Sadiki, alors dirigée par un remarquable polytechnicien,
Mohamed Ali Annabi, ou des activités théâtrales monastiriennes, au sein de
l'Association La Jeunesse littéraire, devenue après une scission, l'Étudiant
monastirien dont je fus le président, ou tunisoises comme l'Union théâtrale
de Tunis1 qui occupaient, avec le sport, l'essentiel de mon temps extrascolaire.
Ces activités me permirent d'organiser ou d'assister à des causeries
remarquables d'Ali Belhaouane, Fadhel Ben Achour, Othman Kaak,
Mustapha Khraïef, entre autres. Ainsi, j'ai invité en 1949, en tant que
président de l'Étudiant monastirien, Ahmed Ben Salah, alors jeune
professeur au lycée de Sousse, à donner une conférence intitulée : « l'élan
vers la Renaissance », dans le patio du marabout Sidi Abdesselam, au
quartier des Tripolitains à Monastir. J'ai invité aussi le cheikh Salem Ben
Hamida, originaire d'Akouda et surnommé le philosophe du Sahel, à donner
une conférence dont j'ai oublié le titre. Ce dont je me rappelle c'est qu'il était
progressiste pour un zeitounien2 et avait le courage de ses idées ! Elles me
permirent aussi de participer à des activités théâtrales variées où je tenais
plusieurs rôles : Brutus dans Jules César de Shakespeare, Gauthier dans La
Tour de Nesle d'Alexandre Dumas, ministre dans Louis XI. La première fois
où je suis monté sur la scène de l'ancienne salle des fêtes de Monastir3, mes
jambes se mirent à trembler et ce n'était pas sans mal que je m'en étais sorti.
Je devais me rassurer, plusieurs années plus tard sur la signification du trac
en lisant l'anecdote suivante. Un jour, un jeune acteur a demandé à Louis
Jouvet :
« Maître, c 'est étrange, je n 'ai pas le trac...
- Ça te viendra avec le talent ! » lui asséna-t-il.
En juin 1947, nanti de mon diplôme de baccalauréat, je résolus, malgré
toutes les difficultés, de tenter l'aventure, de partir en France continuer mes
études supérieures.
M. Attia, directeur du collège Sadiki me convoqua, comme beaucoup de
mes camarades, et me posa la question : « Que comptez-vous faire
maintenant ?
~ Je vais poursuivre mes études supérieures en France.
- Qu 'allez-vous faire en France ? Vous êtes pauvre, il vaudrait mieux
pour vous un poste de surveillant ou d'instituteur. »
1. J'y ai adhéré en 1944 ; elle était présidée par Salah Lahmar. Deux de ses éminentes figures, Tahar
Belhadj et Béehir Methenni, dirigeaient les répétitions dans le local de cette association situé rue
Sidi Brahim Riahi, en pleine Médina.
2. Étudiant de la Grande Mosquée Zeitouna.
3. Nous jouâmes La Tour de Nesle, également au théâtre municipal à Tunis et Kairouan.

94

Voyant mon obstination, il renchérit : « Et qu 'est-ce que vous comptez
suivre comme études en France ? »
Je répondis : « Des études de philosophie.
- A supposer que vous réussissiez, la direction de l'enseignement en
Tunisie ne vous donnera jamais un poste. A la rigueur, faites une licence
d'arabe », rétorqua-t-il.
La plupart des étudiants de ma génération qui choisissaient des études
littéraires, optaient, en effet, pour une licence d'arabe. Mais tel n'était pas
mon cas.
Pour partir il fallait un minimum d'argent ; je décidai de vendre les
quarante-huit pieds d'oliviers hérités de mon père. Mon oncle proposa de me
les acheter.
De juillet à septembre, il ne cessa de me faire marcher. Chaque fois, il
trouvait une excuse pour ne pas me payer. Le temps pressait et ma colère
montait, jusqu'à fin septembre où mon sang ne fit qu'un tour. Je décidai de
me présenter à son lieu de travail à la direction des Finances à la Casbah. Je
pense qu'il comprit ma détermination. Ses collègues de bureau l'ont poussé
aussi à me payer mon dû. Il a fini par le faire. Cette somme n'étant pas
suffisante, je dus, à mon grand regret, vendre un burnous ayant appartenu à
mon père, au souk de la laine, à la médina à Tunis.
J'étais prêt à partir mais je souffrais à la perspective de laisser ma mère
sans beaucoup de ressources et seule, ma sœur s'étant mariée. Avais-je le
droit de sacrifier mes études, alors que je voyais bien que, malgré la difficulté
de la séparation, le vœu de ma mère était de me voir aller de l'avant ?
Je résolus de faire face à ce dilemme et de choisir une voie difficile mais
qui, seule, me paraissait pouvoir concilier mes obligations envers ma mère et
mes aspirations personnelles.
D'abord, je renonçai définitivement à mon rêve d'entreprendre des études
de médecine longues et coûteuses et de devenir chirurgien. Je fis donc le
choix des études de philosophie qui correspondaient à mes tropismes et
présentaient l'avantage de durer moins de temps1 et donc de nécessiter moins
d'argent tout en me donnant une solide charpente intellectuelle me
permettant d'appréhender la complexité et la richesse de l'existence. Cette
solution me permettait d'économiser sur mes maigres subsides et d'adresser
de modestes mandats à ma mère2.

1. La licence de philosophie comportait cinq certificats. Je réussis le certificat de psychologie (option
psychiatrie) la première année. Je réussis en deuxième année deux certificats : morale et sociologie
et logique ; et enfin j'ai réussi en troisième année : histoire générale de la philosophie avec une
épreuve de latin et une épreuve de langue vivante et le certificat d'études littéraires générales (dit «
propé »).
2. Chaque mois, j'adressais à ma mère, sous couvert de mon beau-frère, feu Mohamed Tahar Jafoura,
un mandat de 3 000 anciens francs : le prêt d'honneur, qui m'avait été accordé, ne dépassait pas, en
1947-1948, la somme de 9 000 FF. Il devait plafonner en 1950 à 14 000 FF (anciens).

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J'achetai de conséquentes quantités d'huile et de café dans l'espoir de
pouvoir les revendre à Paris au double, ou même au triple de leur prix
tunisien. Je mis mes effets dans un grand et vieux couffin que mon père
utilisait pour ses voyages.
Et je me retrouvai, par un après-midi d'octobre 1947, sur le pont de
quatrième classe du paquebot Le Chanzy, en partance pour Marseille.

CHAPITRE II

Les leçons de Socrate :
étudiant à Paris

Me voilà sur le Chanzy. Passager de quatrième classe avec pour tout
confort une chaise longue sur le pont !
La traversée se déroula sans incident. À mon arrivée à Marseille, je me
hâtai de me diriger vers la gare Saint-Charles. L'état de mes comptes ne me
permettait pas d'envisager une escapade touristique dans la ville de Pagnol,
de Fernandel et... de la bouillabaisse.
Après une nuit de train, je débarquai à la gare de Lyon à Paris, avec des
sentiments mêlés de nostalgie des rivages quittés et un vif désir de m'élancer
dans une vie nouvelle.
Mais je dus parer au plus pressé : trouver un toit pour mes premières nuits.
Un ami, Habib Tamboura1 qui fit le voyage avec moi, contacta un étudiant
en médecine, originaire de Monastir, Mokhtar Slamia, qui habitait l'hôtel
Sorbonne, rue Victor-Cousin. Ce dernier accepta de nous héberger quatre ou
cinq nuits, le temps de trouver une solution durable. J'eus la chance de
rencontrer madame Popovitch, une assistante sociale dévouée qui travaillait
au service des œuvres sociales pour les étudiants, rue Soufflot.
Elle me proposa une chambre à Y Hôtel de Savoie, rue de Provence dans
le 9e arrondissement, juste derrière les Galeries Lafayette dont le loyer
modeste correspondait à mes moyens. Les deux années suivantes, j'ai obtenu
une chambre au loyer plus modéré dans une maison d'étudiants située au 9
boulevard Blanqui, dans le 13e arrondissement. Les murs de Paris étaient
noirs et ne devaient être ravalés que dans les années soixante à l'initiative de

1. Aujourd'hui pharmacien à Tunis.

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Malraux. Le pain était rationné et c'est seulement le 1er février 1949 que les
tickets furent supprimés.
Ayant réglé ce problème crucial, je m'inscrivis à la Sorbonne et
commençai à suivre, avec avidité, les cours des prestigieux professeurs que
j'allais avoir l'honneur d'écouter tout au long de mes trois années d'études :
Patronnier de Gandillac, Henri Gouhier, René Poirier, Jean Wahl, PierreMaxime Schull, Gaston Bachelard, René Le Senne...
C'est grâce à leur enseignement que j'ai pu rencontrer Socrate... à Paris.
Je veux dire que c'est en les écoutant et en méditant sur leurs propos que j'ai
appris à me méfier des certitudes, des vérités qui paraissaient aller de soi et
des asservissements collectifs. C'est la leçon de Socrate qui m'a permis de
résister aux sirènes alors à la mode auprès de mes condisciples à la Sorbonne.
À un moment où la plupart des jeunes mettaient un point d'honneur à se
proclamer marxistes ou existentialistes, l'exigence socratique me permit de
n'être ni l'un ni l'autre. À une époque où les doctrinaires du Parti
communiste, comme Jean Kanapa, traitaient toute œuvre non marxiste de
« petite bourgeoise » et l'humanisme de « vocable exténué », j'avoue avoir
trouvé mes plus grands bonheurs de spectateur aux pièces jouées par Louis
Jouvet - Le docteur Knock -, Jean-Louis Barrault - Hamlet -, Pierre
Brasseur - Les mains sales - et l'ensemble des pièces classiques que j'ai pu
admirer grâce à mon assiduité au « poulailler » de la Comédie-Française où
brillaient de mille feux Maurice Escande, Louis Seigner, Pierre Dux,
notamment...
C'est dans le cinéma Champollion, aux prix « étudiés » et vraiment à la
portée de toutes les bourses, que j'ai eu mes plus grandes émotions
cinématographiques grâce notamment à deux grands cinéastes humanistes :
Charles Chaplin et Jean Renoir. C'est dans cette modeste salle, située à un jet
de pierre de la Sorbonne, que j'ai invité pour la première fois ma fiancée
Fathia.
En analysant le dogme marxiste et en recueillant les bribes d'information
très lacunaires qui nous parvenaient de l'autre côté du « rideau de fer », je
percevais bien qu'au-delà de la dérive que subissait la doctrine du fait de son
application, c'est l'esprit de système de Marx lui-même qui était en cause.
En d'autres termes, je pensais que la critique d'André Gide1, à son retour
d'URSS, était fondée. Et que même, il fallait aller plus loin que de se
contenter d'opposer Lénine et Staline à Marx ? C'est à la pensée de celui-ci
qu'il fallait s'attaquer pour y débusquer, au-delà des analyses pénétrantes et
des notations pertinentes, les failles d'un système prisonnier de sa logique,
proposant de soigner un mal : l'inégalité sociale par un mal aussi néfaste, la
dictature du prolétariat. La lecture du livre d'Arthur Kœstler intitulé Le zéro
1. Il disait : « Je doute qu 'en aucun autre pays aujourd 'hui, l'esprit soit moins libre, plus courbé, plus
craintif, plus vassalisé ».

98

et l'infini et celle de J'ai choisi la liberté de Kravchenko m'avaient ouvert les
yeux sur la véritable nature du système communiste
Et je pensais avec encore plus d'effroi à l'égarement de certains
intellectuels tel le romancier H.G. Wells qui osait écrire après avoir été reçu
par Staline : « Jamais je n 'ai rencontré homme plus sincère, plus juste, et
plus honnête ! » ou à Aragon, que tant de nos jeunes étudiants ont admiré, et
qui avait chanté Staline, le Guépéou (future KGB) et la terreur dans un
poème qu'il a caviardé par la suite de ses œuvres complètes :
« J'appelle la terreur du fond de mes poumons
« Je chante le Guépéou qui se forme
« En France à l'heure qu 'il est
« Je chante le Guépéou nécessaire en France ! ».
Quel aveuglement ! Quel déshonneur ! Quel crime contre l'esprit !
C'est Aragon qui avait vitupéré Léon Blum et « les ours savants de la
sociale démocratie » et Étienne Fajon, à l'époque star du journal l'Humanité,
n'hésita pas à écrire le 27 février 1951 : « les dirigeants socialistes de droite
jouent un rôle primordial dans la fascisation de la France ».
Ayant lu Lénine, je pensais, déjà à cette époque, qu'il était le vrai père de
la terreur rouge, avant Staline. C'est lui qui a ouvert le premier camp de
concentration, qui a ordonné et organisé l'assassinat de la famille impériale,
le génocide des cosaques, c'est lui le responsable de la tragédie paysanne de
1921, c'est lui qui détruisit l'appareil de production, qui causa la mort de cinq
millions d'hommes, qui fit massacrer 8 000 prêtres en 1922, qui expulsa les
intellectuels, ces « laquais de la bourgeoisie qui se croient le cerveau de la
nation », écrit-il à Gorki le 15 septembre 1922... Lénine, avec Staline et
Trotsky2, décréta qu'il fallait « mettre fin à la fable du caractère sacré de la
vie humaine ! »3. Oui, vous avez bien lu : « mettre fin à la fable du caractère
sacré de la vie humaine ». Voilà la vraie barbarie, mère de tous les
massacres, de tous les génocides !
Ce que je ne supportais pas chez ces « révolutionnaires », c'était la haine
qui suinte encore aujourd'hui des écrits et des paroles de certains de leurs
orphelins !
L Henri Lefebvre, communiste enragé lorsque j'étais étudiant à Paris, avoue, mais un peu tard : « que
Hegel et Staline l'ont dégoûté à jamais des systèmes » (Le temps des méprises, Stock, 1915). Il
est intéressant de noter que Marx, ayant perdu ses illusions à la fin de sa vie, se rendit à Alger
d'où il écrit à Engels, le 28 avril 1882 : « J'ai supprimé ma barbe de prophète et ma chevelure
glorieuse » /...
J'ajoute, qu'en bon ethnocentriste, Marx était convaincu de la supériorité du modèle occidental
et estimait que l'expérience coloniale était nécessaire « pour sortir des ténèbres le reste du
monde ! ».
Qui dit un jour : « Si le soleil est bourgeois, nous arrêterons le soleil ! ».
Le général Dimitri Volkogorov, président de la commission parlementaire, chargée en 1991 de
l'ouverture des archives soviétiques, déclara : « Lénine, demi-dieu vénéré pendant 70 ans,
apparaît tel qu 'il est : non pas le guide magnanime de la légende, mais un tyran cynique, prêt
à tout pour prendre et garder le pouvoir ».

99

Cela étant, je n'ai jamais cessé d'estimer le vaillant et valeureux peuple
russe, d'admirer son histoire et ses combats pour la liberté. De même, j'ai
toujours respecté les luttes des ouvriers français, communistes, socialistes ou
troskystes, et apprécié, à leur juste valeur, les sacrifices par eux consentis
pour libérer leur patrie du joug nazi, même si leur combat n'a commencé
qu'après l'invasion de l'URSS par les hitlériens et non dès l'occupation de
leur propre patrie...
Je pensais aussi à Sartre qui qualifia le marxisme « d'horizon
indépassable de notre temps » et qui, sous prétexte de « ne pas désespérer
Billancourt » (c'est-à-dire les ouvriers des usines Renault établies dans cette
banlieue) se trompa énormément dans certaines de ses analyses politiques et
défendit, contre toute évidence, les excès d'un système qu'il dédouana
parfois imprudemment.
Je l'entendis une seule fois, en 1948, lors d'un meeting organisé au
Quartier Latin par David Rousset, ancien résistant, ancien déporté qui tentait,
par la création du Rassemblement démocratique républicain, d'atténuer
l'emprise du Parti communiste sur la gauche française.
Je ne fus pas conquis par Sartre1 que je trouvais piètre orateur. Malgré mes
désaccords avec ses thèses, je préférais quand même le lire que l'écouter2.
Bien plus tard, la lecture de Soljénitsyne et des dissidents de l'Est, des
« nouveaux philosophes » et de quelques « repentis » du marxisme allait me
conforter dans des analyses que j'avais faites, vingt ans avant la « grande
révision ».
Déjà encore élève au collège Sadiki, j'étais en profond désaccord avec les
analyses que faisait le Parti communiste tunisien dirigé par Maurice Nizard,
dans son journal : L'avenir de la Tunisie. Les dirigeants de ce parti
considéraient que le combat nationaliste mené par le Néo-Destour n'était que
l'expression d'un chauvinisme quelque peu obscurantiste !
Je me souviens d'avoir participé, en 1952, à Tunis à une réunion organisée
entre professeurs d'obédience marxiste conduits par Claude Roy, au nom du
Parti communiste français et des professeurs néo-destouriens dont j'étais, au
local de l'USTT, Centrale syndicale tunisienne d'obédience communiste,
situé rue des Tanneurs.
La discussion qui dura plusieurs heures se conclut par un constat de
désaccord. Paul Sebag qui enseigna, pendant des années, la sociologie à la
Faculté de Lettres de Tunis, clôtura la réunion en affirmant que : « Puisque
Staline l'avait dit, c'est comme cela ! ». C'était en somme « le magister
1. Je pourrai évoquer aussi l'aveuglement « cubanophile » de Sartre et évoquer son ouvrage intitulé
Ouragan sur le sucre, un reportage qui fit le tour du monde, bien qu'il ne fut qu'un himalaya
d'inepties à la gloire de Fidel Castro. Aux étudiants qui, à Paris, l'interrogeaient sur le sens de
leur vie, il répondait, péremptoire : « Soyez cubains ! ».
2. Je n'étais pas, non plus, attiré par la « morale » du couple Sartre-Simone de Beauvoir que je
résumerais par les trois règles suivantes : fidélité des esprits, liberté des corps, transparence des
relations !

100

dixit ». Nous en étions revenus à la scolastique médiévale de Aristoteles dixit.
Staline mourut quelques semaines plus tard et ce sera le point de vue
patriotique qui finira par triompher.
J'avoue que, dans la deuxième grande mode intellectuelle qui battait alors
le pavé de Saint-Germain, l'existentialisme, une donnée me rebutait : l'affirmation que l'existence était absurde et qu'en conséquence nos actes étaient
gratuits, comme l'était le meurtre d'un Arabe par l'antihéros de L'Étranger
d'Albert Camus que j'appréciais par ailleurs - je trouvais admirables ses
Noces à Tipasa et ses adaptations théâtrales de Dostoïevski. Cependant, ma
situation existentielle de jeune intellectuel militant pour la libération de son
pays me séparait radicalement de l'existentialisme, ce nouveau « spleen » que
les disciples de Kierkegaard entendaient populariser sur les rives de la Seine.
Mon immersion vivifiante dans la vie intellectuelle parisienne de cette
période ne me faisait pas oublier mon goût pour le sport. La devise latine, de
l'esprit sain dans un corps sain, demeurait pour moi toujours pertinente,
même sous le ciel gris de Paris2.
Ces activités, intellectuelles et sportives, ne m'empêchaient pas d'être un
militant actif et assidu aux réunions de l'Association des étudiants musulmans
nord-africains (AEMNA) dans son local situé au 115 boulevard Saint-Michel,
où se retrouvaient des camarades algériens, marocains et tunisiens pour
coordonner la lutte émancipatrice dans leur pays. Nous y œuvrions, sans
relâche, à développer l'idée maghrébine et à lui donner forme et consistance.
C'est au sein de l'AEMNA que j'ai côtoyé quelques camarades marocains
tels Mohamed Boucetta3, Abderrahim Bouabid 4, Abdellatif Benjelloun et
Moulay Ahmed Alaoui, ou algériens tels Mohamed Yazid 5 et Mostapha
Lacheref 6 qui allaient jouer un rôle significatif dans la lutte pour
l'indépendance de leurs pays. La plupart devinrent ministres voire Premiers
ministres.
1 Je préférais Camus à Sartre parce qu'il dénonça le dogmatisme et condamna le totalitarisme
soviétique. J'ai cependant regretté son attitude vis-à-vis de la Révolution Algérienne. En effet, lors
de la réception du Prix Nobel en 1957, il déclara : « J'aime ma mère et j'aime la justice. Mais j'aime
ma mère plus que la justice ». Jules Roy, natif lui aussi d'Algérie et colonel de l'Armée de l'Air,
disait : « aimer autant la justice que sa mère » ; il préféra démissionner pour protester contre certains
agissements de l'armée, lors de la guerre d'Algérie.
2. Cf. le chapitre intitulé Au service de la jeunesse et des sports, « Les séductions d'Olympie », IVe
partie.
3l Successeur d'Allal El Fassi à la tête de l'Istiqlal (parti de l'Indépendance) en 1974. Il fut ministre
- des Affaires étrangères d'Hassan II.
4 Nationaliste marocain de la première heure, il fonda l'UNFP (Union nationale des forces
populaires), parti d'opposition à la monarchie d'Hassan II.
5. Après des études à Langues O et à la Faculté de droit de Paris, Mohamed Yazid (1923-2003) sera
- k représentant du FLN à l'ONU, membre du CNRA, le parlement du FLN, et ministre de
l'Information du GPRA.
6. Après des études à Paris, Mostapha Lacheraf enseigne à Louis Le Grand, le fameux lycée parisien.
Il était à bord de l'avion marocain qui transportait cinq dirigeants du FLN de Rabat à Tunis et allait
étre arraisonné par les forces militaires françaises en octobre 1956. Rédacteur de la Charte nationale
algérienne, il fut ministre de l'Éducation en 1977 et ambassadeur à l'Unesco.

101

Nous écoutions souvent des conférences données par des personnalités
maghrébines de passage ; Messali Hadj Ferhat Abbas , Bourguiba, Farhat
Hached etc. Nous avions joué en 1948 à Maubert-Mutualité une pièce
théâtrale, Jugurtha, écrite par le Tunisien Mustapha Laarif où j'ai campé un
rôle de chef berbère. Béchir Hamza, Taïeb Sahbani et des Algériens y ont
tenu des rôles plus ou moins importants. Le regretté Abdelaziz Agrebi avait
fait la mise en scène et dirigé les répétitions.
Je militais également au sein de la Fédération des étudiants destouriens de
France, dont les congrès annuels étaient présidés par Jellouli Farès. J'ai été
élu, deux fois, viceprésident, tandis que Mohamed Masmoudi en était le
président, Taïeb Mehiri le secrétaire général, et Abdelmagid Razgallah, le
trésorier général.
Je vendais régulièrement les deux journaux du Parti : Al Hurria (La
Liberté) en arabe qui était dirigé par Ali Belhaouane et Mission en français,
dont le rédacteur en chef était Hédi Nouira.
Jellouli Farès avait établi son quartier général au café La Mascotte qui
faisait face au jardin du Luxembourg. Il nous y réunissait souvent autour de
lui. Parfois des amis français libéraux, comme Jean Rous ou Claude Bourdet,
se joignaient à nous.
En février 1950, une crise secoua les étudiants destouriens de France. Le
bureau politique avait décidé d'exclure des rangs du Parti le grand militant
Slimane Ben Slimane pour ses activités au sein du Mouvement pour la paix,
sous obédience communiste. Certains camarades étudiants destouriens de
France signèrent une pétition demandant l'annulation de la sanction. Malgré
la grande estime que je portais à la personne de Slimane Ben Slimane, je ne
fus pas du nombre des signataires de cette pétition et me rangeai à l'avis
majoritaire défendu par le militant Taïeb Mehiri, à savoir renvoyer cette
question devant le prochain congrès du Parti. J'étais, déjà, « discipliné ».
C'est à Paris que j'ai retrouvé, au sein de la Fédération des étudiants
destouriens de France, la jeune fille qui avait passé, en même temps que moi,
les épreuves du baccalauréat, en juin 1946 à Tunis. Les hasards de l'ordre
alphabétique - elle faisait partie des candidats dont le nom commençait par
la lettre M. (elle s'appelait Fathia Mokhtar) - nous avaient regroupés, tous les
deux, dans la même salle d'examen, au lycée Carnot.
2

3

1. L'une des premières figures du nationalisme algérien, Messali Hadj (1898-1974) fonda l'Étoile
nord-africaine (1925), le PPA (Parti populaire algérien) puis le MTLD (Mouvement pour le
triomphe des libertés démocratiques) en 1946. Exclu du FLN en 1954, il lance alors le MNA
(Mouvement national algérien) : c'est le début d'une lutte fratricide et sanglante.
2. Né en 1899, ce pharmacien de Sétif fut l'un des fondateurs de l'AEMNA, avant de créer l'UDMA
(Union démocratique du Manifeste algérien) en 1946 et de rejoindre le FLN en 1956. Président du
GRPA de 1958 à 1961, il est le premier président de l'Assemblée constituante en 1962. Opposé au
radicalisme de Ben Bella, il en démissionnera en 1963. Exclu du FLN, il sera incarcéré juqu'en
1965.
3. Fondateur et secrétaire général de l'UGTT. Abattu par la Main Rouge (organisation terroriste
d'Européens « ultras ») le 5 décembre 1952.

102

Elle était alors strictement voilée. Son attitude digne remplissait ses
camarades tunisiens de curiosité et de fierté, d'autant qu'elle obtenait de
meilleures notes qu'eux.
Et je ne sais si mon attachement ne date pas, quoique confusément, de
cette période. En tous les cas, une série de hasards (mais n'était-ce pas plutôt
le destin ?) fit que nos itinéraires se croisèrent. Quoique très douée en
mathématiques, elle avait dû se résoudre à poursuivre ses études en section
littéraire, au lycée de jeunes filles de la rue de Russie parce que ses parents
ne l'avaient pas autorisée à s'inscrire dans une classe mixte de math. élem.
au lycée Carnot. Nous fumes reçus au baccalauréat ensemble et j'appris, plus
tard, que nous voyageâmes ensemble, mais séparés, sur le Chanzy et que
mademoiselle Mokhtar, accompagnée de son père, de son frère Jamal et de
son oncle Hassan Belkhodja, arriva le même jour que moi à Paris pour
s'inscrire aux mêmes études de philosophie.
Au cours de l'une des réunions présidées par Jellouli Farès au 115
boulevard Saint-Michel, celui-ci affirma que la Tunisie n'avait besoin que de
femmes capables de tenir leur foyer. Plusieurs étudiants approuvèrent en
éclatant d'un rire moqueur. Fathia Mokhtar demanda la parole pour dire qu'il
fallait d'abord instruire les femmes et les faire accéder à d'autres emplois que
celui de femme de ménage chez les Européens. Farès lui répondit :« Ce n 'est
pas vous qui êtes visée ».
Voici comment j'ai décrit dans mon livre « La Parole de l'Action » la
naissance de mon attachement à elle :
« Son amour de la patrie... lui fit, sans tarder, adhérer au Parti. Elle
assistait aux réunions plénières organisées par le bureau de la cellule
destourienne au 115 Boulevard Saint Michel. Et c'est ainsi que j'avais de
multiples occasions de la revoir.
Elle s'habillait avec une remarquable simplicité et une élégance sûre. Sans
couleurs criardes ni tape à l'œil, elle exerçait sans le vouloir, une attirance
particulière. Cette netteté physique, les refus que je partageais avec elle (pas
de cigarettes, ni d'alcool, aucune attirance du côté des sentiments aveugles et
des dérèglements d'une vie en soubresants !, enfin la beauté, physique et
surtout morale, qui la distinguait, tout explique notre entente progressive que
nos convictions communes allaient renforcer. Avec l'estime réciproque, très
tôt établie, je sentais se développer en moi une inclination qui me portait vers
elle sans brusquerie, mûrissait dans la sérénité et me confirmait la vertu d'une
pudeur sans pudibonderie...»
Un jour d'avril 1950, je l'ai présentée officiellement comme ma fiancée à
Bourguiba, à l'hôtel Lutétia où il se trouvait pour des contacts politiques .
1

1. C'est dans cet hôtel qu'il devait donner sa célèbre conférence de presse où il proposa sept réformes
pour « débloquer » la situation en Tunisie et où il déclara notamment : « Nous reconnaissons que
la France a fait beaucoup en Tunisie, mais elle l'a fait surtout sur le plan matériel, dans un pays

103

« Il faut sans tarder établir votre contrat de mariage », nous encourageat-il. Je demandai sa main à son père qui me l'accorda. Nous nous mariâmes
le 2 septembre 1950 à Tunis.
Nous avons eu quatre garçons et deux filles, que nous réussîmes à élever
du mieux possible, malgré les charges écrasantes que nous eûmes à assumer,
dans nos respectives carrières professionnelles, politiques et ministérielles.
Militante convaincue, Fathia a fait partie de la délégation tunisienne au
Congrès mondial de la Paix qui réunit à la salle Pleyel à Paris, du 20 au 24
avril 1949, des militants accourus du monde entier. La colombe de Picasso
obtenait alors un triomphe. Cette délégation comprenait des néodestouriens,
Taïeb Mhiri, Azouz Rebaï, Mohamed Masmoudi, Nouri Boudali, Taïeb
Sahbani et des représentants du Parti communiste, Hassen Sadaoui,
Mohamed Jerad, Roberte Béjaoui... Quoique ne faisant pas partie de la
délégation officielle, j'y ai participé comme observateur et n'ai pas manqué
de remarquer l'entente parfaite entre Fathia Mokhtar et madame Khira
Mustaphaï représentante des Nationalistes algériens, concernant les motions
et les interventions.
Salah Ben Youssef, secrétaire général du Néo-Destour, adressa à Fathia
un télégramme de félicitations en y mentionnant qu'elle avait fait honneur à
la jeune Tunisienne musulmane. Bourguiba s'était alors exilé au Caire,
surestimant encore l'efficacité de la Ligue arabe.
Au lendemain de l'indépendance, elle a été nommée directrice de l'École
normale d'institutrices (de 1957 à 1974), après y avoir enseigné la
philosophie et la pédagogie de 1950 à 1957. Elle a été élue députée de 1974
à 1986. Avec quelques militantes, elle a fondé, au lendemain de
l'indépendance, l'Union nationale des femmes tunisiennes, l'UNFT, qu'elle
présida de 1973 à 1986. Enfin, elle a été nommée par le président de la
République, d'abord membre du Bureau politique en 1979, ensuite ministre
de la Famille et de la Promotion de la femme, le 1 novembre 1983.
Lorsque le destin se montra cruel à mon égard et que les vilenies des
médiocres me poussèrent à l'exil, je pus vérifier encore la force de son
caractère, l'étendue de son dévouement et la solidité de son attachement.
Aucune épreuve de celles qui lui furent infligées, ne parvint à mollir sa
volonté, ni à lui arracher le moindre soupir de découragement. Jusqu'au bout
de l'épreuve, elle se tint à mes côtés, donnant sens et consistance à cette belle
et profonde affirmation : « S'aimer ce n 'estpas se regarder l'un l'autre, mais
regarder ensemble dans la même direction ».
er

qu 'elle a traité, en res nullius, qu 'elle s'est appropriée aux dépens de ses véritables propriétaires,
lesquels n 'entendent point se laisser déposséder de leur patrie.
« Tout ce que la France a fait en Tunisie risque d'être méconnu parce que pour des hommes fiers,
aucun bien matériel ne peut compenser la perte de la liberté. Est-ce à des Français qui, sous
l'occupation allemande, ont proclamé qu 'il valait mieux "être le cadavre d'un homme libre qu 'un
esclave vivant" qu'il faut dire combien la servitude est insupportable ! C'est pourquoi nous
adjurons le peuple français de faire que la France nous restitue notre Patrie !... ».

CHAPITRE III

Un engagement multiforme
On demande à ceux qui gouvernent les hommes autre chose
et mieux encore que l'intelligence : la sensibilité qui les rend humains
et la conscience d'un grand idéal qui les fait supérieurs.
Talleyrand
Avec ma licence en poche , je suis rentré en Tunisie et ai été affecté au
collège Sadiki pour y enseigner non pas la philosophie, mais la langue et la
littérature arabes. J'eus beau rappeler, chaque année, par lettre, aux
responsables de l'instruction publique que ma spécialisation était la
philosophie, rien n'y fit. C'est tout juste si on me consentit de compléter
l'enseignement philosophique prodigué par mes collègues français par
quelques cours de philosophie arabo-musulmane que je réussis à donner au
collège Sadiki, à la fondation Khaldounia et à l'université Zitouna. Je dus
m'astreindre à un travail préparatoire important pour compenser le peu
d'intérêt accordé à ce pan de l'histoire de la pensée universelle, à la Sorbonne
où l'on passait de la philosophie grecque antique à celle du Moyen Âge latin,
sans accorder un regard à la pensée arabo-islamique qui fut, pourtant, le
maillon de la chaîne entre ces deux époques de l'histoire de la philosophie.
J'aimais enseigner parce que je trouvais que la pédagogie s'apparentait à
l'acte de mise au monde, non pas d'un corps vivant, mais d'une conscience
qui émergerait de la brume pour, lentement, ouvrir les paupières de.l'âme.
Oui, c'est un acte d'enfantement dans toute sa noblesse qui exige de
l'enseignant une ascèse et un grand dévouement pour réussir sa mission :
faire de l'instruction une éducation globale.
1

1. J'ai continué mon cursus universitaire, tout en travaillant. J'ai préparé mon diplôme d'études
supérieures en philosophie à Tunis, sous la direction de Patronnier de Gandillac. Mon mémoire était
intitulé « Étude comparative sur une polémique entre Ghazali et Ibn Rochd ». Je l'ai soutenu en
1954.

105

C'est ainsi qu'en respectant strictement la neutralité du savoir, je ne
craignais pas de fortifier la confiance de mes élèves dans l'avenir de leur
patrie, lorsque certains enseignants français s'appliquaient à les éloigner de
leur engagement pour le combat libérateur en prétendant que l'heure était à
l'internationalisme et non aux sirènes « dépassées » du nationalisme.
Je m'appliquais à réfuter cette thèse, d'une manière scientifique et
argumentée, renouvelant, par élèves interposés, le genre noble de la
Disputatio.
Bien sûr, les échos de cette controverse inquiétaient fortement le directeur
du collège Sadiki, qui n'hésita pas, un jour, à enfreindre la coutume et à
m'imposer sa présence, sans s'annoncer, à un de mes cours pour « vérifier »
mon explication de textes du philosophe Farabi. Son espoir de détecter, dans
mon cours, quelques éléments de subversion fut déçu !
J'eus de nombreux heurts avec ce serviteur zélé des intérêts de ses
supérieurs hiérarchiques. À la suite d'une grève des élèves au lycée
Khaznadar en avril 1952, le directeur, secondé par le censeur, décida d'en
renvoyer un grand nombre : 290 sur 330 !
Il était 17 heures, la capitale était sous couvre-feu à partir de 20 heures.
J'encadrais tous ces élèves renvoyés, donnais à plusieurs d'entre eux de quoi
payer le train ou l'autocar pour rentrer chez eux. J'ai fait héberger les autres
chez mes beaux-parents au Bardo et chez plusieurs voisins, contactés par mes
soins.
D'autres incidents ont eu lieu au cours des « conseils de classe », et je
m'opposais à lui à plusieurs reprises, dans l'intérêt des élèves.
A la rentrée d'octobre 1952, le directeur de Sadiki obtint ma mutation
d'office au collège Alaoui. Je craignais une aggravation de ma situation. Ce
fut le contraire. Le directeur de cet établissement, Brameret, bien qu'austère,
avait des principes et respectait ses collègues. Lors de notre premier
entretien, il se contenta de me dire : « Je sais que vous êtes destourien. Je
compte sur vous pour que votre engagement politique n 'interfère pas dans
votre enseignement ».
Je lui sus gré de cette franchise toute martiale et m'efforçai de ne pas
manquer à l'éthique professionnelle, tout en continuant à poursuivre, hors les
murs du collège, une activité syndicale et politique.
Certes, j'essayais de convaincre des collègues d'adhérer au syndicat ou
d'aider les familles des prisonniers destouriens ou syndicalistes, mais, sur le
plan politique, je ne trouvais d'assentiment qu'auprès de Mohamed
Soumyah, professeur d'arabe, qui était l'un des rares collègues à oser
afficher son engagement néodestourien.
Mon activité politique était débordante. J'essayais de ne manquer aucune
des réunions des cellules de Monastir et de Montfleury où j'habitais.
Le 16 août 1950, le gouvernement de Mohamed Chenik était investi par
le Bey. Un débat passionné eut lieu au sein du Néo-Destour. Fallait-il y
participer ? Le Conseil national du Parti se réunit nuitamment, dans la cour
106

de l'école coranique de la jeune fille musulmane du cheikh Mohamed Salah
Ennaifer du côté de Bab Menara. J'y ai assisté. Pendant une heure,
Bourguiba se surpassa pour convaincre les militants de l'opportunité de la
participation à ce gouvernement, alors que plusieurs étaient hésitants, voire
hostiles. Salah Ben Youssef, en jebba (tunique) de lin blanc, avait posé son
fez sur la table et ne cessait d'agiter son éventail pour mieux supporter
l'ambiance étouffante de cette nuit d'août. Finalement, un consensus s'est
dégagé en faveur de la participation de Salah Ben Youssef, secrétaire général
du Parti, en tant que ministre de la Justice.
Pour ma part, je pensais qu'il fallait tenter cette expérience et non pas se
cantonner dans une opposition stérile. Malheureusement l'expérience échoua
et il a fallu encore quelques années de résistance, de souffrances, de larmes
et de sang, jusqu'à l'arrivée de Mendès France à Tunis et son discours devant
le Bey le 31 juillet 1954 où il offrit l'autonomie interne.
Le 2 septembre 1952, j'ai fait partie de la délégation de la ville de Monastir
(50 membres environ) auprès du Bey pour le soutenir dans son refus d'apposer
son sceau sur les réformes qui lui avaient été soumises par le résident général
de Hautecloque. Suite aux conseils qui lui avaient été prodigués par Farhat
Hached et Sadok Mokaddem, le Bey avait sagement décidé de soumettre le
projet de réformes à un « Conseil des 40 » (sages) dont l'avocat et grand
patriote Fethi Zouhir fut désigné secrétaire général. Le Bey nous réserva un
accueil courtois et paternel et écouta avec attention nos interventions.
Je participais également aux réunions de la direction du Parti, rues Bab
Souika et Garmattou. Je collaborais, sous la direction d'Ali Belhaouane, à la
rédaction de l'hebdomadaire Lioua EIHurria (L'Étendard de la liberté).
Sur le plan syndical, je retrouvais mon ancien professeur au collège
Sadiki, Mahmoud Messadi, alors président de la Fédération nationale de
l'enseignement au sein de l'Union générale des travailleurs tunisiens
(UGTT). Il me donnait les dernières informations syndicales utiles à la
rédaction de mes articles.
C'est dans son appartement situé non loin du « Passage » que j'eus
l'honneur de faire la connaissance du grand chef syndicaliste Farhat Hached,
dont le rayonnement personnel et les qualités humaines me séduirent autant
que son prestige de militant et de leader de la lutte syndicale et nationale.
À bord de ma petite voiture, une « Simca-Aronde », je sillonnais la
Tunisie tous les dimanches d'octobre 1954 à mai 1955, faisant le tour de plus
de vingt fédérations du Parti, essaimées du nord au sud du pays pour donner
une conférence intitulée « Droits et devoirs du citoyen » devant des militants
et des citoyens de tous âges et de toutes professions.
Je partageais avec mes compagnons la même ardeur et la même
espérance. Parmi eux, je me souviens de Mohamed Jeddi, Taïeb Sahbani,
Habib Zghonda, Mohamed Gherab, Abdelhamid Fekih, Béchir Bouali,
Tewfik Ben Braham, Hammadi Senoussi...
107

De 1950 à 1956, j'ai milité au sein du comité exécutif du Syndicat de
l'enseignement secondaire, dont le secrétaire général était Lamine Chabbi.
Nos négociations avec Lucien Paye, directeur de l'Instruction publique en
Tunisie, ne portaient pas tant sur l'amélioration des salaires, l'octroi de
primes ou le réaménagement des plans de carrière mais plutôt sur la
multiplication des classes, l'enseignement de l'arabe et l'intégration dans les
programmes, de l'étude de l'histoire et de la géographie de la Tunisie .
1

À ces intenses activités politiques et syndicales, j'ajoutais une présence
affirmée sur le plan du journalisme et de l'écriture.
En plus de mes contributions régulières à El Hurria, le journal du NéoDestour, je ne dédaignais pas de publier ponctuellement des articles dans
d'autres organes de presse, comme le quotidien Essabah (Le Matin) ou le
mensuel Al Nadwa (le Cénacle).
Mon premier livre parut en 1955. Il était consacré à un thème qui allait
constamment guider mon action politique future : La Démocratie ! Ce fut un
acte de foi et un présage. Je fêtais sa parution trois mois après m'être retrouvé
avec des milliers de militants sur les quais du port de La Goulette pour
acclamer le retour triomphal du libérateur du pays, Bourguiba. Je faisais
partie du comité d'accueil et ce fut pour moi un moment d'une intense
émotion d'embrasser Bourguiba après trois années « d'absence » !
Mes différentes contributions journalistiques n'étanchaient pas ma soif
d'associer réflexion et action. Je résolus de fonder une revue et de l'ouvrir
à toutes les plumes tunisiennes sans exiger autre chose que la qualité et la
sincérité.
Je pensais que c'était un devoir pour l'intellectuel que de participer, à
sa manière et selon ses moyens, à l'effort général que l'indépendance de
notre pays allait exiger de chacun de ses citoyens.
Ce fut l'aventure d'Al Fikr qui allait durer trente et un ans.
Al Fikr, c'est plus « la pensée » que « l'esprit », avec toutes les nuances
que l'analyse philosophique peut apporter à ces deux termes, au
demeurant apparentés ! En créant cette revue, je voulais, tout d'abord,
reprendre le flambeau des revues qui avaient fleuri un temps avant de
cesser de paraître : Al Alam Al Adabi (Le monde littéraire) de Zine Abidine
Senoussi, Al Mabaheth (La recherche), fondée par Mohamed Bachrouch et
animée par Mahmoud Messadi et Abdul Wahab Bakir, Al Nadwa (Le
Cénacle) de Mohamed Ennaifer.
1. Nous ironisions sur les collègues opportunistes dont les revendications se limitaient aux
«arabiles » et « anadices », c'est-à-dire les rappels et les indices !

108

Je ne voulais pas que les prédictions des colonialistes réduisant la Tunisie
à un « grenier à blé » sans horizons culturels fussent réalisées et que la terre
qui a vu naître saint Augustin et Ibn Khaldoun , saint Cyprien et l'imam
Sahnoun , Térence et le poète Abul Kacem Chabbi fut réduite à ne disposer
que de beaux dépliants touristiques.
J'étais convaincu que le colonialisme cesserait dès lors qu'il cesserait
d'exister dans la tête de ceux qu'il asservissait. J'espérais voir ma revue Al
Fikr contribuer à libérer les « têtes » et en exorciser les poisons
colonialistes...
Pendant les trente et un ans que vécut la revue Al Fikr, je veillais à la
ponctualité de sa parution, le premier de chaque mois, sans aucun retard.
2

5

3

1

4

6

Bien sûr, j'ai constitué, autour de moi, un comité éditorial dont j'ai confié,
dès les premiers numéros, l'animation à mon ami, le professeur Béchir Ben
Slama. Nous avions une ligne éditoriale définie et rassemblions, autour de
nous, des écrivains partageant la même foi dans l'avenir de notre pays.
Mais nous avions tenu, dès le début et jusqu'à la fin, à ouvrir nos colonnes
à tous les talents qui souhaitaient s'y exprimer, quelles que soient leurs
options esthétiques, littéraires ou idéologiques pourvu qu'ils expriment leurs
convictions avec sincérité et talent. Ainsi nous avons publié, sans hésiter, des
textes qui étaient loin de notre credo et de nos options. L'exemple le plus
connu de cette ouverture d'esprit fut illustré par notre décision de publier en
1969, l'audacieuse nouvelle d'Ezzedine Madani, AlInsane al sifr (L'Homme
zéro), écrite avec la rythmique du Coran. Certains voulurent détecter dans ce
récit une atteinte à la religion amenant quelques imams à appeler à brûler le
numéro de la revue contenant ce texte « impie ». Le mufti de Tunisie
entreprit même une démarche de protestation auprès du secrétaire d'État à la
Présidence.
1. Al Fikr a toujours été une revue engagée et a, tout au long de son parcours, défendu les causes
justes : indépendance de l'Algérie, lutte du peuple palestinien pour la dignité... Ainsi - à titre
d'exemple - elle a publié - durant les huit années que dura la Guerre d'Algérie - 70 études, 27
nouvelles, 60 poèmes, 6 pièces de théâtre, témoignages... dus à la plume de 36 Tunisiens, 25
Algériens, 11 poètes arabes et 5 écrivains français. J'y ai contribué moi-même par la rédaction de
13 éditoriaux.
2 Pére de l'Eglise latine theoligien Saint Augustin(354-430) fut éveque d'Hippone l'actuelle
Annaba en Algérie, à partir de 396. Il est l'auteur de très nombreux ouvrages dont Les Confessions
et La Cité de Dieu.
3. Historien et sociologue arabe (1332-1406), Ibn Khaldoun est l'auteur d'une monumentale
Chronique universelle, précédée des Prolégomènes, dans lesquels il énonce sa philosophie de
l'Histoire.
4. Père de l'Église, saint Cyprien fut évêque de Carthage, une ville qu'il contribua à faire rayonner. Il
mourut en martyr en 258, persécuté par l'empereur romain Valérien.
5. Cadi malekite de Kairouam
6. Térence (190-159 av. J.-C.), auteur latin, a écrit six comédies, très appréciées notamment par
Molière.

109

Ma résolution à publier et à défendre des textes qui étaient loin de mes
propres choix, pourvu qu'ils soient de qualité et qu'ils expriment des
positions sincères, ne faiblit pas .
C'était le moins que l'on pouvait demander à un écrivain qui avait
inauguré son œuvre par un ouvrage sur la démocratie et qui allait consacrer
une part non négligeable de son action politique réformiste à implanter cette
pratique dans le terreau de la vie quotidienne au risque - d'ailleurs avéré par
la suite - d'y perdre tous ses acquis, à commencer par la revue Al Fikr qui ne
survécut pas à mon exil hors de Tunisie.
1

Le 17 avril 1956, Lamine Chabbi, frère du grand poète national Abul
Kacem Chabbi, fut nommé ministre de l'Éducation nationale dans le premier
gouvernement de la Tunisie indépendante mais qui était encore sous le
régime beylical, par le président du Conseil, Habib Bourguiba.
Je l'avais connu alors qu'il était secrétaire général du syndicat de
l'enseignement secondaire. J'avais apprécié sa disponibilité à l'écoute et sa
réelle sensibilité aux besoins de ses collègues. Agrégé de lettres, il avait
l'humour caustique. Toujours égal à lui-même, je ne me souviens pas de
l'avoir vu en colère. Sous une allure débonnaire, il cachait un caractère bien
trempé. Un jour de 1957, il rejoignit son bureau après une entrevue agitée
avec le président Bourguiba. Ce dernier lui demanda de nommer un
instituteur, frère du ministre Mohamed Masmoudi, directeur de l'école
primaire à Kelibia. Lamine Chabbi lui répondit que les directions des écoles
primaires étaient attribuées sur concours où intervenaient plusieurs
paramètres : note d'inspection, note administrative, ancienneté, situation de
famille... et que ces nominations étaient décidées par une commission
paritaire. Mais Bourguiba insista. Chabbi maintint sa position et voyant le
Président tenir à cette nomination, lui dit : « Vous pouvez, Monsieur le
Président, le nommer délégué (sous-préfet), gouverneur, ministre même...
mais pas directeur d'école, car il ne faut pas mêler la politique à la
pédagogie ».
De colère, le Président frappa si fort sur son bureau qu'il se blessa la main
par le verre qui le recouvrait et qui s'était cassé. Quelques jours après, le frère
du ministre Masmoudi fut nommé délégué de gouvernorat à Kelibia même
et termina sa carrière comme cadre aux affaires étrangères.
Une grande amitié était née entre nous. Je ne fus guère étonné lorsqu'il me
proposa de devenir son chef de cabinet. À la vérité, il m'était difficile
d'envisager de quitter mon métier d'enseignant et d'avoir à renoncer à
l'aventure de la revue Al Fikr. Je dois dire que j'ai hésité avant d'accepter
1. J'ai également encouragé, dès 1959, Béchir Kraïef, alors quasiment inconnu, et j'ai publié ses
œuvres. Il est considéré aujourd'hui, ajuste titre, comme l'un des plus grands romanciers tunisiens.

110

cette proposition. Chabbi insista et consentit à me laisser cumuler mes
fonctions de chef de cabinet avec la direction de la revue et quelques heures
d'enseignement de la philosophie musulmane à l'université Zitouna,
répondant au souhait de son recteur, le cheikh Tahar Ben Achour.
À propos de la revue Al Fikr, je voudrais évoquer quelques anecdotes qui
ont jalonné le cours de sa longue existence.
Comme toutes les publications d'un certain niveau désirant sauvegarder
leur indépendance, la revue Al Fikr devait résoudre certaines difficultés
financières. L'abonnement annuel avait été fixé à la modique somme d'un
dinar. Je préparais, moi-même, à la main, les factures.
Dès ma nomination comme chef de cabinet auprès de Lamine Chabbi,
mon ancien professeur de philosophie musulmane, Mahjoub Ben Miled qui
dirigeait alors l'École normale d'instituteurs, me sollicita pour un
abonnement de soutien pour son établissement d'une valeur de trois dinars.
À la rentrée d'octobre 1958, alors que j'avais quitté le ministère et repris
mon enseignement au lycée Alaoui, Ben Miled me renvoya la facture avec
ce commentaire qu'il croyait humoristique écrit en marge, de sa propre main :
« Il est normal que l'École normale souscrive un abonnement normal ! ». J'ai
dû réécrire la facture sans lui en vouloir !
Le ministère de l'Éducation nationale avait souscrit, pour sa part, cinq
abonnements.
En 1957, le Néo-Destour lança une revue pour les jeunes : Al Chabab
(Jeunesse). Lamine Chabbi reçut son directeur, Mahmoud Mamouri qui
devait faire, par la suite, une brillante carrière dans la diplomatie et, en signe
d'encouragement, décida de souscrire 100 abonnements. J'assistais, bien sûr,
à l'entrevue. Lorsque nous fumes seuls, je fis remarquer à mon ministre
qu'Ai Fikr méritait, au moins, le même traitement que cette nouvelle revue.
Il exprima son accord et autorisa l'opération. Celle-ci fut délicate à
concrétiser. Le dossier « abonnement à la revue Al Fikr » passa entre les
mains du contrôleur des dépenses, Abderrazzak Rasaa pour visa. Ce dernier
- par scrupule - n'osa ni viser ni refuser. Il soumit tout le dossier au
secrétaire d'État à la Présidence pour « décision ! ». J'ai lu moi-même, par la
suite, la décision de Béhi Ladgham : « viser s.v.p. » !
Al Fikr dut faire face, également, à l'animosité injustifiée de certains. Jean
Duvignaud, un coopérant « de luxe » qui avait longtemps enseigné la
sociologie à la Faculté des Lettres de Tunis, et qui faisait partie d'une certaine
Jets et sidi-bousaïdienne, a cru devoir attaquer Al Fikr dans un article du
Monde consacré à la Tunisie, paru le 31 mai 1966.
Jean Duvignaud, qui ne pratiquait pas la langue arabe et ne pouvait donc
pas lire Al Fikr, qualifiait cette revue « d'éphémère » et regrettait qu' elle n' ait
pas réussi à rassembler tous les talents !
111

Jugement pour le moins doublement faux : Al Fikr fut et demeure, malgré
son interruption forcée du fait de mon exil, la moins « éphémère » de toutes
les revues de la Tunisie avant et après l'indépendance ! En outre, son
éclectisme libéral était reconnu même par ses adversaires idéologiques qui,
eux, lisent l'arabe !
Je résolus d'user de mon droit de réponse et adressai, en date du 8 juin
1966, en ma seule qualité de directeur de la revue, la mise au point suivante
au directeur du journal Le Monde, Hubert Beuve-Méry : « Dans l'article que
M. J. Duvignaud a publié dans le numéro spécial du Monde consacré à la
Tunisie, sous le titre "La vie intellectuelle et artistique ", l'auteur, parlant des
publications culturelles a affirmé : "Brillantes mais irrégulières ou
éphémères, des revues comme Al Fikr... n'ont pas réussi à rassembler des
talents... "
« Tout en laissant à l'auteur la responsabilité des jugements de valeur
qu 'il a cru devoir faire au sujet de nos collaborateurs, je voudrais, dans un
souci d'information exacte, préciser que depuis la fondation de la revue
culturelle de langue arabe Al Fikr (La Pensée) en octobre 1955, cette
publication a paru régulièrement, sans aucun retard. En octobre dernier,
elle a fêté son dixième anniversaire en présence d'un grand nombre
d'hommes de lettres tunisiens et étrangers. Son comité de rédaction forme
une équipe homogène et semble avoir ce "souffle " qui a tant manqué aux
écrivains tunisiens avant l'indépendance ».
Je reçus une lettre signée Beuve-Méry où ce dernier m'exprimait ses
regrets de ne pouvoir publier mon « droit de réponse ». Je ne sus jamais
pourquoi !
Pour terminer cette brève évocation de la vie à'Al Fikr, je voudrais
attester, pour l'Histoire, que jamais Bourguiba n'est intervenu pour en
influencer la ligne éditoriale.
Durant les trente et une années d'existence de la revue, il ne me fit que
deux remarques concernant la revue qu'il lisait assez régulièrement.
Un jour, il me confia qu'il trouvait que, pour le rayonnement de la Tunisie
dans le monde arabe, Al Fikr faisait autant sinon plus qu'une ambassade.
Un autre jour, en 1967, il commenta élogieusement un numéro spécial sur
l'Islam et les musulmans où j'avais réussi à faire s'exprimer des intellectuels
tunisiens d'horizons aussi différents que Béchir Ben Slama, Chemli, Jaïet,
Guermadi, Laroussi Metoui et Fitouri. Il avait été particulièrement frappé par
l'audace de l'article de Jaïet sur la Révélation. « Quand je pense que Tàhar
Haddad avait été persécuté pour son livre sur la femme et la religion
musulmane, alors qu 'il n 'est pas allé aussi loin que Jaïet ! » Et il évoquait
ses souvenirs sur ce grand réformateur : « Je le vois encore, emmitouflé dans
son burnous, tout seul, assis au café La Casbah. Personne n 'allait lui dire
bonjour ! ».
Bourguiba se félicitait de l'évolution réalisée dans la conquête de la liberté
de pensée et d'expression, trente ans après la disparition de Tahar Haddad.
112

Pendant les deux années où je devais demeurer aux côtés de Lamine
Chabbi, nous accomplîmes un grand travail dans le secteur de l'éducation,
marqué par la multiplication du nombre d'écoles rurales grâce à la
mobilisation populaire. Je recevais, toutes les semaines, des délégations des
différents gouvernorats qui venaient réclamer des enseignants pour les
classes disponibles dans les nouvelles écoles bâties grâce à l'initiative
populaire. Je me rappelle avoir, un jour, reçu à la tête d'une délégation de
Gabès un caïd, Hédi Mabrouk.
Malgré certaines résistances au sein du ministère sur lesquelles je
reviendrai dans le chapitre consacré à l'éducation, nous avons pu continuer
la politique d'arabisation nuancée et progressive, lancée paradoxalement par
Lucien Paye lui-même. Nous n'avons pas hésité à « tunisifier » les cadres du
ministère. Nous avons remplacé les chefs de service pédagogiques et
administratifs par des Tunisiens remplissant les conditions requises :
pédagogie, compétence, patriotisme. Ainsi Mohamed Bakir, Mahmoud
Messadi et Ali Zouaoui furent nommés respectivement chef de service de
l'enseignement primaire, secondaire et technique. A. Babbou remplaça M.
Luzi à la tête du service du Budget et de la Comptabilité. M. Boughnim qui
devait poursuivre sa carrière à la Banque centrale, à la tête du service du
personnel pour remplacer M. Sac et A. Sebaï à la tête du bâtiment en
remplacement de M. Cary. Nous avons nommé aussi Salah Mahdi chef du
service des Beaux-Arts, un fin lettré Hassan Hosni Abdelwahad à la tête de
l'Institut d'Archéologie et l'historien Othman Kaak, conservateur de la
Bibliothèque nationale. Nous avons créé aussi un service de traduction et
d'édition, en juillet 1956, confié à Tahar Khémiri. Très peu de Tunisiens
occupaient des emplois de catégorie moyenne ou supérieure, même les deux
standardistes du ministère s'appelaient Mme Pousse et Mme Caruana !
Les huissiers étaient cependant des « indigènes ». Leur chef ou Bach
Chaouch s'appelait Belkhodja. Il portait fièrement un séroual bouffant et une
chéchia rouge. Un jour, Lucien Paye sonna et l'huissier en chef entra et
s'adressant à son directeur : « Vous êtes sonné, Monsieur ? ». Paye se
dispensa de rectifier .
Nous avons créé une École normale supérieure, dont la direction fut
confiée au professeur Ahmed Abdesselam, une École supérieure de Droit
dont nous avons confié la direction à l'éminent magistrat Mohamed Malki et
trois écoles normales primaires "à Sfàx, Sousse et Monastïr. Cette dernière
école devait être érigée dans la caserne de Monastir, bâtie sur une oliveraie
ayant appartenu à Mekki. Pour qu'elle fut prête avant la rentrée d'octobre
1956, il avait fallu faire rapidement des travaux d'aménagement. Le délégué,
Abdesselam Ghédira, fit un marché de gré à gré avec un tâcheron local qui
devait s'imposer par la suite comme un grand entrepreneur : Sadok Debbabi.
Vu l'urgence et la proximité de la rentrée scolaire, il n'a pas été fait d'appel
1

1. Paye rappela cette anecdote aux membres des bureaux du syndicat de l'enseignement secondaire
dont j'étais membre... probablement pour adoucir l'ambiance des négociations...

113

d'offres. Bourguiba me téléphona, lui-même, de Monastir. Je lui objectai que
la réglementation en vigueur n'avait pas été respectée : « Pas de problème,
me dit-il, je vais demander sur-le-champ à M. Hammadi Senoussi, conseiller
juridique du gouvernement, d'adapter les textes ! Mais en attendant, ajoutat-il, veuillez régulariser ! ».
En juin 1957, Mahmoud Messadi proposa à Lamine Chabbi des
professeurs parisiens comme membres des jurys pour les examens de
passage des normaliens de première en deuxième année. Pour la section
d'arabe, il avança le nom de Régis Blachère. Je conseillai à mon ministre de
faire exception, en invitant le professeur d'université égyptien et grand
écrivain, Taha Hussein. L'ancien doyen de la faculté des lettres du Caire
répondit à notre invitation et arriva à Tunis le 29 juin 1957. J'eus l'honneur
de lui organiser son séjour et de l'accompagner dans ses activités officielles.
Le 18 juillet, il proclama les résultats et ce fut une très bonne promotion.
Parmi les étudiants qui réussirent l'examen de passage, je citerai Béchir Ben
Slama, Mohamed Sayah, Amor Belkheria, Larbi Abderrazak...
Taha Hussein accepta ma suggestion de donner une conférence et j'eus
l'honneur de le présenter moi-même au cinéma Le Palmarium devant une
salle bondée, où l'on remarquait la présence du président du Conseil, Habib
Bourguiba, de tout le gouvernement et des ambassadeurs des pays arabes
accrédités à Tunis.
Taha Hussein poussa la modestie jusqu'à assister au local de
l'Association des anciens élèves du collège Sadiki que je présidais alors, à la
cérémonie de remise des Prix aux lauréats des établissements secondaires de
Tunis. Ce fut une fête de l'esprit et un grand bonheur pour un grand nombre
de jeunes élèves d'approcher ce géant de la littérature arabe contemporaine.
À propos de cette visite, je voudrais évoquer un épisode demeuré inconnu.
Le président Bourguiba qui avait beaucoup d'estime pour Taha Hussein, me
confia une enveloppe contenant 500 dinars pour la lui remettre comme
indemnité pour la mission accomplie en Tunisie. Le jour de son départ, je lui
rendis visite dans sa suite à l'hôtel Majestic et, en y mettant les formes, je lui
tendis l'enveloppe. « Jamais ! me dit-il. Remerciez le président Bourguiba et
dites-lui que ma modeste contribution à la création de l'université tunisienne
est un devoir et un honneur pour moi. » Seul son secrétaire particulier Férid
Chehata assistait à l'entretien.
Le grand écrivain était un homme d'une grande probité intellectuelle et
morale. Je n'ai pas regretté d'avoir été à l'origine de son invitation.
1

Dès la formation du premier gouvernement de la Tunisie indépendante, en
1956, le ministère de l'Éducation a été chargé de constituer et de superviser
les jurys pour le choix du texte de l'hymne national et de sa composition.
1. A titre de comparaison, mon traitement de chef de cabinet était de 120 dinars y compris les
allocations familiales.

114

Lamine Chabbi présida en personne ces jurys et me fît l'honneur de m'en
nommer membre, avec le cheikh Tahar Ben Achour, Abdul Wahab Bakir,
Hassan Hosni Abdelwahab, Othman Kaak, Manoubi Senoussi, Mustapha
Bouchoucha. Nous avions retenu trois candidats pour chaque concours et les
avions soumis à Bourguiba qui se trouvait à Monastir, pour le choix définitif.
Après avoir lu les poèmes et écouté les enregistrements, il choisit le poète
Jalel Eddine Naccache pour son texte (Ala Khallidi - Immortalisez !) auquel
il apporta quelques retouches et Salah Mahdi pour la composition musicale.
Le 6 juillet 1956, j'ai fait partie de la délégation tunisienne qui a fait
admettre la Tunisie au Bureau international de l'Éducation (BIE), situé à
Genève et dirigé alors par le grand psychologue Piaget. Cette délégation
présidée par le ministre Lamine Chabbi, comprenait Ahmed Noureddine,
Mohamed Bakir, Abdesalem Knani, Ali Zouaoui et moi-même. C'était mon
premier voyage en Suisse où j'admirai la beauté des rives du lac Léman et le
civisme des habitants de la patrie de Rousseau. Nous logions à l'hôtel
Beaurivage, situé à une centaine de mètres du siège du BIE. Tous les jours
nous marchions sur les berges du lac. Ahmed Noureddine nous faisait
bénéficier de son talent de chanteur que je ne soupçonnais pas, en fredonnant
la chanson de l'Égyptien Karem Mahmoud : « Sur la rive de l'océan
d'amour, ma barque a jeté l'ancre » qui s'intégrait parfaitement au cadre.
De même, j'ai accompagné le ministre à la conférence générale de
l'Unesco qui s'était tenue à New Delhi en octobre et novembre 1956, à
l'hôtel Ashoka. Nous fûmes bloqués à Rome, car aucun avion n'était autorisé
à décoller à cause de la guerre déclenchée contre l'Égypte, d'abord par Israël
le 29 octobre 1956, et ensuite par le Royaume-Uni et la France, les 5 et 6
novembre 1956, qui occupèrent le canal de Suez à partir de Chypre. Sur
injonction du président américain Eisenhower, suivie par celle du maréchal
Boulganine, président du Conseil de l'URSS, les alliés s'étaient résignés à
évacuer le territoire égyptien entre le 4 et le 22 décembre. Nous avons dû, à
Rome, attendre le premier vol durant cinq jours au cours desquels notre
ambassadeur, Mondher Ben Ammar, fit preuve d'une grande affabilité.
Grâce au concierge de l'hôtel convaincu par un bon pourboire, nous avons
pu trouver des places dans un avion qui nous emmena de Rome à Istanbul
puis à Téhéran et à Bombay où nous prîmes un petit avion omnibus qui nous
déposa, enfin ! après quatre escales, à New Delhi.
Lamine Chabbi retourna à Tunis après seulement quatre jours et me
confia la présidence de la délégation. Je devais séjourner un mois jusqu'à la
clôture de la conférence où la Tunisie, comme le Maroc, ont été admis
membres de cette prestigieuse organisation internationale.
C'est à l'hôtel Ashoka que j'ai côtoyé le Premier ministre Nehru, dont
l'élégance et la tenue m'avaient impressionné et Chou En Laï dont les yeux
116

brillaient d'une vive intelligence, entre autres personnalités participant à la
conférence générale de l'Unesco. J'y ai connu aussi le grand poète syrien
Amor Abu Richa, alors ambassadeur de Syrie à New Delhi, qui nous reçut à
dîner chez lui et nous récita plusieurs de ses poèmes.
Le 7 décembre 1957, j'ai fait partie de la délégation tunisienne au
troisième Congrès des hommes de lettres arabes qui se tint au Caire, à la
Faculté d'agronomie. Elle était présidée par Mahmoud Messadi et
comprenait Hassan Hosi Abdelwahab et Mohamed Hlioui. Laroussi Métoui,
qui était conseiller culturel auprès de notre ambassade en Égypte, se joignit
à nous. Le thème était : « L'écrivain et la nation arabe ». La plupart des
délégués firent preuve d'un grand talent oratoire, mais le contenu de leurs
discours était, en général, creux ; les thèmes étant l'engagement pour la
grande cause arabe, la lutte contre le sionisme, l'impérialisme et surtout la
sacro-sainte unité arabe. De la rhétorique ! Mahmoud Messadi fit une
intervention mesurée où il a « osé » évoquer la liberté d'expression de
l'écrivain, la liberté de pensée... Les autres délégués se déchaînèrent contre
lui : Raïf Khouri (Liban) l'accusa de défaitisme et de lâcheté, Saïd El Ariane
(Égypte) osa lui dire : « Si vous ne croyez pas au nationalisme arabe,
qu 'êtes-vous venu faire au Caire, La Mecque del'arabité ? ». Je n'en croyais
pas mes oreilles !
J'ai pris la parole et répondu avec force que l'engagement n'était pas
l'encagement, que le créateur littéraire ou artistique n'était pas la pièce d'un
puzzle. J'ai ajouté que la Tunisie n'avait de leçon d'arabité ou d'arabisme à
recevoir de personne, que tout au long de la <r nuit coloniale », les Tunisiens
avaient lutté pour la sauvegarde de la langue arabe. Lorsque, par exemple, le
docteur Fahmy, académicien égyptien, avait proposé en 1944 de substituer
l'alphabet latin à l'alphabet arabe, ce fut Abed Mzali, qui lui répondit dans
les colonnes de la revue AlMabaheth pour réfuter cette thèse et en démontrer
les dangers d'acculturation et de dilution de la personnalité arabomusulmane.
Dans cette hystérie collective, mon intervention a jeté un froid et je pense
que beaucoup de participants se sont calmés. Les échanges furent moins
agressifs .
A l'occasion d'une pause, Taha Hussein a tenu à me saluer en me disant,
en français dans le creux de l'oreille : « Et pourtant, ils n 'ont pas été payés
pour cela ! ».
Le grand romancier Mahmoud Taymour (décédé le 26 août 1973)
m'invita à prendre le thé chez lui. Il se plaignit, lorsque nous fûmes seuls, de
la main mise d'une soldatesque médiocre sur les lettres et les arts en Égypte,
ajoutant : « Les vrais créateurs se sont tus ! ». Il me donna quelques
nouvelles qu'il me pria de publier dans ma revue Al Fikr. Ce que je fis avec
plaisir !
1

1. J'ai publié dans Al Fikr le texte de Mahmoud Messadi et ma réponse à ses détracteurs.

117

Hassan Hosni Abdelwahab, qu'on surnommait au Caire « Le Pacha », me
fît visiter le musée du Caire où j'ai pu admirer les momies des pharaons et
les trésors archéologiques égyptiens. C'est lui aussi qui me fit connaître Khan
Khalili qui ressemble aux souks de notre médina, mais avec plus de
mouvement, de bruit, de pittoresque et de richesse.
J'ai beaucoup aimé l'Égypte, son histoire plusieurs fois millénaire, son
peuple si fin, si sensible à l'humour, malgré sa résignation au sousdéveloppement, comme je ne cesse d'admirer ses écrivains, ses poètes, ses
musiciens. Je devais retourner au Caire en 1962 pour participer, en tant que
président de la Délégation des hommes de lettres tunisiens, au Congrès des
hommes de lettres d'Afrique et d'Asie et nous avons été, à cette occasion,
longuement reçus par Nasser.
Tels furent les faits notables de ma première incursion dans les
responsabilités étatiques qui devait inaugurer une nouvelle étape de ma vie.
Même si je devais, pour un court laps de temps, retrouver mes anciennes
fonctions d'enseignant au lycée Alaoui, une dynamique semblait s'être
établie qui n'allait plus me permettre de m'écarter de l'exercice des
responsabilités publiques aux différents départements ministériels, dont j'ai
eu la charge au cours d'un itinéraire bien rempli dont il me faut, à présent,
tenter d'établir un bilan.

TROISIEME PARTIE

Tous comptes faits

Contribution
à l'édification
r
d'un Etat moderne
De la même manière que j'avais tenté de concilier mon travail de chef de
cabinet du ministre de l'Education nationale et la direction de ma revue, je
souhaitais pouvoir continuer à concilier mes différents tropismes :
engagement politique et social, attrait pour récriture et l'expression littéraire,
vocation pédagogique et intérêt pour le sport.
Le moment historique que vivait la Tunisie indépendante rendait difficile
et aléatoire cet exercice de conciliation entre pensée et action,
accomplissement personnel et militantisme au service du bien commun,
retrait philosophique individuel et participation disciplinée collective.
Les cadres de ma génération avaient en charge impérieuse la construction
d'un État et d'un pays émergents. Nous ne pouvions pas aisément nous
soustraire à cette « ardente obligation » de nous jeter dans le feu de l'action
collective. Au risque, pour certains, de voir s'y calciner quelques ambitions
plus personnelles.
Tout en acceptant, en militant discipliné et en patriote engagé, des postes
de responsabilité dans divers secteurs de la vie nationale, j'ai eu la chance de
constater que, dans l'ensemble, ma carrière politique à la tête de divers
départements ministériels correspondait en général à mes différents centres
d'intérêt.
À part le ministère de la Culture dont je n'ai jamais eu la charge directe,
mes autres fonctions ministérielles se sont harmonisées avec l'un ou l'autre
de mes tropismes ou m'ont révélé, parfois, des centres d'intérêt moins
évidents à première vue mais tout aussi pertinents, comme ce fut le cas
lorsque j'occupais les fonctions de ministre de la Santé publique ou de
ministre de la Défense nationale.
1

1. Ministre de la Défense nationale (1968-1969) ; ministre de l'Éducation nationale à trois reprises, en
1970,1972 et 1976 ; ministre de la Santé de 1973 à 1976.

121

J'ai retracé, dans le détail, ce parcours de responsable de divers
départements dans un précédent ouvrage . Aussi, dans le cadre de ces
Mémoires, je choisirai, pour restituer cet itinéraire, un autre point de vue.
Au-delà de la description factuelle de la conduite, au jour le jour, d'une
action, je m'intéresserai plutôt à tenter d'établir un bilan de ce que je
considère avoir été mon apport dans l'exercice de telle ou telle
responsabilité !
C'est pourquoi j'ai intitulé cette partie retraçant ma carrière politique,
avant l'accession à la Primature, « Tous comptes faits ».
Ce titre implique un bilan. J'essayerai de l'établir dans les pages qui
suivent, de la manière la plus objective et honnête possible. Tout en
reconnaissant la difficulté de cet exercice d'auto-évaluation et tout en étant
conscient de l'incomplétude des souvenirs.
Mais même si une part modeste de nos actions survivent dans les
métamorphoses du temps qui passe, comme l'écume des jours, beaucoup de
ceux qui ont partagé avec moi certaines aventures dans ces différents
domaines, sauront retrouver l'enthousiasme sincère qui avait présidé à ces
germinations et à ces éclosions.
1

1. La parole de l'action, Publisud, 1984.

CHAPITRE I

Au service de la jeunesse et du sport.
Les séductions d'Olympie
Voir loin, parler franc, agir ferme !
Pierre de Courbertin
Il faut apprendre au corps à saluer l'esprit.
Gœthe

C'est le matin. Comme bien souvent, je marche à travers la ville. D'un
bon pas.
Avec la lucidité du sportif, je sais bien que le fleuve du temps a poursuivi
sa route depuis ce jour de novembre 1977 où, répondant à un défi lancé par
un de mes collègues du gouvernement, j'avais effectué d'affilée 56 tours de
piste de 400 mètres, soit 22 kilomètres 400 en deux heures trente, tandis que
le champion olympique, Mohamed Gammoudi, qui avait eu la gentillesse de
courir quelques kilomètres à mes côtés, se voyait contraint par une tendinite
récurrente de s'arrêter, d'où les blagues dénuées de toute méchanceté de mes
camarades... Mzali a battu Gammoudi ! !...
Il n'empêche que par cette déambulation matinale quasi quotidienne
s'exprime aujourd'hui encore mon goût inchangé pour l'effort physique, ce
goût du sport qui ne m'a jamais quitté depuis l'enfance. Au long des rues,
attentif aux passants que je croise, mais détaché de la sensation immédiate,
je songe. Les images se succèdent, se bousculent, certaines sont gaies,
d'autres me conduisent à de nouvelles évocations, de nouvelles réflexions.
Le sport ce n'est pas seulement un divertissement, ni une hygiène
élémentaire, c'est une règle de vie ; il demeure une des lignes de crête de mon
existence.
Éducation. Confrontation. Éthique. La saine pratique sportive relève de
ces trois registres, de ces trois notions autour desquelles viennent s'articuler
tout naturellement mes réflexions et mes analyses.
123

La vie est un puzzle, aux pièces innombrables. Nous les assemblons,
mêlons, classons, dispersons, jusqu'au dernier jour, tendant plus ou moins
vainement à une unité, à une logique peut-être fictives. Ainsi, je suis
conscient que séparer ces trois domaines est avant tout une construction de
l'esprit, puisque dans la réalité de la pensée et de l'action, mon itinéraire
s'effectua simultanément dans chacun d'entre eux.
Il pleut. Le flot de la mémoire me ramène au printemps 1941. Comment
l'adolescent de 15 ans que j'étais alors aurait-il pu imaginer qu'un jour il se
verrait confier les affaires de la jeunesse de son pays, alors que, désigné parmi
les élèves du collège Sadiki, il patientait sous un déluge, avenue Gambetta- la
future avenue Mohamed V - avant le passage de l'ancien « Mousquetaire » du
tennis français, Jean Borotra. Celui-ci, qui avait accepté, en juillet 1940, de
prendre place dans le gouvernement de Vichy où il poursuivra son action
jusqu'au 18 avril 1942, effectuait une tournée en Afrique du Nord « de
Casablanca jusqu'à Bizerte » ; tournée à laquelle il avait convié cent
cinquante athlètes de Métropole parmi les plus fameux... C'était au cours
d'une compétition d'athlétisme organisée à cette occasion que certains
athlètes tunisiens s'étaient illustrés : Hédi Saheb Ettabaa parcourut les 100 m
en 11 secondes, Mekki les 400 m en 50 secondes... nouveaux et appréciables
records à l'époque !
Bien plus tard, en 1978, je serai amené à faire connaissance de Borotra,
lorsque j'ai été coopté comme « membre étranger » de l'Académie des
Sports de France, dont il était l'un des vice-présidents et lorsque je pris place
la même année au Comité exécutif du Conseil International pour le Fair Play
qu'il présidait depuis sa création et auquel il consacra une part de ses activités
marquées du sceau d'un dynamisme communicatif.
En 1941, c'était le « Commissaire général à l'éducation générale et aux
sports » que nous devions attendre et applaudir. Le cortège passé, je dus
abandonner mes belles espadrilles littéralement aspirées dans la gadoue et
rentrai chez mon oncle à El Omrane, les pieds nus...
1

À la fin décembre 1958, l'enseignant et le fondateur de la revue culturelle
Al Fikr que j'étais devenu, apprend, quelque part dans l'avion entre Rome et
Tunis vers laquelle revenait la délégation tunisienne au 4 Congrès des
écrivains arabes qu'il avait présidée au Koweit, de la bouche du Cheikh
Fadhel Ben Achour (1909-1970) qui vient lui-même de lire la nouvelle dans
un journal distribué par Tunis Air et se réjouit d'être le premier à me féliciter,
e

1. Ces deux champions couraient sous les couleurs de l'Orientale de Tunis, dirigée par un grand
meneur d'hommes : Olivier!

124

que le président Bourguiba remaniant le gouvernement m'avait confié les
fonctions de directeur général de l'Enfance, de la Jeunesse et des Sports. Je
n'avais que 33 ans depuis quelques jours. Ce fut pour moi une surprise totale
car rien ne laissait prévoir pareille promotion.
1

Après une première réaction d'étonnement et d'autoquestionnement d'une part, j'aimais enseigner et, de l'autre, mon approche des milieux
ministériels se bornait jusqu'alors à mon expérience de chef de cabinet de feu
Lamine Chabbi, premier ministre de l'Éducation nationale de la Tunisie
indépendante - je répondis à l'invitation du Président que son secrétaire
particulier m'avait transmise dès mon arrivée à l'aéroport, ce samedi 30
décembre 1958. Bourguiba me reçut au milieu des militants dans sa maison
du « quartier des Tripolitains » et me fit cette remarque un peu malicieuse :
« Je me demandais : et si par hasard Si Mohamed déclinait cette charge déjà
annoncée dans les journaux ? ». Je lui répondis en lui exprimant ma
gratitude. Le 2 janvier 1959, j'étais à mon poste, sans savoir que j'allais
l'occuper pendant près de six années .
2

Le Président me demanda si je préférais voir rattachée la direction
générale à la tête de laquelle il venait de me désigner, à la présidence de la
République ou si je me contenterais du statu quo, c'est-à-dire de son
rattachement au ministère de l'Éducation. Pensant à l'efficacité et à jouir
d'une plus grande liberté d'action, je choisis de « dépendre » de la
présidence. J'étais de fait un secrétaire d'État, puisque j'assistais à tous les
conseils des ministres et que, depuis octobre 1959, j'étais député. Je n'avais
jamais pensé à mes émoluments qui demeurèrent ceux d'un directeur général
d'administration.
Quel autre but pouvais-je avoir que celui d'éduquer la jeunesse
tunisienne et de donner un sens à sa vie, ces adolescents constituant près
de la moitié de la population, tandis que les moins de 25 ans en
représentaient les deux tiers ?...
Je compris rapidement qu'il fallait absolument rattacher à la Direction des
sports dits « civils », le sport scolaire et universitaire pour pouvoir agir en
profondeur sur des acteurs qui ne pouvaient être séparés. Le ministre de
l'Éducation nationale de l'époque, Mahmoud Messadi, refusa obstinément
d'envisager cette dévolution. Je dus solliciter l'arbitrage du Président qui se
rangea à mon point de vue. Messadi renâcla avant de se résoudre à la
passation de pouvoir que lui ordonnait le Président.
1. Hédi Khefacha et Ahmed Nouredine furent nommés ce jour-là, le 30 décembre, respectivement
ministre de la Justice et ministre des Travaux Publics.
2. C'était au Palais Cohen, Avenue de Paris, siège du Grand Conseil du temps du Protectorat,
aujourd'hui local de l'Union des Ecrivains.

125

Quoiqu'il en soit, « l'unité » du Département se réalisa. Désormais,
j'avais toute latitude pour effectuer les réformes souhaitées, modifier les
horaires de l'Éducation physique et sportive et former, en priorité, les cadres
nécessaires à l'action programmée. D'une heure par semaine, je fis passer les
cours d'éducation physique et sportive à cinq heures ; tandis que dans le
secondaire, l'horaire obligatoire fut porté à trois heures, plus deux heures
d'entraînement pour les membres de l'association sportive scolaire, et un
après-midi consacré aux compétitions. Encore fallait-il former des
professeurs et des maîtres compétents pour que ce projet se concrétisât. J'ai
fondé, à cet effet, une École de formation à Bir El Bey, dont sortit après une
année une première promotion de cent enseignants, suivis de quatre cents
autres en quatre ans '. J'ai créé par la suite une École normale de maîtres
d'éducation physique, à Sfax. Et j'aurai garde d'oublier, à El Omrane, la
fondation du premier Centre de formation de maîtresses d'éducation
physique, au prix de difficultés sociologiques que les nouvelles générations
auraient de la peine à imaginer.
Nous étions donc en 1959 et la libération de la femme était encore à ses
premiers balbutiements. Les parents suivaient avec peine et non sans
réticence le rythme réformateur de Bourguiba. J'ai dû charger Leila Sfar,
normalienne et animatrice au centre de Bir El Bey d'aller d'un établissement
à un autre pour convaincre les filles et les motiver. Pour donner l'exemple,
j'ai persuadé mon beau-père d'autoriser sa fille à quitter le lycée de jeunes
filles de la rue du Pacha pour passer le concours d'entrée en première année
de l'Institut national des Sports (section féminine). Elle devait réussir cet
examen et faire par la suite toute sa carrière dans l'enseignement des sports.
Pour former les professeurs de lycées et de facultés, j'ai fondé l'Institut
national des Sports à Kassar Saïd. J'avais repéré un ancien camp militaire de
l'armée française où il n'y avait que des baraquements en mauvais état,
beaucoup de fils barbelés et toutes sortes de bestioles peu ragoûtantes ! J'ai
bataillé dur auprès de feu Béhi Ladgham, alors secrétaire d'État à la
présidence et ministre de la Défense pour qu'il acceptât de nous concéder cet
établissement. J'ai fait étudier rapidement le projet et construire, en un temps
record, une piscine couverte de 25 mètres, un grand gymnase, des bâtiments
d'internat et plusieurs terrains pour tous les sports collectifs.
Plusieurs fois par semaine, j'inspectais les chantiers et discutais avec les
architectes, entrepreneurs et fonctionnaires du ministère des Travaux publics.
Dans cet Institut supérieur devaient être formés non seulement les
professeurs, mais aussi les futurs cadres du sport civil, les entraîneurs des
diverses disciplines sportives, les arbitres... et aussi des jeunes venus de
certains pays arabes et surtout d'Afrique subsaharienne. Parmi ces étrangers,
1. Ces maîtres étaient astreints à réserver quatre heures par semaine aux clubs civils de la ville où ils
exerçaient. Ce qui explique l'essor des sports collectifs comme le hand-ball, le volley-ball, le
basket-ball... presque inexistants à l'époque après le départ des Français et des Italiens.

