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Architecture globalisée

Vers une altermondialisation


monsieur mouch

OTO édition n’est ni un label, ni une maison d’édition,


Juste un nom, en espérant trouver, un jour, un véritable éditeur.
Texte de recherche du DEA PAPT, de l’IEP de Bordeaux, sept.2004.
http://monsieurmouch.free.fr & monsieurmouch@hotmail.com
Sommaire

Introduction.

I. L’architecte dans l’histoire


Un outil mondialiste.

-Le symbole des grands empires.


-Ailleurs.
-La renaissance européenne.
-Le XIXème siècle, la révolution industrielle.
-Exportation des modèles.
-Après les styles, le mouvement moderne.
-Mégapoles, la course aux skylines.
-Les post-modernismes.

II. Des architectes altermondialistes ?


Les références contemporaines, les contre-modèles.

-La production des architectes contemporains.


-Cartographie de l’exportation des Starchitectes.
-Les différents modèles de l’occident.
-Les contre-modèles existent-ils ?
-Les courants émergeants.
-La formation des étudiants.

III. Vers une altermondialisation de l’architecture


La production anonyme, l’architecture sans architecte.

-Anthropologie de l’espace.
-Un modèle occidental universel.
-La ville informelle, les exclus spatiaux.
-Villes musées.
-Penser global, agir local.
-L’Etat dans tout ça.
-La France pour exemple.

Conclusion.

Bibliographie.

1
Introduction
Depuis quelques années, on entend les producteurs français de tomates râler contre la tomate
marocaine, qui se plaint de la tomate chinoise. On entend les Fabulous Troubadors rire de la Star
Acedemy, qui adore Britney Spears. On entend le pêcheur de sardines de Marseille qui se plaint des gros
chalutiers, qui se livrent une guerre navale à la concurrence des prix. On entend les paysans sans terre
d’Amérique du Sud protester contre les grands propriétaires terriens, les médecins qui crient la maladie
de l’Afrique, les écologistes qui s’alarment de l’état de la planète, ou encore quelques femmes et
hommes politiques qui refusent le système capitaliste mondial actuel et se posent en militants
altermondialistes. La mondialisation capitaliste est remise en cause par certains, dans tous les corps de
métier, dans chaque domaine de l’activité humaine, qui revendiquent l’élaboration d’un autre monde
avec un système plus juste, plus égalitaire.

« Le triomphe planétaire du capitalisme, bien plus affirmé aujourd’hui qu’il ne l’était au début
de ce siècle (le XXème), est en train de générer diverses manifestations d’un syndrome
idéologique pathologique face auquel tout intellectuel qui a un minimum de conscience
civique n’a d’autre choix que d’opposer la plus ferme résistance ».1

Les seuls que l’on n’entende pas sur le champ de « l’altermondialisation », ce sont les architectes.
L’architecte ne proteste pas, ne manifeste pas, il fait. Il se pose des problèmes d’architecture, et les
questions de mondialisation et d’altermondialisation lui sont quasiment étrangères. Il est alors légitime de
se demander ce qu’elles signifient pour lui, et quel peut-être son rôle pour elles.

Il va s’agir ici de poser la définition de ces réflexions dans le champ de l’architecture, ainsi que dans le
domaine de l’urbanisme, qui lui est intimement lié. Il faut tout d’abord, se rappeler la position de
l’architecte face au pouvoir, son rôle historique dans les sociétés, dans leur organisation, leurs rites. Ce
retour sur l’histoire permet de saisir comment y est lié l’histoire de l’architecture, et comment
l’architecture contemporaine est le reflet du monde contemporain globalisé.

Si dans la mondialisation, l’architecte est mondialiste, il va falloir alors identifier ce que pourrait signifier
son altermondialisation, identifier les différents modes culturels qu’il est capable de véhiculer s’il ne le fait
pas que pour le modèle occidental capitaliste, identifier les contre-modèles et les courants émergeants
de l’architecture contemporaine.

Et puis, il reste tout un pan de l’architecture, sûrement la plus grande partie de la construction mondiale,
qui se passe des architectes. Cette architecture est l’architecture dont ne parle pas l’histoire du monde,
elle a toujours été culturellement identifiable dans les mondes qui l’ont élaborée. Elle est aujourd’hui le
produit direct de la mondialisation, et reflète la position mondialiste, d’une part sur les questions de
conservation d’un patrimoine, et d’autre part sur l’humanité et ses iniquités sociales, comme le révèle la
condition de l’habitat mondial. Ces questions ont déjà leurs débats, et l’émergence du concept de
développement durable peut éclairer l’architecture, et la construction en général, sur sa relation au
monde. On verra ensuite la part des Etats dans ces volontés de régulation de l’action du secteur
économique privé, et pour finir, l’exemple le plus proche, puisqu’il va s’agir de la France, de son cadre
légal pour l’architecture, et de ses capacités de contrôle.

Cette définition de l’altermondialisation en architecture commence évidemment par une définition de


ce qu’est tout d’abord, la mondialisation, et de la place de l’architecte pour elle.

1
STEVENS, Bernard, dans : COLLECTIF. Sld : BERQUE, Augustin. NYS, Philippe. « Logique du lieu
et œuvre humaine ». Ed Ousia, 1997. p.10.

2
I. L’architecte dans l’histoire

Un outil mondialiste

3
Entendons nous bien sur les mots. Mondialisation, le mot claque dans toutes les bouches comme celui
d’un monstre dévastateur, comme la cause des malheurs du monde. Avant de le juger, il faut essayer de
comprendre qui il est, comment il est arrivé là, et par qui. J’ouvre le petit Robert à la page 1660 et je lis…

Mondialisation (n.f. 1953)


« Le fait de devenir mondial, de se répandre dans le monde entier. Phénomène d’ouverture
des économies nationales sur un marché mondial, lié aux progrès des communications et
des transports, à la libéralisation des échanges, entraînant une interdépendance croissante
des pays ».

Cette ouverture des économies nationales entraînerait une interdépendance des « pays », certes, mais
où sont les nations, les Etats ? Ne serait-ce pas plutôt l’économie mondiale qui s’émancipe simplement
des Etats, qui s’en libère ? Si la mondialisation est un phénomène, elle a une raison, des initiateurs, elle
résulte d’une action, d’une volonté, sûrement du mondialisme…

Mondialisme (n.m. 1950)


« Universalisme visant à constituer l’unité politique de la communauté humaine. Perspective
mondiale en politique ».

Il s’agit donc d’une perspective mondiale, basée sur l’ouverture des économies nationales, pour créer
un universalisme marchand, supranational et global, qui serait la base politique, les fondements de
l’organisation humaine. Ce sont les entreprises multinationales et les grands groupes privés qui dominent
la planète. Sur les cent premières multinationales, en terme de capital, il y en a 54 étasuniennes, 27
européennes, 5 japonaises et 5 suisses. 1 Cette suprématie économique de l’occident concerne tous les
domaines d’activité, de production, dans une perspective universaliste, qui tend donc à établir une
culture mondiale. L’industrie, l’agriculture, la culture, subissent la mondialisation. L’architecture
n’échappe pas à ce processus transformateur, avec une position particulière, qui correspond au rôle de
celle-ci dans l’organisation humaine. L’architecture est le premier outil humain, le premier instrument qui
permet à l’Homme de se détacher de la nature, de s’en protéger. Elle est porteuse d’utilité, de fonction,
mais aussi de sens, d’une valeur symbolique, représentative de ce qui constitue la culture humaine qui
l’a mise en place, des coutumes, des rites. Dans sa dimension universaliste, la mondialisation
occidentale, puisqu’on parle de celle-là, ne tient pas compte des différentes cultures qui composent le
monde, voire cherche à les anéantir comme le souligne Jean Baudrillard :

« Pour la puissance mondiale, tout aussi intégriste que l’orthodoxie religieuse, toutes les
formes différentes et singulières sont des hérésies. A ce titre, elles sont vouées soit à rentrer de
force dans l’ordre mondial, soit à disparaître. La mission de l’occident est de soumettre par
tous les moyens les multiples cultures à la loi féroce de l’équivalence. Une culture qui a perdu
ses valeurs ne peut que se venger sur celle des autres ».2

C’est par la gestion de la distribution mondiale du travail et de la production que la « puissance


mondiale » s’affirme en maîtresse. Le système est géré depuis les nœuds du réseau mondial, depuis les
villes mondiales

4
« Que l’existence d’Athènes, Florence ou Paris importe davantage que celle de Lo-Yang et
de Pataliputra à la culture de l’occident, on le comprend aisément. Mais que l’on fonde un
schéma de l’histoire universelle sur ces jugements de valeurs, personne n’en a le droit ».1

Sur l’histoire de la ville, le discours est toujours tenu par un point de vue occidental, sans toujours
considérer son importation, son exportation, et les différentes formes qui existent en parallèle dans les
autres sociétés, dans d’autres cultures. C’est pourtant en observant l’histoire du monde, plutôt que cette
histoire « universelle », que l’on peut comprendre la création et l’évolution de ce modèle universalisant. Il
s’agit donc ici de comprendre la place de l’architecture et de l’architecte dans l’histoire du monde, le
lien qui les unit avec les différentes formes de pouvoir, ainsi que le trajet particulier de la culture de
l’occident, qui permet à l’urbanisme et à l’architecture mondialisés d’être présents aujourd’hui, partout
sur la planète.

1
SPENGER, Oswald. « Le Déclin de l’occident ». Gallimard, 1948, Paris. p.29.
5
Le symbole des grands empires

« Les restes d’édifices qui appartiennent à cette période (néo-paléolitique) montrent que la
glorification de la puissance s’exprimait par des représentations également démesurées,
venues des profondeur du subconscient et fixées par l’art et ses inaltérables modèles ».1

L’architecture est un de ces « inaltérables modèles », qui a servi cette « glorification de la puissance ». Et
ce avec une efficacité certaine, puisque vers -2750 avant notre ère, Imhotep, en réalisant le temple de
Djéser (premier roi de la troisième dynastie) à Saqqarah en Egypte, est le premier, qui ne soit ni roi, ni
dieu, à laisser son nom dans l’histoire mondiale. Il est architecte, et cette reconnaissance n’est que le
retour de son travail pour l’affirmation symbolique de la grandeur cosmique du roi. Les pyramides sont
nombreuses et leurs hauteurs, parfois plus de cent mètres, symbolisent la puissance des rois qui les font
dresser pour être leur tombeau. Le roi est également le centre d’attraction dans la fixation des cités, il est
la matérialisation d’un cosmos sous l’égide des dieux.

Les premières architectures des cités sont dues à leurs conflits à et leur protection, sans que ce soit
systématique, par l’édification de protections militaires, de murailles. Les murs d’enceinte servent de
protection contre l’extérieur, mais jouent aussi un rôle dans le contrôle de la population interne à la cité.
Vers –1365, la ville d’Akhetaton est conçue selon un plan d’urbanisme, la construction dure cinq ans, et
les habitants de la ville la désertent quinze ans plus tard. C’est le premier raté urbanistique de l’histoire.
Malgré une certaine homogénéité dans les volontés et les nécessités urbanistiques dans cette région du
monde, il y a des différences de formes urbaines entre les villes d’Egypte, de Mésopotamie, et plus
encore avec celles de Palestine ou d’Iran.

En Egypte vers -1250, Ramsès II élit le site d’Avaris, dans le delta, pour fonder la capitale de l’empire, Pi-
Ramsès. Il y multiplie les édifices monumentaux.

« Le but de « l’architecture monumentale » est avant tout de donner une impression de


puissance, et les ressources de l’art, ainsi que l’usage de certains matériaux précieux,
cherchent à exprimer cette puissance ».2

Les premières traces de cette architecture d’élite, remontant à -1300, sont les tombes monumentales, les
palais mycéniens. Elle fait, depuis les pyramides et les temples, partie des éléments fondateurs de toute
société soumise à une organisation hiérarchisée, et cette architecture d’élite s’étend alors à toute la
partie Est du bassin méditerranéen. Les progrès techniques en matière de construction servent d’abord
ces architectures. Le temple d’Héra, édifié en Grèce vers -775, mesure 37 mètres de haut avec des
colonnes en bois. Et en -90, le temple d’Apollon à Corinthe est le premier édifice en murs de pierres
appareillées. L’influence étrusque conduit à la première urbanisation grecque, à l’aménagement du
forum, dans une architecture de pierres et de briques. La construction en pierre accélère la fixation des
styles ionien et dorien, elle ouvre de nouvelles portes aux modes de représentation et de symbolisation
du pouvoir par les bâtiments qui en sont constitués. D’autres techniques le permettent déjà, mais la
pierre porte avec elle l’éternité, la durabilité dont ont su profiter les pyramides égyptiennes. Vers -520, les
palais de Suze et Persépolis sont décorés de frises en brique émaillée ou de stèles en bas relief
représentant les dignitaires et les soldats perses, ainsi que tout les peuples vassaux, porteurs du tribut qu’ils
présentent au roi lors de la cérémonie du nouvel an perse.

L’urbanisme, ou architecture d’architectures, n’échappe pas non plus à la dimension politico-


symbolique. En -475, Hippodamos de Milet dirige la construction du Pirée et de la ville nouvelle de Milet. Il
préconise un système de plan orthogonal et une séparation spatiale des fonctions urbaines. Dès -470, les
cités rivalisent de monumentalité dans l’édification de temples, de Zeus à Olympie, d’Athènes à Milet.
L’Apadana (salle d’audience) du palais de Persépolis « exalte l’universalité de la monarchie
achéménide ».3 En Grèce, le surgissement de la cité, ou polis, s’inscrit dans une démarche philosophique,
dans une recherche d’harmonie, de sagesse, de bien être avec ses voisins, ses concitoyens. La ville va
dans le sens de la collectivité. Par exemple, Aristote réclame une agora politique, avec l’idée donc que
la forme urbaine participe de l’organisation sociale, et est donc politique. La cité grecque fonctionne
comme le mythe fondateur de la démocratie occidentale.

1
MUMFORD, Lewis. « La Cité à travers l’histoire ». Seuil, Paris. p.45.
2
MUMFORD, Lewis. Op.cit., p.82.
3
COLLECTIF. « Chronologie illustrée de l’histoire universelle ». Eclectis, 1992
6
Deinocrates, architecte d’Alexandre, qui proposa au grand conquérant de tailler son profil dans la
silhouette du mont Atos, construira 70 villes nouvelles au plan orthogonal. Comme les romains avec leurs
camps militaires ou leur colonies, dans la cité hellénistique, il y a la place pour la parade, où l’armée
amuse les sujets comme leur inspire la crainte. L’ordonnancement symétrique de la cité inspirera les
dirigeants d’Europe jusqu’au dix-neuvième siècle.

Rome débute la construction de sa nouvelle enceinte en -380. A partir de -200, elle reprend les portiques
hellénistiques pour sacraliser les victoires militaires. C’est ainsi que des glissements de références
s’opèrent, et qu’une culture méditerranéenne se propage en se particularisant à chaque fois un peu.
Rome adapte, par exemple, les temples grecs avec l’inclusion de la circularité. Mais quelque soit
l’adaptation, l’architecture conserve le rôle de communiquer la gloire des puissants. A Rome aussi, la
cité est la symbolisation matérielle de la puissance. Elle est une évolution des modèles grecs et étrusques,
l’agora devient forum, et l’ordonnancement des axes influencera les villes d’Afrique et de Syrie, les
centres de manufacture et de commerce, ou les cités de colonisation de l’empire. C’est
l’universalisation du modèle hellénistique, porté par l’affection chronique de Rome pour le gigantisme.
Les principes architecturaux romains se fixent et participent de l’unification de l’empire. En -30, Vitruve,
ancien ingénieur militaire de César, publie son livre « Sur L’Architecture » à la demande d’Auguste. Il
jouera un rôle essentiel pendant la renaissance européenne.

Avec les invasions barbares et la fin de Rome, les habitants quittent les cités romaines pour la
campagne. La religion prend alors le contre-pied de l’idée de richesse et de prospérité et en convainc
les populations. Ce nouveau paradigme sociétal change le rôle de l’architecture et de l’urbanisme. Au
moyen âge, la cité n’est qu’un outil sécuritaire et de contrôle, et la population européenne vit toute
entière dans de mauvaises conditions, sans hygiène. Les formes médiévales se fixent au XIIIème siècle,
avec de nouvelles priorités urbaines, en tout cas dans les représentations du pouvoir et dans les valeurs
qu’il porte, bien qu’il s’agisse toujours de lui.

« Les constructeurs du moyen âge bâtissaient en général à une échelle plus humainement
modeste, à l’exception de la cathédrale et parfois l’hôtel de ville qui prenaient par leur
importance et la hauteur des structures supérieures, une valeur symbolique ».1

1
MUMFORD, Lewis. Op.cit., p.391.
7
Ailleurs
En parallèle à l’histoire méditerranéenne, partout dans le monde, l’architecture naît de la main des
Hommes, avec des points communs, intrinsèques aux valeurs universelles de l’espèce humaine, et avec
des différences qui relèvent de ce qui dissocie l’Homme de l’animal, la culture.

En Inde, l’architecture naît vers 2500 avant notre ère, mais rien ne nous est parvenue de cette
architecture de bois. C’est sous le règne de l’empereur Ashoka, au troisième siècle avant notre ère,
qu’est érigé le premier sanctuaire, celui de Sanchi, qui commémorent l’œuvre du Gautama Bouddha
(563-483). Les premières architectures monumentales de pierre sont, comme dans le bassin
méditerranéen, des édifices religieux, des sanctuaires, des symboles du pouvoir. Jusqu’entre le dixième
et le treizième siècle de notre ère, où l’architecture indienne est à son apogée. C’est l’architecture
savante, celle du pouvoir, en pierre, qui est pérenne, alors que l’architecture vernaculaire n’a pas les
mêmes atouts pour traverser l’histoire.

L’influence de l’architecture indienne se fait ressentir dans tout le sud-est asiatique. L’essor des
civilisations bouddhiques et hindouistes atteint la Birmanie, les îles de Java et Bali. C’est dans le
Cambodge Khmer que se développe la plus importante floraison de temples suscités par les religions
indiennes, jusque dans le moyen âge européen, avec l’apothéose du temple d’Angkor Vat, édifié par
Sûryavarman II entre 1113 et 1150. L’architecture monumentale est aussi de mise, mais les appareillages
la distinguent formellement de l’architecture monumentale méditerranéenne.

En Chine, dès les Han, entre -200 et 220, il y a un fort essor architectural. Les différents tronçons de murs
érigés sous les royaumes combattants sont réunis pour former la grande muraille de Chine, le plus
extraordinaire exemple d’architecture militaire au monde. C’est l’urbanisme chinois qui est le plus
marquant. Issu d’une vision de la cosmologie et de la hiérarchie, la ville chinoise se fonde sur un plan
orthogonal strict et orienté. La lecture du plan de Pékin, et notamment de la cité interdite, est éloquente
par sa clarté. L’empereur, centre de l’univers, vit dans la cité pourpre interdite, au centre de ses sujets,
qui tournent autour, comme tournent les étoiles autour de l’étoile polaire, pourpre aussi, centre de
l’univers.

Au Japon, l’histoire de l’architecture commence bien plus tard, mais toujours liée à des paradigmes
religieux, spirituels, ou symboliques. Les premiers monuments sont des tertres funéraires, tombeaux
impériaux remontant au troisième siècle, sous la forme de montagnes artificielles qui peuvent atteindre
plusieurs centaines de mètres de long. On en dresse jusqu’en 646 où un édit impérial interdit leur
érection. La plus ancienne forme architecturale est celle des sanctuaires Shintoïstes. Le Bouddhisme
pénètre la Chine et la Corée au cinquième siècle, et fait naître au Japon des temples de style

8
Parmi les civilisations américaines, la plus avancée est certainement celle des Mayas, qui, du sud
Mexique au nord du Honduras, ont parsemé nombre de temples, avec une technique architecturale très
avancée. La plupart des édifices sont des pyramides et des palais, il y a aussi des terrains de jeux, des
bains, des observatoires astronomiques et tardivement des fortifications.

La colonisation de l’Amérique du sud par les portugais et surtout les espagnols met non seulement fin à la
suprématie de ces populations, mais impose un nouveau modèle. Les plans des nouvelles villes
coloniales devaient être dessinés à l’avance conformément aux principes du droit du territoire des Indes,
codifié en 1523, à l’époque de la conquête du Mexique, sur un modèle médiéval avec forum, église et
plan orthogonal.

9
La renaissance européenne

Après la désagrégation de l’ordre médiéval, c’est l’aménagement du style baroque, qui transformera les
villes européennes, avant de s’exporter dans le monde. Le capitalisme mercantile prédomine
l’économie européenne. Il y a un retour à l’esthétique de l’antiquité, à sa « pureté », pour cacher la
débauche et la tyrannie des dirigeants, surtout après 1709, et la découverte des ruines d’Herculanum qui
relance avec passion le goût des arts antiques.

C’est le triomphe de l’alignement et de la symétrie, il y a une réorganisation de la ville médiévale et de


ses ruelles tortueuses, c’est un nouvel ordre, ou l’adaptation d’un ordre ancien pour sortir de
l’obscurantisme. C’est un phénomène européen qui mobilise tous les arts. La Belgique est, par exemple,
un moteur pour la renaissance musicale, et en ce qui concerne l’architecture, c’est l’Italie. En France,
dans la vallée de la Loire, il y a un grand intérêt des souverains pour cette tendance émergente, qu’ils
soutiennent fortement. Les italiens Rosso et Primatice fonderont d’ailleurs au XVIème siècle l’école
artistique de Fontainebleau.

Il n’y a pas à proprement dit de « cité renaissance », mais plutôt un « tracé renaissance », qui a pour
objectif « d’embellir » les traits de la cité médiévale. Alberti préconise des alignements de hauteur, de
rues, des ouvertures similaires, mais pas encore avec l’outrance du XVIIème siècle avec des symétries et
de perspectives interminables. Et en 1562, Vignole édite « le traité des cinq ordres », principal manuel des
architectes, qui lui vaudra le surnom de « Vitruve moderne ».

Les pouvoirs nationaux se centralisent et la fixation des capitales se fait désormais sur des choix
économiques. Toutes les capitales européennes intègrent les tracés et bâtiments renaissance. Les villes
de commerce sont en transformation, leur architecture symbolise leur richesse, leur position par rapport
aux autres villes et au monde. L’invention de la poudre à canon et son importation en Europe met
lentement fin à l’intérêt militaire des murailles. La guerre modèle la cité, et cette évolution permet
l’élargissement des zones de protection, des murs de la ville. Les villes de la renaissance s’étendent et
luttent symboliquement les unes contre les autres dans une concurrence marchande. En 1685, en
France, il y a une glorification royale qui amène à des constructions ou des aménagements comme
Notre-Dame de Versailles (1686), la Place des Victoires à Paris et la Galerie des Glaces (1689). Toute
l’Europe est dans cette nouvelle mouvance architecturale qui représente la force et la beauté des villes
et des nations, dans une recherche d’absolu. Les modèles d’espaces urbains circulaires ou carrés sont
diffusés à travers l’Europe. La ville nouvelle de Saint Petersbourg en est un des plus beaux exemples.

Venise, et son emplacement géographique stratégique pour le commerce européen, brille par son
architecture, bâtie grâce à sa forte position économique depuis le XIIIème siècle, et qui la symbolise en
même temps. Il y a, à chaque fois, un nivellement de l’architecture où n’ont pas la même place la
noblesse, les riches commerçants ou les ouvriers, les domestiques. Dans toutes les villes d’Italie, Venise et
Florence en tête, les grandes familles aristocrates et bourgeoises font construire de magnifiques palais,
avec des façades qui communique au monde leur réussite. L’autre grand consommateur d’architecture
renaissance est l’église catholique qui, après les styles romans et gothiques du moyen âge déjà très
répandus, se dote par exemple au Vatican, d’un environnement nouveau, rayonnant, d’un référent
centralisé, d’une « capitale ».

La renaissance est un phénomène artistique qui ne touche que les élites dirigeantes et modèle une
partie de la ville, mais la majorité de la population, elle, vit toujours dans les conditions d’hygiène et de
sécurité du moyen âge. Les révolutions et le XVIIIème siècle, vont amener de nouvelles formes politiques,
de nouvelles utopies et donc de nouvelles formes urbaines. Les commerçants sont les principaux
promoteurs de la ville, de ses réseaux, de ses canaux, ses phares… Le capitalisme urbain est l’ennemi de
la stabilité, et les villes fluviales explosent, le sol urbain devient une marchandise et la ville s’étend vers la
campagne avec une standardisation des nouvelles parcelles. La ville qui se bâtit sur une terre
mercantilisée, avec des formes architecturales et urbaines nouvelles, induites de ce nouveau système,
va se mondialiser avec la révolution industrielle.

On est toujours dans une recherche d’expansion territoriale d’une culture, mais elle n’est plus portée
seulement par les élites dirigeantes étatiques, mais aussi par les élites économiques et commerçantes.
Avec les révolutions du XVIIIème siècle et la révolution industrielle au XIXème, ces élites économiques et

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commerçantes vont prendre une place encore plus grande dans la recherche d’expansion et de
mondialisation de leurs valeurs, de leur culture.

11
Le XIXème siècle, la révolution industrielle

L’explosion des villes impose une nouvelle urbanisation. L’industrie naissante oblige à conquérir de
nouveaux espaces, ce qui accentue la marchandisation du sol selon les préceptes capitalistes.
L’orthogonalité est un fait pour l’homme d’affaire, et le plan en damier est le plus simple pour maîtriser les
données économiques de l’évolution urbaine. Pour les propriétaires et les décideurs, seuls priment le
nombre d’habitants et la valeur des terrains. D’abord en Angleterre, puis dans toute l’Europe et
l’Amérique du nord avant de gagner le monde entier, il y a une dissémination de l’industrie et des
villages industriels. Les inventions en matière de transport, le tramway et l’omnibus notamment,
permettent une grande extension des villes, et une nouvelle proximité temporelle entre les lieux de vie,
de production, de consommation, de gestion. Plus tard, un autre transport, l’ascenseur, permettra à la
ville de s’étendre cette fois vers le haut. Les populations pauvres de la campagne affluent vers la ville,
l’engorgent et enrichissent les propriétaires. Alors que les banlieues rurales ont souvent droit à un marché
hebdomadaire, la cité commerciale devient le lieu des échanges permanents.

L’industrialisation des moyens de production et les nouvelles inventions techniques transforment à la fois
les formes urbaines et les formes architecturales. En 1853, Pierre Carpentier invente une machine à
nervures métalliques et ouvre la voie de la tôle ondulée, puis en 1865, Pierre Martin permet la fabrication
de l’acier. C’est le début de la recherche formelle liée à l’utilisation de structures métalliques. Les
changements et les avancées techniques changent les techniques de construction et, de fait, les
constructions elles-mêmes. Les vieux matériaux sont travaillés de manière plus rationnelle, et les nouveaux
matériaux offrent de nouvelles possibilités. Certains ouvrages techniques, comme les ponts, sont les
premiers à en profiter. Et de nouveaux espaces architecturaux sont créés, les serres, les hangars
industriels, ou les grandes gares que l’on pratique encore aujourd’hui. A la fin du siècle, en 1892, François
Hennebique mettra au point la dalle en béton armé, qui sera encore un progrès technique qui ouvrira
de nouvelles possibilités formelles, dont les courants arts nouveaux et arts déco se voudront les meilleurs
exemples d’originalité.

L’émergence de bassins charbonniers et l’augmentation de la production de métaux, d’acier induit la


création de villes industrielles nouvelles. La ville industrielle contraste avec la cité qui abritait tous les
usages, elle se divise et l’industrie dicte les principes urbanistiques. Les villages deviennent des villes et les
villes des métropoles. Il y a un véritable « laisser-faire » des services publics au profit des propriétaires et
des investisseurs privés. La ville industrielle est une combinaison d’usines, de voies ferrées et de taudis.
L’emplacement, l’embauche et les salaires sont strictement dépendants de la concurrence marchande.

Les constructions sont nombreuses mais toujours insuffisantes, et la surpopulation domine. Les habitants
de la ville industrielle, les ouvriers, ne profitent pas de ce qu’ils produisent. Les tuyaux par exemple, qui
constituent l’ensemble des canalisations et évacuations, ne sont pas intégrés dans la construction de
logements industriels. Le niveau de santé des ouvriers baisse. En Europe comme aux USA, il y a une prise
de conscience du problème de santé publique, et du coup, une recherche d’amélioration des
canalisations, de l’air et de la lumière. C’est d’ailleurs ce qui constituera une nouvelle utopie moderne.
Avec les grands progrès qui se font finalement en matière hydraulique, des évacuations, c’est la
naissance de l’hygiénisme. L’urbanisation industrielle générale des villes d’Europe conduit à l’élaboration
de la science de la ville, de l’urbanisme au sens où on l’entend encore aujourd’hui. Les architectes ont
une position particulière par rapport à l’élaboration de ces nouvelles villes, ces cités carbonifères, ou
« coketown » comme les a nommé Dickens.1 Ils se concentrent alors surtout sur les styles, sur la forme.

« Ceux qui continuent à porter le nom d’architecte sont au dessus de la mêlée, ils se
proclament artistes purs et s’occupent de problèmes formels en laissant de côté les
problèmes techniques ».2

L’urbanisme aussi est inégalitaire, alors que la ville industrielle est abandonnée au secteur économique
privé, et à ses ingénieurs, qui la gèrent comme une machine, le centre ancien de la ville joue plus que
jamais un rôle représentatif, en communiquant son génie, sa beauté. De grands travaux sont menés à
Paris, lancés par Napoléon III, grâce à la personnalité du Baron Haussmann, préfet de la Seine de 1853 à
1869, après avoir été préfet de Gironde et s’être « fait la main » sur Bordeaux. De nouvelles routes, une

1
MUMFORD, Lewis. Op.cit., cité chap.15.
2
BENEVOLO, Leonardo. « Histoire de l’architecture moderne ». Dunod, 1988, Paris. p.15.
12
urbanisation périphérique, de nouvelles artères avec des alignements et le remaniement de vieux
quartiers dessinent le nouveau Paris.

Les expositions universelles sont l’occasion pour tous de montrer, dès la moitié du XIXème siècle, les
grands progrès de l’ingénierie, et de faire jouer aux différents pays une concurrence esthétique et
technique. La première exposition a lieu à Londres en 1851. Du Cristal Palace à la tour Eiffel, à Paris, en
1889, on voit les progrès techniques de l’industrie, son efficacité. L’architecture de métal et de verre,
réservée aux seuls marchés et usines, s’émancipe pour prendre une nouvelle dimension de
représentation. Elle permet un éclectisme formel et programmatique, dont les ingénieurs sont les tenants,
plus que les architectes, qui se cantonnent, pour la plupart, à la recherche des styles. Aux USA, il n’y a
pas de référence historique en matière d’architecture, et donc pas de débat entre les tenants des
différents styles, ce qui confère une certaine spontanéité et une certaine assurance à la production de
nouvelles formes architecturales générées par la révolution industrielle. L’indépendance des Etats-Unis
vis-à-vis de l’Angleterre induit la création de nouveaux organismes politiques, et de nouveaux sièges et
bâtiments, sans beaucoup de référence dans leur organisation spatiale à ceux d’Europe.

A Chicago, le grand incendie de 1871, oblige à une reconstruction générale. Elle est menée par les
ingénieurs de l’école de Chicago, qui peuvent en même temps repenser toute l’organisation urbaine. Ils
organisent un centre d’affaires avec des bureaux, et les moyens de transports permettent une
localisation périphérique des populations et des lieux de production. L’école de Chicago, celle des
sociologues cette fois, décrira avec précision, les phénomènes de localisation de différentes populations,
de leurs déplacements et de leur regroupement dans l’espace urbain en fonction de leur appartenance
à telle ou telle communauté, et de leur niveau social.

En Europe, il y a l’émergence d’une architecture spécifique à l’administration avec la sédentarisation


des services à la fin du XIXème siècle. Les hôtels de ville, des monnaies, des postes, succèdent aux
bâtiments militaires, déjà imposants. « L’immeuble administratif représente la puissance de l’Etat ».1
L’architecture publique est à la recherche de monumentalité, à l’imitation des modèles gréco-romains.
Les différents bâtiments prennent le « caractère » esthétique de leur fonction, afin qu’ils inspirent ce qu’ils
sont, recueillement pour l’église, peur pour la prison, plaisir pour le théâtre… Les opéras et théâtres sont
toujours classiques. Le théâtre prend l’aspect du temple, monument par excellence. L’architecture néo-
classique sert surtout aux bâtiments de justice.

1
COQUERY, Natache. « L’Espace du pouvoir ». S.Arlan, 2000, Paris. p.152.
13
Exportation des modèles

« Si l’on se pose la question de ce qui institue la ville, on se donne du même coup les moyens
d’étudier la ville comme objet anthropologique, comme « fait social total », dont toutes les
caractéristiques ne sont pas seulement fonctionnelles, mais ne prennent un sens défini que
dans une culture donnée ».1

La culture qui fait force et impose son modèle dans toute une partie du monde depuis le tout début de
la renaissance, est la culture Européenne, qui s’étend par la conquête et la colonisation. La construction
du territoire urbain dans les colonies implique la déconstruction préalable des territoires constitués
antérieurement par les sociétés endémiques. Par exemple, comme je l’ai déjà précisé, les plans des
nouvelles villes coloniales devaient être dessinés à l’avance conformément aux principes du droit du
territoire des Indes, codifié en 1523, à l’époque de la conquête du Mexique, sur un model médiéval avec
forum, église et plan orthogonal.

Au Portugal, les villes de la côte se développent plus vite, grâce à la place prise par le Portugal en
Afrique, au Brésil et en Inde, sur des places stratégiques pour le commerce. Sur l’idée de fortification et
d’idéal renaissance, les villes brésiliennes se créent entre 1532 et 1650. Sur les 37 premières villes, 30 sont
créées, plus par de grands propriétaires et commerçants que par les institutions étatiques. Autour de
1720, dans les différentes colonies françaises, de nombreuses villes possèdent des plans réguliers
relativement similaires entre eux. Les premières colonies anglaises sont des comptoirs, et les françaises,
des bourgs, contrairement aux espagnols qui formulaient dans les lois des Indes, les préceptes
urbanistiques des implantations. Toutes les villes coloniales ont des plans de rues quadrillés, des axes
orthogonaux, ce qui les différencie le plus, c’est la géographie du lieu choisi, le plus souvent pour des
raisons stratégiques commerciales, donc le plus souvent dans des baies sur l’océan, qui dessinent les
tracés limite des villes.

Au début du XVIIIème, la France s’exporte déjà dans les îles, Antilles, Réunion, et à la Nouvelle Orléans, à
Pondichery, au Sénégal… les commanditaires sont toujours différents, de la compagnie d’occident, ou
la compagnie des Indes, au ministère de la marine et des colonies, avec toujours une relative uniformité
dans les plans de fondation. Les colonies ont le plus souvent une raison commerciale, des colons blancs
s’implantent, notamment les initiateurs des plans, le plus souvent des ingénieurs civils, formés par le corps
du génie entre 1690 et 1710.

Les guerres napoléoniennes pousse la culture européenne jusqu’au Caire avec la campagne d’Egypte,
et au Brésil en y repoussant le souverain portugais qui y crée une académie royale en 1816. Après 1830,
l’Algérie représente un champ expérimental, dont les leçons sont tirées pour le Maroc et la Tunisie où le
modèle traditionnel résistera mieux. Napoléon III, en visite à Alger, face aux démolitions, préconise de
conserver la partie haute de la vieille ville, la casbah, qui correspond aux us et coutumes des
« indigènes » et de se concentrer, pour les Européens, sur l’embellissement de la partie basse.

En parallèle d’une révolution industrielle européenne et américaine, il y a, outre le début de colonisation


industrielle, une colonisation agraire de l’Afrique, de l’Amérique et de l’Australie. Fin du XIXème, début
du XXème siècle, les territoires lointains sont des terrains d’expérimentation d’une théorie élaborée, grâce
à des modes de productions industriels et des rapports de domination coloniaux. La France envoie Prost
au Maroc, et Hebrard en Indochine, avec comme objectif :

« Tester l’efficacité politique de certains principes de planification […] et ensuite appliquer les
techniques qui réussissaient en France même ».2

L’ethnocentrisme européen fait que dans la tête des concepteurs de la nouvelle ville coloniale, « rien »
ne préexistait avant elle. La culture de l’ingénieur, ainsi que la culture religieuse s’exporte dans le même
temps. L’idée de discipliner la société à travers la cité est la genèse de l’urbanisme au Brésil et en
Argentine entre 1905 et 1945, où les villes sud-américaines explosent. La ville n’est pas prête à tant de
transformation, les conditions de vie se dégradent et l’on s’attaque surtout à la rénovation des quartiers
centraux.

1
ROBIN, Christelle. « La Ville européenne exportée ». Ed. la Villette, 1995, Paris. p.18.
2
WRIGHT, Gwendoline. « Savoir et pouvoir dans l’urbanisme colonial d’Ernest Hebrard », cahiers de la
recherche architectural n°9. Ed. Parenthèses. 1982, Marseille.
14
A partir de 1920, le « comprehensive town planning », vision générale de l’extension des villes et de la
gestion de la ville est mis en application. Mais les interventions urbanistiques dans les quartiers pauvres
ont tendance à déplacer les populations, dans le même temps que leur quartier est rénové, et donc à
déplacer les problèmes avec eux. Comme en Europe, la ville est un aimant à populations, qui affluent
de la campagne, faisant très vite de ces villes des métropoles mondiales.

Au début du XXème siècle, « la ville européenne est à son apogée et l’on pourrait confondre les rues de
New York, Saõ Paulo, Vienne, Tokyo ou Paris ».1 L’exportation du modèle européen est complexe et non
homogène dans son application. Ce qui signifie que, malgré les caractères universels de l’urbanisme et
de l’architecture européens, les lieux et les Hommes ont une influence sur cette universalité. D’un point
de vue géographique de l’urbanisme colonial, la substitution n’est pas systématique, parfois les
nouveaux venus s’installent à côté des populations endémiques sans considérer les données climatiques,
géographiques. On peut, comme au Caire, observer parfois une juxtaposition qui fait cohabiter la ville
vernaculaire et la ville européenne « urbanisée ».

Au Canada, l’image des villes européennes est négative, à cause du passé médiéval auxquelles sont
soustraites les villes canadiennes et américaines.

« Les réformateurs canadiens adoptèrent pour l’essentiel les mêmes idées que ceux des USA,
jugeant la politique partisane indésirable à l’échelon municipal, ils prétendaient instaurer une
administration apolitique des municipalités, qu’il fallait gérer comme des entreprises ».2

La commission de conservation est créée, et le modèle des cités-jardins domine. La ville américaine
cherche un nouveau rapport à la nature, avec une promotion de la banlieue, une distinction
ville/banlieue, « variante d’une pensée occidentale sur la ville qui ne s’est pas imposée comme modèle
dominant en Europe »,3 et qui pourtant le deviendra en Europe après la seconde guerre mondiale, par
les préceptes du mouvement moderne pour les banlieues…

Les distinctions spatiales et sociales dues à l’urbanisation périphérique sont déjà lisibles dans les villes
d’Afrique noire, où les cités-jardins créées au début du XXème siècle sont réservées aux colons blancs.
Les ségrégations sociales et spatiales dans les colonies perdureront après les indépendances des années
1960, car l’indépendance des Etats ne crée pas de rupture avec le caractère européen des villes.

« Kinshasa ne sera jamais New York. Tant mieux d’ailleurs. Chaque ville a son âme, chaque
ville a son corps, sa peau, son intelligence, sa bêtise, son côté monstre, sa part de mystère ».4

1
ROBIN, Christelle. Op.cit.
2
COLLECTIF. « La Ville européenne outre-mer ». L’Harmattan, 1996, Paris. Article de LEVIER, Pierre, p.65.
3
COLLECTIF, « La Ville européenne outre-mer ». Op.cit., article de GHORRA-GOBIN, Cynthia, p.80
4
COLLECTIF, « La Ville européenne outre-mer ». Op.cit., article de DULUCQ, Sophie, p.217.
15
Après les styles, le mouvement moderne

A la fin du XIXème, règne l’éclectisme général, avec la naissance des styles art nouveaux, art déco… de
nouveaux vocabulaires apparaissent. Il suffit d’observer les maisons de Victor Horta en Belgique ou les
travaux d’Antonio Gaudi à Barcelone pour s’en convaincre. Le mouvement Arts&Crafts, en Angleterre,
influence la production européenne dans son approche de l’habitat, de l’artisanat, en introduisant le
design, dans un esprit de démocratisation du mobilier d’art grâce à l’industrie.

Le mouvement des cités-jardins, utopie du XIXème, d’une communauté autosuffisante, naît en


Angleterre, à Liverpool en 1887, mais on retrouve ce modèle en France comme en Espagne avec, par
exemple le projet de ciudad lineal de l’homme politique Arturo Soria y Monta. Dans cette période de
recherche de nouvelles utopies et sur la base des cités-jardin, Auguste Perret et Tony Garnier sont, au
début du XXème siècle, les modèles français, précurseurs d’une évolution vers le mouvement moderne.

Dès 1900, l’Allemagne est au centre de la nouvelle culture architecturale. Le mouvement culturel n’est
pas en opposition avec les décideurs comme dans les autres Etats européens, mais ses membres
intègrent les institutions, les écoles. En 1911, Walter Gropius, chef de file du Bauhaus titre un article à
Leipzig : « dans la construction des édifices industriels, les exigences artistiques sont-elles compatibles
avec les exigences pratiques et économiques ? » 1 Cela montre une nouvelle prise de conscience de
l’architecte et un désir de redéfinition de son rôle, qui, en plus de son savoir artistique déjà établi,
s’intéresse alors à des compétences plus larges. Le mouvement moderne naît avec Walter Gropius et le
Bauhaus en 1919, dans l’idée de rallier l’artisanat à l’industrie. Concerné par toutes les échelles, les
architectes du mouvement moderne s’intéressent autant à l’architecture qu’à l’urbanisme ou à
l’ameublement. Si l’architecture est le miroir des sociétés, il s’agit ici d’une recherche de pureté, d’un
homme moderne universel.

En 1927, à Stuttgart, une deuxième exposition est organisée par le Werkbund, avec, contrairement à la
première, la présence d’architectes de toute l’Europe. Les architectes modernes sont encore hors de la
commande et les expositions sont les premières occasions de montrer leur art, les commandes
particulières viennent plus tard. Ce sont le plus souvent des commandes de l’élite bourgeoise, qui leur
offre un terrain d’expérimentation libre.

« Définition du sentiment moderne : […] sur un premier outillage d’une ingéniosité admirable
inventé par le moyen âge, elle inscrivit des points de grande clarté au XVIIIème siècle. Puis le
XIXème siècle fut le plus étonnant moment de préparation qu’ait connu l’histoire. Le XVIIIème
siècle ayant posé les principes fondamentaux de la raison, le XIXème siècle, dans un labeur
magnifique, s’efforça dans l’analyse et l’expérimentation et créa un outillage complètement
neuf, formidable, révolutionnaire et révolutionnant la société. Héritiers de ce labeur, nous
percevons le sentiment moderne et nous sentons qu’une époque de création commence ».2

Le Corbusier, en parallèle de la construction est un des rares à écrire, il théorise et pose les préceptes
modernes, qui, selon lui, doivent diriger l’élaboration d’une architecture et d’un urbanisme moderne.
Dans « Urbanisme », il ne considère jamais la localisation de l’architecture, il dicte les règles d’une pensée
universelle, applicable sans distinction en tout point du globe. C’est à partir de ces idées que le principe
de tabula rasa, table rase, qui habitait déjà l’urbanisme colonial, est véhiculée jusque dans la modernité
du XXème siècle.

L’augmentation de la ségrégation spatiale riches/pauvres de l’ère industrielle avait amené à penser une
promotion de la banlieue, dont les cités-jardins du début du vingtième siècle sont la référence. Les
modernes, dans leur discours sur la ville et l’Homme, oublient le côté fatal de ce clivage et considère
l’Homme universel, ne faisant pas de distinction selon les catégories sociales, avec dans chaque projet
urbain, l’idée d’égalité spatiale, où en tout cas, sans considération des différentes capacités financières
des habitants de la ville, en imaginant leur architecture abordable par les travailleurs les plus pauvres, et
suffisante pour les plus riches. Ils cherchent à faire s’établir de nouveaux rapports sociaux, notamment
avec la recherche sur l’habitat collectif. La « Cité Radieuse », de Le Corbusier, à Marseille, en est un des
plus célèbres manifestes, mais on peut le voir aujourd’hui, ne serait-ce que par la population qui l’habite,

1
BENEVOLO, Leonardo. Op.cit., p.137.
2
LE CORBUSIER. « Urbanisme ». Flammarion, 1994, Paris. p.36
16
elle n’a rien à voir avec les tours et les barres de logements, héritières de cette même recherche, et leur
habitants, dans les quartiers nord de la même ville. Peut-être par les différences de qualité de l’habitat
collectif et de ces parties communes, ou par sa localisation relativement centrale dans la ville, ou ses
loyers. C’est une véritable réussite au niveau des espaces et du confort, mais c’est encore une
architecture d’élite, qui n’est finalement pas abordable par tous.

Dans « Urbanisme », Le Corbusier liste 4 points pour un nouvel urbanisme :


- Décongestionner le centre ville pour la circulation.
- Accroître la densité du centre pour le contact des affaires.
- Accroître les moyens de circulation.
- Augmenter les surfaces plantées.
Il voit la ville comme une machine où prime l’automobile et il préconise l’optimisation des réseaux. « Le
terrain plat est le terrain idéal »,1 et ce, évidemment pour la circulation. Il préconise l’aération des rues,
leur élargissement, la hiérarchisation des voies selon les différents niveaux de vitesse et de fréquentation.
Le plan voisin est un bon exemple de ces préceptes, il dresse dans Paris, une série de tours gigantesques,
dans lesquelles logent les parisiens, alors que le sol est dégagé pour favoriser l’application des quatre
points du nouvel urbanisme.