126

je citerai un jeune Libyen, Béchir Attarabulsi, qui s'était présenté en 1960 à
mon bureau, sans aucune demande écrite préalable ni correspondance
diplomatique, et auquel, après une visite médicale, j'accordai une inscription
et une bourse d'études. Il devait réussir son professorat d'éducation physique
et devenir par la suite un éminent dirigeant du sport libyen. J'ai parrainé en
1979 sa candidature au CIO. C'est un homme droit et compétent ; il est
devenu et demeure un grand ami. Les questions relatives à l'enfance et
particulièrement l'enfance la plus démunie requéraient également mon
attention vigilante. Je m'y employai en contribuant, comme s'y était attaché
le premier secrétaire d'État à la Jeunesse et aux Sports de la Tunisie
indépendante, le militant Azouz Rebaï, à développer ces « villages d'enfants
de Bourguiba », structures d'accueil pour les orphelins et autres abandonnés.
Celles-ci avaient été mises en place par Bourguiba, alors Premier ministre, au
sortir du terrible hiver 1955 qui avait vu deux de ces déshérités mourir de
froid. On n'hésita pas alors à aménager des casernes abandonnées, voire des
baraquements de construction de barrages ou de locaux d'anciennes mines
désaffectées. Cette initiative devait avoir les plus heureux développements.
Plusieurs futurs cadres de la nation ou grands champions comme Zammel
(village d'enfants de Haffouz) y trouvèrent les conditions d'un bon départ
dans la vie.
Quant aux activités socioculturelles, j'étais convaincu de la nécessité de
les multiplier, afin que les jeunes y trouvent, en dehors de la famille et des
établissements scolaires ou du lieu de travail, un cadre propre à
l'épanouissement de leurs facultés psychiques, physiques et une meilleure
intégration sociale : des maisons de jeunes, des auberges de jeunesse, des
colonies de vacances, des ciné-clubs, des centres aérés... Bir El Bey et Boij
Cedria (à 20 km de Tunis) y pourvurent. Des centaines d'élèves maîtres et
élèves maîtresses y avaient reçu une formation d'animateurs, de cadres de
jeunesse... Je cite, pour leur rendre hommage, notamment Hédi Essafi,
directeur de Bir El Bey et Borj Cedria, Habib Sfar et Béchir Bouassida,
Béchir Ghazali... Pour les maisons de jeunes, un plan-type avait été conçu et
le coût évalué à 60 000 dinars, soit 60 000 francs français (10 000 euros
environ). Le budget de mon département et les municipalités volontaires
devaient supporter le coût, à égalité.
La première maison de jeunes fut édifiée à Radès (12 km de Tunis), car
le maire était très motivé (c'était le militant et syndicaliste Abdallah Farhat
qui veilla sur tout). Le Président tint à venir inaugurer lui-même cette
première réalisation en Tunisie. Bizerte, Sfax, Sousse, Kairouan, Kasserine,
et bien d'autres, suivirent.
Pour mener à bien ces actions, il m'avait fallu venir à bout de certaines
réticences. C'est ainsi que lors d'une mémorable séance de nuit du Conseil
national du Néo-Destour, en 1962, tenue à la Bourse du Travail, le soutien
du ministre de l'Intérieur fut nécessaire pour convaincre plusieurs militants
127

que leurs critiques ne prenaient pas suffisamment en compte l'intérêt des
jeunes générations. Je me souviens encore de la charge véhémente
d'Abdelmajid Ben Amor et surtout de Radhia Haddad, présidente de l'Union
des Femmes, qui m'a reproché de dilapider les deniers de l'État en
construisant ces maisons de jeunes à coup de milliers de dinars, en ajoutant :
« De mon temps, nous nous contentions, pour nos activités périscolaires, de
garages et de débarras /... ».
Quoi qu'il en soit, au prix de discussions parfois vives et de
détermination, des progrès évidents s'étaient manifestés qui
m'encourageaient à aller de l'avant.
Le sport est une éducation. Il sait attribuer à chacun selon son mérite et
son effort, au-delà de toute classification sociale. Il illustre, de façon concrète
et plénière, le fameux « ascenseur social » qui permet à toute société de
bénéficier de l'énergie et de l'engagement de l'ensemble des citoyens.
Le chantier était vaste et je m'attelais à la tâche avec conviction et passion.
Sur le sens profond que revêt à mes yeux le sport, je me suis souvent
exprimé. Dans mon ouvrage La parole de l'action, j'ai écrit :
« L'activité sportive constitue une éducation du corps et de l'esprit [...]
Cette éducation est un élément fondamental de la formation intégrale de
l'homme. Certes, en premier lieu, le corps est l'expression du dialogue avec
soi-même et cette éducation du corps constitue une marque du respect de soi
[...] Mais le corps permet aussi une rencontre avec autrui et, à ce titre, il est
une expression de ma présence au monde autant qu'il constitue mon
instrument privilégié de communication. Le sport apparaît alors comme
condition de l'art de vivre avec les autres ; une manière de tendre, avec
sérénité, une main amicale ; finalement, un humanisme en marche ».
Cette conviction s'appuyait sur une expérience personnelle. Enfant à
Monastir, ou élève au collège Sadiki, nos jeux étaient physiques : nous
courions partout, la mer était constamment présente. Et puis, il y avait le
football. Je ne peux pas dire que mes parents aient été favorables au sport,
considéré alors comme une perte de temps, et je ne pus jamais songer à «
signer une licence » sportive. Je me consolais avec les autres gamins du
quartier ou les camarades de Sadiki en utilisant les boîtes vides de conserve
de tomates ou les chaussettes bourrées de chiffons, comme ballons, ou alors
on organisait des séances de jonglage au pied, toujours, avec des pièces de
monnaie trouées de 5 sous attachées à un morceau de papier modelé en ailes
de papillon. Surtout il y avait eu, dès avant la Seconde Guerre mondiale, à
Monastir, au stade d'El Ghedir (l'étang) des rencontres organisées par la
Ruspina Sports, fondée en 1923, qui se transforma, le 13 janvier 1942, en
Union sportive monastirienne, cette chère USMO, présidée durant plusieurs
années par M. Petech, mon directeur de l'école franco-arabe de Monastir.
128

Puis l'avait rejointe, dans mon cœur de supporter, Y Espérance sportive de
Tunis (EST) qui m'enthousiasmait car tous ses joueurs étaient tunisiens et
qu'elle était de fait l'équipe du bon peuple de Tunis, voire de toute la Tunisie.
Je pourrais encore réciter par cœur la composition de l'équipe fanion des
années 1941 à 1946, qui tenait la dragée haute aux clubs « français », tels
l'ASF, le Stade Gaulois, la Jeanne d'Arc, ou israélites tels l'UST. Les
Laroussi, Mouldi, Draoua, Klibi, Mabrouk, Kacem, Moncef Zouhir, Larbi
Soudani... me faisaient vibrer, ainsi que la majorité des Tunisiens.
Un incident s'inscrivit dans mon esprit, d'une empreinte indélébile, à
l'occasion d'une rencontre comptant pour la coupe d'Afrique du Nord.
L'EST affrontait le Club des Joyeusetés d'Or an (CDJ) formé d'Européens.
Te n'aurais donné pour rien au monde ma place resquillée du côté « pelouse
> avec mon ami Mohamed Hachem. C'était en avril ou mai 1941 ! L'arbitre,
Elyès, ayant sifflé un penalty « contre nous », Kacem, le grand Kacem,
nalgré sa petite taille, perdit tout contrôle de lui-même au point de se faire
expulser, et un tir imparable sanctionna l'élimination de Y Espérance par 1 à
) ! J'en conclus que si le joueur avait contrôlé ses nerfs et respecté la décision
le l'arbitre, il serait resté sur le terrain et peut-être aurait contribué à la
victoire de son équipe. Je sentais instinctivement que le sport, ne prenait tout
ïon sens que si, au-delà de l'enjeu du moment de la confrontation et de la
fièvre des uns et des autres, les règles écrites et même non écrites se
rouvaient respectées par des adversaires loyaux. En tout cas, je découpais les
Dhotos de mes joueurs favoris dans les rubriques sportives des journaux de
i'époque tels Tunis Soir ou Le Petit Matin.
Il ne s'agissait plus de ballon rond lorsqu'en mars 1947, avec quelques
condisciples de ma classe de philosophie, je sautai le mur de clôture du
collège Sadiki et fis l'école buissonnière pour assister au stade Géo André le futur stade Chadli Zouiten, du nom du regretté président de Y Espérance et
ie la Fédération tunisienne de football - à la célébration de l'anniversaire de
la création de la Ligue des États arabes ; ce qui me valut une exclusion de
quelques jours.
Bientôt, prenant mon destin en main, j'allais franchir la Méditerranée pour
devenir un étudiant parisien. Assidu aux cours et sur les différents lieux du
savoir et du militantisme, s'il m'arrivait tout de même de m'éloigner des
amphithéâtres et bibliothèques du Quartier latin, c'était pour goûter les joies
du théâtre et du cinéma. Mais mes dimanches après-midi se voyaient
régulièrement dévolus à la fréquentation du Parc des Princes où je retrouvais
l'enthousiasme des « derbys » tunisiens en tant que fervent supporter, non
somme Albert Camus du Racing Club de Paris en souvenir du RUÀ
d'Alger, mais du Stade français qui fut un temps une constellation de talents,
Orchestrés par la classe d'un natif du Maghreb, « la perle noire », l'élégant
intérieur gauche marocain Larbi Ben Barek. Il m'arriva de partager avec lui
le thé à la menthe au palais Berlitz situé derrière l'Opéra Garnier. Je
129

remarquais à la lecture de France-Football où trônait Gabriel Hanot que ce
grand joueur était qualifié de... « Français » quand il marquait un but et
redevenait « Marocain » sous la plume des mêmes journalistes quand, par
exception, sa performance était moins réussie qu'à l'accoutumée ! Je m'en
amusais ou m'en indignais dans les lettres que j'adressais à mon ami
Mohamed Hachem, missives où je lui exprimais mes émotions de spectateur,
le plus souvent debout dans les places bon marché des virages...
Loin des stades tunisiens, j'avais adopté pour idoles des champions
français tels que l'extraordinaire gardien de but Julien Darui (CO RoubaixTourcoing), supérieur à mon sens au cascadeur René Vignal surnommé par
les Anglais theflyingfrenchman, l'arrière Salva arrivé d'Alger, le défenseur
Prouff, l'avant-centre lillois Jean Baratte, l'ailier Ernest Vaast, successeur,
dans un autre style, du virevoltant « Fred » Aston, longtemps gloire du Red
Star de Saint-Ouen, Roger Marche, le sanglier des Ardennes, Heisserer interdroit de Strasbourg. Plus tard, ce fut l'école rémoise, modelée par Albert
Batteux, exemple de finesse et de sportivité, réunissant Raymond Kopa,
Roger Piantoni, Robert Jonquet et Just Fontaine - un « Marocain » -, qui
recueillit mes suffrages
Comment, pour parler d'autres sports, ne pas vibrer aux exploits de
Marcel Cerdan - un autre « Marocain » ? J'étais à Paris, fin octobre 1949,
lorsque se répandit la nouvelle du drame des Açores. Le Constellation
l'emmenant vers les États-Unis pour le combat revanche contre La Motta
s'était écrasé dans la nuit contre un pic montagneux. Aucun survivant ! Parmi
les victimes il y avait la grande violoniste Ginette Neveu. J'ai vécu ce drame
comme un deuil personnel.
Comment ne pas être ému devant le courage des coureurs du Tour de
France ? J'admirais Gino Bartali, le fringant Louison Bobet, l'immense
Fausto Coppi surtout, dont la disparition prématurée, le 2 janvier 1960, me
plongea, comme tant d'autres sportifs, dans la tristesse... Ces sentiments
d'admiration juvénile envers les beaux gestes et l'émotion spontanée des
grands moments du sport, envers la qualité humaine des champions, je les ai
toujours ressentis et les ressens encore avec la même fraîcheur, la même
ardeur.
La pratique de l'exercice physique et du sport est restée l'une des
composantes de ma vie. Quelles que soient plus tard mes responsabilités
gouvernementales, fut-ce de Premier ministre, mes journées commençaient
par un décrassage musculaire. Si je gardais un faible pour le tennis, il m'était
1. J'ai eu aussi l'occasion de voir évoluer Lev Yachine, l'araignée noire (1,84 m !) qui, au-delà d'une
attitude nonchalante, était réputé pour sa détente à l'horizontale, ou l'Anglais Gordon Banks,
surnommé the Banks ofEngland, célèbre avec l'arrêt le plus extraordinaire de l'histoire du football
sur une tête de Pelé au Mondial de 1970 à Guadalajara (Mexique)... Et comment oublier Sir
Stanley Matthews qui fut désigné « Ballon d'or » à 41 ans, en 1956 et joua son dernier match en
première division anglaise cinq jours après son cinquantième anniversaire !!

130

uc pms en plus difficile de préserver le temps pour des parties joyeuses mais
disputées, comme à l'époque si proche et déjà si lointaine où je résidais dans
le logement de fonction de mon épouse, directrice à l'École normale
d'institutrices. En revanche, les mardi, jeudi et samedi, mon groupe d'une
dizaine de collègues et d'amis m'accompagnait pour une course d'au moins
dix tours de piste, souvent avec une intensité dépassant le simple footing. À
9 heures, j'étais à mon bureau ou à celui du chef de l'État, le corps et l'esprit
régénérés par ces soixante à quatre-vingt-dix minutes d'exercices vivifiants.
Bref, évoluer en survêtement m'a, je l'avoue, toujours mieux convenu que
les salons ou les réceptions ! Si je m'attache à décrire ces expériences et ces
sentiments personnels, c'est pour faire comprendre combien j'ai pu me
réjouir de me voir confier la responsabilité de ce domaine d'action. De la
justesse du précepte de Jean-Jacques Rousseau, « Plus le corps est faible,
plus il commande ; plus il est fort, plus il obéit ! », j'étais intimement
persuadé. Persuadé également - et je l'ai déjà exprimé dans La parole de
l'action - que « Le sport est pour l'individu une éducation, un apprentissage,
une formation. Il constitue pour une nation, une école de droiture, une
initiation à la pratique de la vertu, un exercice de démocratie ».
Pour relever les défis posés par les multiples chantiers projetés, il fallait
obtenir les crédits nécessaires en m'assurant du soutien du président de la
République qui se manifesta sans équivoque. Parfaitement conscient des
réticences et des préjugés exprimés par certains responsables politiques pour
lesquels le sport demeurait une activité de second rang, voire un jeu de gosses
et de rue, j'adressai au chef de l'État, en septembre 1960, un rapport dans
lequel je le sollicitais de présider la cérémonie d'ouverture de la saison
sportive pour l'année 1960-1961. Je lui demandais de « dénoncer le mépris
que certains nourrissent à l'endroit du sport, considéré comme un jeu
dangereux qui distrait les jeunes de leur travail ou les éloigne des études...
L'ignorance de ces dirigeants, pour lesquels le sport est synonyme de
passion, de chauvinisme, de violence... ».
Le Président a lu et annoté ce rapport qu'il m'avait remis et que je garde
comme souvenir. On trouvera ci-après, la reproduction de la fiche où il a jeté
quelques idées ou propositions que je lui avais soumises, annoté en arabe et
en français, ainsi qu'une des pages de ce rapport avec ses remarques en
marge.
Réagissant aux difficultés que je rencontrais pour faire avancer le projet
de réalisation d'un Complexe national omnisports, j'adressai au Président, le
24 novembre 1961, un rapport de dix pages dans lequel j'affirmais : « Il faut
un choc profond pour faire bouger les choses en Tunisie, et ce choc, vous
seul pouvez le provoquer ». À vrai dire, le terrain était favorable, le Président
ayant été par exemple dès 1928, membre du Comité directeur de Y Espérance
131

sportive de Tunis. Il avait en outre pu apprécier les effets des cours de
gymnastique avec son moniteur suédois au collège Sadiki lorsqu'il eut plus
tard à affronter les conditions rudes de sa détention, pendant dix ans, dans les
geôles coloniales.
Le 30 septembre 1960, à la Bourse du Travail, son discours sur le sport
sa valeur morale et son rôle dans la construction de la nation, fut mémorable.
Deux années plus tard, il n'hésita pas à faire un deuxième discours sur le
même thème, en prenant acte de l'évolution rapide des mentalités et des
réalités. Désormais le regard des responsables et des cadres, politiques et
administratifs, jusqu'alors indifférents, changea. Ils devenaient de plus en
plus attentifs.
Ma ferveur, sans doute communicative, étayée par le soutien du Président,
allait me permettre de réaliser un grand nombre d'objectifs.
D'abord, je désirai chiffrer aussi exactement que possible les besoins du
pays. La compétence et le travail de M. Escande, maire de Mâcon, expert de
l'Unesco délégué auprès de mes services pendant quelques mois et de
Moncef Ben Salem, commissaire à l'équipement sportif au sein de mon
département, un homme honnête, patriote et compétent, me furent très utiles.
Après étude démographique dans toutes les communes, et même dans les
zones rurales, ils ont établi les besoins du pays pour les vingt années à venir :
stades, piscines, gymnases, maisons de jeunes, colonies de vacances,
auberges de jeunesse, camps pour le scoutisme, ainsi que le nombre et les
spécialités des cadres nécessaires.
À l'occasion de la préparation du plan triennal (1962-1965), j'ai soumis
aux responsables du Plan après une longue et minutieuse préparation, mon
propre plan triennal qui s'inscrivait dans les perspectives décennales du Plan
national. Lors d'une réunion de synthèse tenue dans la bibliothèque du
ministère des Finances et du Plan, la discussion a été serrée. Un calcul simple
m'a révélé que l'enveloppe budgétaire qui était prévue dans le budget du plan
correspondait à 0,9 % des investissements inscrits pour les trois années à
venir ! Après une longue discussion, j'ai apostrophé mon collègue et ami Ben
Salah devant environ quarante ministres, ingénieurs, directeurs...
« Si Ahmed, si tu maintiens dans ton projet de plan ce pourcentage
ridicule de 0,9 %, la jeunesse ne te le pardonnera jamais.
1. Afin de souligner la rentabilité de ce chantier, j'affirmais à la page 6 de ce rapport : « De plus, sur
le plan de l'utilisation de la main d'œuvre, affecter le 1/15 des chômeurs de la région de Tunis dans
les terrassements, dans l'infrastructure et le gros œuvre de l'édifice considéré, serait une opération
tout aussi rentable que celle qui consisterait à planter des arbres dans la même zone. Je pourrais
même dire qu 'il serait plus utile à la main d'œuvre elle-même puisque celle-ci aura l'occasion de
se voir offrir la possibilité de se spécialiser dans les chaussées, les coffrages, les ferraillages, la
mécanique, l'électricité, la sonorisation ...Le Complexe national omnisports de Tunisie offrirait ainsi
la possibilité d'être un véritable chantier d'apprentissage et déformation professionnelle... ».

132

- Puisque tu le prends ainsi, je ne peux plus discuter. Il faut demander
l'arbitrage du Président.
- Chiche ! »
Le Président a défendu mon projet et j'ai obtenu 4 % de crédits prévus
dans le plan triennal. Cela m'a permis de réaliser la cité sportive d'El
Menzah, à savoir un stade de 50 000 places, un gymnase polyvalent de 6 000
places (agrandi à 7 000 places pour la boxe), un groupe de piscines dont une
couverte, toutes installations situées sur un terrain de 40 ha, pour lequel la
municipalité de Tunis avait bien voulu prévoir la somme de 500 000 dinars
afin de le viabiliser, l'arboriser...
Pourquoi ai-je confié l'étude préparatoire de ce complexe olympique puis
sa réalisation aux Bulgares ? Ce point mérite une explication.
J'ai été élu en 1960-1963 et réélu en 1963-1966, conseiller municipal de
la ville de Tunis. Nous étions soixante conseillers et le président du conseil
municipal était feu Ahmed Zaouche d'abord, Hassib Ben Ammar ensuite.
J'ai également été élu président de la commission de la Culture, de la
Jeunesse et des Sports. J'ai eu la chance de connaître et de travailler avec
l'ingénieur en chef des travaux de la ville, feu Osmane Bahri, exemple
d'abnégation, d'intelligence et d'infatigabilité dans le travail. Autour de lui,
j'ai trouvé une équipe d'ingénieurs et d'architectes bulgares dirigés par M.
Todorov.
Avec Osmane Bahri, Moncef Ben Salem et les techniciens bulgares, j'ai
choisi moi-même le terrain, le programme, l'architecture et négocié
durement le coût et les modalités de paiement : 3 millions et demi de dinars !
dont seulement 400 000 dinars en devises et le reste a été payé, sur dix ans,
avec des phosphates et des agrumes !... Le chantier a duré trois ans et une
moyenne de 1 000 techniciens et ouvriers y ont travaillé jour et nuit !...
Mais dans une période où les besoins étaient criants dans tous les
domaines, « l'ambition » du projet fit pousser de hauts cris. Même au sein du
gouvernement, le combat fut rude. Inutile d'évoquer ici toutes les peaux de
banane réelles ou provoquées que j'ai rencontrées tout au long de ces trois
années. Il me suffit de rappeler la dernière réunion interministérielle présidée
par Bourguiba lui-même, au cours de laquelle les avis de mes collègues
étaient réservés ou franchement hostiles. De guerre lasse, et voyant que le
chef de l'État se rangeait toujours de mon côté, un collègue sortit le dernier
argument :
1

2

3

1. Autre exemple d'échanges « amicaux » :
Ben Salah : « Je ne commencerai jamais mon plan avec ce complexe !! ».
Moi-même : « Si Ahmed, n'en fais pas un complexe... ».
2. Je disais à certains de mes amis mélomanes, sur le ton de la plaisanterie, que sans cette grande salle
couverte, jamais la grande cantatrice Oum Kalsoum n'aurait pu venir se produire en 1968, car
aucune autre salle n'aurait eu la capacité de « rentabiliser » ses deux concerts.
3.Les Bulgares ont utilisé cette somme en devises pour l'achat, en RFA, d'un tableau lumineux et
d'équipements techniques pour les piscines.

133

« Monsieur le Président, dit-il, les Américains sont mécontents !
- Et pourquoi donc ?
- Parce que Mzali a confié le marché aux Bulgares !
- Je suis indépendant, bon sang ! Ce projet est bon, il est rentable et les
Bulgares le réaliseront !... »
Il en fut ainsi ; et le 8 septembre 1967, dans l'euphorie générale, en
présence de vingt pays participants, s'ouvraient dans la Cité sportive les Jeux
méditerranéens, que j'ai eu la charge et l'honneur d'organiser !
Plusieurs années après, Fouad Mbazaa, qui devait me succéder à la
direction générale de la Jeunesse et des Sports, et avait tenu à poursuivre mon
œuvre, écrira : « [...] C'est aussi quelqu'un qui fait ce qu'il a décidé
d'entreprendre, quels que soient les obstacles. Le meilleur exemple est cette
cité olympique que nous avons eue grâce à la persévérance de M. Mzali. Je
le dis, car j'ai été très proche de lui à l'époque et j'ai pris sa succession pour
continuer cette œuvre-là ; s'il n 'y avait pas eu M. Mzali, on n 'aurait jamais
eu cette réalisation » .
1

2

Parallèlement, je menais un travail de recrutement, de formation et de
perfectionnement à tous les niveaux et à l'échelle de toute la République. En
plus des milieux scolaires, l'armée nationale et la garde nationale s'avérèrent
le meilleur vivier pour détecter les futurs champions et les perfectionner. Un
nom doit ici être cité, celui du commandant Hassine Hammouda, dont j'ai
obtenu le détachement en 1960 par la Défense nationale et que j'ai nommé
commissaire général des Sports pour le centre et le sud tunisiens, avec pour
siège Sfax. Il fit un travail énorme. Son amour du sport et sa formation
militaire faite d'ordre, de discipline et du sens du commandement, firent
merveille. Bientôt la détection allait permettre que se révèle le talent d'un
Gammoudi. Hammouda revint par la suite à la Défense de 1964 à 1969, prit
sa retraite avec le grade de colonel et devint l'un des collaborateurs appréciés
d'Horst Dassler, l'ancien patron d'Adidas, et l'une des personnalités qui ont
joué un rôle indiscutable dans l'essor du sport africain.
Je n'oublie pas non plus que lorsqu'en 1968, devenu ministre de la
Défense, je décidai de créer, au sein de la caserne du Bardo, une école de
1. Mzali, l'authenticité de M. Guitouni, éditions de la SROH, Montréal, 1984, page 130.
2. Je signale qu'à cette époque, j'ai construit des centaines d'installations sportives et de jeunesse, cette
cité sportive, des villages d'enfants, alors que je n'avais pas de maison et que je logeais dans
l'appartement de fonction de mon épouse. Beaucoup d'amis ne comprenaient pas... Ainsi
l'ingénieur en chef, Osmane Bahri m'a presque obligé à visiter en sa compagnie le terrain viabilisé
« Notre Dame »... Le 3 octobre 1962, j'ai reçu une lettre du ministère des Travaux Publics et de
l'Habitat, signée de l'ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, chef de service des Bâtiments, de
l'Urbanisme et de l'Habitat, me proposant de choisir un ou deux lots sur le plan du lotissement (El
Mahdi) - Notre Dame - où sont situés aujourd'hui le ministère des Affaires étrangères, la clinique
Tewfîk et la nouvelle maison de la Télévision. Je n'y ai pas répondu.. .à ce jour !

136

formation des éducateurs sportifs militaires, le ministre français Pierre
Messmer accepta de détacher auprès de nous le colonel Gérard Dupont, qui
conduisit durant plusieurs années le fameux « Bataillon de Joinville ».
Initiateur d'une méthode d'avant-garde destinée à renforcer les qualités
foncières du sportif de haut niveau, incluant notamment un solide
programme de musculation. Il la prêcha aux élèves de l'EMES de même
qu'à nos stagiaires du Centre sportif du Bardo. J'en fus moi-même un adepte
assidu trois fois par semaine, retirant de cette pratique un bénéfice certain. Le
ministre Messmer détacha également le médecin lieutenant-colonel Jean
Léger. Diplômé de médecine sportive, il donna aux élèves de l'EMES des
cours d'anatomie et de physiologie et les initia aux secrets des soins et
massages sportifs, tout en mettant sa grande compétence de médecin
généraliste à la disposition de tous.
Ils devaient, l'un et l'autre, rester des amis liés à la Tunisie par une sincère
sympathie et une franche fraternité sportives.
J'ajoute que l'EMES a formé plusieurs promotions d'éducateurs sportifs
dont certains devaient effectuer une brillante carrière, y compris dans le sport
civil.
Toutes mes actions étaient inspirées par une adhésion totale à une certaine
philosophie du sport.
Au-delà de la simple application des règles, le respect de l'adversaire,
c'est le respect de soi-même. Cette loyauté, ce fair-play - terme anglais non
pas intraduisible, mais que son élégance a imposé dans le vocabulaire sportif
mondial, tant il est parlant - doivent rester indissociables du sport. C'est
pourquoi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que je rendis publique, le 30
septembre 1960, la « Charte du sportif », dont les compétiteurs s'engageaient
à respecter la lettre et l'esprit. Ces temps ne sont plus, car d'autres modalités
s'imposent aujourd'hui, mais le climat qui entoura la naissance d'un vrai
sport national tunisien, mérite d'être évoqué et de servir de potentielle source
d'inspiration pour d'autres reformulations.
Frappé par la qualité esthétique des Spartakiades auxquelles j'avais été
invité à Prague en 1960 , j'ai créé la Fête de la jeunesse qui prit place au
lendemain du 1 juin, fête de la Victoire, et se déroula, plusieurs années
durant, sous la présidence effective de Bourguiba.
1

2

er

3

1. École Militaire des éducateurs sportifs.
2. Les Spartakiades relevaient d'une tradition qui remontait aux fêtes du mouvement tchèque des
Sokols au XIX siècle et avaient alors permis aux gymnastes d'affirmer la pérennité de la Bohème
face à l'hégémonie de l'empire austro-hongrois. Plus tard, ces manifestations furent annexées par
le communisme.
3. Avec les scouts tunisiens, j'ai organisé en août 1960 le jamboree qui a réuni 3 000 jeunes scouts de
tous les pays arabes et qui fut ouvert en présence du président Bourguiba, du secrétaire d'État à la
présidence, des ambassadeurs arabes accrédités à Tunis. De même, j'ai organisé, en 1962 le rallye
international des Auberges de jeunesse à Bir El Bey, qui a groupé environ 4 000 jeunes du monde
entier.
e

137

Mais à côté de ces réussites, il y eut des moments difficiles et de dures
décisions à prendre pour tenir résolument le cap, avec sérénité, équité, mais
sans faiblesse.
Certains considéraient que l'attribution de places gratuites aux tribunes
officielles des stades et dans les loges municipales était un dû. Pour donner
l'exemple, j'ai payé de ma poche des cartes d'abonnement annuel pour les
miens et pour moi. En qualité de vice-président du Conseil municipal et
président de la commission de la Culture, de la Jeunesse et des Sports, j'ai
décidé de lutter contre ces mauvaises habitudes, de mettre fin au régime de
la faveur et de l'exception. Pourquoi, disais-je, un simple citoyen paie-t-il sa
place tandis qu'un ministre ou un conseiller municipal, ou un parent de
responsable, trouve naturel d'occuper une place de choix et ce,
gratuitement ? Cela occasionna des grincements de dents et me valut
quelques inimitiés.
Sur et autour des terrains, il fallait être vigilant. J'ai toujours accordé la
plus grande attention au recrutement des arbitres et à leur perfectionnement
continu, estimant que ces hommes en noir devaient être respectés par tous.
Cela n'empêchait malheureusement pas les « incidents » ; comme ceux
survenus à l'issue de la demi-finale de la coupe de Tunisie de 1961, opposant
à Sousse Y Étoile du Sahel à Y Espérance Sportive de Tunis. J'avais assisté
moi-même avec deux de mes enfants, en compagnie du gouverneur et
d'autres responsables, à ce match. Les cars transportant les supporters de
Y Espérance et d'autres emmenant des touristes furent endommagés par des
jets de pierre. J'ai appliqué le règlement en vigueur et décidé de suspendre le
terrain de Sousse jusqu'à la fin de la saison. Mais le Président ne se satisfit
pas de cette mesure. Il me demanda de dissoudre l'équipe de YÉtoile du
Sahel. Avec Mahmoud Chehata, chef du service des sports, ancien joueur de
YÉtoile, qui a fait ses études de droit à Paris à la même période que moi, nous
avons mis au point un stratagème consistant à soumettre à Bourguiba un
projet de décision « suspendant la section senior de YÉtoile ». Nous pensions
ainsi limiter les dégâts ! À Monastir, où nous nous étions rendus à cet effet,
le Président ne fut pas dupe, il me dit :
(Suite 3)
Par ailleurs, j'ai profité de l'invitation du Comité olympique égyptien, en février 1971, pour
m'entretenir avec le secrétaire général de la Ligue arabe, Abdelkhalak Hassouna, étudier avec lui
les causes de l'échec des Jeux panarabes et dégager les mesures susceptibles de relancer des Jeux
sur des bases solides, afin de leur assurer un succès sportif et populaire analogue à celui des Jeux
méditerranéens. Il a été décidé à cette occasion, avec mes collègues arabes du CIO (Egypte, Maroc.
Liban), de convoquer une assemblée générale, dans les trois mois, pour élire un comité exécutif de
dix membres. Malheureusement, aucune suite n'a été donnée à ces initiatives parce que la plupart
des ministres arabes des Sports étaient et restent, à ce jour, jaloux de leurs prérogatives et étaient et sont encore - victimes de remaniements successifs pour des raisons étrangères à l'intérêt du sport
et de la jeunesse. Ces Jeux panarabes posent, du reste, problème jusqu'à aujourd'hui !...

138

« Si Mohamed, vous n 'avezpas étudié le droit. Dissoudre une association
c'est la faire mourir. Une personne morale qui disparaît !... ». J'objectai :
« Mais les jeunes, minimes, cadets, juniors, qu 'ont-ils fait ? ».
Bourguiba répondit : « Si Mohamed, vous êtes jeune, vous n 'avez pas
connu les confréries des Aïssaouias qui, à la cadence d'une musique
endiablée, se perçaient les joues à l'aide de longues aiguilles ou qui
avalaient des clous et des scorpions. Ils restaient ainsi dans un état second
jusqu 'à ce que le "cheikh " leur sifflât à l'oreille quelques mots ésotériques.
Ils se réveillaient d'un coup et retrouvaient leurs esprits. Cette décision que
je prends, quoique draconienne, est ce coup de sifflet qui va réveiller les
supporters envoûtés jusqu 'à l'inconscience par la passion de leur club ».
En réalité, très jeune, j'avais assisté en compagnie de mon père, en face
de Sidi Mazri à Monastir, à ce type de scènes impressionnantes, que je n'ai
jamais oubliées !
Mahmoud Chehata avait les larmes aux yeux au moment où il rédigeait le
nouveau texte voulu par Bourguiba. Ce fut un grand choc dont les ondes se
répandirent dans le pays. Les joueurs de Y Étoile adhérèrent au Stade soussien
et remportèrent plusieurs titres. Deux ou trois années après, à la suite de mon
insistance pour « ressusciter » Y Étoile, et à d'autres interventions peut-être,
Bourguiba accepta de lever la mesure de dissolution de Y Étoile du Sahel, et
restaura son prestige. Elle continue, à ce jour, à servir le sport tunisien.
Cet épisode, où je fis preuve de discipline en acceptant d'assumer la
décision du Président, a dû me valoir l'inimitié de certains supporters de
Y Étoile sportive qui n'ont jamais su avec quelle constance je m'étais évertué
à sauver leur équipe.
Un soir de fin décembre 1962, en quittant l'Assemblée nationale après
une séance éprouvante consacrée à la discussion du budget, je bifurquai vers
minuit en direction de PINS (Institut national des sports) de Kassar Saïd, au
lieu de rentrer calmement chez moi. En fait d'inspection, je fus servi. Les
élèves maîtres étaient tous agglutinés dans un des dortoirs, fumant, chantant,
palabrant... Le lendemain, je convoquai le directeur, Hédi Saheb Ettabaa,
recordman de Tunisie du 100 m, arrière-gauche international du Club
africain et ancien maître d'éducation physique au collège Sadiki. Au lieu de
me soumettre un projet de sanctions, il s'évertua à trouver des circonstances
atténuantes à ses étudiants : beaucoup d'entre eux étaient des joueurs
vedettes dans leurs clubs... il y avait Chetali, Habacha, Ben Amor de Y Étoile
sportive du Sahel, Antar du Club gabésien, et bien d'autres, en effet... Je
rétorquai que, pour moi, ils étaient d'abord de futurs collègues et dans les
salles de professeurs, dis-je, il n'y a pas de différence entre un professeur de
mathématiques ou d'anglais et un professeur de sports. Voyant que Saheb
Ettabaa n'était pas convaincu, je lui dis :
« Je vous respecte, vous êtes mon ami, mais nous ne sommes pas d'accord
sur la pédagogie à adopter à l'Institut. Je vous décharge donc de vos
139

fonctions et vous serez reversé dans votre cadre d'origine, à savoir :
inspecteur d'éducation physique et sportive ».
Quelques jours après, j'ai pensé que j'aurais dû en informer le Président
car Hédi Saheb Ettabaa n'était autre que le mari d'une de ses nièces (fille de
son frère, maître Mhamed Bourguiba). Dans son petit bureau de travail au
palais Essaada à La Marsa, il me dit : « Vous n'avez pas l'habitude de
m'informer lorsque vous nommez ou mutez vos fonctionnaires ! Pourquoi me
parlez-vous de celui-là ! Vous savez que j'ai une confiance totale en vous ! ».
À la suite d'un match qui opposait notre équipe nationale de football à
celle du Ghana à Accra, les deux accompagnateurs, dirigeants fédéraux, Béji
Mestiri et Ajmi Slim m'avaient signalé le comportement blâmable après le
match des joueurs Chetali, Tewfik Ben Othman, Henia et Sghaër. Ils étaient
alors des vedettes nationales, mais je ne voulais pas qu'ils fussent des
gladiateurs à crampons. Je les convoquai. Sghaër avoua et je me contentai de
lui adresser des reproches. Les trois autres nièrent. Ils furent suspendus.
Comptant sur les pressions des supporters, qui n'avaient du reste pas tardé,
ils campèrent sur leurs positions. Je tins bon.
À l'occasion de la fête de l'Evacuation de Bizerte le 15 décembre 1963, à
laquelle avaient assisté, autour de Bourguiba, les présidents Nasser, Ben
Bella et le prince héritier Ridha de Libye, un match opposa au stade Zouiten
l'équipe nationale à celle du FLN. Tout le monde m'attendait au tournant. À
Bizerte, ce matin-là, Hédi Nouira et d'autres collègues avaient pronostiqué
une défaite par 5 à 0. Je répondis que devrions-nous encaisser sept buts, je ne
subirais jamais la pression de la rue. À la fin du match, auquel assistèrent
plusieurs ministres tunisiens et algériens, Ben Bella, à l'époque président de
la République, déclara à Radio Tunis, chaîne française : « Le match nul (0 à
0) est avantageux pour... l'Algérie /... ». Plus d'un an après, les joueurs
suspendus m'ont adressé une lettre où ils avouaient leur mauvais
comportement et s'excusaient. Je les graciai le jour même. Je ne sais si ce
document existe encore dans les archives de la FTF !...
J'ai toujours refusé les interventions de certains ministres, ou
gouverneurs, ou amis personnels du Président comme, par exemple, le
docteur Sadok Boussofara, maire d'Hammam-Lif et président du club local.
Ils cherchaient toujours à effacer les sanctions que les fédérations prenaient
contre des joueurs ou même des dirigeants qui ne respectaient pas la Charte
du sportif. Finalement, tous durent se convaincre qu'il n'y avait pas de
protection ou de passe-droits possibles, même pour ceux qui se croyaient
intouchables.
C'est à la demande expresse du Président que j'acceptai d'ajouter
momentanément à mes charges, à compter de 1961, la présidence de la
turbulente Fédération de football. Pour plus de représentativité, j'ai constitué
140

un Bureau regroupant des personnalités sportives connues et représentatives
dans leurs régions respectives : le Dr Hamed Karoui (Sousse), Béji Mestiri
(La Marsa), Dr R. Terras (Bizerte), A. Kallal (Sfax), Salah Ben Jennat
(Monastir et Kairouan) Ajmi Slim (Le Bardo), Hmida Hentati (/ 'Espérance
de Tunis), A. Ben Lamine (Club africain) et M. Chehata, chef de service des
sports...
Je réunissais tous les mardis le Bureau fédéral, et trouvais avec mes
collègues des solutions adéquates aux problèmes parfois délicats qui nous
assaillaient !
Je dois signaler que Bourguiba avait dissous le Bureau fédéral à la suite
d'un différend avec l'ancien président Chadli Zouiten. J'ai été témoin de la
brouille qui opposa les deux hommes dans la villa occupée à l'époque par
Bourguiba rue du 1 juin. Zouiten défendait l'autonomie des Fédérations et
Bourguiba réagissait violemment au point qu'il donna un coup sur une table
et la coupa carrément en deux ! Ce fut pour moi très pénible. J'ai compris
plus tard le pourquoi de ces éclats et de cette, « passion ». Dans Habib
Bourguiba, ma pensée, mon œuvre (1938-1943) ont été publiées des lettres
de Zouiten adressées à l'étudiant Bourguiba à Paris et qui avaient été
excipées par le juge d'instruction militaire, le colonel Guerin de Cayla pour
charger le futur Président qui ne l'a jamais oublié !
Pour ma part, j'ai toujours apprécié la personnalité de Zouiten, son
intégrité et son autorité naturelle. La famille sportive tunisienne l'a pleuré à
la suite d'un accident mortel de la circulation survenu en août 1963, non loin
de Bir Bouregba (55 km de Tunis). J'ai prononcé son oraison funèbre au
cimetière de la Marsa.
La compétition sportive exalte les valeurs individuelles, engendre des
enthousiasmes collectifs, parfois excessifs . Il faut comprendre qu'il n'est
pas toujours facile de canaliser cette déflagration d'énergie.
Curieusement, je pourrais dire que mon véritable baptême sportif sur le
plan international ne s'est pas produit sur les gradins des stades, mais dans
un amphithéâtre d'un pays sportif entre tous, la Finlande. C'est, en effet, à
Helsinki que, sous l'égide de l'Unesco, le gouvernement finlandais réunit, du
10 au 15 août 1959, les participants d'une conférence sur le thème : « Sport
— Travail - Culture », présidée par le très remarquable directeur général de
er

3

4

1. Il a été un des fondateurs de la JSK en 1942.
2. Pion, 1986, 751 pages.
3. A la cote 114 du dossier d'instruction, Zouiten écrivait à Bourguiba : « Adresse-toi à un autre
rayon ; chez moi on ne cultive pas les mauvaises herbes... » ; et à la cote 109 : « Tu es trop
prétentieux et trop susceptible » ; à la cote 110 : « combien je t'aimerai davantage, le jour où tu
auras éteint en toi... la fatuité... » !!... (page 222).
4. Ainsi de cette guerre déclenchée à l'occasion d'un match entre le Salvador et le Honduras pour les
éliminatoires en vue de la Coupe du monde qui devait se dérouler au Mexique en 1970 ! Cette
guerre a duré 5 jours ; elle a fait 6 000 morts et des milliers de blessés ; un avion salvadorien a même
lâché des bombes !...

141

l'Unesco, René Maheu. Cette rencontre fut marquée par une excellente
contribution de l'homme de théâtre, Jean-Louis Barrault, sur le thème « Sport
et art dramatique ».
Faisant partie d'un groupe de travail traitant de « la situation des sports en
Afrique et Asie », j'y intervins, ainsi que Babalota Olowu du Nigeria, Joseph
Ghes Quierès du Congo belge, A.H. Kardar du Pakistan, Hussein Banaï
d'Iran. Dans le rapport final de nos travaux présenté par le Finlandais Hannu
Karkainen, celui-ci reprit littéralement un certain nombre de mes propos.
De fait, René Maheu avait compris toute l'importance du phénomène
sportif dans l'ère moderne :
« L'homme est là, dans son éternité et son mouvement. Il est là dans les
attitudes plastiques les plus parfaites de son corps et le drame de son âme. Il
est là aux prises avec les lois de la nature et avec leur contraire, la
contingence, l'accident, le sort. Et avec tout cela, il produit en lui-même et
[pour] celui qui le contemple, les preuves les plus authentiques de sa dignité.
Le geste,... maîtrise dans l'espace, le rythme,... maîtrise dans le temps, le
caractère,... maîtrise de la personne ».
En Finlande, je fis la découverte du sauna grâce à notre hôte, M. Resko .
MM. Chehata et Ben Chabane déclinèrent l'offre d'alterner un bain dans
l'étuve bouillante et une plongée dans les eaux glacées du lac. Je fus le seul
à relever le défi, avec quelque imprudence et témérité. Je sortis vivant de
l'épreuve. Et même revigoré !
Je devais, en 1963, accompagner le président Bourguiba lors de sa
visite officielle en Finlande. À peine m'avait-il présenté au président
Kekkonen lors de la première cérémonie que celui-ci cacha sa cigarette
derrière le dos en disant : « Je ne peux saluer le ministre des Sports, la
cigarette à la main ! ». C'était un grand sportif qui fut même champion du
saut en hauteur, dans son pays.
Le programme officiel de cette visite prévoyait des prières dans la
mosquée d'Helsinki. En fait, nous nous sommes trouvés dans un petit
appartement situé au quatrième étage d'un immeuble que rien ne distinguait
des autres bâtiments de la ville. L'imam était vieux et parla du royaume de
Tunis en demandant à Dieu d'accorder longue vie à... Lamine Bey.
Après Helsinki, ma deuxième grande expérience fut celle des jeux
Olympiques de Rome. Dès 1959, j'avais - précédant en cela le Comité
international olympique - promulgué un décret instituant « une Journée
olympique » en Tunisie, chaque troisième dimanche de mai. Peu après, je
proposai également au conseil municipal de Tunis de changer la rue de
Strasbourg où se trouvait le siège du Comité olympique tunisien, en « rue
Pierre de Coubertin », en hommage au grand humaniste, concepteur des
bases du mouvement olympique. Mais vivre les Jeux, vivre l'inoubliable
victoire d'Abebe Bikila, l'Ethiopien aux pieds nus arrivant sous l'arc de
Constantin dans cette ville d'où Mussolini avait naguère lancé ses troupes à
1

1. Président de la Fédération finlandaise de boxe.

142

l'assaut de l'Abyssinie, aura été l'une des grandes émotions de ma vie. Je ne
m'étais donc pas trompé, tout ce que j'avais cru trouver dans le sport comme
facteur d'équilibre obtenu par la recherche de l'excellence, s'épanouissait
sous mes yeux. La beauté était là ; sans périphrases, mais en actes, exaltant
la fraternité des joutes athlétiques. Et le sport tunisien n'en était pas absent.
Quelle émotion à nouveau dans le tournoi de boxe, en demi-finale de la
catégorie poids « welters », lorsque Sadok Omrane accula dans ses derniers
retranchements un Nino Benvenuti - futur champion du monde des poids
moyens - porté par le public, mais groggy debout, et qui dut à la mansuétude
de l'arbitre de se sortir de ce mauvais pas. Je devais le rencontrer trente-sept
ans après à Cagliari, en Sicile, à l'occasion des Universiades de 1997. Il était
mon voisin de table et m'a parlé longuement de Sadok Omrane ! Je découvris
également à Rome la qualité de dirigeants tels que G. Onesti, président du
Comité olympique national italien (CONI), qui devait être coopté membre du
CIO et fut à l'origine de la création de l'Assemblée générale des Comités
nationaux olympiques du monde entier (ACNO), avec les regrettés Raoul
Mollet (Belgique), Raymond Gafner (Suisse) et certains autres précurseurs.
Avant de reprendre le chemin d'Olympie, il convient que je demeure un
instant sur les rives de celle que les Romains de l'Antiquité dénommèrent
Mare Nostrum et que je parle de ces Jeux de moindre ampleur certes, mais
combien attachants et qui ont compté dans mon expérience personnelle et ma
pratique de l'organisation de manifestations de grande envergure : les Jeux
méditerranéens.
C'est en octobre 1959 à Beyrouth que s'étaient noués mes premiers contacts
avec ces concours conçus et lancés en 1951, à Alexandrie, par Mohamed Taher
Pacha président du Comité olympique égyptien et membre du CIO, afin de
promouvoir le sport et l'olympisme dans les pays baignés par cette mer
commune, renforcer les liens d'amitié et la paix entre les jeunes et les sportifs
du bassin méditerranéen. Depuis, je fus toujours fidèle au rendez-vous :
Naples, Tunis, Izmir, Alger, Rabat, Athènes, Agde-Languedoc Roussillon,
Bari, sont autant de chers souvenirs. Ce fut évidemment un paradoxe que je
sois absent de l'édition qui se déroula à Tunis en 2001, Tunis où 34 armées
auparavant j'avais organisé ces Jeux, en réussissant à introduire dans le
programme des épreuves féminines, après avoir obtenu, à Naples en 1963,
l'organisation de cette édition de 1967.
A propos de ces Jeux de Tunis de 1967, je ne peux oublier le conseil de
mon ami Juan Antonio Samaranch. « Le prince Juan Carlos est destiné à être
intronisé après le décès de Franco, me dit-il. C'est un sportif accompli. Je te
propose de l'inviter comme hôte d'honneur. » C'est ce que je fis. Le
-1. La révolution de Nasser en 1952 l'obligea à s'exiler en Suisse, où il demeura membre du CIO
jusqu'à sa mort.

143

président Bourguiba le reçut « royalement » et lui décerna la plus haute
distinction de la République. Chaque fois que j'ai l'honneur de le rencontrer,
il me rappelle que sa première visite officielle a été cette visite en Tunisie.
Des émotions émaillèrent cette édition : la victoire de Gammoudi dans
l'épreuve des 10 000 mètres qui furent allongés d'un tour de piste dû à
l'étourderie du directeur de la course L.
La victoire en demi-finale du tournoi de football d'Izmir du Onze
tunisien, entraîné par Ameur Hizem, sur l'équipe de France. J'étais fier
d'avoir obtenu une bourse pour cet éducateur, exemple de sérieux et de
probité pour faire des études de professorat à Cologne (cinq années) ; de
même j'ai fait bénéficier A. Chetali d'une bourse analogue et qui devait
briller, comme entraîneur national à la tête de l'équipe tunisienne de football,
à la coupe du monde en 1978, en Argentine.
Succédant à mon ami cheikh Gabriel Gemayel, dont j'ai toujours apprécié
l'élégance, la finesse, le grand cœur et la fidélité dans l'amitié, c'est à Split
(Croatie) en 1979 que je fus élu à la présidence des Jeux méditerranéens,
fonction que j'assumai jusqu'en 1987, avant de passer le relai à mon ami
Claude Collard.
Je me trouvai directement responsable de la bonne organisation des Jeux
de Rabat de 1983. Constatant une certaine lenteur dans la préparation,
voulant voir le Maroc obtenir un succès digne de son peuple, de son histoire
et encouragé par mon ami et collègue feu Hadj Mohamed Ben Jelloun,
membre du CIO, l'exemple de l'honnête homme, je résolus d'en parler
directement au roi Hassan II, le 6 septembre 1982, à l'occasion du Sommet
arabe de Fès, où je représentais la Tunisie. Le Roi me reçut dans son palais
de l'ancienne capitale du Maroc en présence de son ministre de l'Intérieur,
Driss Basri.
Après avoir échangé nos points de vue sur l'ordre du jour du Sommet...
je décidai de frapper un grand coup.
« Majesté, lui dis-j ç,je m'adresse à vous maintenant en tant que président
du CIJM Je considère le Maroc frère comme ma seconde patrie. Je ne vous
cache pas que les préparatifs piétinent et je crains fort que le Maroc ne soit
pas prêt le jour J... »
Loin de m'en tenir rigueur, le Roi me demanda mon avis sur ce qu'il y
aurait lieu de faire. J'eus une intuition :
« Majesté, puis-je oser vous proposer de nommer le prince héritier, Sidi
Mohammed, président du Comité d'organisation ? ».
Le Roi se tourna vers Basri : « Est-ce que cette responsabilité nouvelle
risque de perturber la préparation de ses diplômes de droit ? ». Basri répondit
par la négative. Et le Roi me dit en souriant : « Ouakha ! [D'accord !] Si Mzali.
Oui ! ».
1. Comité international des jeux méditerranéens.

144

Avant de regagner mon pays, j'ai coprésidé à Casablanca le Comité
d'organisation avec celui qui devait devenir le roi Mohammed VI.
Inutile de dire que les crédits ont été dégagés rapidement, que
l'infrastructure a été réalisée dans un temps record, que tous les responsables
marocains se sont surpassés pour faire de ces Jeux un succès mémorable.
À la cérémonie d'ouverture à Casablanca en 1983, Hassan II me plaça à
sa gauche, le Prince héritier étant à sa droite, tandis que mon collègue, le
Premier ministre marocain Maati Bouabid, était placé, avec les autres
membres du gouvernement, au deuxième rang. J'ai été ému lorsque le
Roi,avant d'annoncer l'ouverture des Jeux, tint à me rendre publiquement un
hommage personnel et me décora de l'ordre culturel, devant 80 000
spectateurs.
Autre épisode marquant : les II Jeux de l'Amitié, à Dakar, en avril 1963.
Après les Jeux de la Communauté en avril 1960 à Tananarive, puis les
premiers Jeux d'Abidjan (décembre 1961), on était enfin sur la bonne voie
qui devait mener, en juillet 1965, à Brazzaville à la première édition de ces
« Jeux africains » intensément voulus par Pierre de Coubertin dès 1923, mais
dont la frilosité des autorités coloniales de l'époque avait empêché la tenue à
Alger (1925) ou Alexandrie (1929).
A Dakar, je retrouvai Maurice Herzog qui m'avait cordialement invité en
octobre 1960 à Paris, où j'avais fait la connaissance du chef de son service
de presse et d'information, l'ancienne nageuse, championne et recordwoman
de France (40 titres) et demi-finaliste aux jeux Olympiques de Londres en
1948, Monique Berlioux, femme de caractère et de talent, qui allait bientôt
devenir directrice du CIO et le rester jusqu'en 1985. C'est à elle que l'on doit
la création de l'administration moderne du Comité. Une solide amitié devait
me lier à elle et à son mari, l'écrivain Serge Groussard, depuis les années 70.
Durant mon long exil en France, cette amitié ne s'est jamais démentie. À
cette grande dame, je présente mes hommages fraternels .
J'ai fait aussi la connaissance du chef de cabinet de Maurice Herzog,
Olivier Philip, qui devait par la suite faire une brillante carrière de préfet. Il
e

1

1. Elle a bien voulu rendre compte, dans la Revue Olympique, de mon livre L'Olympisme aujaurd 'hui
en ces termes : « Un livre choc.
« Attention ! L'Olympisme aujourd'hui est un livre de combat. Passionné ; passionnant.
« A le lire, on comprend pourquoi M. Mohamed Mzali, fils d'un petit épicier de Monastir, a accédé
aux plus hautes destinées.
« On est captivé d'un bout à l'autre par ces pages denses et frémissantes, où l'auteur prend à brasle-corps l'Olympisme pour le projeter à la pointe de la modernité. Le thème est traité à grands
coups de lumière. Une personnalité exceptionnelle s'y impose, avec ses lignes majeures.
« Il y a le philosophe, dont l'originalité de pensée faisait l'admiration, de ses maîtres en Sorbonne.
Ses définitions de l'Olympisme sont révélatrices : "La paix et la sacralité". "Une morale en
action", "Une eurythmie universelle". L'Olympisme doit donc s'adapter continuellement aux
réalités contemporaines. D'où l'opposition irréductible de l'auteur à "une conception éthérée,
désincarnée du sport, conçu comme étant au-dessus de la mêlée".

145

m'invita chez lui pour rencontrer son père André Philip, ministre du général
De Gaulle qui voulait connaître mon avis sur les voies susceptibles de
conduire l'Algérie vers l'indépendance. Nous avions alors discuté tard dans
la soirée et je n'ai pas manqué de lui dire ce que je pensais avec toute la clarté
et la franchise dictées par l'amitié.
J'ai retrouvé à Dakar une ancienne connaissance de Tunis, devenue
ambassadeur de France au Sénégal, Lucien Paye. J'avais rompu avec lui
quelques lances lorsqu'il occupait, en Tunisie, le poste de directeur de
l'Instruction publique, tandis que, syndicaliste de l'enseignement secondaire,
(Suite 1)
« Il y a le combattant qui a préservé l'allant de sa jeunesse. C'était l'époque où Mohamed Mzali,
vice-président de la Fédération des étudiants destouriens de France, s'exposait en pleine lumière
à Paris dans la lutte pour l'indépendance. Ecoutez-le aujourd'hui stigmatiser "la bienveillante
neutralité sportive ".
« Comment sensibiliser et enthousiasmer des milliards de jeunes gens sur la grandeur de
l'Olympisme, comment les amener à s'y reconnaître et à l'assumer en tant qu'éthique et
philosophie, si par ailleurs, dans un monde où les inégalités, les injustices, la discrimination raciale
subsistent, ils perçoivent l'apolitisme comme une attitude négative, alibi qui consolide les
privilèges... ?
« Écoutez d'autres sentences encore, au long de l'ouvrage. Elles sont bien à l'image de cet homme
qui a toujours appliqué dans sa propre vie l'éthique du dépassement : "Les hommes vrais pensent
que la vie est un combat". "Hommes " vaut ici pour tout le genre humain, évidemment ! Profitonsen pour dire que L'Olympisme aujourd'hui contient de vigoureux passages en faveur de
l'émancipation féminine. Au reste, l'épouse de l'auteur, Madame Fathia Mzali, professeur, d'une
extrême intelligence, est la première femme tunisienne - et même maghrébine - à être ministre.
(Tout cela n 'apoint empêché le couple d'avoir six enfants !)
[...] Coopté par le CIO depuis bientôt deux décennies, membre de la Commission exécutive de
1973 à 1976, vice-président de 1976 à 1980, M. Mzali a démontré qu 'il savait tenir compte de la
pesanteur des choses dans le domaine sportif aussi bien que dans les autres.
« S'il fut ainsi élu et réélu à ces fonctions de grande importance, c'est parce qu'il ne cessa
d'apporter une précieuse contribution à la progression du Mouvement olympique.
« Et cela, dans un climat d'unité. Car, au CIO, les discussions sont franches, les prises de position
parfois passionnées, mais la solidarité demeure.
« Mohamed Mzali est un créateur. La destruction, la violence lui font horreur. C'est l'homme de
l'action et du dialogue. Voilà pourquoi, après avoir assumé pendant vingt-quatre ans des
responsabilités nationales et ministérielles de plus en plus importantes, il est depuis le 23 avril
1980 Premier ministre de Tunisie et successeur désigné du Président à vie Bourguiba.
« À la lecture de L'Olympisme aujourd'hui, apparaît encore un aspect, et non des moindres, de
cette figure si solide dans sa complexité. Je veux parler de l'homme de lettres, nourri de deux
cultures parfaitement différentes, l'une araboislamique, l'autre française. Il les a assimilées
jusqu 'en ses racines. C'est sans doute grâce à cela qu 'il a toujours voulu avoir, selon ses propres
termes, « une vision globale du monde ». Et cet amant de la Méditerranée veut tout naturellement
que le long miracle de l'Elide [région de Grèce où est située Olympie], rénové au rythme du temps,
s'étende sur les jeunesses à l'échelle planétaire.
« L'autre mois, je me trouvais à Monastir. [...] Maintenant, grâce en soit rendue à ses deux fils
célèbres, le légendaire libérateur Habib Bourguiba et son dauphin Mohamed Mzali, Monastir
renaît, dans le déploiement des constructions neuves.
« Je me rendais à la plage de Skanès. Et voici que j'aperçus Mohamed Mzali qui courait torse nu
à travers sentes et sable, à la tête d'un peloton étiré. "Attendezmoi, on va nager ensemble !" me
cria au passage le Premier ministre. Après qu 'il eut couvert pour le moins six kilomètres, nous
plongeâmes de concert dans cette Grande Bleue, dont M. Mzali connaît toutes les civilisations et
toutes les promesses. [...]A observer son corps d'athlète aux puissantes épaules, je songeais à la
discipline de vie que l'homme d'État, au fû des années, a observée avec une constante rigueur.
« Je le félicitai d'une telle volonté. "Mais le sport c'est ma joie !" répliqua-t-il avec son grand
sourire qui restera toujours jeune. »

146

je défendais, avec Lamine Chabbi, les collègues tunisiens, et revendiquais
face à lui l'égalité de choix entre enseignants français et tunisiens, comme
directeurs d'école ou proviseurs... Les temps avaient changé !
A Dakar, je fis aussi la connaissance de Jean de Beaumont, membre
influent du CIO, qui pensait déjà créer la « Solidarité olympique ». Nous
devions devenir de grands amis. Amicalement, je lui reprochai d'utiliser
parfois la langue anglaise durant les sessions du CIO ! Il m'invita à passer un
week-end dans sa propriété d'Alsace, à Diebolsheim, les 24 et 25 novembre
1990, et ce fut une partie de chasse étonnante. Parmi ses invités, il y avait
l'ambassadeur américain W. Curley, le constructeur d'avion Serge Dassault,
l'ancien ministre de l'Éducation René Monory, le prince Gabriel de Broglie,
le comte de Ribes... Le coup de fusil de notre hôte - ancien participant aux
épreuves de tir aux jeux Olympiques de 1924 - était imparable. L'aprèsmidi, le tableau de chasse était impressionnant : plus de 400 faisans et
perdrix. Sa secrétaire, Sylvie Plassnig, était l'exemple de la fidélité, de la
gentillesse et de l'efficacité. Elle était imprégnée de l'esprit olympique. Le
comte Jean de Beaumont est mort centenaire en juin 2002. Il a laissé
plusieurs livres et beaucoup d'amis.
J'ai connu aussi Lamine Diack, ancien champion de France de saut en
longueur et futur ami et président de l'IAAF , un dirigeant qui fait honneur à
l'Afrique.
Je fus particulièrement fier de faire la connaissance de Léopold Sedar
Senghor, cet homme d'une stature exceptionnelle, ayant su réaliser une
grande œuvre aussi bien politique que poétique. Président de la République
du Sénégal de 1960 jusqu'à son retrait volontaire du pouvoir le 31 décembre
1980, il fut directement mêlé à un épisode précis de ces Jeux dakarois. À
l'issue de la finale de football, au terme des prolongations, la Tunisie qui
avait, quelques jours auparavant, remporté à Beyrouth la Coupe arabe des
nations, sous la direction de l'excellent entraîneur français André Gérard, et
le Sénégal se trouvaient toujours à égalité ; mais le nombre de corners obtenu
fit pencher la balance en faveur de nos adversaires. Au moment de la remise
de la médaille d'or, le président du Sénégal suggéra à monsieur Camara,
président de la Fédération sénégalaise de football, et pharmacien de son état,
de la remettre plutôt à la Tunisie car, dit-il, elle a mieux joué. Et Camara de
répondre : « Les règlements s'y opposent, M. le Président ! ». J'admirai son
courage et la modestie de Senghor qui s'inclina. Durant le match, des
supporters jetèrent des cailloux sur nos joueurs. Notre goal Zarga avait le
visage plein de sang. J'ai rejoint les vestiaires pour ramener le calme et
rappeler que seul l'arbitre était habilité à rendre justice. Au bout du compte,
et selon l'expression en vigueur, ces péripéties firent de notre équipe le
véritable « vainqueur moral » du tournoi. Le lendemain, le quotidien Le
1

1. Association internationale des fédérations d'athlétisme.

147

Soleil de Dakar rendit un vibrant hommage à la Tunisie pour son niveau de
jeu et de sportivité.
Ainsi notre pays s'inscrivait-il peu à peu avec les honneurs au sein de la
communauté sportive internationale.
Le journal Le Sport fondé et dirigé par le militant Mahmoud Ellafi
organisa, en 1959, le Tour de Tunisie cycliste. Parmi les nombreux pays
invités, il y avait la République démocratique allemande (RDA) qui faisait
alors partie de l'empire soviétique. L'équipe allemande était dirigée par
Gunther Heinze qui devait être, plus tard, coopté membre du CIO.
Aujourd'hui, il en est membre honoraire. Je le reçus avec courtoisie. Il mit à
ma disposition cinq bourses pour la formation ou le perfectionnement de
cadres sportifs dans les spécialités de mon choix. Une commission choisit les
cinq candidats les plus appropriés parmi ceux que les clubs, alertés par
circulaire, avaient proposés et qui devaient voyager et séjourner en RDA six
mois aux frais des Allemands. Quelle ne fut ma surprise lorsque le secrétaire
d'État à la présidence me répondit par un refus net et sans appel.
« Quoi, me dit-il, on envoie maintenant nos jeunes pour être endoctrinés
par les marxistes ?
- Je ne le crois pas, répondis-je, nos communistes et nos trotskistes ont été
"formés" au Quartier latin, à Paris ou dans d'autres villes de province. Les
rares étudiants tunisiens qui ont fait leurs études dans les pays de l'Est ont
été "vaccinés"... » et je lui ai cité des noms !
Peine perdue ! Je ne voulais pas solliciter l'arbitrage du chef de l'État pour
ne pas vexer Béhi Ladgham. C'est alors que j'ai demandé l'aide de mon ami
Taïeb Mehiri, ministre de l'Intérieur et grand sportif, qui m'a rassuré. Une
demi-heure plus tard, il me téléphona pour m'annoncer que je pouvais
donner suite à mon projet.
Avec nos frères algériens, j'étais très proche. Quand les joueurs algériens
quittèrent brusquement le championnat de France pour former l'équipe
itinérante du FLN, celle-ci fut évidemment accueillie chez nous à bras
ouverts. Juste après l'indépendance de l'Algérie en 1962, j'avais invité son
ministre de la Jeunesse et des Sports pour étudier notre système de formation
et notre organisation sportive. Il me convia à son tour à visiter son pays. Ce
fut un sentiment très fort que de fouler, pour la première fois, un « sol »
désormais pleinement « algérien » après une guerre de libération de huit
années.
Le ministre s'appelait « Sadok Batel ». En arabe le prénom Sadok
(sincère) semblait jurer avec le nom Batel (imposteur) ! Je me permis de lui
suggérer, avec humour et amitié, de changer le « e » de Batel en « a » car
Batal signifie « héros ». Il trouva son « nouveau » nom « sincère héros » très
seyant. Et nous rimes de bon cœur de cette « transfiguration ».
148

Le président Ben Bella me reçut à la villa Joly et me tint un long discours
sur le socialisme, émaillé de quelques réserves concernant les positions de
Bourguiba !
Président de la Fédération tunisienne de football, j'ai invité Sir Stanley
Rous, président de la FIFA , qui vint par deux fois en Tunisie et y organisa
deux stages pour entraîneurs et arbitres. À son contact, j'ai appris à encore
plus apprécier l'humour britannique. Il me reçut à son tour à Londres au
centenaire de la Fédération anglaise et me convia à la rencontre qui, sur la
pelouse de Wembley, opposait l'Angleterre au « reste du monde ». C'était la
première fois que j'ai vu évoluer sur un terrain ce joueur d'exception qui
s'appelait Pelé. Ce fut l'Angleterre, et non la Grande Bretagne !, qui
l'emporta !
Sir Stanley Rous eut la délicatesse, à cette occasion, de m'inviter au Palais
de Buckingham où la reine Elisabeth m'a réservé un accueil cordial et
m'offrit le thé.
Le Brésilien Joao Havelange succéda à sir Stanley Rous en 1974. Nous
étions déjà collègues au CIO et amis. J'ai toujours apprécié son caractère
droit, sa connaissance des sports et des hommes. À ma demande d'organiser
en Tunisie la première Coupe du Monde juniors en 1977, il me témoigna une
grande confiance et ce fut un grand succès. La cérémonie d'ouverture se
déroula à Sfax dans la ferveur populaire.
Havelange fut le premier, avec Hadj Mohamed Zerguini, à venir me
conforter dans mon exil en Suisse, à Montreux exactement où nous avions
déjeuné ensemble. Ces gestes valent mieux que tous les discours !
1

Il est clair que les jeux Olympiques sont devenus l'événement sportif
majeur de notre temps. S'il en est ainsi, c'est parce que Pierre de Coubertin
eut la prescience de les fonder sur des principes susceptibles de leur
permettre de durer, les principes d'un éducateur qui, évidemment, me
touchent en tant que pédagogue. L'olympisme ne saurait se limiter à un
rendez-vous quadriennal basé sur la seule compétition. Il doit se conjuguer
au quotidien. Car il est plus qu'une pratique si saine soit-elle ; c'est un
véritable état d'esprit, une philosophie et une éthique qui doivent éclairer la
conduite de notre vie, au jour le jour, et charpenter notre comportement
quotidien. Ces idées ont eu et revêtent aujourd'hui encore, une grande
importance. Ce sont ces idées que j'ai tenté de développer dans mon ouvrage,
L'Olympisme aujourd 'hui .
Ayant eu le privilège de me voir coopté comme membre à vie du Comité
international olympique lors de la session de Madrid, en octobre 1965, grâce
2

1. Fédération internationale de football association.
2. Éditions Jeune Afrique, 1984.

149

surtout à mes amis francophones et particulièrement au cheikh Gabriel
Gemayel du Liban, j'ai été l'un des huit membres élus à la commission
exécutive en 1973 à Varna . Je devais ensuite en être élu, en 1976 à Montréal,
vice-président. J'exerçai cette fonction jusqu'en 1980 à Moscou, où je me
rendis pour assister à la session du CIO, malgré la décision du gouvernement
tunisien de boycotter, sur « recommandation » du président des États-Unis.
Jimmy Carter, comme plusieurs autres pays, les Jeux organisés dans cette
ville.
Bien sûr, je dus regagner la Tunisie, dès les travaux de la session achevés,
sans attendre l'ouverture des Jeux. Mes responsabilités de Premier ministre
m'obligeaient à respecter la décision du gouvernement de mon pays.
Cet épisode moscovite fut particulièrement significatif pour le
mouvement olympique, puisqu'il marqua l'accession de Juan Antonio
Samaranch à la présidence du CIO, dont il devenait le septième titulaire,
succédant à Lord Michaël Killanin.
Nombre de mes collègues européens, sud-américains et même
anglophones m'avaient, depuis 1976, poussé à me porter candidat. Certains
journaux en avaient évoqué la possibilité. Si j'en étais honoré, je ne voyais
guère comment mon engagement en politique de manière quasiment
ininterrompue pourrait se concilier avec une fonction nécessitant une
disponibilité presque exclusive. Cela étant, lors de la 80 session en 1978 à
Athènes, je déjeunai en tête-à-tête avec Juan Antonio Samaranch qui me
proposa de le laisser briguer seul la présidence car, me dit-il, il était plus âgé
que moi et s'engageait après quatre ou cinq ans à démissionner en ma
faveur. À quoi je lui répondis : « Mais qui te dit que j'ai décidé d'être
candidat ?... ».
Toujours est-il que si dilemme il y avait, le nœud gordien se trouva
définitivement tranché le 23 avril 1980. C'est à cette date que je fus, en effet,
nommé Premier ministre et la question ne se posa plus .
Je m'étais mobilisé pour assurer à mon ami Samaranch un franc succès.
Le 16 juillet 1980, cinq candidats étaient en course. Monsieur Cross
(Nouvelle-Zélande) se retira juste avant le vote. Il y avait 77 votants ; la
1

e

2

1. Comment oublier les longues marches que j ' effectuais le soir dans la forêt de Varna, en compagnie
de mes deux amis algériens, feu Hadj Mohamed Zerguini, et Mustapha Larfaoui, sportif dans l'âme
avec lequel j'ai coopéré au début des années soixante dans le cadre de la Confédération maghrébine
de natation et qui est aujourd'hui membre du CIO et président de la Fédération internationale de
natation... Voilà un éminent dirigeant qui fait honneur à son pays et au grand Maghreb. J'évoque,
pour saluer sa mémoire, un autre grand sportif, Hammadi Bahri, ancien président de la Fédération
tunisienne de natation, qui a coopéré avec Mustapha Larfaoui pour la promotion de la natation
nord-africaine, et qui a contribué grandement, en tant que chef du protocole, au succès des Jeux
méditerranéens de 1967.
2. Abdelaziz Dahmani écrit dans Jeune Afrique (n° 1017 du 2 juillet 1980) « En super favori [souligné
par l'auteur], Mohamed Mzali, premier vice-président du CIO, se trouve hors-course depuis que,
non sans hésitation, il a choisi de diriger la politique de son pays en tant que Premier ministre et
scrétaire général du Parti... ».

150

majorité absolue était donc de 39. Juan Antonio Samaranch obtint, dès le
premier tour, cette majorité absolue au détriment des trois autres candidats :
Daume (RFA), Hodler (Suisse) et Worrall (Canada).
Après l'annonce des résultats du premier tour, Lord Killanin annonça
qu'on allait procéder au second tour. J'étais, en tant que premier viceprésident, à sa droite ! Je lui dis : « Monsieur le Président, il n 'est plus
nécessaire de voter car Samaranch a dépassé largement les 39 voix
nécessaires ».
Des applaudissements nourris saluèrent le nouveau président.
Lors de la session du CIO de Lake Placid, qui eut lieu du 11 au 13 février
1980, nous avions été confrontés à la décision du président américain Jimmy
Carter d'inviter les pays « libres » à boycotter les Jeux de Moscou, en
réaction à l'invasion de l'Afghanistan par l'URSS. J'étais fermement contre
ce boycott qui prenait en otage les athlètes et leur faisait perdre le fruit de
plusieurs années d'efforts et de sacrifices. Avant d'entrer dans la salle des
réunions vers 15 heures, j'ai croisé le grand-duc Jean de Luxembourg qui
m'avait semblé soucieux. « Je suis embêté, m'a-t-il confié, car je suis contre
le boycott, mais je ne suis... que le chef de l'État ; je règne, mais le
gouvernement gouverne et je ne connais pas encore sa position ; je crains
d'être en porte-à-faux. » Je connaissais bien le grand-duc et j'ai toujours
apprécié sa modestie, sa convivialité et sa fidélité aux valeurs olympiques. Le
hasard a voulu que nous prenions le même avion à Paris pour rejoindre Séoul
en 1988 et durant les seize heures de vol avec escale à Anchorage, je me suis
trouvé placé à ses côtés et j'ai pu découvrir l'homme et sa riche personnalité.
À Lake Placid, je me suis permis de lui conseiller de rejoindre sa chambre et
de faire une bonne sieste pour l'après-midi. Il m'a remercié par la suite :
« Vous m'avez sorti d'une situation difficile »\
Le lundi 2 juin 1997, j'étais invité avec mon épouse à visiter la ville
d'Ostersund, candidate aux Jeux d'hiver. Le soir même à Stockholm, nous
avons été conviés à un dîner à Operakalaren, sous le signe de « Tradition et
qualité », sous la présidence du roi Cari Gustave XVI. Nous avons été placés
à la table de la reine Sylvia. Il y avait aussi le grand cuisinier Bocuse qui,
pour une fois, n'était pas derrière ses fourneaux.
Un souvenir concernant la reine me revint.
En 1976, aux Jeux d'hiver que la ville autrichienne d'Innsbruck avait
organisés au pied levé pour pallier la défaillance de Denver (États-Unis),
nous participâmes à un dîner offert aux collègues francophones par Jean de
Beaumont. À la fin de la rencontre, ce dernier me pria de reconduire à sa
pension de famille l'une des hôtesses qui nous accompagnaient. Elle parla en
1. À l'occasion de ma visite officielle au Grand-Duché du Luxembourg, Jean, grand-duc de
Luxembourg, duc de Nassau, me fait « Grand Croix de l'Ordre Ducal de la couronne de Chêne »,
en 1982. Deux jours auparavant, lors d'une visite officielle en Belgique, le roi des Belges m'a
décoré de la Grand Croix de l'ordre de Léopold II.

151

allemand au chauffeur qui la déposa à l'adresse indiquée. Quelle ne fut ma
surprise en apprenant le lendemain qu'elle était la fiancée du prince héritier
de Suède. Je la voyais à présent dans son nouveau rôle de reine d'une
immense distinction. Elle montra beaucoup de sollicitude à notre endroit.
Elle me rappela notre rencontre en Autriche et nous invita le lendemain à
prendre le café au Palais royal.
Si j'évoque ces anecdotes c'est pour mentionner à quel point j'ai été
proche du centre décisionnel du CIO. J'avais eu l'occasion de bien connaître
Avery Brundage, homme aux idées peut-être un peu rigides notamment sur
la question de l'amateurisme, mais doté de l'autorité naturelle du
businessman rompu aux discussions d'affaires à l'américaine, d'une
résistance physique à toute épreuve, forgée par le sport, et d'un esprit de
décision non dépourvu d'humour.
Je me souviens d'une discussion durant laquelle, après avoir écouté les
points de vue contrastés de ses deux vice-présidents, le Français Armand
Massard, ancien médaillé d'or d'escrime par équipes, et le Britannique Lord
Exeter, ex-médaillé d'or olympique du 400 mètres haies, il les interrompit en
leur disant : « Étant donné la qualité de vos arguments respectifs, comment
voulez-vous que j'arrête ma position ? ».
En vérité, sa position était, bien entendu, déjà prise.
L'URSS avait deux membres en 1970, à la session d'Amsterdam,
Romanov et Andrianov. Le Bureau politique décida de « retirer » Romanov
et proposa pour le remplacer, Vitaly Smirnov, plus jeune et plus dynamique.
Avery Brundage rendit hommage à cette occasion à Romanov et souligna
que sa principale qualité était... qu'il n'avait jamais fait perdre son temps à
la session. Effectivement, il n'avait jamais pris la parole, contrairement à son
compatriote Andrianov !
De Lord Killanin, élu à l'occasion des Jeux de Munich en 1972,
j'évoquerai le commerce agréable. Ancien journaliste et vrai démocrate, il
ouvrit la porte aux Comités nationaux olympiques et aux Fédérations
internationales, dont il avait compris qu'elles prenaient de plus en plus
d'importance et méritaient d'avoir la parole. Comme membre de la
Commission exécutive, j'eus le plaisir de l'accompagner pour apprécier
l'avancement des préparatifs des Jeux de Montréal, confiés à l'architecte
français, Roger Taillibert, membre de l'Institut, spécialiste du béton
précontraint. Je fis alors la connaissance du Maire de Montréal, Jean
Drapeau, idéaliste et plein d'enthousiasme, harcelé, harassé par les grèves et
les oppositions politiciennes, mais allant de l'avant, ne cessant au cours de
longues marches lors de la session d'Amsterdam de vouloir me convaincre
que Tunis devait, à son tour, postuler à l'organisation des Jeux ! Comme
vice-président, Lord Killanin me fit confiance pour les dossiers africains et
arabes et me permit d'œuvrer avec une grande liberté.
152

Si j'avais quelque influence, elle me permit d'aider à l'admission au sein
du CIO de Hadj Mohamed Zerguini (Algérie) en 1974, ainsi que de Béchir
Ettarabulsi (Libye), du prince Fahd Ahmed Sabah (Koweït), abattu le 2 août
1990 froidement par les soldats de Saddam Hussein, devant le palais du
gouvernement, ainsi que du prince Fayçal ibn Fahd ibn Abdelaziz (Arabie
Séoudite). Il en est de même de quelques collègues africains.
À propos de Lord Killanin, voici une anecdote qui illustre son sens de
l'humour et son sang froid.
Le 26 janvier 1978 , j'avais demandé la permission au Premier ministre
Hédi Nouira de quitter le Conseil des ministres vers 10h30 du matin. J'avais
invité, en effet, la Commission exécutive du CIO à se réunir à Tunis, à l'hôtel
Africa. Vers 1 lh30, alors que nous étions plongés dans nos dossiers, nous
entendîmes des coups de feu échangés entre les forces de l'ordre et les
émeutiers. Lord Killanin, imperturbable, se contenta de dire : « J'ai été
reporter de guerre en Asie et j'ai connu le baptême du feu ! Messieurs,
continuons ! ».
Le lendemain, j'ai organisé une excursion qui permit à mes hôtes, dont
Juan Antonio Samaranch, Monique Berlioux, de visiter Kairouan, El Djem,
Monastir, Sousse et Hammamet. Tout était calme et je ne devais me rendre
compte des dégâts que plusieurs heures après.
Avec le président Juan Antonio Samaranch, il faut parler d'une profonde
amitié, à l'épreuve de... toutes les épreuves, amitié développée déjà à partir
de 1963 dans le contexte des Jeux méditerranéens à Naples. Le président a
su donner au CIO un lustre et un rayonnement mondial que l'organisation
n'avait pas encore atteint. Efficace pour trouver les ressources budgétaires
indispensables, infatigable voyageur, il a pu rendre visite durant ses vingt et
une années de présidence - un record, après les vingt-neuf années de Pierre
de Coubertin (1896-1925) - à tous les Comités nationaux, alors même que le
nombre de ceux-ci se multipliait par quatre, se gonflant jusqu'à dépasser le
chiffre de 200, (plus que celui des membres des Nations Unies). Il a résolu,
avec diplomatie, nombre de situations extrêmement complexes. Il a
dépoussiéré les textes, parfois dépassés, faisant disparaître le terme devenu
1

2

1. Je fis sa connaissance en 1971 à la cérémonie d'ouverture des Jeux d'Izmir. Il faisait un froid de
canard et je grelottais car je n'avais pas mis de vêtements chauds ni de pardessus. Tout à coup une
personnalité placée derrière moi dans la tribune officielle, me mit sur les épaules un burnous en poil
de chameau qui m'a réchauffé. Je le remerciai et le lui rendis à la fin de la cérémonie. Il refusa et
insista pour que je le garde. Depuis, nous n'avons cessé d'être amis, frères. Nos épouses et nos
enfants se connaissent. Je l'ai vu, la dernière fois, à l'occasion des JO de Sidney en 2000 et l'ai
trouvé fatigué et pâle. Lui, le grand marcheur, le sportif passionné, en était arrivé à suivre les
compétitions à la télévision dans sa chambre. Il a été un valeureux combattant de l'ALN, officier
dans l'état major de Boumediene établi à Ghardimaou en Tunisie. Après l'indépendance de son
pays, il a été gouverneur, ambassadeur et ministre. Comme président du Comité olympique algérien
et membre du CIO, il rendit d'éminents services au sport algérien. Que Dieu l'accueille dans son
immense miséricorde !
2. Jour de la grève générale déclenchée par Habib Achour.

153

obsolète « d'amateurisme » du fameux article 26 de la Charte olympique,
rejetant une hypocrisie trop longtemps entretenue. Il a œuvré pour la
cooptation, dès 1981, des premiers membres féminins du Comité et pour
l'essor à travers la planète du sport féminin.
En ce qui concerne l'ami, il me suffira de dire que lorsque vinrent pour
moi les années difficiles, son soutien fut total et ne me manqua jamais,
quelles qu'aient été les pressions, parfois très fortes que l'on exerça sur lui.
Il me disait à Nagano (février 1998) : « C'est très difficile, Mohamed, mais
tant que je serai Président !... ».
Le Comité international olympique est effectivement pour moi une
famille. Si rarissimes ont été les sessions ou célébrations des Jeux que j'ai
manquées depuis 1965 et ce toujours pour cas de force majeure, c'est chaque
fois un plaisir pour moi de retrouver mes collègues. Je résiste à l'envie de
citer ici tel ou tel, car la pagination de ce livre ne peut me permettre de tracer
leurs portraits et je le regrette beaucoup. Nous sommes d'horizons,
formations, origines géographiques, opinions, des plus variés. Éducateurs,
gens de sport ou de finance, militaires, éventuellement hommes politiques
sinon chefs d'États, chacun d'entre nous croit au sport et à un idéal
olympique. Le système de cooptation, a assuré longtemps notre
indépendance et notre engagement d'ambassadeurs du CIO dans nos pays et
nos régions, et non l'inverse. Chacun essaie de faire preuve au mieux d'un
esprit de tolérance et de respect envers les autres membres. Lors des votes, il
va de soi que nous nous prononçons chacun en notre âme et conscience.
Nous ne prétendons pas donner l'image d'une perfection utopique mais
nous faisons de notre mieux pour être au rendez-vous de l'idéal qui nous
anime.
Hélas, les hommes ne peuvent pas toujours résister à leurs faiblesses.
Je citerai l'exemple navrant d'un camarade de classe depuis la sixième et
la cinquième (1940 et 1941). Cet ancien condisciple me suivit dans la vie
sportive. Il fut secrétaire général du Comité olympique tunisien tout le temps
que j'exerçai la présidence de cette institution, de 1962 à 1986. Sans
hésitation, je souhaitai le voir me succéder à cette présidence. Il me suivit
dans la vie politique puisque je le proposai comme chef de cabinet au
ministère de la Défense en 1968 et plus tard, le ministre de ce même
département lorsque je fus devenu Premier ministre. Or, lorsque les
circonstances me contraignirent à prendre la douloureuse décision
d'échapper aux menaces qui s'amoncelaient et le dur chemin de l'exil, trois
jours ne s'étaient pas écoulés que le CIO recevait une lettre où celui qui,
quelques semaines auparavant, m'accablait des éloges les plus flatteurs lors
de conférences de presse tenues, comme chaque année, à la veille de la
Journée olympique, me qualifiait de délinquant parce que j'avais - et pour
cause - illégalement franchi la frontière, en concluant que je devais, à
l'instant même, être radié du CIO ! Il multiplia les démarches écrites et orales
pour y prendre ma place.
154

Mais, aurais-je pu imaginer connaître des scènes aussi bouffonnes que
cette montée en ascenseur à l'hôtel Mariott, lors des Jeux d'Atlanta, où nous
nous trouvâmes seuls, dos à dos, durant plus de trente étages, sans qu'il
ouvrît la bouche. Ma route devait encore côtoyer la sienne au cours d'un vol
de Miami à Cancun pour une réunion de l'assemblée des Comités
olympiques, où nous fumes placés, par pur hasard, sur des sièges mitoyens.
Deux heures durant, pour éviter de croiser mon regard, il regarda
obstinément par le hublot. Seule, sans doute, une intervention de la
Providence lui épargna un torticolis, pourtant combien mérité !
Triste exemple de dévoiement d'un idéal. L'olympisme est le contraire de
ces reniements.
Lorsque je réfléchis à la leçon de l'olympisme, je suis toujours ramené au
point nodal, miraculeusement préservé, d'Olympie elle-même, l'un des lieux
du monde où j'aime à me retrouver, dans le calme des ruines de l'Altis, près
du premier « stade » revenant aux premiers âges et réfléchissant à la marche
de l'humanité.
Il est bien des façons de servir l'olympisme. Ce peut être de la manière la
plus modeste. Ainsi, toutes les fois que cela me fut possible, je n'ai jamais
hésité à prendre part, comme conférencier à l'une des sessions de l'Académie
internationale olympique. J'y ai noué de précieuses amitiés, par exemple
avec l'avocat Pétralias, très empreint d'esprit olympique , avec le philosophe
que fut le professeur Nissiotis, ou Jean Durry, fondateur du Musée national
du sport en France, et talentueux orateur de l'Académie. Plus d'une fois, j'y
ai, oubliant le protocole attaché à la fonction de Premier ministre, pris ma
place, le plateau à la main, dans la file d'attente avant de mettre dans mon
assiette les tomates et la feta. J'y ai partagé avec les étudiants le travail mené
en commun dans les groupes de discussion, les ateliers, et, à leur contact, je
retrouvais mon enthousiasme juvénile.
De 1972 jusqu'à 1986, c'est avec joie que j'ai présidé la Commission du
CIO traitant de l'Académie, avant que ne m'y succède Nikos Filaretos. En
novembre 1982, j'ai présidé une réunion des présidents des académies
nationales. En avril 2003 encore, je suis revenu, pour réfléchir à haute voix
sur « la contribution de l'olympisme au développement culturel des individus
et des nations », affirmant : « L'olympisme ne se réduit pas au sport, même
s'ils s'appuient fermement l'un sur l'autre. Il ne s'agit pas de simple
compétition, d'éducation physique, d'effort corporel. Ou plutôt tout cela est
mis au service d'un idéal...La dimension physique du corps est la base, mais
s'y ajoutent des valeurs éthiques et esthétiques. Par là, le mouvement
1

1. Dont la fille Fanny, ministre des Sports, qui m'invita en mars 2003 à Athènes pour participer aux
cérémonies commémoratives organisées en hommage à son père et auxquelles avait assisté le
Premier ministre Semitis et le chef de la Nouvelle Démocratie, Caramanlis. Celui-ci, après avoir
gagné les élections législatives en mars 2004, devint Premier ministre. J'étais le seul étranger invité.

155

olympique œuvre pour faire accéder le sport à la dignité de la culture, une
culture dont le développement constitue la condition première de la
pérennité de la civilisation ».
Tous les quatre ans, avec désormais l'alternance Jeux d'été - Jeux d'hiver,
décidée sous l'impulsion de Juan Antonio Samaranch - tout comme le beau
Musée olympique de Lausanne - renaît ce que Coubertin appela « la fête
quadriennale du printemps humain ». Ce sont des moments intenses, de
l'ouverture des Jeux à la cérémonie de clôture.
Si j'ouvre la valise de mes souvenirs, que de moments précieux me
reviennent à l'esprit. Rarissimes, je le répète, sont les éditions que j'ai
manquées. Qu'on n'attende pas de moi un impossible classement. Pour
donner simplement une idée de la palette des émotions, sans répéter une
énumération et un itinéraire mille fois parcourus dans les histoires des jeux
Olympiques, j'évoquerai 1964 et le sentiment exprimé par Avery Brundage,
marqué par la magnifique et vivante preuve de cette maxime d'espoir et de
foi qui fût frappée à Tokyo : « Le monde est un ! ».
À Séoul, en 1988, a été fournie la plus magistrale, la plus inoubliable
démonstration : celle d'une culture ancestrale se donnant au monde entier et lui
révélant l'âme d'un peuple et d'une civilisation. À Albertville en 1992,
l'imaginaire du chorégraphe Philippe Decouflé a bouleversé les conceptions
stéréotypées et routinières des cérémoniaux habituels, créant une brèche dans
laquelle d'autres se sont engouffrés. À Lillehamer, la « petite » Norvège nous
a offert des Jeux aussi fervents que l'avaient été ceux d'Helsinki en 1952, ou
ceux de Sidney en l'an 2000. Quel contraste avec Atlanta 1996, son
mercantilisme et ses dysfonctionnements. Et que d'espoirs nous nourrissons
dans l'attente d'Athènes 2004, Turin 2006, Pékin 2008 et Vancouver 2010. Et
d'autres villes qui leur succéderont, selon la volonté universaliste de Coubertin.
Mais voilà qu'à mon corps défendant, et en m'en voulant de ne pas citer
toutes les villes organisatrices, je verse justement dans le style énumératif
que je récusais ! Il me faut revenir à l'essentiel des Jeux, c'est-à-dire aux
champions et championnes qui nous éblouissent par leur talent, et par leur
esprit spattjf. Comment ne pas évoquer l'admirable exemple que donna le
concours du saut en longueur de Berlin 1936, grâce à l'accolade émouvante
de Ludlutz Long (7 m 89) donnée à son vainqueur Jesse Owens (8 m 06) déjà
titulaire de deux médailles d'or au 100 m et 200 m, niant tous les préjugés et
les appels à la haine de la propagande nazie. Hitler ne supporta pas le
spectacle.
Ce fut un bonheur d'accueillir à Tunis, à l'Institut des Sports, au début des
années 60, le grand Emil Zatopek vainqueur en 1952 à Helsinki des 5 000,
10 000 mètres et du marathon, accompagné par sa femme Dana Zatopkova,
championne olympique du javelot. Personne n'a oublié, pendant ces courses,
son visage marqué par la souffrance et son corps qui se surpassait. Durant son
trop bref séjour parmi nous, il se montra non seulement l'un des meilleurs
156

instructeurs sportifs, mais un homme exquis, drôle, d'une générosité de cœur
évidente.
À l'horizon montait l'étoile de Mohamed Gammoudi. Quelle joie pour
moi d'avoir pu directement aider à sa progression ! J'ai été le premier avec
le colonel Hassine Hammouda à croire en lui et trouvai, avec l'aide du
ministère de la Défense nationale, les crédits nécessaires pour l'envoyer en
1963 à la semaine pré-olympique de Tokyo.
L'année suivante, dans son style qui se rapprochait de celui d'Alain
Mimoun - aux duels acharnés avec Zatopek jusqu'à son propre triomphe lors
du marathon de Melbourne 1956 -, Gammoudi n'était devancé que de 4/10
de seconde par l'Américain Bill Mills sur le 10 000 mètres. Cette médaille
d'argent lui révéla ses possibilités et le poussa à la changer en or à l'arrivée
du poignant 5 000 mètres de Mexico, 2/10 de seconde devant le Kenyan Kip
Keino. Quel palmarès, assorti du bronze du 10 000 mètres, puis en 1972, sur
la piste de Munich, malgré une blessure causée par son vainqueur le
Finlandais Viren avec un nouvel argent au 5 000 mètres. Tout cela sans
jamais se départir d'une modestie faisant de celui qui était devenu un héros
pour le peuple tunisien, un sportif parmi les plus exemplaires. En parlant de
Tokyo, je n'oublie pas notre valeureux boxeur Habib Galhia, titulaire d'une
médaille de bronze.
Le Gammoudi de Munich était âgé de 34 ans, soit près du triple de la
ballerine de la gymnastique à laquelle le protocole du CIO me donna, aux
Jeux de Montréal en 1976, l'honneur de remettre une de ses trois médailles
de championne olympique : barres assymétriques, poutre et concours général :
Nadia Comaneci, la petite Roumaine, espiègle, mutine, mais follement
concentrée et, en fait, inaccessible.
Ainsi que l'exprimèrent, dès les jeux d'été de la VIII Olympiade en 1924
à Paris, les écrivains André Obey ou Jean Prévost en des textes superbes, ces
figures de proue entraînent dans leur sillage lumineux, par le geste et la
performance qui écartent les murs de la prison, la masse des anonymes, ceux
qui restent inconnus mais pour lesquels j'éprouve une autre forme
d'admiration tout aussi intense ; ceux-là, qui gagnent leur combat lorsqu'ils
croient avoir tout perdu. Au reste, comme l'a exprimé Aristote : « Aux jeux
Olympiques ce ne sont pas forcément les hommes les plus beaux et les plus
forts qui reçoivent la couronne », car l'essentiel c'est de s'être aligné sur la
ligne de départ. En nous mêlant à ce flot qui tend humblement à s'améliorer
au prix d'une ascèse volontairement consentie, nous voici au cœur de
l'olympisme, d'une éthique en action et d'une morale. Et nous prenons
conscience, ainsi que j'ai pu le formuler dans mon ouvrage, La parole de
l'action, que le sport est une des voies vers : « l'unité de la solidarité
humaine, une découverte de la multitude des peuples du monde, une
communion dans l'émotion esthétique, une fraternisation vécue ».
Lors de la fête olympique, le sport apparaît comme le plus puissant
vecteur de la communication. Au-delà des fuseaux horaires, il est temps
commun et centre universel d'un spectacle partagé.
e

e

e

157

Certes, en cette matière comme en d'autres, le progrès n'est pas continu,
sans heurts ni secousses. L'olympisme a traversé bien des zones de
turbulence ; il en connaîtra d'autres. Le village olympique de Munich violé,
les boycotts successifs, Montréal, Moscou,... contre lesquels je me suis
vigoureusement engagé . Pourtant, contre vents et marées, la barque a franchi
divers écueils et j'ai pu y contribuer dans la mesure de mes moyens. La
République populaire de Chine a fait son retour espéré, sans que Taïwan fut
pour autant rejeté. Il suffit de lire le procès-verbal de la session de
Montevideo (Uruguay, du 5 au 7 avril 1979) pour constater les efforts
consentis par le vice-président du CIO que j'étais, afin qu'un milliard de
Chinois puissent rejoindre le mouvement olympique . L'absurde politique
d'apartheid, à laquelle s'accrochait une Afrique du Sud figée dans une vision
rétrograde des rapports entre les communautés, lui valut d'être mise en
marge de la famille olympique. Mais elle a pu regagner le navire après s'être
débarrassée du cancer raciste.
À Sydney, les deux Corées, celle du Nord comme celle du Sud, si
longtemps ennemies farouches, ont défilé ensemble derrière le drapeau
olympique aux cinq anneaux de couleur, conçu et dessiné par Pierre de
Coubertin en 1913.
La corruption, cette tentation à laquelle certains ont prêté le flanc, a été
fermement jugulée.
1

2

À Moscou, le 21 juillet 2001, là même où il s'était vu confier la barre du
Comité, vingt et un ans auparavant, Juan Antonio Samaranch a passé le
témoin au Belge Jacques Rogge. J'attends beaucoup du huitième président
des Temps modernes. Son sérieux, sa maîtrise des dossiers, son savoirfaire,
sa connaissance du sport, son aversion de la tricherie du dopage, apparaissent
comme autant d'atouts. Il a une vision claire et une volonté : celle de
recentrer une manifestation, peut-être hypertrophiée en plus d'un siècle
d'existence - le développement exponentiel des médias, en particulier audio
et télévisuels ayant eu, en ce sens, une influence déterminante, - sur sa
substance et sa raison d'être : le peuple des athlètes. Qu'à Sait Lake City, au
sortir d'une période tourmentée et épineuse, le président du CIO se soit
installé au village olympique, m'est apparu sympathiquement significatif.
1. Dans le n° 960 de Jeune Afrique (30 mai 1979) je n'ai pas hésité encore une fois à critiquer la
décision des gouvernements africains, dont le mien, en déclarant : « Trois ans après les Jeux de
Montréal, je considère encore le boycottage comme une faute. Cela a freiné nos athlètes,
leur a coupé les jambes. J'ai vu des sportifs et des dirigeants africains pleurer lorsque des
« fonctionnaires » les ont privés de « leurs » Jeux. Il y a d'autres méthodes plus sérieuses pour
écorcher l'apartheid ! ».
2. Dans le PV sus-mentionné, il est dit à la page 41 : « Le CIO résout :
- de reconnaître le Comité olympique chinois sis à Pékin
- de maintenir la reconnaissance du Comité olympique chinois sis à Taipei. »
J'ai la faiblesse de croire que j'y avais beaucoup contribué.

158

L'olympisme m'a valu de connaître un être d'exception. Quelques mois
avant son arrestation en 1962, Nelson Mandela avait été reçu et aidé par
Habib Bourguiba et Béhi Ladgham, alors Premier ministre, car le combat de
l'ANC c'était aussi le nôtre, celui du Néo-Destour.
Le lundi 30 juin 1997, avec mon épouse, me trouvant au Cap, j'ai voulu
visiter la célèbre prison de Roben Island et la petite cellule où il vécut dix-huit
de ses vingt-sept années de captivité. Était-ce dans sa condition physique
d'ancien boxeur qu'il trouva la résistance et la force d'âme qui lui permirent de
tenir ? Comment un homme peut-il endurer pareille géhenne, en dépit d'une
nourriture infâme, astreint à des travaux forcés ? Puis libéré enfin, comment at-il pu dépasser la réaction de haine à l'égard de ses oppresseurs ? Entre tant
d'autres sujets de préoccupation vitaux pour son pays, il aida activement le
CIO et la Commission dont Juan Antonio Samaranch avait confié la présidence
au juge Keba M'Baye, à préparer la réintégration de l'Afrique du Sud avec une
formation multiraciale, celle d'une nation unifiée. À Barcelone, en 1992, dans
la cité chère à la fibre catalane de notre futur Président d'honneur à vie, j'étais
proche de Mandela, et je vis fleurir son sourire lorsque, sous ses yeux, parut le
drapeau de son pays, qui concrétisait son rêve. Mieux, le 10 000 mètres féminin
- autre témoin des progrès constants des femmes dans le sport - fit se dresser
le stade. La ligne franchie, les deux protagonistes de cette joute admirable se
jetèrent dans les bras l'une de l'autre, s'embrassant comme deux sœurs.
Quelques minutes d'anthologie pour nous tous, partagées avec des milliards de
téléspectateurs, lorsque Derarte Tulu l'Ethiopienne à la peau sombre et Elena
Meyer la Sud-Africaine si blanche s'élancèrent ensemble pour un tour
d'honneur en commun !...
Je crois à l'olympisme, expression, incarnation de l'éthique sportive, une
éthique d'excès et de raison, de démesure et d'équilibre.
1959-1964, six années passionnantes, je l'ai dit. Contre mon gré, je suis
alors nommé Directeur général de la radio et chargé de créer la télévision
tunisienne. Au moment de quitter mes fonctions à la Jeunesse et aux Sports, je
remerciai tous les collaborateurs qui m'avaient aidé à lancer notre pays sur des
voies nouvelles, sans chauvinisme sourcilleux ni nationalisme provocant ,
2

1 .African National Congress, principale organisation des noirs sud-africains, combattant le « pouvoir
blanc » et l'apartheid.
2. Je devais déclarer dans le numéro ci-dessus cité de Jeune Afrique en... 1979 : « La politique doit
être au service du sport, non l'inverse. Je déteste les faussaires du sport. Je déteste le sportspectacle où la « vedettisation » est la règle, où le show-business et le marketing sportif permettent
à une foule d'excités de s'égosiller ou de hurler devant de soi-disant athlètes aux sourires
mécaniques. Je déteste le sport-politique où des jeunes sont utilisés par une « gouvernementaille »
aussi incompétente que malhonnête pour illustrer la suprématie d'une idéologie. Je déteste encore
plus le sport-marchand où l'athlète, le cœur attiédi et asséché se transforme en panonceau
publicitaire, en bête à concours. Je ne veux pas davantage de sport-résultat qui réduit l'homme à
une musculature au service du rendement, où la « championnite » et la « médaillite » font fureur,
où on surentraîne et on dope les jeunes sportifs pour les jeter dans la fosse aux lions... ». C'était,
il y a un quart de siècle, ma profession de foi. Je la revendique encore aujourd'hui !

159

mais animé d'un patriotisme dont le sport peut constituer l'une des
incarnations les plus tangibles.
Depuis, le sport ne m'a jamais quitté et je n'ai jamais quitté le sport. Loin
d'être une illusion lyrique, le sport est un besoin vital : physique, mental,
psychique. Il est une philosophie de l'existence.
« Le corps du sportif n 'a qu 'une saison, celle des fleurs. » Non pas que
les performances déclinent avec l'érosion du temps. Mais toutes choses
égales, à chaque âge son niveau. Le sport reste alors une source jaillissante,
un mode perpétuel d'exploration de soi, une manière d'aller vers les autres.
« Le sport, c'est de la vie multipliée », a dit Georges Clemenceau. C'est en
tout cas, pour moi, l'un des plus sûrs viatiques pour le long et trop court
voyage de l'existence.

CHAPITRE II

A la radio télévision.
Création de la télévision tunisienne
Tout ce qui peut être fait un autre jour, le peut être aujourd'hui.
Montaigne

Parmi les actions que j'ai pu réaliser au cours de mon activité de
responsable politique, une des plus importantes à mes yeux fut celle relative
à la création de la télévision tunisienne.
Cette réalisation fut une contribution tout à fait explicite au renforcement
du processus de modernisation du pays, tant cette forme de communication
a acquis d'importance à notre époque. Mais elle fut aussi l'aboutissement
d'un des défis les plus risqués que j'avais accepté de relever au cours de ma
carrière.
Ma nomination au poste de directeur général de la Radiodiffusion
télévision tunisienne (RTT) a été rendue publique avec la liste des membres
du gouvernement constitué le 12 novembre 1964, au lendemain du Congrès
de Bizerte qui devait adopter le socialisme destourien comme doctrine pour
l'ancien Néo-Destour.
Je dois dire qu'un an auparavant, le président Bourguiba avait demandé à
me voir. Il était, à ce moment-là, au palais de La Marsa et travaillait dans un
petit bureau que ses familiers connaissaient bien. Il m'a dit : « D'habitude, je
nomme mes collaborateurs aux postes qui me paraissent les plus appropriés
sans leur demander leur avis. Mais je vais faire une exception pour vous. Je
suis préoccupé parce que les préparatifs pour lancer la télévision n 'avancent
pas. M. [Habib] Boularès [mon prédécesseur à la tête de RTT] a certes formé
des commissions mais je ne vois aucune concrétisation... Parce que je sais
avec quelle volonté et persévérance vous avez obtenu la construction de la
Cité sportive d'El Menzah, malgré l'opposition de pratiquement tous les
ministres concernés, je compte sur vous pour vous atteler au lancement de la
161

télévision nationale. C'est pourquoi je me propose de vous nommer
Directeur général de la Radio Télévision, avec pour mission principale de
lancer la télévision tunisienne ».
Je n'étais pas content parce que je souhaitais rester à la tête du
département de la Jeunesse et des Sports et achever tous les « chantiers » que
j'avais ouverts. Il a lu sur mon visage ces réserves que pourtant je ne
déclarais pas encore. Il m'a devancé alors et m'a dit : « Ne me répondez pas
tout de suite, réfléchissez vingt-quatre heures et demain donnez la réponse à
M. Béhi Ladgham, secrétaire d'État à la Présidence ».
Sans hésiter, je signifiai le lendemain matin à ce dernier mon refus.
Bourguiba ne m'en reparla plus.
Étant grippé, je n'ai pas pu assister à l'ouverture du Congrès de Bizerte
mais, écoutant à la radio le président Bourguiba prononcer son discours
d'ouverture, je fus agréablement surpris de l'entendre y faire mon éloge
personnel. Le lendemain, j'étais présent au Congrès où j'ai lu le rapport sur
la jeunesse que j'avais préparé au nom du Bureau politique. A la clôture du
Congrès^, je m'étais entendu avec le gouverneur de Bizerte de l'époque,
Hédi Baccouche, qui devait accéder bien plus tard, au poste de Premier
ministre à la suite de la déposition de Bourguiba, pour proposer au Président
d'aller poser la première pierre de la Maison des Jeunes et de la Culture à
Bizerte. En quittant le Palais des Congrès, j'ai demandé au Président s'il
voulait bien inaugurer son activité au lendemain du Congrès par ce geste
symbolique qui signifierait son intérêt pour la jeunesse, avenir de la nation.
Le Président a tout de suite donné son accord et posé la première pierre dans
la ferveur des militants.
Deux ou trois jours plus tard, le Président m'invita à venir le voir au Palais
de Carthage, dont les travaux venaient d'être terminés. Il me dit, d'emblée :
« Si Mohamed, cette fois-ci je ne vais pas vous demander votre avis, je vous
nomme Directeur général de la Radiotélévision. Je considère cette mission
aussi importante que celle de la Défense nationale. La télévision est le moyen
par excellence d'entrer dans tous les foyers, d'influencer les comportements,
de peser sur les volontés pour assurer la mobilisation de tous dans le
processus vital de développement de notre pays. Je suis convaincu que vous
êtes la personne idoine pour réaliser ce défi, malgré la modestie des moyens
qui seront mis à votre disposition ».
Je n'ai pas cillé. Il sentait ma réserve. Alors, pour me montrer à quel degré
d'importance il situait la nouvelle mission qu'il me confiait, il me montra une
feuille de papier pleine de noms et de ratures et me déclara : « Voici le
brouillon de la liste des membres du nouveau Bureau politique que je suis en
train de mettre au point. Vous y figurez alors que le ministre de tutelle de la
radiodiffusion, M. Klibi, n y figure pas. C'est vous dire à quel point la RTT
est importante et stratégique à mes yeux ! ».
1. J'y ai été élu en bonne place au Comité central et non nommé par le Président comme tant d'autres.

162

Il n'y avait plus rien à opposer à cette argumentation pour le militant
destourien que j'étais.
Pour souligner encore l'importance qu'il accordait à la radiotélévision, le
président Bourguiba fit figurer mon nom dans la liste du nouveau
gouvernement constitué au lendemain du Congrès de Bizerte, comme si je
devais être considéré comme un ministre ou, à tout le moins, un secrétaire
d'État. Ma nomination au sein du Bureau politique me donnait, par ailleurs,
les moyens politiques de l'action dans le cadre de mes nouvelles fonctions.
Cette nouvelle mission, inattendue pour moi, fut une expérience d'autant
plus enrichissante, voire passionnante, qu'elle me permit de plonger dans un
monde nouveau tout à fait différent de tous les domaines dans lesquels
j'avais évolué jusque là. Mais grâce à ma formation générale et à mon
tempérament militant et fonceur - je ne suis pas du signe du Capricorne...
et sportif pour rien - j'ai vite fait de prendre à bras le corps cette nouvelle
« maison », déterminé à la mettre au diapason de la Tunisie en marche.
À la Radio, la situation était convenable. Chedli Klibi avait su choisir de
bons collaborateurs. Homme de grande culture, il avait assez d'imagination,
assez de libéralisme et de tolérance pour réussir à s'entourer de gens
compétents. Il y avait donc des programmes intéressants dans les différents
services dirigés par des personnes de valeur qui savaient faire équipe.
Il m'a fallu toutefois renforcer et rénover les installations techniques de la
Radio pour que la voix de la Tunisie atteignît, clairement et de façon
continue, le sud tunisien et les pays du Machrek (Proche-Orient). Ces
derniers nous inondaient, jour et nuit, de programmes qui n'étaient pas
toujours favorables à notre politique animée par le renouveau et le progrès.
Des critiques, parfois des insultes, étaient proférées contre Bourguiba
parce qu'il avait osé interdire la polygamie, la répudiation ou parce qu'il
avait exhorté les Tunisiens au travail durant le mois de Ramadan, dussent-ils
ne pas pratiquer le jeûne s'il se révèle incompatible avec le labeur quotidien.
Le fameux jus de fruits bu par le Président, durant le jeûne, lui valait
régulièrement les imprécations de plusieurs radios arabes. Il fallait répondre,
expliquer, faire prendre conscience... tâche difficile... encore aujourd'hui !
J'ai créé Radio Sfax après avoir installé un puissant émetteur à la station
de Sidi Mansour et nommé à sa tête le militant Abdelaziz Achiche. J'ai
détaché quelques musiciens et chanteurs, dont Ahmed Hamza et Ali
Chalgham, pour former une grande troupe musicale qui devait avec le
Cheikh Boudaya, Alloulou, M. Jamoussi et d'autres... rivaliser avec la
troupe de Radio Tunis.
J'étais conscient du rôle que la radio et la télévision pouvaient jouer dans
l'essor de la culture tunisienne. Je me suis donc attelé, avec mes
collaborateurs et à leur tête le professeur Béchir Ben Slama, à donner un
163

nouvel élan à la création spécifiquement tunisienne dans le domaine des
lettres, de l'histoire, de la musique, du théâtre, des arts populaires.
Avec mon équipe, nous nous étions proposés de donner un nouveau
souffle à la chanson tunisienne par une production accrue et une diffusion
plus grande. La chanson égyptienne, et orientale en général, supplantait la
nôtre. J'ai œuvré en vue de rétablir un équilibre sain, sans démagogie ni repli
sur soi et accordé aux jeunes leur chance. J'ai donné à Mekki Ben Hammadi,
programmateur et régisseur des programmes, des instructions en vue de
réserver à la production artistique tunisienne 80 % du temps consacré à la
chanson. Partant du principe que la quantité aide à secréter la qualité, je
faisais enregistrer dans nos studios une ou deux chansons nouvelles par jour.
J'ai doublé et même triplé les cachets pour motiver paroliers, compositeurs
et chanteurs...
J'ai tenu aussi à promouvoir la littérature tunisienne par des programmes
adéquats.
Certaines innovations furent introduites qui permirent à des jeunes auteurs
de s'essayer à l'adaptation radiophonique de grandes œuvres du répertoire
dramatique mondial dans le cadre d'une émission intitulée « La pièce du
mois » qui permit également à de jeunes acteurs, comme Hichem Rostom, de
faire leurs premiers pas en public. C'est dans ce cadre que nous présentâmes
la pièce de Mahmoud Messadi : Al Sudd (le Barrage), réputée injouable, dans
une mise en scène de Mohamed Aziza.
Béchir Ben Slama a motivé Mohamed Hifdhi pour adapter sous forme de
feuilleton radiophonique le chef d'œuvre de Béchir Khraïef : Bar g ellil
(Éclair de nuit) qui fut mis en scène par Hamouda Maali et qu'on a depuis
rediffusé plusieurs fois.
Un grand nombre d'hommes de culture de toutes tendances a été sollicité
pour participer aux différents programmes diffusés par la chaîne nationale et
internationale qui, elle aussi, a œuvré pour faire connaître notre culture.
Parmi eux, je voudrais citer Hassen Abbès, un journaliste de talent et un
homme de culture d'une grande dignité. Il faisait partie de l'équipe du
quotidien Assabah depuis sa création en 1951. Je lui avais demandé de «
critiquer » le premier numéro de la revue Al Fikr que j'avais fondée le 1
octobre 1955. Il ne s'était pas privé de le faire sans ménagement. Je m'étais
empressé de publier son article sans la moindre censure, dans le numéro
suivant et lui avais exprimé toute mon estime.
Le président Bourguiba écoutait assidûment la radio d e 6 h à 8 h 3 0 d u
matin et tous les après-midi. Il avait ses émissions préférées. Il ne manquait
pas une occasion pour me téléphoner afin de signaler telle faute de syntaxe,
de morphologie ou de prosodie, telle inexactitude historique ou pour faire
l'éloge de telle émission ou de tel conférencier ou poète. Un jour, il me
demanda si je connaissais Salah Guermadi, professeur de linguistique à la
faculté des Lettres de Tunis, critique et poète bilingue, s'exprimant très bien
er

164

en arabe et en français. Il venait d'écouter une de ses chroniques et m'en avait
dit beaucoup de bien. Il voulut le rencontrer. J'arrangeai le rendez-vous.
Quelques jours plus tard, le Président me dit : «J'ai rencontré "ce monsieur"
(hak erajil)pendant trois heures. Il est irrécupérable ! C'est un communiste
bouché à l'émeri ! ». Il était vexé de n'avoir pu le « séduire » mais il n'avait
pris aucune mesure de rétorsion contre lui. Guermadi a toujours coopéré avec
la radio et enseigné à l'université jusqu'à sa mort prématurée, suite à une
chute fatale survenue à El Haouaria au Cap Bon au milieu des années quatrevingt.
Une autre fois, Bourguiba me téléphona vers 16h30. Il me demanda si
j'étais en train d'écouter la radio. Constatant que ce n'était pas le cas, il m'a
prié d'ouvrir mon poste, le « mouchard » dans le jargon de la maison de la
radio, et d'écouter. C'était le professeur Mahjoub Ben Miled qui lisait sa
chronique hebdomadaire. Bourguiba me pria d'écouter avec lui quelques
minutes ; puis il me dit : « Est-ce que vous avez compris quelque chose ?
Convoquez, je vous prie, ce conférencier et dites-lui de ne pas se griser de
son propre discours. S'il a des idées à exprimer, il est libre de le faire. S'il
s'agit d'aligner des phrases grandiloquentes et creuses, ce n 'est pas la peine
de se moquer des auditeurs ».
Le 29 juin 1965, il me réveilla vers 5 heures du matin et s'étonna de
constater que je n'étais pas déjà à mon bureau !... Il m'apprit le décès du
grand militant Taïeb Mhiri et me demanda de rédiger l'avis de décès et de le
téléphoner à la radio et à l'agence de presse tunisienne. J'accomplis cette
tâche la mort dans l'âme car le défunt était un grand ami et un patriote
authentique qui a servi son pays avec dévouement, abnégation et efficacité.
Que Dieu l'ait en son immense miséricorde !
En plus de ce travail épuisant à la tête de la radio, il fallait créer la
télévision car elle existait seulement sur le papier. Et encore ! Pas de budget,
pas d'équipement et une toute petite équipe de jeunes diplômés, frais
émoulus d'écoles de cinéma françaises, belges et italiennes, l'arme au pied
faute de moyens et passablement découragés.
Il fallait se lancer dans l'aventure. Je me battis d'abord pour la création de
la structure technique, indispensable outil pour la concrétisation du projet.
J'étais aidé par de remarquables et dévoués ingénieurs Hammadi Rebaï et
Mongi Chafei. J'ai lancé un appel d'offres pour renforcer l'émetteur de
Boukornine établi par les Italiens, en 1960, pour retransmettre les jeux
Olympiques de Rome et qui était resté en place après cet événement pour
diffuser des programmes de la RAI, et mettre en place un autre émetteur plus
puissant à Zaghouan. Nous avons préparé également les dossiers techniques
nécessaires à l'acquisition des équipements de studio (régies, caméras, etc.).
Ensuite je me suis attaqué à la question de l'encadrement. En attendant de
nommer un directeur de la Télévision, j'ai chargé Mezri Chekir de s'occuper
165

de ce secteur. Il est allé en Italie et en Espagne pour visionner et choisir le
maximum de programmes compatibles avec notre culture et nos objectifs. Il
n'est pas rentré les mains vides. Il rencontra à cette occasion deux
réalisateurs qui furent recrutés sur-le-champ : Rachid Ferchiou chargé de la
production des émissions de variétés et A. Hammami, chargé des émissions
dramatiques. Mezri Chekir devait se rendre ensuite en France pour négocier
un accord de crédit (partie crédit - partie don) pour l'acquisition du matériel
nécessaire aux studios d'émission. En attendant la signature de l'accord, il a
commandé sur le crédit-don le matériel le plus urgent pour le démarrage des
programmes.
Par la suite, j'ai chargé Hassen Akrout, jusque-là directeur des relations
extérieures, de la direction des programmes de télévision et nommé, sur sa
proposition, comme adjoint Mohamed Maghrebi.
Il fallait, ensuite, faire des réalisateurs et des techniciens déjà formés à
l'extérieur, des formateurs capables de transmettre, sur place, à des jeunes
recrues, les bases du métier, pour pouvoir constituer des équipes minimales.
Des réalisateurs comme Ben Salem, Besbès, Hammami, Ferchiou, Sayadi,
Harzallah et Yahiaoui formèrent des assistants. M. Frikha, chef opérateur, et
Taoufïk Bouderbala formèrent des caméramen et des éclairagistes, Fatma
Skandrani forma des monteuses.
Tout le monde s'investit avec un enthousiasme et une foi qui me
remplissent d'aise, à chaque fois que j'y pense.
J'ai décidé, pour plus de transparence et d'équité, de recruter dans les
différents secteurs par concours, de l'ingénieur du son jusqu'au maquilleur.
Parfois, les examens des candidats donnaient lieu à des échanges vifs
quoique teintés d'humour. À un membre du jury de recrutement des futures
speakerines, Tijani Zalila, qui se plaignait de l'aspect « rural et bédouin »
d'une candidate trop brune et trop « typée » à ses yeux, je répondis, en ma
qualité de président du jury : « Mais, en Tunisie, il existe plusieurs types de
beauté féminine. On ne demande pas à nos futures speakerines de passer le
concours de miss Tunisie, mais de bien prononcer leur texte et d'être
présente et persuasives ». Abdelaziz Laroui, Mohamed Ben Smaïl et d'autres
membres du jury m'avaient approuvé. La candidate mise en cause fut
acceptée avec une majorité démocratique de voix. Elle fut, avec trois autres
candidates, retenue et toutes firent toute leur carrière à la télévision.
La question du budget allait me donner infiniment plus de fil à retordre.
À la fin août 1965, j ' avais rendez-vous avec Abderrazak Rasaa, secrétaire
d'État aux Finances auprès de Ahmed Ben Salah. Il me reçut et écouta
placidement mes doléances. J'ai eu beau lui détailler mes besoins :
acquisition d'équipements, rémunération du personnel, achat de programmes
etc., je ne pus m'attirer de sa part qu'une réponse laconique : « Vous
disposerez d'une enveloppe de cinq cent millions de centimes, (l'équivalent
de 300 000 € actuels) et vous allez devoir vous débrouiller avec ».
166

Inutile de dire dans quel état je rejoignis mon bureau à la maison de la
RTT. Je me disais en moi-même : « Mais, qu 'est ce que je suis allé faire dans
cette galère ? ». Avec un état-major de crise où figuraient Mezri Chekir et
Moncef Mhiri j'essayai de répartir ces maigres, très maigres subsides, entre
les différents chapitres du budget en élaboration. J'étais sûr que l'ingénieur
en chef Mongi Chafei et surtout Hassen Akrout, le directeur des
programmes, hommes de caractère, n'allaient pas pouvoir s'en sortir.
J'étais tellement stressé que je connus mon premier et seul malaise, au
cours de toute ma carrière gouvernementale. C'est dire la difficulté de la
tâche qui m'attendait. Je fus examiné par différents docteurs qui ne
diagnostiquèrent aucune insuffisance organique mais me mirent tous en
garde contre le surmenage. De toute évidence, mon malaise était dû à une
tension nerveuse excessive. Bourguiba, mis au courant de ce problème de
santé, me demanda d'aller consulter le docteur Mathivat à Paris. Celui-ci fit
le même diagnostic et la même prescription que ses collègues tunisiens, les
docteurs Charrad et Ben Smaï'l. D'ailleurs, si tel n'avait pas été le cas, je
n'aurais jamais pu courir, 13 ans après, plus de 22 km en deux heures et
demie !
À mon retour de Paris, Bourguiba voulut me voir pour se tranquilliser sur
ma santé. À la fin de l'entretien, il appela au téléphone Mohamed Jeddi,
secrétaire d'État au ministère de l'Agriculture et lui demanda de me trouver
un logement dans une zone tranquille et aérée avec jardin « afin qu 'ilpuisse
décompresser et changer d'air après le travail ».
Quelques jours après, il me proposa l'acquisition d'une villa à la Soukra,
à moitié achevée mais qui disposait d'un bon verger. Bourguiba a tenu, au
préalable, à la visiter en compagnie de son épouse. Après plusieurs mois de
travaux, nous quittâmes le modeste logement de fonction attribué à mon
épouse en sa qualité de directrice de l'École Normale de jeunes filles, à
Montfleury.
Un jour, Bourguiba vint revisiter la nouvelle demeure. Il cueillit quelques
mûres et les goûta. Il me demanda : « Combien d'hectares avez-vous autour
de la maison ?
- Trois hectares et demi, monsieur le Président.
- Ah bon, répondit-il. Pourquoi m'a-t-on assuré que vous disposiez de
trente cinq hectares ? »
Acte de jalousie qui sera suivi de beaucoup d'autres !
Mon malaise n'était plus qu'un souvenir lorsque, pour parfaire le défi, je
décidai de fixer l'ouverture de la chaîne, à titre expérimental, au mois de
janvier 1966. C'est peu dire que l'équipe qui m'entourait était affolée par
cette décision qui ne brillait certes pas par une prudence exagérée. Hassen
Akrout est venu me dire qu'Alexandre Tarta, un réalisateur renommé de la
télévision française, souhaitait me rencontrer. Mongi Chafei fit la même
démarche. Je refusai car j'avais compris qu'ils voulaient tous me demander
167

de surseoir à l'ouverture. M. Nouvel, conseiller culturel français - un homme
d'une grande finesse et de tact - me rendit visite et me proposa de nous
fournir un certain nombre de jeunes techniciens français pour une année
renouvelable, dans le cadre de leur service militaire. Je déclinai poliment.
Le nouveau ministre de tutelle, Abdelmajid Chaker, répercuta la même
proposition. Même refus. Je voulais, malgré le trac qui m'assaillait, relever
le défi avec le seul secours des équipes tunisiennes que j'avais formées .
La veille du jour fixé pour l'ouverture officielle, j'ai réuni les quelques
dizaines de jeunes filles et de jeunes garçons formés sur le tas grâce aux pionniers dont je disposais : H. Besbès, A. Hammami, F. Skandrani, Frikha, etc.
Plusieurs personnalités culturelles tunisiennes, qui avaient accepté de
s'engager dans l'aventure, étaient également présentes dans le grand hall de
la Maison de la Radio, sous la belle fresque du peintre Zoubeir Turki. Et j'ai
improvisé un discours qui devait s'apparenter à la célèbre formule romaine :
« Alea jacta est ! » . Je m'y suis adressé à l'amour propre et au patriotisme
de ces jeunes garçons et de ces jeunes filles pour en tirer tout ce qu'ils
valaient. Je me rappelle que j'avais conclu ainsi : « Allez de l'avant, ayez
confiance en vous-mêmes. On n 'apprend à nager qu 'en se jetant à l'eau... Si
nous échouons, j'en porterai seul la responsabilité ! si nous réussissons, le
mérite en reviendra à vous tous !... ».
Le tonnerre d'applaudissements qui accueillit la conclusion de mes
propos me rassura un peu : on pouvait au moins compter sur la passion dans
cette aventure. Le lendemain, le 6 janvier 1966, l'atmosphère était
incroyablement tendue au studio d'où devaient être diffusées les premières
images. Je résolus de ne pas rester sur place pour ne pas augmenter la tension
et c'est devant mon poste personnel, chez moi, que je regardais la naissance
de la télévision tunisienne, marquée par un incident cocasse. La
téléspeakerine N. Zidi apparut sur l'écran en image inversée : la tête en bas
et le buste en haut. L'image se rétablit, bien sûr, au bout de quelques
secondes. Et cette téléspeakerine qui devait devenir, plus tard, l'une des
figures les plus populaires de la télévision, s'excusa de cet incident ; ce qui
devait lui valoir le surnom affectueux de « Madame Excuse ». Ces incidents
de parcours inévitables donnaient du sel à l'action et ajoutaient du panache à
l'exploit.
Toutes les émissions passaient, pendant plus d'un an et demi, en direct car
nous n'avions pas encore de magnétoscope, faute de moyens budgétaires.
Un jour, M. Hammami vint me voir dans un grand état d'anxiété. Un des
comédiens principaux de sa dramatique, le grand acteur Hamouda Maali,
avait un trou de mémoire. Il n'arrivait plus à se souvenir d'un mot de son
texte.
1

2

1. Gérard Aumont, Serge Erich, Maurice Audran, Michel Servet et d'autres coopérants français ont
poursuivi leur collaboration à notre radio nationale sans aucun problème.
2. Le sort en est jeté.

168

Je descendis au studio, prenai par la main le grand comédien, le poussai
doucement sur la scène et fermai à double tour derrière lui le studio. Après
un moment de trouble, tout se passa fort bien.
Combien de fois avions nous dû, avec Rachid Ferchiou, improviser le
remplacement d'un chanteur ou d'une chanteuse défaillant à la dernière
minute par d'autres interprètes pour sauver un programme de variétés. Mais
ces contrariétés n'arrivaient pas à amoindrir notre allant. Nous étions tendus,
harassés mais profondément satisfaits, parfois même jubilants.
Au début, nous émettions le programme tunisien durant deux heures et le
programme français durant une heure. Ce dernier était assuré par des
émissions obligeamment mises à notre disposition par M. Serra, le
représentant de l'ancienne ORTF en Tunisie.
L'inauguration officielle de la Télévision par le président Bourguiba eut
lieu le 31 mai 1966, six mois après son lancement expérimental. C'était la
victoire de la foi, de la passion et de l'esprit d'équipe et je dédiai ce
parachèvement à tous ceux qui, aux divers postes qu'ils occupaient, avaient
accepté de relever le défi.
Ensuite, l'aventure se poursuivit. Et la place que j'avais résolu d'accorder
à la culture tunisienne au sein du nouveau média se confirma. Dans mon
esprit, la défense des cultures nationales ne devait procéder d'aucun
chauvinisme, mais de l'intérêt bien compris de la culture tunisienne et de la
culture arabe dans son ensemble. Celle-ci devait, à mes yeux, résulter d'une
synthèse entre les divers apports de chaque particularisme et de chaque
spécificité et non pas être le résultat de la dominance d'une culture propre à
une nation, sur les cultures des autres nations.
C'est pourquoi une des émissions-phares de l'époque héroïque du
lancement de la télévision tunisienne fut « Culture vive » (Thaqafa Haya),
que le grand intellectuel et homme de lettres tunisien Mohamed Àziza lança
avec une équipe de collaborateurs connus, responsables de rubriques
spécialisées, comme pour une revue classique.
Cette équipe regroupait Khélifa Chateur (pour le cinéma), Ezzedine
Madani (pour la littérature), Najib Belkhodja (pour les arts plastiques), Fredj
Chouchane (pour le théâtre), Khaled Tlatli (pour la musique) et d'autres
collaborateurs occasionnels tout aussi réputés.
Cette émission devait, pendant deux années, animer l'espace culturel
tunisien. Elle fut la référence, même implicite, des émissions culturelles qui
lui succédèrent après le départ de son fondateur à l'étranger, pour assumer de
hautes fonctions internationales à l'Organisation de l'unité africaine d'abord,
puis à l'Unesco. Comme plus tard l'émission culturelle « Bouillon de Culture »
de Bernard Pivot, « Culture vive » lançait, à la télévision tunisienne encore
balbutiante, la formule d'une véritable revue culturelle télévisuelle où des
169

spécialistes de l'ensemble des domaines de la créativité analysaient les
nouveautés intervenues dans leurs spécialités autour d'un rédacteur en chef,
animateur.
Cette émission devait s'illustrer par plusieurs numéros spéciaux, dont
ceux consacrés à la célébration du Millénaire du Caire, qui comprenaient des
reportages et des interviews inédites (avec la célèbre cantatrice Oum
Kalthoum par exemple ou de grands auteurs aujourd'hui disparus). Ces
numéros spéciaux sur le Millénaire du Caire donnèrent une dimension
internationale à l'émission et furent suivis avec grand intérêt par les publics
tunisien et égyptien étant donné le rôle que joua le grand chef El Moaz Bi
Dine Allah parti de Mahdia en Tunisie pour bâtir, sur les bases d'un ancien
village nommé Fustat, les fondations de ce qui deviendra la Kahira - Le
Caire.
Lorsque l'émission prit fin, certains des membres de son équipe
continuèrent, chacun de son côté, une carrière télévisuelle notable.
Parmi les feuilletons à succès, je citerai « Hadj Klouf » diffusé
quotidiennement durant tout le mois de Ramadan et dont les rôles principaux
étaient campés par les inimitables Zohra Faïza, Hamouda Maali et Mohamed
Ben Ali, aujourd'hui décédés.
Tous les mercredis était diffusée en direct une dramatique. Des pièces
classiques comme L'Avare, Le Bourgeois gentilhomme étaient adaptées en
arabe classique ou en arabe dialectal et interprétées par les acteurs de la
troupe de la radio, ou celle de la municipalité, ou par des groupes amateurs.
Grâce au play-back, des chanteurs et des chanteuses qui avaient acquis
leur renommée dans les années quarante ont pu passer à la télévision, à la
grande satisfaction des nostalgiques et des connaisseurs. Ainsi Chafia
Rochdi, Hassiba Rochdi, Fathia Khairi, Hedi Kallal... ont renoué avec le
succès devant un grand public. Je me rappelle qu'Ahmed Ben Salah m'a
exprimé, en 1967, son admiration pour Hassiba Rochdi en s'exclamant :
« L'âge n 'a pas entamé la voix de Hassiba Rochdi ! C'est extraordinaire ».
Je finis par lui révéler la recette de cette jeunesse « perpétuelle » !
Par ailleurs, la continuité était assurée de belle façon par Abdelaziz
Laroui, chroniqueur et conteur à la faconde inégalée et, de plus, homme
d'une correction exemplaire que j'ai dû sauver un jour de l'ire injustifiée de
Bourguiba, auditeur assidu pourtant de ses chroniques. C'était en 1966 dans
le bureau du Président qui tança le Dr Abdemajid Razgallah, coupable de
signaler au Bureau Politique des défaillances dans la gestion de certaines
coopératives agricoles. C'est ce moment que choisit Abdelmajid Chaker,
ministre de l'Agriculture pour se plaindre de Laroui qui aurait dénoncé, dans
une de ses chroniques, les dysfonctionnements de la coopérative de poissons
du Marché Central. Bourguiba se tourna vers moi et me demanda de
170

suspendre ce grand journaliste. J'ai objecté que je devais, au préalable,
procéder à une enquête et auditionner moi-même la causerie incriminée. Seul
Bourguiba junior me donna raison. Le Président accepta et je n'ai pas eu
beaucoup de peine 48 heures plus tard pour le convaincre que les remarques
de Laroui étaient fondées !
Un jour, je reçus H. Besbès, réalisateur venu se plaindre de la modicité de
ses émoluments (500 dinars environ), qu'il comparait avec ceux perçus par
ses homologues en France. Je lui rappelai que le budget ne permettait pas une
augmentation cette année- là. Il insista. Je lui ai dit : « Moi-même, tout directeur
général que je suis, mon traitement ne dépasse pas les 250 dinars ! ». Il
s'exclama : « Mais défendez-vous, monsieur Mzali ! ». Il ajouta : « Vous
n 'avez pas de syndicat ? ».
Ma tâche s'avéra plus délicate et plus rude dans le secteur de
l'information car j'ai été nommé à la tête de la RTT alors que les relations de
la Tunisie avec certains pays du Moyen-Orient, et surtout avec l'Egypte de
Nasser, étaient tendues.
Depuis le voyage de Bourguiba au Moyen-Orient, en février-mars 1965,
et son célèbre discours à Jéricho où il exhortait les Palestiniens à accepter la
résolution des Nations Unies sur la Palestine de novembre 1947, une violente
polémique médiatique avait été lancée contre lui.
La radio y prenait une part prépondérante notamment la célèbre Voix des
Arabes et Radio Le Caire, animées par Ahmed Saïd et l'inénarrable
Choukeiri. En ma qualité de directeur de la radio, j'étais requis d'orchestrer
la réponse aux attaques souvent indignes que la Voix des Arabes lançait
contre les positions pourtant ô combien éclairées de Bourguiba sur le conflit
israélo-arabe. Tant que dura cette violente polémique des ondes, mon
attention ne devait jamais se relâcher. Ce fut une période de tension terrible.
Je dus au concours d'une équipe de journalistes dévoués, animée par
Mohamed Maherzi et Hédi Ghali de m'acquitter convenablement de ma
tâche, répondant à l'invective par des arguments raisonnés et à l'injure par
des démonstrations motivées.
Je souhaiterai ouvrir une parenthèse pour évoquer l'origine de cette
polémique parce qu'elle conserve, à mes yeux, encore aujourd'hui, une
étonnante et amère actualité.
Le président Bourguiba avait décidé d'effectuer en 1965 une grande
tournée à travers le Moyen-Orient. Il est allé en Égypte à partir du 16 février
1965, en Arabie Séoudite à partir du 22 février de la même année, à Amman,
en Jordanie, à partir du 27 février. Ensuite il devait aller au Liban, en Syrie,
en Irak, en Turquie et en Iran.
171

Je l'avais accompagné durant son voyage dans les trois premiers pays,
Égypte, Arabie Séoudite et Jordanie. J'ai pu ainsi assister aux entretiens
politiques qui ont eu lieu au Kasr El Kouba, un des palais du Caire, en
compagnie du reste de la délégation dont Ahmed Ben Salah, Chedli Klibi,
Bourguiba junior.
Nasser était flanqué du maréchal Amer, de Hossine Chafei, d'Anouar el
Sadate... et d'autres personnalités de la révolution égyptienne. L'entretien
était, par moment, tendu. Nasser fit montre d'un sang froid remarquable et
son sourire le quitta rarement. Bourguiba avait expliqué, souvent avec
fougue, comment par leurs attitudes extrémistes et jusqu'au-boutistes, les
Arabes ne faisaient que perdre des batailles alors qu'Israël en gagnait et
s'étendait géographiquement, et comment, sur le plan international, Israël
avait convaincu l'opinion occidentale que le petit pays qu'il était avec quatre
millions d'habitants était entouré par un océan d'ennemis, cent vingt millions
d'Arabes ! Israël avait l'habileté de se présenter comme le petit Poucet
menacé par tous les loups de la région. Bourguiba ajouta : « Les Arabes ont
fait la bêtise de refuser, tandis que Ben Gourion a eu l'intelligence
d'accepter le partage proposé par les Nations Unies en novembre 1947... Ce
qui explique que plusieurs journaux d'Occident avaient ce jour-là pour
manchette : "Soulagement à Tel Aviv" ! ».
Bourguiba remarqua aussi : « Ce partage, garanti par l'institution
internationale, donnait au nouvel État palestinien, dont la création était
proposée, un peu plus de 50 % du territoire de la Palestine historique. Haïfa,
Saint Jean d'Acre, une partie du Néguev... devaient faire partie de la
Palestine arabe !... Je pense que les Palestiniens et les États arabes, qui ne
font que vociférer contre les sionistes, devraient reconnaître la légitimité
internationale dans les frontières fixées en novembre 1947. Israël
n'acceptera jamais évidemment. L'opinion publique internationale saura
que c 'est Israël qui dit non ! Pourquoi ce seraient les Arabes qui diraient
toujours non, qui seraient condamnés à tenir le rôle négatif ? Acceptons !
Que les Palestiniens luttent euxmêmes pour leur indépendance comme l'ont
fait les peuples d'Afrique du Nord. Les armées arabes ne devraient jamais
intervenir, car ce serait considéré par le monde comme une agression
inadmissible ».
D'une manière inattendue, Nasser a répondu : « C'est formidable ; c'est
un plan fantastique ! ».
Et Bourguiba de remarquer : « Vous avez accordé récemment à un journal
français une interview où vous avez affirmé la nécessité de prendre en
considération la décision de l'ONU relative au Proche Orient ».
Nasser : « Oui, bien sûr l Peut-on faire autrement ? ».
Bourguiba, avec malice : « J'ai constaté que vos déclarations n 'ont pas
été reprises dans les journaux égyptiens ! ».
Nasser : « L'opinion, ici, n 'est pas mûre ! Les Égyptiens penseraient que
j'ai perdu la raison (Iganenouni !) ».
172

Bourguiba : « Est-ce que vous voyez un inconvénient à ce que ce soit moi
qui expose ce plan ? ».
Nasser : « Formidable ! (Adhim !) ».
Bourguiba : « Je serai en Jordanie dans quelques jours et j'exposerai ces
idées, non dans un studio de radio ou dans les colonnes d'un journal mais
devant les Palestiniens eux-mêmes.» Il ajouta en riant : « J'espère que vos
puissants médias ne m'attaqueront pas alors ! ».
Nasser s'esclaffa, mais ne répondit pas !
Ensuite, Bourguiba évoqua la guerre du Yémen qui faisait alors rage : plus
de 30 000 soldats égyptiens étaient embourbés dans les hauts plateaux et les
montagnes de ce pays. Il déclara devant ses hôtes médusés : « En tant que
Tunisien frère, je me permets de vous recommander de vous retirer du
Yémen. Personne n'a jamais occupé ce pays. Ni les Anglais, ni les
Français... ».
Nasser : « Monsieur le Président, je laisse la parole au maréchal Amer
qui gère ce dossier ».
Amer : « Il est trop tard pour savoir si cette guerre est légitime ou pas.
Nous y sommes engagés. Nous avons perdu des centaines de soldats et
engagé des crédits faramineux. Il n 'est plus question de reculer !... ».
Bourguiba : « Un responsable ne doit pas raisonner de cette façon ! Ce
n 'est pas parce que vous avez perdu beaucoup d'hommes qu 'ilfaut continuer
à en perdre ! Un homme politique doit savoir se désengager s'il se trouve
dos au mur. Limitez les dégâts pour votre peuple ! ».
Nasser : « Ce sera difficile. Le peuple ne comprendrait pas ».
Bourguiba : « Ce sera votre guerre de cent ans ! Même si vous perdez
100 000 soldats, vous ne gagnerez pas cette guerre ».
Ces paroles furent accueillies par un silence glacial. La franchise de
Bourguiba tranchait trop avec les habitudes mielleuses de la diplomatie
levantine de l'époque .
Bourguiba alla plus loin. Le lendemain nous étions invités à assister à un
discours que Nasser devait prononcer devant un public très nombreux pour
commémorer l'union avortée entre l'Egypte et la Syrie et délivrer un
plaidoyer pro domo pour l'unité arabe. Enervé par l'aspect irréel, irrationnel
du discours de Nasser, Bourguiba rompit avec les usages et demanda la
parole : « Je rêve ou quoi ? Vous parlez de quoi ? Vous parlez d'une unité
qui n'existe plus. Au lieu d'en tirer les conséquences et de modifier votre
approche de l'unité arabe, vous continuez à célébrer un mort » .
Un silence pesant accueillit ces paroles. Personne n'a applaudi. Nasser n'a
rien dit. C'était une douche froide.
1

2

1. Les paroles directes et franches de Bourguiba ont-elles fait leur effet ? Nasser alla, le 23 août 1965,
à Canossa, en se rendant à Djedda pour rencontrer le roi Fayçal, après l'avoir attaqué furieusement
par ses médias. Il signa le fameux accord de Djedda et fit évacuer ses troupes du Yémen.
2. L'union égypto-syrienne a été scellée le 1er février 1958 et a pris fin le 28 septembre 1961.

173

Au moment où le séjour du président Bourguiba se terminait, Nasser,
ayant décidé de « punir » l'Allemagne fédérale qui ne lui avait pas accordé
le crédit souhaité, crut opportun de s'aligner sur l'Allemagne de l'Est, la
RDA, et demanda à tous les États arabes de le suivre après avoir rompu luimême les relations avec la RFA. Tous obtempérèrent, sauf Bourguiba. Ce
qui devait augmenter le ressentiment du Raïs à son encontre et expliquer la
virulente campagne de presse qui suivit cette visite .
1

Le séjour à Djedda fut amical. Le roi Fayçal multiplia les gestes de
courtoisie et d'estime à l'égard du Président tunisien avec lequel il était lié
par une longue et vieille amitié depuis les années 1946-1947 alors qu'il était
ambassadeur aux États-Unis.
Avec nos épouses, nous avions accompli les rites du petit pèlerinage à La
Mecque et en compagnie du roi Fayçal nous avions pu pénétrer dans le
sanctuaire de la Kaaba. Ce fut un moment émouvant.
Après un vol mouvementé, avec des trous d'air impressionnants, ballottés
durant trois heures dans un petit avion à hélices, nous avons pu atterrir à
Amman, secoués mais rassurés. Le roi Hussein nous réserva un accueil
officiel et populaire grandiose.
Le 3 mars 1965 eut lieu la rencontre historique de Bourguiba avec le
peuple palestinien à Jéricho (Ariha). Des milliers, hommes et femmes
accoururent pour souhaiter la bienvenue à Bourguiba et écouter son discours.
Ils ne furent pas déçus !
Le chef de l'État tunisien eut le courage de répéter publiquement les
propos qu'il avait tenus au Caire, en réunion privée avec Nasser. Rompant
avec la démagogie et les imprécations des radios arabes et de certains leaders
locaux, il fit œuvre de pédagogue. Il analysa, expliqua la situation avec une
franchise inconnue dans ces contrées. Il dit en particulier : « [...]
l'enthousiasme et les manifestations de patriotisme ne suffisent point pour
remporter la victoire. C'est une condition nécessaire, mais elle n'est pas
suffisante. Il faut un commandement lucide, une tête pensante qui sache
organiser la lutte, voir loin et prévoir l'avenir. Or, la lutte rationnellement
conçue implique une connaissance précise de la mentalité de l'adversaire,
une appréciation objective du rapport des forces afin d'éviter l'aventure et
les risques inutiles qui aggraveraient la situation...
1. Je rappelle que Bourguiba avait désigné Habib Chatti, ambassadeur auprès de la Ligue arabe et
l'avait chargé de profiter de la séance solennelle prévue pour l'admission de la Tunisie pour
dénoncer, en présence de la presse arabe et internationale, la politique expansionniste de Nasser et
de le démystifier au moment où il était au summum de sa puissance et terrorisait, par ses campagnes
de presse et même par des complots, la plupart des chefs d'État arabes. Le discours de Chatti avait
provoqué la consternation en Egypte et l'admiration dans la plupart des États arabes.

174

« Quant à la politique du "tout ou rien ", elle nous a menés, en Palestine,
à la défaite et nous a réduits à la triste situation où nous nous débattons
aujourd'hui... »\
Ce « choc de désenvoûtement » a été bien reçu et très applaudi. Mais c'était
sans compter avec la réaction de Nasser et des dirigeants de Damas et de
Bagdad. Lors de sa visite officielle à Beyrouth, la sécurité de Bourguiba était
très difficile à organiser. Les masses arabes, chauffées à blanc par les radios du
Caire, mais aussi de Damas et de Bagdad, manifestaient et hurlaient leur haine.
Faisant face à une centaine de journalistes, en majorité libanais, mais aussi
à un grand nombre de correspondants de presse de plusieurs pays arabes,
Bourguiba répondit à leurs questions qui étaient des attaques à peine correctes,
des accusations infantiles... avec courage, humour et détermination. Les
autorités syriennes et irakiennes s'excusèrent de ne plus pouvoir le recevoir,
car, prétextaient-elles, elles ne pouvaient plus assurer sa sécurité !...
Je dus faire face, en qualité de directeur général de la Radiodiffusion, aux
attaques déchaînées que suscita ce discours dans la presse et notamment dans
les radios arabes. La Voix des Arabes s'illustra par les outrances de l'un de
ses journalistes vedettes, le fameux Ahmed Saïd qui ne faisait pas dans la
nuance. C'est le moins que l'on puisse dire.
Nous avons décidé, avec l'équipe journalistique de la RTT, de choisir un
tout autre style pour répondre à cette rage écumante. Nous avons préféré
l'argument et la démonstration sereine pour défendre des positions dont
l'histoire devait prouver, par la suite, la justesse et le bien fondé.
Ah ! Si les dirigeants arabes avaient écouté Bourguiba que de drames, de
défaites, de désillusions et de souffrances ils auraient évité à leurs peuples.
Mais, hélas, l'histoire ne repasse pas les plats !
La belle et exaltante aventure vécue à la tête de la RTT devait durer quatre
années environ.
En janvier de l'année 1968, Ahmed Mestiri démissionna de ses fonctions
de ministre de la Défense. Après un court intérim assuré par Béhi Ladgham,
le chef de l'État me nomma, le 18 mars 1968, à la tête de ce département. Il
considérait que ma délicate mission à la RTT était terminée , que la
2

3

1. Nous étions en mars 1965, avant la guerre des Six Jours, c'est-à-dire avant l'occupation de la
Cisjordanie, de Jérusalem Est, de Gaza, du Golan et du Sinaï !...
2. Au sommet arabe du Caire, en septembre 1970, réuni à l'initiative de la Tunisie, suite aux
événements tragiques de « Septembre noir » - où les troupes jordaniennes réprimèrent rudement
les Palestiniens qui se considéraient en Jordanie en pays conquis -, Nasser reconnut ses erreurs et
regretta le mal fait au Yémen, au roi Fayçal, à... Bourguiba et à l'unité arabe. Trois jours plus tard,
il succomba à une crise cardiaque.
3. Pas tout à fait hélas ! puisque mon successeur a renoncé à construire la Maison de la Télévision, dont
le terrain avait été acquis par mes soins et le plan choisi suite à un concours international
d'architecture, plan dont le programme avait été élaboré avec le concours de PUER (Union des
radios européennes). Trente-cinq années plus tard, les responsables sont sur le point de concrétiser
ce grand projet.

175

télévision était à présent sur les rails et que mon successeur n'aurait qu'à
continuer sur la lancée...
Ce n'est pas sans un serrement de cœur que je quittai l'équipe qui m'avait
aidé à relever un grand défi et dont certains étaient devenus des amis et le
demeurent à ce jour.

CHAPITRE III

À la tête d'un ministère de souveraineté :
la défense nationale
Le patriotisme est la source du sacrifice,
par cette seule raison qu 'il ne compte
sur aucune reconnaissance quand il fait
son devoir.
Lajos Kossuth,
Souvenirs et écrits de mon exil, Avant-Propos

J'ai été nommé, le 18 mars 1968, ministre de la Défense nationale.
Certes, ce ne fut pas sans un serrement de cœur que je quittai la
Radiodiffusion télévision tunisienne. Mais c'est avec fierté que je pris mes
nouvelles fonctions, à la tête d'un ministère de souveraineté appelé à veiller
sur la protection des citoyens et à sauvegarder les intérêts supérieurs de la
patrie.
Je ne partageais pas la rhétorique de certains, ni l'antimilitarisme primaire
d'autres. Je ne pensais pas que, par essence, la plume devait être opposée à
l'épée. Et je me remémorais des exemples célèbres, lointains ou proches, qui
surent marier magistralement les deux arts. De Jules César, dont j'avais
traduit du latin, en classe de quatrième, les Commentaires de la guerre des
Gaules à Charles De Gaulle et son magistral Au fil de l'épée. J'ai beaucoup
appris en lisant le magistral traité de Cari von Clausewitz De la guerre. Ni
l'écrivain, ni le pédagogue en moi ne se trouvaient dépaysés par mes
nouvelles fonctions.
C'est que l'armée devait, à mes yeux, constituer une école de civisme et
de patriotisme où s'apprend le respect du bien public, où s'interpénétrent les
couches de la société et où s'éprouvent le sentiment d'appartenance et le
devoir de défendre le même territoire et le même destin.
La première tâche que je m'étais assignée à la tête de ce nouveau
département, fut de renforcer l'esprit républicain qui devait, à mes yeux,
177

animer l'ensemble des membres appartenant à notre jeune armée nationale.
C'est pourquoi j'ai donné, dès le premier mois de ma prise de fonction,
une conférence à l'Académie militaire sur le thème « L'État et le citoyen »
où je soulignais combien il est vital pour la nation de ne jamais mettre
l'armée au service des jeux politiques.
Comme le disait Cicéron, le pouvoir civil doit toujours commander à
l'armée pour garantir la prééminence de la démocratie : « Cédant arma
togae ! » Que les armes le cèdent à la toge !
Dans une autre conférence donnée, en septembre 1969, au festival de
Jugurtha, au Kef, je développais une analyse sur l'apport d'Hannibal non
seulement à l'art militaire - ses victoires à Cannes et au lac Trasimène sont
des modèles étudiés jusqu'à présent dans les académies militaires
internationales - mais également à la philosophie qui le sous-tend :
- Tenir à la liberté plus qu'à la vie
- Se garder du désespoir et dépasser le scepticisme
- La patrie c'est un territoire plus une souveraineté.
De fait, dans mon panthéon personnel, Hannibal occupe, avec Khaled ibn
Walid , Youssef ibn Tachfme et Tarik ibn Ziyad , une place de choix parce
que ces chefs militaires ont toujours su doubler leur action d'une réflexion
approfondie sur le sens même de leur engagement et de leur fidélité à une
patrie.
J'ai maintes fois souligné combien l'appellation même de ministère de la
Défense nationale impliquait une philosophie bien définie, par opposition
aux anciens intitulés qui ne sont plus en vigueur que dans de rares pays
fortement militarisés : « ministère de la Guerre » ou « ministère des
Armées ».
Après les sanglants conflits mondiaux, un changement marqué dans les
mentalités est apparu. Plus personne n'a osé parler de guerre en termes
primesautiers. Rares sont ceux qui osent préconiser un recours à cette « ultime
alternative ». Partout la société civile s'élève contre les ravages et les
dommages, même « collatéraux » (!) que toute guerre provoque. C'est
pourquoi la notion de guerre ne devrait se concevoir que comme une action
défensive contre une agression extérieure.
Bien sûr, dans des pays en développement comme le nôtre, la véritable
invincibilité ne peut être envisagée que si l'on s'attaque, sur tous les fronts,
aux effets du sous-développement.
x

2

3

4

1. Le texte de cette conférence figure, en arabe, dans mon livre Études - STD Tunis, 1974 (pages 208
à 259). Une traduction française, due à Raja Al Almi, a été publiée dans l'hebdomadaire Dialogue,
n° 31 janvier 1983 (pages 35 à 50).
2. Conquérant de l'Irak et de la Perse au VIIe siècle.
3. Originaire du Sud marocain, il conquit l'Andalousie. Il mourut en 1115.
4. Il franchit le détroit de Gibraltar (Djebel Tarek, c'est-à-dire la montagne de Tarik à qui il donna son
nom) à la tête de ses troupes. Il mourut en 711.

178

C'est pourquoi notre armée se devait doubler sa préparation militaire
technique par une contribution sociale grâce à des actions ciblées dans le
domaine du génie civil, de l'assistance médicale et humanitaire, de la lutte
contre les catastrophes naturelles.
Comme je l'ai expliqué, l'obtention du certificat d'études primaires
m'avait exempté du service militaire du temps du Protectorat. Je m'en étais
félicité. Comme la majorité des Tunisiens, je considérais que l'armée
française était, à cette époque, une armée d'occupation et qu'elle participait
à la répression de mes concitoyens. Mais cette phobie circonstancielle ne
m'amena pas à rejeter, en bloc, la chose militaire.
Je me rappelle avoir vibré, le 15 juin 1956, lorsque j'ai assisté, avec un
sentiment de grande fierté au premier défilé de la jeune armée tunisienne
nouvellement composée à partir des effectifs de l'armée beylicale et de
soldats tunisiens provenant de l'armée française et encadrés par des officiers
ayant fait carrière dans cette même armée, après avoir reçu une solide
formation et subi le baptême du feu en Indochine, à Monte Cassino en Italie
ou en France. Les trois plus hauts gradés ne tardèrent pas à être nommés
généraux et à constituer le premier noyau du haut commandement : le
général Kéfi, premier chef d'état-major des Armées de terre, de mer et de
l'air, le général Tébib, inspecteur général des troupes et le général Habib
Essousi, chef d'état-major de l'Armée de terre. Avec le général Ben Youssef,
le général Fehri, commandant de l'Armée de l'air et l'Amiral Jedidi, notre
Armée a fait un bon départ et mérita le respect et l'estime de tous les
Tunisiens.
Déjà en 1956, le ministère de la Défense, qui devait être dirigé pendant
plus de dix ans par Béhi Ladgham, avait recruté plus de cent bacheliers qu'il
avait fait inscrire dans les grandes Écoles militaires françaises
principalement, mais aussi américaines, italiennes, belges et suédoises. De
plus, on avait sélectionné qautre-vingt jeunes du niveau de cinquième et
sixième années, en fin d'études secondaires, et on les avait inscrits dans les
mêmes écoles étrangères, mais pour une formation spéciale, de courte durée.
Parmi les bacheliers, j'eus le bonheur de constater que plus d'une dizaine
de mes anciens élèves avaient choisi la carrière militaire et avaient été dirigés
vers Saint-Cyr, l'École de l'air de Salon ou l'École navale. Parmi eux, je
citerai les généraux Saïd Kateb, Abdelhamid Écheikh, Gzara, Ammar,
Fedila, Béchir Ben Aïssa, Kheriji, le colonel Gmati... J'ai la faiblesse de
croire que j'avais contribué, avec d'autres, à leur inculquer le sens du
véritable respect de soi-même, l'importance du sentiment d'appartenance à
une nation, la beauté et la grandeur de servir un idéal. Ce fut donc une joie
pour moi de les retrouver déjà officiers dans nos états-majors ou à la tête de
nos bataillons, dans toutes les garnisons que j'inspectais souvent.
179

Le courant est vite passé et nos contacts ont dépassé le minimum
protocolaire. Certains d'entre eux n'hésitaient pas du reste à m'appeler, non
pas « Monsieur le ministre », mais « sidi » (maître) comme ils le faisaient
plus de quinze années auparavant, du temps où ils étaient mes élèves en
classe de troisième ou de philosophie.
En exerçant mes fonctions de ministre de la Défense nationale, j'ai
souvent évoqué la bataille de Bizerte qui eut lieu entre le 19 et le 22 juillet
1961 et où s'illustrèrent plusieurs de nos soldats et officiers, tombés au
champ d'honneur.
Cette bataille a révélé notre armée qui n'avait pas choisi la guerre, mais
savait la faire. Elle a montré que l'exemple de nos martyrs tombés au combat
en 1934 en 1938, en 1958 dans le sud, et particulièrement à Remada, face
aux troupes du colonel Mollot, inspirait notre jeune armée et que ces héros,
dont le grand résistant Mosbah Jarbou, avaient trouvé de dignes successeurs.
Malgré un grave déséquilibre entre les forces en présence, nos soldats
avaient résisté et disputé le terrain pouce par pouce. Ils ont tenu tête avec les
valeureux gardes nationaux à une implacable machine de guerre (avions,
blindés, frégates...) et ont réussi à empêcher la ville de Bizerte d'être
totalement occupée. Le drapeau national n'a pas cessé d'être déployé sur la
ville arabe, ou l'ancienne Bizerte.
Les pertes étaient nombreuses et avaient touché principalement la masse
enthousiaste mais inexpérimentée des volontaires, venus des villes et des
lointains villages pour exprimer, en chœur, le profond message d'un pays qui
refuse de se soumettre.
Pour ma part, j'étais en visite officielle en Chine, au sein d'une délégation
présidée par Mohamed Masmoudi, ministre des Affaires étrangères et
comprenant Ahmed Mestiri, notre ambassadeur à Moscou à l'époque,
Hassan Belkhodja, PDG de la Banque nationale agricole, Mongi Kooli,
responsable de la jeunesse au PSD et Slaheddine Ben Hamida, directeur du
journal du PSD, AlAmal. Nous avons été longuement reçus par Liu Shao Shi,
président de la République, qui devait être emporté dans la tourmente de la
Révolution culturelle, Chou En Laï , Premier ministre, véritable homme
2

3

4

1. L'arrestation de Bourguiba le 3 septembre 1934 déclencha des échauffourées au cours desquelles
des militants furent tués, surtout à Moknine, dans la gouvernorat de Monastir.
2. Le 8 février 1958, l'aviation française bombarda en représailles le village de Sakiet Sidi Youssef :
Bourguiba interdit tout déplacement des troupes françaises, ce qui provoqua des heurts et des
victimes tunisiennes.
3. Pour les jeunes et les chercheurs qui voudraient en connaître plus sur cette bataille, je recommande
le livre de Omar Khlifi : Bizerte, la guerre de Bourguiba, éd. Media Com, 2001. L'on m'a signalé
aussi la parution d'un livre publié en 2003 par l'un des acteurs les plus remarqués car parmi les plus
courageux de cette épopée, le colonel Boujallabia.
4. 4. Il devait dire à Hédi Nouira qui lui rendait visite sur son lit d'hôpital à Pékin en 1975 : « Je vous
recommande de ne jamais vous allier à l'URSS car elle est le pire des États colonialistes ! ». Il est
décédé le 9 septembre 1979.

180

d'État et par d'autres responsables du parti communiste. Je me rappelle que
nous avons été hébergés à l'ambassade de France, occupée comme beaucoup
d'autres ambassades occidentales par les nouvelles autorités chinoises depuis
1949 ; elle était immense et entourée d'un beau et vaste jardin. Après
Shanghai, nous étions à Canton, sur le point de visiter la république
démocratique et populaire du Vietnam, quand nous fumes tous rappelés
d'urgence à cause de la guerre de Bizerte. Dès mon retour, juste après le
cessez-le-feu, en application d'une résolution du Conseil de sécurité de
l'ONU, le président Bourguiba m'a reçu au Palais Essaada à La Marsa.
Rasséréné, très calme, il commenta cette bataille en me disant : « C'est le prix
payé pour retrouver notre souveraineté complète et entière. Un peuple ne
peut rester soudé et survivre sans accepter des sacrifices, dussent-ils être
lourds ».
Dag Hammarskjôld, secrétaire général de l'ONU, débarqua à Tunis le
lundi 24 juillet 1961, sur invitation du président Bourguiba. Il devait
constater les « dégâts » à Bizerte même. Malgré son immunité diplomatique,
les parachutistes français n'ont pas hésité à fouiller sa voiture et ont exigé que
le coffre arrière fut ouvert. L'amiral français Amman, commandant de la
base, avait refusé de le recevoir !
À la suite de la plainte du gouvernement tunisien, et faute d'un quorum
suffisant au Conseil de sécurité, l'Assemblée générale fût convoquée pour le
21 août 1961. Mongi Slim, notre représentant auprès des Nations Unies, qui
devait d'ailleurs être élu brillamment, le 20 septembre de la même année,
président de cette Assemblée générale , a fait preuve d'intelligence, de
finesse et d'énergie pour défendre la thèse tunisienne. Après cinq jours et une
nuit de débats, la résolution présentée par le groupe afro-asiatique fut adoptée
par 66 voix sur les 99 États membres avec 33 abstentions.
En parcourant les rues de Tunis, j'ai lu plusieurs graffitis indiquant que la
Tunisie avait battu la France par 66 à 0 !
Parmi ceux qui sont morts courageusement pour la Patrie figuraient deux
jeunes et brillants officiers : le lieutenant Abdelaziz Taj, que j'ai eu comme
élève au lycée Alaoui et le commandant Mohamed Bjaoui, un grand soldat
et un animateur sportif remarquable. Il était la cheville ouvrière de la
Fédération de Tir et j'ai eu personnellement à apprécier l'homme qu'il était
quand j'inaugurai, en 1960, en ma qualité de directeur de la Jeunesse et des
Sports, un stand de tir à El Ouardia, près de Tunis.
Durant les premières années de l'indépendance, le ministère de la Défense
nationale a connu des difficultés matérielles et psychologiques pour
généraliser la conscription de tous les jeunes en âge d'accomplir leur service
militaire. Insuffisance de cadres, de locaux bien sûr ! Mais aussi le souci de
1

1. Cette élection fut une date mémorable de l'histoire de la diplomatie tunisienne, africaine et arabomusulmane.

181

permettre aux bacheliers de poursuivre leurs études supérieures en Tunisie et
à l'étranger pour qu'ils deviennent médecins, ingénieurs, professeurs... Les
dispenses ou les sursis s'accumulaient selon des critères qui n'étaient pas
toujours évidents.
À partir de 1966, Ahmed Mestiri mit au point une formule originale qui
devait concilier « l'impôt du sang » dû par chaque jeune Tunisien, avec la
nécessité de ne pas interrompre ses études. Des stages de formation étaient
organisés dans les casernes et assurés par des officiers et des sous-officiers
pour tous les élèves valides de sixième et de septième année, durant les weekends : formation physique, civique, technique, maniement des armes et
discipline militaire. Trois semaines, pendant les mois de juillet et août,
devaient parfaire cette formation.
J'ai apprécié cette formule et l'ai maintenue. J'étais heureux de voir mes
deux enfants Mokhtar et Habib en bénéficier. Un jour Mokhtar est rentré
d'un stage de trois semaines effectué à Ain Draham, fourbu, les pieds enflés
et douloureux. « On nous a réveillés avant-hier à 3 heures du matin et avec
notre paquetage nous avons effectué une marche de plus de 20 km. » Il ne
s'était pas plaint et considérait cela comme partie intégrante de la formation
civique. « C'est bien, lui dis-je. C'est comme cela que tu seras un homme et
que tu pourras faire face aux difficultés de la vie ! » Je ne croyais pas si bien
dire, car dix-huit ans plus tard, il dut affronter, avec endurance et courage,
l'épreuve de la question et de la prison.
Je reçus un jour un célèbre médecin gastro-entérologue, marié à une
Française elle-même médecin, tous deux amis du président Bourguiba et de
son épouse. Il m'informa, effaré, que son fils avait été convoqué par les
services de l'Armée pour suivre ce service militaire fractionné. Il ajouta :
« Est-ce vraiment pour nous autres ce service militaire ? ».
Il n'insista pas et pris congé lorsque je l'informai que mes deux enfants
ont été heureux en effectuant ce service militaire et que j'en étais fier !
Je n'ai pas oublié la leçon de mon passage à la tête de ce département en
1985, puisque je me suis adressé de la tribune du parlement aux députés et
au peuple tunisien, au début de décembre de cette année, en ces termes : « Je
me rappelle lorsque j'étais, en 1968, ministre de la Défense nationale que
plusieurs de ceux qui disposaient de quelque influence, à quelque niveau que
ce soit, ne cessaient de multiplier les interventions pour faire dispenser leurs
enfants ou les enfants de leurs proches, du service militaire. Ils pensent, à tort,
que le service militaire n'est fait que pour ceux qui ne sont pas instruits ; alors
que, de nos jours, les armées valent moins par leurs effectifs que par le niveau
technique et la compétence technologique des hommes et des femmes qui les
composent. Dans les pays avancés, l'Armée compte de plus en plus, un
nombre considérable d'ingénieurs, d'électroniciens, de chercheurs
scientifiques... ».
182

La célèbre chaîne de télévision qatarie Al Jazira me consacra, dans le
cadre de sa série « Un témoin pour l'Histoire », huit émissions qui furent
diffusées en mars et avril 2001.
Au cours de l'une d'elles, je racontai un épisode survenu au début de
1969, alors que j'étais en fonction à la tête du ministère de la Défense
nationale.
Je reçus une délégation de l'OLP conduite par Abou Iyad qui était alors
le numéro deux de l'organisation et comprenant Saïd Kamel, aujourd'hui
directeur à la Ligue arabe et Mohamed Youssef Ennajar, assassiné à
Beyrouth avec Kamel Adwan dans les années soixante-dix par un commando
israélien dirigé par Ehud Barak, le futur Premier ministre israélien.
Ils me parlèrent de la tutelle pesante qu'exerçaient sur eux certains
régimes arabes et me demandèrent une aide en armes pour pouvoir assurer la
défense légitime de leur peuple.
Sans en référer au chef de l'État, ni même au secrétaire d'État à la
Présidence, je donnai des instructions au général Essoussi pour accéder à leur
demande. En fait, il s'agissait d'armes légères en petites quantités. C'était en
réalité un geste symbolique qui entendait réaffirmer, avec détermination, le
soutien de la Tunisie à la lutte du peuple palestinien à un moment où certains
régimes arabes tentaient de le dominer, tout en utilisant le slogan de l'unité
arabe pour étouffer leurs propres peuples. Les armées de Nasser occupaient
Gaza et celles du roi Hussein contrôlaient la Cisjordanie et Jérusalem Est. Je
ne cesse de me demander encore aujourd'hui pourquoi ces régimes arabes
n'avaient pas aidé les Palestiniens à proclamer leur Etat en leur restituant la
Cisjordanie, Jérusalem Est et le territoire de Gaza. Le problème se serait posé
aujourd'hui autrement. Au lieu de cela, ils se gargarisaient de slogans et
chaque régime avait ses propres Palestiniens « de service » « mobilisés » soit
au nom du panarabisme du Baas soit au nom du nationalisme arabe prôné
par Nasser. Paradoxe : ces régimes arabes occupaient les territoires
palestiniens... pour mieux lutter contre le colonialisme israélien !
L'aide que la Tunisie apportait au peuple palestinien en lutte pour
reconquérir son indépendance et sa dignité, procédait, en droite ligne, du
discours de Jéricho dans lequel Bourguiba défendait la légalité internationale
en recommandant à la partie arabe d'accepter la Résolution de l'ONU
appelant à la constitution de deux États souverains.
L'animateur de l'émission à'Al Jazira fut incrédule. Il téléphona à Saïd
Kamel qui faisait partie de la délégation de l'OLP. Celui-ci confirma que
j'avais accédé à leur sollicitation, sans demander l'aval de mes supérieurs
hiérarchiques. « Et comment le savez-vous ? » insista Ahmed Mansour. « C 'est
simple, il convoqua devant nous le général et lui donna ses instructions sans
téléphoner à personne ! »
1. Parti nationaliste pan-arabe, socialisant.

183

Saïd Kamel me fit cette confidence lors d'une rencontre que j'ai eue avec
lui au Caire en mars 2002. Il ajouta à cette occasion :« Ce n 'est que plus tard
que nous avions saisi la stratégie de Bourguiba. Il ne méritait pas les
attaques féroces qui ont suivi son discours à Jéricho. Moi-même, jeune exalté
et manipulé par la propagande nassérienne, je me suis mêlé aux
manifestations contre l'ambassadeur de Tunisie, Mohamed Badra, et
participé à l'incendie de votre ambassade. Dommage, dommage ! ».
Quant à mon geste spontané, je considérais qu'il s'agissait, en la
circonstance, d'un devoir d'assistance à peuple en danger et qu'aussi bien le
chef de l'État que le secrétaire d'État à la Présidence ne pouvaient
qu'approuver ma décision.
En octobre 1969, juste après le coup d'arrêt à la politique des coopératives
opéré par Bourguiba en septembre, le PSD avait publié les listes de ses
candidats aux élections législatives. J'étais le deuxième candidat inscrit sur
la liste de la circonscription de Monastir qui englobait particulièrement Ksar
Helal et Moknine, fief de Ben Salah, tête de liste, vu qu'il était secrétaire
général adjoint du Parti.
À la veille de la campagne électorale, Bourguiba me téléphona vers 21
heures.
« Dis à Ben Salah, m'ordonna-t-il, de ne pas aller au Sahel où il sera mal
reçu et considère-toi comme tête de liste ! »
C'est ce que je fis. L'épouse de Ben Salah me dit que son mari souffrait
d'une forte fièvre et qu'elle préférait ne pas le déranger. Je l'ai priée de lui
transmettre ce message du Président.
La campagne se déroula normalement. J'ai, dans mes discours, analysé
objectivement les raisons de l'échec de cette expérience socialiste, sans
attaquer la personne de Ben Salah, sans hurler avec les loups. Quelques jours
plus tard, Wassila dit à son mari devant moi : « Ton ministre de la Défense a
peur de Ben Salah ! ». J'ai rétorqué avec fermeté : « Le courage ne consiste
pas à insulter, ni à s'en prendre aux personnes ! ». Le Président ne pipa mot.
Parmi les voyages officiels que j'ai effectués en tant que ministre de la
Défense nationale, je citerai :
Une visite officielle en Turquie durant l'année 1968, en compagnie
d'une grande délégation d'officiers supérieurs. L'accueil a été chaleureux
aussi bien de la part du chef de l'État, du Premier ministre que de mon
collègue le ministre de la Défense. Un protocole de coopération technique a
été signé qui prévoyait la formation et le perfectionnement d'officiers et de
spécialistes militaires dans les trois armes.
J'ai été impressionné par le protocole grandiose de la cérémonie de dépôt
d'une gerbe de fleurs sur la tombe d'Atatiirk, libérateur de la Turquie et
1

1. C'était ma deuxième visite dans ce pays. En juillet 1960 j'y avais été invitéà l'occasion de la fête de
la jeunesse.

184

artisan du nouvel État turc, laïc et moderne, édifié sur les décombres de
l'Empire ottoman. La Turquie pratique, à ce jour, le culte du père fondateur :
sa statue domine les principales places du pays, ses photos ornent les salles
d'attente, les bureaux des administrations. Il pensait que tous les malheurs de
la Turquie étaient la conséquence de l'Islam dont il a rejeté tous les
symboles. En observant le peuple turc aujourd'hui, l'on peut se demander si
Ataturk a réussi la greffe de la laïcité. Difficile question !...
Bourguiba lui n'était pas d'accord avec les méthodes d'Ataturk ; il écrivit
à son fils de l'île de la Galite (1953-1954) : « on peut arriver à des résultats
meilleurs par des moyens moins draconiens qui tiennent compte de l'âme du
peuple ».
Mon programme prévoyait une visite de courtoisie à Ismet Inônii (18841973), dans son modeste appartement à Istanbul. J'étais flatté de me trouver
devant ce prestigieux général et grand homme d'État. Principal collaborateur
de Mustapha Kemal, il fut victorieux des Grecs précisément à Inônù en 1921.
Il devint Premier ministre et le resta de 1923 à 1937 ; il négocia à ce titre le
traité de Lausanne, signé en 1923, « effaçant » l'humiliant traité de Sèvres
(1920) qui a dépecé l'Empire ottoman. Ainsi a été consacrée la
reconnaissance des frontières de la Turquie d'aujourd'hui, après que les
Italiens eurent évacué Adalia et les Français renoncé à la Cilicie. À la mort
d'Ataturk, il a été élu président de la République en 1938, poste qu'il occupa
jusqu'en 1950 et présida le Parti républicain du peuple de 1938 à 1972.
Quand je l'ai rencontré, il avait 84 ans mais, à part des difficultés
d'audition, il était lucide et d'une grande vivacité d'esprit.
En passant devant l'hôtel Beaurivage à Lausanne, je m'arrête souvent
pour relire la plaque commémorative de ce traité historique, scellé sur un des
murs extérieurs de cet hôtel où eurent lieu les négociations.
Une visite officielle en France début 1969, sur invitation de Michel Debré,
alors ministre de la Défense avait été amicale et fructueuse. Les relations
diplomatiques avec la France se ressentaient encore des retombées de la guerre
de Bizerte et surtout de la nationalisation des terres ayant appartenu aux colons
français, mais aussi italiens, suisses... décidée par le président Bourguiba et
officialisée par la loi du 12 mai 1964, jour anniversaire du Protectorat (12 mai
1881) et signée sur la même table ronde en marbre sur laquelle Sadok Bey avait
été contraint de signer le traité du Bardo (instituant le protectorat).
Le général De Gaulle était encore président de la République française. Le
protocole n'avait pas prévu une entrevue avec lui. De mon côté, je n'avais
rien demandé. J'avais déjà serré la main du Général peu avant la cérémonie
d'ouverture des jeux Olympiques de Grenoble, en février 1968, en même
temps que tous mes collègues du CIO.
Cette visite permit, malgré tout, de réchauffer les relations tunisofrançaises et notre coopération militaire reprit sous de bons auspices.
185

Je me souviens aussi d'une visite au porte-avion américain Indépendance
les 27 et 28 août 1968. J'ai passé une nuit dans la chambre à coucher de
l'Amiral commandant la VI flotte. J'ai assisté à un grand nombre de
catapultages et d'appontages impressionnants. L'ambiance était amicale et
nos hôtes américains ont tout fait pour rendre notre séjour sur cet
impressionnant bâtiment de guerre, agréable et instructif.
e

Voici une histoire vraie qui pastiche une certaine idée de la discipline
militaire. Elle m'a été racontée par un général, un de mes anciens élèves.
Au cours d'une inspection, le ministre de la Défense, Béhi Ladgham
découvre sous le matelas d'un « bidasse » la photo de Brigitte Bardot.
L'adjudant se mit à sermonner le jeune conscrit qui ne savait plus où se mettre.
Mais Béhi Ladgham lui dit : « C'est un jeune et il faut le comprendre ». Et
l'adjudant de dire au jeune : « Mets-la dans un cadre convenable et
accroche-la au-dessus de ton lit ». Le soldat resta au garde-à-vous jusqu'au
départ de ses chefs, sans rire L.
De toutes façons, la discipline était de rigueur et il n'y avait pas beaucoup
de... gaieté dans l'escadron !