« Il faut bâtir à l’air libre »,2 « La géométrie transcendante doit régner, dicter tous les tracés et conduire à
ses conséquences les plus petites et innombrables. » « La ville actuelle se meurt d’être non
géométrique », « La ville qui dispose de la vitesse, dispose du succès ».3 On peut constater, dans ces
quelques remarques du maître moderne, qu’il considère la ville comme un objet autonome, qui a ses
propres règles de fonctionnement, indépendantes des Hommes qui la constituent, avec beaucoup de
prétentions sur la condition humaine. Dans « Urbanisme, » il commence par une distinction entre l’âne et
l’Homme, entre la courbe et la droite. Il renie les villes telles qu’elles se sont conglomérées au moyen
âge. Il fait l’apologie de la droite, de la rigueur et la pureté contre le vernaculaire tordu des « Hommes
ânes », sans être dans la compréhension, mais plutôt dans le jugement normatif :
« Vos rues tordues, vos toits tordus sont une paresse et un échec ».4 Il fixe les règles d’urbanisme
générales, fait une distinction rues droites/rues courbes, sensée correspondre à la distinction lieu de
travail/lieu de repos, comme pour systématiser l’utilisation de l’espace, et explique aux architectes
comment ils doivent utiliser la courbe en gérant les bâtiments de manière contiguë. Il affiche beaucoup
de certitudes, mais dans ses textes, il est impossible de saisir les fondements de cette vision nouvelle, qui
s’annonce, non pas comme une vérité, mais comme la vérité. Dans « vers une architecture », il ne parle
que de géométrie dans sa première partie « trois rappels à messieurs les architectes. Volume, plan,
surface », comme s’il écrivait le manuel du bon architecte. Le « Modulor », cet Homme universel qu’il
invente pour ses proportions, à la façon d’un Léonard de Vinci, lui sert à prétendre à une universalité des
modes de vie, et dans l’esprit de créer la « machine à habiter », qui correspond à cet Homme universel, il
initie la série :

« Maison en série : une grande époque vient de commencer. Il existe un esprit nouveau,
l’industrie envahissante comme un fleuve […] nous apporte les outils neufs adaptés à cette
époque nouvelle animée d’un esprit nouveau. La loi d’économie gère impérativement nos
actes et nos pensées. […] La grande industrie doit s’occuper du bâtiment et établir en série
les éléments de la maison. Il faut créer l’état d’esprit de construire des maisons en séries,
l’état d’esprit d’habiter des maisons en série, l’état d’esprit de concevoir des maisons en
série ».5

Si pour lui, « la loi d’économie gère impérativement nos actes et nos pensées », c’est que l’Homme est au
service le la ville et de son mode de fonctionnement, formée, soit dit en passant, par les élites politiques
et économiques, et non l’inverse. Pendant l’entre-deux-guerres, il y a quelques opérations de logements
en grand nombre. Drancy en est un des premiers ensembles : on connaît son douloureux usage sous
l’occupation nazie et sa transformation, simple, en camp de détention, ce qui aurait dû éveiller les
soupçons sur une faille idéologique dans la conception du cadre de la modernité urbaine. Après la crise
de 1929, c’est principalement l’urbanisme qui intéresse les modernes, et la « Charte d’Athènes », rédigée
lors du premier Congrès international des Architectes Modernes (CIAM), à Athènes, en 1931, fixe les
objectifs urbains communs des architectes modernes. Il faut alors rompre avec la ville chaos, et lutter

1
LE CORBUSIER. « Urbanisme ». Flammarion, 1994, Paris. p.158.
2
LE CORBUSIER. « Urbanisme ». p.166.
3
LE CORBUSIER. « Urbanisme ». p.169.
4
LE CORBUSIER. « Urbanisme ». p.23.
5
LE CORBUSIER. « Vers une architecture ». Flammarion, 1995, Paris. Introduction.
17
contre la violence privée. Les architectes modernes préconisent une prise en main des institutions
administratives, vers une solidarité sociale. Les clefs de cet urbanisme sont : habiter, travailler, circuler, se
récréer, avec une séparation par zoning de ces différentes fonctions. Il y a la volonté de porter l’intérêt
collectif avant l’intérêt privé. Malgré le côté vindicatif de la revendication, ils restent dans un propos naïf
qui oublie que, depuis toujours, l’architecture et l’urbanisme ne sont que les outils servant la politique et
l’économie.

Après la deuxième guerre mondiale, toute l’Europe est dévastée, tout est à refaire. On inclut alors les
progrès en matière d’hygiène, la normalisation et la standardisation, qui permettent de baisser les coûts
grâce à une production de masse. Toutes les avancées techniques de la révolution industrielle sont
intégrées aux milliers de logements neufs de la reconstruction, qui sont alors équipés, alors qu’avant la
seconde guerre mondiale, les toilettes n’étaient que très rarement intégrées à la maison, et la salle
d’eau était, elle aussi, très loin d’être systématiquement présente. Du point de vue architectural et
urbanistique, l’économie a su faire voler en éclat le rêve des modernes en détournant le principe de la
série, avec son seul intérêt économique, dans la réduction au strict minimum des espaces privés, niant
l’espace collectif, et l’intégration à la ville en créant, dans des tranches entières de la banlieue, des cités
dortoirs ou les populations pauvres et immigrées viennent s’établir, loin des autres, hors la ville, hors la
société, faisant émerger d’ailleurs une culture neuve, mélangée plus que métissée.

Le mouvement moderne est universaliste, et tend à se mondialiser. Avant que ses mauvais côtés ne
soient exportés par l’économie dans des formes dérivées et optimisées, contre les préceptes des
initiateurs, dans, ou à côté, de différentes villes du monde, l’élite moderne a eu l’occasion de s’exprimer
au moyen de villes nouvelles. Le Corbusier n’a pas dirigé la reconstruction de la moindre ville
européenne, voire méditerranéenne, malgré le projet pour Alger, mais peut créer sa ville manifeste en
Inde. Chandigarh, est créée par la volonté de Jawaharlal Nehru, comme étant la nouvelle capitale du
Pendjab, où vivent principalement des Sikhs et des Hindous. Au pied de l’Himalaya, avec une extension
possible vers le sud, on a détruit plus de vingt villages pour faire naître cette cité, où il y a de l’espace
comme nulle part ailleurs en Inde, avec les préceptes urbanistiques du mouvement moderne. Comme
depuis l’Antiquité, les dirigeants font encore construire de nouvelles capitales, de nouvelles villes, pour
asseoir une position de pouvoir. En en établissant le plan et l’espace sans considérer l’habitat
endémique, la culture spatiale des gens du lieu. Le Corbusier affirme sans le savoir la position dominante
de l’Occident sur le reste du monde. La tabula rasa est un fait, admis de tous, et porté comme vérité
pour le monde, avec un grand dédain pour l’histoire et les cultures locales.

Une ville nouvelle est peut-être encore plus extrême dans son aspect acculturé, et dans sa mécanisation
de l’organisation humaine, c’est Brasilia. Le but de cette nouvelle capitale pour le Brésil est d’occuper le
territoire, de trouver une centralité par rapport à la vaste étendue du territoire national, quitte à être
perdu dans la nature, dans un simple but de conquête et de contrôle total. Les architectes de ce projet
sont Oscar Niemeyer et Lucio Costa, brésiliens, mais dans la mouvance occidentale moderne.

« Brasilia, c’est Euclide architecte. Une géométrie implacable, on n’y parle pas de rues, mais
d’axes, pas de quartiers, mais de secteurs. On n’y vit guère dans des maisons, mais dans des
blocs. On habite dans le SQN-203-G506, que l’on quitte le matin pour le bureau SCS EdBCB
11, on déjeunera rapidement dans le CLS, peut-être au 202 A24, en songeant que le soir on
pourra toujours se divertir au SDS ».1

Les loyers y sont chers, similaires à Copacabana, le quartier riche de Rio de Janeiro, l’ancienne capitale.
Brasilia a du mal à intégrer ses pauvres. Vingt ans plus tard, O. Niemeyer dira :

« Le projet a été détourné, comment les quartiers résidentiels ont été refusés aux plus
nécessiteux, alors qu’ils étaient destinés à tous les habitants de Brasilia, comment un esprit de
discrimination domine tout le district fédéral, comment les rives du lac, autrefois prévues pour
l’usage de tous ont été livrées aux clubs bourgeois, invention du lucre immobilier, dont les
cotisations excessivement chères les mettent hors d’atteinte des classes de travailleurs ».2

Il est alors légitime de se demander si ce sont les conséquences de l’évolution de Brasilia dans le système
monde, où s’il y a des failles dans la conception, dans la programmation. Quel est le vrai rôle de
l’architecte dans la réussite ou l’échec de la création d’une ville ? Pour Le Corbusier, il n’y a pas de
doute.

1
MALINIAK, Thierry, dans : PLANCHAIS, Jean. « Cités géantes ». Fayard, 1978, Paris. p.245.
2
PLANCHAIS, Jean. Op.cit., p251.
18
« Nous savons bien qu’une grande part du malheur actuel de l’architecture est due au
client, à celui qui commande, choisit, corrige et paye. Pour lui nous avons écrit : « des yeux
qui ne voient pas ».1

Ces propos reflètent la prétention, encore actuelle, des architectes, de comprendre ce que les autres ne
comprennent pas. L’architecture savante, qui a toujours été un outil au service du pouvoir, quand elle
tente d’aller au-delà de son rôle prédéfini se fait rattraper par la réalité. C’est dans la décision politique,
dans l’élaboration des principes qui régissent la vie en société, que se définit la place, la forme et le rôle
de l’architecture. C’est sur terrain que l’architecte doit aller pour participer à l’élaboration du cadre de
son utopie architecturale et urbaine, et donc politique. S’il avait eu plus de recul, de modestie sur son
rôle, ou tout simplement plus d’humour, on aurait pu dire au « Corbu », que s’il y a bien une différence
entre un architecte et Dieu, c’est que Dieu ne se prend pas pour un architecte. Même s’ils « ne voient
pas », ce sont bien les détenteurs de la commande qui fixent les règles de la réalité urbaine, et après le
mouvement moderne déçu, et pendant la guerre froide, s’ouvre la voie d’un post-modernisme
architectural dans tout le bloc capitaliste, par l’architecture savante de l’argent roi, qui, après la chute
du bloc communiste, pourra s’étendre au monde entier.

1
LE CORBUSIER. « Vers une architecture ». Op.cit., p.8.
19
Mégapoles, la course aux skylines

Dans l’entre-deux-guerres, aux Etats-Unis, naissent les gratte-ciels, et c’est New York et la presqu’île de
Manhattan qui est encore aujourd’hui le modèle de la course aux skylines. New York est fondée en 1620,
et tout accélère à partir de 1750. C’est la porte d’un continent, ce qui favorise l’établissement d’une
grande ville portuaire et commerciale. Les premières maisons de bois des colons sont remplacées après
l’incendie de 1776, ce qui initiera de nouveaux schémas urbains. Au milieu du XVIIIème siècle, la ville est
un magasin général, et la spéculation immobilière est forte, le règlement des rues, des blocs et des
parcelles dessine le nouveau New York. Elle ne cessera d’être ce magasin général, « on voit New York
comme la Venise mercantile de l’océan occidental », Blaise Cendrars.1

« La grille posée sur Manhattan incarne la simplicité proclamée et la neutralité équitable de


la politique foncière de la ville. Son ambition est de concilier les principes contradictoires du
républicanisme égalitaire et du libéralisme spéculatif ».2

La tradition protestante y est forte, amenée par les hollandais, les anglais et les français chassés par les
persécutions et la révocation de l’édit de Nantes. Il faut y rajouter l’immigration de commerçants juifs
d’Amsterdam, ainsi que celle, forcée, des esclaves noirs. Le cadre législatif hollandais en vigueur à la fin
du XVIIIème siècle est modifié pour créer une anglo-américanisation législative qui régira la gestion
d’autres sites sur le même modèle que celui de la baie de New York. Au XIXème siècle et
l’industrialisation, l’extension de New York ne se limite plus à Manhattan, et la baie est colonisée de
manière « exponentielle ». Les nouveaux modes de circulation aident à cette colonisation sans limite de
la baie, et les différentes populations s’établissent différemment dans les différents lieux de vie en
fonction des différents lieux de production, d’échange, et à la faveur ou à la défaveur de leur condition
sociale ou ethnique. « La stratification sociale que connaît New York reflète de très fortes inégalités
économiques ».3

Dès la fin du XIXème, New York est une ville-monde, elle abrite les sièges de plus de 300 firmes
d’envergure internationale. Les gratte-ciels naissent, l’architecte Cass Gilbert les qualifie de « machines à
rentabiliser le sol »,4 ce sont les nouvelles cathédrales, et commence alors une course à la hauteur entre
les sièges d’assurances, de banques et de sociétés commerciales. Le Woolworth building, « la cathédrale
du commerce », est inauguré en 1913, avec une cinquantaine de mètres de hauteur, il affiche les
prétentions de cette course vers le ciel, de cette nouvelle monumentalité. Cette monumentalité,
comme dans l’antiquité, a pour but d’affirmer une position de force, de pouvoir. L’érection de gratte-
ciels amène à une législation sur l’affectation des fonctions des différentes zones d’affaires, d’industrie ou
résidentielles, où les gabarits et les densités sont différents. Le centre des affaires, Manhattan, fait office
de référence mondiale en matière de gratte-ciel, ils symbolisent la puissance économique de New York,
sa position dominante sur le monde. Le World Trade Center est ouvert en 1970, et inauguré officiellement
en 1973, ses deux tours jumelles dominaient New York, et donc le monde, ce qui a évidemment
accentué la valeur symbolique des attaques aériennes de septembre 2001 qui les ont fait choir.

Toutes les grandes villes des civilisations passées, toutes les capitales, sont aujourd’hui des villes-mondes,
du système mondial actuel. Leur positionnement stratégique ou symbolique a fixé l’accroissement de la
verticalité, comme par exemple pour Lima, Buenos Aires, Abidjan, Lagos, Le Caire, Calcutta, Bangkok,
Changaï, Téhéran… Elles rivalisent par la hauteur de leurs bâtiments dès que leur position dans
l’économie mondialisée est forte. Il suffit d’observer les tours de Dubaï, dressées en plein désert, pour être
saisi par la domination d’un modèle formel occidental. Les capitales africaines, par exemple, abritent
environ 20% de leur population nationale. Ce sont des villes machines, des « escaliers sociologiques »,5 où
le contraste est immense entre la richesse affichée par ces centres d’affaire en connexion avec le
monde, et la pauvreté des populations alentour, attirées par une ville qui ne peut pas les recevoir dans
des conditions décentes de vie.

1
Cité en introduction de : WEIL, François. « Histoire de New York ». Ed Fayard, 2000, Paris.
2
WEIL, François. Op.cit., p. 54
3
WEIL, François. Op.cit., p. 63
4
WEIL, François. Op.cit.
5
PLANCHAIS, Jean. Op.cit.
20
« Impérialisme urbain, imposé ou consenti. Partout des gratte-ciels, même s’ils ne portent
dans les capitales des pays les plus pauvres, que les noms des sociétés multinationales ou de
compagnies pétrolières ».1

Dans cette folie de la hauteur, le projet le plus extrême en matière de gratte-ciel n’est autre qu’un
perfore-ciel, puisqu’il s’agit du projet de tour Millenium, de Davis Nelson à Hong Kong. L’idée est de
gagner du terrain sur la mer en densifiant à l’extrême la population. Ici, la tour sur l’eau pourrait abriter
100 000 habitants, sur un peu moins de deux cents étages, dont le dernier culminerait à plus de 800
mètres de haut.

1
PLANCHAIS, Jean. Op.cit., p.2.
21
Les post-modernismes

On a coutume de dire que le mouvement moderne est mort le 15 juillet 1972, avec la destruction du
quartier Pruitt-Igoe à Saint-Louis, bâti vingt plus tôt par Minoru Yamasaki, et donc l’aveu d’un échec
idéologique. Même si la plupart des architectes modernes sont encore vivants, c’est la fin d’un
vocabulaire strict, qui est alors complété prudemment dans différents courants architecturaux.

Le post-modernisme est un nouvel éclectisme formel, héritier des recherches du mouvement moderne,
baignant dans la culture mondialisée de l’architecture des gratte-ciels. Ce sont des architectures
acculturées, ou l’architecte a retrouvé un rôle d’artiste, par la pure recherche formelle, et de technicien
par l’emploi de matériaux toujours nouveaux. Il s’agit d’architectures performantes, ou du moins de
recherche de performances, d’innovation et d’originalité, au service symbolique de ceux qui les font
bâtir. Ce sont des architectures qui intègrent l’abondance de communication de nos sociétés,
d’images, de panneaux publicitaires, qui les amènent à communiquer, elles-aussi, avec les mêmes outils,
pour un message adapté au monde contemporain. Pour le critique d’architecture américain Charles
Jencks :

« Un bâtiment post-moderne, pour en donner une définition brève, intéresse au moins deux
catégories en même temps : les architectes et une minorité engagée qui s’occupent de
problèmes spécifiquement architectoniques, ainsi que le grand public ou les visiteurs sur
place qui s’occupent de questions se rapportant au confort, à l’architecture traditionnelle et
à leur façon de vivre ».1

Si cette définition est relativement floue, c’est que la lecture de l’architecture post-moderne l’est aussi. Il
suffit de se rappeler l’incompréhension des parisiens à la livraison du centre Beaubourg, fleuron de
l’architecture High-tech, des architectes Renzo Piano et Richard Rogers, ou plus récemment avec l’hôtel
du département à Marseille de William Alsop et Jan Störmer, surnommé par les marseillais « le grand
bleu, » pour saisir la multiplicité des discours architecturaux, et la création d’images références
complètement neuves pour le néophyte. Aujourd’hui, le centre Beaubourg est accepté de tous, le génie
de ses architectes l’a probablement sauvé de la critique populaire montante, et très souvent légitime,
A58.56 56-0.02Hi iTm0.021te qu airTc (et) T 07arles

22
estime devoir considérer à partir d’une certaine taille de projet, « L », où le bâtiment peut se concevoir
indépendamment de son contexte formel, comme un objet posé là, avec ses raisons fonctionnelles.1

Pour Rem Koolhaas, les professionnels de la ville, urbanistes et politiques « sont comme des joueurs
d’échecs qui perdent contre un ordinateur ».2 La structure qu’il a créée, OMA, est devenue, pour lui,
avec la globalisation, le rassemblement « experts en différences : différentes possibilités, contextes,
sensibilités, manière de faire, sensualité, rigueurs, intégrités, pouvoirs »3. Il est, en fait, expert en
globalisation par son approche statistique de l’activité humaine, avec une recherche formelle modelée
par une image occidentale de l’architecture.

EuraLille est l’opération la plus ambitieuse d’Europe avant que naissent les grands chantiers berlinois.
Rem Koolhaas gagne le concours et le projet est mené dans le cadre d’une société d’économie mixte,
avec 51% du capital pour l’Etat afin de garder une maîtrise certaine de l’opération. Un cercle de qualité
est créé avec François Barré, ancien directeur du centre Georges Pompidou et François Chaslin, critique
d’architecture. Rem Koolhaas, pour qui l’architecte doit avoir sa place en amont du projet, dans la
conception programmatique, se voit imposé un programme prédéfini. La conception a lieu en plein
boom économique, et se fait rattraper par les réalités économiques des années 90. Les pressions
financières entament petit à petit le projet préconçu d’une architecture-objet. Les déviances d’une
architecture non contextualisée, du célèbre « fuck the context » de Rem Koolhaas, amoindrie par des
restrictions financières, donnent à EuraLille, pour Philippe Trétiack, « tous les signes d’un quartier
déshumanisé au possible, d’où le piéton est exclu. Au centre ville, ça fait mal »,4 rajoute-t-il. Si pour Rem
Koolhass : « Bigness is urbanism vs architecture »,5 on peut dire qu’ici, il y a match nul, que tout le monde
a perdu.

On ne peut pas reprocher à Rem Koolhaas d’être un mauvais architecte puisqu’il ne l’est pas et que la
plupart de ses projets font preuve d’un grande qualité spatiale, mais leur formalisation occidentale et
son attachement à l’image, font référence à la fois chez les décideurs et chez les futurs architectes, les
étudiants. En ne cernant pas le caractère universalisant et inapproprié de cette architecture acculturée,
en en saisissant que l’image, ils tendent à propager ce modèle, ou d’autres, dans le monde, sans en
distinguer les différences profondes, mais difficilement lisibles, qui font que Rem Koolhaas, Christian de
Portzamparc, Sverre Fehn, ou Tadao Andô en évoluant dans les post-modernismes mondialisés, ont des
approches sensibles forcément différentes en fonction de leur culture propre, et souvent de manière
inconsciente parfois.

« Mettre en évidence l’espace de représentation, c’est montrer que notre société utilise une
figuration de l’espace qui la différencie d’autres sociétés qui ne la possède point, qu’elle
l’utilise à des fins pratiques, et que ce fait a des conséquences universelles puisqu’elle tend à
l’imposer à l’échelle du globe ».6

1
KOOLHAAS, Rem. Op.cit., p.502.
2
KOOLHAAS, Rem. Op.cit., p.961.
3
KOOLHAAS, Rem. Op.cit., p.369.
4
TRETIACK, Philippe. « Faut-il pendre les architectes ». Seuil, 2001, Paris. p.142.
5
KOOLHAAS, Rem. Op.cit., p.515.
6
PAUL-LEVI, Françoise. « Anthropologie de l’espace ». Centre Georges Pompidou, 1989, Paris. p.304.
23
II. Des architectes altermondialistes ?

Les références contemporaines, les contre-modèles

24
L’écrivain italien, Eri de Luca, entendu sur France inter, pour la sortie de son livre « Le Contraire de un »,
aux éditions Gallimard, décrit le monde avant la chute du bloc communiste comme une pièce de
monnaie, avec la face capitaliste et la face communiste, comme deux mondes qui s’opposent et
s’équilibrent. Pour lui, le monde n’a plus la forme d’une pièce, mais bien la forme d’une boule, qui roule
au son du néo-libéralisme, ou l’enjeu est alors maintenant « d’établir une alliance monde favorable », car
comme le clame le collectif ATTAC : « La globalisation néo-libérale n’est pas la mondialisation que
peuvent espérer les sociétés en réseau ».1 C’est l’esprit de résistance à cette voie unique pour le monde,
qui a amené à l’élaboration d’un réseau mondial, pour la sauvegarde des intérêts locaux dans la
globalisation économique. La mondialisation est inéluctable puisqu’elle est un fait sur lequel il est
impossible d’imaginer revenir, mais pour les altermondialistes, elle doit pouvoir être plus juste.

Opposés à l’appropriation du monde par les grands groupes privés, les protestataires altermondialistes se
mobilisent en 1999 à l’occasion du sommet de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) à Seattle,
puis à Prague, Davos, Nice, Québec, Gênes, Monterrey, Johannesburg, Cancun… Ils manifestent contre
ce qu’Ignacio Ramonet, directeur de la rédaction du Monde Diplomatique, appelle le « poker du
mal »2 : le FMI (fond monétaire international), la Banque Mondiale, l’OCDE (Organisation pour la
Coopération et le Développement Economique) et l’OMC déjà citée, qui pour eux, sont la cause des
déséquilibres sociaux mondiaux par leur maîtrise économique du monde. Ils en viendront après, et en
parallèle des manifestations, à créer le Forum Social Mondial (FSM) de Porto Alegre (2001-2003), qui
mènera au « consensus de Porto Alegre ». Dans les premiers mouvements contre le G7 puis le G8, ils
revendiquent l’annulation de la dette des pays pauvres, pour un début de rétablissement de justice
mondiale, et pour sortir de l’asservissement, de l’Afrique notamment, à l’ordre mondial.