CHAPITRE IV

Allers-retours au ministère
de l'Éducation Nationale.
La fausse querelle de l'arabisation
Si tu brises tes chaînes, tu te libères ; si tu coupes
tes racines, tu meurs.
Adage
Par trois fois \ j'ai assumé la fonction de ministre de l'Éducation nationale,
durant de courtes périodes : cinq mois, dix-sept mois et un peu moins de
quatre années.
En fait, j'avais été familiarisé avec les problèmes de ce département, non
seulement par ma pratique de professeur, mais également par ma nomination
au lendemain de l'indépendance, comme chef de cabinet de Lamine Chabbi
alors ministre de l'Éducation nationale.
Celui-ci avait formé, en 1957, une commission pour la Réforme de
l'enseignement qu'il fallait généraliser, renationaliser et moderniser. Au sein
de cette commission, deux visions s'affrontaient : celle défendue par le
ministre Lamine Chabbi, Abed Mzali, secrétaire général du ministère,
Mohamed Bakir, chef de service de l'Enseignement primaire et par moimême, qui souhaitait maintenir et poursuivre la réforme que Lucien Paye,
directeur de l'Enseignement public du temps du Protectorat, avait introduite,
sous la pression du Néo-Destour et de l'UGTT, en arabisant l'enseignement
de la première à la quatrième année, y compris le calcul (!), et celle que
défendait Mahmoud Messadi, alors chef de service de l'Enseignement
2

1. Du 29 décembre 1969 au 12 juin 1972,
- de début novembre 1971 au 18 mars 1973,
- du 1 juin 1976 à début mars 1980.
2. J'ai évoqué de manière exhaustive cet itinéraire au service de l'Éducation nationale dans mon
ouvrage : La parole de l'action, op. cit., pp. 169 à 193.
er

187

secondaire et quelques ministres qui proposaient de revenir sur les acquis
légués pourtant par les autorités françaises et d'opter pour un bilinguisme
inégal, la langue arabe n'étant enseignée que comme langue véhiculant
uniquement l'enseignement religieux, la syntaxe et la morphologie ainsi que
l'explication de textes... moyen-orientaux. Le reste des matières, calcul,
leçon de choses, histoire, géographie... étant enseignées en français.
L'arbitrage du président de la République fut en faveur de cette deuxième
option. Messadi fut, en conséquence, nommé ministre de l'Éducation
nationale, le 8 mai 1958, le jour du décès, à cinquante ans, du grand leader
Ali Belhaouane, intellectuel engagé, homme d'action remarquable, orateur
distingué et meneur de foules irrésistible.
J'ai pris la décision qui s'imposait : reprendre mon cartable de professeur
et rejoindre le collège Alaoui dès la mi-mai, ainsi que l'université Èzzitouna.
Je n'étais pas d'accord avec l'option choisie parce que je pensais
qu'aucune élaboration en matière pédagogique ne pouvait être réussie sans la
médiation des maîtres et professeurs. J'ai mis toute mon ardeur à convaincre
mon ministre que c'était une priorité absolue. Bien sûr, à mes yeux, pour
réussir la mise en place d'un système scolaire harmonieux et productif, il
fallait aller à pas décidés mais mesurés, en montant progressivement en
puissance et en scolarisant de manière réfléchie et maîtrisée, au fur et à
mesure que les moyens - notamment en nombre d'enseignants correctement
formés, principalement dans les Écoles normales - se multipliaient.
Au lieu de cette politique équilibrée, Messadi se lança dans une frénétique
politique de « scolarisation » à outrance. L'effet d'annonce tint lieu de
méthode. Son plan décennal de scolarisation, élaboré - en fait - par un
spécialiste français, M. Debiesse , et d'autres inspecteurs français, prévoyait
l'inscription annuelle de 50 000 à 60 000 nouveaux élèves dans les classes
primaires. Il fallait donc ouvrir, chaque année, mille classes environ.
Cela amena Messadi à imposer un local pour deux classes d'élèves , à
diminuer les horaires d'enseignement pour les premières et les deuxièmes
années (quinze heures au lieu de trente), à se contenter de vingt-cinq heures
au lieu de trente dans les troisième, quatrième, cinquième et sixième années,
à supprimer ainsi plus d'une année du cycle primaire (cinq années au lieu de
six !)
Mais le plus grave, ce fut l'obligation dans laquelle se trouva
l'administration de recruter des milliers de jeunes du niveau de la troisième
ou la quatrième année secondaire, de leur « arranger » un stage ultra rapide
de trois semaines et de les jeter dans l'arène !
1

2

3

4

1. Abed Mzali rendit compte des péripéties de cet arbitrage dans ses mémoires (manuscrites à ce j our).
2. Jean Debiesse : Projet de réforme de l'Enseignement en Tunisie, 1958, 4 fascicules.
3. Une classe A d e 8 h à lOhet une autre B de 10 h à 12 h. La classe A a, de nouveau, cours entre 13
h et 15 h et la classe B de 15 h à 17 h !
4. Des communiqués annonçant le recrutement de jeunes de ce niveau-là étaient régulièrement publiés
dans les journaux paraissant tout au long des années soixante. Les chercheurs pourraient s'y référer !

188

Cinq années après l'entrée en vigueur de cette dangereuse réforme, un flot
impressionnant d'élèves, en majorité peu formés, surtout en zones rurales où
le soutien pédagogique familial faisait quasiment défaut, frappèrent aux
portes de l'enseignement secondaire.
Dans une édition du Journal officiel de la République tunisienne du début
des années soixante, dont j'ai oublié la date, mais que les chercheurs
pourraient facilement retrouver, a été publié un arrêté signé Messadi qui
autorisait les jurys à admettre les candidats à l'entrée en sixième à partir de
8 sur 20 de moyenne !... Il en a été de même d'ailleurs du baccalauréat où,
en vertu d'un arrêté ministériel, la moyenne exigée était limitée à 8 sur 20.
Sans oublier le rachat, ou rattrapage !...
À la hâte, on créa une École normale de professeurs « adjoints ». Le
recrutement se faisait à partir de la classe de cinquième secondaire. Le
diplôme du baccalauréat n'était pas requis. Après trois années de formation
accélérée, les élèves recrutés devenaient professeurs adjoints et ne tardaient
pas, avec la pression des syndicats, à devenir professeurs tout court !
Le corps professoral connut une vertigineuse baisse de niveau, comme ce
fut le cas du corps des instituteurs, du fait d'un recrutement massif et peu
regardant et d'une formation rapide et souvent bâclée. Je connaissais le
problème dans ses détails du fait que j'étais en relation avec un grand nombre
de collègues pédagogues dont certains directeurs d'Écoles normales qui
continuaient à fonctionner dans des cadres normaux mais où Messadi était
allé jusqu'à créer, au début des années soixante, une section de moniteurs
dont la formation n'excédait pas deux années ! On était loin du baccalauréat
et de l'année de stage pédagogique !...
Plus tard, les élèves du secondaire cumulant les handicaps se présentèrent
aux portes de l'Université. Il y eut évidemment un taux faramineux d'échecs.
En un mot, cette « démocratisation » de l'enseignement fut, à mes yeux, une
entreprise plutôt démagogique où la quantité fut poursuivie au détriment de
la qualité. Outre l'affaissement du niveau scolaire et universitaire que chacun
a pu constater, cette « réforme » produisit un grand nombre d'échecs
scolaires. L'expérience du « bilinguisme intégral » fit perdre la maîtrise des
deux langues, arabe et française, au profit d'un sabir qui meurtrissait l'une et
l'autre langue !
Certains, de bonne ou de mauvaise foi, continuent d'affirmer que le
niveau du français a baissé parce que Mzali a « arabisé » ! C'est vite dit !
C'est le niveau général de l'enseignement qui avait baissé et non pas
seulement celui du français. Messadi est resté six années ministre de
l'Éducation et a pu mener sa réforme de bout en bout. Le niveau a baissé, en
réalité, parce que celui des enseignants l'a été tragiquement. Si à Tunis,
Sousse, Sfax et autres grandes villes, les bons éducateurs ont pu assurer un
certain niveau malgré la suppression de fait d'une année dans le cursus du
primaire, et d'une année dans l'enseignement secondaire (six années au lieu
de sept), il n'en a pas été de même dans la plupart des zones rurales.
189

Pour expliciter davantage cette défaite de la qualité dans notre système
éducatif et fixer les responsabilités, je précise qu'un élève qui arrivait en
terminale en 1972 avait été scolarisé en... 1960. Dans au moins un cas sur
trois, son « enseignant » avait été un moniteur formé en trois semaines, à
partir du niveau de troisième année secondaire !
L'expérience remarquable, que constitua le collège Sadiki, fut également
supprimée. Ce collège, fondé par le Premier ministre Khereydine en 1875, se
voulait un lieu de l'excellence et du brassage à la fois puisque c'était par un
concours national auquel participaient les éléves de tous les établissements de
Tunisie qu'était assuré le recrutement annuel d'une élite de cent élèves
environ choisis sur leurs seuls mérites et provenant de toutes les couches
sociales de la population et de toutes les régions du pays.
Lorsque je fus moi-même admis à Sadiki en 1940, grâce au concours
national, j'y rencontrai des camarades de toutes origines sociales venant de
Tozeur, de Moknine, de Nabeul, de Bizerte, de Sfax, de Djerba. Nous étions
une élite, non par la naissance, ou le niveau économique de nos familles,
mais uniquement grâce à nos résultats scolaires.
Ce n'est qu'en 1976, lors de mon troisième passage au ministère de
l'Éducation nationale que j'ai pu réintroduire cette notion féconde d'un lycée
d'élite et de brassage en implantant dans l'ancien lycée Carnot, un lycée
Bourguiba recrutant ses élèves par un concours national ouvert à tous les
établissements scolaires de la République. C'était, en quelque sorte, la
résurrection du collège Sadiki condamné par la « réforme » Messadi. La
suppression du concours d'entrée aux Écoles normales entraîna son
remplacement au sein des lycées par une section dite « normale » où le rebut
des élèves de la classe de troisième du secondaire se retrouvait. Ceux qui
n'étaient pas retenus pour continuer le second cycle en classe de
mathématiques (les meilleures moyennes) ou en classe de sciences ou en classe
littéraire, étaient « versés » en classe « normale » (le plus souvent c'étaient les
élèves qui n'avaient pas la moyenne et qui n'étaient même pas volontaires pour
choisir la section « normale »). Et c'est cette « classe normale » qui préparait
les futurs instituteurs ! C'était, en somme, la « poubelle » d'où devaient
provenir les formateurs des nouvelles générations. Bien entendu, dès ma
prise de fonction comme ministre de l'Éducation nationale en 1972, je me
hâtai de supprimer ces classes « normales » (qui étaient l'anormalité même)
et de revenir à des pratiques saines et classiques en matière de formation des
formateurs. J'ai donc réhabilité les Écoles normales et réintroduit le
volontariat .
2

1. C'était le chiffre en 1940-1941.
2. Driss Guiga, ministre de l'Éducation (de 1973 à 1976) supprima - hélas ! - l'École normale
d'institutrices à la faveur de la loi budgétaire. Au cours des débats à l'Assemblée nationale, la
députée Fathia Mzali, ancienne directrice de cette École normale de Tunis, tenta vainement de s'y
opposer (cf. Journal officiel de l'Assemblée).

190

Ces rappels peuvent paraître sévères, ils reflètent malheureusement la
triste réalité. Je les avais exposés du reste, avec plus de détails, en préambule
au débat sur la mission, la réforme et la finalité du système éducatif, dans un
discours - repris par les journaux - prononcé devant les commissions du
Plan chargées de l'éducation, de la formation et de l'emploi à Dar Maghrébia
(la maison de style marocain), à Carthage, le 3 avril 1981. Personne, à ma
connaissance, n'avait démenti et Messadi avait observé un silence prudent.
A partir de 1964-1965, tous les responsables ne manquaient pas dans leurs
discours de déplorer le nombre croissant des « déchets » de notre système
éducatif : 80 000 à 100 000 élèves du primaire et du secondaire étaient
renvoyés chaque année ! Les coutures du système Messadi craquaient de
toutes parts, à telle enseigne que le président Bourguiba créa une commission
nationale pour évaluer la « décennie Messadi » et fit dans un discours public,
le procès de sa réforme. Ben Salah fut le vice-président de cette commission.
Les chercheurs qui s'intéresseraient aux travaux de cette commission,
pourraient aisément constater la sévérité des critiques exprimées à cette
occasion et la gravité du diagnostic émis par la majorité des participants
quant à l'avenir de nos enfants. D'ailleurs, Messadi fiât remplacé par Ben
Salah pour essayer de sauver ce qui pouvait l'être ! Heureusement pour lui,
la crise politique des coopératives qui survint quelques mois plus tard, éclipsa
le désastre de la « décennie Messadi » !
Que l'on me comprenne bien. Mon intention n'est pas de faire le procès
d'un homme, ou d'un ministre. Je me suis contenté de rappeler certaines
causes qui expliquent la faiblesse du niveau de l'enseignement, non
seulement en français mais dans toutes les disciplines. Cependant, parmi les
centaines de milliers d'élèves et d'étudiants, quelques milliers ont pu
acquérir un niveau excellent et certains ont réussi brillamment les concours
d'entrée dans les Écoles supérieures, en France et ailleurs, surtout dans les
sections scientifiques et techniques. Mais que de fruits secs durant cette
décennie !
Cela étant, j'ai toujours respecté Messadi, le professeur et l'intellectuel. Je
me suis parfois demandé si la politique ne l'avait pas « perverti » et détourné
de la création littéraire .
1

2

1. Cf. par exemple Dialogue n° 406 du 14 juin 1982.
2. Dans Sadiki et les Sadikiens paru dans les années 1970 et dû à la plume du professeur Ahmed
Abdesselam, j'ai jugé ainsi Messadi l'enseignant que j'ai eu en classe de seconde en 1945 : «Avec
lui, on était dans les hauteurs, on planait dans le royaume de l'idée. Peu d'élèves arrivaient à se
hisser à son niveau et à le suivre. Il utilisait la méthode socratique : l'ironie. Il donnait des notes
négatives. Il avait aussi des expressions très méchantes comme "mon garçon, il fait midi dans votre
cerveau ". Nous avons mis très longtemps à comprendre qu 'il voulait dire que les choses étaient
réduites à leur plus simple expression. Ou bien il faisait dessiner à un élève un rond puis plus bas
un trait et le renvoyait à sa place avec ces mots : "le rond c 'est votre cerveau, le trait c 'est la bêtise
qui irrésistiblement exerce un effet de pesanteur" !... ».
J'ajoute que je n'ai pas oublié - le fait était rare - que lors d'un examen de rédaction arabe, j'ai
réussi à avoir la note 11 sur 20 et j'étais premier ex œquo avec Brahim Khouadja !

191

Durant les cinq mois et demi que j'ai passés à la tête de ce département,
je n'eus pas le temps de mettre en application mes idées de réforme globale
et n'ai pas pu prendre les mesures adéquates pour élever le niveau de
l'enseignement.
Je dus me contenter de quelques restructurations au sein du ministère, de
quelques retouches urgentes aux méthodes pédagogiques et d'engager une
réflexion en profondeur sur les moyens de corriger les impasses du système
dont j'héritais. Mon successeur, Chadli Ayari, un éminent universitaire et
l'un de nos meilleurs économistes, non plus, puisqu'il devait quitter ce
ministère après un an et demi environ (du 12 juin 1970 au 29 octobre 1971).
Trois « affaires » devaient écourter ma mission à la tête du Département.
La première fut en rapport avec Ahmed Ben Salah, le « super ministre »
démis par Bourguiba et qui ne devait pas tarder à être emprisonné et
condamné d'injuste façon, à une lourde peine de prison.
Au temps de sa gloire, rares étaient ceux qui osaient la moindre remarque
à son encontre. Je fus parmi cette poignée de téméraires à exprimer,
clairement et publiquement, un désaccord avec sa politique de
collectivisation à outrance et d'implantation systématique de coopératives. Je
le fis notamment, de façon solennelle le 8 septembre 1969, à l'occasion d'une
réunion extraordinaire du Conseil de la République regroupant l'ensemble
des membres du gouvernement et du Bureau politique du Parti et présidée
par Béhi Ladgham. Mais cette divergence n'empêchait nullement l'estime
réciproque que nous nous portions, d'autant que je considérais que Ben Salah
bénéficiait du plein accord et même des encouragements explicitement
formulés plusieurs fois en réunion du Conseil des ministres ou dans le cadre
d'autres instances, par le chef de l'État.
L'ensemble du personnel politique exerçant le pouvoir partageait avec lui
la responsabilité de la politique suivie, avec l'assentiment explicite du chef
de l'Etat. C'est pourquoi lorsqu'en février 1970, Béhi Ladgham, alors
secrétaire d'État à la Présidence (l'équivalent de Premier ministre), m'alerta
sur la situation précaire dans laquelle se trouvait notre ancien collègue M.
Ben Salah, après avoir été démis de ses fonctions et me demanda de préparer
un arrêté le renommant professeur - il avait déjà enseigné au lycée de Sousse
avant d'être nommé représentant de la centrale syndicale tunisienne à la
CISL à Bruxelles -, je n'hésitai pas une seconde. Béhi Ladgham fit preuve
1

2

3

4

1. C'était la première fois où toutes les interventions des ministres étaient enregistrées.
2. Le 12 mars 1962 Bourguiba déclarait : « Lorsque nous avons décidé d'apporter des limitations à la
propriété privée, on a fait grief à A. Ben Salah. Contre cette accusation je m'inscris en faux. Je
revendique personnellement la responsabilité du Plan. J'en contrôle moi-même la mise en œuvre.
Rien dans ce domaine ne se fait sans mon accord ».
3. Confédération internationale des syndicats libres. En pleine guerre froide, elle est créée pour
contrecarrer la FSM (Fédération Syndicale Mondiale), aux ordres des communistes.
4. Sur proposition de Farhat Hached. Il fut durant trois armées environ adjoint au chef du département
Afrique, Asie et Moyen-Orient.

192

de la même célérité pour signer l'arrêté, en accordant à son bénéficiaire un
congé payé jusqu'au 30 septembre 1970. Les services financiers établirent,
en conséquence, un règlement couvrant la période allant de janvier à
septembre, à l'ordre de Ben Salah.
Je ne savais pas comment lui faire parvenir le mandat ni sur quel compte
postal ou bancaire le faire virer. Je résolus de passer par l'intermédiaire d'un
ami très proche de M. Ben Salah pour tenter d'obtenir ces renseignements.
J'invitai le professeur Mahmoud Bennaceur, cardiologue et chef de service à
l'hôpital Charles Nicolle, à passer me voir au ministère. Le hasard voulut que
ce jour-là, on déposât sur mon bureau un certain nombre d'exemplaires de
mon nouveau livre, Propos inspirés par Al Fikr, afin de les dédicacer à
l'intention d'un certain nombre de collègues et d'amis. J'expliquai donc
l'affaire au professeur Bennaceur puis au moment où il allait prendre congé,
je ne résistai pas à la tentation de lui confier un exemplaire de mon nouveau
livre que je dédicaçai amicalement à Ben Salah. Je le fis par estime et amitié
mais aussi parce que Ben Salah avait été un collaborateur de la revue, signant
ses contributions de deux pseudonymes : Abul Al Hassan (parce que son fils
aîné se prénommait Hassan) ou Ibrahim. Je dus même dédicacer un autre
exemplaire au professeur Bennaceur pour le remercier d'avoir accepté
d'accomplir l'ambassade que je lui confiais.
Le médecin s'acquitta de sa mission. Mais je ne reçus jamais la réponse
de Ben Salah. Deux jours après cette entrevue, la police fit irruption chez lui
et l'arrêta. Ses papiers furent confisqués ainsi que l'exemplaire dédicacé de
mon livre trouvé sur son bureau.
Il n'en fallut pas plus à la meute des courtisans qui entourait déjà le
président Bourguiba pour monter l'affaire en épingle et faire de moi un «
bensalhiste » impénitent, alors que j'étais l'un des rares à avoir exprimé des
réserves sur certains aspects de la politique suivie, tout en maintenant mon
amitié à l'homme et au militant hautement estimable qu'il n'a jamais cessé
d'être à mes yeux.
Cette « affaire » me fit mal voir de la part des veules. Mais je ne regrette
pas mon geste ; j'en suis plutôt fier.
Une autre « affaire » brouilla mon image dans certains milieux « influents ».
Je fis droit, en janvier 1970, à la plainte d'un citoyen de Gafsa qui accusait
un coopérant, enseignant français affecté dans un lycée de cette ville, de
menées de subordination à l'encontre de sa sœur, élève de cinquième année
secondaire de cet établissement. Je chargeai Naceur Chlioui, qui était alors
directeur de l'enseignement secondaire, de mener une enquête sur place. Ses
conclusions furent positives. L'enseignant, un jeune militaire d'une vingtaine
d'années, reconnaissait avoir poursuivi de ses assiduités son élève et de
l'avoir attendue au sortir du hammam pour l'emmener chez lui.
Je résolus de demander au fautif de s'abstenir de poursuivre ses cours au
lycée, tout en maintenant son contrat jusqu'à son terme, c'est-à-dire au 30
193

juin. Quatre-vingt coopérants de la région menacèrent, par écrit, de faire
grève si leur collègue n'était pas réintégré. Je tins bon. Et il n'y eut pas de
grève. Mais j'eus droit aux protestations du conseiller culturel de
l'ambassade de France, un certain M. Brie qui avait de la coopération une
idée disons... particulière. Depuis cet incident, certains milieux me collèrent
l'étiquette d'arabisant, n'aimant pas le français et les Français ! À moi, le
sorbonnard qui devais ma formation et ma carrière surtout à mes maîtres
français au collège Sadiki et à la faculté des Lettres à Paris !
La troisième affaire acheva de signer ma disgrâce.
En effet, j'avais décidé, en accord avec Béhi Ladgham, d'arabiser la
première année primaire. Le Président séjournait alors à Paris pour soigner
une grave dépression. Je reçus deux coups de téléphone de Hédi Nouira, alors
gouverneur de la Banque centrale et Ali Zouaoui, directeur de cet
établissement bancaire, m'informant que Bourguiba était mécontent de cette
décision.
Lorsqu'en mai 1970, de retour d'Amsterdam où j'avais participé aux
travaux de la 70e session du CIO, j'ai voulu profiter d'une courte escale à
Paris pour saluer Bourguiba à l'ambassade de Tunisie où il résidait,
Masmoudi, alors ambassadeur, me répondit que le chef de l'État était
souffrant. Je compris et m'empressai de prendre l'avion du retour, le jour
même.
Le 12 juin 1970 j'eus droit à un coup de fil de Béhi Ladgham qui me
convoqua pour m'informer de la fin de ma mission à la tête du ministère de
l'Éducation nationale, à l'occasion d'un remaniement ministériel que
Bourguiba avait décidé pour faire entrer au gouvernement les « libéraux » qui
s'étaient opposés à Ben Salah '.
Il se montra très affectueux à mon égard, rendit hommage à mes qualités
de ministre mais précisa que telle était la décision du chef de l'État. Je le
remerciai en ajoutant :
« Monsieur le Premier ministre, je comprends et j'assume. Cependant il
y a un problème. Depuis trois semaines, la direction du PSD a publié un
communiqué me désignant pour présider le dimanche 14 juin le congrès du
Comité de coordination de la région de Gabès. Je ne suis plus ministre, ni
membre du Bureau politique. Dois-je y aller quand même ? ».
Très gêné, il me questionna :
« Psychologiquement, êtes-vous disposé à accomplir cette mission ?
-J'ai toujours été un militant proche de la base et ne cesse de croire aux
vertus du contact direct avec la population. Si vous me chargez de donner
une conférence demain à la cellule du plus petit village de la Tunisie
profonde, j'irai volontiers. »
1. D'autres collègues furent « remerciés » le même jour : Hédi Khefacha, Chedli Klibi, Mohamed
Sayah...

194

Il me dit d'y aller. C'est ce que je fis et tout se passa le plus régulièrement
du monde.
Plusieurs années plus tard, j'eus la confirmation de la sincérité des
sentiments d'estime et de confiance que Béhi Ladgham avait envers moi,
lorsque j'ai lu, en 1990, la lettre manuscrite qu'il adressa, le 6 janvier 1970,
à Bourguiba qui séjournait à Paris. Il lui disait :
« M. Mohamed Mzali a pris un bon départ à l'Éducation, dominant bien
les problèmes. Il tranche nettement, me semble-t-il, par l'ouverture d'esprit
et l'esprit de décision. Ceci, sans compter le contact humain avec le corps
enseignant qui a été satisfaisant. Hier j'ai reçu les représentants des
enseignants en sa présence, et je leur ai exposé les grandes lignes de notre
politique... »
Après de vraies vacances passées avec ma famille à Monastir et à Ras
Jebel, je repris mon enseignement au collège Alaoui. J'avais une classe de
sixième, une autre de troisième et enfin les classes de philosophie et de
mathématiques où je donnais des cours de philosophie arabo-musulmane.
J'étais heureux de pratiquer le métier que j'avais librement choisi, même si
l'administration coloniale m'avait privé de l'enseignement de la philosophie
générale. Durant ce mois d'octobre, le président Bourguiba me fit inviter par
son secrétaire particulier Allala Laouiti. Il me reçut longuement, pendant plus
d'une heure et voulut connaître mon opinion sur les problèmes de
l'Éducation nationale. Ce que je fis avec franchise. Il me demanda ensuite :
« Vous êtes satisfait, maintenant, de vos fonctions de directeur du collège
Alaoui ?
- Je suis professeur dans cet établissement, et non directeur.
- Mais Messadi m'a dit qu 'il vous avait nommé proviseur ! Il a menti ou
quoi ? »
Gêné, je répondis : « Cela n 'estpas possible. Mon épouse est directrice à
l'École normale d'institutrices et dispose d'un logement de fonction. »
J'ajoutai : « J'aurais certainement refusé. D'ailleurs M. Lamine Chabbi
me proposa avant son départ de me nommer chef de service de
l'enseignement secondaire et j'avais refusé. Je ne tiens pas à être proviseur.
J'aime l'enseignement et je suis heureux de mon sacerdoce auprès de mes
élèves. »
Après quelques instants de silence, Bourguiba mit fin à l'entretien en me
tapotant sur l'épaule et en répétant : « Barakalahou fik. Merci ! ».
Vers la mi-décembre, il m'annonça lui-même qu'il venait de me désigner
chef de la délégation des hommes de lettres tunisiens devant participer au 4
Congrès des écrivains arabes qui devait se tenir à Koweït, fin décembre 1958.
e

1. Foued Lakhoua,Legouvernement Ladgham : 7nov. 1969-2 nov. 1970, éd. Alif, Tunis, 1990, page
154.

195

Du 12 juin 1970 jusqu'à novembre 1971, je me consacrai à ma revue Al
Fikr et participai aux travaux de l'Assemblée nationale, en qualité de député.
Quelques événements émaillèrent cette période.
La revue Esprit, fondée par Emmanuel Mounier avait publié un numéro
spécial (juillet-août 1970) sur le thème « La coopération et les coopérants ».
Beaucoup d'articles étaient consacrés à la coopération culturelle avec la
Tunisie, le Maroc et certains pays d'Afrique noire. L'éditorial avait posé le
problème de la sincérité de cette coopération et n'avait pas hésité à affirmer
qu'il s'agissait d'un néo-colonialisme pratiqué à leur insu par les coopérants
qui, au-delà de l'enseignement lui-même, manipuleraient les jeunes NordAfricains et les Africains pour en faire de futurs clients pour l'économie
occidentale et des « consommateurs » de la culture française... C'est
d'ailleurs en 1970 que Paris Match a publié une déclaration de Christian
Fouchet, ancien ministre de l'Éducation nationale du général De Gaulle
disant : « La France a perdu un empire colonial ; il faut aujourd'hui le
remplacer par un empire culturel ! ». Un député tunisien a relevé, le 26
décembre 1970, lors d'une séance plénière, cette déclaration pour mettre en
garde les responsables contre cette reconquête culturelle. Le rapporteur du
budget du ministère de l'Éducation nationale pour l'année 1971 a relevé du
reste que le nombre de coopérants français au secondaire n'avait cessé de
croître, passant de 1 278 en 1965 à 2 850 en 1970, tandis qu'il passait, dans
l'enseignement supérieur, de 56 en 1962 à 249 en 1970.
Je devais d'ailleurs provoquer l'animosité de certains diplomates et les
réserves de certains... Tunisiens en élaborant, en 1972, un plan de relève.
C'était la politique de tunisification, amalgamée, dans l'esprit de ceux qui
n'ont rien appris et rien oublié, avec l'arabisation. Il s'agissait simplement de
la tunisification... des cadres. Je rappelais alors une norme de bon sens, à
savoir qu'une coopération réussie est celle qui s'achève dans les meilleurs
délais ! Les « béotiens » ne l'entendaient pas de cette oreille.
Dans ce numéro spécial d'Esprit ont été publiées aussi des déclarations
d'un certain nombre de coopérants qui avaient affirmé qu'ils véhiculaient un
enseignement « bourgeois » expression d'une société de consommation qui
ne pouvait que « former » des « petits Tunisiens » à l'image des Français et
pour lesquels le modèle français serait l'idéal. Ils avaient ajouté que
l'enseignement en arabe faisait le lit de l'obscurantisme et que, en bons
enseignants de gauche, ils étaient là pour sauver les jeunes Tunisiens des
affres du Moyen Age musulman !
1

2

1. J'avais d'excellentes relations avec son directeur Jean-Marie Domenach que j'avais invité en tant
que directeur de la revue Al Fikr, dans les années soixante. Je lui avais organisé une réunion avec
des intellectuels tunisiens et principalement avec les collaborateurs de ma revue.
2. Il est utile de constater qu'en 1962, il y avait seulement 8 enseignants tunisiens dans le Supérieur.
Ce chiffre atteint... 24 en 1970 ! Comme il est utile de savoir aussi que 8 milliards de centimes en 1970 - étaient inscrits pour la rémunération des coopérants français.

196

Un autre coopérant n'avait pas hésité à se moquer de certains parents
d'élèves du lycée de Gabès qui n'autorisaient pas leurs filles à participer aux
activités du Ciné Club de la ville lorsque l'animateur était tunisien, mais
avaient une totale confiance lorsque le responsable était un coopérant
français. Il ajoutait : « [...] et nous en avons profité ! »
J'ai répondu fermement à certaines de ces déclarations dans l'éditorial
à'Al Fikr du 1er février 1971, qui s'intitulait : « Il y a loin de la coupe aux
lèvres ! ». Le Premier ministre Nouira a demandé à me voir pour de plus
amples explications. Informé de la teneur de ce numéro d'Esprit, il n'insista
pas.
En janvier 1971, j'ai reçu au local de la revue Al Fikr, une délégation de
l'Union générale des étudiants tunisiens (UGET) qui m'avait sollicité pour
présider la « semaine de l'arabisation » à la salle Ibn Rachiq, avenue de Paris
à Tunis.
J'acceptai évidemment et j'improvisai, le 23 février 1971, une conférence
intitulée : « De l'arabisation et de la tunisification » devant une salle archicomble, suivie d'un long et intéressant débat. Les journaux en avaient repris
de larges extraits, surtout le quotidien Essabah.
Hédi Nouira m'a appelé encore une fois et m'a dit : « Si Mohamed, vous
êtes toujours membre du Comité central de notre Parti ! Comment avez-vous
pu "faire ça " ? ».
Je répondis : « Monsieur le Secrétaire général, ma conférence est
enregistrée par la radio nationale. Veuillez l'écouter. Si vous trouvez une
idée ou une proposition qui contredit ce que vous-même n'avez cessé
d'écrire et de réécrire dans Mission, qu'Ali Belhaouane n'a cessé de
proclamer dans Al Hurria, que le leader Habib Bourguiba a toujours affirmé
dans ses discours et ses articles de presse [...] à savoir que notre langue
nationale est l'arabe, notre religion l'Islam mais que c'est un devoir
impérieux aussi d'étudier les langues étrangères [...] prenez contre moi les
décisions disciplinaires que vous voudrez. Si vous me le demandez
aujourd'hui, je suis prêt à démissionner... ».
Le Premier ministre parla d'autre chose et je pris congé.
En octobre 1971, je participai au Congrès du Parti en ma qualité de
membre du Comité central. La lutte était vive entre les « libéraux » regroupés
autour de Mestiri et les « orthodoxes » menés par Hédi Nouira, Abdallah
Farhat et Mohamed Sayah. Pour ma part, je ne m'engageai dans aucun camp,
voulant préserver ma liberté d'action et de pensée.
Profitant de l'absence du Président du parti le troisième jour du Congrès,
qui correspondait au 15 octobre, jour anniversaire de l'évacuation de Bizerte
1. Dont le secrétaire général était Aïssa Baccouche.

197

que Bourguiba devait présider sur place, les « libéraux » par la voix de
Hassib Ben Ammar, engagèrent l'épreuve de force, en exigeant que le
Bureau politique fût élu par les membres du Comité central et non pas
désigné par le Président du parti, comme le prévoyaient les statuts. Hédi
Nouira me demanda de lui répondre. Je refusai car je ne voulais pas qu'on
interprétât mon intervention comme un appel du pied pour un retour au
gouvernement ! Il se résolut alors à s'y opposer lui-même fermement. La
question fut débattue quelques jours après au Palais de Carthage, Bourguiba
s'opposa encore aux « libéraux » et proposa même d'offrir sa démission en
ajoutant : « Je terminerai ma vie dans la maison de mes parents à Monastir ».
Cependant une majorité le soutint et il décida alors l'exclusion de ce
groupe. Ce qui vicia, pour un long moment, l'atmosphère au sein du Parti et
mit hélas ! un terme aux promesses démocratiques de ce que l'on appela
hâtivement le « Printemps de Tunis ».
Quelques jours plus tard, Nouira, confirmé Premier ministre, me sollicita
pour faire partie de son équipe gouvernementale.
Je lui exprimai mon acceptation de principe mais lui indiquai que ma
préférence était pour un retour à la tête du département de la Jeunesse et des
Sports et non pas à celui de l'Éducation nationale d'où je considérais que
j'avais été « débarqué » sans motif acceptable. Il insista. Mon sens du devoir
emporta mes dernières réticences et je me promis de compléter une action qui
était demeurée inachevée. Je repris mon bureau au ministère de l'Éducation
nationale, boulevard Bab Benet. Cette mission ne fut pas longue, non plus :
une année et demie environ, de novembre 1971 à mars 1973.
J'étais disposé à faire l'impossible pour appliquer la réforme que je
n'avais pas réussi à imposer, lors de mon premier passage trop court. Mais je
me heurtai à de sérieux obstacles, notamment à l'université très hostile, non
pas à ma propre personne, mais au gouvernement et même au régime.
À mon retour de Sapporo (Japon) en février 1972, où j'étais allé participer
à la 72 session du CIO et vivre pendant trois ou quatre jours cette fête
quadriennale du sport qu'étaient les jeux Olympiques d'hiver, je fus
confronté à la décision de fermeture de l'université prise, en mon absence,
par Nouira qui avait malheureusement spécifié que cette fermeture durerait
jusqu'à la fin de l'année. Je sentais qu'il avait été manipulé : parce que si la
fermeture de l'université était nécessaire - ce qui restait à démontrer - il
suffisait de la prononcer sine die. Ce qui permettrait d'autoriser sa
réouverture au moment jugé le plus opportun.
En fait, un complot ourdi par ceux qui ambitionnaient de lui succéder,
était déjà en œuvre pour évincer le trop honnête Nouira. Mon tour viendra
dans ce jeu de massacre.
e

Des événements parfois cocasses, parfois tragiques émaillaient les travaux
et les jours.
198

M. Achour, ce « syndicaliste historique » qui n'hésita pas à lancer des
dockers pour matraquer les étudiants sur les campus, en 1972, commenta
ainsi un défilé de travailleurs, un jour de fête du Travail, à Sfax en 1975 :
« Vous voyez, M. Mzali. Ce sont les mineurs de Gafsa ».
Je risquai une plaisanterie : « Ah ! Oui. Mais ils sont majeurs ».
Mal m'en prit : « Non, non, je vous assure. Ce sont des mineurs... ».
Je continuai stoïque : « Certes, mais ces mineurs sont majeurs ».
Ce fut en pure perte : « Non, non, ce sont des mineurs bien mineurs ».
Je réussis, à grand-peine, à dissimuler sous une toux feinte, un hoquet
d'hilarité un peu navré par le niveau culturel de mon interlocuteur.
Lors d'un Conseil des ministres consacré à la crise de l'université, le Dr
Hannablia, alors ministre de l'Agriculture, s'adressa au Premier ministre en
ces termes :
« La pression est trop forte, les critiques trop acerbes du fait de la
fermeture de l'université... je n 'en peux plus... ».
Et Nouira de répondre : « Mon cher collègue, lorsqu'on fait de la
politique, il faut avoir la peau d'un pachyderme ! ».
Devant moi, un secrétaire d'Etat, que la courtoisie m'empêche de
nommer, demanda à Chedli Klibi qui se trouvait à sa droite : « Pachyderme,
qui est-ce ?
- Un auteur du Moyen Âge II »
Je ne sais si Klibi a, par la suite, éclairé la lanterne de notre collègue peu
au courant des richesses de la faune !
Malgré un climat politique lourd et de sérieuses résistances bureaucratiques,
je suis fier d'avoir réussi à établir, avec l'aide de commissions coordonnées
par Abdelaziz Belhassen, alors directeur des programmes au ministère, trois
schémas directeurs pour une réforme du système éducatif en Tunisie.
Le premier schéma concernait la réforme des structures et de l'organisation
de l'enseignement primaire. Le rapport de synthèse comportait seize pages et
dix annexes.
Le deuxième schéma concernait la réforme des structures et de
l'organisation de l'enseignement secondaire. Le rapport de synthèse
comportait vingt pages et quatre annexes.
Le troisième schéma concernait la réforme des structures et de l'organisation
de l'université et de l'enseignement supérieur. Le rapport de synthèse
comportait quarante huit pages et seize annexes.
J'espère que les archives du ministère ont conservé ces documents. Les
chercheurs qui les consulteraient pourront, je l'espère, témoigner pour
l'histoire de l'importance du travail fourni par les membres des commissions
et de la portée de cet effort pour la réforme.
D'un autre côté, j'ai poursuivi mon effort pour arabiser les cours dans les
premières années de l'enseignement primaire pour permettre aux petits
199

élèves de raffermir leur connaissance de leur langue maternelle avant de
s'attaquer résolument à partir de la quatrième année à l'acquisition du
français que j'ai toujours considéré comme une obligation impérieuse pour
doter l'enfant tunisien d'un accès vers la modernité, les techniques, la
technologie, et lui faciliter la compréhension des évolutions du monde et
l'accès à l'universalité contemporaine.
En ce moment, mes principales difficultés ne venaient pas de cette action
d'arabisation des premières classes primaires mais d'un contentieux
entretenu par certains avec les services de la coopération française, me valant
la réputation certes usurpée d'anti-Français, qu'aucune de mes actions ne
pouvait justifier !
De juin 1976 à mars 1980, je devais, à nouveau, gérer le département de
l'Éducation nationale. Je pus alors, de manière plus sereine, mettre en
application mes idées ; rénover le système traditionnel de transmission du
savoir de sorte à le rendre apte à s'ouvrir sur les valeurs de la modernité et à
y participer dans le respect des diversités culturelles, mais avec la ferme
détermination de s'intégrer à la marche du monde.
Je devais donc revenir, pour la troisième fois, au ministère de l'Éducation
nationale et y rester quatre ans, dans des conditions qui méritent d'être
évoquées.
Le 31 mai 1976, je dirigeais la délégation tunisienne aux travaux de
l'Organisation mondiale de la Santé, à Genève, en ma qualité de ministre de
la Santé. Le soir, mon chef de cabinet, Rafîk Saïd me téléphone pour
m'informer qu'un communiqué de la présidence de la République venait
d'être diffusé annonçant ma nomination à la tête de l'Éducation nationale.
Mon sang ne fit qu'un tour et je demandai fermement à mon interlocuteur
de prévenir le secrétaire général du gouvernement que je refusais cette
nomination et que l'on pouvait me considérer comme démissionnaire du
gouvernement et du Bureau politique du PSD.
Par deux fois, en effet, mon action à la tête du département de l'Éducation
nationale avait été « écourtée » et je sentais bien que ma politique soulevait
bien des réserves de la part des partisans du statu quo ou des francomanes.
Je ne voulais pas courir le risque d'un troisième échec ou alors être obligé
de renier mes convictions et d'appliquer une politique à laquelle je n'adhérais
pas. Pendant une période de la nuit, la sonnerie du téléphone retentit dans ma
chambre d'hôtel, sur le lac Léman . Nouira, Premier ministre, Klibi,
directeur de cabinet de Bourguiba, Mabrouk, ambassadeur de Tunisie en
2

1. Ce n'est que treize ans plus tard, en 1986, que cette question de « l'arabisation » des premières
classes de l'enseignement primaire devait curieusement ressurgir pour « justifier », du moins
formellement, mon limogeage du poste de Premier ministre.
2. Je logeais à l'hôtel Méditerranée, situé juste en face de la gare.

200

France se succédèrent pour essayer de me convaincre d'accepter cette
nomination. En vain. Vers minuit, Wassila Bourguiba, elle-même, se mit de
la partie : « Attention ! me dit-elle. Le Président risque une nouvelle crise
cardiaque s'il apprend que vous refusez ; vous en serez responsable... ». Je
lui promis que j'allais avancer mon retour à Tunis et que je viendrai, dès ma
sortie d'avion, m'expliquer avec Bourguiba.
Ce que je fis le lendemain, 1er juin, à 16 heures. Je me rendis au palais de
Carthage où l'on célébrait la fête de la victoire - c'est le retour d'exil
triomphal de Bourguiba -, pour avoir un aparté avec le Président qui me
promit « une durée de vie » de cinq ans à la tête du ministère de l'Éducation
nationale, alors que je lui proposais de me décharger après avoir assuré la
rentrée scolaire et universitaire, pour ne pas lui faire perdre la face.
La question restait pendante. Même si, par discipline de militant, j'avais
accepté un ordre, dans ma tête je demeurais démissionnaire. En fait, je n'ai pas
rejoint le ministère et priai mon collègue Hédi Zghal, secrétaire d'Etat auprès
du ministre de l'Éducation nationale, professeur de mathématiques et ancien
proviseur du lycée de Sfax de « gérer >> le département et de « m'oublier ».
J'espérais secrètement que le chef de l'État, mis au courant de ma « grève »,
allait me libérer de cette charge ministérielle et de... la politique. Cependant
une dizaine de jours plus tard, Tahar Belkhodja m'informa que le Premier
ministre souhaitait me voir. Celui-ci insista. Je sentais que la situation ne
pouvait pas encore durer longtemps en l'état ; il fallait trouver une sortie.
Je résolus de crever l'abcès en lui demandant, en sa qualité de secrétaire
général du Parti, de convoquer une réunion du Bureau politique devant lequel
j'exposerais les grandes lignes de mon plan de réforme que l'on mettrait aux
voix. Je l'ai convaincu, que n'étant pas un technocrate, ni un carriériste, je ne
pouvais « gérer » ce département tellement sensible, sans me conformer à
mes convictions et à ma conscience. Nouira eut l'amabilité d'accepter ma
proposition.
Mais au lieu de se réunir une seule fois, le Bureau politique se réunit à
trois reprises. Mon plan recueillit une quasiunanimité de la part de la
quinzaine de membres du Bureau politique.
Fort de cette clarification, j'allais, pendant quatre ans, de 1976 à 1980,
m'attaquer aux nombreux problèmes que j'ai trouvés en reprenant mes
fonctions à la tête de l'Éducation nationale.
Qu'il me soit permis de faire justice d'une accusation infondée que
certains, comme Charfi, n'ont pas hésité à reprendre ici et là.
Je n'ai jamais arabisé l'enseignement de la philosophie, ni retiré du
programme tel ou tel auteur jugé « dangereux ». L'arabisation de
l'enseignement de la philosophie fut l'œuvre de Driss Guiga, comme en
témoigne un des numéros du Journal officiel de l'année 1975, une année
201

avant ma reprise en charge du ministère de l'Éducation nationale C'est
pour réduire l'influence des philosophes « rouges » que Driss Guiga avait
proposé l'arabisation de l'enseignement de la philosophie. Au cours d'une
réunion du Bureau politique en juin 1974, en pleine période d'examens, il
n'avait pas hésité à lire, devant nous quelques copies de dissertation
philosophique au ton révolutionnaire particulièrement exalté pour emporter
l'adhésion de Hédi Nouira à son projet d'arabiser l'enseignement de la
philosophie, afin de créer, dans son esprit, un contre-feu à l'influence
dominante de la pensée marxiste et révolutionnaire parmi les élèves et les
étudiants.
Les préjugés et les idées reçues ont la vie dure. Un militant marxiste, rompu
en principe à la dialectique et à l'esprit critique, Gilbert Naccache, affirme,
simplement par ouïdire, dans un article intitulé « Voyage dans le désert
tunisien » 2 : « [ . . . ] Car un jour, on s'est aperçu qu 'il y avait incompatibilité
entre la nature du régime et la culture. C'était en 1976. Le ministre de
l'Éducation d'alors, Mzali, a considéré que la culture française était
porteuse de contestation, et il a fait modifier en conséquence les programmes
scolaires. Il a notamment arabisé la philosophie, c'est-à-dire supprimé
l'enseignement de la philosophie française en tant que philosophie du
questionnement [...] ». Espérant qu'il est de bonne foi, je souhaite qu'il ait
l'occasion de lire ma mise au point et qu'il se pose... des questions !
En conclusion, il faut laisser la paternité de l'arabisation de
l'enseignement de la philosophie à son initiateur : Driss Guiga et ne pas me
l'attribuer pour, pensent certains, « aggraver » mon cas.
Quant à la « disparition » de Voltaire c'est, de la part de Charfï, une
illusion d'optique. L'enseignement de l'œuvre de Voltaire a toujours fait
partie du programme de littérature française de sixième année secondaire.
Tout comme Montesquieu, Diderot et les Encyclopédistes. On les a toujours
enseignés dans ce cadre. Et on continue, de nos jours, à le faire. Je ne pense
pas un seul instant qu'un universitaire de la stature de Abdelwahab
Bouhdiba, qui avait présidé alors la commission des programmes, aurait pu
collaborer à une entreprise de « dérationalisation » du contenu des
programmes de philosophie, ni qu'il aurait pu cautionner l'élimination de
Descartes, de Spinoza, de Freud ou même de Marx. Je ne pense pas non
plus que les nombreux professeurs français 3 qui avaient fait partie de cette
commission auraient pu accepter un virage vers l'obscurantisme ! En réalité,

1. C'est à Driss Guiga aussi que l'on doit aussi « l'orientation universitaire » à partir de 1975. Je
regrette que le temps m'ait manqué pour amender ou perfectionner cette « innovation ».
2. Paru dans une revue intitulée Les Inrockuptibles, en 2003.
3. 23. Je me rappelle avoir lu des rapports rédigés par ces enseignants français qui se plaignaient de la
faiblesse de leurs élèves en langue française !... Je précise encore une fois que ces élèves de classe
de philosophie en 1975, « tellement médiocres en français ! », étaient élèves de première année
secondaire en 1967 ou 1968, c'est-à-dire qu'ils étaient « le produit » de la décennie Messadi.

202

il avait été décidé simplement d'ajouter l'étude de philosophes musulmans
tels que Abu Hamed Ghazali ! , Avicenne 2 ou Averroès 3.
J'ajoute encore que les professeurs tunisiens de philosophie, aussi bien dans
l'enseignement secondaire que supérieur, avaient gardé leurs postes et fait
simplement l'effort de s'exprimer en arabe. Driss Guiga a dû « remercier »
plusieurs enseignants français de philosophie ou les reconvertir dans
l'enseignement du français.
J'ajoute encore que le professeur Charfi, que j'apprécie en tant qu'homme
et dont je respecte les convictions, s'est laissé « déborder » par le ministre
Charfi puisqu'il a déclaré à Jeune Afrique4 que «[...] Parfois dans le passé
des mesures à caractère "démagogique" (!) ou politicien ont été prises,
notamment en réaction à la montée de la gauche, contre laquelle on a cru
bon d'injecter une dose d'arabisme et d'islamisme. Ce fut une erreur jointe
à beaucoup d'autres, dont on mesure désormais les conséquences ». Si je
suis visé, je souhaiterais qu'il soit persuadé que je n'ai agi, sous l'autorité de
Hédi Nouira, que par conviction et non par calcul politicien et que cela m'a
beaucoup coûté, ne serait-ce que parce que j'ai été renvoyé deux fois du
ministère de l'Éducation.
Puisque nous sommes dans le rétablissement de certaines vérités,
faisons justice de quelques autres contre-vérités. Je voudrais réfuter une
autre « accusation » que des contempteurs peu soucieux du respect de la
vérité historique n'ont pas hésité à m'adresser en la truffant de sous-entendus
infondés. J'aurais défendu l'enseignement zitounien que ces mêmes critiques
considèrent, tout à fait à tort, comme le ventre qui a enfanté l'intégrisme5.
D'abord un rappel historique : l'université de la Zitouna, vieille de plus de
treize siècles 6, a joué - de la même manière que sa sœur aînée au Maroc,
l'université Quarawyne (fondée par une princesse de Kairouan) - le rôle de
véritable conservatoire de l'identité culturelle tunisienne.
D'éminents juristes, penseurs et écrivains tunisiens y ont été formés. Ainsi
le cheikh Ali Ibn Zyad (son tombeau se trouve à la Casbah), qui a introduit
1. Théologien de l'islam (1058-1111).
2. Médecin et philosophe d'origine iranienne (980-1037) dont les ouvrages furent des références
jusqu'en Europe.
3. Philosophe arabe (1126-1198).
4. N° 1530 du 30 avril 1990.
5. Un décret beylical paru le 1er novembre 1842 porte institution de l'université de la Grande Mosquée.
Le 4 novembre 1884 parut un décret disposant que les examens des élèves de la Grande Mosquée
seront passés à Dar El Bey de Tunis.
6. Au moment de mettre sous presse ce manuscrit, je viens de lire dans Le syndrome autoritaire
(Presses de Sciences Po, avril 2004), dont les auteurs, Michel Camau et Vincent Geisser sont des
chercheurs reconnus comme spécialistes du Maghreb : « [ . . . ] la thèse d'une hégémonie islamiste
fabriquée par le pouvoir afin de "casser" l'influence de la gauche universitaire - le mythe du
complot mzaliste contre la gauche laïcisante — nous semble non seulement caricatural mais aussi
aveugle... » et ils ajoutent : « thèse rarement étayée d'éléments historiques probants (archives,
preuves, témoignages...). Pour le cas de la Tunisie, ce type d'analyse grossière sera tenu jusqu 'au
début des années quatrevingt- dix... ».

203

dans notre pays le livre El Mouatta de l'imam Malek qui enseignait à
Médine, et qui a poussé l'imam Sahnoun et le cadi Assad Ibn Fourat - le
conquérant de la Sicile - à aller apprendre le malékisme 1 à Médine... Ainsi
Ibn Khaldoun, le père des sciences sociales, Salem Bouhajeb, Tahar et
Fadhel ben Achour 2, Tahar Haddad ou le poète Abul Kacem Chabbi...,
furent les produits réussis de cet enseignement. D'un autre côté, il est prouvé
statistiquement que les étudiants intégristes se sont multipliés au sein des
facultés scientifiques et sur les bancs des universités européennes et non au
sein de la Zitouna, ni même majoritairement au sein des facultés littéraires de
l'université tunisienne.
Dans la Zitouna, l'enseignement, certes traditionaliste, était marqué par
un quiétisme et une tempérance propres à la pratique majoritaire d'un islam
populaire tout à fait modéré. En outre, l'enseignement littéraire pousse à la
réflexion critique et au questionnement interrogatif. Il engendre les contrefeux naturels à l'endoctrinement simplificateur.
Tel ne paraît pas être le cas de l'enseignement scientifique qui semble
pousser à l'affirmation catégorique ou, tout au moins, à la simplification
opératoire. Là réside, peut-être, l'explication de ce paradoxe étonnant mais
indiscutablement prouvé par des statistiques objectives et neutres : la masse
des étudiants intégristes se recrute, en majorité, au sein des facultés
scientifiques et techniques.
En tout état de cause, au moment où j'exerçais des responsabilités à la tête
du ministère de l'Éducation nationale, la question de l'intégrisme n'était pas
à l'ordre du jour. En aucune façon, l'enseignement zitounien ne pouvait être
tenu pour le terreau de ce qui allait devenir, plus tard, le phénomène
intégriste. Au contraire, ma ferme conviction demeure que l'enseignement,
traditionnel et non manipulé, d'une religion prônant la tolérance pouvait
constituer un barrage devant ceux qui veulent utiliser la religion pour des
objectifs politiques de conquête du pouvoir par la violence.
Certains ont également tenté de me prêter la paternité de la police
universitaire. C'est un mensonge et une contrevérité. C'est Driss Guiga qui a
créé, en 1975, au sein des universités, le corps des vigiles et c'est Tahar
Belkhodja qui a créé les BOP (Brigades pour l'ordre public). C'est moi, par
contre, qui ai supprimé les vigiles, dès mon accession au poste de Premier
ministre. De même que j'ai immédiatement ordonné la libération d'étudiants
croupissant en prison, depuis la « reprise en main » musclée décidée par le
tandem Guiga-Belkhodja. J'ai, en revanche, résisté à toutes les pressions me

1. L'un des quatre rites de la Sounna - dont les fidèles sont dits « sunnites » - institué par Malek ibn
Anas, né et mort à Médine (715-795).
2. Fadhel Ben Achour a été mon professeur de philosophie musulmane en 7ème année au collège
Sadiki. Nous sommes devenus amis. J'ai eu le triste privilège de prononcer son oraison funèbre en
avril 1970 au cimetière du jellaz en présence de son père cheikh Tahar et de Béhi Ladgham, premier
ministre.

204

demandant de muter ou de sanctionner des professeurs ou des proviseurs peu
dociles.
Parmi les enseignants que j'ai protégés, parce que ma conscience me
l'imposait, je me contenterai de citer un cas. Nouira me demanda un jour,
« d'écarter » Mme S. Boulahya de son poste de directrice du lycée d'El
Omrane, au motif que son mari qui faisait partie des cadres du parti
d'opposition MDS (Mouvement des démocrates socialistes), menait
campagne contre le gouvernement. J'eus beau essayer de convaincre le
Premier ministre qu'après enquête, cette dame se révélait être une
enseignante de haut niveau et une directrice irréprochable et, qu'en
conséquence, toute sanction à son encontre serait une mesure injuste et
injustifiable, il demeura ferme, exigeant de l'écarter de son poste. À bout
d'argument, je lui dis fermement : « M. le Premier ministre, nommez un
autre ministre pour ce "boulot" ». Il ne répondit pas et mit fin à l'entretien.
Mais il ne revint plus sur le sujet. Et Mme Boulahya put continuer à diriger
le lycée d'El Omrane, avant d'être promue, par mes soins, directrice du lycée
d'élite Bourguiba.
Plus tard, je la rencontrai à Monastir. Elle me fit comprendre que, bien que
je n'en aie parlé qu'à Hédi Zghal, alors secrétaire d'État au ministère de
l'Éducation, que j'avais sollicité pour l'enquête, elle était au courant de
l'affaire et qu'elle tenait à me remercier. « De quoi parlez-vous ? » me suisje contenté de lui dire...
En tout cas, après avoir réussi à faire adouber mon projet de réforme du
système éducatif par le Bureau politique, je pus, de manière un peu plus
sereine que les deux fois précédentes, mettre en application mes idées,
rénover le système traditionnel de transmission du savoir de sorte à le rendre
apte à s'ouvrir sur les valeurs de la modernité tout en assumant son
authenticité et son enracinement culturels.
Ma réforme comportait trois grandes parties. Seule, l'une d'entre elles,
« l'arabisation », retint l'attention et devint matière à polémique. Les deux
autres volets, tunisification des programmes et tunisification des cadres
furent, en général, négligées.
Je voudrais essayer de clarifier le débat au sujet de cette question de
l'arabisation et faire, une fois pour toutes, justice des mauvais procès remplis
d'erreurs, quand ce n'est pas de mauvaise foi, auxquels cette question donna
lieu. Déjà, en 1978, le Premier ministre, Hédi Nouira m'avait informé un
jour, sans préavis, que le Président avait décidé de diviser le département en
deux, nommant Abdelaziz Ben Dhia à la tête de l'Enseignement supérieur et
me laissant le reste. Un de mes fils avait eu ce commentaire : « Papa, si tu
continues à parler d'arabisation, tu n 'auras plus, dans quelques mois, que le
ministère des Écoles maternelles ».

205

De fait, cette question de l'arabisation n'allait pas finir de me compliquer
l'existence jusqu'à la conclusion paroxystique que l'on sait !
Je voudrais, avant de mettre les choses au clair sur cette question, rappeler
d'abord quelques principes. La langue, disait Heidegger, est la demeure de
l'être. La langue d'un peuple est indissolublement liée à sa culture, à sa
manière de vivre, à ses valeurs, à la structuration de sa conscience, aussi bien
qu'à la formation de son inconscient collectif. C'est ce que proclame, dès
1539, l'ordonnance de Villers-Cotterêts prise par François 1er pour imposer
le recours à la langue française dans les actes officiels du royaume de France.
Bien plus tard, en 1992 et 1994, la loi Toubon a réaffirmé la nécessité de lutter
contre l'invasion des termes étrangers pour sauvegarder la langue française,
dans les actes officiels de la République française et dans le monde '.
Israël impose à tous les candidats à l'immigration, un stage pour
l'acquisition de l'hébreu. Une loi interdit même l'enseignement dans une
langue étrangère, mais pas l'enseignement des langues étrangères.
Pendant la période de lutte pour l'indépendance, la restauration de la
langue arabe figurait parmi les principales revendications du Néo-Destour et
des syndicats. C'est à la suite de longues luttes politiques et syndicales que
Lucien Paye, responsable du système éducatif sous la colonisation, avait été
obligé d'arabiser une partie de l'enseignement primaire.
J'avais déjà lu et médité les paroles du duc de Rovigo pendant la conquête
de l'Algérie en 1832 : « Je regarde la propagation de la langue française
comme le moyen le plus efficace de faire faire des progrès à notre
domination sur ce pays [...] Le vrai prodige serait de remplacer peu à peu
l'arabe par le français ! ».
Une fois l'indépendance acquise et proclamée la République, le
législateur n'avait pas hésité à inscrire dans l'article premier de la
Constitution, que « la République tunisienne est un État souverain dont la
langue est l'arabe... ».
Voici pour les principes généraux.
Pour ce qui me concerne, on a tenté de faire croire que j'aurais été
viscéralement attaché à la langue arabe parce que j'étais « professeur
d'arabe ! ». Rien n'est plus faux. J'ai fait mes études supérieures à la
Sorbonne, entièrement en français, en section de philosophie. A mon retour
en Tunisie, je fus empêché d'enseigner la philosophie, malgré ma maîtrise et
mon diplôme d'études supérieures dans cette matière (soutenu sous la
direction de Gandillac). Lucien Paye, directeur de l'Instruction publique m'a
chargé d'enseigner l'arabe et la philosophie musulmane au collège Sadiki et
ensuite à Alaoui. Mon épouse, titulaire d'une maîtrise en philosophie,
connut, elle aussi, la même mésaventure. Pour compléter son horaire

1. De Gaulle confiait à Malraux que l'Algérie resterait française comme la France est resté romaine
(icf. Les chênes qu 'on abat, Gallimard, 1972).

206

d'enseignante à l'École normale d'institutrices, elle dut faire des heures
d'administration à la bibliothèque nationale !
De fait, pour assumer ma mission d'enseignant, j'ai dû me mettre à
l'arabe, revoir la grammaire, la syntaxe, la morphologie, la prosodie pour être
à la hauteur et ne pas décevoir mes élèves, comme je l'ai déjà mentionné.
En réalité, ni sur le plan des principes généraux ni sur celui de la
prédisposition personnelle, je n'ai jamais ressenti cette juste restauration de
la langue maternelle, l'arabe, comme une agression ou même un
amoindrissement de la langue d'usage, le français, que j'ai toujours
considérée et continue de considérer comme une fenêtre sur la modernité et
sur le monde.
La mise en place de la réforme avait été réalisée grâce à l'aide que m'avait
obligeamment prêtée Christian Beulac, ministre français de l'Éducation
nationale de l'époque, dans le gouvernement de Raymond Barre, en
détachant auprès de mes services pendant un mois, deux inspecteurs
généraux français.
La réforme était basée sur des considérations objectives et pratiques qui
avaient réuni un consensus quasi général. Il était question de retarder d'une
seule année le début de l'enseignement du français, le temps de donner à
l'enfant la possibilité de maîtriser les rudiments de sa langue maternelle et de
l'enraciner davantage dans son terreau social.
Pour ce qui concerne le secondaire, la réforme se contentait d'arabiser
l'enseignement de l'histoire, de la géographie. Les mathématiques, la
physique et la chimie continuaient à être enseignées en français.
Cette arabisation fut menée d'une manière douce et ouverte, sans la
moindre agression contre le français qui était la langue utilisée tout au long
de ma formation à la Sorbonne et qui, de plus, était la langue de quelquesuns de mes livres de chevet.
Cette réforme allait de pair avec une tunisification des programmes
rendue nécessaire pour adapter l'enseignement du français à l'environnement
tunisien. On connaît le hiatus qu'a souvent créé, dans les pays de l'exEmpire, la célèbre affirmation : « Nos ancêtres, les Gaulois ».
Enfin, la réforme comportait la tunisification des cadres qui se faisait
progressivement en accord avec les services français concernés, au fur et à
mesure que les six Écoles normales, l'École normale supérieure et
l'Université produisaient leurs promotions annuelles.
Dans tous les cas, je rappelle pour l'histoire que :
1. J'ai accepté le ministère à contrecœur, aussi bien en novembre 1971
que surtout en juin 1976.
2. J'ai conduit les réformes pédagogiques avec l'accord du Premier
ministre Hédi Nouira et avec le feu vert de tous les membres du Bureau
politique du PSD. Ces réformes ont été élaborées après de longs débats avec
les enseignants, les responsables de la société civile, aussi bien au niveau
régional que national.
207

Pour corriger les effets de l'acculturation subie par les élèves du fait de la
distorsion des contenus des manuels scolaires avec leurs références
culturelles propres, j'ai voulu inclure, dans ces manuels, des textes écrits par
des Tunisiens. Il était légitime, me semblait-il, qu'entre Les Merveilles de
Paris, redécouvertes par Zazie dans le métro et les écrits d'auteurs en
provenance du Caire, de Beyrouth, ou de Bagdad, une place fût faite aux
textes des auteurs tunisiens, de saint Augustin et Ibn Khaldoun aux plus
contemporains. J'étais d'autant plus sensible à cette question que j'exerçais
alors la fonction de président de l'Union des écrivains tunisiens et que je
souhaitais que nos jeunes s'initient à leur patrimoine culturel et littéraire,
passé et présent.
Pour atteindre cet objectif, j'ai organisé des séminaires, présidé des
réunions et me suis dépensé sans compter pour convaincre mes collègues
enseignants de procéder à cette recension et à ces choix.
Je me souviens qu'à la première réunion consacrée à ce thème, qui s'était
tenue au lycée d'El Omrane, certains collègues s'étaient montrés dubitatifs
sur la qualité des textes pouvant être retenus. J'ai même tenu auparavant à
évoquer cette question devant un conseil des ministres présidé par
Bourguiba. Je fûs ébahi et, oserai-je le dire, un peu choqué d'entendre
Mahmoud Messadi, pourtant écrivain lui-même, porter un jugement
méprisant en déclarant que nous n'avions pas d'écrivains dignes de ce nom
et que, par conséquent, ce projet ne méritait pas examen !
Bourguiba ne fut pas de cet avis. Il rétorqua : « S'il en est ainsi, eh bien,
M. Messadi vous n 'avez qu 'à écrire des textes, M. Klibifera de même ainsi
que M. Mzali. Nous avons déjà trois écrivains attablés avec nous. Le reste
suivra ! ».
Mahmoud Messadi n'osa pas répondre. Et j'ai continué à pousser pour
concrétiser le projet.
Le troisième élément était la nécessité d'ouvrir l'enseignement à la
modernité et même à la compétitivité que le monde moderne impose.
Ainsi, contre les tenants d'une arabisation à outrance, j'ai tenu à assurer à
l'enseignement du français sa place en lui réservant dix heures par semaine
dans le cycle primaire. Le français est demeuré la langue d'enseignement des
disciplines scientifiques et techniques dans le cycle secondaire, jusqu'à mon
départ. Je me suis laissé dire que les mathématiques, la physique, la chimie
sont enseignées aujourd'hui, en arabe jusqu'en quatrième année secondaire.
Cependant, personne, parmi les observateurs « patentés », n'a identifié un
nouveau champion de l'arabisation.
Dans les programmes, nous avons continué à choisir, dans le patrimoine
culturel et littéraire français, des références ayant un caractère d'universalité
tout en étant un pur produit du génie français.
Telles sont les idées générales qui ont servi de base à ma réforme.
Celle-ci devait être jugée sur ses résultats et non pas sur quelques procès
208

d'intention ! Or ses résultats se passent, je crois, de commentaires : en 1985,
sur vingt étudiants étrangers admis à Polytechnique, quatorze étaient
tunisiens. Au cours de la même période, la première jeune fille tunisienne fut
admise dans cette prestigieuse grande École et des dizaines de postulants
furent reçus à l'École normale supérieure, à Centrale, aux Ponts et
Chaussées, à l'École des mines, à l'École d'électricité et dans bien d'autres
instituts d'excellence ! Ces brillants élèves sont les enfants de la réforme que
j'ai réalisée à partir de 1976.
La querelle qui m'a été faite à propos de cette question de l'arabisation, se
caractérise par la mauvaise foi et la confusion sciemment entretenues.
Parce que j'ai été exigeant avec certains coopérants français, on a
prétendu détecter dans mon attitude tout à fait sereine, je ne sais quel relent
de francophobie ! Parce que j'ai voulu lutter contre les risques de
dépersonnalisation de l'enfant par un enseignement sans référence vécue à
son espace réel de vie, on a voulu voir dans ce projet d'enracinement de la
personnalité de base, je ne sais quelle rétraction ombrageuse, quel repli
identitaire, quelle crispation passéiste aussi éloignés de toutes mes options
fondamentales que peuvent l'être l'ombre et la lumière !
Dans l'ensemble de mes écrits consacrés à cette question, tout lecteur
objectif et de bonne foi peut vérifier que, jamais, je n'ai minimisé
l'importance de l'acquisition du français en particulier et des langues
étrangères en général, les considérant, au contraire, comme notre nécessaire
ouverture sur le monde moderne. De même que j'ai toujours milité pour une
réforme moderniste de la langue arabe et des valeurs qu'elle véhicule.
J'ai solennellement réaffirmé ces options lors de la Conférence mondiale
sur les politiques culturelles organisée par l'Unesco, à Mexico, du 26 juillet
au 6 août 1982, en souscrivant entièrement à la Déclaration finale de cette
réunion :
« Le respect, la préservation et la promotion de l'identité culturelle
nationale revêtent une importance primordiale parce qu 'ils correspondent
aux vœux communs des pays en développement. La domination culturelle est
l'un des plus graves dangers qui menace l'identité culturelle des nations et
qui, en conséquence, aliène l'individu. Les langues sont un élément essentiel
de l'identité culturelle des peuples et c'est dans leur propre langue que les
peuples peuvent le mieux participer à leur développement culturel, social et
économique ».
Pour moi, le bilinguisme actif - voir le trilinguisme - est source
d'ouverture et d'enrichissement mutuel. C'est un élément d'équilibre entre
l'enracinement dans sa propre culture et l'ouverture sur celle des autres, dans
un dialogue respectueux de la diversité mais établissant, en commun, un
horizon d'universalité partagée. Comme y invitait le président sénégalais
Léopold Sedar Senghor qui engageait à « Vivre le particularisme jusqu 'au
bout pour y trouver l'aurore de l'universel ».

CHAPITRE V

Une action permanente
au service de la culture
Boire dans le creux de la main et non dans une coupe empruntée !
Alain

J'ai toujours lié, dans mon action militante à quelque niveau où je l'ai
exercée, culture et politique. La lutte pour l'indépendance n'était pas
seulement motivée par des considérations politiques, économiques ou
sociales. C'est au nom de la récupération de son identité culturelle, des
valeurs léguées par son histoire multiséculaire et de ses aspirations à la
définition libre de son avenir, que le peuple tunisien a su, malgré le système
colonial, trouver, en lui-même, les ressources nécessaires pour échapper à
l'entreprise de dépersonnalisation collective et individuelle qui le menaçait et
réaliser sa libération.
Je partageais la conviction de Léopold Sedar Senghor qui disait : « Quand
nous étions étudiants, dans les années 30, nous avions posé le problème
fondamental de la culture de l'identité, face aux étudiants communistes qui
nous disaient que le communisme, c 'est-à-dire la politique, résoudrait le
culturel. Nous, nous disions que c 'est le culturel qui résoudrait le politique.
Il faut d'abord être indépendant culturellement pour pouvoir être
indépendant politiquement ».
Et Jean Monet, l'inspirateur de l'Europe du charbon et de l'acier ne disaitil pas : « J'aurais dû commencer par la culture » ?
Depuis l'adolescence, je me suis mêlé aux mouvements culturels,
notamment par la participation à des troupes théâtrales et à des associations
culturelles. J'ai lu et médité sur les diverses questions touchant à la culture.
Très rapidement, après mon retour en Tunisie et le début de ma carrière dans
l'enseignement, j'ai fondé en 1955, une revue que j'ai baptisée Al Fikr et
210

dont j'ai ouvert les colonnes aux intellectuels et aux créateurs tunisiens, sans
autre critère que celui de la qualité de leurs contributions réussissant, le plus
souvent, à plier mes goûts personnels à cette exigence d'objectivité.
C'est dans le cadre de cette revue, que beaucoup de débats autour de la
culture tunisienne ont eu lieu. Bien sûr, la ligne éditoriale se basait sur des
choix que je défendais avec le rédacteur en chef, Béchir Ben Slama, sans
pour autant refuser d'entendre d'autres points de vue, ni d'engager les débats
nécessaires autour de quelques questions d'actualité.
Le premier débat tournait autour de la relation du patrimoine avec la
modernité dans la culture tunisienne contemporaine. Certains prônaient un
retour exclusif aux sources. Considérant que l'objectif principal résidait dans
la récupération de l'héritage culturel, ils ne craignaient pas de verser dans une
démarche passéiste, négatrice de la modernité. Les tenants de cette attitude
régressive incitaient à tourner le dos à toute innovation et à répéter,
indéfiniment, les recettes de la tradition.
À l'inverse, d'autres « révolutionnaires radicaux » entendaient faire table
rase du passé, jeter aux orties tous les acquis historiques et, sous prétexte
d'être des « modernes », se mettre à singer les apparences dont se revêtent
les expressions culturelles dans les pays occidentaux.
Entre ces attitudes du double refus : refus de l'Histoire et refus de la
personnalité propre, il me semblait que la vérité se situait, comme souvent,
au milieu.
Entre la revendication d'une authenticité fermée et celle d'une modernité
déracinée, je croyais et continue de croire que la position de juste équilibre
réside dans une récupération critique du legs du passé et une ouverture
enracinée aux exigences du présent.
Il est évident que c'est dans le patrimoine culturel d'une nation que
résident les traits les plus caractéristiques de sa personnalité de base. Le poids
de l'histoire, l'influence des milieux, l'accumulation des expériences
individuelles et collectives propres à une communauté, sont les facteurs qui
donnent un visage spécifique à chaque nation.
Mais tout dans la tradition n'est pas forcément positif. Des circonstances
particulières peuvent, parfois, amener des sociétés à générer des valeurs
négatives dont il convient de se débarrasser.
Le progrès est au prix de certains correctifs, voire même parfois de
certains renoncements. Après tout, l'arbre a besoin de certains élagages pour
continuer à pousser et à se raffermir. La récupération du patrimoine est
légitime mais il faut qu'elle soit menée avec un esprit critique qui sait se
montrer sélectif avec discernement.
En écho, l'attention que l'on doit porter aux exigences du temps présent
ne doit pas aboutir à une totale déperdition de soi. L'imitation de modèles
étrangers ne peut déboucher sur l'invention créative qu'à la condition de se
dépasser. Autrement dit se condamner à imiter tel ou tel modèle étranger
211

pour être « moderne » et renoncer à ce qui fait sa spécificité propre sous
prétexte de répudier le passé, ne peut mener culturellement qu'à une impasse,
surtout que certains « milieux » avouent vouloir subjuguer les consciences.
Certains responsables de grands médias occidentaux ne s'en cachent même
plus
Au contraire, l'attitude appropriée m'a toujours paru être celle qui sait
concilier authenticité et histoire, affirmation de l'être propre et participation
active à une modernité plurielle, particularisme et universalité.
À l'occasion d'un colloque sur les fondements d'un véritable dialogue
entre l'Orient et l'Occident, que j'ai eu l'honneur de présider en 1977 à la
Faculté des Lettres de Tunis, en présence de Maurice Druon de l'Académie
française, de l'ambassadeur de France et d'un grand nombre d'universitaires
tunisiens et français, j'ai ainsi exprimé mes idées : « [...] Il n'échappe à
personne aujourd'hui que l'ère de "l'occidentocentrisme" est bel et bien
révolue et que chaque peuple, sous peine d'être une copie conforme, un sousproduit, doit tailler sa culture à sa mesure, tout en s'ouvrant sur les autres
pour ne pas s'asphyxier par un repli hermétique sur soi. Chaque peuple doit
être en quête continue de sa personnalité. Il doit s'attacher à rester fidèle à
son terroir. Si les peuples n 'assument pas leur histoire, ne revendiquent pas
leur identité, ils favorisent l'expansion des cultures "tentaculaires" ou
impérialistes, auxquelles la puissance économique ou militaire suggère
toujours une "mission idéologique" ou "humaniste" à l'échelle planétaire ».
Un deuxième débat avait trait à l'affirmation d'une culture tunisienne.
Certains nous reprochaient de nous dissocier, ce faisant, de la notion d'une
culture arabe totalisante et englobant toutes les formes culturelles de
l'expression arabe.
Sans nier la référence majeure arabo-musulmane partagée par les pays
appartenant à cet ensemble, nous ne voyons pas pourquoi il fallait passer
par profits et pertes les traits particuliers caractérisant les régions qui le
constituent.
Comment retrancher de la culture tunisienne les apports latins qui ont
permis l'éclosion des talents d'un saint Augustin, d'un Térence, d'un
Tertullien2, d'un Apulée3 dans Ylfriqyia romaine ? Et pourquoi gommer les
1. Ainsi, le directeur des services de l'Information de la Voix de l'Amérique a déclaré au journal
Washington Post daté du 21 novembre 1981 « Nous pensons qu 'il n 'est pas efficace d'essayer de
dire ouvertement ce que les pays étrangers devraient faire. Mais ce que nous essayons d'obtenir,
c 'est de faire arriver ces pays aux mêmes conclusions que nous, comme s'il s'agissait de leurs
propres idées (! !) ; alors ils seront plus à même de les réaliser ».
2. Né à Carthage vers 155, il fut le premier écrivain chrétien : il lutta contre le paganisme en Afrique
du Nord.
3. Écrivain latin (125-180 environ), né en Numidie, l'actuelle Libye, et auteur de L'Ane d'or ou les
métamorphoses.

212

traditions particulières nées de l'accumulation des cultures dans une terre
d'ouverture et d'accueil, où les sédiments des divers apports se sont
superposés : Phéniciens et Byzantins, Numides et Arabes, Turcs, Italiens,
Espagnols, Maltais et Français, etc.
Bien sûr, l'imprégnation arabo-musulmane a été prépondérante et
structurante depuis quatorze siècles, mais est-ce une raison pour réduire
toutes les autres influences, même modestes, en cendres ? Est-ce surtout une
raison pour chasser toute préoccupation de défense de la culture tunisienne
contre l'hégémonie de la chanson et du cinéma égyptiens, par exemple, dans
l'élaboration de nos politiques culturelles ?
Un troisième débat opposait les technocrates frais émoulus des grandes
écoles françaises, ou sous forte influence anglo-saxonne, qui pensaient le
développement en termes purement technicistes de rattrapage du retard
pris par rapport aux pays développés, aux tenants d'une vision culturelle
du développement.
Ceux qui, comme chez certains de nos voisins, avaient opté pour
l'industrialisation à outrance, se gaussaient de ceux qui appelaient à tenir
compte des paramètres culturels pour en faire les ferments de l'action à
entreprendre, en vue d'un développement endogène et autocentré.
J'étais en harmonie bien sûr, avec ceux qui étaient convaincus de la
dimension culturelle du développement aussi bien à sa genèse qu'à sa
finalité.
La mise en action de certains constituants de la personnalité culturelle
d'un peuple peut s'avérer un moyen efficace de mobilisation pour le
développement. A l'inverse, la lutte contre certaines composantes négatives
- comme le fatalisme - peut s'avérer nécessaire pour dépasser des obstacles
de nature psychologique.
Mais aussi, à l'autre bout de la chaîne, le développement ne saurait avoir
comme unique fin d'assurer la possession de moyens seulement matériels,
financiers ou techniques. Il doit pouvoir ouvrir à l'homme d'autres potentialités
pour son accomplissement personnel et collectif, un « supplément d'âme » en
quelque sorte. Dans le même colloque, auquel je me suis référé plus haut, j'ai
dit à ce sujet : « Certains ne finissent pas de parler de modernité, de progrès,
de sciences, de techniques... Ils ne perçoivent que la scientificité ; leur
argument est l'efficacité et la croissance matérielle. Ils oublient que tout
comportement, toute connaissance, toute action impliquent un système de
valeurs, une vision du monde, des références idéologiques et qu 'il n 'est pas
suffisant d'avoir une formation scientifique, ou de parler plusieurs langues,
pour assumer son authenticité et contribuer à la transformation du monde et
à la promotion de l'homme. L'économisme, la technophilie n 'expliquentpas
tout et sont à eux seuls loin de concilier l'homme avec lui-même ».
Voici quelques-uns des débats dont ont résonné les colonnes de notre
revue Al Fikr, que j'ai repris dans quelques-uns de mes ouvrages et qui ont
213

guidé mon action dans le domaine culturel. C'est dire combien j'ai toujours
accordé d'importance à la réflexion et à l'action culturelles.
Fin octobre 1950, j'exerçais au collège Sadiki depuis moins d'un mois
donc, comme professeur non encore titularisé, bien entendu, lorsque la
Fédération nationale des fonctionnaires tunisiens affiliée à l'UGTT, à
laquelle je n'avais pas encore adhéré, décida d'appeler à une grève le
vendredi 27 octobre 1950. Je résolus de m'y associer au grand dam du
directeur du collège, M. Attia qui essaya, en vain, de me dissuader de faire
grève '.
Je me rendis au siège de la Fédération du Néo-Destour, rue Garmattou,
non loin du mausolée de Sidi Mahrez. Il y avait des enseignants et des élèves
mêlés aux militants : Azouz Rebaï, Tahar Amira, Slimane Agha,
Abdelhamid Fekih, Naceur Ben Jaafar, Habib Zghounda, Béchir Bouali...
Le président de la Fédération, Ali Zlitni, proposa de former trois équipes
composées d'élèves et conduites chacune par un professeur pour vendre
l'hebdomadaire du Parti, Mission, qui paraissait tous les vendredis, donc le
jour même de la grève.
Je fus désigné pour conduire une des trois équipes, de Bab Souika à la rue
de Rome, en passant par la rue de Londres et l'avenue Roustan2. Notre nombre
s'amenuisa au fur et à mesure que nous avancions. A l'arrivée, nous n'étions
plus que cinq dont un élève qui avait fait preuve d'une grande ténacité et
constance : Béchir Ben Slama.
Notre amitié naquit ce jour-là. Elle devait durer cinquante-quatre ans et
continue à ce jour, plus forte que jamais, malgré les vicissitudes de la vie.
Lorsque je créai la revue Al Fikr, il n'hésita pas à me rejoindre comme
rédacteur en chef. Il était devenu, entre temps, à son tour professeur. Il
m'accompagna à la RTT lorsque j'en fus nommé directeur général et
continua à m'aider à y promouvoir les créateurs tunisiens.
Nous avons traduit du français vers l'arabe la grande œuvre de CharlesAndré Julien, Histoire de l Afrique du Nord, parue aux éditions Payot en 1952,
en deux tomes, ainsi que son ouvrage Colons français et jeunes Tunisiens. Au
début des années soixante, j'ai proposé à Si Béchir d'entreprendre ensemble ce
travail en amateurs. Personne ne nous avait rien demandé. J'étais sûr qu'un jour
ou l'autre, l'enseignement de notre histoire se ferait en arabe. Or, très peu
d'ouvrages exhaustifs étaient publiés à cette date dans notre langue nationale.
À mes yeux, l'œuvre de Charles-André Julien était la plus complète et la
plus objective. L'histoire ancienne de l'Afrique du Nord3 de Stephen Gsell
1. « Vous n 'avez pas encore perçu votre premier traitement ! » ne cessa-t-il de me répéter dans la salle
des professeurs.
2. Aujourd'hui, avenue Habib Thameur.
3. Hachette, 1913.

214

dénigrait systématiquement nos pays et, fidèle aux historiens romains,
n'hésitait pas à noircir l'image et la mémoire-de Carthage. Mentionnons Le
passé de l'Afrique du Nord, les siècles obscurs du Maghreb 1 d'Emile- Félix
Gautier (1864-1940), dont le titre était tellement provocateur, si peu objectif,
qu'il a été réédité sous un titre moins partial en 1952 et en 1964 : Le passé
de l'Afrique du Nord. Nous avons mis huit ans pour traduire le premier tome
(450 pages) et cinq ans pour le deuxième (autant de pages). Aujourd'hui nous
sommes fiers d'avoir élaboré un ouvrage de référence si utile aux élèves et
aux étudiants du Maghreb, ainsi qu'aux chercheurs de langue arabe.
Une vieille amitié me liait à Charles-André Julien que j'ai croisé au
lendemain de l'indépendance chez Bourguiba. Il me remerciait dans ses
lettres, ou à l'occasion de nos rencontres à Tunis ou à Paris, de la traduction
de ses livres. Voici, à titre d'exemple, la dédicace qu'il m'a écrite sur son
livre Le Maroc face aux impérialismes. 1415-19562 : « Pour M. Mohamed
Mzali, pour le lettré qui pratique avec une égale maîtrise l'usage de l'arabe
ou du français, pour le penseur qui poursuit sa quête de l'identité sur les
traces de Ghazali, sans pour autant abdiquer le droit au rêve, pour le
champion des belles-lettres tunisiennes, pour le fondateur de la revue
culturelle Al Fikr, ce livre de bonne foi... en témoignage de reconnaissance
pour le maître traducteur de /Histoire de l'Afrique du Nord et de Colons
français et jeunes Tunisiens... »
Béchir Ben Slama et moi avons réalisé d'autres traductions pour Al Fikr
sans les signer, notamment des essais et une pièce de théâtre que le penseur
algérien Mustapha Lacheraf nous faisait parvenir de la prison de la Santé où
il était détenu avec Ben Bella et les autres chefs historiques du FLN.
De son côté, Béchir Ben Slama publia plusieurs nouvelles, essais et
romans. Il fit constamment preuve de loyauté et de fidélité à des choix
communs. C'est un intellectuel authentique, un militant sincère depuis les
années cinquante, qui sait observer et ne parler qu'à bon escient. C'est mon
ami, comme on n'en a qu'un seul ou deux dans une vie !...
Tout cela explique pourquoi je n'hésitai pas à proposer son nom à
Bourguiba lorsque celui-ci démit Fouad Mbazaa de sa fonction de ministre
de la Culture.
C'était en janvier 1981. Bourguiba avait été invité par Fouad Mbazaa à
assister à une pièce théâtrale3 qu'il jugea médiocre. La pièce relatait l'action
d'un résistant qui mena, par les armes, un dur combat contre la colonisation
pendant la Première Guerre mondiale. Le président Bourguiba, ne pouvant
plus tolérer la moindre comparaison, considéra l'éloge de ce simple résistant
comme un affront dirigé contre sa propre personne.

1. Payot, 1927.
2. Éditions Jeune Afrique, 1978.
3. Dont le titre était Mansour El Houch.

215

Ce motif futile suffit à le faire entrer dans une colère noire. Il convoqua le
lendemain le ministre, lui fit une scène terrible et, à mes yeux, injustifiée : il
le menaça même de sa canne. Je dus m'interposer !
Bourguiba démit sur-le-champ Fouad Mbazaa et me demanda un nom
pour le remplacer. Je proposai Ben Slama. Il accepta, sans attendre. C'est
ainsi que je me retrouvai avec un collaborateur des plus précieux occupant
un ministère que je n'ai jamais dirigé, mais dont les domaines de compétence
m'étaient très proches. Nous pûmes ainsi mettre en application nos idées
communes et concrétiser certaines de nos aspirations.
Pour la première fois, la culture eut droit à un chapitre spécial dans le VIe
Plan. La dotation budgétaire dont elle bénéficia, dans ce cadre, fut multipliée
par trois par rapport au Ve Plan.
Considérant que la culture devait être traitée comme une partie de
l'économie, dans le sens où elle générait une circulation d'argent et créait des
emplois, nous nous occupâmes de renforcer l'investissement par la création,
en 1982, dans la loi de finances, d'un Fonds de promotion du cinéma
alimenté par une petite taxe sur les billets d'entrée dans les salles obscures.
En 1983, nous étendîmes le principe à d'autres secteurs de l'activité
culturelle en créant le Fonds de développement de la culture (FDC) par la loi
du 30 décembre 1983. Ce Fonds, qui réunit à peu près 3 milliards de centimes
tous les ans grâce à la perception de 30 millimes imposés sur les boissons
alcoolisées, aida à la promotion de plusieurs activités culturelles par l'achat
de livres tunisiens
l'aide à la production de pièces théâtrales 2 et de
spectacles musicaux, l'achat d'œuvres plastiques 3. Avec l'investissement et
l'encouragement financier, notre souci était également de créer ou de
renforcer les structures nécessaires à l'activité culturelle et à la formation.
Nous avons veillé à ajouter à la nomenclature classique des établissements
publics, à caractère financier, industriel ou commercial, une nouvelle
catégorie : l'établissement public à caractère culturel.
C'est ainsi que des troupes nationales de théâtre et de musique furent
créées. Le nombre des imprimeries passa de 6 en 1956 à 102 en 1986. Pour
1. En 1985, le livre et l'édition ont « consommé » le tiers du Fonds (un million de dinars). Tout éditeur
tunisien a ainsi vu une bonne partie de sa production achetée par le FDC. Hormis les romans, les
essais et les études, des textes, jadis introuvables, comme ceux de pièces célèbres du Nouveau
théâtre de Tunis : la Noce ou encore Ghassal el Enouader (Pluie d'automne), par exemple, ont pu
être publiés grâce au Fonds.
2. Le théâtre a obtenu en 1985 600 000 dinars. Le Fonds a permis, par achat anticipé sur dossier, de
soutenir aussi bien des pièces du théâtre national tunisien que des pièces du secteur privé, comme
La Tour aux Colombes du théâtre Phou.
3. Sans perdre de temps, Rachid Sfar décida en juillet 1986, à peine deux semaines après m'avoir
succédé, de supprimer, à la faveur d'un collectif budgétaire, ces deux Fonds : le Fonds du
développement culturel et le Fonds d'encouragement à la production cinématographique. Leur
suppression a été - hélas ! - un coup dur pour la création et la production culturelles.

216

encourager la création, douze prix furent institués et décernés chaque année
et diverses revues, s'occupant de domaines culturels variés, furent lancées.
Des instituts supérieurs de théâtre et de musique furent créés pour
perfectionner la formation des étudiants, dont on exigeait désormais le
niveau du baccalauréat à l'inscription et où les études duraient quatre années.
Reprenant la prestigieuse tradition de la Beit al Hikma créée à Bagdad par
Al Mamùn, au IXe siècle, nous avons créé une Fondation nationale pour la
traduction, la sauvegarde du patrimoine et la promotion de la pensée et de la
création de haut niveau.
À la fois Académie et Institut d'excellence, cette institution, que nous
avions dénommée par référence, Beit al Hikma, se rapprochait d'un autre
modèle : le Collège de France.
Elle ne prépare à aucun examen et ne délivre aucun diplôme. Elle
constitue un espace pour l'échange de haut niveau entre savants et chercheurs
de diverses provenances pour encourager la recherche en commun et
l'innovation. Sur proposition du ministre de la Culture, son premier président
fut le professeur Ahmed Abdesselam. Elle est aujourd'hui dirigée par le
professeur A. Bouhdiba.
Sur le plan international, un grand effort fut entrepris pour renforcer le
rayonnement de la Tunisie. La neuvième édition des Journées
cinématographiques de Carthage atteint, en 1985, le nombre fatidique et
significatif de cent films (tunisiens, arabes, africains) projetés au cours de
cette manifestation.
Pressentant les effets d'une globalisation qui s'annonçait et risquait
d'accentuer les effets de l'échange inégal entre les cultures, nous avons
défendu, dans les instances internationales, la nécessité de préserver les
spécificités culturelles du rouleau compresseur de l'uniformisation.
Notre action se fondait, en fait, sur la condamnation de toute forme de
domination d'un modèle censé être supérieur sur des « multitudes primitives »,
comme les appelait Albert Sarraut, ministre français des Colonies en 1923,
ou sur les « ténèbres » non occidentales d'après Karl Marx. Nous croyions à
l'égale dignité de toutes les cultures et à leurs semblables pertinences. Nous
militions surtout pour une universalité composée de toutes les spécificités, les
faisant converger vers un même estuaire où s'emmêlent les eaux et non vers
un désert où s'assèchent les vagues. Nous recherchions la fertilité de
l'échange dans le respect mutuel et l'écoute.
Telles continuent à être mes convictions, en matière de culture.
En 1970, étant déchargé de toute responsabilité ministérielle, j'entrepris
avec Chedli Klibi, Béchir Ben Slama, Tahar Guiga, Mustapha Fersi, Laroussi
Métoui, Abul Kacem Kérrou, Habib Belkodja, Hassan Zmerli, Mohamed
Marzouki, de créer une Union des écrivains tunisiens. Plusieurs réunions ont
217

été consacrées à la rédaction des statuts et du règlement intérieur.
L'Assemblée générale constitutive a approuvé les textes fondateurs et je fus
élu président. Le visa légal nous fut accordé le 17 mars 1971. D'après les
statuts, une Assemblée générale devait avoir lieu et renouveler, entre autres
questions à l'ordre du jour, le Comité directeur. C'est ainsi que j'avais été élu
cinq fois successives président, par un vote secret, sauf une fois, fin décembre
1979. La veille de cette réunion tenue à la maison de la Culture de Bab El
Assal, j'ai été attaqué au Parlement à l'occasion de la discussion du budget de
l'Éducation nationale par deux députés du Comité central du PSD : Mahmoud
Charchour et Hassen Kacem, tous deux zeitouniens, unilingues arabes. Le
premier qui fut un grand militant reprocha à ma réforme des programmes de
l'enseignement d'aller à l'encontre des orientations de politique générale du
chef de l'État. J'étais assis au banc du gouvernement aux côtés de l'ancien
Premier ministre, Hédi Nouira. Je lui dis : « Si ce que dit le député est vrai, je
dois quitter le gouvernement ! ». Il me répondit : « Laissez-le... palabrer !1 ».
Ce jour-là j'avais invité à la Chambre des députés mon collègue Mechargua,
ministre syrien de l'Enseignement, qui me fit remarquer : « Je ne comprends
pas qu 'un membre du Comité central du Parti au pouvoir critique avec tant de
véhémence un membre de son Bureau politique ! » et moi de lui répondre :
« Ce sont-là les délices du Parti unique /... ».
Après ces attaques, des écrivains opposants, comme Mohamed Mouada
ou Maïdani Ben Salah, proposèrent à l'Assemblée générale de m'élire par
acclamations, en signe de solidarité pour mon combat en faveur de
l'authenticité tunisienne. Ainsi, des opposants ont soutenu publiquement un
ministre, attaqué par des députés de son propre Parti. C'était là un des
charmes du paysage politique de la Tunisie bourguibienne.
L'Union des écrivains fut un lieu de rencontres et une tribune où toutes
les opinions pouvaient s'exprimer, où les choix politiques de tous les
adhérents étaient respectés. Le seul critère pour l'adhésion de nouveaux
adhérents était la qualité des œuvres publiées. Pour les décisions qui ne
rencontraient pas l'unanimité des membres du Comité directeur, je recourais
facilement au vote secret. Il en était ainsi, par exemple, de la désignation des
délégations qui devaient nous représenter aux rencontres internationales ou
aux congrès des Unions d'écrivains dans les pays étrangers.
Nous devions surtout œuvrer pour accorder une place honorable aux
textes tunisiens dans les programmes et les livres scolaires. Excepté le poète

1. Parmi la cinquantaine de députés qui m'avaient interpellé ce jour-là, c'est-à-dire la moitié des
membres du Parlement, ma propre femme m'avait posé cinq questions, d'ordre pédagogique. Le
Premier ministre Nouira me glissa à l'oreille : « Elle ne pouvait pas te poser ces questions à la
maison ?... ».

218

Chabbi, les manuels scolaires ne se référaient à aucun auteur tunisien et ce,
jusqu'en 1972. Cet « oubli » a été réparé.
Nous devions aussi défendre les hommes de lettres tunisiens, contre la
censure, vis-à-vis des maisons d'édition... Un jour de 1974 ou 1975, Ezzedine
Madani est venu me demander d'intervenir en vue de « décensurer » une de
ses pièces de théâtre : La révolte des Zinj. J'en parlai au Premier ministre
Hédi Nouira qui demanda des explications au ministre de l'Intérieur de
l'époque, Tahar Belkhodja. « L'expression "Vive la liberté" revient trop
souvent dans le texte », lui répondit-il. Je sursautai : « Monsieur le Premier
ministre, lui dis-je, les militants du Néo-Destour ne cessent de proclamer :
Vive la liberté ! depuis des dizaines d'années ! Si moi je vais maintenant à
Bab Souika et que je "hurle " vive la liberté, vous me blâmerez ou quoi ? ».
Le Premier ministre comprit vite et ordonna qu'on autorisât la représentation
de cette pièce. Ce n'était là qu'un exemple.
Le jour où j'ai été nommé Premier ministre, j'ai adressé au Comité
directeur une lettre de démission, mais je demeurai un adhérent de l'Union
des écrivains tunisiens qui fut un modèle de tolérance. J'y servis la culture
tunisienne, et défendis les droits moraux et matériels des hommes de lettres
tunisiens. Je suis fier aujourd'hui d'en avoir été l'un des dix fondateurs, et de
l'avoir présidée durant dix années d'affilée.

CHAPITRE VI

Au service de la santé publique.
Un enjeu de société
En mars 1973, le Premier ministre Hédi Nouira m'annonce que le
Président a décidé une permutation au sein du gouvernement : Driss Guiga,
ministre de la Santé, était nommé à l'Éducation que je quittais pour prendre
la Santé.
Je dois avouer que ma première réaction ne fut pas positive. Je vivais mal
mon éloignement de l'Éducation où j'avais lancé un plan de réformes
ambitieux et je ne voyais pas très bien les raisons qui pouvaient justifier que
je prenne les rênes d'un ministère éloigné, a priori, de ma formation.
À ma prise de fonction, j'ai maintenu à son poste l'ancien chef de cabinet
de Driss Guiga, Mongi Fourati, pharmacien de formation, qui fut mon
condisciple en classe de philosophie et que j'estimais. Il m'informa qu'un
expert délégué par l'OMS avait déjà établi un plan général de réformes pour
la santé publique, que je pouvais consulter si je le souhaitais. Je déclinai la
proposition car je voulais me rendre compte, par moi-même, de la situation
et, si j'ose dire, « prendre le pouls » de la santé directement, sans
intermédiaire et sans expert.
Je consacrai deux à trois mois à cette « initiation » parcourant les
hôpitaux, les dispensaires de tout le pays, même dans les coins les plus
reculés, rencontrant un grand nombre d'agents de la santé publique : des
grands patrons aux infirmiers, en passant par les administrateurs et jusqu'aux
gouverneurs, les responsables du Parti et des organisations nationales. C'est
ainsi que j'ai pu avoir une vision d'ensemble des questions de santé dans le
pays. J'ai pu enregistrer les acquis réalisés autant que les progrès restant à
faire. Sur le plan de la médecine préventive, des succès notables avaient été
atteints, notamment dans la politique d'éradication des maladies endémiques,
en particulier le trachome. Dans toutes les formations sanitaires, dans les
débits de tabac même, la population pouvait trouver des tubes d'Orécycline
pour un prix symbolique. Des milliers de Tunisiens ont été ainsi sauvés de la
cécité, surtout dans la région du Djérid où le trachome sévissait.
220

D'autres campagnes de vaccination contre la poliomyélite, la tuberculose,
la diphtérie, la coqueluche connurent des effets spectaculaires.
De manière générale, la protection maternelle et infantile avait été
poursuivie par tous les ministres de la Santé qui s'étaient succédés depuis
l'indépendance. Mais si le bilan de la médecine préventive était satisfaisant,
il n'en allait pas de même de la médecine curative.
Au cours de mes tournées d'inspection, j'avais enregistré un déficit
général et préoccupant. Un déficit en matière de personnel aussi bien que
d'infrastructures. On comptait alors seulement 895 médecins, dont la
majorité était d'origine étrangère, en grande partie roumaine et bulgare, soit
un médecin pour 5 900 habitants et un médecin tunisien pour 11 800
habitants ! Ce déficit s'étendait aux techniciens et aux auxiliaires de santé.
Une seule faculté de médecine, créée en 1964, était alors en exercice à Tunis
et formait d'excellents médecins mais en nombre insuffisant. La première
urgence m'a semblé être, dans ces conditions, de m'attaquer à la question de
la formation des cadres.
J'ai donc décidé de créer, en priorité, deux nouvelles facultés de
médecine, l'une à Sousse, l'autre à Sfax. Certains médecins, de Sousse
surtout, étaient paradoxalement contre cette initiative. Ils craignaient une
formation au rabais et de voir ces facultés devenir de simples écoles de santé.
C'était là une réaction que l'on pourrait qualifier d'endémique. Elle s'était
manifestée en France, il y a longtemps, lorsque l'on créa les facultés de
médecine en province que l'on soupçonna de dispenser un enseignement au
rabais par rapport à la faculté de Paris. De même à Tunis, la création de la
faculté de médecine souffrit des mêmes préjugés par rapport aux facultés
françaises.
Les craintes exprimées par le milieu médical ne refroidirent point mon
allant, d'autant plus que j'eus la chance de bénéficier de l'adhésion
enthousiaste de deux professeurs de médecine remarquables : Mme Souad
Yacoubi et Abdelhafidh Sellami. La première à Sousse, le second à Sfax,
déployèrent une énergie peu commune et firent preuve d'un moral à toute
épreuve, s'occupant de la construction, de l'équipement et de la mise en
place pédagogique, pour faire naître les deux nouvelles facultés et assurer
leur lancement.
La France et le Canada détachèrent des enseignants pour permettre la
mise en route des activités des deux facultés. Ils venaient pour des périodes
groupées et, à chaque fois, je me faisais un devoir des les recevoir pour les
remercier et les sensibiliser à la nécessité de nous aider à relever le défi.
J'avais proposé d'orienter la faculté de Sousse vers la médecine
communautaire. Ce qui rencontra l'agrément des Canadiens. Une excellente
collaboration s'établit avec la faculté de Montréal. Mais j'ai dû, à plusieurs
reprises, remonter le moral des étudiants à qui l'on faisait croire qu'ils ne
pouvaient aspirer qu'à la condition de médecin de qualité inférieure. Les
221

résultats brillants de certains d'entre eux aux concours d'assistanat se passent
de commentaires.
Lorsqu'en 1973, je pris mes fonctions de ministre de la Santé, j'ai
constaté que la profession pharmaceutique était en crise. Elle était gérée
par un « comité provisoire », dirigé par mon excellent camarade de
promotion au collège Sadiki, Radhi Jazi, assisté d'une vice présidente, Aziza
Ouahchi Ben Cherifa, femme dynamique et d'une grande vivacité d'esprit. Le
problème qui les préoccupait était d'abroger la loi de 1950 régissant les
professions pharmaceutiques et devenue obsolète.
Dès ma première entrevue avec ces deux responsables, j'ai compris le
problème et donné rapidement satisfaction à leurs doléances. Une loi
organique fut soumise par mes soins à la signature du Chef de l'Etat le 3 août
1973 à Monastir ! Plusieurs arrêtés d'application de cette loi de 1973 furent
signés, comblant un vide juridique depuis l'indépendance : réglementation
des injections dans les officines, agencement des pharmacies avec une
surface utile minimale, ainsi que plusieurs directives concernant l'exercice
des professions pharmaceutiques...
Dans la foulée, j'ai donné satisfaction à mes amis pharmaciens pour
combler un vide et promulgué, par décret, un code de déontologie, le 14
novembre 1975. Ce fut le premier Code depuis l'indépendance !
Plus tard, j'approuvai aussi la création de pharmacies de jour (catégorie A)
et de pharmacies exclusives de nuit (catégorie B). Le décret du 16 mars 1976
réglementa cette innovation dans l'exercice de la profession d'officine et
permit de répondre aux besoins du public 24h/24h. L'on me dit qu'il existait
en 2009 plus de 200 pharmacies de nuit... Quel progrés ! ...
J'ajoute que les laboratoires d'analyse médicales furent également
organisés par un nouveau texte législatif dont je ne retiens pas la référence.
Le Président Bourguiba m'a demandé à deux; reprises de transformer les
bâtiments de l'école normale d'instituteurs de Monastir en une Faculté de
pharmacie. Il fallait des crédits pour faire effectuer les transformations
nécessaires et acheter les équipements techniques indispensables.
Au cours d'un conseil de ministres présidé par Hédi Nouira, Mustapha
Zaanouni, Ministre du plan s'opposa à l'inscription des crédits au Titre II du
budget de 1976. J'ai eu beau argumenter, sans toutefois dire qu'il s'agissait
d'un projet présidentiel, Zaanouni ne cessait de répéter qu'il s'agit d'une
faculté de pharmacie non rentable et qu'il fallait... la fermer.
Agacé, j'ai répliqué : Bon, alors, ferme là. Ce n'est que le lendemain que
Zaanouni me reprocha, au téléphone, de... l'agresser ! Il est probable qu'un
membre de son entourage l'a aidé à sentir le double sens de ma répartie...
Ma meilleure réponse à ce technocrate est qu'en 1975 il n'y avait que 262
pharmaciens et qu'en 2009, notre pays comptait plus de 4000 pharmaciens
diplômés...
En tant que Premier ministre, je crois avoir contribué modestement à
l'essor de l'industrie pharmaceutique : j'ai reçu Mme Aziza Ouahchi,
222

Présidente du Conseil de l'Ordre des Pharmaciens ainsi que Radhi Jazy,
Président de l'Union des Pharmaciens arabes, accompagnés par un Irakien du
non de Hachem Khaher, Président de la société « ACDIMA ». Cette société
qui groupait plusieurs pays arabes encourageait financièrement, sur
recommandation du Conseil des Ministres arabes de la santé, les sociétés
arabes de fabrication de médicaments et d'articles paramédicaux, en leur
accordant des prêts ou en s'associant à leurs capitaux.
L'on m'avait signalé que la Tunisie, pourtant membre fondateur de
ACDIMA hésitait à verser sa quote part, et Aziza Ouhchi et Radhi Jazy n'ont
pas manqué de me signaler qu'il s'agissait d'honorer notre signature
d'adhésion. Je les ai approuvés et donné des instructions dans ce sens.
L'avenir devait me donner raison puisqu'ACDIMA a contribué à la
création de la société SAÏPH (Société Arabe d'Industries Phamaceutiques) en
Tunisie, qui connait aujourd'hui un grand essor
La faculté de médecine de Tunis souffrait d'une sélection trop rigoureuse.
Certes, les médecins qui en sortaient étaient excellents mais le taux de
réussite ne dépassait pas 30 % chaque année, l'écrémage ne laissait que fort
peu de « survivants ». Un étudiant sur dix était à même de franchir le cap des
trois premières années. Cette conception élitiste aboutissait à du gâchis. Je
résolus d'analyser les causes de ce dysfonctionnement. Les étudiants étaient
parmi les meilleurs lauréats du baccalauréat, les enseignants jouissaient
d'une excellente réputation et le doyen, Amor Chadli, était compétent,
sérieux, rigoureux et d'une moralité exemplaire. Ne restait plus à incriminer
que le programme. De fait, il était pléthorique - 250 heures d'enseignement
en anatomie dès la première année ! - et mal équilibré : des parties de
programme, pouvant être réservées au cursus de la spécialité, étaient étudiées
dès les premières années. J'ai donc établi une commission comportant une
majorité d'enseignants, des étudiants, mais également des membres de
l'administration hospitalière pour me faire des propositions de modification
des programmes.
Une partie des étudiants qui se flattaient d'être dans l'opposition, étaient
- par principe - contre ce projet de réforme qui leur était pourtant favorable.
Le doyen de la faculté, l'excellent professeur Zouheir Essafi, ancien interne
des hôpitaux de Paris, chirurgien réputé, me proposa de m'adresser à
l'ensemble des étudiants de la faculté réunis dans le grand amphithéâtre, pour
leur expliquer les raisons et le contenu de la réforme, mais il me prévint que
cela risquait d'être un remake de l'épisode biblique de Daniel dans la fosse
aux lions.
1. Je remercie mon ami R. Jazy qui m'a " rafraichi " la mémoire sur ces quelques réalisations que j'ai
accomplies à la tête du Ministère de la Santé, avec la coopération d'éminents pharmaciens dont ceux
cités plus haut.

223

De fait, je me rendis dans un amphithéâtre bondé. Il y avait à peu près
mille étudiants. Je fus accueilli dans un silence total. Le délégué des
étudiants, un militant d'extrême gauche, me souhaita la bienvenue et me
présenta de manière polie mais glaciale. Le service minimum !
Je pris la parole et parlai durant deux heures, expliquant, argumentant,
démontrant. A la fin de mon discours des applaudissements crépitèrent.
J'avais gagné la partie. Le dialogue avait été payant.
La réforme fut adoptée et le pourcentage d'étudiants admis passa de 30 %
à 70 %, sans que la qualité de la formation eût à en souffrir.
Les chiffres étant plus éloquents qu'une longue dissertation, il suffit de
rappeler que le nombre de médecins tunisiens qui était de 405 en 1973, a plus
que doublé en quatre ans, puisque qu'il était de 977 médecins tunisiens en
1977.
À vrai dire, j'eus parfois des démêlés avec cet esprit de caste qui
caractérise certains « patrons ». C'est ainsi que lorsqu'un jeune médecin frais
émoulu de la faculté de médecine de Paris, le docteur B. A. fut recruté par
mes soins et affecté à l'hôpital de Kassar Saïd, le chef de service, le
professeur Kassab, grand chirurgien orthopédiste, refusa d'accueillir le jeune
médecin (car cela pouvait entamer son pouvoir de mandarin) et menaça de
démissionner si je maintenais cette nomination. Ne tolérant pas le recours au
chantage, j'acceptai sur l'heure cette démission et le fis savoir, par retour du
courrier, à l'intéressé. Ce fut un tollé général car c'était la première fois que
l'administration rappelait à un « grand patron » qu'elle pouvait se passer de
ses services. J'ai reçu plusieurs délégations de médecins, en particulier de
l'Amicale des anciens internes des hôpitaux de France. Ma réponse était la
même : « De quel droit puis-je retenir un fonctionnaire qui décide de
démissionner ? ». Le problème s'est compliqué car le professeur Kassab
avait une parenté avec Wassila Bourguiba. Le Premier ministre intervint pour
me demander de réintégrer le professeur démissionnaire. J'exigeai des
excuses. Le directeur de cabinet du Président, Chedli Klibi m'entreprit dans
le même sens. Je tins bon. Bourguiba, lui-même, m'interrogea. Je lui
expliquai la genèse de l'histoire. Il me dit : « Je comprends, je n 'interviens
plus ». M. Kassab s'excusa par écrit et je le réintégrai. Aujourd'hui, l'hôpital
porte son nom. Certains, constatant que j'étais prêt à démissionner plutôt que
de céder à un chantage, que j'ai résisté au chef de l'État lui-même, crurent
que le docteur B. A. était un parent ou un ami proche. Ils ont été suffoqués
d'apprendre que je le reçus pendant un quart d'heure seulement avant son
recrutement, que je ne l'ai jamais revu et que je continue d'ignorer, à ce jour,
de quelle région il pouvait être originaire. L'intéressé lui-même était le
premier étonné de mon soutien, m'a-t-on dit.
J'ai complété mon action concernant le personnel médical par la
formation des infirmiers, des aides soignants et de l'ensemble des auxiliaires
médicaux. J'ai régularisé la situation de beaucoup d'entre eux, amélioré leurs
rémunérations et veillé à la ponctualité de leur avancement.
224

Dans le cadre de cette politique des « soins pour tous » que je m'étais
assigné de mener, à la tête du ministère de la Santé, le deuxième axe avait
trait au renforcement de l'infrastructure hospitalière qui devait compléter
l'effort entrepris pour la formation des cadres et la promotion du personnel
médical et paramédical.
Les services hospitaliers dans la ville de Tunis étaient engorgés par
l'afflux de malades provenant de plusieurs régions du pays. J'ai donc décidé
la création de quatre hôpitaux régionaux à Jendouba, Médenine, Gabès et
Mahdia et de plusieurs hôpitaux locaux.
Il a fallu convaincre le ministère du Plan du bien fondé de ce projet. J'y
suis arrivé avec peine, d'autant plus que mes demandes de crédits ne
s'arrêtaient pas là : je voulais ouvrir quatre grandes maternités à Tunis, Sfax,
Sousse et Bizerte, sept cents nouveaux centres de consultation surtout dans
le secteur rural, trente cinq nouveaux centres de Protection maternelle et
infantile (les PMI), deux cliniques pilotes et deux CHU nouveaux, à Sfax et
à Sousse, que j'ai inaugurés moi-même '.
J'ai parachevé cette action sur l'infrastructure médicale en constituant
trente-cinq équipes médicales mobiles chargées d'agir dans le monde rural et
se déplaçant sans cesse pour couvrir les zones les plus reculées.
Mais cet immense effort risquait, à tout moment, d'être anéanti par une
explosion démographique menaçante qu'il fallait, à tout prix, juguler.
Le président Bourguiba avait, dès avant l'indépendance, une vive
conscience de ce problème. Il avait compris qu'il fallait s'y attaquer, à la
base, en utilisant toutes les ressources : les dispositions légales autant que le
changement des mentalités.
Le 13 août 1956, c'est-à-dire quatre mois seulement après
l'indépendance, une des premières mesures révolutionnaires prises par
Bourguiba et son premier gouvernement fut la suppression de la polygamie.
Prenant de vitesse les conservateurs et les timorés, Bourguiba osa cette
réforme radicale des comportements qui suscitait, bien sûr, quelques réserves
et protestations mais qu'il fit passer en force profitant de l'état de grâce dont
il bénéficia longtemps, en sa qualité de héros libérateur et Père de la nation.
La loi qui interdisait la polygamie comportait une autre interdiction d'une
portée considérable : elle répudiait, en quelque sorte, la répudiation !
Dans un beau livre, l'écrivain algérien Rachid Boujedra avait décrit les
ravages psychologiques et sociaux que cette pratique entraînait dans les
familles de son pays ; l'exemple pouvait, bien entendu, être étendu à
l'ensemble du monde arabe. La répudiation se faisait par une simple formule
prononcée par l'homme à l'encontre de son épouse : « Tu es répudiée ». Elle
1. Les plaques ont été descellées par des « responsables » zélés... c'était petit !

225

s'apparentait au « bon vouloir » tyrannique des monarques de droit divin et
constituait un exemple scandaleux de machisme et d'oppression inacceptable,
sans parler des conséquences désastreuses qu'elle pouvait avoir sur le milieu
familial, les enfants et même la cohésion sociale. Bourguiba a supprimé cette
pratique moyenâgeuse et l'a remplacée par le divorce prononcé par un
tribunal civil.
Il ne se contentait pas de faire promulguer une loi ou de signer des
décrets. Il préparait l'opinion publique à accepter les réformes, en
parcourant le pays du nord au sud et d'est en ouest, développant des
arguments devant ses auditoires, faisant preuve d'un talent de tribun que
lui reconnaissaient même ses adversaires et déployant des trésors de
pédagogie et de persuasion. C'est pourquoi la comparaison avec
l'autoritarisme militaire de Mustapha Kemal Atatiirk me semble
approximative. Certes, les deux voulaient réformer leurs sociétés. Mais les
méthodes étaient fort différentes : le commandement sans fioriture pour
l'un, la persuasion douce pour l'autre.
Les résultats obtenus par l'un et l'autre divergent, sur le long terme.
Les réformes kémalistes semblent menacées par la montée de l'intégrisme
en Turquie ; celles de Bourguiba lui survivent et font dorénavant partie
des acquis acceptés unanimement par la société civile tunisienne.
Bourguiba fut très critiqué dans les autres pays arabes pour ses
réformes que les dirigeants de ces pays, par égoïsme ou conservatisme,
n'osaient pas entrevoir pour leurs peuples. Bourguiba n'en avait cure. Il
était habité par sa mission : faire voler en éclats le fatalisme, en finir avec
la résignation, faire naître, par un effort soutenu de prise de conscience, un
homme nouveau libéré non seulement de la dominance extérieure, mais
également de ses chaînes intérieures, de tout un fatras d'idées reçues et de
superstitions héritées.
Il a lutté contre le port du voile, parce qu'il y voyait un élément de
discrimination à l'encontre des femmes et une atteinte à leur dignité. Le 31
janvier 1974, j'ai fait promulguer un décret instituant l'Office du planning
familial, pour nous doter d'un instrument adéquat dans notre lutte contre
l'explosion démographique.
Nous étions, au lendemain de l'indépendance, sous la loi française de
1921 qui n'avait pas encore été abrogée et qui interdisait toutes les formes de
contraception. Elle encourageait, au contraire, la croissance démographique
pour des raisons évidentes en France, au lendemain de la Première Guerre
mondiale.
Consciente du problème, mon épouse a voulu faire une conférence au
Club féminin 1 Aziza Othmana 2 pour sensibiliser les femmes, et aussi les
1. Présidé alors par madame Habiba Zaouche.
2. Mécène bienfaitrice, elle légua sa fortune au profit du collège Sadiki et de l'hôpital qui porte
aujourd'hui son nom à Tunis.

226

hommes, sur la gravité de la situation démographique. Devant l'hésitation des
uns et des autres, elle résolut d'exposer le problème au président Bourguiba.
Gelui-ci fut vite convaincu et non seulement il lui signifia son accord et
l'encouragea, mais il donna des instructions au ministre de la Santé, Mondher
Ben Ammar pour élaborer une loi abrogeant celle de 1921, et pour autoriser
l'importation des produits contraceptifs et la propagande anticonceptionnelle.
Ce fut la loi du 9 janvier 1961.
En tant que ministre de la Santé, je me suis investi dans cette bataille
et mené une campagne de conscientisation aussi bien dans les villes que,
surtout, dans le monde rural. J'ai contribué à lever les préjugés sociaux, à
« défataliser » les naissances en vulgarisant, en termes simples, populaires
et clairs, les possibilités de contrôler les naissances. S'agissant des
convictions religieuses, j'ai rappelé sans cesse que la vocation de la religion
était le bonheur des hommes et des femmes ici-bas, autant, bien sûr, dans
l'au-delà. J'ai rappelé que la femme, créature de Dieu, devait préserver sa
santé, bien élever ses enfants et rechercher l'harmonie du couple. J'ai
invoqué des hadiths, dont celui rapportant qu'un compagnon du Prophète lui
demanda comment éviter qu'une femme, avec laquelle il cohabitait, tombe
enceinte et celui-ci de lui conseiller de pratiquer le coïtus interruptus (en
arabe : al azl) qui est, en effet, une des pratiques anticonceptionnelles
naturelles. J'ai invoqué aussi Ghazali qui recommandait aux femmes
d'espacer les naissances, si cela devait conserver leur fraîcheur de peau et
leur beauté.
J'eus des contacts avec des collègues égyptien (Dr Mahfoudh), algérien
(Dr Omar Boujallab) et irakien (Dr Izzet Mustapha). Certains étaient
carrément contre le planning familial pour des raisons « religieuses ». Ils
pensaient qu'on ne peut pas échapper à la volonté de Dieu et qu'il ne fallait
pas se préoccuper du destin d'un enfant qui naît, « puisque de toute façon,
celui-ci était inscrit sur son front et que Dieu pourvoirait aux besoins de sa
créature ». D'autres étaient, par contre, convaincus de la nécessité du
planning familial mais n'osaient pas heurter les croyances de leurs
populations. Politiquement, ils étaient timorés, paralysés.
Le décret-loi de 1966 recula l'âge du mariage à dix sept ans pour les filles,
à vingt ans pour les garçons. Il faut se souvenir que les filles étaient
couramment mariées à l'âge de quatorze ou quinze ans !
Par ailleurs, j'avais constaté que, malgré les interdits et les non-dits,
beaucoup d'avortements de Tunisiennes étaient pratiqués en Suisse et en
Angleterre par les filles appartenant à des familles aisées. Les avortements
secrets continuaient à se pratiquer, sur place, dans des conditions souvent
insoutenables pour les plus démunies. Il fallait mettre fin à cette situation
alarmante en libéralisant l'avortement, tout en le réglementant. Avec l'appui
de Bourguiba je présentai à l'Assemblée nationale une loi sur l'avortement,
qui fut votée le 26 septembre 1973 et publiée au Journal officiel, le 19
227

novembre 1973. Remarquons que cette loi devança d'une année celle de
Simone Veil, à qui je veux rendre un hommage mérité pour son courage et
son humanité
La loi que je fis adopter permet à chaque femme, célibataire ou mariée,
avec ou sans l'autorisation de son père ou de son mari, de se faire avorter
gratuitement dans n'importe quel hôpital ou formation sanitaire, au cours des
trois premiers mois de la grossesse. Passé ce délai, un avis positif de deux
médecins devient nécessaire, car le motif n'est plus social mais sanitaire.
Cette loi n'a jamais été remise en cause. Elle est en vigueur de nos jours
et j'en tire une légitime fierté. D'autant plus que j'ai dû batailler fermement
pour emporter l'adhésion des députés. Curieusement, les résistances ne
vinrent pas toujours du côté d'où on les attendait. Certains députés, parmi les
plus « libéraux » politiquement ou se proclamant comme tels, ne furent pas
les derniers à s'élever contre. Certains se sont abstenus lors du vote. Je ne
veux pas citer de noms, mais les historiens peuvent aisément se référer au
compte-rendu des débats publié au Journal officiel de l'Assemblée nationale.
Quoiqu'il en soit, c'est avec une confortable majorité que la loi sur
l'avortement fut adoptée et je pense que sur le plan de l'histoire sociale de la
Tunisie contemporaine, elle marqua une date notable2.
Il y eût ensuite une grande campagne de sensibilisation des femmes
pour qu'elles choisissent librement si elles le voulaient, de subir, après le
quatrième enfant, une opération de ligature des trompes. Lors de mes
visites dans les hôpitaux ou dans les centres sanitaires, certaines femmes
me racontaient, sans fausse pudeur, comment exténuées par des grossesses
répétées, trouvant de plus en plus difficile d'élever une ribambelle
d'enfants, elles se confiaient en désespoir de cause à des guérisseuses qui
leur faisaient courir des dangers parfois mortels. L'humour involontaire
détendait parfois l'atmosphère lourde qui entourait ces confessions. Une
femme m'a raconté, par exemple, comment une guérisseuse lui avait
recommandé, pour en finir avec ses grossesses répétées, de faire bouillir
les chaussures de son mari pendant six heures - pourquoi six et pas cinq,
mystère - puis de boire l'eau de la cuisson !
À l'hôpital du Kef, j'ai visité une femme, mère de huit enfants, qui avait
choisi de se faire ligaturer les trompes. Je lui demandai comment elle se
sentait. « Comme quelqu 'un qui vient d'être affranchi », me répondit-elle.
La campagne de sensibilisation porta ses fruits. Dans certains
gouvernorats, il arrivait que trois à quatre cents opérations de ligature des
trompes fussent réalisées au cours d'un seul mois, sans aucune contrainte, ni
même incitation, mais à la suite du libre choix de mères de quatre enfants ou
plus.
1. Durant mon exil, elle me reçut chez elle et intervint au profit de mon épouse et de mes enfants, privés
à plusieurs reprises de leurs passeports.
2. Quelqu'un devait même proposer que l'on baptisât cette loi de mon nom, comme on le fit de la
« loi Veil » ! Mais c'était un Européen !

228

Mes tournées dans les campagnes pour prôner la maîtrise des naissances
incitèrent un jour Bourguiba, en visite dans le gouvernorat de Kairouan où je
me trouvais, à me taquiner : « Si Mohamed, commentpouvez-vous inciter les
femmes à limiter les naissances, alors que vous avez, vous-même, huit
enfants ? ». J'osai le corriger : « Monsieur le Président, je n 'en ai que six ».
Il rétorqua : « Six ou huit, peu importe. Le problème reste le même ».
Je risquai alors une pointe d'humour : « A la vérité, j'en ai 5 plus 1 ».
Intrigué, il attendit mon explication. « Il y a un premier groupe de 5 enfants
nés entre 1950 et 1957. Ceux-là sont nés à un moment où l'on n'avait pas
encore conscience des problèmes démographiques et où, au contraire, on
avait besoin d'être nombreux pour lutter pour l'indépendance. Depuis 1957
à aujourd'hui, je n 'ai eu qu 'un seul enfant. Et ce sera le dernier. Je pense
donc être dans la norme. » Il m'approuva d'un rire soutenu.
Les effets de cette politique du planning familial ne tardèrent pas à porter
leurs fruits. Aujourd'hui on ferme des classes dans le primaire en Tunisie,
alors que dans les pays voisins, la crise de la scolarisation des enfants issus
de l'explosion démographique s'approfondit, de jour en jour. Sans parler de
l'emploi !
Cette politique du planning familial soulevait des réserves, même dans les
pays de l'ancien bloc de l'Est, pourtant réputés « révolutionnaires ». J'eus
l'occasion de m'en rendre compte, à mon grand étonnement, à un Congrès
international sur la population qui eut lieu à Bucarest, en août 1974 où
certains délégués de pays communistes accueillirent, avec réserve voire
hostilité, ma présentation de la politique tunisienne en matière de régulation
démographique.
En revanche, des années après avoir quitté mes fonctions de ministre de
la Santé, je reçus un témoignage de considération qui me toucha beaucoup.
En 1985, j'exerçai depuis un certain temps les fonctions de Premier
ministre. Mme Yacoubi, ministre de la Santé, vint m'informer à son retour
de Sanaa, où s'était tenue la Conférence des ministres arabes de la Santé, que
celle-ci avait décidé de créer un prix récompensant une action emblématique
dans le domaine de la Santé et que les ministres arabes de la Santé avaient
décidé de me décerner ce Prix, pour sa première attribution. Ce Prix devait
être remis, en avril 1986, au Maroc, à l'occasion de la prochaine Conférence
des ministres arabes de la Santé.
A l'approche de cette date, je demandai à Bourguiba l'autorisation d'aller
à Casablanca pour recevoir mon Prix. Il rechigna un peu : « Mais c 'est à moi
qu 'ils auraient dû donner ce Prix ! ». Je lui expliquai que ce Prix était destiné
seulement aux anciens ministres de la Santé. Il acquiesça. Je partis donc au
Maroc, à la tête d'une délégation du ministère de la Santé et de quelques
collaborateurs. Lorsque nous entrâmes dans l'espace aérien marocain, je fus
informé par le pilote que le Roi souhaitait que l'on atterrît à Marrakech où il
se trouvait et non à Casablanca. Bien sûr, nous nous exécutâmes.
229

À notre arrivée, je fus reçu par Hassan II qui m'informa qu'il souhaitait
me remettre le Prix lui-même au nom de tous les ministres de la Santé arabes,
et que si j'étais d'accord, la cérémonie se tiendrait le soir même dans son
palais de Marrakech, en présence de l'ensemble des ministres arabes de la
Santé. Il improvisa un très beau discours et je crois qu'il tenait à souligner
l'exemplarité de l'expérience tunisienne en matière de santé publique et de
planning familial en honorant l'un de ses artisans.
C'est un souvenir qui me tient à cœur parce qu'il constitue une
reconnaissance de la part de l'ensemble des responsables de la Santé dans les
pays arabes, de la justesse de la politique tunisienne dans ce domaine et,
accessoirement, un témoignage de la part que j'ai pu y prendre.
A propos de ce pays frère, je me souviens qu'au moment où j'y effectuais
une visite de travail pour participer à la conférence annuelle des ministres
maghrébins de la santé, le leader de l'Istiqlal marocain décéda le 13 mai
1974. Bourguiba me chargea de le représenter aux funérailles et de présenter
à la famille Fessi ses condoléances.
Encore un souvenir parmi tant d'autres. Un jour, je reçus, dans mon
bureau au ministère de la Santé, un militant destourien de la première heure
qui était aussi un syndicaliste très connu, Lakdar Jelidi, originaire de
l'extrême Sud tunisien. Il me dit : « Si Mohamed, nous sommes nombreux au
sud du pays qui vous estimons. Pourquoi ces grands meetings et ces discours
en faveur du planning familial ? Laissez Bourguiba faire ce travail tout seul
sans vous "compromettre " aux yeux des conservateurs et des religieux qui
sont très nombreux dans ma région ». Je lui répondis avec le sourire : « Si je
n 'étais pas convaincu moi-même, je n 'aurais pas couru tant de risques ».
Il me quitta avec un regard plein de compassion en pensant peut-être que
je n'étais pas vraiment un «... politicien » ! !
Vingt-sept années après avoir quitté ce ministère, je garde encore de bons
souvenirs d'un poste où je m'étais investi, d'abord avec une certaine retenue,
ensuite avec un enthousiasme sans partage.

QUATRIÈME PARTIE

Premier ministère :
le fil interrompu

CHAPITRE I

Une nomination inattendue
Tout est toujours très difficile en politique,
telle est la leçon que j'ai tirée de ma vie.
Léon Blum
(à son retour de déportation)

Le 1er mars 1980, j'étais avec mes amis en train de courir en comptant les
tours de piste - il nous fallait en faire au moins dix, l'équivalent de 4 000
mètres - quand l'adjudant Othman Nabli informa Mohamed Sayah, alors
ministre de l'Equipement, que le Président le convoquait. J'étais sous la
douche quand le même adjudant vint m'informer que j'étais appelé, moi
aussi, au Palais de Carthage.
Vers 9 heures, j'ai trouvé à la bibliothèque du Palais, Wassila Bourguiba
et Mohamed Sayah. La Présidente n'y alla pas par quatre chemins :
« Le Président, me dit-elle, a décidé tôt ce matin de charger Sayah des
fonctions de Premier ministre. Je m'y étais opposée et fis appel à Béchir Zarg
El Ayoun 1 pour m'aider à l'en dissuader. Sayah a des problèmes avec les
étudiants, les universitaires, il se trouve handicapé par un grave contentieux
avec la centrale syndicale, tandis que vous êtes estimé dans ces milieux, sans
parler des intellectuels et des enseignants qui s'entendent bien avec vous ».
Je ne dis mot, arrivant à peine à réaliser cette accélération des événements
auxquels je ne m'attendais pas du tout. Mohamed Sayah fît une proposition :
« Lella Wassila, lui dit-il, nous ne savons pas si M. Nouira va se rétablir2
comme je le lui souhaite. En attendant, je pense qu'une troïka pourrait
expédier les affaires courantes ».
1. Béchir Zarg El Ayoun (mot à mot : Béchir aux yeux bleus) : militant de la première heure. Il
connut les prisons françaises depuis 1937 et organisa la résistance armée de 1952 à 1954. En
évoquant ses sacrifices, Bourguiba déclara un jour :«[...] il n'y a pas un Tunisien qui ne soit
redevable, dans une grande mesure, de sa liberté et de son appartenance à un pays indépendant
à Zarg El Ayoun [...] ».
2. Il a été victime d'une hémorragie cérébrale ; les pronostics médicaux étaient réservés.

233

Wassila lui demanda ce que signifiait ce mot étrange. Il s'agit, réponditil, d'une direction de trois personnes : M. Mzali, Bourguiba fils et moimême.
« Non ! trancha-t-elle, il faut une seule personne qui soit responsable ».
Sur ces entrefaites, Abdelmajid Karoui, directeur du Protocole, nous
introduisit auprès du chef de l'État.
« J'ai pensé à vous pour vous charger des fonctions de Premier ministre »,
dit Bourguiba à Sayah sans autre transition ; « et puis... j'ai réfléchi. Si
Mohamed sera mieux reçu que vous. C'est lui que je nomme. Allez
poursuivre votre tâche dans votre département. »
Quand nous fumes seuls, il me déclara :
« Je n 'ai qu 'une recommandation à vous faire. Dès que je rends l'âme,
installez- vous dans mon fauteuil et désignez tout de suite un Premier
ministre. La politique, comme la nature, a horreur du vide ; il y va de
l'invulnérabilité de notre pays ».
Il esquissa un mouvement pour se lever. Je n'ai pas dit un seul mot. Au
moment où je prenais congé, il me demanda un nom pour me remplacer à la
tête du ministère de l'Éducation. J'ai proposé Frej Chedly, alors directeur de
l'enseignement primaire mais qui avait assumé auparavant les fonctions
d'instituteur, de directeur des écoles primaires, de professeur de lettres, de
proviseur et qui a été le directeur de mon cabinet. C'est un fin lettré, cultivé,
écrivain à ses heures, charmant camarade et jouissant auprès des enseignants
d'une grande estime. En regagnant mon bureau au ministère de l'Éducation,
je réalisais à peine ce qui venait de m'arriver. Bourguiba m'a mobilisé
comme un soldat, sans me demander mon avis et sans me laisser le temps de
réagir à cette nomination. Il savait que je m'étais toujours comporté en
militant et que j'avais rempli les missions qui m'étaient confiées sans
hésitation.
Ainsi, le 1er mars, je fus nommé « coordinateur » par un simple
communiqué de presse. Pas de décret, pas de délégation de signature !..
Je n'ignorais pas que la situation du pays était délicate, sinon bloquée.
L'université était en crise, rien n'y allait plus. Les grèves s'y succédaient à un
rythme de plus en plus accéléré, les assemblées générales se multipliaient sur
les campus et ceux qui y participaient n'hésitaient pas à traîner dans la boue le
régime. Doyens, professeurs et étudiants, toutes tendances confondues,
proclamaient haut et fort une double exigence : la libération des étudiants
incarcérés depuis 1974 et 1975 1 et la suppression du corps des vigiles institué
par décret en 1975 à l'initiative de Driss Guiga, en vue « de maintenir
l'ordre » à l'intérieur des facultés et écoles supérieures. Des centaines de
syndicalistes, dont des patriotes confirmés, remplissaient les geôles du pays.

1. Période au cours de laquelle Tahar Belkhodja et Driss Guiga étaient respectivement ministre de
l'Intérieur et ministre de l'Education nationale.

234

Les événements dramatiques de Gafsa (27 janvier 1980) pendant lesquels
une bande de mercenaires, entraînés et armés par Kadhafi, avaient cru
pouvoir ébranler un État structuré et d'essence populaire, en parant un
vulgaire hold-up des oripeaux de la révolution !... n'étaient pas oubliés.
Cette attaque dans la nuit du 26 au 27 janvier 1980 fut une sorte de séisme
qui prit tous les responsables au dépourvu.
La Tunisie était donc fragile !
Les troubles sociaux affaiblissaient l'autorité de l'État. Les grèves
tournantes affectaient surtout le secteur des phosphates et des industries
chimiques et celui des transports urbains. Ainsi, au lendemain de cette
ignoble attaque, c'était un lundi, la grève déclenchée dans le secteur des
transports, paralysait complètement Tunis. Curieux hasard !
L'image diplomatique de la Tunisie se ternissait auprès des organisations
internationales : Bureau International du Travail, Confédération internationale
des syndicats libres... Les dockers refusaient de charger et de décharger les
marchandises d'origine tunisienne, dans un grand nombre de ports
européens...
Le Parti socialiste destourien (PSD) s'était endurci, sclérosé ; la jeunesse,
les universitaires et les militants modérés s'en étaient éloignés.
L'autoritarisme de certains responsables avait contribué à multiplier les
oppositions et à susciter des résistances.
Je me rappelle avoir provoqué des réactions indignées de certains caciques
lors d'une session du Comité central du Parti en 1979 lorsque j'avais appelé
mes collègues à plus de tolérance et d'ouverture. Il est vrai que j'avais osé
comparer, dans mon intervention improvisée, certains « apparatchiks » à des
chiens de garde qui grondent et montrent leurs crocs dès qu'un nouveau venu
s'approche de la maison de famille
En résumé, le régime avait perdu de sa crédibilité. Les masses étaient
démobilisées. Suite à l'affaire de Gafsa, nous étions au bord de la rupture
avec la Libye et en froid avec l'Algérie.
Béhi Ladgham, que j'ai toujours respecté, même si sur certains sujets je
pouvais ne pas être d'accord avec lui, déclara à Jeune Afrique2 :
« La Tunisie passe par un moment délicat. Mzali va-t-il être le bouc
émissaire ou va-t-il passer le test de Premier ministre honorablement ?
L'irritation de l'Algérie, l'agression de la Libye, le procès du commando qui
va encore faire tomber des têtes, le mécontentement social... rendent
l'examen difficile ! ».
Jean-Louis Buchet, dans le même numéro de Jeune Afrique, commentait
ainsi cette nomination : « Alors, successeur ou pas successeur ? ». Nul ne
saurait le dire encore. Le coordinateur a pourtant des atouts : jeune (il a 55
1. Au cours de cette réunion, Hédi Nouira a eu une crise d'hypoglycémie ; il était en nage et faillit
perdre connaissance.
2. N° 100 du 12 mars 1980.

235

ans), Mohamed Mzali... « sortirait plus facilement victorieux d'une
campagne électorale à l'américaine que d'une guerre de succession ». Il
ajoutait : « plus batailleur que manœuvrier, ambitieux, obstiné, travailleur,
ce licencié de philosophie de la Sorbonne, destourien de la première heure,
a été six fois ministre... Autoritaire, enthousiaste mais méthodique, il a
inspiré cette réflexion à un de ses collègues : "M. Mzali, il commence
caporal et finit partout commandant, ou premier de la classe... " ». JeanLouis Buchet soulignait ma fidélité en amitié et rappelait que j'avais été
évincé de mon poste à l'Éducation nationale pour avoir dédicacé un de mes
livres à Ben Salah, menacé d'arrestation. Le journaliste rappelait aussi que
j'étais le seul à ne pas avoir reçu le bureau de l'UGTT « légale » de Tijani
Abid. À ses yeux, je suis attaché à l'option arabo-musulmane, mais
néanmoins moderniste.
Six mois après ma nomination, le même hebdomadaire écrivait1 : « Dans
cette Tunisie qui progresse, un homme nouveau s'est assis le 23 avril sur le
fauteuil de Premier ministre. Il s'appelle M. Mzali, a 55 ans. Il a été ministre
de la Défense nationale, de la Santé, trois fois ministre de l'Éducation. Il a
débuté dans l'enseignement et a gardé de cette époque [...] le style
méthodique et précis du professeur aux idées simples et claires [...]. Il s'est
acquis, à son poste, en moins de six mois, une excellente réputation.
"Bourguiba a fait un très bon choix", dit-on un peu partout dans le pays.
Homme intègre, sincère, énergique, Mzali est aussi un libéral... ».
Qu'allais-je donc faire dans cette galère ? Je n'avais été impliqué dans
aucune des fautes graves qui avaient mené le pays au bout du gouffre. Je
n'appartenais à aucun clan et ne participais à aucune coterie.
Conscient des difficultés qui m'attendaient, sachant l'état de santé
vacillant de Bourguiba, j'ai finalement accepté de me jeter dans la bataille,
par devoir patriotique, sans calcul, ni arrière-pensées ! Depuis mon jeune âge,
en effet, mon ambition était de servir : étudiant destourien, fondateurprésident d'associations culturelles, professeur, directeur, ministre, fondateur
et directeur de la revue culturelle Al Fikr, l'un des dix fondateurs de l'Union
des écrivains tunisiens et son président pendant dix ans, président du Comité
olympique tunisien pendant vingt-quatre ans,... je m'étais toujours attaché à
être à la hauteur des différentes responsabilités dont j'avais été chargé, ou
que j'avais choisi d'assumer librement, bénévolement. Je n'avais jamais
nourri d'ambition politicienne et ai toujours considéré le pouvoir comme un
moyen efficace de réaliser un idéal, dans la fidélité à une éthique d'action
inspirée par le patriotisme et l'humanisme.

1. N° du 29 octobre 1980.

236

Je n'étais pas dupe ! Je savais que, n'étant pas un expert dans l'art de
simuler, de mentir, du double langage, des intrigues, je pouvais à tout
moment tomber dans l'une des nombreuses chausses trappes que ne
manqueraient pas de mettre sur ma route les méchants, les envieux, les petits,
les obsédés du pouvoir pour le pouvoir. Pour ceux-là, le fauteuil c'est le rêve,
la fin qui justifie tous les moyens car il signifie l'argent, les honneurs, les
plaisirs... tandis que pour moi, avoir le pouvoir, c'est pouvoir mieux servir
les autres.
J'étais donc sur un siège éjectable. Je n'ai pas oublié certaines
machinations et pièges dont ont été victimes, avant moi, Béhi Ladgham,
Ahmed Ben Salah, Hédi Nouira...
Comment oublier aussi les déboires imposés à l'ancien Premier ministre
Tahar Ben Ammar, que je n'avais pas connu de près, mais dont je n'oublie pas
qu'il a été le signataire du Protocole d'indépendance de notre pays. Deux ans
après, le 28 septembre 1958, il a comparu avec son épouse, Zakia Ben Ayed,
devant la Haute Cour de justice à propos de la ténébreuse affaire des « bijoux
de la Couronne », dans laquelle il n'était pour rien. Mais il fallait « salir » une
figure nationale, en incriminant un couple au-dessus de tout soupçon.
Il ne m'avait pas échappé, surtout, que le poste de Premier ministre, dans
la Constitution de l'époque, était un poste maudit. Son article 57 stipulait en
effet :
« En cas de vacance de la Présidence de la République, pour cause de
décès, démission, ou empêchement absolu, le Premier Ministre est
immédiatement investi des fonctions de Président de la République pour la
période qui reste de la législature en cours de la Chambre des députés ».
Le « dauphin constitutionnel » était donc la cible obligée de tous les
obsédés du pouvoir. Ainsi ce poste me désignait pour prendre tous les coups,
surtout les coups bas. Chez-moi, le soir même, je me remémorais certaines
lectures historiques et compatissais à l'évocation du destin tragique de ces
Premiers ministres ou très hauts responsables de l'État ou des partis au pouvoir,
de certains penseurs... Socrate emprisonné, obligé de boire la ciguë ; Cicéron
égorgé par les sbires de Marc Antoine, raidi par la haine que lui soufflait sa
fille Fulvie ; Soliman le Magnifique (1495-1566) qui, sous l'influence de sa
« Mejda » Roxelane, avait assassiné son Premier ministre Ibrahim Pacha, son
ami d'enfance et le deuxième personnage de l'Empire. Il fit également
assassiner son propre fils Mustapha par des serviteurs muets qui exposèrent
sur un tapis le corps encore palpitant parce que Roxelane voulait assurer la
succession de son fils Sélim, et y réussit du reste. Le Premier ministre
Youssef Saheb Ettabaa que le bey Ahmed Ier et son favori Mustapha
Khaznadar firent arrêter dans les couloirs du palais du Bardo le 11 septembre
1837 et étrangler sans procès, avant de livrer son corps à la populace. Imre
Nagy, le Premier ministre hongrois condamné en 1956, exécuté en 1958.
Menderes, Premier ministre turc supplicié par la junte militaire avec deux de

237

ses ministres en 1960. Le Premier ministre sénégalais Mamadou Dia
condamné à mort mais gracié par le Président Senghor. Le Premier ministre
pakistanais Àli Bhutto condamné à mort et exécuté après un simulacre de
procès et dont le calvaire a été évoqué par sa fille, Benazir Bhutto, dans un
livre émouvant. Ces images et bien d'autres défilaient devant moi et
pourtant...
Je respectais trop Bourguiba pour ne penser qu'à ma carrière. Je me disais
que le jour où il mettrait fin à ma mission, je reprendrai ma liberté, l'esprit
serein, et avec la satisfaction du devoir accompli. Jamais je n'imaginais alors
la persécution dont je devais être victime moi-même, les miens et certains de
mes amis.
Mais Bourguiba était-il encore en 1986, voire en 1980, le Bourguiba que
j'avais connu depuis les années trente ?
Certains trouveront que je suis décidément incorrigible, car aujourd'hui
encore, je continue de croire, avec Mendès France qui lui aussi n'a pas « su »
garder le pouvoir, que « la démocratie, c 'est beaucoup plus que la pratique
des élections et le gouvernement de la majorité. C'est un type de mœurs, de
vertu, de scrupule, de sens civique, de respect de l'adversaire. C'est un code
moral. Jamais en politique, la fin ne justifie les moyens ».
Je suis fier de ne pas être un « politicien », mais un homme politique
essayant d'accorder à la réalité des hommes et des choses leur juste mesure,
désirant saisir la complexité de cette réalité. J'étais par la force des choses,
de mon ancienneté dans la chose publique, un homme averti des questions de
gestion des affaires de l'État, mais non point un simple gestionnaire. J'étais
un militant, un homme engagé, qui s'interdisait d'être chauvin ou même
partisan.
J'étais surtout conscient que, vu le régime présidentialiste tel que défini
dans la Constitution et vu le caractère du Président et son ego démesuré, je
n'étais que le «primus interpares », le premier entre les égaux ! Le protocole
faisait de moi le deuxième personnage de l'État, mais Bourguiba était
président de la République et président du Conseil. Il traitait souvent
directement et sans m'informer, avec « ses » ministres, surtout ceux des
Affaires étrangères, de l'Intérieur et de l'Information avec une surveillance
particulière de la radio et de la télévision. Je peux donc affirmer qu'il n'y eut
pas de gouvernement Mzali ou Nouira ou Ladgham. Il y eut un
gouvernement Bourguiba de 1956 à 1987 !
Je me suis donc mobilisé pour être à la hauteur de la confiance du
Président de la République, pour répondre à l'appel du devoir malgré tous les
risques. Précisément parce que risques il y avait, parce que Bourguiba
devenait sénile, je m'étais davantage dévoué. Je devais, par un effort de tous
les instants et une vigilance à toute épreuve, contribuer avec mes collègues
et les patriotes sincères à :
238

- sauvegarder l'indépendance, préserver l'invulnérabilité de la patrie,
maintenir l'État en dehors des compromissions et des risques d'inféodation.
- humaniser le développement et lui fixer comme finalité ultime la dignité
de l'homme, la solidarité sociale et l'équilibre de la collectivité, en faisant de
la croissance un processus à la fois quantitatif et qualitatif.
- engager le pays dans la voie de la démocratie authentique, sans laquelle
il ne peut y avoir de développement réel et durable.
Je devais surtout rester moi-même, ne pas chercher à plaire, garder mon
style, ma manière de vivre, de parler, d'agir, et de faire agir. Je devais garder,
quoiqu'il arrive, ma proximité avec le peuple dont je suis issu et que j'avais
appris à respecter et à aimer, depuis mon jeune âge.
L'une de mes premières décisions a été de nommer un directeur et un chef
de cabinet. Pour le premier poste, j'ai fait appel à Mezri Chékir, alors
président directeur général de l'Office national du planning familial et de la
population, depuis six ans. En 1959, j'étais content de trouver en lui un
volontaire pour diriger un village d'enfants. Messadi refusait toujours mes
demandes de détachement d'instituteurs ou de directeurs d'école pour
remplir cette tâche dans mon département. Il fallait chaque fois solliciter
Bourguiba qui donnait toujours des instructions impératives dans ce sens à
son ministre de l'Éducation '. Je savais que Mezri Chékir s'était fait expulser
de la classe de quatrième du lycée de Sousse pour « agitation destourienne »,
que la police avait lâché ses chiens à ses trousses et l'avait emprisonné et
qu'il avait terminé ses études au collège Sadiki. Pour subvenir aux besoins
de sa famille, il accepta un poste d'instituteur puis de directeur d'école dans
un village isolé, situé au centre-ouest du pays.
Il poursuivit des études de psycho-pédagogie en Tunisie et au Centre
international de l'Enfance à Paris. Bourguiba allait souvent se reposer au
village d'enfants de Beni Mtir. Il logeait dans une grande villa, occupée avant
l'indépendance par l'ingénieur en chef des travaux de construction du
barrage de l'oued Béni Mtir, au milieu de « ses » enfants et parfois déjeûnait
ou dînait en leur compagnie. Il a donc découvert ce directeur dynamique,
pédagogue et efficace. Chaque fois que je lui rendais visite, il m'en disait
beaucoup de bien. Je le nommai, trois années plus tard, Commissaire à
l'enfance. Lorsque mon chef de cabinet, Slim Ben Chabane, militant poli,
1. À ce propos, il serait intéressant d'évoquer l'initiative que j'avais prise en 1960 en faveur de
Mohamed Sayah et qui devait probablement déterminer sa carrière politique. En tant que
directeur général de la Jeunesse et des Sports, j'étais naturellement le tuteur des organisations
des mouvements de jeunesse dont l'Union générale des étudiants tunisiens (UGET). Sayah,
nouvellement nommé professeur d'arabe, avait été élu, cette année-là, secrétaire général de
cette organisation estudiantine et avait, pour pouvoir assumer cette importante mission, sollicité
du ministre de l'Education un demi-détachement. Devant le refus de Messadi, il me pria
d'intervenir. Sachant le ministre inflexible, je pris Sayah dans ma voiture et nous rejoignîmes
le président Bourguiba à Ben Métir. À peine informé par mes soins de l'objet de notre visite, il
téléphona à Messadi et lui ordonna énergiquement d'accorder à Sayah un détachement complet
à l'UGET. C'était la première fois qu'il voyait de près ce jeune professeur. Il devait le
rencontrer plus souvent et apprécier son intelligence, son sens politique et... sa plume.

239

racé et fin diplomate, a demandé à partir car Azouz Rebaï, PDG de la Société
tunisienne de diffusion, lui avait proposé le double sinon le triple de ses
émoluments, je l'ai remplacé par Mezri Chékir qui devait ensuite, durant
presque quatre années, me seconder à la direction de la radio télévision. Il fut
d'une grande efficacité et contribua largement à la solution de problèmes
techniques et administratifs. Un jour, j'étais à l'étranger en mission quand le
Président le convoqua pour lui dire :
« Dites à Si Mohamed, de foncer pour faire démarrer la télévision,
comme il a foncé pour édifier la cité sportive. Qu 'il ne tienne pas compte des
difficultés financières et des objections des technocrates ; je suis là, il peut à
tout moment solliciter mon arbitrage ».
Durant des années, Wassila Bourguiba n'avait cessé de me harceler pour
l'éloigner de mon cabinet en me proposant de le nommer ministre à la Jeunesse
et aux Sports ou à la Santé. Elle est allée jusqu'à le faire devant son époux qui
ne disait rien car je refusais clairement et fermement. Mais ce manège
m'indisposait et me perturbait dans l'accomplissement de ma lourde tâche.
Comme chef de cabinet, j'ai nommé Mustapha Mnif, jeune juriste, qui
m'avait été présenté par Hédi Zghal, alors secrétaire d'État à l'Éducation
nationale et sfaxien comme lui. J'ai tout de suite entrevu dans ce jeune
militant destourien, récemment rentré de Paris où il avait réussi ses diplômes
de droit, un homme sérieux, intègre, plein d'abnégation et dévoué à la chose
publique. Jusqu'à mon départ du gouvernement en juillet 1986, Mustapha
Mnif sera à la hauteur de mon attente et ne me décevra jamais.
Avec les chefs de cabinet que j'ai pu avoir dans les différents ministères
dont j'ai eu la responsabilité, au cours de ma carrière, j'ai eu des fortunes
diverses. Il faut d'abord dire que, contrairement à certains de mes collègues,
j'avais pour habitude de maintenir à leurs places les chefs de cabinet dont
« j'héritais » de mes prédécesseurs.
Ainsi, lorsque j'ai été nommé en 1968, ministre de la Défense, j'ai
maintenu Slaheddine Baly au poste de chef de cabinet où il avait été nommé
par mon prédécesseur, Ahmed Mestiri.
Plus tard, en 1973, j'ai confirmé Mongi Fourati comme chef de cabinet,
fonction qu'il occupait avec mon prédécesseur, Driss Guiga, avec lequel
j'étais loin pourtant d'avoir des affinités éclatantes.
En outre, le critère du régionalisme dont certains aiment se gargariser,
n'est jamais entré en ligne de compte dans mes décisions. Les chefs de
cabinet que j'ai maintenus dans leurs fonctions, ou que j'ai nommés,
provenaient de toutes les régions de la Tunisie. Ainsi, Baly, Ben Chaabane et
Fourati étaient des Tunisois, alors que Rafiq Saïd était originaire du Cap Bon.
Je ne sais pas, à ce jour, où a pu naître Mongi Bousnina !
La plupart de ceux qui ont travaillé à mes côtés m'ont donné entière
satisfaction et je crois que la relation que j'ai pu établir avec eux, a été de
confiance et d'estime mutuelles.
240

Seuls deux d'entre eux faillirent à la déontologie la plus élémentaire et
trahirent ma confiance et mon amitié.
Slaheddine Baly, mon ancien chef de cabinet à la Défense, n'eut de cesse,
après ma disgrâce et mon exil, que d'essayer - en vain - de me faire exclure
du Comité international olympique pour prendre ma place. Bien sûr, il était
en « service commandé », mais rien ne l'obligeait à montrer un tel
acharnement.1
Mongi Bousnina, qui avait été le chef de cabinet de Ben Salah lors du
passage de ce dernier à la tête du département de l'Éducation nationale en
1968, était préoccupé par un avenir incertain depuis la disgrâce de son
mentor et la violente campagne déclenchée contre lui.
Je le maintins pourtant à son poste, jusqu'à mon propre départ du
ministère de l'Éducation nationale. Plus tard, lorsque je fus nommé Premier
ministre, il vint me voir pour m'offrir un exemplaire de sa thèse de
géographie. Il avait préparé une belle dédicace avec des termes laudatifs,
exagérément laudatifs 2. Mais lorsque j'ai été démis de mes fonctions et
contraint à l'exil, et que la meute fut lâchée contre moi dans certains
journaux, Mongi Bousnina s'illustra par ses attaques indignes contre moi et
contre son ancien patron Ben Salah. Ses diatribes enflammées occupèrent les
premières pages d'une presse aux ordres. Son style, décidément superfétatoire,
dans la louange comme dans l'anathème, le fit délirer : « une génération a
été sacrifiée par M. Mzali... ». Mais au lieu d'en rire, on le congratula tant et
si bien qu'il se retrouva... ministre de la Culture, pour services rendus, je
suppose !
J'ai nommé aussi Ridha Ben Slama, attaché de cabinet, chargé des
relations avec les médias. Il a été dynamique, sérieux et loyal. Un militant
sincère et solide.
1. cf. Partie III, chapitre premier : Au service de la Jeunesse et du Sport - Les séductions d'Olympie
2. Il écrivit de sa belle main exactement ceci :

et dont voici la traduction exacte :
À son Excellence, le grand frère, Mohamed Mzali, en témoignage de sincère affection et de
haute estime, et en signe de reconnaissance pour l'aide et les encouragements dont j'ai bénéficié
de sa part durant les dix dernières années. Tunis, le 30 janvier 1982.

Après deux semaines environ, constatant que la santé de Hédi Nouira ne
s'améliorait pas, j'ai occupé son bureau au Dar El Bey. C'est de là que,
durant plusieurs années, Bourguiba avait gouverné la Tunisie. C'est là aussi
que se tenaient les conseils de ministres auxquels j'assistais malgré mon titre
de simple directeur de la Jeunesse et des Sports et non de ministre. D'ailleurs
j'étais depuis 1959 député de la nation, mon statut était donc politique et non
administratif.
Je connaissais ainsi Dar El Bey, siège du Premier ministère et du
ministère des Affaires étrangères, situé au cœur de la Casbah.
Il a été construit à l'initiative de Hamouda Pacha le Husséinite, dont le
long règne s'étendit de 1782 à 1814. Le bureau des Premiers ministres y était
situé, bien avant l'établissement du protectorat. Il était vaste et sa coupole
était majestueuse, véritable dentelle de stuc d'inspiration andalouse. Il fait
partie d'une aile ajoutée par Ahmed Bey Ier à la Sraya de Hamouda Pacha.
Au XIXe siècle, Sadok Bey fit édifier, en façade, des salons et une grande
salle de réception. C'est là qu'avait été installée officiellement la
Commission financière chargée d'examiner et d'assainir les finances
tunisiennes en vertu du décret beylical daté de décembre 1869. C'est
également à Dar El Bey qu'avaient habité, au XIXe siècle, le prince Napoléon
et la princesse Clothilde en 1861, le prince de Galles, le prince et la princesse
de Prusse en 1862, ainsi que le prince de Savoie et le roi Léopold de
Belgique. Les salons de ce vaste palais faisaient l'admiration des visiteurs
avec ses luxueuses géométries, ses marbreries, ses boiseries, ses faïences
napolitaines et ses lustres de Venise.
Avant de mettre sur pied une nouvelle équipe et d'élaborer un programme
de gouvernement, j'ai dû faire face à des difficultés inattendues. Deux jours
après ma désignation comme coordinateur de l'équipe gouvernementale,
Driss Guiga me rendit visite dans mon bureau au ministère de l'Éducation
nationale. Il m'annonça que le Président avait démis le général Zine El
Abidine Ben Ali de ses fonctions et qu'il l'avait remplacé par Ahmed
Bennour, au poste de directeur de la Sûreté nationale, Ameur Ghédira au
commandement de la Garde nationale et Abdelhamid Skhiri, à la direction de
la Police. Ces décisions ayant été prises sans que j'en fusse informé, j'ai
décidé, nonobstant l'estime que je pouvais porter aux personnalités
nouvellement nommées, de renoncer à poursuivre ma mission. Je l'ai signifié
à Driss Guiga au moment où il me fit part des décisions présidentielles. Une
heure après, c'est Wassila qui s'employa à m'en dissuader. Elle me pria de
n'en rien faire et s'engagea à veiller dorénavant à ce que pareille bavure ne
se reproduisît point.
1. Il semble que cette coupole couvrant la salle carrée n'a reçu son riche décor de stuc que
récemment, quand elle fut occupée par Mohamed Salah Mzali, alors Premier ministre du Bey
en 1954, à qui certains ont reproché le coût onéreux de ces travaux d'embellissement.

242

Je crus de mon devoir d'obtempérer pour ne pas porter préjudice au
prestige de l'État et de m'atteler à mon programme de gouvernement.
Cependant je n'ai pas apprécié que Zine El Abidine Ben Ali fut démis de
ses fonctions de cette manière. Lorsque j'étais ministre de la Défense
nationale durant les années 1968-1969, le commandant Ben Ali était
responsable de la sécurité militaire et m'avait laissé une bonne impression.
J'ai été très touché lorsqu'en fin décembre 1977, il avait pris l'initiative de
venir me voir chez moi à la Soukra, accompagné de Mezri Chékir. Quelques
jours auparavant, Tahar Belkhodja avait été démis de ses fonctions de
ministre de l'Intérieur, sur proposition de Hédi Nouira. Abdallah Farhat avait
été chargé de l'intérim. Ben Ali m'avait dit alors toute l'estime qu'il avait
pour moi, que j'avais laissé un bon souvenir de mon passage à la tête de la
Défense nationale. « Je suis prêt en tant que conseiller au Premier ministère
à suggérer votre nom pour l'Intérieur, m'affirma-t-il. Vous êtes le meilleur
candidat à mon avis. »Je le remerciai et l'assurai que je tenais à poursuivre
ma mission à l'Éducation nationale.
Curieuse coïncidence ! Le lendemain, c'était un mercredi, jour de réunion
du Bureau politique. Hédi Nouira m'invita à la sortie de la maison du Parti à
l'accompagner dans sa voiture. Il conduisait lui-même. Il me parla
longuement de la maladie du Président, des problèmes difficiles qui
l'assaillaient, de la démagogie et de l'ingratitude de Habib Achour. Arrivé
devant sa villa, il me surprit par cette proposition :
« Voulez-vous m'aider en assumant le portefeuille de l'Intérieur ? ».
Interloqué, je lui répondis sans presque réfléchir :
« Si Hédi, est-ce que vous me voyez en flic, moi l'éducateur, le directeur
de la revue Al Fikr ? ».
Il n'insista pas et me retint à dîner. Abdallah Farhat, Mohamed Sayah,
Mohamed Fitouri, le Docteur Hannablia nous rejoignirent et nous avions
longuement discuté de la situation en général et du ministère de l'Intérieur en
particulier. Finalement, le docteur Hannablia fut nommé à ce poste.
Le lendemain, j'ai entendu Wassila dire à son époux :
« Comment peux-tu avoir confiance en Ben Ali ? La quarantaine de
comploteurs de Gafsa [ceux de l'agression libyenne du 27 janvier 1980] ont
séjourné presque un mois dans trois maisons différentes de cette ville ; tous
les jours des sacs de victuailles, de pain y étaient acheminés... et lui n 'a rien
vu, n'a rien senti... ».
Je voyais Bourguiba irrité. Le lendemain, il l'a renvoyé. C'est alors que
j'ai proposé de le nommer ambassadeur. Mon ami, mon condisciple, le
militant Abdeljelil Mehiri achevait sa mission à Varsovie ; Bourguiba
accepta de nommer Ben Ali à ce poste.
Un nouveau sentiment de gêne, de malaise devait me perturber encore : le
Président m'a demandé à trois ou quatre reprises de l'accompagner chez
Hédi Nouira pour s'enquérir de sa santé ! Ce dernier était quasiment seul
243

dans sa villa située non loin des Thermes d'Antonin, à Carthage. L'un ou
l'autre de ses frères nous accueillait à l'entrée de la villa et nous laissait en
tête-à-tête dans la chambre à coucher de l'ancien Premier ministre qui était
étendu, presque immobile et prononçant à peine quelques syllabes.
Bourguiba abandonnait vite sa gentillesse et se mettait à lui poser des
questions embarrassantes, futiles, inconvenantes. Était-il vrai que du temps
où il était au pouvoir, il se faisait nourrir par la maison d'hôtes (Dar
Maghrebia) ? Était-il exact que ceci ou cela ? Il lui répétait ce que le sérail
lui susurrait la veille et Hédi Nouira ne répondait pas. Je voyais qu'il
souffrait, en plus de la maladie, du harcèlement que le chef de l'État lui faisait
subir, de manière injuste et imméritée.
J'aurais dû penser qu'un jour, je serais aussi mal traité et victime de la
même hargne des courtisans. Je le fus, en fait, dans une proportion infiniment
plus grande. Mais je précise que jamais Bourguiba ne m'a adressé un
quelconque reproche directement.

CHAPITRE II

Premières mesures
Le premier conseil interministériel que je devais présider, au Dar El Bey,
était consacré à l'étude de certains dossiers agricoles. J'ai été surpris d'entendre
des collègues proposer l'organisation d'une campagne d'arrachage des
oliviers. Mustapha Zaanouni, ministre du Plan, technocrate bon teint,
Mohamed Ghenima, gouverneur de la Banque centrale et d'autres rivalisèrent
d'arguments pour me convaincre. Le bon sens et ma connaissance des fellahs
et du monde rural m'ont poussé à opposer un non catégorique. La Tunisie était
et demeure un pays agricole et surtout oléicole, depuis la période romaine, il y
a plus de 2000 ans et doit le rester. Trois années plus tard, en discutant avec le
Premier ministre italien Bettino Craxi, du problème de nos exportations d'huile
d'olive, de vin... dans la zone européenne, ce dernier me recommanda de faire
planter et replanter le maximum de pieds d'oliviers, malgré les difficultés
conjoncturelles pour l'écoulement de nos huiles en Europe. Il est vrai que les
écoles supérieures de sciences économiques et de gestion, les écoles nationales
d'administration n'apprennent pas tout aux apprentis politiciens qui du reste
demeurèrent... des apprentis en politique !.
J'ai réussi sans difficultés à remanier le gouvernement en y introduisant des
collègues compétents, réputés démocrates et ouverts au dialogue. Ainsi
Mansour Moalla malgré son caractère « difficile » fut nommé au Plan et aux
Finances, Azouz Lasram à l'Économie nationale, Béji Caïd Essebsi ', ministre
délégué auprès du Premier ministre et quelques mois plus tard, ministre des
Affaires étrangères, Sadok Ben Jemaa, ministre des Transports...
J'ai téléphoné moi-même à Béchir Ben Yahmed, directeur de Jeune
Afrique, pour lui proposer de faire partie de l'équipe. Il accepta mais à
condition, me dit-il, d'être nommé ministre d'État, responsable de tous les
départements économiques ! Je savais qu'il était infatué de sa personne... mais
à ce point !.
1. Que j'ai invité préalablement chez moi, ainsi que Habib Boularès pour les persuader de ma
sincérité démocratique

245

J'ai fait nommer aussi au département de la Justice, Mhamed Chaker, fils
du grand militant Hédi Chaker, assassiné le 13 septembre 1953 à Nabeul où
il était en résidence surveillée, par la Main rouge, celle-là même qui avait
assassiné Farhat Hached le 5 décembre 1952. Il a été chef de cabinet de
Ahmed Mestiri et était plutôt partisan de l'ouverture, tout comme Mohamed
Ennaceur, nommé aux Affaires sociales.
Avec une équipe remaniée, motivée par la volonté d'apaisement et de
concorde, j'ai décidé, avant toute chose et autant que faire se pouvait,
d'effacer les séquelles de la répression qui avait suivi les événements du 26
janvier 1978 1 et de prendre quelques initiatives pour décrisper l'atmosphère
à l'université et panser les plaies dans les milieux estudiantins.
J'ai d'abord permis, sinon encouragé, le retour de plusieurs dizaines
d'opposants de toutes tendances exilés en m'engageant à faire annuler toutes
les poursuites et autres tracasseries policières dont ils étaient en droit de se
méfier. Ahmed Bennour, directeur de la Sûreté nationale, a su gérer ce
dossier avec tact et efficacité.
Ainsi, Khemais Chammari, un militant de gauche, Nejib Chabbi et
Moncef Chabbi nationalistes arabes, Ali Chelfouh, baasiste, des militants de
la tendance islamique, le Cheikh Mohamed Bedoui aussi, réputé pour ses
diatribes violentes contre Bourguiba, ancien leader de la Voix de l'Etudiant
zeitounien 2 qui se déplaçait en Arabie Séoudite, à Bagdad, à Alger avec un
passeport irakien, Abdessalam Lassilaa qui a exercé le métier de speaker à la
radio libyenne et n'a pas ménagé ses attaques contre le chef de l'État 3 , et bien
d'autres ont regagné la Tunisie. J'ai même aidé certains d'entre eux à trouver
du travail : Chammari (banque), Chelfouh (Société tunisienne de diffusion),
Moncef Chabbi (ministère de la Femme...).
J'ai supprimé, par décret, le corps des vigiles et libéré des centaines de
prisonniers politiques, notamment des syndicalistes jugés en 1978 et des
étudiants4 condamnés en 1975. Quelques mois après ma nomination, j'ai pu
convaincre le Président d'accorder par décret une grâce amnistiante à près de
1 200 personnes. C'est le ministre de la Justice, Mhamed Chaker, qui avait
préparé ce texte de loi. Bourguiba hésita tout d'abord en objectant que le
chiffre était élevé mais finit par signer. Cela a permis aux ouvriers et
fonctionnaires concernés non seulement de recouvrer la liberté, de retrouver
leur travail mais aussi de percevoir un rappel correspondant à la période de
leur « absence forcée ».
1. Ce jour-là, appelé « Jeudi noir », l'UGTT déclencha une grève générale, qui se termina en
émeute, violemment réprimée. Les principaux responsables du syndicat furent arrêtés et Habib
Achour fut condamné à 10 ans de travaux forcés.
2. Organisation des étudiants de la Zeitouna, avant l'indépendance.
3. Son cas m'a été signalé par le député Ahmed Kedidi qui m'a recommandé sa « réhabilitation ».
Lassilaa est aujourd'hui collaborateur au journal de langue arabe du RCD.
4. Bourguiba a tenu à recevoir certains d'entre eux dans son palais de Skanès pour les connaître et
leur faire gentiment la leçon avant de les libérer...