« Le nouvel ordre, c’est l’unification du monde en un marché unique, […] dans le nouvel
ordre mondial, il n’y a ni démocratie, ni liberté, ni égalité, ni fraternité. La scène planétaire est
transformée en nouveau champ de bataille où règne le chaos ».3

D’abord taxés d’antimondialistes par les tenants de la mondialisation et par les journalistes qui relayent le
terme, ils deviennent entre Seattle en 1999 et Porto Alegre en 2001, à force d’explications, des
altermondialistes. La base des rassemblements du Forum Social Mondial est Porto Alegre, c’est un choix
clairement exprimé par ceux qui luttent contre le néo-libéralisme et cherchent d’autres voies. C’était
avant tout l’idée d’organiser un forum anti-Davos et le Brésil a été choisi car c’est un pays « globalisé » et
non « globalisateur », et précisément Porto Alegre à cause de son budget participatif et de sa gestion
publique. Comme il y a le Forum mondial, il y a des forums locaux à différentes échelles. Il y a eu la
tentative de créer un Forum Social Africain, mais il a été dur à mettre en place, car les dirigeants actuels
formés au nord ne peuvent que jouer le jeu des institutions mondiales sous peine de faire mourir leur
pays, ce qui constitue finalement un prolongement de la colonisation africaine par les pays du nord. .

Le but des forums sociaux internationaux, locaux et thématiques n’est pas de faire émerger une doctrine
unifiée, un consensus ou une déclaration unanime, mais de créer le cadre d’un débat, où les différentes
manières d’aborder le monde, où les différentes visions du monde peuvent s’affronter. C’est toute la
difficulté, car l’altermondialisation, dans tous les domaines de l’activité humaine dont l’architecture, n’a
pas une réponse claire, un style, une pensée, ce qui, face à une voie unique et son cadre impérieux, la
rend très fragile. Pour le collectif ATTAC, la culture est, en plus d’un objet de consommation, un moyen
de résistance. Ils n’entendent pas ici la « culture » au sens d’habitus ou de cadre de construction sociale
de l’individu, mais au sens des représentations culturelles que sont les arts, et notamment l’architecture.
L’affirmation par la culture des différentes cultures du monde, doit pouvoir soutenir des causes plus
profondes, portées par les altermondialistes contre la domination sans partage de la culture
occidentale.

« Les individus qui appartiennent à des cultures différentes, non seulement parlent des
langues différentes mais, ce qui est sans doute plus important, habitent des mondes sensoriels
différents ».4

1
COLLECTIF ATTAC. « Agir local, penser global ». Mille et une nuit, 2001, Paris. p.10.
2
COLLECTIF. « Altermondialistes de tous les pays ». Le Monde diplomatique, Manière de voir n°75, juin-
juillet 2004.

3
Sous commandant Marcos, in : Manière de voir n°75. Op. cit.
4
HALL, Edward T. « La Dimension cachée ». Seuil, 1971, Paris. p.15.
25
Pour étayer cette pensée, l’anthropologue Edward T. Hall utilise l’exemple connu des Aiviliks, qui
possèdent une douzaine de mots différents pour désigner les différents vents, et vivent dans un espace
plus olfactif et acoustique que visuel. Il parle aussi de ses concitoyens, « dans l’usage de leur appareil
olfactif, les américains sont culturellement sous-développés »,1 ce qui affecte également le

26
La production des architectes contemporains

On peut distinguer chez les architectes, deux grandes catégories : les stars, et les autres. Le travail des
uns n’est pas si différent du travail des autres, mais les premiers, les stars, sont ceux qui ont à faire avec les
grands travaux publics et privés, avec les concours internationaux communiqués par la presse, les
revues, alors que les seconds ont des projets de plus faible échelle, et un lien moins étroit avec les
pouvoirs publics et privés, et donc moins de moyens. Ils sont le plus souvent à l’architecture ce que
l’artisan est à l’art. Comme le note François Chaslin, critique d’architecture :

« L’époque, les revues, le système médiatique en général et même les architectes les plus
modestes (quoi qu’ils prétendent et quelque soit leur exaspération frustrée), s’intéressent
principalement à une maigre cohorte de vedettes, celles qui, pour telle ou telle raison, et
chacune à sa manière, ont su focaliser une part nettement identifiable de la réflexion
architecturale du moment ».1

Ces stars de l’architecture contemporaine, que nous appellerons ici starchitectes, sont l’équivalent
contemporain des architectes de la Renaissance, car leur rôle dans l’organisation sociétale, est
sensiblement le même. La plupart de leurs projets concernent des opérations urbaines de grande
importance, les monuments urbains contemporains, musées, théâtres, bâtiments publics, les sièges
monumentaux des grandes entreprises et quelques maisons d’hommes riches qui leur permet une
expérimentation certaine, comme elles le permettaient aussi aux modernes. Les « autres » ont droit de se
battre dans la multiplicité des petits concours publics, et dans une commande privée d’élite culturelle ou
économique. Ils se battent sur les mêmes terrains que les starchitectes, mais avec moins de pouvoir et de
liberté du fait de la commande, peut-être avec moins de talent parfois aussi, et laissent, comme cela a
toujours été, l’immense quantité de constructions particulières aux bâtisseurs, aux entreprises générales
de travaux. Ils ont du mal à trouver leur place quand ils ne parviennent pas à devenir des starchitectes,
mêmes locaux, alors qu’ils courent quasiment tous derrière ce rêve mégalomane. Pour s’en sortir, ils sont
contraints, soit de se plier aux exigences formelles de la commande, oubliant alors leur convictions, voire
plus simplement leur métier, soit de singer les starchitectes, ou du moins l’image de leur architecture.

L’architecture des starchitectes est souvent rejetée par la population néophyte, elle est à chaque fois
l’exemple extrême de l’idée que l’architecte est « cher et fantaisiste », et pourtant ils font références et
les architectes du monde des vivants, en suivant ces modèles, s’éloignent eux aussi, encore un peu plus,
des aspirations populaires. Ces aspirations populaires ne sont ni un gage de bien ou de mal, mais sont
une réalité que l’architecte doit prendre en compte s’il veut avoir le véritable impact de son discours, si
souvent immodeste de générosité. L’œuvre de toute une vie d’architecte est une œuvre anecdotique
aux vues de l’immensité de la construction, mais dans cet éclectisme formel contemporain, les
starchitectes sont enclins à « faire des petits », à voir leur modèle faire tâche d’huile et s’étendre par la
main d’un autre, d’autres.

Pour comprendre quel est le rôle mondialiste du starchitecte, je vais ici en faire une sélection et voir
quelles sont leurs différentes convictions et manières de faire, et comment ils exportent ou non leur
architecture dans le monde. Pour que cette sélection ne soit pas arbitraire, je choisis de considérer la
plus haute élite des starchitectes, et donc ceux qui ont été primés par l’académie Pritzker, l’équivalent
du prix Nobel pour l’architecture. Dans la carte qui suit, « Cartographie de l’exportation des
Starchitectes », ne sont donc considérés que les architectes primés depuis vingt-cinq ans, l’âge du prix,
et leurs réalisations, dont les plus vieilles datent des années 1940 et l’après-guerre. Une prise en compte
plus large du nombre d’architectes mondiaux dans cette carte l’aurait évidemment modifiée, voire
accentuée, mais n’aurait pas permis sa lecture a posteriori.

(carte manquante dans cette version pour le web)

1
CHASLIN, François, cité dans : TRETIACK, Philippe. op.cit.
27
D’un premier coup d’œil, on établira, sans surprise, que la très grande majorité des primés de
l’académie Pritzker, dont les membres sont occidentaux, sont étasuniens, européens et japonais, et que
leur travail s’exporte, ou s’échange, principalement sur ces trois régions du monde. Quelques villes-
mondes du Moyen-Orient, d’Afrique et d’Asie du sud-est reçoivent aussi cette architecture mondiale,
l’importent sans l’exporter, puisque, même si l’on considérait un plus grand nombres d’architectes dans
cette cartographie que les simples Pritzker, ces régions ne fournissent pas leurs propres starchitectes, du
simple fait que ces derniers sont, en règle générale, formés dans le nord, et donc ne peuvent pas
véhiculer une architecture propre à leur culture. Le concept même de starchitecte ne colle pas avec
cette exportation de modèle du sud vers le nord, car, s’ils sont des « stars », c’est que le nord les définit et
les prime ainsi. Ceux qui sont simplement architectes, sont des artisans dans un territoire donné de
l’architecture qui leur est propre.

Tous les starchitectes étasuniens exportent dans le monde, dans différents modes culturels, une
architecture purement occidentale et acculturée, dont le principal travail est un travail formel et spatial
sur des modes de représentation occidentaux, et pour une commande du nord, bien que située sur
l’ensemble du globe. Il en est de même pour les starchitectes européens, avec pourtant quelques
différences, exprimées par des prises de position et d’action différentes. Les starchitectes du sud et du
nord sont plus enclins à se différencier des étasuniens que les starchitectes anglais, français, allemands,
hollandais, suisses et autrichiens, dont nous ne reparlerons pas et qui sont l’équivalent mondialiste
européen des étasuniens. Au Nord, Sverre Fehn, le norvégien, est un architecte qui s’exporte peu ou en
tout cas essentiellement dans les pays scandinaves ; son architecture est élaborée par une formalisation
réactive à sa connaissance du site, des caractéristiques des sites scandinaves, sans pourtant avoir la
moindre réticence technique dans sa modernité. Son architecture est très liée à l’environnement qui la
reçoit, c’est en cela qu’il est particulier et est un véritable représentant d’une architecture scandinave.

Au sud de l’Europe, il y a deux cas qui nous intéressent, Alvaro Siza et Renzo Piano, car, dans leur
démarche, il y a quelque chose qui les distingue des autres. Pour le premier, Alvaro Siza, le portugais,
c’est un des rares à ne pas s’exporter, si ce n’est parfois en Galice, cette région du nord-est de l’Espagne
dont la culture est peut-être même plus proche du Portugal que de l’Espagne. Dans le travail d’Alvaro
Siza, il y a une recherche sur la ville portugaise médiévale et ses dédales de rues, sur les volumes simples
qui la composent, ce qui lui permet d’élaborer une architecture contemporaine avec la même
recherche spatiale que ses contemporains, tout en sachant l’intégrer au cadre de sa culture propre.

Renzo piano, lui, a un parcours assez spécial, dans le sens où il s’est illustré dans l’émergence de
l’architecture high-tech, et a su sortir de cette étiquette pour explorer d’autres pistes. Il s’exporte
énormément, et jusqu’à il y a peu, dans un mode de représentation occidental, mais en 1998, il surprend
en concevant le centre de la culture kanak, le centre Jean-Marie Djibaou, en Nouvelle-Calédonie. Nous
reviendrons plus tard dessus, mais il exprime par sa forme une recherche originale, inspirée par le site et a
fortiori par la culture Kanak elle-même.

Luis Barragan, le mexicain, qui est l’un des premiers primés, n’a construit qu’au Mexique, en plein
mouvement moderne, avec cette culture architecturale comme enseignement, et dans un pays, dont
la culture est déjà mondialisée du fait de la colonisation par les espagnols. Pourtant son travail reflète
véritablement une culture locale, dans le sens où il s’agit le plus souvent d’un travail paysagé, inspiré des
découpes et limites des différents composant de ce paysage, le cadrant et le mettant en perspective. Il
utilise des volumes simples, des murs nus, qui rappellent autant la recherche de pureté des modernes
que la simplicité de l’habitat vernaculaire mexicain de l’époque coloniale. Il arrive par ce savant
mélange à créer l’image d’une architecture contemporaine mexicaine.

Glenn Murcutt, un des derniers primés, se retrouve dans le même processus. Il réalise exclusivement en
Australie, dans un pays du Commonwealth, de culture principalement occidentale, dans une étendue
trop grande, évoluant à côté d’une population aborigène, qui, comme dans les autres régions du
monde, a d’abord souffert de l’invasion de son territoire avant d’être mise à l’écart de la société
dominante. Il ne se retrouve pas dans la lignée de Jorn Utzon, le dernier primé, Danois, qui a réalisé le
célèbre opéra de Sidney, dans une architecture des plus mondialisantes, par sa monumentalité, et sa
force symbolique. Glenn Murcut comme Luis Barragan est autant paysagiste qu’architecte et sa
recherche sur l’implantation de son architecture, souvent de petite échelle, et le respect du site, la
recherche de poésie révèle une sensibilité certaine à l’approche de la conquête bâtie dans son pays.

Le seul architecte primé qui vient d’un pays véritablement « du sud » est le brésilien Oscar Niemeyer. Mais
il est étrangement l’un des plus fervents porteurs de l’architecture occidentale par la conception d’une
architecture directement héritée du mouvement moderne. Il est l’architecte, avec Lucio Costa, de
28
Brasilia dont j’ai déjà parlé plus haut, et qui est un gigantesque manifeste moderne, l’expression de
l’universalité voulue par les modernes. Il a certes construit au Brésil, mais toujours dans cette mouvance
moderne et s’est aussi énormément exporté, comme la plupart des starchitectes étasuniens, européens
et japonais, comme s’il avait plus été l’un deux, qu’un architecte brésilien. La musique brésilienne, par
force de métissage, a su se particulariser, mais pas l’architecture savante.

Les Japonais sont mondialistes également, pourtant, parmi eux, il en est un qui se différencie par sa
démarche, et qui l’exprime de manière consciente et posée, en pleine objectivité par rapport à sa
culture. C’est le seul des primés à être autodidacte, et c’est sûrement celui qui exprime le mieux ce que
pourrait être une architecture d’élite altermondialiste. J’utilise ici l’expression « architecture d’élite », non
pas parce qu’il parle spécialement de celle-là, mais parce que je parle bien de l’architecture savante,
de celle des architectes. Tadao Andô est l’héritier conscient de la culture japonaise et de ses spécificités.
Elle valorise les phénomènes du milieu, avec le plus simple et le plus bel exemple, la maison traditionnelle,
qui s’ingénie à ne pas couper son intérieur du monde extérieur grâce aux espaces, aux sols, à la
continuité et à l’ambiguïté des limites. Comme l’écrit Yann Nussaume, relatant une entrevue avec
l’architecte, « sa philosophie est claire, pour comprendre l’essence d’un bâtiment, il faut connaître la
société dans laquelle il a été construit ».1 C’est donc que l’essence de la conception d’un bâtiment ne
peut pas non plus se dissocier de la compréhension de la société qui le reçoit. Dans ses premiers projets
expérimentaux, dans les années 1970, il y a une grande importance de la recherche sur le contenu
plutôt que sur le contenant. Il se positionne dans les années 1980, quand vient une certaine
reconnaissance, avec la fixation d’une pensée, plus que d’un style architectural. Pour Tadao Andô, le
post-modernisme est « absorbé par des considérations formelles, détournées d’interrogations
profondes ».2 Il cherche à remettre du sens dans l’acte architectural en critiquant les seules
considérations formelles, spectaculaires du post-modernisme mondialiste. Sur son rôle face à
l’acculturation à laquelle participe l’architecture internationale, il a une idée claire et tranchée, comme
il l’a pour ses confrères architectes :

« Si l’internationalisation veut que les différents pays se mettent en contact tout en


respectant les différences culturelles et religieuses, la globalisation, elle, abolit les différences.
On peut dire sans exagération que, dans le monde globalisé, il ne restera de propre à
chaque ethnie que sa langue et ses mœurs transmises presque inconsciemment et liées au
corps ».3

« Parmi les diverses responsabilités sociales incombant aux architectes, la plus importante est,
à mon avis, de réfléchir sur la culture, autrement dit d’utiliser l’architecture pour montrer que
chaque pays a sa propre culture ».4

Il pose le problème de l’enseignement de ces valeurs, car il s’agit plus de valeurs que d’une théorie, d’un
paradigme architectural qui pourrait correspondre à un style.

« On ne peut pas enseigner l’architecture, sauf l’histoire et la structure. L’essentiel, c’est que
chacun réfléchisse pour son compte. Je parlerai donc aux étudiants de ce que j’ai appris
dans la vie et dialoguerai avec eux ».5

Il prône un enseignement fait de rencontres avec différentes architectures de différentes cultures


contemporaines. Avant de savoir ce que signifient ces différences aux vues d’un enseignement de
l’architecture et de sa contemporanéité, il est important de saisir ce qui institue ces différentes manières
de voir et de faire de ces architectes, de saisir les différents modèles architecturaux de l’occident.

(Précision post-rédaction : le dernier Pritzker price (2004) a été remis pour la première fois à une femme,
Zaha Hadid. Architecte Irakienne, formée à Londres. Son architecture archi formelle, avec un travail sur
les lignes, les cassures, est, comme bien d’autres, l’expression d’une architecture internationale,
acculturée et mondialisante)

1
NUSSAUME, Yann. « Tadao Andô et la question du milieu ». Ed. le Moniteur, 1999, Paris. p.37.
2
NUSSAUME, Yann. Op.cit.
3
ANDO, Tadao, cité dans : NUSSAUME, Yann. « Tadao Andô et la question du milieu ». Ed. le Moniteur, 1999,
Paris. P.151.
4
ANDO, Tadao, cité dans : NUSSAUME, Yann. Op.cit., p.152.
5
ANDO, Tadao, cité dans : NUSSAUME, Yann. Op.cit., p.162.
29
Les différents modèles de l’occident

Dans ses écrits, « Vers Une Architecture » et « Urbanisme », Le Corbusier se fait le juge du bien et du mal. Il
établit une théorie universaliste, sans réaliser que, dans ses propres propos, est contenue l’idée de
différence de cosmogonies, de visions de l’univers des différents peuples de la terre.

« L’architecture est la première manifestation de l’Homme créant son univers, le créant à


l’image de la nature, souscrivant aux lois de la nature, aux lois qui régissent notre nature,
notre univers ».1

L’univers des uns n’est pas l’univers des autres, et l’idée d’universalité ne peut être considérée que dans
la culture de la société qui la pose. L’univers chinois n’est pas l’univers américain, comme il n’est pas
l’univers arabe, etc. Mais sans aller dans l’observation de différences aussi fortes entre les cultures, il est
possible de comprendre que certaines différences tout aussi fortes, mais peut-être moins flagrantes,
existent au sein des différentes cultures de l’occident. L’élaboration de l’architecture dans une culture
spécifique se fait en accord avec la perception de l’espace de sa population, de ses références, qui
s’expriment, comme on a pu le voir avec l’exemple clair des Aiviliks, par le langage. Franz Boas est le
premier anthropologue à révéler des différences culturelles spatiales par comparaison de deux langues.
Ces comparaisons des systèmes linguistiques et donc des mécanismes de la pensée, pour révéler les
spécificités des Hommes appartenant à un groupe donné, induit une comparaison, entre autres, des
systèmes de perception de l’espace, et donc de l’architecture. C’est l’anthropologie, qui permet de
saisir les différences fondamentales qui font que l’univers n’est pas qu’un.

Edward T. Hall expose dans son livre des différences proxémiques entre les japonais et les européens, par
exemple, où les uns et les autres ont un rapport différent aux murs, aux limites, et où la disposition du
mobilier résulte de différents rapports tactiles, sensoriels. Comme l’exprime Tadao Andô, l’intérêt des uns
pour le contenu, et des autres pour le contenant, fait partie des différences intrinsèques des cultures
entre elles. Il paraît assez simple de saisir qu’il y ait des différences entre la culture japonaise et la culture
européenne, mais il est des différences plus fines, plus difficiles à cerner.

Sans les relater toutes, l’étude entre étasuniens et allemands est sûrement l’une des plus révélatrices de
la finesse des différences et de leur importance en même temps. Aux Etats-Unis, deux ou trois personnes
qui parlent ensemble dessinent une démarcation invisible de leur espace de discussion, et parler à
quelqu’un depuis le seuil d’une maison où d’un bureau ne signifie pas que l’on est rentré dans l’espace
de l’autre. Edward T. Hall donne un exemple personnel, où, alors qu’il visite l’atelier d’un peintre
allemand, il entre sans saluer pour ne pas déranger le groupe qui discute dans la pièce, pensant bien
faire, puisque c’est ainsi que tout étasunien aurait fait. L’allemand, qui ne fonctionne pas avec les
mêmes codes par rapport à l’intimité et à l’intrusion, est très vexé que Hall ne l’ait pas salué ou n’ait
même pas signalé son entrée dans son espace intime, personnel. Leur altercation est le fruit d’une
incompréhension réciproque des modes de fonctionnement et des repères de l’autre et de sa culture
propre.

Pour pousser un peu plus l’étude entre ses deux peuples et ne pas se contenter d’une anecdote, on
peut évoquer son observation des bureaux allemands ou étasuniens. Pour les allemands, les portes des
bureaux doivent être fermées, si elles sont ouvertes, ce sera un signe de relâchement, de pause, alors
que pour les étasuniens, l’espace de travail doit être ouvert, tout doit être visible et, contrairement aux
allemands, c’est celui qui ferme la porte de son bureau, qui fera penser qu’il se cache, et sûrement pour
ne pas travailler. Il y aura, de fait, différentes manières de concevoir l’espace comme il y a différentes
manières de le percevoir entre un allemand et un étasunien.

On saisit, à la lumière des travaux d’anthropologie, de Hall par exemple, mais il en est de nombreux
autres, qu’existent des différences fondamentales entre les Hommes, et que ces différences, le plus
souvent portées inconsciemment induisent de fait différentes manières de faire dans l’ensemble des
activités humaines. Les architectures produites par des Hommes issus de cultures différentes avec les
mêmes outils, ceux du post-modernisme, peuvent être aussi variées que des musiques jouées avec les
mêmes instruments dans des régions du monde différentes. La technique certes se mondialise, mais les

1
LE CORBUSIER. « Vers une architecture ». Op.cit., p.56.
30
inconscients culturels relèvent de la localité des cultures. Je parle là de différences infimes et portées le
plus souvent de manière inconsciente, mais il y a des architectes qui portent consciemment de
nouveaux courants émergeants qui se posent en réaction à l’architecture hors sol du vingtième siècle, et
se tourne vers l’écologie, la nature , le site.

31
Les contre modèles existent-ils ?

J’ai évoqué plus haut le centre Jean-Marie Djibaou du starchitecte Renzo Piano, comme étant un
exemple de recherche d’architecture culturée venant d’un architecte du Nord, vers une région du sud.
Certes cette île du pacifique, la Nouvelle-Calédonie, est française, mais elle est détentrice d’une culture
propre, la culture Kanak, que le centre est censé représenter. L’architecture d’un tel centre joue aussi un
rôle de représentation, et c’est dans cet objectif que Renzo Piano s’est intéressé à la culture de l’île, dans
ce qu’elle pouvait inspirer sa vision contemporaine de faire un projet localisé.