246

Dans ce contexte, une anecdote significative me revient à l'esprit. Au
cours d'une audience accordée à l'amicale des professeurs de philosophie
présidée à l'époque par Mohieddine Azouz, la conversation traîna en
longueur, car j'étais à l'aise avec des collègues « philosophes », quand une
dame, Zeineb Charni, demanda la parole :
« M. le Premier ministre, me dit-elle, la voix tremblante et les yeux
embués de larmes, je suis une femme de gauche ; nous ne sommes donc pas
du même bord
mais je ne peux pas ne pas vous remercier et rendre
hommage à votre humanisme. Après plus de cinq années passées en prison,
comme mon mari d'ailleurs, j'ai retrouvé la liberté. Quelques jours après ma
libération, j'ai remis à votre chef de cabinet une demande pour réintégrer
mon poste de professeur de philosophie au lycée de Montfleury, et pour
permettre à mon mari, de réintégrer le sien, inspecteur de philosophie. Une
semaine plus tard, en revoyant M. Mnif il m'annonça que vous avez siginifié
votre accord de votre propre main sur les deux demandes. Ainsi avons-nous
retrouvé, mon mari et moi, la liberté et la dignité ».
J'étais très ému car j'avais devant moi non une lettre ou un simple rapport,
comme j'en traitais par centaines, mais un être de chair et de sang, une
citoyenne digne et exigeante qui a souffert mais qui semblait réconciliée avec
la vie et retrouvait la joie de vivre dans sa patrie.
Je me contentai de répondre que je n'avais fait que mon devoir !
Dès le mois d'avril, à peine nommé, j'ai cherché à nouer un dialogue avec
les dirigeants représentatifs de l'UGTT et des classes laborieuses.
Le Premier mai, fête du travail, j'ai présidé au Palmarium un grand
meeting où j'ai improvisé un discours d'ouverture et de réconciliation. J'ai
exalté la classe ouvrière, les forces productives du pays ; j'ai banni la
répression, le mépris... Le courant est passé. Mohamed Charfi, professeur de
droit et opposant notoire, a commenté dans Jeune Afrique 2, de façon
favorable les premières mesures que j'avais prises. Il écrit : «Des événements
importants se sont produits en Tunisie. Le Président Bourguiba a remplacé
l'équipe au pouvoir, au sens le plus large. Fidèle à sa méthode, il procède
par touches successives, prenant chaque jour une mesure ponctuelle ou
individuelle... Parallèlement, des augmentations de salaire ont été décidées
avec un train de mesures sociales non négligeables, annoncées dans un
discours remarqué et remarquable dans le style par le Premier ministre le
1er mai. Enfin, la plupart des détenus syndicalistes, militants de base et
membres du Bureau exécutif légitime de l'UGTT, ont été libérés. On s'est
même payé le luxe de délivrer un passeport à Ahmed Ben Othman, qui

1. Je ne lui ai pas objecté que je n'étais pas de droite !... ni de gauche d'ailleurs.
2. Article intitulé « L'hirondelle et le printemps », n° 1018 du 9 juillet 1980.

247

détient le triste record de la plus longue et la plus pénible résistance aux
"séances d'interrogatoires" de la police ».
C'est sous le titre « le printemps de Tunis » que Souhayr Belhassen publia
un article dans le numéro 1010 du 14 mai 1980 de Jeune A frique, dans lequel
elle disait notamment :
« C'est à l'occasion du meeting organisé le 1ermai au Palmarium que les
Tunisiens ont vraiment réalisé le changement. Dans le style d'abord. Avec le
nouveau Premier ministre, Mohamed Mzali, ils retrouvent un tribun, mais
aussi le pédagogue au langage simple et chaleureux, dont la façon'de
transmettre le message a compté peut-être plus que le contenu qui n 'était
pourtant pas négligeable. Les 10 % d'augmentation de la prime de salaire
unique, revendication fondamentale de nombreuses grèves à la veille du
"jeudi noir" (26 janvier 1978). Sans compter des avantages sociaux aux
ouvriers agricoles... ». Et plus loin :
«[...] Mzali sera peut-être le Suarez1 tunisien. Mais un Suarez qui aurait
inauguré l'ouverture avant la succession... ». Cependant il fallait faire
organiser librement un Congrès où les syndicalistes auraient le loisir d'élire
une direction non controversée. A cet effet, et après de longues et difficiles
négociations, une commission nationale syndicale a été mise en place,
comprenant neuf dirigeants légitimes que je venais de faire sortir de prison et
trois membres de la direction « élue » après les événements du 26 janvier
1978. Tijani Abid, militant discipliné, s'est effacé au profit de Noureddine
Hached, fils du grand leader Farhat, qui a été désigné président de la
commission. Pendant des mois, congrès locaux et régionaux se sont succédés
à un rythme soutenu et devaient être couronnés par un Congrès national à
Gafsa les 29 et 30 avril 1981.
Mes efforts pour libérer les syndicalistes emprisonnés et organiser des
congrès locaux et régionaux, afin d'élire démocratiquement les délégués à un
congrès national d'où émanerait la direction légitime de l'UGTT... avaient
failli être compromis.
Le 20 novembre 1980, au cours d'une audience accordée par le Président
Bourguiba aux membres de l'exécutif de l'organisation patronale, l'UTICA
(Union tunisienne de l'industrie, du commerce et de l'artisanat), l'un d'eux,
Mohamed Ben Abdallah, figure en vue à Sfax et député, a accusé les
syndicats de sa région et surtout Abderrazak Ghorbal d'être hostiles au
régime. Bourguiba ordonna directement au ministre de l'Intérieur de remettre
ces syndicalistes au pénitencier de Borj Erroumi (Bizerte). Il m'a fallu
expliquer au Président que les faits ont été déformés. Finalement, ce fut Ben
Abdallah qui a été exclu, par ses collègues, du bureau de l'UTICA.
Les pronostics plaçaient en tête Abdelaziz Bouraoui Secrétaire général,
mais les urnes en décidèrent autrement : ce fut le professeur Taïeb Baccouche
qui fut élu. Je me suis rendu le 1er mai à Gafsa et ai présidé la fête du travail.
1. Mario Soarès, Premier Ministre socialiste portugais qui a instauré la transition entre le
salazarisme et la démocratie dans son pays.

248

Dans mon discours, je me suis félicité de la normalisation de la Centrale
syndicale et j'ai félicité le nouveau secrétaire général qui n'avait jamais été
destourien. Mais je savais qu'il était un patriote, un syndicaliste progressiste
et un brillant universitaire. Je n'ai pas oublié la réunion que j'avais tenue
nuitamment avec les étudiants de l'École normale supérieure en 1970 et à
laquelle assistaient Taïeb Baccouche, jeune assistant et d'autres enseignants.
Il m'avait impressionné par son sang-froid, son intelligence et sa dialectique.
Il ne m'avait fait aucune concession et s'était montré coriace. J'étais surtout
rassuré quant à sa légitimité, bien que son élection annonçât que le cordon
ombilical entre le PSD et l'UGTT allait être coupé.
Le lendemain, je trouvai Bourguiba inquiet. Il croyait que l'UGTT avait
viré au rouge et était désormais dirigée par un communiste. Je le rassurai,
comme le fit d'ailleurs Mongi Kooli, directeur du Parti, qui s'était dépensé
sans compter durant toute cette période où la normalisation de la centrale
syndicale n'était pas évidente.
Certains observateurs et correspondants de presse dont celui du Monde à
Tunis avaient prédit que le Président ne recevrait jamais le nouveau Comité.
Il démentit ces pronostics et accueillit les nouveaux membres des instances
dirigeantes de la Centrale syndicale pour les féliciter. Habib Guiza, secrétaire
général de l'Union régionale de Gabès, encouragé par cette ouverture, avait
cru approprié de demander à Bourguiba d'annuler « l'exception » qui
continuait de frapper Habib Achour, encore en résidence surveillée et privé
de ses droits civiques contrairement à tous ses collègues. Mal lui en prit ! Il
faillit être frappé par le vieux chef. Encore une preuve que le cas Achour
relevait du seul Bourguiba, car le contentieux entre les deux hommes
remontait à 1965 et surtout à janvier 1978 où il démissionna du PSD.
Cette politique de pacification et de respect de l'autonomie de la décision
syndicale était formulée, explicitement, deux jours après ma nomination au
poste de Premier ministre, au cours d'un entretien que j'avais eu le vendredi
25 avril 1980, avec Francis Blanchard, directeur général du Bureau
International du Travail, en présence de Mohamed Ennaceur, ministre des
Affaires sociales, Mezri Chekir, directeur de cabinet et de Mahmoud
Mamouri, ambassadeur de Tunisie à Genève qui en rédigea le compte-rendu.
J'avais réaffirmé à Francis Blanchard mon engagement à faire libérer
l'ensemble des dirigeants syndicaux, à veiller à la bonne marche du congrès
de la Centrale syndicale en assurant les conditions d'élections libres et
démocratiques et en engageant les autorités politiques à respecter
scrupuleusement le résultat des urnes. Je lui confirmai, en outre, que je ne
voyais aucune objection à ce qu'il rendît visite à Achour, à son domicile.
Dans le but d'instaurer avec l'opposition des relations de confiance et de
franchise, j'ai reçu, le 20 septembre 1980, Ahmed Mestiri, secrétaire général
du MDS, qui déclara à l'issue de cette entrevue :
249

« Dans un pays qui se veut démocratique, il est normal que le chef du
gouvernement rencontre un membre de l'opposition. L'opposition, comme
nous le concevons, est l'opposition responsable, celle qui se sent concernée
par les problèmes du pays et de son destin. C'est dans ce cadre que j'ai
rencontré M. Mzali. L'entretien s'est déroulé dans un climat serein et
cordial. Nous avons échangé nos points de vue sur la situation présente à
l'intérieur et à l'extérieur. Nous avons évoqué en particulier certaines
affaires pendantes dont celle de la représentation des étudiants et celle de la
représentation des ouvriers. Je lui ai exprimé mon opinion à ce sujet, à
savoir la nécessité de créer une organisation syndicale indépendante,
véritablement représentative de la classe ouvrière, par le moyen d'un
congrès extraordinaire organisé par les syndicalistes eux-mêmes, d'une
manière démocratique et conformément à la loi. J'ai confirmé à M.
Mohamed Mzali le préjugé favorable que nous accordons à lui-même et à ses
collègues. Jusqu'à présent, leurs propos et leurs actes dans certains cas
justifient cette attitude. J'ai senti au cours de cet entretien avec lui l'intention
sincère de poursuivre dans la voie de l'ouverture et nous estimons que ce
processus doit être concrétisé et consolidé par des actions appropriées pour
définir le rôle de l'opposition et sa place dans la vie publique et pour jeter
les bases solides d'une vie démocratique saine ».
J'ai également confirmé au Premier ministre notre attachement aux
institutions du régime républicain et la nécessité de les faire évoluer compte
tenu de l'évolution du peuple, notre souci de garantir l'indépendance du
pays et de le rendre invulnérable. Et le pays n'est invulnérable qu'en
assurant le succès de l'action par le développement et les conditions d'une
adhésion populaire réelle ».
J'ai tenu à reproduire la déclaration in extenso, telle que publiée dans les
médias tunisiens. Mestiri dans son rôle et moi dans le mien, nous devions
coopérer loyalement et sans arrière-pensées pour organiser des élections
démocratiques et transparentes. Cependant la cour du Palais de Carthage a
fait avorter ce projet.
Si l'élection d'une direction estudiantine s'était avérée difficile et ne
s'était pas réalisée, l'UGTT avait retrouvé une direction légitime,
représentative, qui a joué le jeu jusqu'en 1984.

CHAPITRE I I I

La démocratie :
un premier axe de mon action
La nouvelle direction syndicale croyait en ma sincérité et en ma volonté
de coopération sur la base du respect mutuel l . Du reste, j'ai publié le 6 juin
1985 un article dans La Presse où j'ai clairement réaffirmé l'autonomie de
l'UGTT.
Ce climat nouveau a favorisé les négociations à propos de la formation
d'un front national en vue des élections législatives de novembre 1981,
comprenant 27 syndicalistes de l'UGTT, des représentants de l'UTICA, de
l'UNAT (Union nationale des agriculteurs tunisiens), de l'UNFT (Union
nationale des femmes tunisiennes) et quelques indépendants dont entre
autres, Habib Boularès, Raouf Boukeur, avocat à Sousse, Ahmed Chtourou,
le cheikh Chedli Ennaifer, le militant Mohamed Salah Belhaj.
Habib Boularès, que j'ai reçu longuement chez moi pour lui faire part de
ma stratégie de démocratisation, malgré les réticences du vieux leader, et la
résistance des caciques du PSD, et qui devait être élu, écrira dans Jeune
Afrique 2 : « Durant les deux semaines de la campagne électorale (du 18 au
31 octobre), les Tunisiens ont vécu un rêve. Au début, ils n y ont pas cru.
Sceptiques, les électeurs ne se pressaient pas aux réunions publiques. Puis
les téléspectateurs ont vu apparaître sur le petit écran les visages des
opposants. Les habitants des régions reculées du pays virent avec
1. Et ce malgré les actions néfastes de certains qui étaient restés embusqués dans les arcanes du
pouvoir. Le 2 février 1986, à peine arrivé à Dakar, l'une des étapes de mon périple africain (24
janvier - 4 février), j'appris par téléphone que deux syndicalistes, Sadok Allouche et Khélifa
Abid avaient été refoulés à l'aéroport et empêchés de se rendre à Bruxelles afin de participer à
une réunion de la CISL. J'ai donné des instructions pour leur rendre immédiatement leurs titres
de voyage. Malgré mes efforts et mes instructions, Taïeb Baccouche demeurera, durant cette
période, interdit de passeport. Pendant ce temps-là, les milieux syndicaux et les partis
d'opposition m'en tenaient pour responsable. Certaines officines bien placées distillaient ces
rumeurs avec beaucoup de « professionnalisme » !
2. N°1089 du 18 novembre 1981.

251

étonnement M. Harmel, communiste, A. Mestiri, démocrate socialiste, M.
Belhadj Amor, de l'Unité populaire, tenir des propos naguère jugés
"subversifs ". Ils ont entendu, à la radio aussi, critiquer, analyser, disséquer
sans ménagement l'action gouvernementale. "Bien que ces émissions ne
suffisent pas pour considérer que quelque chose a changé en Tunisie", me
disait un médecin. "Je crois rêver ! " ».
Habib Boularès devait déclarer aussi au journaliste François Poli : « On
ne m'a pas demandé de reprendre ma carte du PSD. L'aile libérale du parti
est au pouvoir. Je veux montrer que je la soutiens ».
La confiance, la sincérité et le respect réciproque ont produit un résultat
inespéré :
Taïeb Baccouche sorti de prison en juin 1980, après deux ans et deux mois
d'enfermement, a accepté de m'accompagner dans ma campagne électorale
dans la circonscription de Monastir, à Jemmal exactement, dont il est
originaire. Il se tint, à mes côtés, dans la tribune officielle et prit la parole...
J'ai toujours cru que le peuple tunisien était une grande famille solidaire
pourvu que soient bannis le mépris et l'hégemonisme et que règne la justice.
Ainsi, pour la première fois depuis 1956, l'indépendance syndicale était
entrée dans les faits. Néanmoins, le cas Achour posait toujours problème. Au
congrès de Gafsa, certains (120 délégués sur 544) ont voulu en faire un
préalable à la poursuite des travaux mais un vote nettement majoritaire a
permis de lever cet obstacle au succès de la réconciliation, provisoirement
sans Achour.
Le 30 novembre 1981, Bourguiba reçut le Comité exécutif de l'UGTT et
demanda à chacun son avis sur l'opportunité de remettre en selle le vieux
leader. Il proposa de le faire nommer président d'honneur. Baccouche et
Abdelaziz Bouraoui plaidèrent avec conviction pour la levée de l'exception
et pour laisser le Conseil national prendre une décision en toute
indépendance. Devant l'unanimité syndicale, Bourguiba semblait hésitant. Il
se tourna vers moi pour me demander mon avis. Je joignis ma voix à celle
des responsables syndicaux en faveur du retour sans conditions de Achour.
Le Président acquiesça du bout des lèvres. « Bon, dit-il, faites ce que vous
voulez ! »
Le jour même, le Conseil national modifia les statuts pour permettre à
Achour d'être élu président.
Dans la foulée, j'ai « arraché » à Bourguiba deux décisions importantes :
1) J'ai supprimé, par la loi, la fonction de procureur de la République
assumée depuis l'indépendance par Mohamed Farhat qui fit valoir ses droits
à la retraite. Le Conseil des ministres qui s'est réuni sous ma présidence, le
20 septembre 1980, a approuvé ma proposition à l'unanimité. Mhamed
Chaker a déclaré à l'issue des travaux de ce conseil : « Qu 'il a été décidé de
252

confier les attributions du Procureur de la République aux avocats généraux
près des tribunaux de chaque région, ceux-ci relèvent directement de
l'autorité du ministre de la Justice qui, en tant que chef du Parquet, exerce
ses attributions sans intermédiaire ».
2) J'ai supprimé aussi, après un vif débat parlementaire, l'article 109 du
code électoral, déjà aboli en 1971, mais rétabli en 1973, qui prévoyait de
retirer son mandat à tout député qui quitte son parti ou en est exclu en cours
de législature. Une épée de Damoclès qui menaçait tout député qui aurait une
velléité d'indépendance !
Ces initiatives ont été bien accueillies, et aussi bien les militants du PSD
que les opposants et les syndicalistes, y ont vu une volonté de réelle
démocratisation.
J'ai tenu à moraliser, autant que faire se pouvait, la vie de mon Parti, le
PSD. J'ai fait dissoudre, en appliquant le règlement intérieur du Parti, quatre
comités de coordination, à Tunis, Gafsa, Gabès et Bizerte, pour élections
frauduleuses. J'ai décidé avec le Bureau politique que les secrétaires
généraux du Parti ne pourront plus briguer les suffrages pour un deuxième
mandat. Les « militants » trop marqués par leur autoritarisme et leur goût
pour les « méthodes musclées » ont été écartés des postes de responsabilité.
Deux députés ont été déchus de leurs mandats. Impliqué dans un trafic de
marchandises, le premier a été traduit devant les tribunaux ; l'autre s'était
ingéré dans les affaires de la justice. Le secrétaire du Comité de coordination
du Parti à Bizerte, (M. Tr...) a été arrêté pour avoir détruit des documents
officiels appartenant au dit Comité. Un autre militant du PSD, maire non
réélu, a été condamné à 14 mois de prison pour avoir fait rosser, par quelques
nervis, son successeur à la tête de la municipalité d'Ezzahra. Les réunions
dans les cellules, les interventions de toute sorte, m'ont aidé à comprendre
que l'assainissement des mentalités et la mise en cause de certaines rentes de
situation n'étaient pas chose facile. Mais il fallait oser et persévérer.
Afin de préparer le VIe plan, mais surtout d'engager le Parti dans la voie
du renouveau, de promouvoir des militants intègres et jeunes, dans la
hiérarchie de ses structures, j'ai convaincu une majorité de collègues du
Bureau politique de convoquer un Congrès extraordinaire pour les 10 et 11
avril 1981, à Tunis.
Chédli Klibi, secrétaire général de la Ligue Arabe, demeurait proche du
Président qui lui a toujours témoigné son estime et sa confiance. Il rédigeait
souvent ses discours et lui prodiguait ses conseils. Il me communiqua donc,
pour avis, le projet du discours que Bourguiba devait prononcer à l'ouverture
de ce Congrès avant de le lui soumettre. Je jugeai opportun de le lire, à mon
tour, à des collègues que je considérais acquis au changement.
253

Ce jour-là nous étions en conclave chez le militant Sadok Ben Jemaa. Il y
avait Kooli, Béji Caïd Essebsi, Mansour Moalla, Béchir Zarg El Ayoun,
Mezri Chekir, Baly, Tahar Belkhodja et Guiga. Le projet de discours laissa
la plupart d'entre eux froids, déçus... À quoi bon, en effet, organiser un
Congrès extraordinaire si le Parti devait ronronner des clichés et ressortir sa
phraséologie habituelle ?
Étant moi-même d'accord avec eux, j'ai demandé du papier à Ben Jemaa
et rédigé, devant les collègues présents, le texte suivant :
« Le degré de maturité atteint par le peuple tunisien, les aspirations des
jeunes et l'intérêt qu'il y a à faire participer tous les Tunisiens et toutes les
Tunisiennes, quelles que soient leurs opinions à l'intérieur ou à l'extérieur du
Parti dans la prise de décision, nous invitent à déclarer que nous ne voyons
pas d'objection à l'émergence de nouvelles formations nationales, politiques
ou sociales... à condition qu 'elles s'engagent à sauvegarder l'intérêtsupérieur
du pays, à se conformer à la légalité constitutionnelle, à préserver les acquis
de la nation, à rejeter la violence et le fanatisme, à ne pas être inféodés
idéologiquement ou financièrement à une quelconque partie étrangère ».
Ce texte rencontra l'adhésion de tous les collègues. Je téléphonai alors
devant eux à Chedli Klibi et lui dictai le texte. Il émit des doutes quant à
l'accord du Président. Je le rassurai : demain, je serai avec lui pour tenter de
le convaincre. Lorsque Klibi en vint à lire le paragraphe en question,
Bourguiba tiqua et demanda des explications. J'ai réussi à le rassurer en lui
expliquant que le dernier mot lui appartiendra toujours puisque c'est lui qui
décidera de légaliser ou non un parti en formation.
Chose extraordinaire ! Lorsque Bourguiba est arrivé dans son discours à
l'annonce du multipartisme, tous les congressistes se levèrent comme un seul
homme et applaudirent frénétiquement pendant plusieurs minutes.
Il faut relever le travestissement que fit subir Tahar Belkhodja à cet
épisode dans son ouvrage, Les trois décennies Bourguiba '.
« Nous [!] avions rédigé le texte à inclure dans son discours que préparait
son ancien directeur de cabinet Chedli Klibi, mais Mzali [sic] confirmant ses
réticences premières et redoutant que cela n 'affecte sa position de dauphin
automatique revint [d'où ?] nous dire qu'on ne pouvait contraindre ainsi
Bourguiba, et que Klibi nous demandait d'en parler au préalable au
Président. Sans baisser les bras nous 2 proposons alors de désigner une
délégation. Contraint, Mzali consent à présenter le texte à Bourguiba qui le
fait signer3 » [il n'y avait rien à signer !].
1. Arcantères-Publisud, 1998.
2. 4. Qui est ce « nous », ce pronom est-il de majesté ou censé exprimer l'opinion d'un groupe de
collègues ? et lesquels ? L'ambassadeur Nejib Bouziri, militant sincère, réputé pour sa droiture
et son sens de l'État, commente ce « nous » belkhodjien en ces termes : « Qui sont ces "nous "
? Quand Belkhodja veut avancer des contrevérités invérifiables, il utilise le pluriel, le nous
derrière lequel il se dissimule pour glisser ses mensonges et ses calomnies. Mais quand il veut
se faire valoir et s'attribuer des mérites, il utilise la première personne du singulier, le "je ",
l'ego ». (cf. Revue Historique maghrébine - n° 104, septembre 2001).
5. Les Trois décennies..., op. cit. page 249.

254

Et le roman continuait ainsi !..
Pourquoi Belkhodja a-t-il donc travesti la vérité ? Pourquoi s'est-il donné
le ridicule de pareilles assertions ? Une vingtaine d'années après ces
événements, les lecteurs étaient en droit d'attendre de son témoignage une
contribution honnête et véridique à l'Histoire. Pour cela, il aurait fallu à cet
ancien rugbyman, pour sortir de la mêlée, un minimum de scrupule moral.
Au cours de certaines émissions de la chaîne qatarie Al Jazira en 2002, il
persévéra dans ses travestissements de la vérité que les témoins encore
vivants, ayant assisté à la réunion au cours de laquelle j'ai rédigé moi-même
cette partie du discours, pourraient aisément rétablir. En réalité, Tahar
Belkhodja veut se présenter devant ses lecteurs ceint des lauriers de la
démocratie, mais il ignore peut-être la boutade de Jha 1 : « Les gens savent ! »
et j'ajouterai... et en font un inépuisable sujet de plaisanteries...
Dans les attaques ad hominem qu'il m'adresse gratuitement, Tahar
Belkhodja prétend que Bourguiba m'a nommé alors que je n'avais jamais été
à la tête d'un ministère de souveraineté. C'est aller vite en besogne et prouver
à ses lecteurs que l'on a besoin de réviser ses classiques car si le ministère de
la Défense nationale que j'ai occupé, n'est pas un ministère de souveraineté,
sous quelle bannière pourrait-on trouver d'autres fonctions régaliennes ?
Cet aimable plaisantin prétend également que ma qualité de monastirien
a été déterminante dans le choix du Président. Il sait pourtant, et il le dit sans
se rendre compte de sa contradiction, que le chef de l'État avait choisi
d'abord Sayah mais qu'il y avait renoncé sur l'insistance de Wassila, une
Tunisoise bon teint ! et de Béchir Zarg El Ayoun, un Djerbien !
Mais revenons aux choses sérieuses !
Lorsque Bourguiba a été convaincu par mes soins de maintenir le
paragraphe en question, je lui ai suggéré de garder le projet de discours et de
le relire pour plus ample réflexion. Il répondit que c'était « tout réfléchi » et
que le texte pouvait être imprimé ! Chedli Klibi, qui a assisté à cet entretien,
pourrait le confirmer. Klibi parti, je restai seul avec le Président. Je devais
l'accompagner au monument aux morts à Sedjoumi, car nous étions le 9
avril, la journée des martyrs. J'avais un « temps mort » d'environ une demiheure avant le départ. J'ai voulu l'utiliser de manière « productive ». J'ai dit
au Président que l'impact de son discours serait encore plus grand à
l'intérieur du pays et à l'extérieur s'il acceptait d'y proclamer une amnistie
générale. Sans me laisser longtemps argumenter, il s'exclama :
« Jamais !
- Pourquoi ? lui dis-je.
- Je ne pardonnerai jamais à trois salopards qui m'ont trahi ! D'abord
Ahmed Ben Salah que son ambition a mené à vouloir me remplacer. »
1. Personnage populaire plutôt bouffon mais détenteur d'une certaine vérité : celle que tout le
monde pense tout bas mais n'ose exprimer tout haut.

255

« Ensuite Habib Achour » qu'il traita de rustre, d'analphabète,
d'ambitieux depuis que Mohamed Masmoudi avait affirmé dans son ouvrage
intitulé Les Arabes dans la tempête qu'il était le seul capable de réaliser
autour de lui l'unité des Tunisiens
« Enfin Masmoudi qui m'a fait signer dans une semi-conscience l'accord
de fusion tuniso-libyenne à Djerba et qui, en Europe, ne cesse de s'enrichir
à coups de "commissions"... »
Il s'étonna lorsque je lui précisai que ce dernier, quoique exilé, n'avait
aucune « casserole » judiciaire.
À propos de cet ancien compagnon du leader Bourguiba, que j'ai connu
de près durant ma vie d'étudiant à Paris, alors qu'il était Président des
étudiants destouriens en France 2. Militant actif, plaidant avec efficacité la
cause tunisienne auprès d'un grand nombre d'hommes politiques,
d'intellectuels et de journalistes de renom mais avec lequel je n'étais pas
toujours d'accord sur le plan du comportement, sans que cela touche notre
fraternité destourienne... je voudrais rappeler quatre faits.
1) Limogé en 1974 et fixé à Paris où il publia Les Arabes dans la tempête,
Masmoudi était aux côtés de Kadhafi lorsque ce dernier reçut en septembre
1977 Habib Achour. Cela n'avait pas manqué de provoquer la colère de
Bourguiba et surtout de Hédi Nouira. Le 12 décembre 1977, il débarqua à
l'aéroport de Tunis où l'attendait au pied de la passerelle... Abou Iyad, le
numéro 2 de l'OLP.
À partir du 1er juin 1978, il a été mis en résidence surveillée dans son
verger de la Manouba. Il était autorisé à se rendre tous les vendredis à la
mosquée. Malgré un télégramme de soutien à Bourguiba, suite à l'agression
libyenne de Gafsa, ce dernier resta inflexible.
Dès ma nomination comme Premier ministre, j'ai transformé, comme
première étape, cette résidence surveillée en « liberté surveillée ». J'ai
demandé qu'on lui rendît sa totale liberté. Mais le « niet » de Bourguiba a été
catégorique. C'est le moment que choisit Mohamed Masmoudi pour
entamer, le 24 mai, une grève de la faim illimitée qui n'avait pas ému
outremesure Bourguiba... Les milieux politiques avaient jugé cette grève
inopportune, à contre-courant et qui ne devait intéresser que les opposants au
courant de libéralisation que j'animais. Je ne pense pas que Masmoudi avait
cette intention, mais alors pourquoi « ce bâton » dans la roue d'une équipe
qui œuvrait en sa faveur et en faveur de tous les prisonniers et de tous les
exilés ? Mystère !
2) Masmoudi est rentré à Tunis début octobre 1983 pour assister aux
funérailles de son grand ami, Mohamed Bellalouna, ancien ministre de la
Justice, avocat et homme de fortes convictions. Ayant entendu Bourguiba
1. Éd. Jean-Claude Simoën, 1977, page 22 - cf. le chapitre intitulé : Malentendus avec les
syndicats.
2. J'en étais alors le vice-président.

256

ordonner à son secrétaire Allala Laouiti de contacter le ministère de
l'Intérieur afin d'empêcher Mohamed Masmoudi de retourner en France
après les funérailles, je m'empressai de lui transmettre le message par un ami
sûr, lui conseillant de prendre le premier avion pour l'Europe. J'ai pensé à
son droit absolu comme citoyen de circuler librement, mais aussi à la
réputation de la Tunisie dans les milieux internationaux, surtout qu'il avait
déjà été « forcé de séjour chez lui », si je puis dire, pendant deux années, sans
aucune raison judiciaire ou administrative.
3) Un jour de novembre 1984, je rendais visite à Bourguiba à l'hôpital de
la Rabta où il avait été admis à la suite d'un deuxième infarctus du myocarde.
Je l'ai trouvé fulminant contre Masmoudi car une « âme charitable » l'avait
informé qu'il était sur le point d'être nommé par Kadhafi, ambassadeur de
Libye aux Nations Unies. Il tenait absolument à le priver de la nationalité
tunisienne et à écourter au maximum les délais légaux pour ce faire. J'étais
parvenu à atténuer cette mesure en recourant à l'obligation légale de mise en
demeure adressée à l'intéressé par le ministère de la Justice, le 3 décembre
1984, de choisir en toute connaissance de cause entre les deux nationalités.
Tout un branle-bas tragi-comique pour amender l'article 32 du code de la
nationalité afin de réduire le délai de réflexion de deux à un mois s'en suivit.
Masmoudi s'était empressé sagement de renoncer à ce poste et de répondre
au ministre de la Justice dans ce sens, par lettre datée du 14 décembre 1984
remise par lui-même à notre ambassadeur à Paris.
4) La validité du passeport de Masmoudi vint à expirer au début de 1986.
Il en demanda le renouvellement par l'intermédiaire de notre ambassadeur à
Paris, Hédi Mabrouk qui, au cours d'une audience avec le Président, se
contenta d'évoquer cette démarche et s'entendit répondre par la négative.
C'est alors que j'ai pris sur moi de plaider ce cas en rappelant qu'il s'agit
d'un citoyen tunisien qui a droit à un titre de voyage et en lui disant : ne le
contraignez pas à demander ce document de voyage à un pays étranger !
Bourguiba se rendit à mes arguments et le nécessaire a été fait le jour même.
Ayant rencontré quelques mois après l'intéressé à Paris, il sembla me
reprocher ma tiédeur, voire mon opposition pour l'obtention de son
passeport. Malgré ma mise au point, il semblait y croire encore puisqu'il
évoqua « cette frustration » dans une déclaration au journal le Maghreb J'ai
compris que Mabrouk avait communiqué une version tout à fait personnelle
des faits pour se donner un beau rôle usurpé. Nouvelle version de la péripétie
que j'ai déjà évoquée au sujet de la visite, deux fois différée, de Jacques
Chirac en Tunisie.
Concernant les passeports j'ai - au cours de ma carrière ministérielle - agi
du mieux que je pouvais pour faire bénéficier les citoyens de leur droit à un
titre de voyage et je n'ai jamais admis une privation de ce droit sauf lorsqu'il
s'était agi d'une injonction judiciaire.
1. N°117 du 9 septembre 1988.

257

Quelques cas me reviennent en mémoire.
- Nouri Bouzid, ancien prisonnier politique et réalisateur talentueux de
films pour le cinéma et la télévision. Je l'ai rencontré un jour au restaurant le
San Francisco situé place de Barcelone à Paris, en compagnie de Serge Adda
et d'autres personnes marocaines et françaises. Devant ses amis, il rappela
que je l'avais reçu en tant que directeur général de la radio-télévision et que
j'étais intervenu en sa faveur auprès des services du ministère de l'Intérieur
pour récupérer son passeport. Il a ajouté que c'était grâce à moi qu'il obtint
une bourse pour étudier le cinéma en Europe. Je l'avais oublié mais dans
mon exil cela m'a mis du baume au cœur ' .
- Ahmed Kedidi : même intervention mais en 1973, alors que j'étais
ministre de la Santé, au profit de ce militant bourguibien, cet intellectuel,
collaborateur d'Al Fïkr. Avec ce cas, la preuve était faite que les opposants
n'étaient pas les seules victimes de certains services trop zélés de la police
des frontières.
- Mlle Hermassi : institutrice dans la région de Kasserine, m'avait adressé
une supplique en tant que Premier ministre pour l'obtention d'un passeport
afin de pouvoir aller à Damas rencontrer son frère, Mohamed Salah
Hermassi, opposant baasiste notoire à l'époque et membre du
commandement national de ce parti. J'ai écrit de ma propre main en marge
de cette lettre : prière de satisfaire cette demande car l'intéressée ne doit pas
pâtir des choix politiques de son frère. Elle a été convoquée immédiatement
au ministère de l'Intérieur où on l'interrogea sur les circonstances dans
lesquelles elle m'avait connu... Elle affirma qu'elle ne m'avait jamais vu
sauf sur les écrans de la télévision. Finalement, elle a pu voyager et
rencontrer son frère en Syrie. Tout cela m'a été révélé par ce dernier, un jour
où je l'ai rencontré par hasard dans un café du Vile arrondissement à Paris.
Un ami commun me le présenta ; il fut très amical à mon égard et m'a
remercié pour mon geste en faveur de sa sœur :
« Je vous dis cela sur le plan personnel, en tant qu 'homme. Mais en
tant que Premier ministre, je vous dis franchement que nous nous sommes,
à Damas, félicités de votre disgrâce. Nous étions en réunion quand la
nouvelle de votre limogeage est tombée. Le camarade Hafez El Assad, à
l'époque président de la République syrienne, a affirmé : "Le jour où
Bourguiba a destitué Mzali, il est mort, car seul Mzali pouvait perpétuer
le Bourguibisme ! " ». Je pris cela pour un éloge évidemment.
- Les fils de Brahim Tobbal : un jour de 1985 ou début 1986, je reçus une
note des services du ministère de l'Intérieur me demandant ma décision à
propos d'une demande faite par les deux fils de Brahim Tobbal, majeurs,
mais dont le père était un youssefiste notoire et célèbre par ses attaques
contre Bourguiba ! Je notai en marge :
1. Je me suis toujours souvenu du dicton populaire tunisien : « fais le bien et oublie que tu l'as fait !»

258

« Prière leur accorder leurs passeports car il s'agit de deux citoyens
majeurs, sans antécédents judiciaires. Ne pas tenir compte de l'opinion
politique de leur père ».
Je croyais la question réglée quand quelques jours après, Bourguiba, se
tournant vers le secrétaire d'Etat à l'Intérieur lui dit, péremptoire : « Il ne faut
pas donner de passeport aux enfants de Tobbal qui est un "Zift" [c'est-à-dire
un voyou] ». Qui a informé le Président de ce cas, pour moi, mineur ? Je ne
le sais pas à ce jour.
D'autres cas semblables ont dû m'être soumis, mais je n'en ai pas gardé
souvenir. Qui eût cru que quelques mois seulement après, mes enfants et petitsenfants devaient être privés de leurs passeports et que moi-même je devais
visiter des dizaines de pays avec un passeport diplomatique mais étranger ?
Mais revenons au 9 avril 1981 : ce jour-là, j'ai péniblement décroché
l'accord du chef de l'État sur l'annonce de l'amnistie générale. En sortant de
son bureau, en présence de sa femme, de sa belle-sœur Neila, de son
secrétaire particulier, de son directeur du protocole, il était comme dopé ! Il
répétait devant son entourage en levant le bras : « Toujours néo 1 ! ».
Je l'ai donc accompagné à la cérémonie de Sedjoumi à la mémoire des
martyrs, heureux à l'idée que le lendemain 10 avril, il allait à l'ouverture du
Congrès extraordinaire du PSD proclamer le pluralisme politique et social,
ainsi que l'amnistie générale.
En saluant les membres du Bureau politique et les ministres au pied du
monument érigé en hommage aux martyrs de la lutte pour la libération
nationale, il a fait part à certains d'entre eux de sa décision historique. Béji
Caïd Essebsi qui le connaît bien, m'a chuchoté à l'oreille, sceptique : ce serait
un miracle !
De retour au palais de Carthage, j'ai décliné une invitation de Bourguiba
à déjeuner à sa table. J'allais être grandement déçu, deux heures plus tard, en
recevant de lui un appel téléphonique m'annonçant qu'il avait changé d'avis
et qu'il n'était plus question d'amnistie générale. J'eus beau demander des
explications, insister, il demeura intraitable. Qui donc avait pu le faire
changer d'idée pendant le déjeuner ? Qui avait commencé à saboter cette
politique de démocratisation et de réconciliation nationale dont je voulais
être le promoteur et qui m'avait déterminé à accepter cette lourde charge ?
Dommage ! Car des milliers de citoyens et citoyennes en auraient
bénéficié et auraient retrouvé avec la liberté leur gagne-pain, sans parler de
l'impact très positif sur l'opinion publique nationale et internationale que
cette décision historique hardie aurait suscité.
Je me suis néanmoins obstiné à espérer.
Mon imprégnation par la culture grecque, au cours de mes études, m'avait
amené à partager avec Winston Churchill, la conviction que de tous les
1. C'est-à-dire « Toujours néo-destourien ! »

259

systèmes politiques, expérimentés ou virtuels, l'organisation démocratique
de la société et de la politique était le moins mauvais régime possible.
Malgré les crises que connut Athènes, le fonctionnement de la démocratie
- nonobstant ses imperfections qui retranchaient les femmes, les métèques et
les esclaves du nombre de ses bénéficiaires, système mis au point par Solon
et enrichi par les réformes de Clisthène, de Périclès et de Démosthène montra sa supériorité indéniable par rapport aux modes de gouvernement
tyranniques des autres peuples qui lui étaient contemporains, et que les Grecs
considéraient comme des barbares.
La devise de Périclès citée par Thucydide, « C'est par nous-mêmes que
nous décidons nos affaires », m'a toujours rappelé irrésistiblement le
précepte islamique :
« Amroukoum shura bainakoum ». 1
Et je suis toujours convaincu que les Arabes qui ont été, en maints
domaines, les médiateurs de la pensée, de la culture et de la science grecques
auraient pu faire fructifier le legs athénien en matière de démocratie, de la
même façon.
Certes, en matière politique, la spéculation des philosophes et des
penseurs politiques, Al Farabi, Al Kindi, Avicenne se développait surtout
autour des aspects éthiques et des conditions morales de l'avènement d'une
« Cité idéale » (Al Madinatou al Fadhila) permettant à ses habitants
d'atteindre un stade de perfection platonicienne.
Ces spéculations fortement philosophiques ne pouvaient pas déboucher
sur une réflexion politique de nature concrète concernant la forme
souhaitable du gouvernement, ou l'organisation tangible des pouvoirs au sein
de la société.
Il n'empêche : la référence grecque est présente et plusieurs éléments
propres à la pensée arabo-musulmane pourraient, à tout moment, être
sollicités pour élaborer, au sein du monde arabe, un système politique à la
fois enraciné et ouvert sur les conquêtes de la modernité, en matière de
gouvernement démocratique des hommes.
Rien n'empêche les Arabes d'être partie prenante des débats qui tournent
autour des concepts et de la pratique démocratiques depuis que cette notion
a réapparu au XVIII siècle, consécutivement à la guerre d'indépendance
américaine et à la Révolution française.
Les théories du contrat social et les débats qui s'en suivirent autour des
conceptions, fondées sur un contrat, de Jean-Jacques Rousseau, Thomas
Hobbes et John Locke notamment, ne sauraient nous demeurer étrangers.
Les fondements juridiques de la démocratie moderne sont à rechercher
dans les articles pertinents de la Déclaration des droits de l'homme et du
citoyen. L'article 3 stipule :
1. Vos affaires publiques sont objet de débat entre vous.

260

« La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont le
droit de concourir, personnellement ou par leurs représentants, à sa
formation ».
Il s'agit là d'une base universelle de la démocratie qui rompt avec tout
pouvoir monarchique absolu, oligarchique, théocratique qui n'émane pas du
peuple dans sa globalité et n'en exprime pas la volonté affranchie de toute
sorte de déterminismes.
Bien sûr, la notion de peuple a fluctué au long de l'histoire et au hasard
des théories, entre le démos grec (communauté politique des hommes libres)
et les classes sociales selon la définition marxiste, entre le vote censitaire
(selon la fortune) et le vote capacitaire (selon le degré d'instruction), la
souveraineté nationale et la souveraineté populaire.
Ce dernier fondement est complété par la notion de l'égalité de tous
devant cette loi librement édictée, à laquelle tout individu accepte de se
conformer. Réciproquement, l'État est tenu de considérer ces règles qu'il a
pour mission de faire respecter.
Il y a là une autolimitation des prérogatives de l'État par le droit et une
régulation des droits de l'individu par ses devoirs qui établissent l'équilibre
sur lequel repose le deuxième fondement de la démocratie moderne : l'État
de droit. Un autre fondement réside dans la séparation des pouvoirs. On se
souvient de la distinction qui, sur ce point, opposa Rousseau à Montesquieu.
Pour le premier, le pouvoir du peuple ne peut être divisé. Pour le second,
il convient de se méfier de la tendance que pourrait avoir tout homme ayant
du pouvoir à en abuser et à parvenir à une séparation entre les pouvoirs
législatif, exécutif et judiciaire, de sorte que : « Par une disposition naturelle
des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ».
La démocratie fut, tout au long de l'histoire, un long et difficile
apprentissage. Le combat pour l'éducation a, en permanence, accompagné le
processus de démocratisation. L'action conduite par Bourguiba pour lutter
contre l'analphabétisme et démocratiser l'accession à l'école, y compris pour
les filles, me paraît être une condition préalable à l'existence d'une
conscience démocratique chez le peuple tunisien.
Comme la démocratie suppose, de la part du citoyen, des choix et des
arbitrages constants, il faut souligner fortement la nécessité d'une
information correcte et libre du citoyen afin qu'il soit objectivement informé
des enjeux de ses choix. Force est de reconnaître que la Tunisie indépendante
n'a pas su promouvoir cette obligation autant qu'il aurait été souhaitable.
Longtemps, le parti unique, justifié au début par la nécessité de rassembler
toutes les forces pour l'édification d'une jeune nation, ne sut pas concilier
unité et diversité et ne cessa de diffuser une vérité unique, un point de vue
univoque, un credo unanimiste.
Les organes d'information, radio, télévision, journaux, revues appartenant
en majorité à l'État-parti ne surent pas préserver une objectivité et une
261

diversité pourtant nécessaires à la formation d'une opinion publique éclairée
et justement informée. L'espace public de délibération, tel que défini par le
philosophe allemand Jurgen Habermas, manqua cruellement pour éclairer le
citoyen tunisien sur la signification et la portée des choix politiques qu'il
pouvait - dans l'absolu - faire, en usant de son bulletin de vote.
Ce déficit dans l'information objective du citoyen s'exalte aujourd'hui
dans la mainmise mondiale que le développement des techniques de
l'information permet à certains monopoles d'exercer, par le biais des
paraboles qui effacent les frontières et décuplent le marché de la clientèle,
comme le démontrent les études de Dominique Wolton ou de Thierry
Saussez, entre autres.
En essayant de « discipliner » les syndicats des travailleurs et des
étudiants, en éliminant, peu ou prou, les partis d'opposition, en amoindrissant
la liberté associative, on empêche la société civile de s'organiser comme il
convient pour devenir un acteur agissant du jeu démocratique. Pendant trop
longtemps, nous avions privilégié en Tunisie une forme de « démocratie »
centralisée au détriment de toutes les autres.
La démocratie est une conquête sublime mais fragile de l'homme dans sa
marche vers plus d'humanité et de solidarité. Cependant elle ne peut survivre
que par l'engagement et la vigilance des citoyens. Nombre de dangers la
guettent : les excès d'une économie libérale mondialisée aggravant les
disparités entre les nations et la misère au sein des peuples dominés, la
confiscation du débat public par la toile arachnéenne des médias qui
manipulent les opinions, la trahison des clercs - comme dirait Julien Benda
- et des mal élus, la manipulation des masses désinformées, etc. mais, pardessus tout, c'est l'indifférence civique qui menace les acquis même
balbutiants de la démocratie.
À l'heure où la société internationale tente d'imposer la règle
démocratique comme étalon de la bonne gouvernance, il est nécessaire de
travailler au sein de chaque nation à inventer des espaces nouveaux dans
lesquels une société civile assumant sa fonction plénière, apprendra à
formuler ses légitimes exigences, à les faire respecter par ses élus et à
concevoir une définition du bien commun compatible avec l'avenir qu'elle
rêve pour ses enfants.
Voilà mon credo en matière de démocratie.
C'est en son nom et sous son injonction que j'ai tenté, avec opiniâtreté,
d'infléchir la pratique politique dans mon pays vers plus de liberté et plus de
démocratie. Ce n'est pas par hasard que j'avais publié, en octobre 1955, donc
six mois avant l'indépendance, un livre intitulé La Démocratie. Je crois
savoir que je suis le seul Tunisien à l'avoir fait, du moins jusqu'en 1986. Le
chemin était ardu, car Bourguiba avait une autre vision de la vie politique :
autocratique, paternaliste et unanimiste. Ses qualités de combattant et de
réformiste ne sont nullement en cause. Mais sa nature profonde ne pouvait
262

pas lui permettre d'accepter une situation où sa volonté pouvait être discutée
et ses choix débattus. Son entourage veillait à ce que rien ne change pour
pouvoir, à l'abri de tout contrôle démocratique, continuer à profiter des
prébendes que le Prince consentait à leur jeter. Malgré ces difficultés qui
semblaient, a priori, insurmontables, je ne me décourageais pas et, en
capricorne obstiné, je travaillais à instiller des doses de plus en plus fortes de
démocratie dans la vie politique du pays. Dans cette entreprise ardue,
j'invoquais l'histoire de la Tunisie et y trouvais des motifs d'encouragement.
J'étais convaincu, et le suis toujours malgré tout, que la Tunisie, à la
culture immémoriale, était mûre pour la démocratie. Elle était même en
avance sur la plupart des pays arabes et sur certains pays européens. Elle
avait aboli l'esclavage en 1846 signé le Pacte Fondamental Ahd al amân et
affirmé par conséquent les Droits de l'Homme le 9 septembre 1857 sous
Mhamed Bey. Elle avait établi, cinq années avant l'Égypte, une première
constitution en 1861, dont l'article 1 stipulait :
« Une complète sécurité est garantie formellement à tous nos sujets, à
tous les habitants de nos États, quelles que soient leur religion, leur
nationalité et leur race... Cette sécurité ne subira d'exception que dans les
cas légaux dont la connaissance sera dévolue aux tribunaux ». Tandis que
l'article 2 affirmait : « Les musulmans et les autres habitants du pays seront
égaux devant la loi ».
La municipalité de Tunis avait été créée par décret le 30 août 1858 (20
moharem 1275) et en 1886 fut proclamé la Qânun ou Dustur, première
constitution moderne du monde musulman. Quatre mois après
l'indépendance (13 août 1956), a été promulguée une loi sur le code du Statut
personnel dont la disposition la plus révolutionnaire a été l'interdiction de la
polygamie et la substitution du divorce à la répudiation. Le nouveau code
doit au génie réformateur de Bourguiba, à son courage et à son charisme, au
lendemain de l'indépendance, de voir le jour, mais il est aussi le fiuit d'un
mouvement d'idées, qui apparut avant même l'établissement du Protectorat
français en 1881, et d'une renaissance culturelle et politique, dont je rappelle
quelques figures emblématiques : Ibn Abi Dhiaf (1802-1874) et son livre
Cadeau aux contemporains ou Chronique des rois de Tunis et du Pacte

1. C'est Ahmed Bey (1837-1855) qui abolit l'esclavage, réorganisa l'enseignement de la Grande
Mosquée, créa une École de guerre de type moderne et qui fut le premier souverain musulman
à se rendre en France. Il fut le père d'autres mesures audacieuses : interdiction de toute
transaction portant sur la personne humaine ; toute personne née dans le beylicat est de «
condition libre ». Mohamed Salah Mzali remarque que ces décrets « s'échelonnent entre 1841
et 1846 alors que l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises date de la Ile
République (1848) que les États-Unis n'ont pu la consacrer qu'en 1865 après la guerre de
Sécession et que le servage en Russie n'a disparu qu'à la même époque ». Cf : Les beys de Tunis
et le roi des Français, MTE, Tunis, 1976, p.95-96.

263

Fondamental1, de Mohamed Senoussi (1849-1900), fondateur de Erraîed
Ettounsi (le Journal officiel) en 1860, de Mohamed Beyram V (1840-1863)
et son livre Quintessence de la réflexion sur les fonds des villes et des
contrées, du grand réformateur le général Kheredine (1822-1889) et son livre
La plus sûre direction pour connaître l'état des nations, de Kabadou (18121871), de Mohamed El Béji El Messaoudi (1820-1880), du Cheikh Salem
Bouhajeb (1828-1926), des frères Bach-Hamba, Ali (1876-1918) et
Mohamed (1881-1920), du Cheikh Tahar Ben Achour (mort en 1973), d'Ali
Bouchoucha (1859-1917), de M'hammed Lasram (1858-1925) 2, de Béchir
Sfar (1856-1917), du Cheikh Taalbi (1874-1944), de Tahar Haddad (18991935), le précurseur de la libération de la femme et des travailleurs.
Entre 1888 et 1901, quarante-cinq revues ont vu le jour et ont publié des
centaines d'articles à caractère novateur et réformiste ; citons à titre
d'exemple : La Hadira (La capitale) août 1888, Le bonheur suprême (19041905), Le droit chemin du Cheikh Taalbi. Parmi les conférences célèbres du
début du XXe siècle, mentionnons :
- « Les fondements du progrès et de la civilisation en Islam » faite par le
Cheikh Tahar Ben Achour en mai 1906, sous l'égide de l'Association des
anciens élèves du collège Sadiki.
- <Problématique de la langue arabe » donnée par le Cheikh Lakhdar
Hussein, futur recteur de l'université Al Azhar 3 , en 1909 à la Khaldounia...
Ces précurseurs, et bien d'autres, portaient le flambeau de la renaissance
intellectuelle et culturelle tunisienne {la Nahda). Ils analysaient avec finesse et
courage les causes de la décadence des pays arabo-musulmans et indiquaient
la voie du renouveau. Ils affirmaient en même temps que notre pays est fier de
sa langue arabe, qu'il professe une religion monothéiste, l'islam, qui a connu
des siècles de gloire, qu'il fait partie intégrante du Maghreb. Ils se référaient à
l'histoire pour affirmer que notre religion et notre civilisation valaient, en gloire
historique et en force d'assimilation, n'importe quelle religion et civilisation
des peuples anciens et modernes. Ils réfutaient par anticipation les divagations
des colonialistes, à l'instar d'Ernest Renan ou d'André Servier qui n'hésita pas
à dire dans son L'islam et la psychologie musulmane4 que le musulman restait
« un fanatique incurable et un paralytique qui ne pouvait que ramper », ou
d'Auguste Pommel qui croyait savoir que « l'Islam c'est l'obscurantisme
mahométan. Les indigènes, les Arabes encore plus que les Berbères (!) sont
des enfants, de grands enfants de race abâtardie, de petits sauvages, rebelles
1. Ce livre n'a jamais été édité du temps des beys. Il l'a été, en six volumes, au début des années
soixante.
2. C'est lui qui s'est écrié à la tribune du « Congrès colonial » à Marseille, en 1906 : « Je me borne
à insister sur l'urgence qu'il y a, au double point de vue de l'humanité, de l'intérêt bien entendu
de l'élément colonisateur à assurer au Tunisien sa place au soleil où il est né et où ses pères
ont vécu avant lui ! ».
3. Effectivement les oulémas de la Grande Mosquée de Tunis avaient un tel rayonnement que
certains parmi eux s'étaient imposés en Egypte, au sein de la prestigieuse université Al Azhar.
4. Augustin Challamel Éditeur, 1923.

264

au progrès et à la civilisation : l'incurie, la dépravation de ce peuple barbare
ont stérilisé les grandes plaines du Tell... ». Ou encore Vollerhoven qui
s'écria : « l'indigène est borné et ne sait ni penser, ni prévoir, ni produire »,
ou surtout Larcher, Girault et Marchai qui affirmaient quV il faut civiliser,
européaniser ces sauvages par la foi et la voix en prenant bien soin de les
tenir à l'écart... et surtout ne pas essayer de les assimiler. Si on n y prenait
garde, ils risqueraient eux de nous ensauvager ». Sans parler de G. SaintPaul qui « recommanda » dans le recueil de ses Souvenirs de Tunisie et
d'Algérie 1 : « un peuple vaincu doit être exterminé, converti ou assimilé.
Sans quoi le peuple vaincu est, malgré l'apparente soumission, un peuple
révolté dont le nationalisme irréductible fait périodiquement éclosion ».
Ces « spécialistes » ont oublié que ces « sauvages » avaient fait prospérer
l'Andalousie et l'Espagne pendant huit siècles et que les « barbares »
tunisiens avaient développé la Sicile pendant trois siècles... Je pense que
pareilles lectures ont contribué à m'enraciner, ainsi que la majorité des jeunes
de ma génération et à développer notre fierté d'appartenir à la civilisation
arabo-musulmane.
Pour illustrer le bouillonnement des idées, souligner le niveau
remarquable des élites sadikiennes (Béchir Sfar, M'hamed Lasram...) et
zeitouniennes, dont nous avons cité quelques éminents représentants plus
haut, ainsi que leur modération et leur modernisme dans l'interprétation et
l'exégèse du Coran, je citerai la réplique des oulémas tunisiens, ferme et
inspirée des textes sacrés, mais surtout fondée sur la raison et la critique dite
aujourd'hui méthodique. En 1814, Mohamed Abdel Wahab, dont la presse
occidentale parle abondamment depuis les événements du 11 septembre
2001, et qui avait déjà commencé sa « révolution » religieuse dans le Nejed
pour l'étendre à toute l'Arabie Séoudite, fondant, grâce à l'alliance avec les
Séouds, le mouvement wahhabite, adressa une lettre aux imams et
jurisconsultes tunisiens pour leur demander avec force de suivre ses pas en
menaçant d'imposer ses idées par l'épée, en cas de besoin.
Hamouda Pacha, bey de Tunis, communiqua ce document aux oulémas
de la Grande Mosquée pour avis. Tous l'ont rejeté avec force après une
critique sévère, émise par Ismaïl Temimi, Omar ibn El Mufti et surtout le
cheikh Kacem Mahjoub, dont la réponse cinglante a été publiée dans le tome
III du livre du Cheikh Ibn Dhiaf dans son Cadeau aux contemporains.
Ainsi les savants de la Grande Mosquée - Al Zitouna - avaient réfuté, il
y a bientôt deux siècles, le wahhabisme ; l'on mesure alors la perte que notre
pays, et les terres d'Islam en général, ont subie du fait de la fermeture de cette
vénérable institution, au lendemain de l'indépendance sous prétexte qu'elle
dispensait un enseignement trop conservateur ; d'autant qu'une majorité de
ses enseignants et de ses étudiants avaient choisi le camp de Salah Ben
Youssef.
1. Dangin, Tunis, 1909.

265

Sur le plan politique, la Tunisie avait déjà des structures étatiques et des
relations avec les grandes puissances '. En voici quelques exemples :
L'historien Mahmoud Bouali rappelle dans le journal La Presse que Slimène
Malamali fut le premier ambassadeur tunisien( et même arabe et africain)
accrédité au U.S.A en 1805.
Il ajouta que les premiers exemplaires du Coran furent introduits dans ce
pays en guise de présents au Président Thomas Jefferson de la part de
Hammouda Pacha Bey. Le Président américain organisa en son honneur le
premier dîner ramadanesque à la Maison Blanche juste la veille du 15ème
jour du mois sacré. Auparavant le 20 septembre 1795 le souverain Tunisien
reconnut les ... 13 Etats-Unis. Le 20 septembre 1796 a été signé le premier
traité TUNISIE USA, confirmé au palais du Bardo le 26 Mars 1799. En Août
1825, l'ambassadeur extraordinaire de Hussein Bey II était en mission en
France pour féliciter Charles X, à l'occasion de son avènement. Il était le seul
diplomate musulman présent à la cérémonie du couronnement royal à la
cathédrale de Reims.
Antoine Béranger, consul de France accrédité à Tunis écrit, en août 1610,
aux gouverneurs de Marseille qu'il venait de leur envoyer 1 400 charges de
« beau blé tunisien » pour... secourir la ville !
Le 2 septembre 1764, une escadre vénitienne, sous les ordres du comte de
Burouwick, mouille au port de La Goulette, en visite de courtoisie. Son
pavillon est salué par 21 coups de canon. Les officiers vénitiens viennent
aussitôt au palais du Bardo, en vue de négocier avec le gouvernement d'Ali
Pacha Bey II, un traité de paix, d'amitié et de navigation, au nom de la
République de Venise.
Le 24 février 1743 a été signé au Bardo un traité franco-tunisien.
Le 22 mai 1777, Ali Pacha Bey II de Tunis, a envoyé en mission auprès du
roi Louis XVI, Souleymane Agha, ambassadeur extraordinaire. Le rapport
officiel français concernant cette ambassade note ceci : « Le 22, les consuls
vinrentfaire visite à Souleymane et lui offrirent les présents d'usage : liqueurs
(!), sirops et confitures (!). Ils proposèrent leur loge au spectacle à l'envoyé
qui l'accepta et s'y rendit ».
En 1824, un traité de paix et d'amitié tuniso-américain a été négocié au
Bardo par le docteur S. D. Heap, chargé d'affaires des États-Unis

1. « Depuis les Aghlabites de Kairouan vis-à-vis des califes abassides de Bagdad au IX' siècle
jusqu 'aux émirs Hafsides (XIII'-XVI' siècles) à l'égard des Almoahades, les gouverneurs de la
province de l'Ifriqiya (l'actuelle Tunisie) ont toujours réussi à se débarrasser de la tutelle
étroite de leurs suzerains impériaux et à s'ériger en fondateurs de dynasties héréditaires. Il en
fut de même pour les Beys de 1702 à 1881 face aux Califes ottomans en dépit d'une allégeance
théorique au sultan ; ils géraient les affaires intérieures tunisiennes d'une manière autonome
et entretenaient des relations directes avec les puissances européennes. Des traités de paix et
de commerce étaient contractés directement entre eux et les différents Etats de l'Occident.
Cependant la titulature des Beys était confirmée par un flrman impérial. »
Cf. La cour du Bey de Tunis par Mohamed El Aziz Ben Achour, Espace Divan, Tunis, 2003.

266

d'Amérique, avec le gouvernement de Mahmoud Pacha, bey de Tunis. Le 11
mai 1865, le consul général des États-Unis accrédité à Tunis, Amos Perry,
adresse une lettre à Mustapha Khaznadar, ministre des Affaires étrangères du
Bey, pour l'informer de l'assassinat du président Abraham Lincoln.
La Tunisie avait donc un État, une civilisation et des élites qui la
disposaient à prendre des raccourcis en vue d'instaurer une vie démocratique.
Malgré le colonialisme, la vie associative connaissait un grand dynamisme,
des dizaines de milliers de citoyens participaient aux activités d'une
multitude d'associations culturelles ou à caractère social et économique.
Fort de cet héritage et de mes convictions, j'entrepris de convaincre le
Président Bourguiba de s'engager dans l'aventure multipartite, même
limitée, pour lancer le processus de démocratisation progressive de la vie
politique en Tunisie.
Avec mes collègues libéraux, j'ai décidé d'organiser des élections libres
et démocratiques pour remplacer l'Assemblée élue après les événements de
janvier 1978. Pour cela, il fallait convaincre une majorité de députés, tous
destouriens il est vrai, de démissionner. Ce qui fut fait sans grandes
difficultés. Le vote a été fixé au 1er novembre 1981 et la campagne électorale
devait durer du 18 au 29 octobre.
Après une période de scepticisme, bien naturel, l'opinion publique se mit
à espérer. Un « frémissement » passa parmi les jeunes, dans les cercles
intellectuels et universitaires. Les opposants du MDS, du Parti communiste,
du MUPII 1 avaient accepté d'y participer, dès lors que de solides garanties
leur avaient été données. De longues et utiles tractations, dont certaines à
mon domicile, avaient permis de tracer les contours de la campagne
électorale : affiches murales, tracts, accès à la presse, à la radio et à la
télévision, selon une répartition équitable. Les téléspectateurs n'en croyaient
pas leurs yeux en voyant Ahmed Mestiri, Mohamed Harmel, leader
communiste, ou Mohamed Bel Hadj Amor apparaître sur leurs écrans 2. Ce
phénomène n'a jamais eu lieu en vingt cinq ans, c'est-à-dire depuis
l'indépendance. Les opposants tenaient des meetings dans tout le pays,
perturbés parfois par certains nostalgiques du bon vieux temps du Parti
unique !
Des observateurs et des journalistes, accourus d'Europe et du monde
arabe, témoignaient de la liberté dont jouissaient tous les opposants. J'avais
invité moi-même une cinquantaine de journalistes qui n'avaient pas manqué

1. Dissidence, menée notamment par Mohamed Bel Hadj Amor, du MUP (Mouvement de l'Unité
populaire) de Ben Salah.
2. Déjà, en juillet 1980, j'avais autorisé le MDS de Mestiri à publier deux hebdomadaires : Al
Mostaqbal et l'Avenir. Le 10 août, Le Phare, hebdomadaire indépendant de langue française titrait
« Mzali fonce » et Essabah, quotidien indépendant de langue arabe, déclarait à la une « On n 'arrive
plus à suivre le rythme de libéralisation de M. Mzali ! ». Paradoxalement, j'avais eu plus de mal,
durant cette période, avec les journaux du Parti dont j'étais le secrétaire général !

267

d'accompagner les candidats du Front national1 et d'autres partis dans toutes
les circonscriptions. Le Monde du 29 octobre 1981 écrivait : « La vie
politique tunisienne aura connu, durant ces deux semaines de campagne
électorale, une intensité jusque-là inconnue. Pour la première fois, les
courants de pensée auront pu se manifester au grand jour. La démocratie
aura assurément franchi un pas important... ». François Poli notait dans
Jeune Afrique du 18 novembre : « Les représentants de l'opposition se
montrent effectivement à la radio et à la télévision. Ils disent des choses dont
le centième les aurait menés en prison, deux ans plus tôt ! ».
Parlant de ces élections par contraste à celles « organisées » le 2
novembre 1986, donc après mon départ, Michel Deuré et Jean de la
Guerivière soulignèrent dans Le Monde en date du samedi 1er novembre
1986 : « Présentées à l'époque comme les « débuts » de la démocratie, les
élections de novembre 1981 apparaissent, paradoxalement, comme son
âge d'or ». Le paradoxal Rachid Sfar, qui était pourtant ministre de
l'Économie nationale et membre du Bureau politique, à mes côtés,
n'hésita pas à les commenter ainsi : « Qu'on ne nous parle plus des
élections de 1981 : ce fut un très grand malentendu. Dans une euphorie
artificielle, ce scrutin avait été organisé par des gens qui voulaient se
construire une image de démocrates à l'extérieur !!... ». 2
Il est vrai que Rachid Sfar n'avait pas hésité à me téléphoner à 7 heures
du matin, à mon domicile privé, le lendemain même de l'établissement
définitif des listes du Front national en octobre 1981, pour se plaindre de
n'avoir pas été désigné tête de liste dans la circonscription de Mahdia et
qu'on lui eût préféré Tahar Belkhodja. « Vous n 'avezpas proposé mon nom,
gémissait-il. C 'est pourtant sur moi que vous pourrez compter un jour, et non
sur "Lui" ».
Paradoxalement, c'est l'établissement des listes des candidats du Front
national qui m'a donné le plus de fil à retordre. Entre les exigences du
Président, de Wassila, de certains de mes collègues au Bureau politique, les
exigences de l'UGTT (27 candidats tout de même, dont plusieurs étaient en
prison, quelques mois auparavant), de l'UTICA, de l'UNAT, de l'UNFT et
en tenant compte de l'opportunité de présenter certaines personnalités
indépendantes, car j'y tenais, les solutions étaient trouvées dans la douleur.
Bourguiba imposa, par exemple, Habib Ben Ammar beau-frère de
Wassila pour la circonscription de Tunis, tandis que la Présidente tenait à
Hassib Ben Ammar, militant et directeur d'un journal « indépendant » Al Rai
mais en fait opposant, ce qui était son droit. Béji Caïd Essebsi, qui se montra
discret et plutôt coopératif à cette occasion, insistait dans le même sens.
1. Il regroupait le Néo-Destour et les organisations nationales syndicales et économiques.
2. Même numéro du Monde.

268

Finalement, j'ai demandé au Président de choisir entre le candidat de son
épouse et celui de sa belle-sœur. Il choisit Habib Ben Ammar. Étant solidaire
par discipline avec Bourguiba, j'ai assumé cette décision. J'ai tenu tête à
Madame Bourguiba lorsqu'elle voulut éliminer deux militants authentiques,
Mustapha Filali (Kairouan), un patriote de la première heure, un syndicaliste
éprouvé et un écrivain authentique et Jellouli Farès (Gabès) qui avait été le
représentant du Néo-Destour à Paris lorsque moi-même j'y étais étudiant,
puis ministre de l'Éducation nationale et Président de l'Assemblée nationale.
Mais Bourguiba les écarta.
Wassila tenait à inscrire, sur la liste de Tunis, Mme Aicha Farhat, tandis
que l'Union Nationale des Femmes Tunisiennes avait sa propre candidate.
Le principe adopté au Bureau politique était de respecter les listes présentées
par les organisations nationales. Ne voulant pas d'exception, j'ai éliminé les
deux candidatures de femmes en mécontentant tout le monde. Dans la
bibliothèque du Palais de Carthage, et à la suite d'une entrevue plutôt pénible
avec Wassila à propos de la liste définitive des candidats, Guiga voyant que
je tenais bon en envisageant même de démissionner, fit cette remarque à la
présidente : « Le Président est encore en vie et Si Mohamed ne vous témoigne
aucun respect et ne tient pas compte de vos propositions ! Qu 'en serait-il
demain à la mort de votre époux ? ».
Depuis cet épisode, Wassila changea de comportement avec moi. Elle ne
m'appela plus affectueusement « Mohamed » mais avec beaucoup de
distance «Si (Monsieur) Mohamed » et ne cessa de savonner la planche sous
mes pieds.

CHAPITRE I V

Une expérience sabotée
Je me suis complètement impliqué dans cette campagne électorale. En
plus de ma circonscription, j'ai présidé des meetings dans les gouvernorats
de Gafsa, de Kairouan et Bizerte. François Poli remarque dans Jeune Afrique
1
: « Tête de liste à Monastir, M. M. Mzali, le Premier ministre, apparaît
comme le recordman de ce marathon. Au cours du seul vendredi 30 octobre,
il a tenu trois meetings, accordé des interviews, inauguré deux usines
textiles, un complexe touristique, une fabrique de yaourts et une de jouets,
une école, une usine de plastique, une briqueterie, une couveuse. On l'a vu
debout sur une table, micro en main, haranguant déjà la foule, alors qu 'à ses
pieds ministres, conseillers et gardes du corps, qui partout ont eu un mal fou
à le suivre, retrouvaient à peine leur souffle... ». Les opposants ont protesté,
le jour même des élections, contre des irrégularités et un parti pris de certains
fonctionnaires du ministère de l'Intérieur. Ils ont décidé, dès midi, de retirer
leurs observateurs « afin de laisser au pouvoir toute la responsabilité du
scrutin »... Et Driss Guiga, ministre de l'Intérieur, de répondre le jour même
que « l'abandon du terrain par l'opposition ressemble fort à une manœuvre
visant à mettre sur le compte de prétendues irrégularités, le peu de voix
qu'elle craignait d'obtenir !... ».
François Poli conclut ainsi son reportage : « avant d'être la victoire du
Front national, ces élections... ne seraient-elles pas plutôt d'abord celles de
la tendance dure du régime, connue pour son hostilité à l'expérience de
démocratisation tentée par M. Mzali ?... ».
Le samedi 31 octobre vers 20 heures, à la fin de la campagne électorale,
j'étais avec mes colistiers dans le bureau du gouverneur de Monastir, en
compagnie de plusieurs cadres politiques de la région quand Driss Guiga se
1. N°1088 du 11 novembre 1981.

270

fit annoncer et me demanda un entretien en tête-à-tête. Nous nous sommes
installés dans un petit bureau, celui de la standardiste.
Il feignit d'être désolé de ne pouvoir, comme cela avait été décidé au
Bureau politique, respecter la légalité du scrutin, même s'il devait en résulter
un succès des opposants. Il m'a affirmé que le Président l'avait convoqué le matin de ce samedi - en compagnie du gouverneur de Tunis, Mhaddheb
Rouissi et lui avait ordonné « d'organiser » la victoire totale de toutes les
listes du PSD en ajoutant : « Je sais que le peuple est derrière moi ! ».
M. Kooli affirme dans Réalités (N° du 18 au 24 juillet 2002) que c'est
Driss Guiga qui prit l'initiative d'alerter le Président sur le danger, pour son
autorité, d'un raz-de-marée du MDS. Un point encore obscur que les
historiens élucideront peut-être un jour.
Quand j'arrivai le lendemain à Tunis, je fus mis devant le fait accompli.
J'appris par la suite que le matin du 2 novembre entre 5 heures et 6 heures,
Wassila s'était rendue au siège du gouvernorat de Tunis, accompagnée de
Guiga, Rouissi et Amor Chéchia, directeur des prisons à cette époque, et y
avait trafiqué les résultats, accordant arbitrairement à Ahmed Mestiri 2 700
voix !
D'après les résultats officiels, le taux de participation avait été de 85 %
des inscrits. Le FN aurait obtenu 94 % des voix, le MDS 3,2 %, le MUP II
0,8 % et le Parti communiste 0,72 % !
L'opposition réagit violemment : Ahmed Mestiri fit une conférence de
presse dans laquelle il déclara :
« J'accuse le ministre de l'Intérieur, les gouverneurs et les délégués
d'avoir falsifié les résultats du scrutin. Les résultats officiels proclamés ne
sont pas conformes au choix du peuple ! La loi a été bafouée ».
Comme on le voit, Mestiri accusait Guiga et ses fonctionnaires, non le
gouvernement et encore moins le Premier ministre.
Pour moi ce fut une grande deception ! Le 3 novembre 1981, j'étais à
Paris pour représenter la Tunisie au sommet de la francophonie. Je déclarai
au journaliste Christian Casteran que j'étais désolé sincèrement que
l'opposition n'eût pu obtenir quelques sièges \
D'après les notes que j'avais reçues, aucune des listes d'opposition
n'avait été élue. Jusqu'en 2002, Béji Caïd Essebsi, tête de liste à Tunis,
continuait de déclarer que de toute façon il l'avait emporté face à Ahmed
Mestiri, tête de liste du MDS ; ce qui était probable. Je m'étais donc permis
de déclarer que « sur le plan arithmétique, pas un seul opposant n 'avait les
voix nécessaires pour être élu ». Il est vrai que le choix du mode électoral
retenu depuis l'indépendance, à savoir le scrutin de liste majoritaire à un tour
sans panachage, ne pouvait que favoriser les listes du Front national puisque
même avec 49 % des voix, aucune liste de l'opposition ne pouvait être élue.
1. Le Matin du 4 novembre 1981.

271

Cependant plusieurs mois après, certains prétendaient encore que
l'opposition avait gagné dans les gouvernorats de Médenine, Jendouba,
Kasserine. Nous avons eu beau insister, au Bureau politique, auprès de Guiga
pour qu'il nous communiquât les chiffres réels. Il se dérobait toujours en
nous renvoyant au palais de Carthage. Selon lui, seul le Président de la
République était en droit de nous divulguer les chiffres.
Pourquoi ce gâchis ? Dans leur livre, Bourguiba, un si long règne (Tome
II) Sophie Bessis et Souhayr Belhassen avancent la thèse suivante (page
186) : Wassila est hostile au rapprochement avec le leader du MDS. Elle
craint une victoire électorale de ce parti, ce qui lui donnerait un solide groupe
parlementaire, base éventuelle d'un front Mzali- Mestiri. Mon poids serait
accru et menacerait dangereusement son influence. Comme d'habitude, la
Présidente craint les coalitions : elle n'est jamais aussi puissante que quand
elle réussit à diviser pour régner. Il fallait briser l'émergence de Mestiri et
s'attaquer à son rapprochement avec Mzali... « Peu avant le 1er novembre,
Wassila invita à dîner plusieurs dignitaires du régime pour les mettre en
garde contre un trop grand laxisme, leur faisant comprendre qu'ils
mécontenteraient le Président... On l'a vu installée... dans un bureau du
gouvernorat de Tunis pour diriger des opérations de dépouillement. Le
truquage atteint des dimensions inattendues. Elle a gagné : l'alliance en
gestation qu 'elle craignait tant, est étouffée dans l'œuf. »
Venant de deux journalistes professionnelles qui étaient proches de la «
Majda » dont elles recueillaient souvent les confidences, cette analyse a
toutes les chances de refléter la réalité.
Il s'agissait aussi et surtout pour certains intrigants proches du Palais de
me faire perdre ma crédibilité, d'entamer mon autorité. Pour moi, mais aussi
pour le régime de Bourguiba, l'état de grâce était bel et bien terminé. Les
Guiga, Belkhodja pouvaient pavoiser ! Les opposants sincères désespérèrent
de faire évoluer le régime dans la légalité et par les urnes. Dommage pour le
pays !
Pour moi, un beau rêve s'était envolé, une grande espérance s'était
évanouie. Comme je devais le dire dans Lettre ouverte à Bourguiba2 :
« J'aurais dû aller plus loin et présenter ma démission. Je ne le fis pas,
me rendant à ce que l'on nomme la Raison d'État. Je le regrette aujourd'hui
et considère que ce fut là une faute politique ».
Pendant les six années et trois mois de mon activité comme Premier
ministre, la presse libre, indépendante ou d'opposition s'est spectaculairement
développée : plus de 42 titres ont vu le jour.

1. Jeune Afrique, 1989.
2. Alain Moreau, 1987.

272

Imposé par Wassila au ministère de l'Information, Tahar Belkhodja
fanfaronna que c'est à lui qu'on devait ce « printemps de l'information ». Les
journalistes et les patrons de presse savent parfaitement à quoi s'en tenir sur
cette question \ Le Dr Moncef Marzouki déclara en tant que Président de la
Ligue tunisienne des Droits de l'Homme :
« Je pense comme à un Eldorado à cette époque (1980-1986) où Erraï, le
Phare, le Maghreb (disparus), Réalités... mais aussi tant d'autres journaux
réduits à l'ombre d'eux-mêmes ouvraient leurs colonnes à des débats d'une
rare qualité, et à une liberté frondeuse et gaie... Certes les journaux étaient
harcelés mais revenaient sans cesse, et toute notre presse sentait bon la
liberté... »2.
L'hebdomadaire Erraï (l'Opinion) qui a vu le jour en décembre 1977
grâce au libéralisme de Hédi Nouira, sous l'étiquette indépendant, s'était
mobilisé à partir du jour où son directeur n' avait pas été retenu sur la liste des
candidats du Front national de novembre 1981, pour critiquer et souvent
dénigrer l'action du gouvernement. N'osant pas s'en prendre directement au
chef de l'État, il me prenait toutes les semaines pour cible favorite, d'autant
plus que je ne répliquais point, ni ne portais plainte.
L'organe du parti communiste, Al Tarik El Jadid (Voie Nouvelle) ne
trouvait pas de mots assez durs pour tourner la politique que je mettais en
œuvre, en dérision. Al Mostaqbal (l'Avenir), organe du Mouvement des
Démocrates Socialistes, Le Maghreb, prétendument indépendant et
beaucoup d'autres journaux, étaient plutôt portés sur la critique systématique,
avec une certaine démagogie. Je m'en accommodais mais jugeais parfois
opportun de leur répondre indirectement, lors de mes tournées à travers la
République.
Il y eut malheureusement quelques suspensions de journaux, limitées dans
le temps et parfois des poursuites judiciaires. L'histoire et les archives, quand
les chercheurs y auront accès, montreront que ce n'était pas de mon fait et
que, souvent, cela se produisait malgré et contre mon avis. En général, les
ordres émanaient directement du palais de Carthage, très allergique depuis
l'indépendance, à la liberté de la presse. Quelques exemples :
Le journal Le Phare a publié à l'occasion du 20 mars 1981, anniversaire
de l'indépendance nationale, un article traitant de la lutte du peuple tunisien,
de son émancipation et osa évoquer les sacrifices consentis par d'autres
1. De fortes pressions furent exercées sur moi pour ne pas m'opposer à l'entrée de Belkhodja au
gouvernement. B. Zarg El Ayoun a insisté pour que je ne mécontente pas Wassila. Guiga, qui
attira mon attention plus d'une fois afin de m'opposer à l'entrée de ce « loup » dans la bergerie,
changea subitement d'avis : après la cérémonie de l'ouverture de l'année judiciaire, il invita
Mezri Chékir le 17 octobre 1980 à l'accompagner dans sa voiture jusqu'à son bureau au
ministère de l'Intérieur, où il essaya de le convaincre du contraire. Il lui dit en particulier : « il
faut qu'il [Belkhodja] plonge dans le marécage de l'information et devienne la cible
quotidienne du Président, vu les problèmes de la radio et de la télévision !... ».
2. Réalités, 24 mars 1993.

273

chefs, d'autres militants que Bourguiba. Circonstance aggravante, l'article
était illustré par des portraits du bey, de Salah Ben Youssef 1 et d'Ahmed Ben
Salah 2 . De Nefta, dans le sud-ouest tunisien où il se trouvait en villégiature,
le Président m'avait téléphoné pour se plaindre amèrement de l'ingratitude et
de l'arrogance « de ces gens-là ! ». 3
Un jour, j'appris par la presse qu'un substitut avait pris l'initiative de
suspendre le journal El Maoukef, organe du Rassemblement progressiste
socialiste, parti non reconnu mais toléré, animé par Nejib Chabbi. Le motif
officiel était l'atteinte à la religion et aux bonnes mœurs ! J'ai immédiatement
téléphoné au ministre de la Justice, Mhamed Chaker qui fit rapporter cette
mesure de suspension. À ce propos, il convient de rappeler que les
animateurs du Rassemblement progressiste socialiste, dispersés depuis 1968,
1972, 1974... par l'exil et la prison, avaient été libérés ou autorisés à rentrer
dans le pays par moi-même.
Une autre fois, ce fut l'ambassade de Syrie qui porta plainte auprès des
tribunaux contre le n° 45 du journal Le Maghreb. Je dus intervenir moimême auprès du diplomate concerné pour éviter la suspension et faire classer
l'affaire. Au début d'octobre 1984, Abderrazak Kefi, ministre de
l'Information, m'apprit que le Président lui avait donné des instructions en
vue d'interdire, pendant six mois, la distribution des publications du groupe
Jeune Afrique 4. Cet hebdomadaire s'était permis de critiquer Tarek Ben
Ammar, neveu de Wassila qui obtint de son époux cette sanction. J'étais
contre évidemment, par respect pour la liberté de la presse et par souci de ne
pas ternir la réputation de la Tunisie à l'étranger. Le 15 octobre, fête de
l'évacuation, j'accompagnai Bourguiba aux cérémonies officielles à Bizerte
et déjeunai en sa compagnie à la Pêcherie, située à la base navale de notre
Marine nationale. Au moment de prendre congé pour rejoindre directement
l'aéroport à destination de Paris en vue d'entamer, le soir même, une visite
officielle dans trois pays d'Extrême-Orient (Japon, Corée du Sud, Chine),
j'ai prié le Président de rapporter cette décision qui condamnait trois revues
à disparaître de nos kiosques. Ce fut en vain. Lors de mon escale parisienne,
j'ai demandé à l'ambassadeur Mabrouk de rassurer Ben Yahmed, le directeur
de Jeune Afrique, en lui promettant que je reviendrai à la charge, dès mon
retour à Tunis. C'est ce que je fis, d'ailleurs avec succès.
1. Ancien secrétaire général du Néo-Destour qui s'opposa à Bourguiba : il lui reprochait de se
« contenter » de l'autonomie.
2. Ancien ministre du Plan et des Finances qui paya la politique de coopération des années soixante.
3. Ce jour-là, j'ai présidé, place de la Casbah, un grand meeting populaire pour commémorer la fête
de l'indépendance ; plusieurs dizaines de milliers de personnes y avaient assisté et Wassila me
téléphona le soir même et me dit : « Attention ! Le Président a vu cette foule immense qui vous
écoutait, il est jaloux ».
4. A propos de ce journal, je ne résiste pas à l'envie de reproduire (p. 115), une lettre qui m'a été
adressée par B.B. Yahmed et signée de sa main et où il me demandait une 2ème fois de l'aider auprès
du gouvernement algérien). A remarquer le post-scriptum.

274

Mais ce journaliste déclencha une « chouha », une cabale, et publia des
dizaines d'articles de soi-disant lecteurs « indignés », de Tunisiens,
d'Africains et de Français qui avaient trouvé l'occasion belle pour attaquer la
Tunisie et son régime. Depuis une vingtaine d'années, il s'est « assagi » !!
Les membres du Comité central du PSD, réunis en octobre 1981 au palais
de Carthage, avaient constaté la colère de Bourguiba contre le journal Le
Maghreb qui avait alors publié, en couverture, la photographie d'Ahmed
Mestiri. Pourtant, quelques minutes auparavant, et en présence d'Ahmed
Bennour, secrétaire d'État à la Sûreté nationale, je croyais être parvenu à le
calmer en l'assurant que le secrétaire général du MDS pratiquait l'opposition
légale et qu'il lui vouait le plus grand respect. Il se mit, devant tous les
collègues, à parodier les membres du comité de direction de ce journal et y
trouvant le nom du sieur Béchir Khantouche 1 se mit à le traiter de tous les
noms 2 .
Il demanda au ministre de l'Equipement, Mohamed Sayah, de chasser de
son cabinet : « l'épouse de ce chien ! ».
Heureusement pour ce couple, les voies de la clémence présidentielle sont
insondables. Béchir Khantouche devait être réhabilité et désigné comme le
seul conseil auquel se trouvaient contraintes de s'adresser toutes les grandes
unités industrielles publiques pour la « défense » de leurs intérêts. C'est lui
qui a requis - car cet avocat ne plaide pas, il requiert - les peines les plus
lourdes contre mon fils aîné, au mois d'octobre 1986.
En dépit de mes efforts au service d'une presse véritablement libre, je n'ai
malheureusement pas pu empêcher par exemple que ce fut seulement par le
canal du quotidien Essabah que me fut portée la nouvelle de la suspension
de l'hebdomadaire Réalités, qui se voyait, le 27 juin 1986, interdit de
kiosques pour six mois. Le 8 juillet, le jour de ma propre disgrâce, le
directeur de ce journal, Moncef Ben Mrad à cette époque, était traduit devant
les tribunaux. J'ai appris par la suite qu'on voulait faire payer à ce dernier sa
conscience professionnelle qui l'avait poussé à évoquer l'existence d'un
lourd et accablant dossier concernant un certain Mohamed Kraiem, établi par
le Dr Bouricha qui lui avait succédé à la tête du ministère de la Jeunesse et
des Sports.
Les compromissions avaient été établies par quatre inspecteurs du
Premier ministère et du ministère des Finances. Saïda Sassi, protectrice de
Kraiem, avait travesti les faits devant son oncle de président qui refusa
1. Cet avocat a été exclu de la cellule du PSD de sa ville Ksar Hellal, le 21 août 1973. Il devait
connaître une ascension fulgurante au congrès du PSD du 19 juin 1986 où il a été désigné par
Bourguiba membre du Comité central. Lorsque le 24 juillet 1986, j'ai été exclu du Bureau
politique sans être jamais entendu, Khantouche m'y a succédé !
2. Au cours de cette entrevue, Bourguiba nous demanda, à Ahmed Bennour et à moi-même,
d'ouvrir le dossier de Chekib Nouira, fils de l'ancien Premier ministre, et de l'interroger, entre
autres, sur ses avoirs à l'étranger. Ahmed Bennour promit une enquête qui devait innocenter
l'intéressé ; nous n'avons pas eu de peine à calmer le Président par la suite.

275

d'entendre le Dr Bouricha et le renvoya. Ce médecin était pourtant réputé,
surtout à Sfax et dans tout le sud tunisien, pour son intégrité et ses
compétences.
Mieux encore et aussi invraisemblable que cela puisse paraître,
l'hebdomadaire en langue française du PSD, Dialogue, dirigé par Raja Almi,
une dame de qualité et de principes, a été suspendu le 20 mars et pour une
période de cinq semaines à cause d'une colère du chef de l'État qui ne lui
avait pas pardonné d'avoir accordé la prééminence au Sommet des Non
Alignés de New Delhi auquel j'avais représenté la Tunisie au détriment de la
rencontre « historique » Bourguiba-Ben Jedid ( 1 8 - 2 0 mars 1983) ! Pour
réparer sa faute « inexcusable », la direction de Dialogue a dû consacrer, dans
sa livraison du 1er mai, un supplément en couleur sur papier couché pour
rendre compte du sommet Bourguiba-Ben Jedid. Le Président a donc
suspendu un journal, dont il était théoriquement le responsable, en tant que
Président du PSD !
Enfin, c'est le Président Bourguiba qui a téléphoné directement au
directeur de la radio-télévision pour exiger la suppression de l'émission
hebdomadaire (La voix de l 'UGTT), suite aux critiques de Taïeb Baccouche
contre la suppression de la compensation des produits dérivés du blé.
En évoquant certains exemples qui illustrent mon souci constant
d'assurer la liberté de la presse, me reviennent deux épisodes significatifs
que je me contente d'évoquer :
1) Je voudrais citer - à titre d'exemple - le commentaire écrit par
Bourguiba Ben Rejeb, professeur de stylistique à l'Institut Bourguiba
School et publié dans les colonnes de la revue Réalités Le lecteur peut
apprécier le ton de cet article, publié sans entrave au nom de la liberté de
la presse !
La victime en était Mansour Moalla, ministre des Finances et du Plan,
qui aurait déclaré à Jeune Afrique qu'il avait loué un petit avion pour
accomplir une mission officielle. Ben Rejeb, qu'on n'entend plus, ni ne lit
plus aujourd'hui... éructa :
« Disposer d'un avion, on ne vous demande rien, juste d'attacher votre
ceinture. Alors que sur le plancher des vaches, attacher sa ceinture nous
permet de ne pas laisser tomber le pantalon ». Et de conclure : « Voici ce
que c 'est qu 'une république bananière ».
Réalités fut saisi sur plainte de l'intéressé et un procès fut intenté à
Moncef Ben Mrad. Six mois après, le tribunal prononça un non-lieu !
Les juges n'avaient pas compris la traduction de cette dernière phrase :
« Joumhouria maouzia ! » (République bananière).
1. N° paru en 1982.

276

J'ai tout fait par la suite pour aider Réalités à réapparaître. Ce qui est
certain, c'est que je n'aurais jamais réprimé la presse en prétextant de
certains débordements. Régulièrement j'écoutais des collègues, conseillers
ou amis me mettre en garde contre certaines caricatures ou articles vraiment
méchants ou tendancieux. Je répondais toujours que le peuple était mûr et
qu'il saurait distinguer le bon grain de l'ivraie. Tout ce qui est excessif n'estil pas insignifiant ?
Dans le numéro 37 de Réalités, l'implication de certains proches de
Mohamed Sayah dans la société IKSA conduisit Moncef Ben Mrad à écrire
dans son journal : « Je défends le projet de M. Mzali contre celui de Sayah
parce que si ce dernier devait remplacer Bourguiba, il mettrait le pays dans
la déroute /... ».
Evidemment, je lui ai laissé l'entière responsabilité de cette affirmation.
2) En octobre 1985, autant qu'il me souvienne, Habib Achour jugea
opportun de m'attaquer personnellement dans Jeune Afrique et lors d'une
conférence de presse, il y alla de son langage de charretier : « J'ai mangé la
tête (sic) de Nouira, je mangerai la tête de Mzali (resic) ! ». Il ajouta : « Le
régime israélien et celui de l'Afrique du sud (apartheid) sont plus
supportables que celui de la Tunisie ! ». Je n'ai pas intenté de procès, ni au
journal, ni à Achour, mais je me suis contenté de répliquer au cours d'un
discours improvisé à l'Assemblée nationale : « M. Achour, vous ne
m'intéressez point ! La prison, vous ne l'aurez pas ! ».
Sur cet épisode, les chercheurs peuvent se référer au Journal officiel de
l'Assemblée nationale de décembre 1985... Mais Bourguiba ne l'entendit
pas de cette oreille. Deux ou trois fois par semaine, il me demandait de le
faire écrouer. Chaque fois, je l'en dissuadais en affirmant qu'Achour en
liberté serait moins dangereux que Achour prisonnier. En fait, à part quelques
inconditionnels, ce dernier était isolé et de plus en plus de syndicalistes,
comme Taïeb Baccouche, Sadok Allouche et leurs amis outrés par ses
extravagances, s'en étaient éloignés.1
Tahar Belkhodja, toujours lui, voulut faire un clin d'œil - encore un - à
l'opinion française en affirmant dans ses « Trois décennies » que le mérite de
l'introduction d'Antenne 2 en Tunisie revenait à lui seul et au soutien du
Président, et ce - crut-il judicieux d'ajouter - malgré l'hostilité du
gouvernement et surtout la mienne propre. Il prétendit que le Président
m'avait « tancé » pour cela mais qu'« en réaction », j'avais obtenu le départ
de l'ambassadeur de France, Pierre Hunt, en le demandant expressément à
Pierre Mauroy lors de sa visite officielle en Tunisie, contrairement à tous les
usages !
1. Je reviendrai sur ce point dans le chapitre : Malentendus avec les syndicats.

277

J'affirme que Belkhodja n'a pas dit la vérité et que jamais je n'ai pensé
faire pareille démarche, ni ne me serais permis d'intervenir dans les affaires
franco-françaises. J'ai toujours entretenu avec Pierre Hunt des rapports de
courtoisie. Sans s'en rendre compte, Belkhodja se contredit dans la même
page 259 en rappelant que le projet avait déjà été discuté lors de la visite du
Président Valéry Giscard d'Estaing en 1973. De 1973 à 1980, je n'étais pas
Premier ministre de la République tunisienne, qui donc avait mis les bâtons
dans les roues, si cela avait été le cas ?
Voici d'autres contre-vérités et divagations de cet affabulateur peu
respectueux de la vérité, qui n'auraient pas mérité une réponse si je n'avais pas
le souci de contribuer à rétablir celle-ci lorsque seront retombés les vents
mauvais de la polémique et que sera venu le temps de la restituer d'une plume
sereine et impartiale '. Tellement il est vrai, - comme l'avait déjà dit Soljénitsyne
- que la vérité est plus difficile à faire surgir que le mensonge à inventer !
Toujours dans son plaidoyer pro domo, d'autres mensonges sont donc
égrenées lorsqu'il retrace les circonstances largement romancées de son
départ du gouvernement ainsi que de celui de Mansour Moalla. Tahar
Belkhodja a tendance à mêler Mansour Moalla à ses propres aventures,
comme pour persuader le lecteur qu'il s'agit de la même catégorie d'hommes
et de ministres. En réalité, il n'y a aucune comparaison possible entre deux
personnalités aussi éloignées l'une de l'autre.
Moalla jouit d'une formation politique et universitaire solide. Il a du
caractère et ne manque pas de pertinence et de dialectique pour exposer
ses thèses ou réfuter celle des autres. Hautain, parfois arrogant, il lui
arrivait d'indisposer ses collègues. Il était très risqué de lui chatouiller un
orteil tandis qu'il semblait parfois aveuglé par le sentiment de son
importance. Mais je l'estimais et ne lui ménageais pas ma confiance car il
était patriote et compétent quoique sourd aux appels du peuple et à la
justice sociale. Il venait souvent dans mon bureau ou à mon domicile privé
pour me conseiller plus d'audace dans les avancées démocratiques, plus
de détermination dans l'accomplissement des réformes et voyant que
j'étais freiné dans ma mission par les lubies du Président et les intrigues
du sérail, il n'hésitait pas à me conseiller de démissionner, de faire un
coup d'éclat pour secouer le cocotier. ! 2
1. Le Professeur Farhat Dachraoui, ancien ministre, ancien dirigeant syndicaliste, écrit à propos de
Tahar Belkhodja : « Qu'il cherche aujourd'hui à se positionner comme champion du
libéralisme sous le régime de Bourguiba, c 'est son affaire ! Mais qu 'il ne le fasse pas aux
dépens d'autrui en jouant au jeu de l'ancien ministre de l'Intérieur libéral, aux mains propres,
au jeu du mémorialiste objectif et impartial. Son témoignage n'est pas crédible. En tout cas,
moi je ne le crois pas ! ». Réalités n° 704 du 10 au 16 juin 1999, page 21.
2. Je rappelle que la carrière de Moalla a été marquée par quatre expériences manquées, à cause de
son mauvais caractère et de sa mégalomanie : Numéro deux de la Banque Centrale depuis sa
création il faillit en venir aux mains avec son gouverneur Hédi Nouira. Secrétaire d'état à
l'industrie et au commerce avec Ben Salah il fit "pshtt".. .Ministre du Plan et des Finances dans
le gouvernement Nouira il fit une sortie fracassante.. .J'ai été obligé de m'en séparer samedi 18
juin 1983 pour arrogance.. ; Bref il a été durant toute sa carrière un ... "blabzi " selon
l'expression populaire.

278

Lors du Conseil des ministres du 9 juin 1983, Moalla fit des réserves
quant au financement de la construction d'une double voie pour relier
l'aéroport de Monastir au palais présidentiel de Skanès. Ce dossier était
présenté par Mohamed Sayah, ministre de l'Equipement. Le ministre des
Finances déclara qu'il avait convaincu Bourguiba de l'opportunité de différer
le projet qu'il qualifia... de projet pirate. Or Bourguiba m'avait téléphoné
juste après l'audience accordée à Moalla pour me dire : « M. Moalla «
faddadni », « il m'a pompé l'air ! » et qu'il comptait sur moi pour obtenir le
financement nécessaire. Evidemment, je ne pouvais rapporter les propos
présidentiels au Conseil des ministres. Je crois savoir d'ailleurs qu'il fit la
même démarche auprès de Sayah. Mais un incident eut lieu à propos d'une
autre question à l'ordre du jour. Mansour Moalla et Azouz Lasram s'étaient
opposés et chacun y était allé de ses arguments. Guiga, perfidement, fit mine
d'exprimer son désarroi :
« Que faire, me dit-il, quand le ministre des Finances et du Plan et celui
de l'Économie ne sont pas d'accord ? Je souhaite que le gouvernement ait
un point de vue homogène ».
Depuis l'indépendance, le Président et les Premiers ministres faisaient
toujours la synthèse des débats du Conseil des ministres et concluaient. On ne
votait point. C'est ce que je fis en donnant plutôt raison à Azouz Lasram, dont
je trouvais les arguments plus pertinents. Mais contrairement aux usages,
Moalla reprit la parole pour argumenter. Je maintins mon point de vue et
Moalla tenta de répliquer une troisième fois. Je levai la séance et j'entendis
alors Belkhodja murmurer à son voisin de table : « Moalla a raison ».
Contrairement à ce qui a pu se dire ou s'écrire, j'affirme que c'est la seule
fois où je m'étais plaint d'un collègue auprès du Président, non pas du fait
d'un désaccord, mais pour une question de politesse et d'atteinte à mon
autorité. J'ai dit au Président : « Je ne peux plus travailler avec lui ; c 'est lui
ou c 'est moi ! ».
Voyant ma détermination, le Président convoqua une réunion pour le
lendemain à laquelle assista Azouz Lasram. Elle a été pénible. Moalla est allé
jusqu'à dire à Lasram :
« Même ton cousin Moncef Belkhodja, le gouverneur de la Banque centrale
est d'accord avec moi ! ». Et, Lasram, très vexé par cette insinuation,
répliqua : « Mon cousin ! Mais c'est toi qui l'as nommé ! ». Et Lasram
d'ajouter : « M. le Président, je m'en vais et je laisse Si Moalla travailler dans
la sérénité ». Bourguiba, dans une semi-absence, soupira : «Ichbih ! Pourquoi
pas ? ».
J'intervins énergiquement et rappelai que j'étais plutôt d'accord avec
Azouz Lasram. Le Président se ressaisit et me demanda de voir avec
Mansour Moalla s'il était encore possible de résoudre cette crise. Inutile de
dire que je n'ai eu aucun contact ni avec l'un ni avec l'autre.
Le samedi 18 juin à 9 heures, Bourguiba me demanda si le problème
Moalla était réglé. « Non, lui dis-je et il ne saurait l'être ni aujourd'hui ni
279

demain ». Bourguiba téléphona alors à Moalla : « Le Premier ministre me
confirme qu 'il ne peut plus travailler avec vous ; je mets donc fin à vos
fonctions ». Il ajouta : « Je ne suis d'ailleurs pas inquiet pour vous. Vous avez
de quoi vivre décemment ».
Il se tourna ensuite vers moi :
« Je me rappelle que vous m'avez rapporté que Tahar Belkhodja avait
donné raison à Moalla, me dit-il. Cela ne porte pas à conséquence, c 'était
un simple avis personnel exprimé en catimini, répondis-je. Non, c 'est très
important. Je tiens à ce que vous travailliez avec vos collègues dans l'estime
réciproque, (le Qdar) et avec toute l'autorité nécessaire ».
Il téléphona alors à Tahar Belkhodja pour lui annoncer qu'il se proposait
de le nommer ambassadeur à Berne. J'ai compris que Belkhodja lui répondit
qu'il préférait rester député et s'occuper de ses filles. S'agissant du voyage
que l'intéressé devait faire aux États-Unis, c'est le Président qui lui en signala
l'inopportunité. Cela m'était complètement indifférent !
J'espère avoir mis fin à cette légende fabriquée de toutes pièces selon
laquelle je me serais débarrassé systématiquement de certains ministres
« d'envergure » qui m'auraient porté ombrage. Ceux qui ont imaginé cette
thèse ont projeté leurs fantasmes et ont confondu ma conduite avec celle
qu'ils auraient eu, eux-mêmes, s'ils avaient été à ma place. En psychologie,
cela s'appelle la projection. Quoiqu'il en soit, Belkhodja, comme Guiga, se
hâta de rentrer en Tunisie, quelques mois après le changement du 7
novembre 1987. Il ne pouvait supporter plus de quatre années d'exil. Il
comparut aussitôt devant un tribunal de droit commun qui le condamna à
quatre ans de prison... avec sursis et 40 000 francs d'amende. Comme
Guiga, il bénéficia, quelques annéess plus tard, d'une grâce présidentielle. Des
amis juristes m'ont affirmé qu'il est rare d'accorder un sursis à une longue
peine de prison.
Cet ancien ministre de l'Intérieur, par la grâce de Wassila, plus riche
d'ambitions que de convictions, plus soucieux de son paraître que de vérité
historique, qui a joué le père « Tapedur » en créant les BOP (Brigades de
l'Ordre Public), surnommé d'ailleurs à l'université Tahar BOP, dont les
sbires se sont surpassés dans les tortures infligées aux étudiants, aux militants
de gauche et du mouvement de l'Unité populaire d'Ahmed Ben Salah,
devrait apporter les corrections indispensables à ses « Trois décennies » pour
essayer de gagner un rachat improbable
1. Pour terminer avec Guiga et Belkhodja, voici, à titre d'information, ce qu'en dit l'ambassadeur
et ancien ministre de Bourguiba, Nejib Bouziri (Revue historique maghrébine, n° 104,
septembre 2001) : « Belkhodja défend Guiga en prétendant que ce dernier a payé injustement.
Cette position de Belkhodja n 'étonnera personne, car lui et Guiga sont de la même espèce et
ont tous les deux commis les mêmes vilenies. Ils ont tous deux fait le plus grand mal à
Bourguiba et à la Tunisie par leurs agissements criminels... Du moins Guiga n 'a pas poussé le
cynisme et l'arrogance d'écrire un livre pour se refaire une virginité morale et politique comme
l'a fait Belkhodja avec tant d'impudence !... ».

CHAPITRE V

Le combat continué pour la démocratie
Malgré le « raté » de novembre 1981, dont j'ai évoqué plus haut les
causes et les circonstances, j'ai persévéré dans mon action, tant il est vrai
qu'« il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour
persévérer ». J'ai acquis la conviction que le Président Bourguiba était
sensible aux arguments rationnels et à la logique cartésienne. Chaque fois
que je le trouvais « en forme », serein, je développais mon argumentation
en faveur d'une véritable ouverture qui tînt compte de l'évolution du
peuple, des aspirations légitimes de notre jeunesse et de nos universitaires.
Mais que de fois, de très nombreuses fois, je le trouvais « absent », de
mauvaise humeur ; j'étais alors en présence d'un autre homme : visage
livide, mine blafarde, démarche chancelante ; tout indiquait qu'il était
sous l'effet de substances psychotiques, de ce que l'on appelait jadis « une
camisole chimique ». Il se plaignait de ses insomnies... « Hier, me
répétait-il fréquemment, je n'arrivais pas à dormir ! Une, deux, trois puis
quatre doses de sirop de chloral... puis à peine une ou deux heures
d'assoupissement et voilà que je perds le sommeil. A trois heures du
matin, j'ai demandé mon petit déjeuner... ! » D'autres fois, c'était des
ennuis entéro-gastriques. S'agissant de son anatomie ou de sa
physiologie, il en parlait naturellement, simplement, sans presque rien
cacher. Cela me rappelle la phrase de Churchill à bord d'un croiseur en
route pour Yalta, adressée à son officier d'ordonnance, lorsque ce dernier
voulut lui communiquer une dépêche urgente. Churchill était en train de
se doucher et l'officier, pris de pudeur, eut un mouvement de recul...
« Entrez, jeune homme ! lui dit Churchill, l'Angleterre n'a rien à
cacher ! »
Que de fois Wassila m'avertissant que le Président avait passé une
mauvaise nuit, me priait de ne point évoquer les sujets qui « fâchent ».
J'étais alors dans l'obligation morale de sélectionner les dossiers.
Toutefois j'ai réussi souvent à lui parler de la nécessité de légaliser au
281

moins trois partis ', ceux qui avaient joué le jeu et participé aux élections de
novembre 1981. Je sentais qu'il était mûr pour annuler la « suspension » qui
avait frappé le Parti communiste, au lendemain du complot de décembre
1962 2. Déjà, quelques semaines auparavant, Voie nouvelle, l'organe de
presse de ce parti, avait été autorisé à paraître. Il me l'avait promis. J'étais un
des rares responsables à ne pas avoir été étonné le jour où il reçut le
Secrétaire général de ce parti, à Skanès. C'était le 18 juillet 1981, en présence
du directeur du PSD, Mongi Kooli, jour où il lui signifia son accord lorsque
M. Harmel sollicita la légalisation de son parti. Ce qui m'étonne par contre
aujourd'hui, c'est la déclaration de ce dernier à son journal en date de juin,
juillet 2003 dans laquelle il révéla qu'au sortir du bureau présidentiel,
Wassila lui dit :
« Vous croyez vraiment que la démocratie est possible avec... Franco ! ».
Je ne cessais, durant toute cette période de faire preuve d'optimisme et
surtout d'agir. Je déclarai au journal As Sabah en avril 1983 que : « Les
prochains mois verront progressivement des mesures et des initiatives de
nature à instaurer le pluralisme ».
J'avais même mis en chantier, avec mes collègues qui y croyaient, l'étude
d'une loi organisant la vie politique et syndicale sur la base du pluralisme. Il
fallait mettre en forme les quatre ou cinq conditions que j'avais moi-même
rédigées et fait incorporer dans le discours programme du chef de l'État du
10 avril 1981. Toute formation politique qui sollicite d'être légalisée, devait
donc s'engager à ne pas recourir à la violence, à rejeter toute obédience
étrangère, à être financièrement autonome et à préserver les acquis
progressistes depuis l'indépendance : émancipation de la femme,
démocratisation de l'enseignement pour filles et garçons...
Ayant constaté que le dossier avait « mûri », je profitai d'un long tête à
tête avec le Président avant de l'accompagner à l'aéroport pour saluer le Roi
Juan Carlos et la Reine Sophie qui terminaient leur visite officielle (15 au 17
novembre 1983), pour revenir à la charge et « insister ». J'ai rappelé le ton
modéré de Mestiri dans ses déclarations à la presse et fait état de la lettre que
ce dernier m'adressa pour m'informer qu'il organisait le Congrès du MDS
les 16 et 17 décembre 1983 et m'invitait à déléguer un représentant du PSD
qui devait prendre la parole à la séance d'ouverture. J'ai soumi au Président
l'une des options suivantes : soit nous interdisons au MDS de tenir son
1. Je n'avais pas oublié la réflexion du militant Ahmed Tlili dans sa fameuse lettre adressée à
Bourguiba le 25 janvier 1966, dans laquelle il lui disait : « le vieux Destour et le Parti
communiste qui ne gênaient en rien le Néo-Destour, ni avant ni après l'indépendance, ont été
purement et simplement supprimés au moment où leur influence était en déclin. Leur maintien
aurait servi au Néo- Destour de point de repère et de miroir dans son action. Leur présence et
leurs critiques auraient contribué à éviter les erreurs possibles du Parti sur lequel s'appuie le
gouvernement... ».
2. Mené par des anciens fellagha et des officiers, il visait à tuer Bourguiba et ses principaux
ministres. Il échoua 24 heures avant son exécution : un sousofficier conjuré avait trahi.
Bourguiba en prit prétexte pour interdire le Parti communiste et son organe Tribune du progrès.

282

Congrès, soit nous attendons l'organisation par la loi de la vie des partis, ce
qui risquait de prendre du temps, soit nous décidons d'accorder le visa aux
partis qui ont participé aux élections du 1er novembre. J'étais sûr de la
réponse. Elle ne tarda point : « Je choisis la dernière option » a répondu
Bourguiba. J'étais fier d'annoncer à Ahmed Mestiri et Bel Hadj Amor, la
bonne nouvelle. Le jour même, le ministre de l'Intérieur leur remit, lors
d'une séance solennelle, les visas. Le MDS attendait le sien depuis cinq ans
et le MUP II depuis deux ans. Bourguiba a reçu les deux leaders et Mestiri
lui dit, entre autres : « Vous n 'aurez pas à regretter ce geste courageux,
Monsieur le Président ».
La nouvelle a fait l'effet d'une bombe. Ce fut une journée de liesse ;
« Mabrouk » [Bonne et heureuse nouvelle] se disaient les Tunisiens, comme
à l'occasion des fêtes. Dans tout le pays, des cortèges de voitures se sont
formés spontanément, au son de « yahia, yahia Bourguiba ! » (Vive
Bourguiba). Les militants du PSD n'étaient pas les moins enthousiastes.
Souhayr Belhassen remarque dans Jeune Afrique 1 :
« Outre qu 'elle facilite la détente de la vie politique dans le pays et donne
un regain de prestige à Habib Bourguiba, cette légalisation fait déjà de l'ère
Mzali, l'ère de la libéralisation ». Sophie Bessis pour sa part, note dans le
même journal :
« Si rien ne vient arrêter le processus en cours, et il semble désormais
assez avancé pour être irréversible, M. Mzali restera dans les mémoires ce
qu 'il a voulu être : l'artisan de l'ouverture ».
Quant à Jean-Louis Buchet de Jeune Afrique (numéro cité plus haut), il
écrit :
« Saluons la persévérance du Premier ministre Mohamed Mzali. Dès avril
1981, il avait obtenu du président Bourguiba qu'il se prononce pour le
principe du multipartisme. Permettant à Béchir Ben Yahmed d'écrire : "La
victoire remportée par la démocratie en Tunisie est due pour l'essentiel à un
homme formé par... le parti unique, qu 'il n 'a pas quitté, et chez qui, par une
espèce de miracle, l'esprit démocratique ne s'estpas tari : Mohamed Mzali " ».
J'ai reçu plusieurs messages de félicitations et d'encouragement, de
l'intérieur et de l'étranger. Je me contente de publier cette lettre d'un jeune
avocat de Sousse, député indépendant, dont il suffit de lire les interventions
à la Chambre des députés, telles qu'elles sont reproduites au Journal officiel
de l'Assemblée pour se rendre compte qu'il n'a jamais ménagé le
gouvernement dont j'étais le Premier ministre :
« La décision du président Bourguiba autorisant le multipartisme, en
Tunisie, est un événement majeur, et un haut fait dans l'histoire de notre
pays. Nul doute que la journée du 19 novembre sera commémorée, à
l'avenir, comme une date historique.
1. N° du 30 novembre 1983.

283

« C'est pour moi un honneur de rendre hommage à son artisan, le chef de
l'État qui couronne ainsi toute une vie au service de la Tunisie, qui lui sera
éternellement reconnaissante, pour son courage, sa lucidité et son
abnégation.
« Permettez-moi, Monsieur le Premier ministre, de vous associer à cet
hommage. Personne n 'ignore le rôle éminemment déterminant que vous avez
joué et votre contribution personnelle, combien importante à cet événement.
« L'histoire ne manquera pas, j'en suis persuadé, de retenir à votre actif
la gloire tant enviée d'avoir effectivement engagé le pays dans un tournant
irréversible. Quel meilleur motif de fierté et de satisfaction pour vous,
Monsieur le Premier ministre, pour cette œuvre, à la mesure de vos efforts et
des vœux les plus chers de vos concitoyens ? Une couche non négligeable de
la population de notre pays, se trouve ainsi réconciliée, et de manière
durable, avec le Régime et le Parti, pour le bien de la Tunisie.
« A elle seule, cette œuvre vous donne droit, et amplement, à la
reconnaissance des Tunisiens, et vous ouvre largement les portes de
l'Histoire.
« Les hommes, dit-on, sont ce que sont leurs choix. Vous avez choisi,
Monsieur le Premier ministre, le chemin le plus ardu, et depuis trois ans,
celui de la tolérance, de la concorde et de l'intérêt général bien compris, et
vous venez de donner magistralement la preuve que vous comptez persévérer
dans cette voie, n 'en déplaise aux nostalgiques et aux sceptiques.
« Notre espoir à tous, mais que dis-je ? Notre devoir à tous, est de faire
en sorte que l'esprit civique l'emporte maintenant sur toute autre
considération, et que le dernier mot reste à la pondération face à ce nouveau
défi de l'Histoire qu'est le multipartisme. Ainsi, et ainsi seulement, la
décision du 19 novembre sera un acquis précieux et un élément de stabilité
et de progrès.
« Veuillez agréer enfin, Monsieur le Premier ministre, l'expression de
mon déférent respect et de ma très haute estime.
« Maître Raouf Boukeur. 25-11-83 »
Je suis fier d'avoir laissé, en quittant le pouvoir, en juillet 1986, quatre
partis légaux, en pleine activité, disposant chacun d'un ou de plusieurs
journaux, en plus des dizaines de quotidiens et d'hebdomadaires
indépendants paraissant dans les deux langues, arabe et française. Était-ce un
signe du destin ? Mon dernier acte public et officiel, en qualité de Premier
ministre, allait m'amener, la veille de mon limogeage, à présider la séance
solennelle d'ouverture des travaux de la première session de l'Université
Euro-Arabe Itinérante, à Carthage, en présence de prestigieuses personnalités
universitaires tels Jacques Berque, Mohamed Arkoun, Michel Chodkiewicz,
284

politiques tels Michel Jobert, le ministre espagnol de l'Éducation, de
créateurs célèbres tels Adonis, Amin Maalouf, Rodriro de Zayas, Julien
Weiss, des journalistes connus tels Paul Balta, Charbel Dagher, du corps
diplomatique et de plusieurs universitaires, intellectuels et créateurs
tunisiens. « Un sommet de l'intelligence » euro-méditerranéenne, en somme,
comme l'avait titré le quotidien Le Temps.
L'université Euro-Arabe Itinérante avait été fondée par un groupe
d'universitaires européens et arabes réunis par un compatriote, Mohamed
Aziza qui avait choisi la carrière internationale en animant à l'Unesco les
Etudes interculturelles. Ami personnel de Léopold Sédar Senghor, de
Youssef Chahine, du musicien Yéhudi Menuhin, de Pierre Seghers, de Jorge
Amado en particulier, il avait acquis, sur le plan international, une réputation
que ses œuvres traduites en plusieurs langues, ne cessaient de renforcer.
J'avais eu l'occasion de le connaître au moment du lancement de la
Télévision tunisienne où il joua un rôle significatif, comme je l'ai rappelé
Quoique sadikien comme moi, il avait suivi un autre itinéraire et, bien
inspiré, n'a jamais voulu s'engager dans l'action politique. Son combat,
estimait-il, se situait ailleurs : il voulait, avec d'autres, réinsérer la culture
arabe dans le dialogue mondial des cultures afin que, par une dynamique
dialectique, elle puisse retrouver, même sur le plan interne, les ressources de
sa propre renaissance.
Reprenant la tradition de la Rihla, la pérégrination à la recherche du
savoir, il avait fondé en 1985, en Andalousie, avec un groupe d'intellectuels
des deux rives, cette université unique en son genre.
C'était une structure coopérative qui aidait des universités et des
institutions scientifiques méditerranéennes affiliées à son réseau, à organiser
des sessions permettant à des professeurs, à des chercheurs et à des créateurs
des pays du bassin méditerranéen de faire le point sur l'état de leurs travaux,
dans un grand nombre de disciplines et sur des thèmes variés, débouchant sur
un passionnant exercice de « regards croisés ».
Les sessions, d'été et de printemps, se tenaient, d'une manière itinérante,
dans des villes et des pays différents. Lorsque Mohamed Aziza réussit à
convaincre ses différents partenaires de tenir la première session de cette
université en Tunisie, je n'hésitai pas à demander aux ministres de
l'Éducation nationale et de la Culture de prêter assistance et de soutenir le
projet et l'équipe qui en assurait l'exécution sous la direction de Xavière
Ulysse assistée par Abderrahman Ayoub. C'est ainsi que le 7 juillet 1986, je
présidai la séance solennelle d'ouverture des travaux et prononçai ce qui
allait devenir mon dernier discours public, en qualité de Premier ministre.
Pendant que je parlais dans les locaux de Beit El Hikma à Carthage,
devant un parterre de personnalités prestigieuses développant mon point de
1. Cf. chapitre : Radio télévision.

285

vue sur le rôle de la connaissance et du savoir échangé pour raffermir le
dialogue, comme instrument de paix en Méditerranée, des langues vipérines
s'activaient, à quelques dizaines de mètres de là, pour obtenir, d'un
Bourguiba égaré, ma destitution, en instillant ragots de caniveau et
persiflages de commères.
La concomitance des lieux et des dates de ces deux événements montre
bien l'étendue de la déchirure que l'on s'est ingénié à créer entre un vieux
leader diminué et manipulé et son ancien disciple souffrant de ne plus
pouvoir l'aider à se ressaisir.
Plus tard, j'ai prêté attention aux échos des pérégrinations savantes de
l'Université Euro-Arabe Itinérante d'Istanbul à Marrakech, de Montpellier
en Crête, de Ghardaïa, dans le sud algérien, à Palerme, de Beyrouth à la
Sorbonne. Toujours une pensée émue de ma part a accompagné ces
Argonautes du savoir qui avaient pris leur envol sur le rivage des Syrtes, un
peu grâce à mon appui.
Ce dernier geste accompli, en qualité de Premier ministre, est à ranger, à
mes yeux, parmi les actions qui, tous comptes faits, me permettent d'avoir la
conscience tranquille de celui qui a correctement accompli sa mission en la
clôturant par un geste symbolique de dialogue entre le monde arabe et
l'Europe par l'intercession de la culture et du savoir échangé d'une rive à
l'autre. 1

1. J'ajoute qu'à la fin de juin 1986, au cours d'une cérémonie tenue au Palais du gouvernement, à
la Casbah, la Fondation italienne Fondazione Nuovo Proposte m'a décerné le Prix littéraire «
Primo de Ignazio Ciaie » pour mon livre La Parole de l'Action, en présence du sénateur Renato
Colombo, président de l'Association d'amitié Italie-Tunisie et de G. Farinelli, ambassadeur
d'Italie en Tunisie.

CHAPITRE V I

Le complot du pain
Je dis bien complot et non révolte du pain, car il s'était bien agi d'un plan
concerté, prémédité et minutieusement préparé par Wassila, Driss Guiga et
leurs comparses. Le but était de discréditer le Premier ministre en provoquant
un mécontentement populaire, des troubles, voire des émeutes, et de
convaincre le chef de l'Etat que le pays n'était pas tenu et que le Premier
ministre était impopulaire. Le scénario était identique à celui du 26 janvier
1978, jour de la grève générale. La cible était alors Hédi Nouira, les auteurs
principaux, Wassila, Tahar Belkhodja et Habib Achour.
Dans « Bourguiba, un si long règne 1 » Sophie Bessis et Souhayr
Belhassen évoquent, à ce propos, la stratégie de la Majda (titre officiel de
l'épouse du Président) qu'elle avait fomentée pour ce complot :
« Wassila rêve comme en 1977 (la victime ayant été alors feu Hédi
Nouira) : elle n 'occupera jamais, elle le sait, le devant de la scène, mais un
Premier ministre qui lui serait acquis lui permettrait d'être une véritable
régente dans ce royaume dont le monarque n 'en finit pas de vivre. Mais son
époux ne change pas facilement de dauphin. Une crise assez profonde pour
emporter le Premier ministre sans mettre en cause le Président dont elle tire
son pouvoir, serait la bienvenue. Si elle ne manque pas de flair, ce serait
cependant trop lui prêter que de lui faire prévoir et calculer les tragiques
conséquences du doublement du prix du pain annoncé par le Président le 19
septembre, à la veille de son départ en Allemagne fédérale ».
Mahmoud Belahssine 2, que j'ai rencontré plus tard durant mon exil à
Paris, m'a avoué qu'il avait assisté au palais de Carthage à certaines
manigances, en particulier à la convocation par Wassila de Moncef Ben
1. Tome 2, page 202- Jeune Afrique livres, 1989.
2. Mahmoud Belahssine, ancien sous-préfet en France avant l'indépendance, ancien gouverneur en
Tunisie, était un ami et un familier du président Bourguiba. Il lui lisait la presse de langue
française en faisant toujours le « bon choix ». Il était à l'époque un proche de Hédi Mabrouk,
ambassadeur à Paris.

287

Mahmoud directeur de la radio télévision, pour lui intimer l'ordre de faire
préparer rapidement et diffuser à la télévision un reportage sur le gaspillage
du pain dans le pays ; il devait montrer comment on ramassait cet aliment
sacré dans les poubelles, aux abords du cimetière Jellaz, pour le vendre
comme aliment pour bétail, et démontrer ainsi qu'il était moins cher que
l'orge ou la paille.
De son côté, Ben Mahmoud, que j'avais eu comme élève en classe de
philosophie à Sadiki, me recommanda de suivre à la télévision un
programme sur le pain destiné à éduquer les citoyens, disait-il, et les
responsabiliser afin d'éviter le gaspillage. Inutile de préciser que Bourguiba
avait été poussé à regarder ce programme. Il en fut choqué et décida d'agir !
L'après-midi du 19 septembre 1983, je l'accompagnai à l'aéroport d'où il
devait prendre l'avion pour l'Allemagne. Il devait s'absenter deux semaines.
Il me demanda de doubler le prix du pain (160 millimes au lieu de 80). Je lui
ai souhaité de bonnes vacances en lui promettant d'étudier le dossier. À
l'aéroport, il fut salué par les membres du gouvernement et du Bureau
politique ; il s'arrêta devant certains, particulièrement Azouz Lasram,
ministre de l'Économie, et Habib Achour, Secrétaire général de l'UGTT en
leur disant d'un ton ferme :
« Il faut doubler le prix du pain ! ».
Il répéta cette phrase plusieurs fois. Les téléspectateurs l'ont vu au journal
télévisé de 20 heures agiter ses mains et faire avec ses doigts le signe deux.
Il était accompagné de Wassila. Durant son absence, il me téléphona plus
d'une fois pour me répéter sa ferme décision de voir adopter rapidement cette
mesure que je jugeai, pour ma part, brutale. À son retour, à peine descendu
de l'avion, il nous indiquait en levant la main et en agitant deux doigts qu'il
maintenait sa décision. Pour éviter, autant que faire se pouvait, l'inévitable
déflagration sociale qui risquait de s'en suivre, j'avais obtenu de lui que
l'application de ladite mesure fut reportée au 1er janvier 1984 car, malgré
mes efforts, je n'étais malheureusement pas parvenu à lui faire admettre le
principe de la décompensation progressive des denrées alimentaires de base.2
Le 10 octobre 1983, Bourguiba a tenu à présider en personne le Conseil
des ministres au palais du gouvernement à la Casbah. Selon l'usage, il passa
par le bureau du Premier ministre et tint une réunion préparatoire à laquelle
assistèrent Habib Bourguiba fils, Mezri Chékir (ministre de la Fonction
publique et de la Réforme administrative), Lasaad Ben Osman (ministre de
l'Agriculture) et Rachid Sfar (ministre de l'Économie). Il déclara que le
Conseil des ministres devait décider sans tarder le doublement du prix du
pain. Je parvins à le convaincre, à nouveau, d'accorder au gouvernement un
1. Quelques jours après, il fut promu directeur du Protocole à la Présidence de la République au
détriment d'Abdelmajid Karoui qui excellait dans l'accomplissement de cette fonction, ô
combien délicate, et qui fut nommé à la tête de notre mission à l'ONU à New York.
2. Moalla raconte des balivernes en répétant encore à qui veut l'entendre que c'est moi qui ai décidé
de doubler le prix du pain.. .ignorance ou mauvaise foi ?!...

288

délai destiné à définir et à mettre en œuvre une série de mesures
d'accompagnement devant sauvegarder le pouvoir d'achat des citoyens Il
sembla acquiescer.
Quelle ne fut ma surprise lorsque quelques minutes plus tard, dès
l'ouverture du Conseil, alors même que les photographes et les caméramen
officiaient encore, le Président demanda à Abderrazak Kefi, ministre de
l'Information, d'annoncer dans un communiqué de presse le doublement du
prix du pain et des dérivés du blé. Je fus le seul à intervenir et à insister pour
en reporter l'application. Aucun ministre, surtout ceux qui devaient dénoncer
avec force cette mesure au lendemain des événements du 3 janvier 1984,
n'avait pipé mot ! Zakaria Ben Mustapha, alors maire de Tunis, s'était
contenté de prononcer un simple « oui » en réponse à une demande de
confirmation du Président concernant le gaspillage du pain dans la capitale.
Mais au-delà de la manipulation et du complot, il y avait, il y a encore
peut-être un problème de fond : celui de la vérité des prix des denrées
alimentaires de base. Depuis le début des années 70, le prix du pain et des
céréales et dérivés destinés à l'alimentation humaine, était maintenu
artificiellement à un niveau constant sans que personne n'ait songé
sérieusement à évaluer ce qu'il en coûtait à la nation, année après année,
préférant taire la vérité sur l'effort compensatoire exigé de l'État. La Caisse
générale de compensation allait devenir, avec le temps et l'accoutumance au
déficit, un gouffre.
1. Du point de vue financier :
La progression des sommes allouées à la Caisse a été, en une décennie,
vertigineuse : 8,5 millions de dinars (85 millions de FF) en 1973 et, en 1983,
184 millions de dinars (1840 millions de FF). Avec le désordre monétaire
international, l'ascension continue du taux de change du dollar et
l'augmentation incessante des prix à l'importation pour les céréales - sans
oublier la faiblesse de notre production agricole - les crédits à allouer à la
Caisse, en 1984, ont été évalués à... 259 millions de dinars ! (2590 millions
de FF) dont 140 millions de dinars pour la compensation relative aux céréales
et dérivés destinés à l'alimentation humaine 2 .
Lorsque l'on songe qu'avec seulement 50 millions de dinars, on pouvait,
dans le cadre du programme de développement rural intégré, réaliser 64
projets au bénéfice de 250 000 personnes, dont l'aménagement et la création
de 2 400 hectares de périmètres irrigués et 20 000 hectares de parcours, la
plantation de près de 1 300 hectares d'arbres fruitiers, l'élevage de 30 000
ovins, et 1 300 bovins, ainsi que la consolidation de 500 km de pistes

1. Aujourd'hui encore je me demande s'il n'eut pas été plus efficace et moins « coûteux » de suivre
le Président et de prendre tout le monde de court ! Peut-être que les « méchants » n'auraient pas
eu le temps d'ourdir leur diabolique machination ! Peut-être ! ...
2. Taux en vigueur en 1983.

289

agricoles... On est en droit de se poser des questions à propos de cette
ruineuse Caisse de compensation.
2. Sur le plan économique :
Le maintien du statu quo en matière de compensation ne peut avoir que
des suites fâcheuses. Pour assurer l'alimentation de la Caisse, il n'existe que
les choix suivants : ou bien augmenter les charges fiscales, ou bien retarder,
sinon abandonner, la réalisation d'un certain nombre de projets de
développement, ou enfin recourir à l'endettement. En outre, l'augmentation
annuelle des crédits alloués à la Caisse avait favorisé la consommation
inconsidérée des céréales et dérivés, la pratique du gaspillage et dans certains
cas, le recours aux profits illicites. Nous nous étions rendus compte qu'un
million de quintaux de farine, acheté avec de précieuses devises, était
annuellement gaspillé ou détourné, c'est-à-dire soustrait à la panification et
vendu aux pâtissiers.
3. Sur le plan social :
La Caisse générale de compensation avait été instituée pour sauvegarder,
essentiellement, le pouvoir d'achat des personnes disposant d'un faible
revenu, ou de bas salaires et, d'une façon générale, les catégories sociales de
condition modeste. Au fil des années, un certain laxisme aidant, avaient
profité de cette mesure, à l'origine d'équité sociale, les personnes aisées et
aussi les touristes et les étrangers résidant en Tunisie qui étaient loin d'être
dans le besoin. Il a été démontré, en effet, que les familles aux revenus faibles
ne bénéficiaient de l'intervention de la Caisse que pour un montant de 7
dinars/an pour chacun de ses membres, alors que le montant atteint 22
dinars/an pour les familles aisées. Au demeurant, la question de la vérité des
prix n'était pas spécifique à la Tunisie ; elle n'a cessé de constituer pour
l'ensemble des pays en développement l'un des plus graves problèmes que
doivent affronter les gouvernements. J'étais conscient de toutes ces
contraintes et avec courage mais sans démagogie, j'avais accepté d'y faire
face.
Déjà, le 18 novembre 1980, à l'occasion de la présentation du projet de
budget de l'État et du budget économique et social, prononcé devant
l'Assemblée nationale, j'ai annoncé que l'une des tâches qui m'étaient
imparties, était d'éponger le déficit de la Caisse de compensation qui se
chiffrait alors à 122 millions de dinars.
Par la même occasion, je le rappelle ici, surtout à l'intention de ceux qui
prétendent que j'ai hérité en 1980 d'une situation financière et économique
saine et florissante, j'ai déclaré avec franchise, dans ce même discours, que
j'étais décidé à apurer les déficits accumulés des entreprises publiques, que
les avances de trésorerie consenties à ces dernières durant la décennie 70
étaient cautère sur jambe de bois et qu'en conséquence « mieux vaut se
290

rendre à la réalité et ne pas espérer la récupération de toutes ces sommes
avancées par le Trésor Public ». Mansour Moalla, alors ministre des
Finances, avait proposé d'apurer cette situation dont nous avions hérité par
l'inscription d'une dépense spéciale de l'ordre de 102 millions de dinars,
(chiffre que je cite de mémoire), et qui devait être remboursée par un prêt du
Trésor sur une période compatible avec les possibilités du Budget de l'ordre
de 15 à 20 ans. Une loi dans ce sens avait été défendue devant l'Assemblée
par le ministre des Finances et votée.
De même, dès la présentation, fin juin 1982, devant la Chambre des
députés, du document du VIe plan de développement économique et social,
j'ai mis l'accent sur les défis que nous devions, désormais, relever pour
réaliser nos objectifs majeurs, en particulier dans le domaine de l'agriculture.
J'ai insisté sur la nécessité vitale de donner un coup d'arrêt à l'accumulation
progressive du déficit de la balance alimentaire. À la mi-décembre 1982, lors
du débat budgétaire, je rappelai que la sécurité économique imposait une
répartition judicieuse du revenu national entre la consommation et l'épargne.
Je déclarai sans précaution oratoire : « Il s'agit de réajuster les prix des
produits encore fortement subventionnés pour combattre le gaspillage et
inciter à l'épargne sous toutes ses formes ». 1
C'est dire que j'avais sur ce délicat dossier des idées claires : le cap étant
fixé, il fallait avancer par étapes, prendre des mesures de décompensation
progressive et surtout veiller au maintien du pouvoir d'achat des classes
modestes.
Ainsi lorsque Mansour Moalla, ministre du Plan et des Finances, déclara
au cours d'un débat télévisé en avril 1983 qu'il fallait, pour que l'économie
nationale devînt performante, renoncer à la gratuité de l'enseignement et
revenir à la vérité des prix, surtout ceux du pain et des produits dérivés des
céréales, je n'ai pas hésité à intervenir par téléphone pour affirmer que la
gratuité de l'enseignement était un acquis de la Tunisie indépendante, qu'il
ne fallait sous aucun prétexte remettre en cause et que le gouvernement
n'avait pris à ce jour aucune décision concernant le pain et les dérivés des
céréales.
J'étais d'accord sur le fait qu'il fallait traiter ce dossier dans le sens de
l'allégement des charges de la Caisse nationale de compensation mais par
étapes et après une vaste consultation avec tous les partenaires économiques
et sociaux concernés. La décision brusque que le Président Bourguiba a prise
et l'insistance qu'il a mise pour forcer la main à tout le monde, influencé qu'il
était par un entourage peu soucieux de l'intérêt général et passé maître dans
les intrigues de cour, a perturbé l'action du gouvernement. Discipliné et
scrupuleux dans l'application de la lettre et de l'esprit de la Constitution qui

1. Cf. la. brochure éditée par le ministère de l'Information à Tunis, en 1983, intitulée : Le budget de
l'État pour 1983, page 18.

291

restreignait le rôle du gouvernement à la mise en œuvre des choix et des
orientations politiques, économiques et sociales du chef de l'État, j'ai dû me
résoudre à obéir mais aussi à batailler pour multiplier les garde-fous dans les
directions suivantes :
a. négocier avec l'UGTT en vue de faire accepter l'augmentation exigée
par le Président, en contrepartie d'une indemnité compensatoire mensuelle
de 1 500 dinars par citoyen, à concurrence de 6 personnes par famille, pour
les salariés et les fonctionnaires percevant moins de 300 dinars par mois,
c'est-à-dire plus de 80 % des personnes concernées. Cette convention avait
été conjointement signée par trois ministres 1 et par cinq membres du Bureau
exécutif de la Centrale syndicale2. (photocopie page suivante)
b. débloquer un Fonds d'assistance de plusieurs millions de dinars, dont
une première tranche d'environ 700 000 dinars avait été mise à la disposition
des gouverneurs, afin d'être distribuée aux familles nécessiteuses prises en
charge par les œuvres de la solidarité nationale (30 000 environ) à raison de
10 dinars par mois. Voici, du reste, les principales dates et étapes de
l'application des directives présidentielles, suite au Conseil des ministres du
10 octobre :
- 25 octobre : Conseil interministériel pour arrêter les mesures
d'accompagnement.
- 11 novembre : Séance de travail au cours de laquelle le ministre de la
Fonction publique a informé Habib Achour et ses amis de ces mesures, suivie
de longues discussions couronnées par un compromis équilibré.
- 29 novembre : Réunion du Comité central, large débat et approbation à
une écrasante majorité du projet présidentiel.
- 1er décembre : Séance plénière à l'Assemblée nationale, débats francs et
constructifs couronnés par l'accord de la majorité des députés.
- 24 décembre : Après de longues discussions, les partenaires sociaux et
économiques (minotiers, boulangers...) ont adopté les mesures
d'accompagnement ; cinq des leaders de l'UGTT devaient signer le
document, le 4 janvier 1984.
En octobre 1983 survint un incident que l'on pourrait qualifier de premier
dommage collatéral de la crise qui couvait. Parmi les grands projets de
développement qui me tenaient à cœur et que je suivais personnellement,
celui de l'assainissement du lac de Tunis occupait une place privilégiée. Les
contraintes de l'emploi du temps de l'homme d'affaires séoudien, Cheikh
Salah Kamel, notre partenaire dans la réalisation de ce projet, nous avaient
obligés à programmer la cérémonie de signature de l'accord relatif à ce projet

1. Mezri Chékir (fonction publique), Rachid Sfar (économie), Mohamed Ennaceur (affaires
sociales).
2. Habib Achour, je dis bien Habib Achour ! Taïeb Baccouche, Ismail Sahbani, Sadok Allouche et
Khélifa Abid.

292

un dimanche matin, dans les salons du Premier ministère. Après le départ de
notre hôte séoudien, je profitai de la présence de certains responsables
(Lasaad Ben Osman, ministre de l'Agriculture, Mohamed Sayah, ministre de
l'Equipement, Abderrazak Ladab, PDG de l'Office du blé,...) pour un
échange d'idées informel au sujet de la décompensation des dérivés du blé.
Un membre de mon cabinet crut bon d'en informer l'agence Tunisie
Afrique Presse. Une dépêche annonça que j'avais présidé une réunion
interministérielle pour l'étude des nouveaux prix du pain. Le lendemain,
lundi, Azouz Lasram, ministre de l'Économie nationale, se présenta à mon
bureau. Il était tendu et avait le visage renfrogné. Pour quelles raisons, me
demanda-t-il, il n'avait pas été convoqué à ce Conseil interministériel, alors
qu'il était le premier intéressé par le dossier du pain ?... J'ai eu beau lui
affirmer et réaffirmer qu'il s'agissait d'une réunion improvisée, et qu'aucune
décision n'avait été prise, il ne voulut rien entendre et me présenta sa
démission.
Déçu par un collègue qui savait dans quelle estime je le tenais, je lui
répondis, agacé, qu'il n'avait qu'à aller remettre cette démission à celui qui
l'avait nommé : Bourguiba. Ce qu'il fit d'ailleurs illico. Était-ce de sa part de
la susceptibilité injustifiée ou le pressentiment des difficultés à venir du fait
des annonces impopulaires qui devaient avoir lieu ? Je ne le sais pas.
Cette démission, due à un malentendu, devait être exploitée par certains
« politicards » qui susurrèrent dans certains milieux politico-médiatiques,
surtout à l'étranger, que Mzali ne pensait qu'à la succession et se débarrassait
des « grands » ministres qui pourraient lui faire de l'ombre, pour ne
conserver que les « autres » !... 1
En réalité, j'estimais beaucoup « Si Azouz » pour sa compétence, sa
franchise et sa vivacité d'esprit. C'est en arbitrant en sa faveur contre l'avis
de Mansour Moalla, ministre du Plan et des Finances que ce dernier a dû
quitter le gouvernement.
J'ajoute que, Azouz Lasram, ancien footballeur, et ancien dirigeant d'un
club prestigieux de la capitale, le Club Africain, avait les qualités et les
défauts de beaucoup de sportifs tunisiens : euphorique, parfois exubérant
dans le succès, abattu et même déprimé dans la défaite ! Que de fois n'est-il
pas venu dans mon bureau pour me faire part de ses déceptions, de son
découragement à la suite de désaccords ou de malentendus avec tel ou tel de
ses collègues... Je m'évertuais alors par la logique ou la psychologie à le
conforter, à lui remonter le moral, à le « doper » ! Il repartait en général
rasséréné et décidé à poursuivre sa tâche. Aujourd'hui encore, je regrette ce
départ absurde ! Mais ainsi va la vie.
Le lendemain, j'étais en train d'échanger des idées avec le chef de l'État
en vue de son remplacement à la tête du département de l'Économie
1. L'éphémère ministre de l'Information Tahar Belkhodja n'a pas hésité à l'affirmer dans ses Trois
décennies... Les « autres » ont dû apprécier.

294

nationale, quand Wassila fit irruption dans le bureau présidentiel et proposa
Hédi Mabrouk, alors ambassadeur à Paris.
« Jamais ! s'exclama Bourguiba ; jamais un ancien caïd dans mon
gouvernement. » Finalement, Rachid Sfar fut choisi.
Après mon départ en juillet 1986, Hédi Mabrouk fut nommé ministre des
Affaires étrangères ; Rachid Sfar, étant Premier ministre. Très peu
d'observateurs ont relevé l'incongrue contradiction.
Mais revenons au complot du pain :
Comme orchestrés par un manipulateur dissimulé, les troubles
commencèrent le jeudi 28 décembre 1983 dans le gouvernorat de Kebili, à
Douz précisément. Ils se renouvelèrent à Kébili même le vendredi 29, se
poursuivirent à Sbeitla, à Thala, à Fériana (gouvernorat de Kasserine),
Hamma et Téboulbou, (gouvernorat de Gabès) samedi 31, dans d'autres
localités encore. Dimanche 1er janvier 1984, Gafsa fut le théâtre d'une grande
manifestation qui dégénéra car les forces de l'ordre s'étaient trouvées sans...
munitions, et même sans armes puisque le gouverneur avait reçu, dès le début
des événements, les instructions de Abdelhamid Skhiri, directeur général de
la police, de désarmer les policiers et de consigner toutes les armes dans un
lieu bien gardé ! 1
Le 3 janvier 1984, à Tunis et sa banlieue, les manifestants pillèrent,
démolirent et incendièrent des magasins, des bâtiments publics, des voitures
et s'en prirent même aux passants à coups de pierre et de barres de fer. Le
commandement des forces de police avait sciemment paralysé l'action des
forces de l'ordre en s'abstenant de leur donner les instructions nécessaires, en
omettant de les mobiliser et en désarmant un grand nombre d'entre eux. Tout
cela dans une atmosphère de harcèlement continu, de guerre des nerfs,
d'intox, de rumeurs, de grèves sauvages...
Plusieurs hauts responsables de la Police ont remarqué dans leurs
témoignages sous serment devant la Commission nationale d'enquête que
pour une simple compétition de football, une mobilisation de toute la police
était toujours décidée et une vigilance de tous les instants ordonnée. Comme
pour les distraire de leur devoir de vigilance durant cette dernière semaine de
tous les dangers, Guiga ne trouva pas plus urgent que d'adresser le 24
décembre 1983 aux gouverneurs une circulaire numéro 2205 leur demandant
de contribuer, à hauteur de 2 500 dinars, aux frais de séjour du Président de la
République dans le Jérid, au détriment des besoins de leurs administrés,
comme si le budget de la Présidence ne disposait pas des crédits nécessaires !
Dans un rapport rédigé à l'intention de la Commission nationale
d'enquête, le commandant Mounir Ben Abdallah affirme que plus de 450
agents de police exerçant à Tunis étaient en congé, ce jour fatidique du 3
janvier 1984, et qu'ils n'avaient pas été rappelés. Le chef du secteur sensible
1. Cf. le rapport de la Commission nationale d'enquête, page 22.

295

de Bab Souika, avait proposé d'interrompre son congé ! On l'en avait
dissuadé !...
Le 3 janvier 1984, Driss Guiga quitta son bureau à 10 heures du matin et
n'y retourna pas de toute la journée. Il demanda à ses collaborateurs de
contacter, en cas de nécessité, Ahmed Bennour, secrétaire d'État à la Sûreté
nationale '. Il ne jugea pas opportun de me téléphoner ou même d'avertir le
chef de l'État de la gravité de la situation. Il se contenta d'insister vers 14
heures auprès du gouverneur de Monastir pour que le Président rejoignît
Tunis par hélicoptère. J'étais depuis le matin avec Bourguiba qui s'était
rendu à Ksar Hellal pour commémorer le premier contact qu'il eut avec le
peuple du Sahel, le 3 janvier 1934.
Ayant été alerté par Mezri Chékir et Béchir Zarg El Ayoun, j'ai donné,
après avoir obtenu l'accord du chef de l'État, l'ordre à Baly, ministre de la
Défense, de faire déployer l'armée dans les principales artères de Tunis. Ce
qui eut pour effet de calmer les esprits et de faire régner l'ordre.
Il a été établi par la Commission d'enquête, sur la foi des déclarations des
hauts responsables de la police, que les services compétents - bien avant les
événements tragiques - avaient adressé des rapports alarmants (quinze en
tout) et rédigés pour la plupart par le commissaire central de Tunis,
Mohamed Ajlani, sans que le ministre de l'Intérieur jugeât de son devoir d'en
faire part au Président, ni à moi-même, ni au Conseil des ministres. Il n'était
question dans ses propos que de mécontentement diffus dans certains milieux
d'opposants d'extrême droite et d'extrême gauche !
Lui-même présida du reste, comme la plupart des ministres, un meeting à
la Bourse du travail pour expliquer aux militants de Tunis et de sa banlieue
la décision du Président, et les en convaincre !
À l'aéroport de Tunis-Carthage, Guiga et Baly étaient presque seuls à
nous attendre. Bourguiba avait remarqué que le cortège prenait la direction
de La Marsa au lieu de se diriger directement vers Carthage. Il s'en inquiéta
et Guiga répondit que la route n'était pas sûre ! Mais le Président exigea de
reprendre le chemin habituel.
Au salon blanc du palais présidentiel, quelques ministres étaient installés
autour du Président et de son épouse. J'étais triste, bouleversé car il y avait
eu des morts, des blessés, des dégâts matériels importants 2 ... Une journée
noire ! Guiga demanda au Président : « Est-ce que votre décision est
irrévocable ? ».
Et celui-ci de répondre : « On ne force pas la main à Bourguiba ».
Guiga soumit alors à sa signature un décret proclamant l'état d'urgence
sur tout le territoire de la République (n° 84- 1 du 3 janvier 1984), et un

1. Cf. rapport précité, page 26.
2. Bilan officiel = 84 morts, 590 blessés civils, 348 blessés parmi les forces de l'ordre, ce qui
prouve qu'elles n'avaient pas toujours eu les moyens de se défendre.

296

deuxième portant interdiction des manifestations et proclamant le couvre-feu
(n° 84-2 du 3 janvier 1984).
Le Président signa sans discussion
Il était alors presque 19h30. Bourguiba nous convia à dîner. Nous étions
tous consternés, abattus ; seul Guiga jubilait. Il évoquait ses origines
berbères, parlait de Takrouna, village berbère perché en haut d'une colline
située non loin d'Enfidaville (100 km de Tunis)... Subitement, il me proposa
de m'adresser le soir même au peuple par la voie de la radio télévision afin
de confirmer l'irrévocabilité de la décision présidentielle. Bourguiba fils
appuya cette proposition. Je fis des réserves en soulignant que ce serait
inopportun après tout ce qui s'était passé ce jour-là. Mais Bourguiba insista.
Au moment où j'allais prendre ma voiture, Guiga fit semblant de me rassurer
en me signalant qu'il avait requis pour m'accompagner deux véhicules
militaires ! Inutile de préciser que j'ai repoussé cette offre et rejoignis la
maison de la radio télévision que je connaissais parfaitement pour l'avoir
dirigée durant quatre années environ. J'ai improvisé une courte allocution
dans le sens du choix du Président de la République. Le devoir d'État me
poussa à ne pas tenir compte de la manœuvre de Guiga et de ses acolytes,
tendant à me faire identifier aux yeux du peuple comme l'instigateur de la
hausse exagérée du pain, et à me faire porter le chapeau des conséquences
d'une décision dont je n'avais jamais approuvé la brutalité. Le jeudi 5 janvier
1984, je présidai un Conseil des ministres pour faire le point de la situation
et mettre en œuvre une stratégie d'apaisement. Guiga paraissait fébrile,
nerveux. Il ne tenait pas en place. Il sortit à plusieurs reprises sous prétexte
de téléphoner et nous annonça chaque fois de mauvaises nouvelles : heurts
entre manifestants et forces de l'ordre, incendies. Il prétendit même que le «
Magasin Général » brûlait. Je téléphonai moi-même au directeur de ce grand
magasin qui m'assura que tout était calme et que les gens vaquaient à leurs
occupations dans les quartiers environnants. Les ministres gardaient leur
sang-froid, car ils avaient compris la manœuvre.
J'appris plus tard que les habitués du Palais rivalisaient d'arguments pour
convaincre Bourguiba de faire un geste d'apaisement en réduisant le prix de
la baguette de 160 à 120 millimes.
Sans me consulter, Bourguiba finit par céder, me mettant ainsi hors-jeu !
Pour le bon peuple, et comme toujours, le « père de la nation » sauve une fois
de plus le pays d'une catastrophe, sous-entendu, provoquée par Mzali...
l'ennemi du peuple !... C'était là le plan diabolique du sérail.
Ce jeudi soir, Rachid Sfar, jusque-là correct et loyal, me téléphona vers 21
heures pour m'informer que Wassila venait de lui faire part de la décision du
président d'annoncer le lendemain matin que le prix de la baguette allait être

1. Je signale que la durée du couvre-feu a été progressivement réduite. Il a été décidé d'y mettre
fin le 25 du même mois de janvier 1984.

297

fixé à 120 millimes au lieu de 160. Elle l'aurait adjuré, en évoquant les mânes
de son défunt père Tahar Sfar, de ne rien me dire. D'autres amis, mis au
parfum, me recommandaient de garder mon sang-froid, de ne pas
démissionner pour déjouer ainsi le plan.
Parmi eux, le plus persuasif, car le plus désintéressé, était l'avocat Tahar
Boussema, que j'avais connu depuis les années soixante alors qu'il était
délégué à Ain Draham. Il gravit brillamment la hiérarchie de l'administration
régionale et fut nommé gouverneur au Kef, puis à Gafsa et à Kairouan, avant
de devenir directeur de l'administration régionale au ministère de l'Intérieur.
Lors de la campagne électorale de 1979 dans ma circonscription de Monastir,
il fut mon colistier. J'avais apprécié alors la pertinence, l'humour et le sens
politique dont il fit preuve dans ses discours. Durant toutes ces années, j'ai
apprécié sa compétence, son patriotisme, son attachement à l'authenticité
arabo-musulmane et sa loyauté. Il fut par la suite l'ami des jours difficiles. Il
a été l'avocat bénévole de la famille et fit ce qu'il put pour alléger nos
souffrances durant mes seize années d'exil.
Le matin du vendredi 6 janvier 1984 je me rendis au palais de Carthage
pour voir le Président. À la bibliothèque, je rencontrai trois ou quatre
ministres réputés proches de la « Mejda ». Ils étaient froids et plutôt distants
à mon égard. Je me dirigeai vers le bureau présidentiel. Je ne rencontrai que
des techniciens en train d'installer micros et caméras. Étant décidé de voir le
Président coûte que coûte, disposé à lui présenter ma démission avant qu'il
me désavouât, je résolus de monter dans ses appartements privés. A peine aije gravi deux ou trois marches que l'ascenseur s'ouvrit : Bourguiba en sortait
suivi de son épouse et de Neila Ben Ammar, sa belle-sœur. Il avait le visage
fermé, l'air tendu. Il me salua sobrement mais poursuivit son chemin. Je
l'arrêtai :
« Monsieur le Président, j'ai appris que vous allez annoncer une baisse
sur le prix du pain.
- Oui, car on m'a dit que le peuple était mécontent. J'ai décidé de
ramener le prix de la baguette de 160 millimes à 120.
- Puis-je vous faire une proposition ?
- Bien sûr !
- Je vous propose de revenir au statu quo ante : 80 millimes la baguette.
Vous chargerez le gouvernement de vous proposer dans les trois mois un
collectif budgétaire avec des mesures fiscales nouvelles pour combler le
déficit engendré par le retour aux anciens prix.
- Et pourquoi ?
- Parce que le gouvernement a déjà signé des accords avec l'UGTT
concernant les mesures d'accompagnement, ainsi qu'avec l'UTICA, les
minotiers, les boulangers... Il faut tout remettre à plat. »
Le Président me signifia son accord et fit une courte allocution dans ce
sens. Il assuma et laissa entendre même qu'il était responsable de cette

298

augmentation qu'il avait décidée « en accord avec moi » Ce qui n'était pas
exact ! Wassila qui a tout écouté semblait contrariée, puisque je n'étais pas
le bouc-émissaire, désigné à la vindicte populaire. Guiga a perdu une bataille
mais gardait espoir et poursuivait ses intrigues.
J'avais déjà rejoint mon bureau quand j'entendis sous mes fenêtres des
cris hostiles à ma personne. Ils étaient quelques dizaines de « militants »
encadrés par des responsables du Comité de coordination de Tunis du Parti
Socialiste Destourien dont j'étais le Secrétaire général 1 !.. Avenue
Bourguiba, devant le ministère de l'Intérieur, des badauds encadrés par des
policiers en civil, et même en tenue, défilèrent vers 13h30 en criant vive
Bourguiba, Mzali démission /... Puis ils s'enhardirent davantage et se mirent
à hurler : Le peuple est avec toi, Si Driss ! Ce dernier apparut alors à la fenêtre
de son bureau, se mit à les saluer avec un large sourire, leur faire le signe de
la victoire, et par un geste de la main, leur indiqua le chemin du palais de
Carthage ; d'après ses proches collaborateurs, il était en pleine allégresse,
presque dans un état second ! La Commission nationale d'enquête créée par
le chef de l'État a corroboré ces faits et a publié plusieurs témoignages de
hauts fonctionnaires du ministère de l'Intérieur dans ce sens.
L'ancien gouverneur de Tunis, Hammadi Khouini, a déclaré dans son
témoignage2 avoir mobilisé, sur ordre, 170 autocars de la Société Nationale
des Transports (SNT) pour transporter gratuitement les « manifestants »
devant le palais de Carthage. Cela a été confirmé par le PDG de la SNT,
Abdelatif Dahmani.
Je n'étais pas résolu à croire certains proches qui m'avaient affirmé que
quelques centaines de détenus de droit commun avaient été « lâchés » pour
casser et piller. Par la suite, un militant, ancien résistant et député de la
circonscription de Bizerte, A. Bennour m'a signalé avoir rencontré, à
Mateur, un criminel notoire se pavanant en ville librement.
« Qu 'est-ce que tu fais ici alors qu 'il te reste encore à purger quelques
années de prison ?
- Nous sommes plusieurs à avoir été «libérés» le matin du 3 janvier 1984
de la Prison civile. L'on nous a donné quartier libre. J'ai volé autant d'objets
que j'ai pu et suis rentré chez moi avec un riche butin. Nous avons bénéficié
de 10 jours de congé ! Bientôt je vais regagner ma prison. »
Incroyable, mais vrai !
À l'écoute de ce récit, je pensais à Jean-Jacques Rousseau qui écrivait
dans son Contrat social :
« Quand l'État, près de sa ruine, ne subsiste plus que par une forme
illusoire et vaine, que le lien social est rompu dans tous les cœurs, que le plus

1. Il y avait parmi eux certains « apparatchiks » aigris qui avaient perdu de leur superbe depuis
1980, suite à la politique de libéralisation que j'avais entreprise !
2. Page 70 du rapport précité.

299

vil intérêt se pare effrontément du nom sacré du bien public, alors la volonté
générale devient muette !... ».
Lorsque vers 13h30, je me préparais à rentrer chez moi, le chef de la
cellule de police du Palais du gouvernement voulut m'en empêcher,
prétextant que la salle d'opérations du ministère de l'Intérieur l'avait averti
que l'itinéraire n'était pas sûr, que je courais un grand danger... A 14 heures,
je décidai de passer outre et rentrai chez moi en empruntant le chemin
habituel : tout était calme, aucun danger. J'ai appris vers 17 heures que la
foule, bien « encadrée », s'assemblait devant le palais de la Présidence et
lançait des vivats à l'adresse du Président pour le remercier de son allocution.
Ce dernier s'empressa d'aller à leur rencontre accompagné de sa femme et
de Guiga et de prononcer quelques phrases pour leur assurer qu'il était
toujours à la barre.
À 17h30, je reçus la visite de Ameur Ghédira, commandant de la Garde
Nationale, un parent et un ami. Né dans une famille de patriotes, il milita
depuis son jeune âge au Néo- Destour. Après des études supérieures de
commerce à Paris, il assuma les fonctions de gouverneur à Gabès, à Sfax et
à Mahdia avant d'être nommé à la tête de la Garde Nationale et désigné
ensuite secrétaire d'État à l'Intérieur chargé de l'administration régionale et
communale. Sérieux, compétent, d'un commerce agréable, il était d'une
loyauté exemplaire à l'égard du chef de l'État. Ce jour-là, il était chargé par
son ministre d'une mission officielle auprès de moi. Il m'annonça avec
gravité que Si Driss me conseillait de démissionner dans l'honneur, sinon je
serais renvoyé dans l'humiliation !...
C'était tellement inattendu, insolent, que j'y n'avais pas cru. Mais il fallait
me rendre à l'évidence.
Je devais recevoir durant cette journée éprouvante des coups de téléphone
de certains gouverneurs. Béchir Lahmidi, gouverneur de Nabeul, m'informa
de l'étonnement du ministre de l'Intérieur de l'absence de troubles dans sa
région. Même pas à Hammamet lui dit-il ! Zone touristique par excellence !
Le gouverneur fit remarquer : « M. le Ministre, je m'attendais à des
félicitations de votre part ! ».
Habib Gharbi, gouverneur de Gabès, m'informa qu'il s'apprêtait à
démissionner à la suite de l'humiliation que Driss Guiga lui avait infligée.
Alors qu'il se plaignait auprès de lui du fait que les forces de l'ordre avaient
fait preuve d'une passivité incompréhensible et qu'ils avaient fait fi de ses
directives, Driss Guiga lui avait répliqué sèchement : « Vous n 'êtes pas à la
hauteur de votre tâche ! » avant de raccrocher brutalement.
Samedi 7 janvier, j'étais reçu à 9 heures précises par le Président. Bourguiba
junior assistait à l'entretien. J'ai alors présenté ma démission en la justifiant par
le fait qu'elle pouvait contribuer à ramener le calme dans les esprits. J'ai ajouté
que je ne pouvais plus travailler dans une atmosphère devenue irrespirable et
fis état de la proposition inacceptable de « Si Driss » !
300

Interloqué, Bourguiba appela Abdelmajid Karoui, le directeur du
Protocole et le chargea de convoquer Driss Guiga.
Dans ma « naïveté », je pensais que le ministre de l'Intérieur était dans son
bureau en train de travailler. Quelle ne fut ma surprise en voyant, 2 ou 3
minutes plus tard, la porte s'ouvrir et l'intéressé entrer d'un pas assuré, sourire
aux lèvres, suivi par la présidente. Mais Bourguiba ne le salua point ; il lui
ordonna de s'arrêter net et lui demanda :
« Pourquoi as-tu envoyé le commandant de la Garde nationale chez le
Premier ministre et de quel droit lui suggères- tu de démissionner ? ».
Voyant que les événements prenaient une autre tournure, que le scénario
prémédité faisait long feu, il se raidit, bredouilla quelques mots et finit par
répondre : « Monsieur le Président, si vous maintenez (!) votre confiance à
votre Premier ministre, vous pourriez le charger de former un nouveau
gouvernement.
- Salopard, mais tu es un nul ! Tu travailles avec moi depuis plus de vingt
ans et tu ne sais pas encore que le régime est présidentiel ? C'est moi qui
vous nomme tous, un à un et qui vous "dénomme" /... » Il ajouta :
« Pour te montrer dans quelle estime je tiens Si Mohamed et que ma
confiance en lui est intacte, je te décharge des fonctions de ministre de
l'Intérieur et je les lui confie : Fous le camp, espèce de... » et beaucoup
d'autres gracieusetés. Le lendemain, il quitta Tunis pour la France. Il devait
être condamné le 16 juin 1984 à 10 années de prison par contumace '.
C'est la même mésaventure qui arriva à Tahar Belkhodja fin décembre
1977 lorsque son complot contre feu Hédi Nouira avorta.
Bourguiba se tourna alors vers moi et me demanda un nom pour assumer
la responsabilité de la sécurité, sans me laisser un délai de réflexion. Je lui
proposai au pied levé, le futur président de la Tunisie, Zine El Abidine Ben
Ali, alors ambassadeur à Varsovie, pour les mêmes fonctions qui étaient les
siennes du temps de Nouira, à savoir Directeur général de la sécurité.
Bourguiba junior soutint ma proposition. Le Président accepta.
Mais il ne se calma pas pour autant. Il ne cessa durant les jours suivants
de manifester sa colère contre Driss Guiga. C'était lui qui l'avait imposé à
l'ancien Premier ministre Nouira. Il lui téléphona de Nefta le soir même où
ce dernier fut terrassé par une hémorragie cérébrale. C'était trop pour Si Hédi
Nouira qui ne supportait pas Driss Guiga 2 d'une part et qui encaissa, d'autre
part, le coup de Gafsa et le fait que depuis des mois il était la cible de la radio
et de la télévision libyennes. Le chef de l'État présida le 10 janvier 1984 un

1. Au lendemain du changement du 7 novembre 1987, il s'empressa de rentrer au pays. Mal lui en
prit, car il a été arrêté à sa descente d'avion. Après un séjour à la Prison civile, il fut condamné
à cinq ans de prison... avec sursis ! Les juristes ont dû apprécier !
2. L'ancien Premier ministre enrageait chaque fois qu'il entendait Guiga dire devant ses collègues : « Je
suis ministre de Bourguiba et de nul autre... ». Bourguiba, lui, appréciait, sans se soucier de
l'autorité de son Premier ministre, ainsi écornée.

301

Conseil de ministres au cours duquel il décida la création d'une Commission
d'enquête et signa dans ce but le décret n° 22 du 15 janvier 1984. Elle a été
formée comme suit :
- Ridha Ben Ali : Procureur près la Cour de Cassation - Président. C'était
un éminent juriste, un homme loyal !
Membres : Hamed Abed, conseiller juridique du gouvernement ;
Abdelkrim Azaiez, gouverneur de Ben Arous, représentant le ministère de
l'Intérieur ; colonel Ammar Kheriji, représentant le ministère de la Défense.
La Commission a siégé à la Cour de Cassation et adressa le 7 février une
convocation à Driss Guiga à son domicile à Carthage qui a été remise à son
fils Moncef. Mais il ne s'est jamais présenté.
Elle a auditionné 56 ministres, hauts fonctionnaires de l'Intérieur, des
gouverneurs. Moi-même j'ai donné mon témoignage. Tout cela a été signé
par les intéressés et consigné dans le rapport final.
Le lundi 12 mars 1984, le Président reçut en ma présence et celle de Béji
Caïd Essebsi ministre des Affaires étrangères, les membres de la
Commission d'enquête. Mhamed Chaker, ministre de la Justice déclara au
terme de l'audience :
« Monsieur le Président de la République après avoir pris connaissance
du rapport de la Commission d'enquête instituée par le décret 84-22 du 15
janvier 1984, chargée de délimiter les responsabilités dans les événements
de décembre et de janvier dernier a décidé de traduire M. Driss Guiga
devant la Haute Cour pour haute trahison, en application de l'article 68 de
la Constitution. Il a, en outre, ordonné de prendre les dispositions
nécessaires pour constituer la Haute Cour créée en vertu de la loi n° 101970 en date du 1er avril 1970 ».
C'est à cette même date d'ailleurs que le Président a chargé Hédi
Baccouche de la direction du PSD et nommé Mongi Kooli en qualité de
ministre représentant personnel du Président de la République. Je devais
l'installer moi-même le vendredi 16 mars au cours d'une cérémonie officielle
à laquelle avaient assisté les membres du Bureau politique et du
gouvernement et des centaines de militants, dont plusieurs avaient
certainement proféré des slogans hostiles sous la fenêtre de mon bureau de la
Casbah le 5 janvier ! Ainsi varient... les « hommes » !
^ Quelques jours après, un Conseil des ministres présidé par le chef de
l'État adopta comme prévu une série de mesures fiscales destinées à
équilibrer le budget. Parmi ces mesures, la création d'une taxe fixée à 30
dinars à l'occasion de chaque voyage, exception faite pour les pèlerins, les
étudiants et les travailleurs qui en furent exonérés. Ce timbre me rappelle
aujourd'hui encore au bon souvenir des citoyens candidats au voyage. En
fait, c'était une proposition, parmi d'autres, du ministre des Finances de
l'époque, Salah Mbarka. Il est vrai que j'étais d'accord ainsi que le chef
d'Etat.
302

Je me suis étendu sur ce problème qui a provoqué de grands dégâts
humains, matériels et politiques, et qui ne cesse de m'être imputé
injustement. Aujourd'hui encore, des jeunes et des moins jeunes me posent
des questions, me reprochent mon erreur d'appréciation : doubler le prix du
pain !
J'ai évoqué la « genèse » de ce douloureux épisode qui m'a été imposé.
Le complot du pain a eu assurément un détonateur : la mise en pratique de la
vérité des prix.
Au lieu de me laisser gouverner, certains intrigants, obnubilés par la
succession de Bourguiba, ont réussi à l'exciter, à lui faire prendre des
mesures draconiennes et tout fait pour m'en faire porter la responsabilité. Le
paradoxe que beaucoup de jeunes et d'étrangers comprennent difficilement
c'est que le pouvoir a comploté contre le pouvoir.
A ma connaissance, les partis d'opposition n'avaient eu aucune
responsabilité dans ces tristes événements. Ils étaient plutôt surpris et certains
n'avaient pas manqué d'exprimer leur solidarité au chef de l'État, en
particulier le MDS et le MTI
Est-ce l'illustration de la boutade que lança un jour Ahmed Mestiri :
« L'opposition à Bourguiba n 'est pas dans la rue, elle est dans son lit ! ».
Les plus virulentes attaques dont je fus l'objet vinrent non de l'opposition
mais de certains proches de Bourguiba et du régime.
Ainsi Tahar Belkhodja a qualifié ces événements, plus de quinze ans
après, « d'émeutes du pain ». Il trouve mon intervention à la TV en avril 1982
populiste alors que je m'étais opposé à Mansour Moalla qui avait mis en
cause la gratuité de l'enseignement et la caisse de compensation, comme je
l'ai rappelé plus haut.
Avec son « courage » habituel, il ajouta dans ses Trois décennies2 :
« J'aurais sans doute combattu cette faute politique si je n 'avais pas eu la
chance d'être évincé du gouvernement 6 mois auparavant II... ».
Dans ses Trois décennies, à en croire ce démocrate confirmé, la Tunisie
aurait été aujourd'hui le pays le plus démocratique, le plus libre et le plus
développé du monde si elle avait eu le bonheur d'être gouvernée par luimême en lieu et place de Ladgam, Nouira, Ben Salah et moi-même ! Un mot
concernant Mongi Kooli, directeur du PSD, qui se montra loyal et correct
contrairement à certains de ses collègues. Il déclara au journal Réalités3 que
j'avais voulu me débarrasser du casse-tête de la compensation des produits
céréaliers du vivant de Bourguiba en bénéficiant de son aura. Il se trompait.
Ce qui est avéré pour moi comme pour beaucoup d'acteurs ou d'analystes
politiques, c'est que certains, profitant de la sénilité du Président, ont allumé

1. Mouvement de la Tendance Islamique.
2. Pages 264-265.
3. Numéro 864 du 18 au 24 juillet 2002.

303

des incendies pour pouvoir crier au feu et se porter volontaires pour prétendre
sauver le pays du désastre.
L'Histoire jugera, et les jugera !
Parmi les drames provoqués par le complot du pain, j'eus à gérer celui de
quelques émeutiers condamnés à la peine capitale pour attaques à main
armée ayant provoqué mort d'hommes, vols, incendies... La Ligue
tunisienne des Droits de l'Homme, les partis d'opposition et même Wassila
se sont mobilisés pour sauver ces malheureux. À tous ceux qui avaient
effectué une démarche auprès de moi, je me contentais de recommander de
laisser la justice suivre son cours. Bourguiba était intraitable et rabrouait tout
le monde, y compris son épouse.
Un jour, j'étais convié à 17 heures chez le Président avec Mhamed
Chaker, ministre de la Justice pour examiner le dossier de ces condamnés. La
Cour de cassation avait rejeté leur pourvoi. Le ministre de la Justice
commençait à résumer l'avis de la Commission des grâces quand le Président
l'interrompit : « Inutile de perdre du temps ! dit-il. Donnez moi la feuille où
je dois écrire : sentence à exécuter et signer ».
C'était la première fois que j'assistais à une réunion de cette nature ;
j'appris que la loi exigeait qu'on soumît, dans pareil cas, au chef de l'État
deux propositions parmi lesquelles il devait en choisir une. Il devait écrire en
toutes lettres soit : « sentence à exécuter », soit « peine commuée à la prison
à perpétuité ». Il allait donc signer la première option quand je demandai la
parole :
« Monsieur le Président vous allez exercer votre droit régalien et nul ne
peut interférer. J'ai un avis à vous donner, si vous voulez bien ».
Surpris, le Président accepta, néanmoins, d'entendre mon point de vue.
« Ces condamnés, dis-je, ont jeté des pierres, ils ont tué, volé... nul doute
qu'ils sont responsables. Cependant, l'Etat aussi est responsable ! Le
ministre de l'Intérieur a désarmé la police ; ces jeunes n 'ont pas rencontré
un seul uniforme sur leur chemin. Certes, ils n 'ont pas résisté à la tentation
de l'anarchie, de la violence et du vol ; mais ils n'avaient pas prémédité
d'assassiner. Imaginez, monsieur le Président, Paris sans police ni CRS ! Ne
pensez-vous pas que les "zonards " auraient fait de même ! La responsabilité
est donc, à mon avis, partagée. »
Bourguiba me regarda longuement ; il réfléchit quelques secondes qui me
parurent une éternité. Enfin il déclara :
« C'est vrai ! Nous sommes responsables, nous aussi. Si la police avait pu
faire son métier, ils auraient été dispersés ou arrêtés ».
Un long silence. Puis Bourguiba me dit :
« Savez-vous, Si Mohamed, que depuis l'indépendance, je n'ai jamais
gracié un condamné à mort. Vous m'avez convaincu ! ».
304

Il écrivit en toutes lettres : à commuer à la prison à perpétuité ! Il n'était
pas content mais il céda à la logique de l'argumentation. J'ai ainsi pu
contribuer à sauver une dizaine de condamnés à mort. Mhamed Chaker peut
témoigner de la véracité de cette scène pathétique. Maître Tahar Boussema
aussi. En effet, à peine sorti du Palais, je lui avais téléphoné de ma voiture
pour lui apprendre la bonne nouvelle en ajoutant :
« Vous pouvez le dire à Maître Fathi Abid, en lui faisant remarquer que
ses écrits dans le quotidien Assabah au profit des condamnés n 'ont pas été
vains ! ».
Ce fut l'une des rares satisfactions que j'eus après le déroulement du
complot criminel du pain. J'en suis fier aujourd'hui. 1
Mais, à l'inverse, ce complot eut d'autres retombées négatives. Mardi 15
mai 1984, quelques jours avant que la Commission d'enquête ne remette son
rapport au chef de l'État, le protocole me demanda de recevoir chez moi
l'émir Turki Ben Abdelaziz, frère du roi d'Arabie Fahd. Il était arrivé un
après-midi accompagné de l'épouse du chef de l'État, de sa femme, de son
beau-père, un certain Al Fassi qui se prétendait chef d'une confrérie établie
en Égypte, la Chadoulia... Après les présentations et les salutations d'usage,
il demanda à me voir en tête-à-tête dans mon bureau. Il entra dans le vif du
sujet. Lella Wassila, me dit-il, m'a assuré que le président Bourguiba n'a plus
de prise ni d'influence sur la politique du pays. C'est le Premier ministre qui
tient la barre et dirige tout. C'est donc à vous que je m'adresse. Je viens
intercéder auprès de vous pour classer le dossier Guiga et lui permettre de
vivre une retraite paisible dans son pays.
Je lui ai affirmé que c'était Bourguiba qui avait décidé de créer cette
Commission d'enquête, qu'il ne décolérait pas contre Guiga et que je n'y
pouvais rien. Je m'étais engagé, par contre, à ne pas jouer les procureurs et à
m'abstenir d'accabler l'ancien ministre de l'Intérieur. Il ne m'a pas cru et est
reparti avec toute sa suite plutôt déçu 2 .
Je devais comprendre la démarche du prince et son insistance pour sauver
Driss Guiga de la Haute Cour, en lisant dans le numéro du 24 novembre 1986
du Middle Eastlnsider (deux ans plus tard) l'information suivante que je cite
sous toutes réserves :
« En février 1981, Al Fassi, beau-père du prince Turki, frère du roi Fahd,
avait créé avec la participation financière de la Libye, une société d'armes
anglo-brésilienne actuellement dirigée par Driss Guiga, ancien ministre de
l'Intérieur qui avait été introduit dans ce milieu à partir du moment où il
avait acheté, à cette société, des armes pour équiper son département ».
1. B. C. Essebsi affirme dans ses mémoires (H. Bourguiba, le bon grain et l'ivraie) qu'il avait assisté
à cette séance de travail et qu'il avait " plaidé dans mon sens ". Erreur. Mhammed Chaker peut
témoigner que j'étais seul avec lui au bureau du président.
2. B. C. Essebsi continue dans ses mémoires d'affirmer que c'était moi qui tenais à cette
commission et à la condamnation de Guiga...Erreur !