« Offrir un produit standard de l’architecture occidentale avec un camouflage superficiel


n’était pas possible, ça aurait fait penser à un blindé, masqué de feuilles de palmier ».1

Il a travaillé avec l’aide notamment d’un anthropologue pour comprendre la culture Kanak. Cette
recherche a conduit a identifier des symboles, des images et une matérialité propre à cette culture, mais
ironie du sort, pas à une élaboration de la perception de l’espace kanak, pour la simple raison que la
perception de l’espace, pour les kanaks, est en étroite relation avec la nature et non pas avec les
éléments construits qui composent l’architecture. Il a cependant réussit à élaborer une architecture,
dont la matérialité, avec ces éléments de bambou, et l’image dans la nature, la distingue nettement de
toute architecture coloniale, ou mondialiste, avec une véritable respect de la culture du lieu. Le centre
reste tout de même un bâtiment contemporain à qui l’on ne saurait reprocher une vision passéiste,
conservatrice ou régionaliste. C’est sur ces terrains que les détenteurs de la modernité universaliste
critiquent le plus souvent ceux qui cherchent à ouvrir des voies différentes.

L’idée de métissages justes peut amener à une modernité diversifiée. Les métissages culturels sont une
composante forte de la création d’une culture méditerranéenne, qui est à l’origine de l’universalisme
mondial. Pourtant, l’apparente unité sociétale et formelle du bassin méditerranéen, est due à une
histoire pleine de conflits, d’invasion, de mouvements de population. Et les villes méditerranéennes sont
en en fait toutes particulières et révèlent plusieurs composantes culturelles, dues à leurs différentes
occupations. Le métissage culturel n’est jamais juste, équilibré. La différence entre un métissage
biologique et un métissage culturel tient au fait que dans un métissage culturel il y a le plus souvent, pour
ne pas dire toujours, un rapport de domination d’une culture sur l’autre pendant leur rencontre. La
difficulté d’un métissage contemporain tient dans cet équilibre et dans la domination évidente de la
culture occidentale sur les autres cultures du monde.

L’histoire de la musique et ses allers-retours entre les différents continents liés à l’histoire du monde,
pourrait éclairer les autres arts sur les phénomènes de métissages et les formes nouvelles émergentes, qui
savent conjuguer la modernité avec la culture propre de ceux qui la jouent. Pour ce qui est de
l’architecture, le métissage n’est lisible que lorsque il y a une mise en avant des valeurs culturelles d’un
programme architectural. On pourrait observer par exemple les réflexions actuelles sur l’implantation de
mosquées en Europe, nécessaires aux vues du nombre de pratiquants musulmans européens. Les projets
ont du mal à aboutir pour des raisons symboliques dans les villes, mais la recherche des architectes sur
ces formes est tout à fait intéressante. Avec un tel programme, les modes d’utilisation de l’espace sont
forcément issus de la culture arabe, et la formalisation qu’en font les architectes contemporains qui se
penchent sur la question se fait avec les possibilités et les aspirations modernes dans le respect obligé de
cette fonctionnalité, avec, en plus, un intérêt pour les éléments symboliques et décoratifs propres à la
religion musulmane, les couleurs, les principes d’ornementation, les formes. Il paraît évident que dans la
réalisation d’un édifice religieux, les pratiques religieuses et les espaces qu’elle nécessite ne peuvent être
tronqués ou déconsidérés, même par une culture extérieure qui cherche à l’intégrer à ses villes. Le
métissage est ici un fait, ce qui n’aurait pas été le cas, si, comme dans le passé, la réalisation de
bâtiments religieux se faisait conjointement à une conquête territoriale de cette religion et donc une
position dominante.

Un exemple de retour de culture, qui est évocateur sur l’idée de métissage, c’est l’Institut du Monde
Arabe (IMA) conçu par Jean Nouvel. Cet institut a pour but d’être le relais de la culture arabe à Paris, et
il va de soi, là aussi, que l’architecture ne peut pas éviter la référence à la culture qu’elle représente.
Jean Nouvel avait comme intention première de reprendre l’idée du souk, mais il a finalement pris une
autre piste et a permis à une de ses équipes de réaliser un pur produit du post-modernisme avec la

1
PIANO, Renzo, cité dans : WINES, James. « L’Architecture verte ». Taschen, 2000. p.126.
32
marque d’un croisement de cultures. Le bâtiment est parfaitement intégré au Paris Haussmannien avec
une façade extérieure qui suit la ligne des bâtiments voisins de Jussieu et la rue. La façade tournée vers
l’intérieur de l’îlot, dont le décorum, à l’origine innovation technique qui s’est avéré plus tard inapproprié
et gênant pour les utilisateurs de la bibliothèque, est une juste adaptation contemporaine du
moucharabieh qui voit dehors en cachant dedans. Malgré cette référence à la culture arabe, il reste
dans son utilisation et sa spatialité un bâtiment du post-modernisme occidental.

Le nord sait infléchir l’image de sa contemporanéité quand il consacre une culture qu’il accueille, mais à
chaque fois qu’il s’exporte, il est plutôt dans une logique de modernisation occidentale, où c’est sa
culture qui régit l’élaboration de son architecture. Cette différence de comportement tient de la nature
fonctionnelle des bâtiments et de la commande, le maître d’ouvrage n’a pas les mêmes volontés quand
il s’intéresse spécifiquement à une culture, que quand il fait édifier un bâtiment selon des nécessités
économiques, le siège d’une multinationale pour prendre un exemple extrême, quelque soit le territoire
culturel qui l’accueille.

Dans cette dépendance au maître d’ouvrage et à la commande, l’architecte, malgré sa faible marge
de manœuvre, cherche toujours à sauver ses utopies, à établir le cadre de ses possibilités en mettant en
avant des intérêts susceptibles de toucher les décideurs. Il est porteur de pensées originales, qui
constituent les nouveaux courants émergeants.

33
Les courants émergeants

Comme pour le mouvement alermondialiste, ce sont les considérations sur l’environnement et sa


protection qui ont motivé les recherches de nouveaux modèles architecturaux. Avant les réflexions sur
l’architecture environnementale, elle s’est appelée, architecture solaire, puis bioclimatique. Elle cherche
à respecter les valeurs environnementales et les ressources énergiques. Cette architecture
environnementale est aujourd’hui qualifiée d’architecture verte et consiste en la recherche d’un lien
entre l’architecture et la nature, avec le refus de l’anthropocentrisme.

« […] Jeter par-dessus bord les pensées égocentriques qui caractérisent la plupart des
réalisation architecturales du XXème siècle pour leur substituer une approche socialement
plus responsable et écologiquement intégrée ».1

Dans « Architecture verte », James Wines site comme exemple « verts » Emilio Ambasz et son projet pour
le laboratoire Schlumberger dissimulé dans le sol, et l’Acros building, et Frank Lloyd Wright et l’ensemble
de son œuvre pour son rapport aux sites. S’ils sont « verts », c’est plus par position philosophique que par
une démarche normative. Frank Lloyd Wright est reconnu par tous les courants environnementaux,
comme le précurseur d’une architecture environnementale. Il le doit sûrement à son admiration pour les
arts orientaux et l’influence qu’ils portent dans sa manière de concevoir un objet dans le site. Il a
d’ailleurs dit : « c’est la seule œuvre (l’architecture) où il (l’Homme) marque vraiment son emprise sur la
terre ».2 Ce qui induit inéluctablement une recherche d’interaction entre le bâti et le site.

Il site évidemment Renzo Piano, à propos du centre en Nouvelle-Calédonie le centre Jean-Marie


Djibaou, qui reste le projet phare du « vert » et qui est d’ailleurs en couverture de l’ouvrage de James
Wines. Le projet de Renzo Piano est un des rares projets cité dans la quasi-totalité des ouvrages sur
l’architecture et l’environnement depuis 1998. Il ne paraît pas évident que Renzo Piano revendique
cette étiquette, mais il faut reconnaître que dans son parcours éclectique, il a avec cet ouvrage su
pointer un domaine auquel l’architecture est souvent étrangère, ou en retard par rapport aux
préoccupations citoyennes.

James Wines s’en réfère aussi à Herzog et De Meuron en Suisse, à Jourda et Perraudin à Lyon, ou Vassal
et Lacaton, à Paris après des débuts à Bordeaux, pour leur capacité à utiliser la technique pour « capter
plus de site ». Dans l’exemple de Jean-Philippe Vassal et Anne Lacaton, c’est la recherche technique
liée à l’industrialisation des matériaux qui constituent les bâtiments agricoles et notamment les serres, qui
a été le déclencheur. Des volumes simples et des matériaux courants, qui permettent, en plus d’un
aspect économique intéressant, une certaine qualité de confort, thermique et hygrométrique grâce aux
systèmes de ventilation et d’ouverture régulateurs. La plupart de leurs projets pour des maisons se
retrouvent dans l’idée de la caravane, c’est-à-dire comment habiter en étant dehors avec le confort
nécessaire, en harmonie avec le milieu.

La végétalisation de l’architecture est une des voies de l’architecture environnementale. Le projet de


laboratoires d’Emilio Ambasz reste la référence, mais on peut aussi parler des pentes gazonneuses du
palais omnisport de Bercy de Andrault et Parat en 1985, ou du jardin de la Bibliothèque Nationale de
France de Dominique Perrault. Ces deux projets font un rappel à la nature par l’utilisation d’éléments
naturels, gazon, arbres, comme des éléments constructifs, sans relation avec le milieu extérieur, mais plus
dans un esprit de décaler l’architecture, de la faire aborder des terrains expérimentaux nouveaux.
D’autres architectes high-tech, ont utilisé des éléments « naturels » pour la conception de la Maison
poilue, en 1966, il s’agit de Norman Foster et Richard Rogers, qui fut le collaborateur de Renzo Piano pour
le centre Beaubourg. Plus récemment, les disciples de Rem Koolhaas, MVRDV, se sont illustrés dans un
projet vertical pour le Dutch pavillon de l’exposition universelle en Hanovre, ils ont superposé différentes
couches de ville, comme leur problématique sur la densité les oblige à faire souvent, sans oublier les
parties boisées et naturelles de la ville. Dans ces exemples de végétalisation, on peut comprendre que
l’utilisation d’éléments naturels n’est pas là pour rapprocher le bâti de la nature, mais pour le naturaliser,
en continuant de le considérer, dans la pensée post-moderne, comme un objet autonome, une
sculpture dont le site est exclu. Francis Rambert, qui parle de quelques-uns de ces exemples dans son
ouvrage sur les architectes Edouard François et Duncan Lewis, précise que pour eux, contrairement aux

1
WINES, James. Op.cit., p.14.
2
WRIGHT, Frank L. cité dans : COLLECTIF, sld CROCI, Daniel. « Habiter autrement, regards sur une
architecture environnementale ». Les cahiers du Cantercel, EDISUD. Aix-en-Provence, 2001
34
précédents, « la compréhension du site, c’est la règle absolue »,1 et qu’il faut jouer avec les contraintes
du site. Il évoque le projet non réalisé d’un pont autoroutier dans la vallée de la Bièvre, dans un site boisé
sensible. Où le but est le respect de ce site sensible dans l’importation d’une structure lourde. C’est le
contre projet du viaduc de Millau de Norman Foster. Ils utilisent alors la technique botanique, des
truchements végétaux, qui s’associent à la structure, inspirés des travaux du « génial botaniste »2 qu’est
Patrick Blanc pour sa création des murs végétaux, et de la haie comme matériau de façade.

Ces architectures écologiques ont, comme dans le travail de Shigeru Ban sur le recyclage de matériaux,
l’avantage d’apporter des techniques qui vont dans le sens du respect de la terre comme écosystème,
mais n’ont souvent que peu de position sur l’homme qui habite les différents écosystèmes et consiste en
une branche « verte » du post-modernisme architectural mondial.
C’est aussi par l’apport d’autres disciplines que l’architecture peut s’enrichir. Je pense ici à Kenneth
White et à la poésie. La poésie qui concerne tout les hommes, dès qu’ils existent, qu’ils voient et
perçoivent ce qui les entoure, son monde. Parmi les collaborateurs de Kenneth White dans la recherche
géopoétique, ou poésie située, il y a Jean-Paul Loubes, architecte et enseignant à l’Ecole d’Architecture
et de Paysage de Bordeaux, où il dirige un séminaire d’anthropologie de l’espace. Ce dernier dit de
cette recherche dans son champ de compétence, « une architecture géopoétique sera une
architecture qui laissera entrer le site ».3 L’anthropologie de l’espace révèle que, dans les différentes
sociétés du monde, l’architecture est en lien étroit avec la perception du site et de son usage par les
Hommes qui l’élaborent. Jean-Paul Loubes travaille à la recherche et à l’enseignement de ces valeurs,
et parmi ses « petits », il y a Rafael Santa Maria, qui s’attache à mettre en pratique dans ses projets cette
lecture située du monde, pour contribuer à « cette légère modification de la surface de la terre que l’on
appelle architecture ».4 Kenneth White dans son analyse de l’architecture contemporaine décrit deux
courants principaux, un courant « techno-économique », et un courant « archi-texte ». Le premier est
composé de toutes les architectures post-modernes et mondialistes dont avons déjà parlées, et le
second rejoint l’anthropologie et sur lequel la géopoétique peut porter un regard neuf.

Un groupe de recherche a constitué un site expérimental d’architecture à la Vacquerie (39), et diffuse


ses problématiques sur ces questions d’architecture dans « Les cahiers du Cantercel ». Sans en décrire les
interrogations, je me contenterai ici de relever quatre citations de leur publication de 2001. La première
pose la problématique, la seconde évoque une source de compréhension, la troisième cadre l’utilisation
de cette source dans la problématique contemporaine, et la dernière sonne comme une revendication
que les architectes n’ont pas encore su crier.

« La prospective se situe entre les objectifs de l’architecture environnementale et le tandem


Homme/nature. […] A travers le thème « habiter autrement », les Cahiers du Cantercel
posent la question des enjeux, des équilibres et des accords à établir entre l’Homme et son
milieu. Mais cette architecture liée à l’environnement, pour s’affirmer, doit démontrer
l’urgence de la recherche de nouveaux concepts. Quelles synergies de pensées, de
techniques, d’économies faut-il opérer pour répondre aux nouvelles demandes de cette
relation de l’Homme au monde ? »5

« L’architecture vernaculaire offre un enseignement constant sur la façon dont les hommes
se comportent par rapport à leur environnement ».6

« Il est intéressant de repenser l’architecture. Non pour revenir à l’architecture traditionnelle


locale comme vérité absolue, ni pour établir des manifestes régionalistes mais en croisant la
recherche formelle avec les logiques constructives et les ressources particulières d’un site. Il
s’agit de répondre par le local, par contextualisation des projets, à l’entreprise de
déculturation globale qui ne néglige pas l’architecture et l’urbain ».7

« Il faut du local pour appréhender le global ».8

1
RAMBERT, Francis. « François Edouard, Lewis Duncan. Construire avec la nature ». EDISUD, Aix-en-Provence,
1999. p.11.
2
RAMBERT, Francis. Op.cit.
3
LOUBES, Jean-Paul. WHITE, Kenneth. « Architecture et géopoétique ». Carnets d’architecture comparée n°2,
1996, Bordeaux.
4
LOUBES, Jean-Paul. WHITE, Kenneth. Op.cit., p.5.
5
CAMPREDON, Jean-Pierre. Dans : Les cahiers du Cantercel. Op.cit., introduction.
6
PERRAUDIN, Gilles. Dans : Les cahiers du Cantercel. Op.cit.
7
RUCHON, Marcel. Dans : Les cahiers du Cantercel. Op.cit., p.51.
8
CROCI, Daniel. Dans : Les cahiers du Cantercel. Op.cit., p.9.
35
Tous ces courants émergeants en sont pour l’instant au niveau expérimental, et aucun n’a atteint le
stade de constituer un mouvement qui porte avec lui une utopie claire susceptible de coloniser les
esprits. Nous sommes dans une ère de changements de paradigmes architecturaux, et ce sont les futurs
architectes, les étudiants, qui feront que tel ou tel mode d’action sera préconisé plus qu’un autre.

36
La formation des étudiants

En France, l’enseignement de l’architecture ne se fait pas dans le cadre du Ministère de l’Education


Nationale, mais dans celui de la Culture après avoir longtemps fait parti du Ministère de l’Equipement.
Même si c’est parce que les architectes ne savent pas communiquer l’intérêt pour la société de leur
discipline et de son enseignement, il y a tout de même un décalage factuel, une discrimination qui fait
que l’Etat donnait en l’an 2000, 150 000 Francs par an pour les études d’un ingénieur, et 38 000 pour
celles d’un architecte. 1 Ce pourrait être une cause de la « nullité » ambiante, la mauvaise éducation de
nos architectes, ou le reflet de l’utilité que la société porte au travail de l’architecte, ici en comparaison
avec l’ingénieur. Mais au-delà des frontières nationales, dans toutes les écoles du monde occidental, il
existe un travers porté par une majorité d’enseignants eux-mêmes, que relate Philippe Trétiack :

« …ce qu’on enseigne, c’est l’idéologie du « génie ou rien. » […] Naturellement, tout étudiant
rêve d’être un jour un Le Corbusier, un Louis Kahn et, depuis quelques années, un Frank
Gehry, un Rem Koolhass ou un Toyo Ito. On ne peut reprocher à l’enseignement de donner
de l’ambition à ceux qu’il forme ; cette hypertrophie mégalomaniaque a d’excellents
aspects : dépassement de soi et lyrisme créatif. Mais le revers de la médaille est aveuglant :
mépris de l’opinion publique, incapacité bien souvent à nouer le dialogue et à
communiquer, à agir autrement qu’en artiste dégagé de toute obligation sociale, promotion
encore de l’architecture-objet, de l’architecture-sculpture ».2

On ne forme pas les futurs architectes à la réalité de la construction mondiale, et ils s’excluent d’eux-
mêmes de ce qui leur a toujours été inconnu, l’immensité de la construction qui se fait sans eux.
L’architecte occidental est formé de telle façon à répondre aux préoccupations occidentales déjà
relevées ici, l’image, le monument, et pas à se préoccuper des différences culturelles auxquelles est
soumis son art depuis toujours, et qui accentue encore un peu plus le clivage entre lui et la société.

Pour Tadao Andô, l’enseignement de l’architecture consiste à enseigner la structure et l’histoire, et à


favoriser l’échange d’expériences pour atteindre la maîtrise de la spécificité de cette discipline, la
création d’espaces, mais il faut poser la réalité de son enseignement. Pour ce qui est de la structure,
l’architecte se retrouve bien en deçà de l’ingénieur du génie, dont l’aide est impérieuse à l’architecte
par l’intervention des bureaux d’études. Pour l’histoire, il faut se méfier de l’histoire universelle, comme j’ai
pu le préciser en première partie, et initier une compréhension des différents faits de l’histoire du monde.
Il ne s’agit pas de savoir, d’apprendre, mais de comprendre. Depuis quelques années, dans certaines
écoles françaises notamment, ont été introduits des champs d’enseignement qui permettent cette
compréhension. Pour aller plus loin que l’urbanisme dictateur qui trace les dessins de la nouveauté et de
la réhabilitation de nos villes, comme il existe jusque dans la théorie du mouvement moderne et comme
il existe dans le post-modernisme néo-libéral, on introduit l’apprentissage de la sociologie. Cette base
sociologique peut aider l’architecte et l’urbaniste à considérer avec plus de respect les populations
« touchées » par leurs travaux. Le travail de sociologie apporte des préconisations sur le fonctionnement,
sur le programme plus que sur la forme, ce qui n’appartient pas à l’architecte, mais à l’homme politique
et à l’urbaniste quand ils travaillent ensemble.

Une science sociale qui a été introduite aussi, et qui permet non seulement une réflexion
programmatique comme la sociologie, mais aussi une réflexion formelle, ce qui intéresse plus
l’architecte, c’est l’anthropologie. Elle induit l’émergence d’une discipline spécifique, l’anthropologie de
l’espace, à laquelle certaines écoles consacrent du temps de recherche, comme à Paris-la-Villette,
Grenoble ou Bordeaux par exemple.

Pour ce qui est de l’enseignement des architectes des pays du sud, il n’est pas porteur
« d’altermondialisme », puisque ceux-ci sont formés quasiment exclusivement dans le nord, ou avec les
préceptes du nord dans leur pays, ce qui en fait des vecteurs mondialistes aussi. Ce n’est que par le
changement de l’enseignement au nord, avec l’introduction de l’anthropologie notamment, que les
architectes du sud pourront sans complexe être les porteurs d’une architecture contemporaine culturée,
particulière à chaque région du monde. Il ne s’agit pas, pour l’architecte, de rechercher le traditionnel
ou le folklorique dans un pays donné, comme pourrait le révéler l’étude ethnologique de sociétés rurales

1
TRETIACK, Philippe. Op.cit., p.96.
2
TRETIACK, Philippe. Op.cit., p.94.
37
ou primitives. Il s’agit bien de l’élaboration d’une architecture contemporaine en saisissant les processus
passés et actuels qui ont conduit à une telle utilisation de l’espace par la population dans les villes de la
mondialisation et à une telle image architecturale. L’anthropologie permet d’aborder les nouveaux
modes de vie assimilés par les différentes sociétés traditionnelles dans la mondialisation, qui certainement
refuserait qu’on lui en retire les avantages, techniques principalement, pour des « simples considérations
culturelles ». Il faut donc intégrer la connaissance de ces sociétés à une mondialisation technique de
l’architecture, ce qui en constituerait une altermondialisation.

Il faut reconsidérer le rôle de l’architecte dans la société. Il se consacre à l’architecture savante, mais
s’exclut, ou est exclut de l’architecture vernaculaire, populaire, celle qui est la plus grande partie de la
construction. C’est sur cette architecture qu’il doit se pencher s’il veut trouver une place juste dans sa
participation au monde, sans être un outil mondialiste.

38
III. Vers une altermondialisation de l’architecture
La production anonyme, l’architecture sans architecte

39
Je débuterai ce chapitre avec les mots qu’Amos Rapoport a choisit pour débuter son ouvrage
« anthropologie de la maison » :

« La théorie et l’histoire de l’architecture se sont traditionnellement intéressées à l’étude des


monuments. Elles ont mis en relief l’œuvre de l’Homme de génie, l’extraordinaire, le rare. Bien
que cela soit parfaitement justifié, cela signifie que nous en sommes peu à peu arrivés à
oublier que l’œuvre de l’architecte de génie, ne représente qu’une petite partie, souvent
insignifiante de la construction à quelque période que ce soit ».1

Si l’architecture savante ne représente qu’une infime partie de la construction du monde, c’est que la
majorité est constituée d’architectures vernaculaires, traditionnelles, d’architectures populaires, de celles
qui se dessinent sans architecte, des volontés de l’habitant, quand il ne s’en réfère pas à un bâtisseur
lambda. En France par exemple, 67% de ce qui se construit, l’est sans architecte. Le vernaculaire
contemporain n’est pas le même que le vernaculaire traditionnel, car l’auto-construction, qui existe
encore aujourd’hui dans les pays du sud et dans les ghettos du nord a été remplacée dans les pays du
nord par les marchands de maisons, qui vendent des produits standards. La ville se passe aussi
d’architecte au profit des ingénieurs.

« Dans de nombreux cas, les architectes en sont réduits à s’effacer devant les bureaux
d’étude qui maîtrisent mieux qu’eux les calculs pointus ».2

Même si ces produits ne sont pas conçus selon les volontés et les usages de l’habitant, il est intéressant
de saisir pourquoi c’est vers cette architecture que se dirige le travailleur qui veut une maison. A priori ici,
c’est le côté financier qui est le plus prégnant, avec l’absence de culture spatiale et d’appréhension son
intérêt pour la vie de tous les jours. Pour Höderlin, « Plein de mérites, mais en poète, l’Homme habite sur
cette terre », cette pensée est transformée par Heidegger en : « dichterlich wohnt der mensch »,
« l’Homme habite en poète ».3 Si c’est vrai, cela signifie-t-il que la poésie de l’Homme occidental est une
poésie du porte-monnaie ? Peut-être pas quand même, mais cela veut dire que quelque part, quelque
soit le modèle du lieu, le cadre de vie, l’habitat, le village et la ville reflètent les aspirations et les modes
de vie et de pensée des Hommes qui les conçoivent.

« Les bâtiments construits sont un exemple d’organisation fixe. De même, leur mode de
groupement comme leur mode de partition interne correspond également à des structures
caractéristiques déterminées par la culture. L’organisation des villages et des grandes villes,
et de la campagne qui les entoure, n’est pas l’effet du hasard mais le résultat d’un plan
délibéré qui varie avec l’histoire et avec la culture ».4

« Si elle est modelée par la culture, l’architecture témoigne aussi des lieux dans lesquels elle
est installée. Elle est située. Cela veut dire qu’elle est quelque part dans le monde, sa forme
est modelée ou infléchie par le dehors ».5

Si parmi les pays de l’occident, le nombre de bâtiments d’architectes est faible pour ce qui est de
l’habitat, dans la plupart des pays du sud, il est dérisoire. L’auto-construction, l’habitat informel prolifère
partout dans le monde, partout où il y a la pauvreté, la précarité, au bord des villes-mondes. La
construction se fait alors comme elle s’est toujours faite, en fonction des stricts besoins et possibilités
techniques et financières du bâtisseur, des matériaux disponibles. L’architecture savante correspond au
développement des cultures techniques et artistiques, alors que les architectures populaires révèlent les
relations du constructeur au monde. Avec le système mondial, c’est dans la douleur que l’Homme
habite en poète, et pourtant il habite « vrai », je veux dire que, dans la mesure de ses possibilités, il
élabore le cadre de vie qui correspond à sa vision consciente ou inconsciente de la famille, de la
société, du monde, d’Homme.

L’anthropologie de l’espace permet d’aborder et de comprendre ces visions du monde dans les
différentes sociétés traditionnelles, comme dans celles des « Hommes modernes », et de saisir la diversité
des perceptions de l’espace et son rôle sociétal. L’occident joue le rôle de juge de l’espace, où il sait
protéger, voire surprotéger ce qui est « bien », son patrimoine, le patrimoine mondial, et cherche à

1
RAPOPORT, Amos. « Pour une anthropologie de la maison ». Dunod, 1972, Paris.
2
TRETIACK, Philippe. Op.cit., p.89.
3
Cités dans : PAUL-LEVI, Françoise. Op.cit., chap.3.
4
HALL, Edward T. op.cit., p.132.
5
LOUBES, Jean-Paul. WHITE, Kenneth. Op.cit.
40
rénover, ou à refaire ce qui est « mal », l’habitat informel, le vernaculaire contemporain, avec ses propres
schémas urbains. Il est important de saisir l’influence du cadre économique mondial sur cet habitat
informel pour que la communauté humaine puisse, par la politique, réduire les inégalités spatiales, et
remette la ville au service des Hommes et non l’inverse.

41
Anthropologie de l’espace

L’habitat est le premier outil qui distingue l’Homme des autres animaux. D’autres animaux constituent
également un habitat, le nid pour l’oiseau, le terrier pour le lièvre, l’essaim des abeilles, etc. Mais la
particularité de l’Homme est qu’il l’élabore différemment selon les lieux, la culture, les matériaux.
L’anthropologie révèle les différences entre les sociétés humaines, et l’espace est un champ de lecture
anthropologique qui révèle les structures familiales et sociétales des dites sociétés.

Augustin Berque, professeur à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et spécialiste du Japon,
pose comme premier principe humain, l’écoumène, qui est d’ailleurs le titre de son dernier ouvrage,
alors qu’il se réfère à ce concept depuis longtemps. « Les milieux humains forment l’écoumène, qui est la
relation de l’humanité à l’étendue terrestre »,1 « écoumène vient du grec Oikoumenê, la terre habitée ».
Il considère l’humain comme un organisme vivant sur terre qui ne subit pas la détermination de la
biosphère grâce à des systèmes techniques et symboliques développés par l’humanité pour s’affranchir
doublement des écosystèmes. Un phénomène écouménal est un phénomène en tant qu’il fait sens pour
la société, c’est-à-dire qu’il participe d’une médiance (concept du philosophe Tetsurô Watsuji en 1935,
« Fûdo », le milieu humain), il n’est donc pas universel, il caractérise un certain milieu en dehors duquel il
n’existe pas dans le même sens. Sa compréhension dépend de repères communs, de l’identification
claire du système culturel dans lequel il est observé. Il distingue l’Homme de l’animal, dans le sens où
l’Homme vit dans le monde, et l’animal se contente d’une biosphère, de la terre comme objet, comme
organisme. Il rappelle Heidegger pour qui notre manière propre d’être est « d’être sortis au dehors », ex-
sistere. Le premier phénomène écouménal, observable et riche en enseignement sur les différentes
sociétés humaines, c’est habiter. Son sens est différent dans chaque groupe, et c’est la lecture de la
mise en forme de ce concept, si tant est qu’il existe à chaque fois, qui est le point de départ d’une
étude d’anthropologie de l’espace.

Dans « anthropologie de la maison », Amos Rapoport répertorie, exemples à l’appui, ce qui constitue une
maison, les caractéristiques universelles de l’élaboration qui conduisent à une formalisation à chaque fois
particulière. L’habitat est généré par le climat et la nécessité de s’en protéger, il dépend des matériaux
disponibles, et du niveau technique de construction, il est modelé par un site, une topographie et une
hydrographie, son organisation interne dépend du système de vie en famille, en cercle intime, du genre
de vie, et les relations sociales affectent la maison comme son organisation par rapport aux autres.

« Etant donné un certain climat, la possibilité de se procurer certains matériaux, et les


contraintes et les moyens d’un certain niveau technique, ce qui décide finalement de la
forme d’une habitation et modèle les espaces et leurs relations, c’est la vision qu’un peuple
a de la vie idéale ».2

Les organisations spatiales de la yourte, des maisons de la casbah berbère, de la ferme pyrénéenne, ou
de la maison d’un lotissement contemporain, par exemple, révèlent des différences culturelles et
sociétales fortes. Dans la tradition comme dans la modernité, l’architecture et ce qui la compose
expriment la vision du monde de ses habitants.

« Le sentiment cosmique de l’homme supérieur, abstraction faite des représentations


mathématico-physiques et de la symbolique des concepts fondamentaux de ces
représentations, s’est exprimé dans les arts plastiques dont le nombre est illimité ».3
Si l’architecture n’est pas, à proprement parler, un art plastique dans sa fonction première d’abriter, l’art
de son élaboration et de son organisation, laisse transparaître les différentes cosmogonies, les différentes
représentations de l’univers des différentes sociétés qui construisent. Il existe à l’origine autant
d’architectures que de cosmogonies, que de sociétés. Le travail de Françoise Paul-Levi dans son livre
« Anthropologie de l’espace » est de rassembler des textes traitant des espaces dans différentes sociétés
pour permettre leur comparaison. La première caractéristique de l’habitat est d’être situé dans un
territoire. Elle observe différentes organisations de l’espace selon les sociétés, et différentes manières
pour elles d’aborder ce qu’elle nomme : le sauvage, le naturel, l’humanisé, l’habité. Elle observe les
kanaks, la Roumanie, la Chine, le Japon, les dogons, etc.

1
NUSSAUME, Yann. Op.cit., p.13.
2
RAPOPORT, Amos. Op.cit., p.65.
3
SPENGER, Oswald. « Le Déclin de l’occident ». Gallimard, 1948, Paris. p.213.
42
« Toutes les sociétés ont affaire avec l’étendue, c’est-à-dire que toutes sont situées dans
l’espace, dans un espace qu’elles particularisent et qui les particularise ».1

Elle rejoint par là les travaux d’Augustin Berque quand il reprend l’idée de « logique du lieu », idée émise
par Nishida Kitarô, penseur japonais qui, dans une pensée universaliste, place la notion de lieu comme
l’un des motifs centraux de la pensée. L’universalité de la pensée de Nishida Kitarô n’est pas universaliste,
dans le sens où elle prétend à l’universalisation des cultures, mais où elle établit une grille de lecture
universelle des particularités des sociétés. « La limite » est un de ces concepts universels, et l’observation
de ce qu’elle représente pour les uns et les autres permet de montrer comment les différentes sociétés
abordent, inconsciemment, différemment cette notion. La verticalité, elle, et comme on a pu le voir pour
les architectures religieuses sur les différents continents avant leur mise en connections, est un symbole
universel, la montagne, la pyramide, la tour expriment partout le sentiment de pouvoir. Il y a donc une
universalité humaine dans l’organisation hiérarchisée, mais aussi une diversité par la manière dont
chaque culture aborde les concepts spatiaux. Par exemple, toutes les sociétés sédentaires établissent
des villes : la ville est un concept universel, mais sa mise en forme correspond à chaque fois à des
différences culturelles. Toute civilisation qui constitue la ville, la construit selon une orientation, selon une
direction. Le soleil est l’élément fondateur universel, mais l’élaboration des systèmes d’orientation et leurs
différences révèlent des différences dans les représentations de l’univers, des différences cosmologiques,
de cosmogonies. En s’appuyant sur les exemples du Maroc, de la France, de l’Italie, de la Chine, des îles
du pacifique, du Japon, Michel Segaud affirme :

« Les configurations spatiales sont des indications qui peuvent nous donner des informations
sur les systèmes sociaux eux-mêmes, de manière spontanée ».2

Les changements spatiaux dans les différentes sociétés expriment le plus souvent des changements de
régime, de pouvoir. Ils sont relativement rares de manière endogène, mais l’extérieur peut toujours les
pénétrer. Michel Segaud prend l’exemple du quartier du Marais à Paris, devenu industriel en un siècle, et
encore transformé par la suite :

« Les acteurs sociaux opèrent donc ici, discrètement, au coup par coup, parcelle par
parcelle, leurs actions relèvent de causes diverses : désir d’accéder à un statut social plus
élevé, développement de la richesse, autant de motifs économiques et de prestige qui
constituent des incitations puissantes à transformer l’espace ».3

Mais ces phénomènes peuvent avoir d’autres raisons que l’ascension sociale. Les changements
exogènes, le plus souvent dus à la rencontre de deux cultures hétérogènes, avec un rapport de
domination de l’une sur l’autre, de résistance, d’assimilation. La mondialisation apporte ces
changements spatiaux, influençant par la même occasion les comportements sociaux des sociétés
« globalisées ». Une lecture anthropologique des espaces contemporains du nord comme du sud peut
permettre d’identifier le niveau de résistance des cultures endémiques, de leur niveau de survie et de ce
qui doit constituer un espace porteur de culture dans le réseau des espaces de la mondialisation.
L’anthropologie de l’espace qui, comme l’ethnologie, s’est d’abord intéressée aux sociétés primitives
protégées ou en voie de disparition, est un outil formidable pour élaborer l’alternative spatiale de la
mondialisation, l’altermondialisation.

1
PAUL-LEVI, Françoise. Op.cit., p.28.
2
SEGAUD, M. dans : PAUL-LEVI, Françoise. Op.cit., p.228.
3
SEGAUD, M. dans : PAUL-LEVI, Françoise. Op.cit., p.256.
43
Un modèle occidental universel

« Elle (la mondialisation) oublie que pour être citoyen du monde, il faut être citoyen de
quelque part. L’Homme nouveau qu’elle entend créer est un déraciné qui, orphelin de toute
tradition, sera la proie vulnérable d’un modèle culturel dominant ».1

Avec ces mots, Maurice Leroy (député-maire UDF de Poislay, Loir-et-Cher), dans un article nommé « Une
Idéologie totalitaire » pour le collectif ATTAC, se fait le défenseur de la tradition pour sauvegarder les
spécificités culturelles de chacun. Une opposition à la mondialisation ne peut se faire dans une optique
de retour strict à la tradition, ou dans le passé, car la mondialisation et la modernité tendent déjà à les
faire disparaître, à les amoindrir. Elles ont créé de nouvelles sociétés, plus ou moins résistantes au rouleau
compresseur, avec des aspirations différentes de celles de leurs anciens. Pour prendre un exemple de
pays globalisant qui est aussi globalisé, on peut aborder le Japon, qui a une place importante dans la
mondialisation marchande, et dont le développement culturel s’est pourtant fait en parallèle et sans
corrélation avec l’occident atlantique. La ville japonaise pré-moderne n’existe presque plus, son
ordonnancement n’est plus lisible que rarement, mangé par la contemporanéité. La transformation
progressive, l’occidentalisation s’est faite comme le choix d’un pays de la modernité, par l’intérieur des
villes et non pas par juxtaposition ville nouvelle/ville traditionnelle, sous le slogan : « Wakon, yôsai », « âme
japonaise, techniques occidentales ». Sa mondialisation sous ce slogan lui permet de se constituer en
place forte mondiale en cherchant à préserver ses particularités.

Le zoning hérité du mouvement moderne et du post-modernisme, a créé différents modèles locaux dans
toutes les villes

44
d’habitat s’élaborent par défaut, par le fait de l’exclusion, c’est l’habitat vernaculaire de la pauvreté,
une nouvelle ville, une ville informelle.

« Aujourd’hui, venir à la ville, c’est habiter la banlieue, et dans le tiers-monde, la banlieue,


c’est le bidonville, le bien nommé. La ville bidon, la non ville ».1

1
PLANCHAIS, Jean. Op.cit., p.1.
45
La ville informelle, les exclus spatiaux

Le GEMDEV (Groupement Economie Mondiale et Développement), est un groupement d’une


cinquantaine d’équipes pluridisciplinaires interuniversitaires de recherche sur le thème de la
mondialisation. Leur travail sur les villes dans la mondialisation permet un éclairage sur les phénomènes
de transformations urbaines.

« Les évolutions observées (de la citadinité et de la citoyenneté) sont particulièrement fortes


dans les métropoles de la mondialisation, qui constituent le point focal d’une urbanisation
mise au service exclusif de la croissance économique ».1

Dans l’ouvrage d’Annick Osmont sur les travaux du GEMDEV, Philippe Hugon décrit l’influence de la
mondialisation sur les villes-mondes. Il y a, pour lui, une globalisation et une métropolisation, dues à une
libéralisation commerciale, à une croissance du commerce mondial. L’internationalisation de la
production par les firmes transnationales ou globales, dans une logique de concurrence internationale,
se reflète dans les villes. Plus une ville prend une place forte dans le réseau mondial, et plus il y a une
augmentation de la dualité urbaine des inégalités. Dans le même temps qu’il y a un accroissement
vertical du centre d’affaires, il y a une prolifération de l’habitat informel dans les périphéries, par
aspiration de populations rurales vers ce pôle de travail et d’activités.

« A l’intérieur des villes, on observe une dualité entre le centre des affaires et les quartiers
résidentiels connectés au monde et les quartiers d’habitat spontané ou précaire avec peu
d’accès aux services urbains de base ».2

En 1975, 40% de la population mondiale est dans les villes, 50% en 2003, et d’après les estimations du
GEMDEV, il y en aurait 60% en 2030. La population mondiale ne cesse de croître, de 3 milliards en 1960,
nous sommes passés à 6 milliards en l’an 2000. Au même titre qu’il y a l’habitat informel, il y a le travail
informel, les deux étant fortement liés, surtout dans les pays du tiers monde. Dans l’Afrique sub-
saharienne, l’emploi informel représente 60% de la force de travail et 90% des nouveaux emplois. Philippe
Hugon dit, en parlant du travail :

« Les frontières entre le formel et l’informel tendent à s’estomper. Les statuts du travail se
rapprochent par flexibilité, précarité, affaiblissement des systèmes de protection, ajustement
à la baisse des salaires ».3

L’habitat informel est une des conséquences directes de cette évolution des statuts du travail. Ce qui
manque entre le formel et l’informel, c’est un outil de régulation, un outil de contrôle politique pour la
recherche d’une stabilité du travail, de l’habitat, dans les pays livrés à la concurrence économique
mondiale. Emile Lebris, toujours du GEMDEV, se demande s’il existe un territoire pertinent où se joue
l’articulation entre le marché et la démocratie. Il observe l’Afrique sub-saharienne et constate :

« Les mégapoles, majoritairement situées au sud, ont perdu les fonctions de métropoles
définies comme centres organisateurs de leur territoire et puisant leur dynamique interne
dans la production. Les mégapoles contemporaines, loin de structurer leur territoire, le
bouffent littéralement. Elles ne jouent plus comme lieu de reproduction de la force de travail
et en perdant leur fonction de ville centre, elles perdent aussi leur lisibilité ».4

Le GEMDEV regroupe de nombreuses études sur les villes du sud, mais n’est évidement pas le seul. Il a
l’avantage d’avoir créé un réseau d’études et de les centraliser, mais les groupes d’études, les réflexions
et les témoignages sur ce sujet sont nombreux, du simple fait de leur existence et de leur évidence. Mila
Kahlon, journaliste à Bombay, et rédactrice pour le Monde Diplomatique, parle de sa ville :

1
OSMONT, Annick. GOLDBLUM, Charles. « La Ville et les citadins dans la mondialisation ». Karthala, 2003,
Paris.
2
OSMONT, Annick. GOLDBLUM, Charles. Op.cit., p.36.
3
HUGON, Philippe. Dans : OSMONT, Annick. GOLDBLUM, Charles. Op.cit., P.42.
4
LEBRIS, Emile. Dans : OSMONT, Annick. GOLDBLUM, Charles. Op.cit., P.111.
46
« La ville d’accueil du quatrième Forum Social Mondial (janvier 2004) est un gigantesque
microcosme de la mondialisation néolibérale. Les industries high-tech et les tours dignes de
Manhattan y côtoient les taudis les plus sordides et la misère de masse ».1

Elle décrit l’évolution d’un grand projet urbain de circulation, la création de la Reay road. C’est une
quatre voies le long des docks de Bombay, qui dès la fin de sa réalisation a été colonisée sur deux voies
par les « slums », des taudis à plusieurs étages, réduisant l’espace de circulation. L’évolution « naturelle »
de ce projet montre bien, que les projets urbains sont en décalage complet avec la réalité des
nécessités des habitants de ces villes dont la croissance est sans fin. Les opérations d’urbanisme dans les
ghettos de Calcutta, par exemple, on un retard par rapport à l’afflux de populations, et ne créent, le
plus souvent, que le déplacement des populations les plus pauvres. Les rénovations de quartiers
permettent l’établissement d’une population stable économiquement, dans un souci d’amélioration de
l’image de la ville et de protection de ces habitants les plus actifs, mais les populations les plus pauvres
sont repoussées toujours plus loin, ou retranchées dans des zones oubliées, et l’accès à la propriété ou
même à un logement stable pour eux n’est pas compatible avec une rentabilisation marchande du sol.
La production institutionnelle tend à devenir anecdotique pour ce qui est de l’habitat et se concentre
sur les aspects structurels de la ville. Quant aux grands remaniements urbains, les principes d’urbanismes
sont importés dans des zones d’urbanismes vernaculaires ou la ville s’est créée avec les possibilités et les
nécessités des gens du lieu. L’urbaniste, d’où qu’il vienne et où qu’il intervienne, est porteur des modèles
d’un urbanisme occidental, avec les préoccupations de fonctionnement de la ville sur des schémas
occidentaux rapportés, et est en décalage avec les pratiques et coutumes spécifiques à chaque
société. En général, l’action de l’urbaniste dans l’habitat informel, plutôt que d’améliorer les conditions
de vie des habitants du lieu, ne fait que déplacer les habitants en requalifiant le lieu, amenant de
nouvelles populations, moins pauvres, déplaçant les plus pauvres encore un peu plus loin du centre, de
la ville. Jean-Paul Loubes, pour l’université de printemps de l’architecture à l’Ecole Nationale
d’Architecture de Rabat, du 20 au 22 mai 2004, sur le thème « habitat social : recherche et expérience »,
fait cette critique de l’urbanisme mondialiste :

« Le rationalisme fonctionnalisme auquel le Mouvement moderne a réduit la question de


l’habiter, et qui continue à porter la prolifération des normes, labels, indices de qualité et
autres instruments de mesure du bien-être, ce fonctionnalisme est non seulement incompris,
dépassé, mais est devenu symbole d’agression d’une culture contre une autre ».

L’exclusion sociale et spatiale n’existe pas que dans les pays « globalisés », mais aussi au sein des pays
« globalisant ». On peut alors se demander si les failles paradigmatiques des urbanistes sont les
conséquences d’une vision issue d’une culture unique imposée partout, la culture occidentale, ou s’il
s’agit de la structure même du système mondial qui oblige certains Hommes, la majorité, à servir les
autres, les nantis.

« L’histoire du capitalisme montre que, laissée à elle-même, la société de marché voit les
inégalités exploser. Entre 1815 et 1914, un bon siècle, le capitalisme a connu la paix. Certes il
y eut la guerre de 1870, la colonisation… mais ce furent pour l’occident des conflits
relativement mineurs. En un siècle de paix et de mondialisation, sous le règne de l’étalon-or,
les inégalités ont explosé, non seulement au sein des nations capitalistes, mais entre les
nations capitalistes et précapitalistes ».2

Le logement, comme l’alimentation et d’autres droits fondamentaux de base, est soumis aux lois
économiques du système libéral, et se passe de tout contrôle politique ou social. Bernard Cassen,
ancien président d’ ATTAC-France et rédacteur au Monde diplomatique, décrit ainsi la dimension
démocratique du système libéral :

« Le libéralisme économique n’est pas considéré comme une option parmi d’autres, une
idéologie à soumettre au suffrage universel, mais comme un acquis communautaire n’ayant
plus vocation à être discuté et encore moins remis en question ».3

Si ce système entache l’accès à la propriété et au logement pour les plus pauvres par la contrainte
économique, il définit également un cadre de vie, la ville, quand il est à la base de son dessin, qui n’est
pas en accord avec la société qui l’habite. L’évolution vers la modernité est souvent un échec spatial

1
Manière de voir n°75. Op.cit., p.30.
2
MARIS, Bernard. Op.cit., p.274.
3
Manière de voir n°75. Op.cit., p.49.
47
pour les populations locales. La démarche opposée, la conservation du « patrimoine » est d’ailleurs
révélatrice de la conscience des méfaits de l’évolution inéluctable des villes, qui viendrait nuire à ce qui
est déjà présent, et portée jusqu’à nous par une histoire que l’on voudrait figer. L’architecte Frank O.
Gehry a dit du progrès qu’il est « une avalanche, si on reste immobile on est enseveli ». Il pose là la
question de la force du progrès sur les sociétés en place, mais aussi sur la problématique de la
conservation des différents patrimoines mondiaux et de leur participation à l’évolution des villes. Sur ces
questions, Philippe Trétiack préconise cette position aux architectes :

« Face au phénomène mondial, la solution n’est pas dans le pastiche de ce qui fut, ni dans
l’adhésion au nivellement mondial, mais dans la réinterprétation partout de ce qui voudrait
s’imposer comme credo unique ».1

Mais comme dans tous les champs d’intervention de l’architecture et de l’urbanisme, les actions sont
dépendantes des volontés politiques, et le plus souvent économiques. Les contraintes économiques du
système mondialisé, quand elles ne dévastent pas la ville, tendent à la muséifier.