305

Le journal ajoutait :
« Le groupe maintient d'étroites relations avec l'autorité libyenne par le
truchement de Salhine El Houni, co-propriétaire avec Al Fassi du quotidien
en langue arabe publié à Londres sous le titre El Arab ».
J'ai compris aussi pourquoi ce journal ne cessa, depuis la disgrâce de
Guiga, de m'attaquer personnellement. Après l'agression d'un Israélien par
un soldat égyptien déclaré dérangé mentalement, ce El Houni écrira dans son
journal :
« N'y a-t-il pas un "fou" en Tunisie capable de nous débarrasser de
Mzali ? ».
Un appel au meurtre en somme !
Je n'ai jamais vu ce Houni sauf en photo à la une de son journal avec son
cou de taureau et sa forte bedaine. Il me rappela la belle sentence du grand
écrivain arabe Ibn El Moufakaa (VIIIe siècle) :
« Les choses les plus vaines sont peut-être celles qui font le plus de bruit
et de volume ! ».
Pour en revenir au prince Turki qui était probablement de bonne foi mais
subissait l'influence de sa jeune femme Hind, fille du mystérieux Al Fassi, il
est utile de relater les circonstances de son départ précipité de Tunisie.
Deux ou trois jours après l'avoir reçu chez moi, je trouvai Bourguiba dans
son palais de Skanès, furieux contre lui. Il me dit que Saïda Sassi lui avait
rapporté un incident regrettable qui eut lieu à l'hôtel Phénicia de Hammamet.
Le fils du sieur Fassi, marié à une Tunisienne, a giflé et insulté le maître
d'hôtel, sous le regard « indifférent » du prince. Bourguiba, sous influence,
a estimé que c'était là une offense contre toute la Tunisie. Il appela devant
moi, Abdelmajid Karoui, le directeur du Protocole et lui demanda d'aller de
suite à Hammamet signifier au prince que sa présence était désormais
indésirable et qu'il devait quitter le pays dans les 24 heures. Après cette
audience, j'ai prié Karoui d'user de diplomatie et de ne pas bousculer le
prince. En réalité, cet épisode signifiait que la guerre entre Wassila et la nièce
du Président avait recommencé de plus belle.
En octobre 1986, j'étais déjà en exil en Suisse. J'y ai rencontré, à l'hôtel
Beau Rivage à Montreux, le prince séoudien Fayçal Ibn Fahd Ibn Abdelaziz
pendant plus de deux heures. Il participait à la session du CIO qui devait
départager les villes candidates aux Jeux olympiques de 1992 et où
Barcelone fut préférée à Paris, Brisbane et Amsterdam.
À la fin de cet entretien, le prince Fayçal voulut savoir dans quelles
conditions et pourquoi son oncle le prince Turki avait été expulsé de Tunisie.
J'ai pu mesurer alors les dégâts diplomatiques causés par la mauvaise
influence de la nièce de Bourguiba qui avait manipulé son oncle pour créer,
de toutes pièces, cet incident. Malgré tous mes efforts, je ne crois pas avoir
réussi à calmer le ressentiment de certains membres de la famille royale
séoudienne à l'encontre des autorités tunisiennes.
306

En fait, je devais revoir le prince Turki durant la deuxième quinzaine de
mai 1984, dans des circonstances qui méritent d'être évoquées.
A la suite d'une brouille due probablement à la détermination de son
époux à rester inflexible quant aux poursuites judiciaires décidées à
l'encontre de Driss Guiga, Wassila a prolongé son séjour à Djedda. Tous les
jours, Bourguiba lui téléphonait et me demandait de ses nouvelles. N'y
pouvant plus, il me pria d'aller en Arabie Séoudite pour la persuader de
rentrer au bercail et de me faire accompagner par Béji Caïd Essebsi, ministre
des Affaires étrangères.
Nous l'avons vue longuement et avons insisté afin qu'elle rejoignît son
mari. Je me rappelle lui avoir dit de ne pas laisser sa place vide à Carthage,
d'autres pourraient l'occuper. Cependant nous n'avons pas pu la voir seule.
Le prince Turki était stoïquement assis à côté d'elle. L'ambassadeur de Tunisie
Kacem Bousnina, aussi. Le prince était resté silencieux durant l'entrevue ! Il
continuait de penser que la solution du problème Guiga était entre mes mains.
Il se trompait évidemment.
S'agissant de Driss Guiga, je me dois pour l'Histoire d'évoquer un dossier
accablant pour lui puisqu'il fut évoqué lors de son procès en 1984. Il fut accusé,
en effet, non seulement d'avoir fomenté un complot - comme l'a démontré la
Commission nationale d'enquête - pour accéder au poste de Premier ministre,
mais aussi d'avoir signé des marchés de gré à gré avec des entreprises
allemandes et brésiliennes sans respecter les procédures en vigueur.
L'Arabie Séoudite a fait, au début des années 1980, un don à la Tunisie
de 10 millions de dollars pour l'achat d'armes, de voitures blindées... au
profit des services de la police et surtout de la Garde nationale. Un appel
d'offres avait été lancé le 25 mai pour l'achat de blindés légers ; le tableau
comparatif a classé ainsi les pays : France, Allemagne, Espagne, sur la base
de la qualité et des prix. Mais le cabinet de Driss Guiga a obligé la
commission compétente à ajouter le Brésil. Le lieutenant-colonel Abdelfatah
Jarraya, dépêché en mission au Brésil avec quatre agents de la Garde
nationale, fit un rapport plutôt réservé, sinon négatif en date du 1er novembre
1981 (texte publié en annexe du rapport de la Commission nationale
d'enquête). Malgré ces réserves, Driss Guiga décida de signer le marché que
la Commission supérieure des marchés refusa naturellement. C'est le
ministre de la Fonction publique, Mezri Chékir qui lui signifia ce refus. Il
s'emporta et lui dit :
« Si vous avez confiance en votre ministre de l'Intérieur, signez ce
marché ; sinon renvoyez votre ministre ».
C'était le deuxième incident de ce genre avec Mezri Chékir. D'où
l'animosité de Driss Guiga à son égard.
Informée de ces affaires, Wassila qui ne cessa de soutenir Guiga, en parla
au Président et insista pour éloigner de moi Mezri Chékir car, lui souffla-telle : « Il gêne beaucoup les ministres, surtout les plus importants !... ».
307

Elle avait bien essayé auparavant auprès de moi - comme déjà mentionné
- en me suggérant de le nommer à la Jeunesse et aux Sports, ou à la Santé.
Un jour, elle demanda à Bourguiba d'enlever à Mohamed Sayah le
département de l'Habitat pour ne lui laisser que l'Equipement, et de charger
Chékir de « cette moitié de ministère ».
Ce dernier était alors seulement directeur du cabinet. Bourguiba me dit
sous l'influence de Wassila : « Mezri mérite mieux... Il mérite d'être
ministre ! Pourquoi pas ministre de l'Habitat ! ». Ne m'en laissant pas
compter par Wassila, je sautai sur l'occasion et lui proposai : « oui, pourquoi
ne pas le nommer ministre de la Fonction publique pour remplacer Moncef
Bel Hadj Amor et désigner ce dernier à l'Habitat ?... ». Le Président
acquiesça. Dépitée, Wassila appela Mezri Chékir pour lui dire sa déception.
« Bravo ! s'exclama-t-elle. Mzali a bien joué ! »
Mais depuis ce jour-là, il rejoignit à son tour le clan des importuns... à
éliminer.
Après le deuxième refus de la Commission des marchés, Wassila a cru
cette fois obtenir sa tête. Bourguiba m'appela donc et me dit :
« Vous savez, j'aime bien Mezri, mais tous les ministres s'en plaignent,
surtout les plus importants ».
De retour à mon bureau, j'appelai Mezri Chékir et je lui fis part de ce que
m'avait dit le Président à son sujet. Offensé, et flairant la manœuvre, il
demanda audience à Bourguiba qui le reçut à Skanès. Alors, sortant de sa
réserve habituelle, il s'ouvrit franchement au Président en lui disant, entre
autres :
« Demandez à tous les ministres ce qu 'ils pensent de Mezri Chékir et
quelles sont leurs relations avec lui... tous les ministres sauf un... ».
Bourguiba insista pour savoir de qui il s'agissait. Alors il lui répondit :
« Il s'agit de Driss Guiga et je vais vous remettre les rapports de la
Commission supérieure des marchés que je n'ai fait que transmettre au
Premier ministre et qui avaient suscité le ressentiment de Monsieur Guiga
qui a essayé de monter Madame la Présidente contre moi. Vous savez,
Monsieur le Président que je vous ai toujours consulté et combien je tiens à
votre confiance ».
Emu, Bourguiba se leva, se dirigea vers Mezri Chékir et l'embrassa puis
lui dit :
« Reste dans ton bureau \ tu as toute ma confiance ».
Ensuite, il l'invita à faire quelques pas avec lui dans le parc où ils
croisèrent Wassila qui, inquiète, demanda d'emblée à Mezri Chékir :
« Qu 'avez-vous dit au Président ?
- La vérité, lui répondit-il. Et il m'a maintenu à mon poste. »

1. Gardez votre poste (expression tunisienne).

308

Quelques mois plus tard, Driss Guiga se rendit au Brésil pour quelque
affaire personnelle. C'était le mois de Ramadan, un Ramadan
particulièrement chaud. Tous les cafés de Tunisie avaient reçu
officieusement l'ordre de fermer le jour comme du temps du Protectorat.
Informé de cette décision, Bourguiba piqua une colère noire et clama :
« Je vais renvoyer Guiga ! ».
Mais Wassila veillait ; elle téléphona aussitôt à Driss Guiga au Brésil et
lui demanda de rentrer immédiatement, lui recommandant d'aller voir le
Président et surtout de se montrer humble ! Tout alla comme convenu et
Driss Guiga fut maintenu à son poste... jusqu'au 6 janvier 1984 ! 1

1. Au moment où ces mémoires étaient sur le point d'être mises sous presse, j'ai lu dans Amère
Méditerranée, le Maghreb et nous (Le Seuil, Collection « L'Histoire immédiate », 2004, page
285), le livre de Jean de la Guerivière (co-écrit avec Michel Deuré), ancien correspondant du
Monde à Tunis, les lignes suivantes qui confortent ce chapitre : « Le Premier ministre Mohamed
Mzali ne survit que dix-sept mois aux "émeutes du pain " de janvier 1984, provoquées par une
décision présidentielle dont il ne partage pas la responsabilité [Souligné par l'auteur]. Ses
tentatives d'ouverture démocratique sont abandonnées par Rachid Sfar... ».

CHAPITRE V I I

Le développement : un deuxième axe
de mon action au premier ministère
Mon combat pour essayer d'implanter un processus de démocratisation
progressif mais continu de la vie publique en Tunisie, se doubla d'une action
résolue pour un développement endogène et équilibré de mon pays
Durant les six années que j'ai passées à la tête du gouvernement, je me
suis dépensé sans compter pour assumer cette deuxième mission qui
constitua le deuxième axe fondamental de mon action.
Les réunions interministérielles, les visites de travail, les tournées
d'inspection se sont succédées à un rythme effréné. Ainsi, à titre d'exemple,
entre janvier et novembre 1982, pas moins de 48 conseils interministériels
consacrés à des questions touchant au développement se sont tenus sous ma
présidence.
Nous y avons débattu de la préparation du VF plan de développement
économique et social (1982-1986), du collectif du budget 1982, du code des
investissements agricoles, des études pour la création de six banques de
développement tuniso-arabes2, de la réorganisation de la Fonction publique,
du statut des professeurs de l'enseignement supérieur, de la loi relative à
l'extension de la couverture sociale à certaines catégories d'ouvriers et de
paysans...
1. Il est utile de se référer, pour compléter ce bref chapitre, à la publication du Premier ministère
intitulée Équilibre régional et décentralisation. Éditions Premier ministère, décembre 1984,
avec une introduction de Ridha Ben Slama.
2. Banque tuniso-koweïtienne de développement (BTKD), Société tunisoséoudienne
d'investissement et de développement (STUSID), Banque tunisienne et des Emirats pour
l'investissement (BTEI), Banque tuniso-quatarie (BTQ), Banque tuniso-algérienne... Ces
banques, dont le capital a été fixé à 100 millions de dinars par unité versés à parts égales par les
deux parties concernées, ont permis l'étude et la réalisation d'un grand nombre de projets
industriels, agricoles et touristiques. Je citerai aussi la Banque de développement et de
commerce tuniso-sénégalaise, dont l'acte de naissance fut signé à l'occasion de ma visite
officielle au Sénégal, début février 1986, en présence du président Abdou Diouf.

310

Il a été publié au Journal officiel de la République tunisienne :
- en 1981 : 100 lois, 1 875 décrets, 1 580 arrêtés.
- en 1982 : 71 lois, 1 385 décrets, 980 arrêtés.
Parmi les sujets traités dans les conseils interministériels, je citerai, en
particulier, le problème des ouvriers expulsés par Kadhafi à partir d'août
1985, celui du projet de l'aménagement de 1 000 stades et autres installations
sportives, le projet de loi du 5 mars 1985 fixant le nouveau statut du régime
de la retraite appliqué à partir du 1er octobre 1985 et les 9 décrets et
circulaires d'application. Mais je voudrais surtout souligner l'importance de
deux projets que j'ai lancés, pour lesquels je me suis battu et que j'ai réalisés :
1. La mise en valeur de Rjim Maatoug, objet d'un premier conseil
interministériel tenu le 28 novembre 1985, qui devait permettre
l'aménagement de 3 000 ha de terres agricoles et donner ainsi l'occasion à
quelques centaines de jeunes de cultiver des parcelles de 3 ha en moyenne,
sur trois étages :
a) luzerne, fleurs, cultures maraîchères
b) arbres fruitiers : grenadiers, amandiers...
c) palmiers dattiers.
Cette politique volontariste devait, dans mon esprit, mettre en valeur,
grâce à des puits artésiens forés parfois jusqu'à 2 700 mètres, de vastes
superficies, enraciner les jeunes sur la terre de leurs pères et de leurs ancêtres
et leur procurer en même temps des sources de revenu, arrêter ainsi l'exode
rural et combattre efficacement la désertification. J'ai fait appel à l'armée et
dirigé, moi-même, les travaux des premières réunions préparatoires.
Je rends ici hommage aux officiers, sous-officiers et soldats qui ont fait
preuve dans l'aménagement des travaux d'infrastructure, d'un dévouement
et d'un savoir faire exemplaires .
2. L'assainissement du lac de Tunis qui devait permettre de gagner
1 500 hectares nouveaux, soit le tiers de la superficie de la capitale en 1984,
l'édification d'une cité de 350 000 habitants, de vastes zones vertes, de
terrains de sport, d'un grand palais des Expositions et de faire bénéficier le
nord de Tunis d'un véritable lac de plaisance. Le projet devait mettre fin aux
puanteurs qui infestaient cette région de Tunis, surtout durant l'été et dont les
auteurs romains parlaient déjà !
Lors de la signature de la convention avec le séoudien Cheikh Salah
Kamel, au Palais de la Casbah, le 9 octobre 1983, c'était un dimanche, je n'ai
pas hésité à qualifier, lors d'une brève allocution prononcée à cette occasion,
cette importante réalisation, de « Projet de l'An 2000 ». Certains souriaient
et des échotiers de la presse d'opposition ironisèrent sur cette qualification.
1. J'ai été heureux de lire dans la Presse du 6 janvier 2010 que le projet Rjim Maatoug a permis de
maintenir 6000 habitants dans leur région d'origine et qu'une ceinture verte de 2160 ha fait
aujourd'hui face à l'avancée des sables...

311

Parmi ces « sceptiques », d'aucuns habitent peut-être aujourd'hui dans l'un
des appartements ou villas, ou occupent des bureaux érigés sur cet ancien lac
de Tunis naguère aussi nauséabond que laid ! Le coup d'envoi des travaux a
été donné en avril 1985. J'ai eu la joie d'accompagner le Président
Bourguiba, le lundi 16 juin 1986, lorsqu'il a mis la première pierre du premier
projet immobilier d'une nouvelle ville, qui est aujourd'hui une réalité.
J'avais un grand souci de corriger le déséquilibre dans l'implantation des
projets industriels qui se manifestait aussi bien entre les régions qu'à
l'intérieur de celles-ci, entre les villes et les zones périphériques.
Ainsi, et à titre d'exemple, j'avais dénoncé, au cours d'un meeting
organisé en 1981 au théâtre municipal de Sfax, le fort déséquilibre entre cette
ville où 90 % des investissements s'étaient concentrés et l'environnement
immédiat constitué par des petites villes ou agglomérations : Jebeniana, Bir
Ali Ben Khalifa, Maharès, Menzel Chaker, Hencha, qui étaient délaissées.
Je citerai aussi l'exemple de la région de Bizerte : des encouragements ont
été prodigués pour y promouvoir les délégations (sous-préfectures) « réputées »
rurales. Il en a été ainsi d'Utique, Menzel Jemil et surtout de Mateur où 150
milliards de centimes ont été investis en un an et demi, dont 60 milliards pour
réaliser une usine de tracteurs, une usine de fabrication de groupes
électriques, une usine Renault... '.
Ce désintérêt avait engendré un fort exode de la part des habitants de ces
zones qui ont quitté leur terre et leurs familles pour aller s'agglutiner dans la
capitale régionale avec l'espoir d'y dénicher un hypothétique emploi !
C'est pour essayer de corriger les effets néfastes multiformes de ce
déséquilibre que j'ai élaboré, avec mes collègues, dont surtout Azouz Lasram,
et mes collaborateurs, une loi qui a été promulguée le 23 juin 1981 2 qui
encouragea les investissements dans les industries manufacturières et la
décentralisation industrielle ; elle a été modifiée par la loi 83-105 du 3
décembre 1983.
Cette loi incitait au renforcement des infrastructures nécessaires à
l'implantation de projets industriels dans les zones périphériques : eau,
électricité, routes et à la multiplication des équipements sociaux et culturels
dans les mêmes zones : collèges, stades, maisons de la culture, etc.
Il s'agissait de créer des emplois sur place pour lutter contre les effets
dévastateurs de l'exode rural et assurer un rééquilibrage entre les régions et
en leur sein.
1. Cf. mon interview à France-Pays Arabes, n° 116, février 1984.
2. Suivie par la loi 76-81 du 9 août 1981 portant création d'un fond national de promotion de
l'artisanat et des petits métiers. Quelques mois seulement après la promulgation de ces lois, les
promoteurs industriels ont réorienté leurs investissements : 72 milliards, soit 62,5 % ont profité
aux zones 3, 4 et 5 (création de 6 000 emplois, c'est-à-dire à celles qui étaient les moins
développées, comme je l'avais souligné dans ma présentation du budget de 1982 devant
l'Assemblée Nationale).

312

C'est dans cet esprit que j'ai encouragé l'agriculture et le développement
rural.
En 1980, l'agriculture faisait vivre 50 % des Tunisiens, directement ou
indirectement. Elle participait à hauteur de 18 % du PNB et représentait 16 %
de nos exportations.
Bien avant d'être chargé des fonctions de Premier ministre, j'avais des
idées claires sur le rôle vital que devait jouer l'agriculture : je ne croyais pas,
au vu du désastre constaté dans certains pays arabes, à la vertu de l'industrie
lourde, dût-elle être « industrialisante ! ». L'exode rural avait atteint des
proportions alarmantes, surtout depuis la fin des années 60, avec comme
principales conséquences la désertification et le déséquilibre démographique
entre les régions. Dans un discours, le 25 septembre 1982, à Hammam Lif,
devant les cadres politiques et socio-économiques du district, j'ai fait
remarquer que le Grand Tunis, dont la superficie n'excédait pas 0,59 % de la
superficie du pays, « hébergeait » 20 % de la population totale du pays. La
densité y était de 750 habitants au km2 ! parmi lesquels 94 % vivaient dans
le périmètre communal de la capitale ! 30 % des accidents de la route se
produisaient d'ailleurs dans la région de Tunis.
J'étais convaincu aussi que pour assurer l'invulnérabilité de la patrie, il
fallait « occuper le terrain » et y installer le maximum de jeunes en leur
procurant des conditions de vie dignes. Je pensais aux « limes » aménagés
par les Romains dans ces régions, il y a plus de 2000 ans !
Dans un discours prononcé le 30 mai 1981 devant le Parlement, j'ai
affirmé : « L'agriculture est le secteur le plus important de notre économie...
je suis décidé à lui accorder la priorité absolue... ». J'ai déclaré devant les
commissions sectorielles du VIe Plan, le 13 décembre 1980 : « Il n'y a point
de différence entre notre enracinement dans la terre de nos ancêtres et notre
enracinement dans notre culture nationale... La terre est la dimension
spatiale de notre civilisation, tandis que la culture est sa dimension
temporelle... ».
En 1984, l'Union Nationale des Agriculteurs Tunisiens (UNAT) - dont
j'ai présidé l'ouverture du Ve congrès, à Kairouan, les 11 et 12 mai 1982 - a
édité un livre de 248 pages où mes principales idées et réalisations concrètes
étaient rappelées. La préface était due à la plume du Président de cette
organisation, Mohamed Ghédira, et était intitulée : Le choix béni !
Dans mes discours, je répétais et expliquais la formule : « Il faut civiliser
les zones rurales et non ruraliser la cité ! ».
J'ai réussi - malgré l'opposition de M. Moalla - à faire partager mes vues
aux responsables du Plan et des Finances puisque le VIe Plan avait prévu
18,9 % des investissements au profit de l'agriculture contre 12,7 % dans le
Ve Plan.
Pour motiver le monde agricole, j'ai fait bénéficier de la couverture sociale
tous les agriculteurs, les pêcheurs, les ouvriers agricoles, 200 000 personnes en
313

tout, de même que j'ai étendu le bénéfice de la retraite à 130 000 petits
commerçants, artisans, médecins, pharmaciens, avocats, ingénieurs...
J'ai créé une banque de développement agricole, un grand nombre de
sociétés de mise en valeur, un Conseil supérieur du crédit agricole, un Fonds
pour les coopératives de service, un Fonds pour la régulation des prix et
promulgué surtout la loi du 6 avril 1982 pour l'encouragement aux
investissements agricoles et pour la pêche, ainsi que la loi du 21 septembre
1981 fixant les attributions et les ressources du Commissariat général au
développement régional. J'ai ainsi arrêté plusieurs mesures pour encourager
l'exportation des denrées agricoles et produits de la pêche, comprenant des
exonérations fiscales et douanières significatives.
Pour réussir, il fallait agir sur les mentalités des agriculteurs pour les
motiver. Ce que j'ai fait en arpentant le territoire, à longueur d'années. Je leur
parlais des nouvelles dispositions prises : crédits prévus dans le VIe plan,
grands travaux de barrages pour alimenter le Cap Bon, le Sahel et Sfax et
créer des milliers d'hectares irrigués. J'ai également fait construire d'autres
ouvrages de moyenne capacité, comme le barrage de Ghezala dans le nord,
décidé lors de ma visite à Mateur en juin 1980, ceux de Lebna, de Sidi Jedidi,
de Ouled Abid au Cap Bon et bien d'autres. Pour rattraper le retard historique
dont souffraient les régions du centre et du sud, j'ai promu par une politique
volontariste, un plan de forages allant jusqu'à 2 700 mètres de profondeur. À
titre d'exemple, il a été foré, de 1981 à 1985, dans le gouvernorat de Sidi
Bouzid, environ 7 000 puits de moyenne profondeur, tandis que dans celui
de Kasserine, il a été creusé, dans cette même période, deux fois plus de puits
qu'il n'en fut creusé entre 1956 et 1980 ! Des dizaines de puits artésiens ont
été forés dans les gouvernorats de Tozeur, de Kebili, de Médenine de Gabès,
de Tataouine... Cela a permis de mettre en œuvre de grands projets comme
celui de Rjim Maatoug, ou celui de Nefzaoua, financé grâce à une contribution
du Fonds séoudien de développement, projet qui devait fertiliser 5 000 ha dans
le désert (réhabilitation de 4 300 ha d'oasis et création de 500 ha d'oasis
nouvelles), et dégager des sources de revenus pour 2 000 jeunes. Tout cela
grâce à l'exploitation de la nappe du continent intercalaire. (Citons : le forage
réalisé à El Biaz à 2 580 mètres de profondeur avec un débit de 100
litres/seconde).
J'ai été heureux en visitant Kasserine, Foussana et surtout Sbiba
d'inspecter la zone irriguée selon la technique du goutte à goutte où 7 000
pommiers venaient d'être plantés et j'ai étonné plus d'un cadre régional ou
technicien en démontrant, grâce à des chiffres qui m'avaient été
communiqués par l'ingénieur Béchir Ben Smaïl, PDG de l'Office des terres

1. Sait-on que Médenine n'est pas le sud de la Tunisie, mais son centre ? Que la distance qui sépare
cette ville de Tataouine, Remada, Bordj El Khadra, l'ancienne Boij Le Bœuf, est presque égale
à la distance qui la sépare de Tunis ?

314

domaniales, que la création d'un emploi, ou plutôt d'un revenu agricole
revenait à 1 000 dinars alors que la création d'un emploi industriel exigeait
un investissement variant entre 10 000 et 20 000 dinars.
Comme j'ai été heureux d'inaugurer la zone irriguée « Ibn Chabbat » dans
la région de Tozeur (850 ha), d'un coût de 7,5 millions de dinars, et financé
à hauteur de 30 % par un prêt de la BIRD. 423 jeunes devenaient de jeunes
propriétaires de 2 ha chacun, disposaient d'une habitation et repeuplaient ces
grandes étendues désertiques. Quelques mois plus tard, j'ai décidé, pour une
meilleure gestion des nouveaux périmètres irrigués, la création de « l'Office
des terres irriguées du Jérid ».
Ainsi l'offensive contre les sables du désert était lancée, de même que
l'effort tendant à fixer les habitants ruraux sur leur terre.
En étudiant les revenus des agriculteurs, surtout les petits, et en les
comparant avec les prix au marché de gros et dans les marchés de quartier, j'ai
constaté une grande différence qui m'avait choqué. Tel cultivateur au Cap Bon
(à Menzel Bou Zelfa ou à Beni Khalled par exemple) vendait au marché de
gros le kilo de pommes de terre à 20 millimes, tandis que le consommateur
l'achetait 80 ou même 100 millimes. En poussant l'enquête avec le ministre de
l'Agriculture, Lasaad Ben Osman, d'une compétence reconnue et d'une grande
intégrité, Zacharia Ben Mustapha, maire de Tunis, militant, chef scout et
honnête homme, Mohamed Ghédira, président de l'UNAT et membre du
Bureau politique du PSD, je m'étais rendu compte que les grandes marges
constatées allaient dans les poches d'une petite minorité de mandataires et de
spéculateurs. Dans un discours, le 18 mars 1981, j'ai dénoncé ces pratiques
malhonnêtes qui nuisaient aux producteurs et aux consommateurs ; je n'avais
pas hésité alors à qualifier ces spéculateurs de parasites, de « ventripotents ».
Pour lutter contre ces pratiques, nous avons créé des marchés de quartier et des
points de vente « du producteur au consommateur ». Mais j'avais mésestimé le
poids de l'inertie administrative et les soutiens occultes dont bénéficiaient ces
personnes. Je précise aujourd'hui, vingt ans après, que je n'avais visé par
l'expression « ventripotents », « mostakrichines » que les spéculateurs, jamais
les industriels, les commerçants ou les propriétaires.
Un mot sur le programme : « Emploi des jeunes ». Lancé en 1984, ce
programme a profité à plus de 15 000 bénéficiaires et permis la création de
30 000 sources de revenus environ, avec des crédits atteignant 18 millions de
dinars. Moyennant un apport de 400 ou 1 000 dinars, les jeunes concernés
pouvaient bénéficier d'un crédit de 10 000 ou 20 000 dinars, à des conditions
très favorables et lancer leurs projets. Pour l'année 1986, 13 millions de
dinars avaient été alloués.
315

Très ambitieux pour mon pays et convaincu que le Grand Maghreb était
notre horizon, j'ai voulu créer de nouveaux pôles de développement intégrés.
Je citerai notamment :
1) L'exploitation du gisement de phosphates de Sra Ouertane, dans le
gouvernorat du Kef, qui devait permettre, avec des réserves estimées à 3
milliards de tonnes exploitables, en majeure partie à ciel ouvert, la création
de plusieurs usines de fabrication d'acide phosphorique et de différents
engrais azotés disséminées dans le nord-ouest du pays (Béja, Jendouba,
Siliana, Le Kef...). Traité au nitrate, en utilisant le pétrole algérien il
permettrait d'implanter un axe de coopération industrielle entre nos deux
pays, analogue à l'axe charbon-acier qui vit le jour au lendemain de la
Deuxième Guerre mondiale, réconcilia, dans la solidarité concrète, les
intérêts bien compris de la France et de l'Allemagne et fut le noyau de
l'Union européenne. Une société tunisokoweitienne avait été créée à cet
effet, et un grand port devait être construit à Cap Serat. Un polytechnicien
tunisien fut désigné à la tête du projet. Une usine expérimentale fut installée
au Kef que j'inaugurai le 8 février en présence de l'ambassadeur du Koweït
et qui démontra la rentabilité du projet. Je ne sais aujourd'hui ce qu'il en est
advenu. 2
Dans le cadre de ma vision de la nécessité de réaliser le développement
intégral de tout le nord ouest du pays, j'avais décidé, malgré le scepticisme
de certains « responsables » en panne d'imagination, de faire construire un
aéroport à Tabarka. Je pensais que cette ville avait, avec Ain Draham, des
arguments sérieux pour constituer un des centres de ce pôle de
développement, surtout dans le domaine touristique : plaines fertiles, vastes
forêts de chêne liège et de pins d'Alep, immenses plages de sable fin, côtes
poissonneuses, récifs coraliens...
Une société tuniso-séoudienne pour la promotion de Tabarka-Ain Draham
fut donc créée à mon initiative et j'ai négocié moi-même avec le ministre des
Finances séoudien, Abu El KM, l'obtention d'un prêt à long terme et à faible
taux d'intérêt de 16 millions de dollars pour construire la première tranche d'un
aéroport international qui est aujourd'hui une réalité après avoir été « gelé »,
suite à mon départ, comme tant d'autres projets d'ailleurs.
Dans mon exil, j'ai lu en 1987 dans Voie nouvelle, journal du Parti
communiste, l'écho suivant : à une délégation de Tabarka venue solliciter de
Mansour Skhiri, directeur du cabinet présidentiel, la relance du projet, ce
dernier leur répondit : « Allez-le demander à Mzali ! ».
1. J'ai eu avec mon collègue algérien, Abdelhamid Ibrahimi, des échanges de vue très positifs. J'ai
aussi négocié avec des responsables indous la possibilité d'une participation à la société tunisoalgérienne projetée. L'Inde s'était même engagée à acheter une partie importante de la
production de ce « projet de rêve ».
2. Après mon départ, le projet fut enterré comme tant d'autres !
Mais voila qu'en lisant les journaux 22 ans après, j'apprends que le Brésil, la Chine ont été
contactés pour une éventuelle exploitation du site... Mieux vaut tard que jamais !.

316

2. L'exploitation des gisements de potasse des sebkhas, de Zarzis et du
Chott Jerid qui devait dynamiser toute la région du sud-est. Bouaziz, un
ingénieur, fut nommé à cet effet par le ministre de l'Économie, Azouz
Lasram. J'ai décidé, dans la logique du projet, la construction d'un grand port
à Zarzis, aujourd'hui opérationnel.
On ne me laissa pas le temps de mener à terme ces projets grandioses qui
devaient changer la face d'un grand nombre de régions « défavorisées ». J'ai
pu, par contre, réaliser et inaugurer :
a) Une usine tuniso-algérienne de fabrication de moteurs diesel basse
gamme à Sakiet Sidi Youssef - un symbole ! 1 - capable de produire 30 000
unités par an, avec un taux d'intégration de 65 % (65 % des éléments de ces
moteurs sont fabriqués en Algérie et en Tunisie) au départ et la création de
800 emplois. Un polytechnicien originaire de Sakiet, du nom de Chabbi, fut
nommé PDG et un centralien algérien directeur.
b) Une usine de ciment blanc à Fériana, dans le gouvernorat de Kasserine,
qui permit la création de 450 emplois. Je l'avais inaugurée conjointement
avec le Premier ministre algérien, Abdelhamid Ibrahimi.
Toujours dans le cadre de la coopération tuniso-algérienne et grâce à la
banque tuniso-algérienne qui étudiait et finançait tous ces projets, on devait
lancer des appels d'offres pour construire une usine de fabrication de
structures métalliques à Ghardimaou et une briqueterie à Nefta. Je ne sais pas
si ces réalisations ont vu le jour, après mon départ.

1. En 1958, ce village, garnison des soldats du FLN, avait été bombardé par l'aviation française car
s'y trouvait un camp FLN. Il y eut 72 morts dont 12 enfants et plusieurs blessés.

CHAPITRE V I I I

Malentendus avec les syndicats

Durant les six années au cours desquelles j'ai exercé les fonctions de
Premier ministre, je n'ai pas dédaigné la portion de pouvoir que j'avais eue
et j'ai agi selon mes convictions et l'idée que je me faisais aussi bien de
l'union nationale, qui est l'antidote de la lutte des classes et des surenchères
catégorielles, que de la justice sociale. J'étais persuadé que la paix sociale
n'était possible que dans la mesure où il est mis fin à l'exploitation des
travailleurs, des petits et moyens agriculteurs, des fonctionnaires, des
artisans, dans la mesure aussi où les syndicats des ouvriers, des agriculteurs
et des commerçants sont représentatifs et crédibles. Mais j'ai dû constater le
poids du réel face à mes aspirations et le calcul politicien de certains
responsables, à quelque niveau social que ce soit. L'effet d'inertie était plus
fort et plus durable que prévu. Mais je ne me laissais pas décourager.
Durant les années 1980 et 1981, et plus précisément entre le 1er mai et le
24 septembre, j'ai prononcé quatre discours en m'adressant successivement
aux travailleurs, aux Présidents directeurs généraux des entreprises publiques
et privées, aux travailleurs tunisiens à l'étranger et aux industriels,
commerçants et artisans réunis en congrès national.
J'ai essayé d'introduire une nouvelle approche de l'action politique et des
relations interprofessionnelles, en l'intégrant dans le cadre de la solidarité
sociale, l'authentique, celle qui se fonde sur la fraternité, la liberté, le respect
de l'autre et la responsabilité.
1. Dans un langage sincère, j'ai exhorté les travailleurs à un comportement
adulte et responsable, aussi bien dans leur milieu professionnel qu'au sein de
l'environnement socioéconomique où ils évoluaient. J'ai affirmé la légitimité
des syndicats nécessaire pour mener, sans esprit de soumission, leurs
revendications avec succès. J'ai insisté pour favoriser le dialogue, seul moyen
d'éviter les tensions et de prévenir les antagonismes.
2. Avec la même conviction, j'ai vivement recommandé aux PDG des
entreprises publiques et privées de se dégager du style de direction par trop
318

hiérarchisé et distant, et de fonder leur action sur la qualité des relations
humaines. L'ouvrier, rappelai-je, n'est pas un être anonyme, un simple
chiffre dans un bilan, mais un homme qui a sa dignité, sa personnalité... Un
mot gentil et sincère peut lui faire faire des miracles s'il est persuadé qu'il
œuvre au sein d'une entreprise où régnent la loi et surtout la justice.
J'étais conscient de l'importance du secteur des entreprises publiques
dans la vie nationale. Comme je l'ai déjà mentionné, ce secteur, vital pour
l'économie nationale, accusait, en 1980, un déficit important dont j'ai traité
et que Mansour Moalla, ministre des Finances et du Plan, a résorbé par un
transfert sur le Trésor public, en vertu d'une loi votée en 1980.
Le poids de ce secteur apparaît dans les chiffres suivants : les entreprises
publiques dégagent plus du quart de la valeur ajoutée, réalisent plus du tiers
des investissements du pays, mobilisent plus du dixième de la population
active, distribuent près du tiers de la masse salariale globale et assurent plus
des trois quarts des exportations et plus de la moitié des importations...
J'ai donc tenu à promouvoir une grande réforme qui a visé leur
restructuration, l'amélioration de leurs performances et leur adaptation aux
nécessités de la réalité économique du pays. Je me suis attaché à promouvoir
une plus grande clarté dans la détermination des responsabilités, beaucoup
plus de rigueur dans la gestion, une meilleure qualité des relations humaines
et du climat social.
3. Devant les représentants des travailleurs à l'étranger, réunis dans la
cour du lycée d'El Omrane, j'ai rappelé que pour être respectables et
respectés, les responsables politiques et administratifs devaient donner
l'exemple de la probité, de l'intégrité et motiver leur action par le service du
peuple. J'ai ajouté : « Je ne veux pas voir, au moment où je vous parle, des
responsables autour de moi, véreux, affairistes et profiteurs ». Je parlais en
général sans viser personne, mais j'ai remarqué qu'un ou deux collègues
n'étaient pas à l'aise !
4. À l'occasion de l'ouverture du IXe Congrès de l'Union tunisienne de
l'industrie, du commerce et de l'artisanat, présidée alors par le militant
Feijani Belhadj Ammar, j'avais souhaité l'émergence d'une nouvelle race «
d'hommes d'affaires », d'entrepreneurs convaincus dont, par delà
l'organisation, les structures et l'infrastructure, la qualité des hommes, leur
imagination et leur esprit d'initiative comptaient le plus. J'ai rappelé aux
congressistes que l'obsession du gain rapide par tous les moyens, et
l'exploitation des travailleurs, faisaient germer la haine, source de violence.
Une digression dans mon discours devait faire couler un peu d'encre et
beaucoup de salive. Le hasard a voulu que l'hebdomadaire du Parti
communiste Voie nouvelle publiât, la semaine où j'ai présidé ce congrès, un
article virulent dans lequel l'auteur, un certain Nefzaoui je crois, ne trouva
pas de mots assez durs pour stigmatiser une hausse décidée par le ministre de
l'Économie nationale, Azouz Lasram, sur le prix du beurre. L'auteur parla du
319

beurre comme d'un aliment de base, d'une denrée essentielle pour les jeunes
et les catégories modestes.
Parlant en pédagogue, et non en démagogue, j'ai rappelé les bienfaits de
notre précieuse huile d'olive, que nous n'arrivions pas à l'époque à écouler
facilement sur le marché européen, alors que nous importions, avec de
précieuses devises, le surplus du beurre de ce même marché européen ! J'ai
même « osé » attirer l'attention sur le cholestérol qu'une consommation
exagérée pourrait provoquer. L'on m'avait fait alors une « querelle
d'allemand » dans certains milieux « chics » : Mzali consomme volontiers
du beurre, mais en interdit la consommation aux petites gens ! Evidemment,
personne n'avait interdit cette denrée. Je m'étais contenté d'une simple
recommandation, en réaction à un article démagogique du journal du Parti
communiste tunisien, dans le cadre de ma volonté de considérer le peuple
comme adulte et de contribuer modestement à son éducation diététique.
À part cette « petite » fausse note, plutôt anecdotique, ces discours ont
clairement indiqué devant les différentes catégories sociales et, par delà, à
l'ensemble du peuple tunisien, l'orientation sociale que j'entendais suivre : la
paix sociale, le respect mutuel, la lutte contre l'exploitation des plus faibles
par les plus forts ou les plus roublards et l'autonomie des organisations
sociales et économiques. Je voulais persuader le plus de citoyennes et de
citoyens possible de ma volonté de réforme et de la sincérité de mon
engagement.
Les années qui suivirent devaient apporter la preuve qu'il ne s'agissait
pas de mots, mais d'action concrète. L'autre secteur important qui a
motivé mon action était celui de la Fonction publique qui comptait, en
janvier 1985, 250 000 agents \ dont notamment 62 800 enseignants, 21 000
policiers et gardes nationaux, 12 700 techniciens, 5 650 ouvriers, 25 500
agents du corps médical et paramédical, 33 800 agents des cadres
administratifs... La masse salariale globale s'élevait à cette date à 3 600
millions de dinars contre 2 170 millions de dinars en 19802.
Pour illustrer davantage les efforts consentis en faveur des agents et des
ouvriers de cette catégorie de citoyens, je rappelle que le salaire annuel
moyen du fonctionnaire est passé de 2 044 dinars en 1980 à 3 050 dinars en
1984. Pour la même époque du reste, le PIB est passé, à prix constants, de
3 540,5 millions de dinars à 4 130 millions de dinars.
J'ai annoncé, le 18 mars 1981, une augmentation générale des salaires,
sans précédent dans les annales tunisiennes, sous forme d'une prime
1. Contre 176 000 agents en 1980.
2. Je me rappelle que certains ministres étaient contre toute augmentation des traitements au profit
des enseignants au prétexte de leur très grand nombre. Pour « convaincre » le ministre des
Finances Mansour Moalla, j'ai dû lui rappeler qu'il a plaidé et obtenu des augmentations
substantielles au profit des agents des banques et que les enseignants n'avaient bénéficié
d'aucune augmentation depuis 1968 !

320

exonérée d'impôts au profit des ouvriers, employés et fonctionnaires. Cette
augmentation constituait une hausse de 20 % de la masse salariale,
représentant 128 millions de dinars, soit 5 % de la consommation nationale.
Outre que, dans mon esprit, elle était un acte de justice en faveur des
travailleurs, j'en escomptais un accroissement de la production et une
augmentation de la demande, donc un coup de fouet pour l'économie. Les
gens de mauvaise foi peuvent parler de... populisme !
Voici, du reste, le détail des principales augmentations :
- à partir du 1er février 1982 : une augmentation de 28 dinars non soumise
à impôt, en faveur de tous les ouvriers.
- à la même date, une avance estimée entre 25 et 30 dinars versés avant
l'accord sur les statuts des entreprises et les conventions collectives qui
faisaient alors l'objet de négociations.
- s'agissant de la Fonction publique, il a été décidé d'accorder aux
fonctionnaires une augmentation nette variant entre 20 et 30 dinars.
- à la suite de négociations avec les syndicats et d'un long débat au sein
du Conseil des ministres il a été accordé au bénéfice des professeurs une
augmentation mensuelle de 36 dinars au titre de 1982 et 30 dinars en 1983,
soit un total de 66 dinars en moins d'un an.
- au bénéfice des instituteurs, il a été accordé, en 1982, une augmentation
mensuelle de 30 dinars et au titre de 1983, une augmentation de 18 dinars,
soit au total 48 dinars. J'ajoute que, dans le souci d'améliorer les conditions
de travail des professeurs, instituteurs et maîtres, de leur laisser le loisir de
participer à la vie culturelle de la nation, le temps de se perfectionner, sinon
de se recycler et, pour certains, la possibilité de poursuivre des études, des
recherches, il a été décidé, après de longues négociations avec les syndicats,
entre 1982 et 1984, de généraliser les 18 heures hebdomadaires dans
l'enseignement secondaire, au lieu de 24 heures, et la semaine de 25 heures
pour l'instituteur, au lieu de 30 heures précédemment et de 20 heures pour le
maître d'application au lieu de 25 heures.
Les augmentations des traitements des enseignants du supérieur,
assistants, maîtres assistants, maîtres de conférences, professeurs, ont été
substantielles. Elles auraient pu être bien meilleures si les syndicats avaient
été moins figés, plus ouverts, moins soupçonneux, et s'ils avaient accepté de
donner une ou deux heures supplémentaires dans l'horaire dû à
l'administration, qui se limitait alors à 3 heures seulement par semaine pour
les maîtres de conférences.
1. Contrairement à ce que Sophie Bessis et Souhayr Belhassen ont prétendu dans leur livre
« Bourguiba, un si long règne » (page 197), à savoir que je n'avais pas écouté les mises en garde
de mes ministres... ce sont précisément les ministres du Plan et des Finances, de l'Économie
nationale, des Affaires sociales, de la Fonction publique... qui ont mené pendant de longues
semaines et de longues nuits les négociations salariales avec les principaux dirigeants de
l'UGTT, Habib Achour et Taïeb Baccouche en tête. Je n'ai donc pas « improvisé » mais arbitré ! ce
qui était mon rôle.

321

De même, et toujours dans le cadre de la concertation et du dialogue, j'ai
pu, après de longs mois de négociations ardues, promulguer, au profit des
trois ordres d'enseignement, les statuts qui fixent le cadre de développement
de la carrière des intéressés, consolider l'autonomie d'action des Conseils de
Faculté et des Conseils scientifiques, préciser le mode d'élection des doyens
et le degré de participation des étudiants. Ces mesures avaient placé la
Tunisie, dans ce domaine, à l'avant-garde du Tiers Monde. Je considérais
cela comme un devoir sacré pour préserver l'équilibre social et assurer le
bien-être de la nation, et un impératif catégorique pour éviter toute éventuelle
faiblesse dans le fonctionnement du système éducatif national.
Au risque de me répéter, j'affirme que j'ai toujours cru que dans un pays
en voie de développement, comme la Tunisie, l'objectif de la croissance
économique doit toujours être poursuivi dans le souci de la justice et la
solidarité sociale, que la pratique démocratique doit s'exprimer
essentiellement à travers le dialogue social et qu'en conséquence,
gouvernement et syndicats sont également responsables du développement
des processus de démocratisation
Dans le cadre d'un accord conclu le 30 avril 1985 entre le gouvernement
et l'UGTT, une commission technique regroupant les représentants de
l'administration, de l'UGTT et de l'UTICA s'est réunie les 10,13,16,18,28
et 29 mai 1985 au siège du ministère du Plan, dirigé alors par Ismaïl Khelil,
en vue de faire le point sur l'évolution des prix et des salaires. L'examen des
données présentées a fait ressortir les conclusions suivantes :
1. Le salaire moyen avait enregistré un accroissement de 42,9 %, ce qui
correspondait, compte tenu de la hausse globale des prix de 34,2 %, à une
amélioration du pouvoir d'achat de 6,5 %.
2. Le SMIG - 48 heures - s'était accru, en valeur nominale, de 46,9 %, ce
qui correspondait à une amélioration globale de son pouvoir d'achat de 9,5 %.
3. Le SMIG - 40 heures - avait progressé de 51 % en valeur nominale,
soit une amélioration de son pouvoir d'achat de 12,5 %.
Par ailleurs, durànt les quatre premiers mois de l'année 1985, l'indice des
prix à la consommation avait enregistré, fin avril, une hausse limitée à 0,8 %.
De même, et sans qu'il y ait de grèves ou d'interventions syndicales, et
toujours par souci d'équité et de justice sociale, j'ai décidé :
1. un relèvement du taux de la pension de veuve de 50 % à 75 % de la
pension de l'agent,
2. une élévation du maximum de la pension de retraite, qui passe de 80 %
à 90 % de la rémunération soumise à retenue pour pension. Ainsi, à partir de
1. Cf : Crise économique ou sakana, page 51.

322

1982-1983, le retraité dispose d'une pension de retraite dont le montant est
légèrement inférieur à sa rémunération d'activité ; il bénéficie, en outre, de
toutes les augmentations qui seront accordées à ses homologues en activité,
de faire effectuer, à partir de 1956, date de notre indépendance, une
reconstitution de carrière en faveur d'anciens militants, de ministres, de
Premiers ministres (cela concernait Béhi Ladgham, Hédi Nouira) qui n'ont
jamais fait partie de la Fonction publique. Ils ont ainsi bénéficié d'une retraite
honorable sans jamais rien quémander.
Malgré quelques difficultés économiques dues à des facteurs extérieurs
et en vue de poursuivre l'amélioration du pouvoir d'achat de tous les salariés,
j'ai introduit les critères de production et de productivité et l'ai annoncé dans
un discours à Gafsa, le 1er mai 1985, devant des milliers de travailleurs
rassemblés sur une grande place publique.
Juste après ce discours, j'ai adressé, le 27 juin, une circulaire signée par
moi-même, relative à la promotion de la productivité dans les entreprises
publiques. Ainsi, la parole fut suivie d'action. Voici la traduction des
principales dispositions de cette circulaire :
« Dans le cadre de l'amélioration de la gestion et de l'efficacité des
entreprises publiques et de la promotion de la productivité de l'économie
nationale, j'invite l'ensemble des Départements ministériels à engager la
mise en place d'un système de mesure et de suivi de la productivité au sein
des entreprises publiques placées sous leur tutelle et l'élaboration des
actions précises concourant à l'amélioration des performances et de la
gestion de ces entreprises. Cet ensemble de mesures doit permettre
l'établissement de conventions salariales au sein des entreprises portant
intéressement du personnel à l'évolution de la production et l'amélioration
de la productivité.
« A cet effet, et dans le but d'asseoir les fondements desdites conventions
salariales sur des bases équitables tant pour le personnel que pour
l'entreprise, les recommandations suivantes devront être scrupuleusement
suivies :
« 1. La productivité de l'entreprise devra être mesurée sous sa forme
globale tenant compte de tous les facteurs de production, et les productivités
partielles devront être utilisées pour renforcer les effets des différents
facteurs sur son évolution et pour apprécier les efforts fournis par le
personnel individuellement et collectivement.

1. Grèves à la STEG (25 avril 1985), aux PTT (24 avril 1985), aux cimenteries (3 mai 1985). Ces
grèves sectorielles sont venues s'ajouter à quatre autres dans la métallurgie, les mines, les
banques et les assurances. Une grève « surprise » a été déclenchée à la Société Nationale des
Transports urbains le 17 avril 1985. Achour n'hésita pas à déposer auprès de l'OIT
(Organisation Internationale du Travail), en date du 2 avril 1985, conjointement avec la CISL
(! !) une plainte contre le gouvernement tunisien alléguant d'une violation des droits syndicaux
et des conventions internationales sur la liberté syndicale... Rien que cela !

323

« La mesure de la productivité globale des facteurs devra se faire en
volume aussi bien pour la production que pour les facteurs de production qui
l'ont générée.
« 2. L'indice de productivité de base par rapport auquel sera appréciée
l'évolution dans le temps de la productivité de l'entreprise, sera choisi par
référence à la moyenne calculée sur les trois premières années du VF Plan,
c 'est-à-dire la période 1982 à 1984.
« 3. La détermination du gain dû à l'amélioration de la productivité à
répartir entre le personnel et l'entreprise se fera sur la base d'une méthode
reconnue et dont l'utilisation s'adaptera à l'organisation de l'entreprise.
« 4. Le mode de répartition du gain disponible entre le personnel et
l'entreprise devra nécessairement tenir compte des objectifs de l'entreprise
en matière d'investissement et de création d'emplois pour le développement
de son activité et, le cas échéant, de son redressement financier et de la
sauvegarde des emplois existants. A cet effet, un contrat-programme
énonçant clairement les objectifs visés devra être élaboré et servira de
référence dans l'établissement de la convention salariale de l'entreprise.
« 5. La distribution de la part de toutes les catégories du personnel dans
le gain dû à l'amélioration de la productivité devra respecter le poids relatif
de chaque catégorie dans la masse salariale globale de l'entreprise.
« 6. La distribution effective se fera dans le cadre d'une prime de
productivité, existante ou à créer, servie périodiquement au vu des résultats
enregistrés à la fin de chaque exercice.
« A titre exceptionnel, et pour l'année 1985, une avance sur la prime de
productivité pourra être éventuellement accordée dès l'approbation de la
convention salariale de l'entreprise. Le montant global de l'avance à
accorder au cours de cet exercice devra être déterminé en fonction des
possibilités réelles de l'entreprise et sans porter préjudice à son
fonctionnement normal et à son équilibre financier.
« La régularisation de la prime de productivité globale distribuée au
personnel, sera opérée à la fin de l'exercice et sur la base des comptes
définitifs de l'entreprise.
« Les entreprises déficitaires, ou faisant appel au concours du budget de
l'État, sous quelque forme que ce soit, ne pourront accorder une avance sur
la prime de productivité que dans le cas d'une réduction effective de leur
déficit ou bien du concours du budget de l'État pour l'exercice considéré.
« Dans ce cas, le montant de l'avance ne devra pas dépasser une
proportion raisonnable de la partie du déficit résorbé.
« En conséquence, les entreprises publiques sont invitées, dans une
première phase, à élaborer un système de mesure de la productivité adapté
à leurs activités et d'identifier les actions concrètes concourant à
l'amélioration des performances économiques et financières de celles-ci, et
ce, en concertation avec les représentants du personnel et dans le respect des
dispositions de la présente circulaire.
324

« Les propositions précises ainsi élaborées, devront être soumises au
Département de tutelle dans les délais les meilleurs, à l'effet de leur
approbation définitive par le Premier ministère.
« La concertation au sein de l'entreprise devra se faire dans le cadre
d'une commission consultative groupant les représentants de toutes les
catégories du personnel et ceux de la Direction et aura pour mission
d'élaborer et de suivre l'application des normes de production et du système
de mesure de la productivité et de proposer les actions concrètes, de nature
à augmenter la production et améliorer la productivité de l'entreprise et de
déterminer les économies de moyens qui pourront être dégagées pour
atteindre ces objectifs.
« Il est recommandé, à cet effet, de répertorier les catégories de dépenses
ou de charges les plus importantes pour lesquelles des économies seront
recherchées dans un premier stade et la liste sera complétée au fur et à
mesure de l'amélioration de l'efficacité de l'entreprise pour englober toutes
les dépenses maîtrisables par l'entreprise.
« Cette recherche des économies de moyens devra, en particulier,
concerner les catégories de dépenses suivantes :
« Consommation de combustibles et d'énergie par les unités de
production.
« Consommation de matières premières et plus généralement d'intrants
par les unités de production.
« Consommation de carburants et de pièces de rechange par l'entreprise.
« Montant des heures supplémentaires consommées par l'entreprise.
« Consommation d'électricité, d'eau, de téléphone et de fournitures
diverses par l'entreprise.
« Utilisation d'une main-d'œuvre en régie pour la réalisation de travaux
facturés à l'entreprise.
« Dépenses dues à l'absentéisme et ses répercussions sur l'activité de
l'entreprise.
« Dans une deuxième phase, les entreprises publiques sont invitées à
élaborer, après avis des représentants du personnel, les conventions
salariales portant intéressement du personnel à l'évolution de la production
et l'amélioration de la productivité de l'entreprise. Ces conventions devront
être fondées d'une part, sur les actions concrètes et les mesures concernant
les économies de moyens déterminées au cours de la première phase et,
d'autre part, sur les dispositions du contratprogramme précité définissant
les objectifs fixés à l'entreprise.
« L'approbation définitive des conventions salariales se fera par le
Premier ministère sur proposition des Départements de tutelle concernés.
« A cet effet, aucune disposition nouvelle en matière salariale ne devra
être décidée et encore moins appliquée préalablement à son approbation
écrite et définitive, conformément aux dispositions de la présente circulaire.
325

« En conséquence, les chefs d'entreprises publiques devront être invités à
présenter leurs propositions à leur Département de tutelle en vue de leur
approbation.
« Mesdames et Messieurs les ministres et secrétaires d'État sont priés de
veiller à la bonne application de la présente circulaire.
« Le Premier ministre
« Signé : Mohamed MZALI »
Malheureusement Habib Achour, en faveur duquel j'ai fait tant d'efforts
pour mettre fin d'abord à sa mise en résidence surveillée, pour le réhabiliter
ensuite, et lui permettre de retrouver son poste de Secrétaire général de
l'UGTT, et après une période au cours de laquelle il n'a cessé de m'attribuer
publiquement, dans ses réunions et dans les colonnes de plusieurs journaux,
toutes les qualités de responsable démocrate, d'ami des travailleurs et
d'homme de dialogue, retrouva ses vieux démons et se mit à multiplier les
revendications, à surenchérir sur les motions de certains syndicats, à
déblatérer sur le gouvernement. Il avait déjà suivi cette tactique aventuriste,
afin de déstabiliser mon prédécesseur Hédi Nouira, en déclenchant la grève
générale du 26 janvier 1978, avec tous les drames politiques, sociaux et
économiques qui en avaient découlé. Il n'hésita pas à déclarer, au cours
d'une conférence de presse en octobre 1985 que le régime tunisien était pire
que celui d'Israël et de l'Afrique du Sud !... ajoutant : « Je finirai, quand
même, par avoir la peau de Mzali, tout comme j'ai eu celle de Nouira ! » (il
dit mot à mot : « je mangerai la tête de... » ! Quel cannibale î).1
Après avoir laissé écrire des articles au vitriol dans son journal Alchaab
(Le Peuple), déclenché des grèves, sauvages pour la plupart, dans les secteurs
clés, et tout en orchestrant la guérilla contre moi personnellement, il demanda
à me voir.
Je le reçus à la fin septembre 1985. Je lui expliquai que pour ne pas geler
les salaires et permettre en même temps d'améliorer encore le niveau de vie
des salariés, tout en préservant les objectifs assignés au redressement
économique, j'avais décidé de lier l'augmentation des revenus à une
augmentation de la production et un regain de la productivité. Je lui dénombrai
les critères retenus dans ce but, objet de ma circulaire aux ministres, datée du
27 juin 1985. Voyant qu'il n'était pas d'accord, je lui rappelai le coup de Jarnac
de Kadhafi qui chassa, en août et septembre, 32 000 travailleurs tunisiens
jetés, sans préavis, sur le marché du travail. Je ne manquai pas, sans aller
jusqu'à parler de « collusion », de lui rappeler que par une « coïncidence »
curieuse, le jour même où commençait cette expulsion en masse, le 5 août
1985, il avait décrété une grève générale dans les transports ! suivie, quelques
1. Il devait confirmer ces propos à Jeune Afrique. Cf. if 1291 du 2 octobre 1985.

326

jours plus tard par une grève dans le secteur touristique, sans grand succès du
reste !
Il ne voulut rien entendre ! Je lui suggérai alors une sorte « d'armistice »
de trois à six mois pour permettre au gouvernement de faire face au problème
de sécurité publique, posé par les attentats de Zarzis et de Djerba ', et par les
découvertes de caches d'armes et d'explosifs, autant d'actions criminelles
fomentées par le régime libyen. Il réfuta toute forme de trêve et me dit que
le pays ne doit pas s'arrêter parce que nous avons un conflit avec un voisin !
Il ajouta : « le travail de l'UGTT c'est, entre autres, la revendication
salariale » !
C'est alors qu'il me proposa une transaction : une augmentation salariale
unilatérale et généralisée de 8 dinars. Il ajouta : «... et je vous « fous » la paix
pendant un an ! ». Je répondis : « Pourquoi 8 dinars seulement si telle ou telle
entreprise réussit à augmenter sa production, à limiter ses dépenses... ? ».
Pour toute réaction, j'obtins de Achour ces phrases sibyllines, prononcées
avec un sourire ambigu : « Dommage2, Si Mohamed, que vous ne sachiez pas
« calculer », ni penser à votre carrière... ! » (il se croyait faiseur de rois !). Il
ajouta : « ces 8 dinars vous auraient assuré de me trouver politiquement à vos
côtés, le jour J... ! ». Je lui répondis fermement : « Je vois que vous aussi
vous ne me connaissez pas ! Apprenez, Si Lahbib, que je reste un militant au
service de mon pays. Je n'ai jamais "calculé", ni "compté". Seul l'intérêt
supérieur de mon pays me motive... ».
Ce fut notre dernière entrevue.
Dépité par ma réponse claire et ferme, à ce qu'il faut bien appeler un
chantage, Achour fit monter la tension de plusieurs crans. Il multiplia les
mouvements de grève, y compris dans les lycées et collèges, réintégra, par
simple décision personnelle, dans les rangs de l'UGTT, surtout dans les
secteurs de l'enseignement et des banques, plusieurs dizaines de
syndicalistes connus pour leurs opinions d'extrême gauche, qu'il en avait
chassés lui-même, quelques mois auparavant, et n'hésita pas à fabuler devant
certains représentants de la presse internationale à propos du décès
imaginaire d'élèves des établissements secondaires, de Sidi Bouzid
notamment, provoquant, de ce fait, des manifestations de milliers de lycéens
descendus dans les rues pour clamer leur solidarité avec leurs camarades
prétendument décédés.
La situation sociale s'était tellement détériorée que certaines personnalités
prirent l'initiative de former une délégation de « bons offices » que je
m'empressai de recevoir. Elle était composée de Mustapha Filali, ancien
ministre, militant destourien, syndicaliste et membre de la Ligue des Droits
1. Trois branquignols dirigés par un sergent-chef libyen avaient tenté de faire sauter un hôtel à
Djerba et une station service à Zarzis (été 1985).
2. « Ya khassara », son expression exacte en arabe.

327

de l'Homme, Chadli Ayari, ancien ministre et président de la Banque
(BADEA), et du docteur Hammouda Ben Slama, membre du Bureau politique
du MDS et de la Ligue des Droits de l'Homme. Je fis preuve de modération et
d'un grand souci de conciliation. Mais Achour n'a rien voulu entendre et s'en
tint à ses revendications maximales.
Il avait la réputation d'un impulsif et se comportait souvent comme un
enfant en colère, cassant son jouet. Il gérait la centrale ouvrière comme un
parrain. Il a exclu d'un trait de plume, le 11 janvier 1983, sept de ses camarades
du comité exécutif qui ont fait pourtant de la prison avec lui après les
événements du 26 janvier 1978. Il n'hésita pas à faire saisir le propre organe de
l'UGTT, l'hebdomadaire Alchaab le soupçonnant d'échapper à son contrôle et
désavouant ainsi le secrétaire général adjoint, Taïeb Baccouche, responsable de
ce journal. Jeune Afrique rendit compte de cet épisode dans son numéro 1274
du 5 juin 1985 et souligna que Taïeb Baccouche refusa ce diktat, ne voulut pas
assumer la responsabilité du nouveau domaine qui lui avait été confié, à savoir
« les affaires arabes » et précisa « qu'il n'est pas un ministre dans un
gouvernement qu 'on nomme et qu 'on dénomme ». Il demanda en outre que
l'affaire fut portée devant la commission administrative de l'UGTT et qu'une
commission d'enquête fut constituée.
Déjà, et suite à son comportement louvoyant face à l'agression libyenne,
le Président Bourguiba, malgré mes réserves, décida la suppression de la
retenue à la source des cotisations syndicales de 1% des salaires 1 et la fin du
détachement des fonctionnaires dans les services permanents et dans certaines
unions régionales ou fédérations nationales de l'UGTT, avec maintien du
versement intégral de leurs salaires. Ces avantages avaient été accordés en
1957 par simple circulaire, signée par le secrétaire d'État à la Présidence ;
c'est donc par simple circulaire (n° 39), en date du 30 août 1985, qu'ils ont
été supprimés.
La fermeté du gouvernement et l'aventurisme2 de Habib Achour
provoquèrent des dérives regrettables. Des syndicalistes, mais aussi des
éléments du PSD, dont plusieurs n'avaient pas admis le libéralisme politique
et social que j'avais, avec plusieurs de mes collègues, promu depuis 1980,
n'ont pas hésité à occuper des locaux de l'UGTT et à en chasser les
inconditionnels de Achour. Ce phénomène a commencé à Sousse, Monastir,
administrés à l'époque par le gouverneur Mansour Skhiri. Hasard !
J'ai prêché la modération et voulu donner un coup d'arrêt à ces dérapages
dans un discours prononcé le 9 décembre 1985 devant l'Assemblée nationale
et diffusé le jour même à la radio et à la télévision, dans lequel je déclarai que
je ne voulais pas d'un nouveau jeudi noir. Tout en critiquant ses propos, je
lui dis : « M. Achour, je vous prive de la « chance » d'aller en prison ! ».
1. Ils rapportaient annuellement 2 milliards de millimes.
2. Cf. sa responsabilité dans les émeutes du 26 janvier 1978, jour de grève générale durement
réprimée.

328

Jusqu'à la mi-décembre de 1985, Bourguiba ne cessa de me répéter qu'il
fallait l'emprisonner. Chaque fois je lui disais : « Achour est moins
dangereux chez lui qu 'en prison ! ».
Un jour, en pénétrant dans le bureau du Président à 9 heures du matin,
comme d'habitude, j'y trouvai le ministre de la Justice et le secrétaire d'État
à la Sûreté nationale. Sans même me regarder, Bourguiba leur donna - ou
répéta - l'ordre d'incarcérer Achour.
Ce que je prévoyais se produisit : les principaux dirigeants de l'UGTT qui
- exaspérés - s'étaient éloignés de Achour et avaient nommé, le 14
novembre 1985, un « coordinateur » pour le remplacer, à savoir Sadok
Allouche, se solidarisèrent avec lui par un réflexe naturel. Le 12 janvier
1986, la commission administrative redésigna Achour, secrétaire général
après l'en avoir écarté cinq semaines auparavant. Et voilà Achour martyr à
nouveau !...
Tous ceux qui me connaissent savent que je n'ai jamais éprouvé de
ressentiments personnels à l'égard de Habib Achour. Bien au contraire,
j'avais toujours montré de la considération pour son courage et sa résistance
aux temps héroïques de la lutte pour l'indépendance nationale. Ce qui
explique que je m'étais refusé, lorsque ce fut la mode en 1978 et 1979, à
l'accabler des sept péchés capitaux et à mêler ma voix au hurlement des
loups.
Les militants qui étaient venus nombreux m'écouter en février 1978 au
gouvernorat de Kairouan pour commenter la crise du jeudi noir peuvent en
témoigner. J'avais alors stigmatisé l'action de certains « énergumènes » qui
tentèrent d'attaquer le local de l'union régionale de l'UGTT ou d'injurier son
secrétaire régional, le député Mohamed Ben Hammouda. Le gouverneur,
Tahar Boussema a, lui aussi, été à la hauteur de sa mission et affirmé avec
force l'autorité de l'État.
Alors que les organisations et les associations de la société civile s'étaient
surpassées à dénoncer Achour et ses amis à travers la presse écrite et parlée,
l'Union des Écrivains choisit la neutralité et s'abstint de tout commentaire.
À telle enseigne qu'au cours d'une réunion du Bureau politique du PSD,
Mohamed Sayah n'hésita pas à critiquer devant Hédi Nouira, Secrétaire
général du Parti, le silence étrange de l'Union des Écrivains, dont j'étais le
président. J'ai évidemment répondu et Nouira n'insista pas. Le
surlendemain, le journal du Parti Al Amal publia, en page 2, un article pour
critiquer le silence « assourdissant » de l'organisation que je présidais !
Le drame de l'UGTT et des soubresauts sociaux et politiques dont elle a
été depuis l'indépendance tour à tour la cause et la victime, est qu'elle a été
329

instrumentalisée par certains de ses dirigeants, dans le cadre de la lutte pour
le pouvoir. Habib Achour en est la meilleure illustration.
Déjà au 6e Congrès de l'UGTT en 1956, Achour avait été élu dernier,
alors que Ben Salah avait été élu premier. Il ne l'avait jamais admis vu le rôle
qu'il a joué dans la résistance et le fait qu'il ait été, avec Farhat Hached, l'un
des fondateurs de cette organisation. Il accepta de diviser les travailleurs à
cette occasion, en faisant scission sur ordre de Bourguiba qui voulait écarter
Ben Salah, dont les idées socialisantes l'effrayaient. Il créa une nouvelle
centrale syndicale et fut donc historiquement le premier diviseur de la classe
ouvrière. À peine Ben Salah parti, la fusion a été réalisée, Ahmed Tlili ayant
été nommé Secrétaire général et Achour se contentant du poste de Secrétaire
général adjoint.
Après bien des tribulations qui l'ont mené de la prison à la tête de
l'UGTT, après une période d'activités commerciales privées il se distingua
lors du Congrès du PSD en 1971 par son appui « massif » à Hédi Nouira et ne
ménagea pas ses attaques contre les « libéraux » menés par Ahmed Mestiri. Il
n'hésita pas, alors que la crise de l'université avait atteint son paroxysme, à
envoyer des dockers sur le campus pour « casser de l'étudiant », et au cours
d'un meeting tenu à cette occasion au Palais des sports, sous la présidence du
Premier ministre, à scander : « nous ne sommes pas communistes, ni
maoïstes, ni trotskistes..., nous sommes bourguibistes !2».
Après l'union tuniso-libyenne avortée, il se rangea aux côtés de son ami
Masmoudi. Malgré le pacte social signé par le gouvernement, avec l'UGTT
et l'UTICA qui accorda des avantages substantiels à la classe ouvrière et
permit la signature de dizaines de conventions collectives, Achour changea
d'alliance et ne cessa depuis de harceler Nouira et de faire monter la barre
des revendications3. Je me rappelle d'une réunion pénible, présidée par Hédi
Nouira, à laquelle j'avais participé et qui avait regroupé les représentants des
organisations nationales avec les principaux ministres concernés par la
situation sociale. Je voyais Achour narguer Nouira, qui avait été pourtant son
camarade de lutte et son avocat durant le combat pour l'indépendance, faire
semblant de parler avec son voisin au moment où Nouira intervenait... Ce
dernier, qui prenait sur lui de ne rien laisser paraître de ce qu'il ressentait, ne
protesta pas. Il devenait tout rouge et mit soudain sa main sur la tête. Il
souffrait et ne disait mot. Je me levai et m'enquis de sa santé. Il me répondit
qu'il avait très mal à la tête. Je l'aidai à se soulever et à s'installer dans le
bureau du Secrétaire général du gouvernement attenant à la salle du Conseil
1. Il fut « nommé » par Bourguiba, le 14 janvier 1970, Secrétaire général de l'UGTT au détriment
du militant Béchir Bellagha qui s'éclipsa discrètement. C'est Béhi Ladgham qui annonça cette
« nomination » au cours d'un meeting à Sfax.
2. Il devait, en tant que député, voter la présidence à vie et adresser à Bourguiba, à cette occasion,
un ardent télégramme d'appui au nom de l'UGTT !
3. Mais restant toujours en bons termes avec la Présidente.

330

des ministres. Nous étions fin juin ou début juillet 1976. Je venais de quitter
le ministère de la Santé pour celui de l'Éducation. Je me souvenais encore du
numéro de téléphone du docteur Ben Smaïl, un éminent cardiologue à
l'hôpital de la Rabta. Il accourut et prit la tension du Premier ministre. Il avait
plus de 22 ! C'est d'ailleurs l'une de ces montées de tension qui provoqua,
en février 1980, une hémorragie cérébrale fatale pour la poursuite de sa
carrière.
Achour, frustré mais malin et ambitieux, voulut se rapprocher de Kadhafi
et jouer un rôle, aux côtés de Masmoudi, dans les relations tuniso-libyennes
qui étaient alors très tendues. Le 6 septembre 1977, il se rendit à Tripoli au
prétexte de demander l'alignement du salaire des ouvriers agricoles tunisiens
employés en Libye, sur celui des Libyens. Mais l'entretien fut surtout
politique, en présence de Masmoudi, devenu depuis 1974 la bête noire de
Bourguiba 1 et de Nouira. Il fut accusé de double jeu.
Commentant le retour de Habib Achour de Libye, à bord de l'avion
personnel du leader libyen, le Docteur Ahmed Ben Miled, militant de la
première heure au sein du vieux Destour et du Parti communiste, animateur
avec le Docteur Ben Slimane du Mouvement pour la Paix, écrivit dans
Réalités (17 au 17 décembre 1 993) : «... un autre fait beaucoup plus grave
fut le retour de Libye du leader syndicaliste annonçant, dès sa descente
d'avion, qu'on mettait à sa disposition des fonds pour construire des
habitations ouvrières, créer une banque... Après lui, descendait de l'avion
Mohamed Masmoudi, celui-là même qui avait emmené Bourguiba à Djerba
pour signer avec le chef de l'Etat libyen un document où Bourguiba serait
Président du nouvel État (RAI, la République Arabe Islamique) et son
homologue libyen, ministre de la Défense ».
Dopé par Wassila, par Tahar Belkhodja et surtout par Mohamed
Masmoudi, Achour a cru en son destin national et plus rien, ni personne, ne
devaient lui barrer la route menant au Palais de Carthage. Masmoudi
n'écrivit-il pas, dans son ouvrage « Les Arabes dans la tempête » - page 22,
s'adressant à Bourguiba : « Peut-être à votre exemple, et avec votre accord,
H. Achour serait-il le plus indiqué pour entreprendre et réussir le nécessaire
travail de réconciliation au dedans et au dehors. Son passé de lutteur, sa
capacité d'organisation, son attachement aux valeurs arabo-musulmanes et
ce qu 'il a fait déjà chez nous et autour de nous, le désigne tout naturellement
à cette tâche exaltante. Puissiez-vous l'y aider comme je le fais ! Ainsi, nous
mériterions tous et plus de votre passé et de l'avenir de la Tunisie ! ».
Malgré le revers essuyé en 1978 et le mal fait au pays, du fait de la grève
générale qu'il avait imposée à la classe ouvrière, il récidiva en 1984 et 1985.
1. En fait Achour a accepté un cadeau de 100 000 $ destiné à financer la construction d'une maison
des syndicats et a ouvert une représentation en Libye (Bourguiba, Éditions Jeune Afrique, tome
II, page 158).

331

L'on voit, à travers le rappel succinct de certains épisodes de la carrière
tumultueuse de Achour, que le contentieux n'était pas entre lui et moi, mais
entre lui et Bourguiba lui-même, que ce « lutteur » n'a pas su choisir entre la
politique et l'activité syndicale. Mieux, il a toujours instrumentalisé la grande
centrale fondée par Farhat Hached à des fins politiciennes et a été lui-même
manipulé par des politiciens ambitieux qui avaient su le faire « marcher ».
Personne n'a réussi à ce jeu, et la patrie y a beaucoup perdu, hélas !
Pour illustrer la haine que Bourguiba vouait à Achour depuis les années
60, je me contente d'évoquer l'un des derniers incidents que j'ai eus avec lui
et la réaction du Chef de l'État.
Le 30 avril 1985, une réunion avait eu lieu entre une délégation
gouvernementale que je présidais et à laquelle participaient Rachid Sfar,
Ismaïl Khelil et Mezri Chékir, et le Comité exécutif de l'UGTT conduit par
Achour. Ce dernier avait lancé un mot d'ordre de grève dans la fonction
publique pour les premiers jours de mai. Face à ses revendications
intempestives, j'avais adopté une attitude de fermeté, soutenant que ce serait
le premier mouvement de la sorte qui se produirait, en Tunisie, depuis
l'indépendance et qu'il constituerait un motif valable de rupture entre le
gouvernement et la centrale syndicale. Se rendant compte que toutes ses
manœuvres et son chantage n'avaient guère réussi à m'ébranler, Achour prit
acte de la décision gouvernementale et maintint l'ordre de grève. À 21h30,
cependant, c'est-à-dire une heure après que nous nous fumes séparés, et alors
que je me trouvais encore à mon bureau, travaillant avec deux ministres, il
me téléphona pour m'apprendre qu'à la réflexion, il avait décidé de reporter
l'ordre de grève. Je l'en remerciai en lui déclarant : « Le gouvernement saura
tenir compte de cette attitude constructive et responsable ».
Avant de m'envoler en hélicoptère pour Gafsa, le lendemain 1er mai, je
m'étais rendu auprès de Bourguiba. Il était 7 heures du matin environ et il
m'avait reçu dans son appartement privé. À l'énoncé de la nouvelle que je lui
apportais et que je croyais être agréable, puisqu'elle levait une lourde
hypothèque en un moment où la situation économique du pays était difficile,
il exprima son dépit en ces termes : « Dommage ! C 'étaitpourtant l'occasion
de « régler » le cas Achour, une fois pour toutes ».
Voici d'autres faits qui parlent d'eux-mêmes.
Le jeudi 1er mai 1986, le Président Bourguiba a reçu les membres du
nouveau bureau exécutif de l'UGTT qui lui ont été présentés par Ismaël
Lajri, secrétaire général et leur a déclaré : « Il nous est permis de faire nôtre
l'expression usuelle selon laquelle nous assistons aujourd'hui à un retour
aux sources. J'ai personnellement vécu l'époque de lutte de libération
332

nationale avec le regretté Farhat Hached et ses prédécesseurs à la tête du
mouvement syndical. Nous militions ensemble pour libérer la Tunisie du
joug colonial et agissions côte à côte sans distinction entre destouriens et
syndicalistes, si bien que Habib Achour était membre du bureau politique
qu 'il n 'a quitté que lorsqu 'il commença à nourrir des convoitises pour ma
succession, influencé qu 'il était par les propos de Mohamed Masmoudi selon
lesquels "seul Habib Achour pouvait succéder à Bourguiba " ».
Après avoir rendu hommage aux entreprises 1 qui avaient réalisé une
amélioration de la production et de la productivité (ce qui montre que ma
circulaire dans ce sens a porté ses fruits), il a déclaré : « Comme vous le savez,
tous les employés, cadres, ouvriers, techniciens ou agents administratifs qui
ont contribué à améliorer la production et la productivité dans certaines
entreprises, profiteront des bénéfices réalisés par leurs sociétés. C'est là une
mesure que nul autre pays n 'a adoptée et par laquelle la Tunisie se distingue
parmi les nations... Je tiens à souligner devant vous que l'augmentation des
salaires ne peut avoir lieu que par l'amélioration de la production et la
productivité et ce, afin d'éviter de nous engager dans la spirale
augmentation des salaires, augmentation des prix ».
Auparavant, s'était tenu à l'hôtel Amilcar un congrès extraordinaire, du 29
au 30 avril 1986, qui avait élu une nouvelle direction dirigée par Ismaël Lajri.
Moi-même, j'ai présidé le l et mai, un grand rassemblement des travailleurs
au Palais des sports, à la cité sportive Bourguiba, où, en dépit des difficultés
économiques que je n'avais pas cachées et pour la résolution desquelles des
solutions étaient en train d'être élaborées, j'avais annoncé une série de
mesures sociales de nature à améliorer les revenus des moyennes et faibles
catégories et des familles démunies, dont une augmentation de l'allocation
familiale pour les foyers ayant quatre enfants à charge (350 000 familles
environ), une augmentation du SMIG et du SMAG (Salaire Minimum
Agricole Garanti), et des aides à près de 80 000 familles modestes. Le
volume de ces aides devait atteindre 8 millions de dinars.
Je rappelle aussi, pour l'histoire, que quelques mois après mon départ,
Bourguiba poursuivit Achour de son animosité puisqu'il lui intenta un
troisième procès et le fit condamner à une peine supplémentaire de quatre ans
de prison ferme !
Un mot concernant l'Union Nationale des Travailleurs Tunisiens
(UNTT), dont d'aucuns m'attribuent la paternité ! Ce qui est une erreur
totale ! D'abord, cette organisation avait été créée le 12 février 1984, bien
avant la détérioration des relations UGTT-gouvernement. Ensuite, comme je

1. La Steg (électricité et gaz), la société des Ciments artificiels (CAT), la société tunisienne des
industries de raffinage de Bizerte (Stir), la société tunisienne du sucre de Béja (STS)...

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l'ai déjà mentionné, c'est Achour - et non pas le pouvoir - qui a exclu
Abdelaziz Bouraoui et six autres leaders syndicalistes, parmi les plus anciens
et les plus représentatifs. Enfin, à l'occasion de l'audience que je lui avais
accordée, j'ai émis quelques craintes de voir les deux organisations faire de
la surenchère, ce qui était de nature à compromettre davantage la paix
sociale.
Par contre, le Président jubilait. Un jour qu'il avait reçu en ma présence
Abdelaziz Bouraoui, le secrétaire général de l'UNTT, je l'ai vu lui remettre
une liasse de billets dont je ne peux évaluer le montant : « c 'est pour vous
aider à gagner », lui dit-il ! Et celui-ci de déclarer quelques temps après : «
l'histoire nous a donné raison. Le népotisme, la mauvaise gestion financière,
le comportement discutable d Achour se vérifient ».
Et pour conclure, cette anecdote :
Un jour, le Président reçut, par la voie du ministère de l'Intérieur, une
lettre que Habib Achour lui adressa de sa prison. Il ne voulut pas la lire, me
la donna et me recommanda de la parcourir avant de la déchirer. « C'est un
analphabète ', me dit-il. Il se croit apte à exercer les fonctions de Président
de la République ! Quelle folie ! ».
Je la publie dans ce livre pour l'histoire. Les historiens apprécieront !

1. À ce propos, Achour lui-même déclara à Abdelaziz Dahmani de Jeune Afrique (n° du 8 février
1978) : « il fut lin temps où j'ai été ac