1
TRETIACK, Philippe. Op.cit., p.170.
48
Villes musées

L’idée de conservation du patrimoine naît en Europe pendant le XIXème siècle, en même temps que la
révolution industrielle qui transforme à toute vitesse le paysage. En France, Prosper Mérimée initie en 1832
le recensement du patrimoine français, dans une liste qui porte son nom, la liste « Mérimée ». Dans un
exposition de la Maison Européenne de la Photographie en 2001, qui présentait les premières
photographies des bâtiments recensés (à partir des années 1850), on peut voir à quel point les bâtiments
(églises, ponts…) contenaient en eux, les différentes strates de construction dans le temps, les différents
« styles ». Une église romane à laquelle est venue s’accrocher une arche gothique, puis des fenêtres
géminées à la renaissance, par exemple. Les bâtiments avaient, jusque là, évolué avec le temps et les
époques, sans être véritablement fixés dans un style. Le premier classement se fait effectivement en
1887, et les décisions en matière de monuments relèvent du goût de l’élite bien pensante. En 1972
émerge la notion de patrimoine de l’humanité et en 1978 en France est créée la direction du patrimoine
au Ministère de la Culture. Le devoir de mémoire tend à remplacer le devoir de l’histoire, c’est un
renversement des valeurs. Un cadre juridique à la conservation du patrimoine est associé aux règlements
d’urbanisme. En 1983, c’est la création des ZPPAUP (Zone de Protection du Patrimoine Architectural,
Urbain et Paysagé) qui instaure des aires de protection autour des lieux et monuments classés. Toute
nouvelle construction à l’intérieur de ces zones est soumise au contrôle des Architectes de Bâtiments de
France, qui sont garants du respect du patrimoine quant à l’intégration de nouveaux bâtiments. Le rôle
de cette conservation est de maintenir dans une image du passé une tranche du paysage, alors que
l’autre, qui n’est pas soumise à ces règlements est livrée à la modernité dans tous ces excès. Il n’y a donc
pas de volonté claire, générale, et applicable à l’ensemble de la construction humaine, mais un
urbanisme à deux vitesses.

Avant que ces notions existent, l’ensemble de l’architecture des villes et des campagnes a subit moult
transformations et adaptations, qui ont amené jusqu’à nous les bâtiments que l’on fige formellement
dans un passé lointain, selon le goût des élites, leur sens du « beau », sans considérer la participation
contemporaine de ce patrimoine et donc ses éventuelles transformations futures. Il y a donc une
muséification par ces processus de protection. On se sert de l’architecture patrimoine comme témoin
« mort » de l’histoire, plutôt que comme acteur vivant de la société contemporaine. Comme un livre
ouvert, on cherche à fixer chaque grande période historique par le processus de conservation. La
question de la conservation de zones industrielles, comme au Havre par exemple, en est révélatrice.

« Un ville qui bouge est une ville qui vit, une ville sous cloche sent vite le renfermé ».1

Dès 1960, l’UNESCO, créé quinze ans avant, initie les premières opérations de protection d’un patrimoine
mondial. En Egypte, on déplace le temple d’Abou Simbel pour éviter les inondations du Nil générées par
la création du barrage d’Assouan, il y a aussi des opérations à Fès (Maroc), Katmandou (Népal), Daro
(Pakistan), Borobudur (Indonésie), ou à Athènes pour l’Acropole. Et en 1978 l’UNESCO crée la première
liste du patrimoine mondial. La notion de patrimoine, se veut universelle. Or là aussi, par l’observation, on
comprendra que chaque culture a une vision propre de ce qu’est le patrimoine. Dans la culture chinoise
par exemple, l’objet n’a pas le même sens qu’en Europe, la culture n’est pas le signe, mais le sens. Ainsi,
un bâtiment « authentique », peut avoir été entièrement reconstruit, et reste légitime dans son rôle de
pérenniser la culture car il respecte les codes et le statut de ce qui fait référence. Les démarches
internationales en matière de patrimoines sont des démarches mondialistes, issues de la vision
occidentale du patrimoine.

Aujourd’hui le patrimoine fait face à trois attitudes possible : conservation ; adaptation ; destruction.
Dans toutes les sociétés, il y a eu dans l’histoire, destruction ou adaptation d’un patrimoine, quand il y a
eu des changements de pouvoir, par exemple, ou pour des soucis d’actualisation du cadre bâti aux
pratiques quotidiennes. Le patrimoine s’est toujours plié aux nécessités humaines, et il en est de même
pour la conservation. Elle correspond à une nouvelle nécessité, et donne au patrimoine un nouveau rôle
sociétal. Le travail du patrimoine, sa conservation, est principalement lié aux volontés économiques et
au tourisme, au tourisme culturel. C’est ce que Bruno Fayolle-Lussac, professeur à l’Ecole d’Architecture
et de Paysage de Bordeaux, appelle dans son cours « le patrimoine ressource ». Sa valorisation a une
importance capitale pour l’image d’une ville, d’un village, à laquelle est liée la fréquentation touristique,
et donc une source de revenus pour le territoire qui héberge ce patrimoine. Elle est d’ailleurs parfois la

1
TRETIACK, Philippe. Op.cit., p.109.
49
seule source de revenus dans certaines petites communes rurales ou même pour certaines régions, où
l’activité et le travail ont disparu ou tendent à disparaître.

La question est aujourd’hui de poser un paradigme global sur le sens du patrimoine et de sa fonction
dans nos villes et de comprendre ce qu’il représente dans chaque société, afin de ne pas cristalliser une
parcelle de terre sans considérer les nécessités profondes des populations locales. Que dire de
l’abandon total, jusqu’à il y a peu, des milliers de temples Khmer au Cambodge, ou de la superficie des
pyramides d’Egypte grattées comme des carrières pour en tirer la pierre qui a servi à la construction de
parties entières de villages alentour. Sans porter de jugement de valeur sur les considérations des uns et
des autres, ces exemples montrent qu’ils ont différentes préoccupations.

Y a-t-il une partie de la terre qui soit patrimoine, et l’autre livrée à la modernité, où est-il possible de
trouver un consensus qui rende possible l’avancée de la modernité dans le respect du patrimoine, sans
l’ignorer, en l’associant à cette modernité, sans que ce soit juste une association financière. La question
est posée là aux architectes, comme aux décideurs qui gèrent ces espaces protégés. Dans un article
titré « Le Régionalisme, voilà l’ennemi ! » de son ouvrage, Philippe Trétiack décrit le comportement des
uns et des autres, dans la situation française, mais on peut faire le même reproche au-delà de nos
frontières.

« Face à tant de médiocrité moderne jugée à l’aune de l’explosion urbaine et stylistique


internationale, on peut comprendre que certains élus s’arriment à des enthousiasmes
d’autrefois. A la mondialisation, ils opposent un enracinement bon teint. Par crainte de se
tromper, ils recopient, ils singent le local. Dommage, car l’ennemi de toutes les modernités,
c’est ce provincialisme-là, tendance lourde de l’architecture française. Plus que tout, ce sont
les entreprises de maisons sur catalogue qui en distillent le poison. Et l’on ne compte plus les
faux colombages normands, les toits de chaume à bas prix… ».1

Entre action et inaction, les acteurs de la construction tendent à se référer à la notion de


développement durable pour l’ensemble du bâti humain, ce qui allie à la fois l’idée de développement,
et donc d’action, à l’idée de respect des patrimoines passés, présents et futurs.

1
TRETIACK, Philippe. Op.cit., p.152.
50
Penser global, agir local

Le développement durable naît de l’observation de l’aggravation de l’effet de serre, de l’explosion


démographique mondiale, de l’impact grave des pollutions, de l’écart croissant entre les pays du nord
et ceux du sud, des catastrophes industrielles… En 1966, le club de Rome, dans une réunion d’experts
scientifiques et d’industriels, préconise, à partir de l’idée que le monde est « finit », que l’on doit veiller à
la limite des ressources : on est désormais dans des « systèmes d’irréversibilité ». En 1972, l’ONU organise
une conférence internationale à Stockholm sur l’environnement humain. Le premier choc pétrolier met
fin temporairement à ces recherches et réflexions, qui ressurgiront en 1980.

« Le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans
compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ».1

Lors de la conférence de Rio en 1992, les 178 pays présents s’alignent sur la « Déclaration de Rio » et ses
27 principes de développement, qui mettent en cause l’espèce humaine. L’annexe de la déclaration,
« programme d’action pour le XXIème siècle » comporte 21 points qui constituent l’Agenda 21. La
rédaction de l’Agenda 21 est une réussite, alors qu’il est très difficile pour les différents participants, des
Forums Sociaux Mondiaux notamment, d’aboutir à des consensus programmatiques, comme le regrette
Bernard Cassen :

« Faute de circulation adéquate de l’information, le risque de se répéter d’une rencontre à


l’autre, d’où également une frustration grandissante chez beaucoup de participants, qui
attendent un débouché programmatique minimal ». 2

Le développement durable doit permettre de conjuguer équité sociale, prudence environnementale et


efficacité économique. Dans les documents d’urbanisme, l’inclusion de la notion de développement
durable consiste en plusieurs exigences générales : l’équilibre entre le développement urbain et le
développement de l’espace rural, la préservation des espaces et des paysages naturels et des territoires
affectés aux activités agricoles et forestières, la diversité des fonctions et la mixité sociale, le respect de
l’environnement et la prévention des risques naturels et technologiques.

Le secteur de la construction est directement concerné par ces exigences de développement durable
aux vues des conséquences qu’il inflige à l’environnement. Il consomme 50% des ressources naturelles,
40% de l’énergie, 15% de l’eau et produit 50% des déchets.3 Il s’agit donc d’inscrire l’activité de la
construction dans un comportement écologiquement responsable, mais aussi social. En 1990, la
publication du livre vert sur l’environnement urbain, « Villes durables européennes », ouvre les principales
thématiques que l’on retrouve dans les forums européens sur la ville : le développement économique et
social durable, la lutte contre l’exclusion et la pauvreté, la protection et l’amélioration de
l’environnement urbain, la bonne gouvernance et le renforcement des capacités locales. Ces
thématiques conduisent les services d’urbanismes des différents pays d’Europe à intégrer dans leurs
textes les préconisations du développement durable. En France, pour la Direction Générale de
l’Urbanisme, le développement durable, c’est :

« Ménager les ressources naturelles, minimiser les impacts des projets sur l’environnement,
faire prévaloir la concertation et la négociation dans les processus de décision, satisfaire le
plus grand nombre d’usagers. Ce sont les objectifs du développement durable à intégrer
dans une conduite responsable de projets d’ingénierie publique ».4

L’ordre des architectes français, à l’occasion des journées du développement durable du 16 au 27 juin
2004, a rendu public un document intitulé « Les Architectes et le développement durable », issu des
tables rondes du 10 juin, entre professionnels, qui faisaient échos au discours du ministre de la culture,
Renaud Donnedieu de Vabres, à la remise du Grand Prix national de l’architecture à Patrick Berger :

1
Rapport de Madame Gro Brundtland, premier ministre de Norvège, « Our common future », pour les nations
unies, 1980
2
Manière de voir n°75
3
COLLECTIF. « Construire au présent, bâtir l’avenir ». Actes du colloque des constructions publiques,
directions générales de l’urbanisme, de l’habitat et de la construction, 1999.
4
COLLECTIF. « Construire au présent, bâtir l’avenir ». Op.cit.

51
« Les pratiques d’aménagement de nos villes doivent s’inscrire dans une perspective de
développement durable, c’est-à-dire avec le souci constant des conséquences de nos
choix d’aujourd’hui pour demain ».

L’ensemble des textes sur le développement durable reflète une prise de conscience générale dans tous
les domaines d’activité, mais leur contenu est le plus souvent réduit à l’expression de volontés générales.
Il est très difficile d’établir le cadre de ce développement, notamment juridiquement, du fait que la
maîtrise institutionnelle du cadre de vie est de plus en plus court-circuitée par les enjeux financiers
qu’imposent les grands groupes économiques privés à l’ensemble des Etats et coalitions d’Etats. On peut
déjà relever un grand échec dans une mise en place d’un cadre légal pour tendre vers le
développement durable : il s’agit des politiques sur les pollutions marines et terrestres. Pour enrayer ces
pollutions, a été instauré un système de points, qui correspondent évidemment à de l’argent, pour
pénaliser les entreprises pollueuses et avantager celles qui ne polluent pas, ou pas trop. L’avantage
revient inévitablement aux grands groupes privés pollueurs, qui rachètent aux petits leurs points. C’est
ainsi qu’au lieu de contraindre les entreprises à réduire leur émission de pollution, on a créé un
commerce du droit de polluer. On saisit alors la force économique du secteur privé et de sa capacité à
se renforcer quelque soit le cadre légal, ainsi que de réduire le pouvoir de l’activité politique des Etats.
Les formes politiques et leurs « instabilités » ne permettent pas non plus, de réguler l’influence de
l’économie, notamment sur les politiques sociales.

Au Brésil, après la dictature, en 1987, le gouvernement lance une opération qui permettrait à 500 000
familles vivant sous le seuil de pauvreté d’accéder à une liberté d’auto-construction en concertation
avec les structures locales, avec des subventions fédérales, municipales et d’Etat. L’expérience débute à
Fortaleza, mais avec un changement d’orientation politique, le programme est interrompu par le
président Collor de Melo en 1990. Il installe un programme néo-libéral et laisse le soin au secteur privé de
conduire de vastes opérations de logements populaires. L’expérience avortée a tout de même laissé
quelques leçons, comme assurer une relation plus étroite avec le pouvoir législatif, lier l’expérience à
celle des budgets municipaux participatifs, et resserrer les liens entre les politiques publiques et les
politiques d’initiative populaire. L’ingérence du secteur économique sur les institutions politiques est un
facteur mondialiste, qui tend à unifier les formes du pouvoir. Toutes les sociétés humaines produisent du
politique. En dissociant la politique de l’Etat, on peut comprendre comment chaque société s’organise
différemment d’une autre. Les progrès de l’anthropologie politique sont liés à la décolonisation, et à
l’observation de ces sociétés mutantes. Elle est née dans les années 1920. La recherche africaniste est la
plus avancée, et l’étude de sociétés segmentaires, dites sans Etat, des structures de parenté, des
relations passe par l’étude des relations du pouvoir avec la parenté (structures familiales, sociétales), la
stratification sociale, et la religion. Les formes anciennes du pouvoir tendent à disparaître avec la
colonisation, la décolonisation et aujourd’hui la mondialisation. Le respect des différentes sociétés du
monde passe inévitablement par le respect des formes d’organisation, et donc politiques, de ces
sociétés. En ça, une anthropologie politique contemporaine peut jouer un rôle fort, si tant est que
l’économie n’ait pas déjà pris tout pouvoir.

L’architecture et l’urbanisme sont strictement dépendants des formes de pouvoir en place, mais c’est le
serpent qui se mord le queue, puisqu’en plus de subir les conséquences de la mondialisation, ils en sont
aussi des vecteurs. Pour Taoufik Souami, du GEMDEV, il y a une mondialisation des cultures urbanistiques,
des idées en matière d’urbanisme, qui opère aussi chez ceux qui sont contre cette mondialisation. Il est
donc impérieux de prendre du recul sur le sens d’une action dans un territoire localisé, en pleine
connaissance du cadre mondial et de ses impératifs, pour que le développement durable, ne soit pas
seulement une notion universaliste, imposée au sud par le nord. C’est là que se trouve la difficulté
principale, c’est dans l’émancipation politique des Etats face à l’économie mondiale de concurrence,
pour la protection des populations et de leurs particularités.

52
L’Etat dans tout ça

Le seul moyen d’opérer une « altermondialisation » politique, c’est de renforcer la marge d’action et
l’indépendance des Etats par rapport au secteur économique privé, pour contrecarrer sa domination
mondiale. Il ne s’agit pas d’arriver à des sociétés fermées avec un renforcement des frontières, mais à ce
que chaque Etat puisse trouver sa place dans une mise en réseau mondial. Pour rééquilibrer les
échanges mondiaux, l’OMC s’est dernièrement lancée dans un projet d’ouverture totale des frontières,
cela concerne évidemment les échanges commerciaux, et pas les personnes. Cela peut être un moyen
d’émancipation économique des pays producteurs « pauvres », s’ils n’étaient déjà tenus par les logiques
de prêt qui les étranglent, et par une omnipotence du nord sur le commerce mondial. Pour Jacques
Nikonoff, président d’ATTAC-France, si un Etat sort de la mondialisation, ou « s’altermondialise » par le
vote, il se met hors du système, donc meurt. Il n’y a donc plus, pour lui, de démocratie puisqu’on est
obligé de suivre. La seule possibilité est qu’un Etat soit suffisamment fort pour canaliser, et encadrer les
processus mondialisant en conformité avec ses cultures locales. Les Etats qui sont actuellement dans
cette position de force, les Etats-Unis, l’Europe, le Japon, ne canalisent non seulement pas la
mondialisation, mais en constituent la base, le moteur. La mondialisation est pour eux, le moyen d’établir
leur protection, et le développement mondial de leurs élites économiques, malgré l’impact dévastateur
qu’elle a sur une grande partie de leurs propres populations.

« La mondialisation est tout simplement la désintégration de l’Etat providence dans les pays
riches ».1

Cela cause du tort au pays pauvre, mais nuit aussi au pays riches eux-mêmes qui ont de plus en plus de
mal à fixer un cadre juridique, qui puisse faire respecter les particularités locales au système d’échanges
mondialisé. Le système mondial économique que tendent à diriger l’OMC, le FMI, la Banque Mondiale et
l’OCDE, fonctionne comme une machine, ou l’argent est roi, dans une logique de comptes, en
décrochage complet avec les réalités humaines, et des conséquences de telles logiques pour la
communauté humaine. Jean Ziegler, professeur à Genève, rapporteur spécial des Nations Unies pour le
droit à l’alimentation le déplore :

« L’un des aspects les plus inquiétants des organisations financières internationales est qu’elle
sont dirigées par des hommes qui croient agir pour le bien de l’humanité ».2

Il considère que la logique de prêt au tiers monde est un nouvel esclavage économique, qui laisse sur la
paille ceux qui ne s’y rallient pas. Le monde n’est plus dans un système international, mais supranational,
au dessus des nations. Une régulation est nécessaire, mais la difficulté d’élaborer un droit international,
laisse les Etats avec leurs impuissances, avec le danger de renforcer des bureaucraties oppressantes, qui
seraient refusées par tous. La plupart des participants aux Forums Sociaux Mondiaux préconisent une
augmentation de la participation citoyenne comme régulateur de la mondialisation, pour un retour à la
démocratie. Michèle Leclerc-Olive, du GEMDEV, émet des doutes sur ce pouvoir participatif, pensant
que la société civile dans la gestion du local n’est pas porteuse de l’intérêt public : elle peut être
communautariste, lobbyiste… L’exemple des banlieues chics qui refusent des H.L.M. dans leur quartier
alors que la loi en impose désormais en France 20% dans chaque commune de plus de 1500 habitants
située dans une agglomération de plus de 50000, vient appuyer ses réticences.

Pour Martin Vanier (maire adjoint de Rives, Isère), « l’Etat n’est pas hors-jeu »,3 ce serait, pour lui, jouer le
jeu de la mondialisation et de ses organisations supranationales. Il est nécessaire qu’il y ait un pouvoir
territorialisé, peut-être à d’autres échelles que l’Etat, où l’on peut associer la démocratie participative et
la démocratie représentative. Pour ce qui est de l’architecture et de l’urbanisme, les problématiques de
décision sont les mêmes, et la question de la participation se pose quand aux remaniements de parties
de nos villes. Le contrôle citoyen, pour ces domaines comme pour d’autres, nécessite alors certaines
compétences, une certaine culture dans le domaine d’intervention, qui passe par une prise de
conscience de ces enjeux et leur éducation. Philippe Trétiack critique en cela les élus, mais son propos
peut être rapporté à nous tous.

1
MARIS, Bernard. Op.cit., p.158.
2
Manière de voir n°75. Op.cit.
3
COLLECTIF ATTAC. Op.cit.
53
« Fort peu d’élus possèdent le soubassement culturel minimal qu’exige l’appréhension du
débat et des enjeux tant esthétiques que techniques et sociaux de l’architecture ».1

Il n’y a qu’à voir qu’elle est la part de l’éducation architecturale et urbanistique dans le système scolaire
français. Lié à l’histoire du bassin méditerranéen, il n’aborde que les monuments et courants de styles de
la basse antiquité à la révolution industrielle, sans appréhender le rôle de l’architecture et de sa
dimension politique et symbolique. Ni même une éducation sur l’espace, pour la formation d’une culture
spatiale consciente… Philippe Trétiack fait plus loin dans son ouvrage, un parallèle avec le cinéma, et le
fait qu’aujourd’hui, l’éducation du public est faite, que tout le monde est habitué aux effets de
montages, aux formes les plus complexes, aux langages cinématographiques, au sens des images. Le
public n’est pas idiot. Quand on ne le considère pas comme tel, on peut ouvrir les vraies bases d’une
discussion, d’une concertation et d’une participation.

La mondialisation impose aujourd’hui de trouver les nouvelles échelles de décision, on le constate


aisément avec les interrogations amenées par le processus de création de l’Europe comme entité
politique, et la recherche d’intermédiaires locaux aux politiques européennes. En France, le processus de
décentralisation lancé dans les années 1980, et toujours en cours, illustre bien la recherche de partage
des tâches de l’Etat entre ses différentes entités territoriales.

1
TRETIACK, Philippe. Op.cit., p.56.
54
La France pour exemple

La France, malgré sa position forte dans l’économie mondiale, sa place dans le G8, subit également la
mondialisation, dans l’ensemble des activités sociales. Depuis la révolution industrielle, à l’instar des villes
du monde, les villes françaises constituent le cadre de vie de la plupart de ses habitants. Environ 80% de
la population française vit dans des aires urbaines : centre ville, banlieue, périphérie urbaine, et 5% des
communes représentent 51% de la population. Les villages se font peu à peu rattraper et manger par la
ville, par le marché globalisé de l’architecture. La croissance territoriale des villes est un processus
inéluctable. Elle diffuse son architecture et ses différentes formes. Pour ce qui est de l’habitat dans la
croissance périphérique des villes, la tendance générale est à la création de lotissements et de
résidences. Les résidences sont la forme réhumanisée du logement collectif inspiré du mouvement
moderne, et sont souvent le fruit d’opérations immobilières express dans un seul but financier. Leur
architecture est le produit des normes minimales et d’un cadre de vie standardisé. En plus d’être un
cadre juridique d’un partage de parcelles, le lotissement véhicule une forme architecturale nouvelle. La
maison en série, dont rêvait Le Corbusier, colonise le territoire, selon les aspirations de chacun d’être à la
fois dans la ville et dans la « nature ». Quant à savoir s’il s’agit d’une volonté populaire, d’un argument de
vente des bâtisseurs, ou encore d’une évolution de la ville corrélée avec celle de la société, il faudrait
une étude particulière. Les Cahiers du Cantercel relèvent que, dans l’appropriation du territoire, il y a
l’intimité partagée d’un urbanisme et d’un individualisme.

« Pour Gérard Mermet, auteur de Francoscopie 1997, cet individualisme n’est pas synonyme
d’égoïsme et d’égocentrisme, l’ère de l’égologie a commencé. Elle traduit l’évolution
récente vers l’autonomie, qui est une forme positive de l’individualisme ».1

Ces nouvelles formes de ville entraînent des modifications des rapports sociaux, qui révèlent cette
montée de l’individualisme. La plupart des maisons de lotissements dressées par des bâtisseurs se posent
formellement dans une image d’architecture populaire, avec le plus souvent une recherche
d’identification au territoire qui l’accueille par le pastiche, le mimétisme. C’est la recherche d’une image
du passé, sans les logiques spatiales des modes de vie liés aux architectures qui engendrent cette
image. L’individualisme allié aux logiques commerciales engendre une architecture désindividualisée
dans sa forme.

Les villes françaises requalifient leurs centres dans un souci d’image de la ville comme moderne dans ses
modes de circulation et son potentiel économique, avec une valorisation par la cristallisation de son
patrimoine bâti. La gestion dans les zones périphériques en croissance est comparable à la gestion
d’une entreprise, mécanisée, liée à l’économie comptable. Le développement de la ville sur ces modes
est-il compatible avec les volontés de développement durable ? Qu’est-ce alors que le développement
durable français, comment les institutions l’intègrent à leur texte et quelles en sont les influences sur la
ville ?

La France est en décalage avec les autres pays sur la notion de développement durable du simple fait
sémantique. Le rapport de madame Gro Bruntland parle de « sustainable development », de
développement soutenable, tolérable, que les italiens ou les espagnols, par exemple, traduiront avec
fidélité. En France, les traducteurs sont des écologistes « raides », proche de l’écologie allemande,
comme Antoine Weachter, qui par leur traduction « personnalisée » amènent une rigueur de type
positiviste et une naturalisation française d’un débat international qui conduit ici à une radicalisation plus
forte.

L’idée de responsabilité écologique et de développement durable a conduit à l’élaboration de plusieurs


lois en France avant que n’existe l’association HQE (Haute Qualité Environnementale). Loi sur les déchets
(1976), loi sur l’eau, loi sur les paysages, loi contre le bruit (1992), loi Barnier sur le renforcement de la
protection de l’environnement (1995), loi sur l’air, plan de déplacement urbain (1996), loi Voynet sur
l’aménagement et le développement urbain du territoire, loi Chevenement sur l’intercommunalité
(1999), plan national de lutte contre les changements climatiques, loi de solidarité et de renouvellement
urbain SRU, nouvelle réglementation thermique (2000), loi sur la démocratie de proximité (2002) et la loi
Robien sur l’urbanisme et l’habitat (2003). Le président Chirac suscite dans un projet récent d’intégrer aux
principes constitutionnels, le principe de précaution, qui s’applique à tous les domaines d’inovation. On

1
Les cahiers du Cantercel. Op.cit., p.15.
55
voit ici, qu’au fur et à mesure que les lois s’établissent, elles concernent peu à peu la ville, et donc
l’architecture.

La loi de Solidarité et de Renouvellement Urbain, est celle qui modifie le plus l’organisation des différents
documents directeurs. Elle introduit de nouveaux outils pour aider à la maîtrise de l’expansion urbaine, à
la mixité sociale et au lien entre différentes communes, elle introduit le PLU (Plan Local d’Urbanisme) qui
remplace l’ancien POS de 1967 (Plan d’Occupation des Sols), et le SCoT (Schéma de Cohérence
Territoriale) qui harmonise dans un même document les préoccupations du Plan Local de l’Habitat, du
Plan de Déplacements Urbains, et du Schéma d’Equipement Commercial. On arrive donc à l’équation
suivante :

SRU = PLU + SCoT = POS + (PLH + PDU + SDEC)/3. Voilà !

L’ensemble de ces documents constitue le cadre d’organisation et de gestion territoriales des villes
françaises, et sont tous modifiables par les pouvoirs territoriaux, les mairies, les services des communautés
urbaines, selon leurs intérêts, et sans préceptes généraux idéologiques. La création de l’association HQE
vient ajouter à ce cadre des exigences liées à l’interprétation des nécessités du développement
durable. Elle fixe 14 cibles classées en deux domaines de deux familles :

Maîtrise des impacts sur l’environnement extérieur

Eco-construction

Relation harmonieuse des bâtiments avec leur environnement


Choix intégré des procédés et produits de construction
Chantier à faible nuisance

Eco-gestion

Gestion de l’énergie
Gestion de l’eau
Gestion des déchets
Gestion de l’entretien et de la maintenance

Création d’un environnement intérieur satisfaisant

Confort

Confort hygrothermique
Confort acoustique
Confort visuel
Confort olfactif

Santé

Condition sanitaire des espaces


Qualité de l’air
Qualité de l’eau

La démarche HQE concerne le patrimoine universel (ressources naturelles, équilibre écologiques), la


qualité de vie, les territoires, le patrimoine immobilier, le contexte économique et social « dialogue avec
le site, économie d’espace, conséquences pour les territoires d’accueil : accessibilité, déplacements,

56
services, réseaux, nuisances éventuelles… ».1 Un projet HQE est un projet qui se fait avec la concertation
des riverains, des utilisateurs, des administrés, des élus et des financeurs, pour établir un préprogramme lié
au choix du site d’implantation.

La formulation HQE resterait trop lourde en pièces écrites et peut bloquer le travail de conception d’un
maître d’ouvrage dont la participation est trop cadrée. Pour les équipes de conception, bien qu’il n’y ait
pas encore de label HQE, elles devraient justifier de leur compétence en démarche HQE. Cela reste flou.
Tout est trop technicisant, cela part certes d’une volonté sensible, mais le désir de cadrer
l’incompétence, ou l’irresponsabilité collective, est trop mécanisé, est devient une contrainte plutôt
qu’un moteur. Heinrich Tielmann, architecte urbaniste reconnaît dans les Cahiers du Cantercel que la
marque HQE est très dure à intégrer pour les architectes à cause des informations éparses. Pour lui c’est
plus le fait des chercheurs que des praticiens, il va jusqu’à se demander si elle n’est pas réservée à une
élite morale.

L’association HQE, c’est la reconnaissance institutionnelle d’une construction civique et éthique,


matériellement, économiquement et politiquement différente des usages habituels. La démarche HQE
est très complexe à mettre en place et ne peut, pour l’instant, pas être imposée, si tant est qu’elle le soit
un jour. Les considérations sur l’environnement profitent à certains bâtisseurs, qui jouent du terme
« environnemental », en l’utilisant comme argument de vente, et l’on retombe alors dans le travers du
marché avant tout. Au niveau architectural, ces préconisations environnementales touchent de manière
anecdotique l’ensemble de la construction, et sur le plan urbain, c’est l’application de l’Agenda 21 par
certaines villes qui institue le cadre d’une évolution de la ville avec ces préoccupations. Si l’on cherche
sur Internet par exemple, ce qu’est l’Agenda 21 pour les villes, on trouve pléthore de villes françaises qui
revendiquent son application dans la gestion urbaine. Mais chaque mise en pratique est une
interprétation du texte, et l’action est donc à chaque fois différente, mais avec la recherche des mêmes
intérêts. On peut relever les exemples de deux villes, Dunkerque et Valencienne, la première ayant des
exigences liées principalement à l’environnement et l’écologie, alors que la deuxième, tournée vers
l’environnement aussi, se penche plus sur la participation citoyenne et la politique sociale.

A Dunkerque, cela commence par l’élaboration d’un contrat d’agglomération. Il ne s’agit pas d’un
programme d’action, mais d’un cadre de réflexion sur les actions futures. Il y a la mise au point d’un plan
de déplacements urbains et de quatre projets de territoires pluricommunaux autour de quartiers
défavorisés. On favorise le développement du tri sélectif en habitats collectifs, l’adaptation de l’existant
et des constructions nouvelles pour les personnes à mobilité réduite. On cherche à intégrer ces données
aux nouveaux projets, avec la prise en compte de l’entretien avenir pour réduire le coût global, dès la
conception. La ville a lancé deux projets HQE, un en construction, l’autre en rénovation.

A Valencienne, c’est tout un bassin qui est en perdition depuis les fermetures successives des mines et
des usines sidérurgiques. C’est par l’élaboration d’une charte de l’environnement que la ville en est
arrivée à la recherche d’application de l’Agenda 21. Elle se déroule dans le cadre d’un partenariat
avec la communauté de communes de la vallée de l’Escaut, l’association de développement du
valenciennois et le syndicat intercommunal d’assainissement de Valencienne. Le plan d’action est voté
en 1998 après concertation avec les services de l’Etat, de la région, du département, les comités de
quartier, les industriels, les habitants, et pour une période de cinq ans (1999-2003). Quatre grands
objectifs dirigent l’élaboration de cette politique :
-citoyenneté et concertation, grâce à « l’anneau citoyen, » comme à Copenhague ou Stockholm avec
la possibilité d’intervenir aux conseils municipaux.
-cadre de vie.
-déplacements urbains.
-emploi, activité et politique sociale.

Cette prise en main de la décision par ces « petites » entités institutionnelles et un facteur
d’émancipation culturelle pour ces territoires, mais la vraie marge de manœuvre est faible sur l’évolution
de la ville face aux nécessités des groupes privés. Elle a besoin d’eux pour favoriser l’emploi et les
rentrées d’argent, par la taxe professionnelle, qu’a récemment voulu supprimer le gouvernement de
Jean-Pierre Raffarin. Cette décision, si elle avait était prise sans mise en place de mécanismes alternatifs,
aurait réduit un peu plus le pouvoir de gestion des villes sur leur propre territoire.

1
COLLECTIF. « Construire au présent, bâtir l’avenir ». Op.cit.

57
L’Agenda 21 institue le cadre de volontés générales, avec des libertés d’application. Sur le rôle social et
esthétique de l’architecture, le cadre de vie, l’émergence de nouveaux modèles par la gestion des
institutions locales n’est pas favorisée, puisque la plupart des élus ont dans leur gestion de l’espace les
références contemporaines, liées à la concurrence d’image que se livrent les villes de la mondialisation.
L’éducation à l’importance de ces enjeux et ses traitements est à faire par ceux qui en ont la maîtrise,
architectes et urbanistes, mais aussi sociologues et anthropologues, pour les décideurs publics et privés.
Philippe Trétiack reproche que malgré la loi MOP (Maîtrise d’Oeuvre Publique, en 1985), les architectes
soient prisonniers du politique, quand ils ne le sont pas du privé, et que le système de concours où les
architectes du devant de la scène sont à tour de rôle concurrents et membres de jury et tiennent ainsi
l’ensemble des grands concours nationaux et internationaux. Ce qui accroît les difficultés d’émergence
de nouvelles manières de faire, sauf si cela vient des starchitectes eux même, par l’établissement de
nouvelles références. Il faut être conscient aussi, que la montée de la participation citoyenne, favorisée
par des élus, soit qu’ils cherchent à promouvoir de nouvelles formes démocratiques, soit qu’ils se
déchargent de responsabilités, les délaissant à leurs administrés, n’est pas pour aider les architectes, qui
ont souvent une très mauvaise image dans l’opinion publique.

58
Conclusion

Comme pour le monde, ou la justice, auxquels la vindicte populaire attribue deux vitesses, il en est de
même pour l’architecture, elle est à deux vitesses aussi. L’architecture savante et l’architecture
populaire.

L’architecture savante, d’élite, celle des architectes, après avoir oeuvré pour les dieux, les rois, oeuvrent
pour la gloire du système capitaliste et ses puissants, de manière consciente ou non. Le lien entre
l’architecte et le pouvoir est étroit, et l’architecte ne remet que rarement en cause sa position servile et
son rôle mondialiste. Son intérêt est ailleurs, ou en tout cas pas dans la politique, et ce dès sa formation, il
n’y a qu’à constater l’absence de syndicat étudiant politisé dans les écoles d’architectures de France,
et parfois d’autres pays pour s’en convaincre.

L’architecture populaire, elle, à l’instar du dédain que l’histoire du monde lui porte, continue, dans le
système mondialisé, d’être bâtie sur la base minimale de l’équilibre entre les besoins et les possibilités. Il
s’agissait avant, d’usages, de matériaux, il s’agit désormais de surfaces et d’économie. Dans le nord,
cela se traduit par la prolifération d’une architecture marchande, et dans le sud, en plus de celle-ci, par
la prolifération de l’habitat informel.

Il existe des minorités d’architectes, d’hommes politiques qui tendent à infléchir les conséquences de la
mondialisation sur l’architecture, la ville, l’habitat, en faisant des propositions nouvelles sur de nouvelles
bases paradigmatiques pour le monde, de nouvelles utopies. Mais c’est David contre Goliath et son
pouvoir économique mondial, qui fixe les règles du jeu dans son intérêt. La mondialisation s’intéresse à
l’architecture et à la ville, surtout pour leur rôle représentatif, leur image, et leur intérêt économique pour
la ville et l’habitat ne va pas dans le sens de l’équilibre et du bien-être, mais dans celui de la rentabilité
du sol et l’argent roi.

A l’image du tableau suivant, on comprend aisément que l’intérêt porté par les décideurs du système
mondial aux nécessités vitales des populations est moindre que la défense de leurs propres intérêts.

« Quelles priorités pour le monde ? »1


(dépenses annuelles en milliards de dollars)
Education pour tous 6
Achats de cosmétiques aux USA 8
Accès à l’eau et à l’assainissement pour tous 9
Achats de crèmes glacées en Europe 11
Soins de gynécologie et d’obstétrique
pour toutes les femmes 12
Consommation de parfums en Europe et aux USA 12
Satisfaction des besoins nutritionnels et sanitaire de base 13
Achats d’aliments pour animaux en Europe et aux USA 17
Budget loisir des entreprises japonaises 35
Consommation de cigarettes en Europe 50
Achat de boissons alcoolisées en Europe 105
Consommation de stupéfiants dans le monde 400
Dépenses militaires dans le monde 780

Les tenants du système mondial se trompent, mais ne peuvent se défaire de leur action, puisque c’est
elle-même qui leur assure leur position. Après son passage à la direction de la Banque Mondiale, John
Stiglitz, prix Nobel d’économie en 2001, change totalement de vision sur l’économie et sa gestion
mondiale et exprime sa prise de conscience dans « La Grande Désillusion, » aux éditions Fayard (Paris,
2002). Il y fait un aveu de nullité, et reconnait que l’économie mondiale est sûrement à l’origine de
nombres d’émeutes, de morts. Le monde comptable mécanisé n’est pas un monde juste où s’épanouit
l’Homme moderne, ni même l’Homme du présent et du futur.

« Pour des raisons de topos (lieu en grec), on ne peut plus aujourd’hui se satisfaire de
l’idéologie du « sans base », car cela, l’écologie nous a suffisamment appris que ce ne peut
être viable (sustainable) ».1

1
Rapport du PNUD 1998, cité par Patrick Viveret dans « Reconsidérer la richesse ». Ed. de l’Aube, 2003
59
« Dépasser le moderne serait, à la faveur d’un nouveau paradigme, réinventer un rapport à
l’environnement, qui serait l’occasion des retrouvailles de l’Homme avec son milieu vital, ainsi
qu’avec sa propre essentialité ».2

L’idée de moderne est liée à l’impérialisme colonial occidental, et fut portée ensuite par le capitalisme
occidental mondialisé. Il y a une diversité des mondes selon les groupes. « Lieu » et « monde » sont liés, et
ce sont ces lieux et ces mondes que le phénomène mondialiste tend à unifier. L’Homme et doué de
langage, de culture, et chacune d’elle est constituante d’un de ces mondes. L’appréhension de ces
mondes par les décideurs doit passer par la compréhension de ces cultures, pour en préserver l’identité.

On a pu le voir ici, l’architecture, qu’elle soit savante ou populaire, est strictement dépendante des
décideurs économiques et politiques. L’ensemble des modes d’actions, mêmes soumis aux préceptes
mondialistes, est encore porteur d’identité culturelle. On a pu le voir avec certains starchitectes
« localisés », comme dans les différentes formes de réaction des populations sur les questions d’habitat.

Il s’est agit ici, au regard de l’architecture et de l’urbanisme, architecture d’architecture, de poser les
bases de lecture et d’interrogations sur les valeurs et identités culturelles portées par chacun, que la
mondialisation voudrait unifier, et que les altermondialistes, sans savoir comment, voudrait sauver.

L’altermondialisation, pour les architectes comme pour les autres, c’est saisir ce qu’Edward T. Hall,
l’anthropologue étasunien, a voulu révéler dans son livre, « La Dimension cachée, » et qu’il résume ainsi :

« Ce livre a pour objet de montrer qu’en dépit de tous ces efforts, l’Homme ne peut
échapper à l’emprise de sa propre culture, qui atteint jusqu’aux racines même de son
système nerveux et façonne sa perception du monde. La culture est en majeure partie une
réalité cachée qui échappe à notre contrôle et constitue la trame de l’existence humaine.
Et même lorsque des pans de culture affluent à la conscience, il est difficile de les modifier,
non seulement parce qu’ils sont intimement intégrés à l’expérience individuelle, mais surtout
parce qu’il nous est impossible d’avoir un comportement signifiant sans passer par la
médiation de la culture ».3

La culture qui écrase toutes les autres, ou est du moins en position dominante, même s’il reste quelques
énormes blocs culturels comme le sud-est asiatique et le monde arabe, c’est celle de l’occident, portée
par le système mondial économique qu’il a instauré au niveau mondial. L’occident est dans la négation
des autres cultures, et s’en réfère à ses valeurs pour toute action dans un monde autre que le sien.

Un autre monde, respectueux des différences culturelles, porteur d’égalité sociale et mondiale, est prôné
par les militants altermondialistes. Ces derniers sont le plus souvent du nord, et comme on a pu le voir
pour la question de l’urbaniste du nord qui agit au sud, il y a toujours le risque d’agir dans son système
culturel de références et de lecture, en imposant une nouvelle fois la culture du nord comme étant
dominante, par un traitement occidental des problèmes qui ne sont pas les bons.

On ne peut pas comprendre l’autre, si on ne comprend pas sa culture, ou du moins si on ne comprend


pas qu’elle n’est pas la notre. L’architecture est porteuse de culture par la référence symbolique,
l’usage, la forme, la matérialité, et doit servir à porter les différentes cultures du monde dans la
modernité. Il faut arriver à une promotion consciente des différences culturelles pour atteindre le
nouveau monde que décrit le Sous Commandant Marcos de l’armée du Chiapas :

« Il est nécessaire de bâtir un nouveau monde. Un monde pouvant contenir beaucoup de


mondes, pouvant contenir tous les mondes ».4

L’architecte ne peut plus être à l’écart de ces questions et doit pouvoir trouver une place, une manière
de faire qui va dans le sens de l’édification de ce nouveau monde qui contient tous les mondes, dans le
respect des différentes cultures et en pleine conscience de la sienne.

1
BERQUE, Augustin. Dans : NUSSAUME, Yann. Op.cit., p.24.
2
COLLECTIF. Sld BERQUE, Augustin. NYS, Philippe. « Logique du lieu et œuvre humaine ». Ed Ousia, 1997.
p.18.
3
HALL, Edward T. Op.cit., p.231.
4
Manière de voir n°75. Op.cit.
60
Bibliographie

-COLLECTIF. « Altermondialistes de tous les pays ». Le Monde diplomatique, Manière de voir n°75, juin-
juillet 2004.
-COLLECTIF ATTAC. « Agir local, penser global ». Mille et une nuit, 2001, Paris.
-COLLECTIF. « Chronologie illustrée de l’histoire universelle ». Eclectis, 1992
-COLLECTIF. « Constructions publiques, architecture et HQE ». Mission interministèrielle pour la qualité des
constructions publiques, 2003, Paris.
-COLLECTIF. « Construire au présent, bâtir l’avenir ». Actes du colloque des constructions publiques,
directions générales de l’urbanisme, de l’habitat et de la construction, 1999.
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Post-Sciptum

Texte tiré du Travail Personnel de Fin d’Etude d’architecture à l’Ecole d’Architecture et de Paysage de
Bordeaux de monsieur mouch, soutenu en juin 2003, devant Xavier Leibar, architecte et enseignant à
l’EAPBx, Jean Dumas, professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux, et sous la direction de Jean-
Paul Loubes, Docteur en sciences urbaines, architecte et enseignant à l’EAPBx.

La mort de l’Architecture Génétiquement Modifiée. ? , ! ...

Un constat s’impose, en ville comme en campagne, le bâti est contaminé. Depuis le XIXème siècle et
l’ère industrielle, les faiseurs d’architecture ont cherché à la rendre plus efficace, plus rentable, plus
fonctionnelle, grâce à des moyens de production à grande échelle. Le XXème siècle, avec le
mouvement moderne et le post-modernisme, a vu se renforcer les recherches et les expérimentations
dans ce sens. Le premier a cherché à élaborer une architecture autonome, universelle, et le second,
symboliquement remarquable, communique au monde le génie du modèle occidental, sa suprématie.

L’architecture est devenue résistante. Résistante aux météorologies locales, aux cultures traditionnelles,
aux petits Hommes ou aux grands, aux mondes. L’idée d’un homme universel a pollénisé les tables a
dessin de faiseurs, bâtisseurs, promoteurs, architectes de la terre entière. Certes, les premiers chercheurs
avaient, initialement, la généreuse envie d’offrir de l’architecture à tous, sans tâche, peu chère et
immédiatement consommable, mais les grands exploitants, décideurs, n’ont pas la même vision que les
petits. C’est la perspective de gros profits financiers, grâce à des constructions minimalement
normatives, qui les a poussés à une mise en culture généralisée. Nous ne sommes pas des modulors aux
gros bras et à la tête petite, les Hommes naissent libres et égaux, et après...
Etre en accord avec le monde, c’est être en accord avec son monde, sa terre, sa culture, ses Hommes.

Il n’est pas encore trop tard, nombreux sont ceux qui rejettent cette exploitation hors-sol de territoires, et
préconisent un retour à la terre : géo-poètes, pragmatopistes, idréalistes... Il faut arrêter l’expansion de
l’architecture transgénique, et revenir aux valeurs fondamentales dictées par la boule sur laquelle nous
tournons. Il ne s’agit pas d’opérer un retour dans le passé, mais un retour sur le passé. Une architecture
bio-topique peut être conçue avec des moyens contemporains, des technologies de pointes, mais
c’est sa genèse qui est essentielle. L’espace émerge lentement de la terre, se nourrit du site, du sol, du
ciel, de ce que l’Homme y a apporté et de ce qu’il y prendra.
Chaque fois différent, avec un goût fort, un goût vrai.
C’est cette architecture que nous nous devons de sauver.

Le XXIème siècle sera bio ou ne sera pas !


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Travail de recherche de monsieur mouch (Pierre Combarnous)


Architecte DPLG, sous la direction de Jean Dumas

DEA PAPT (Pouvoir, action publique et territoire)


Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux. Septembre 2004

Ce travail de recherche est la propriété intellectuelle de monsieur mouch (Pierre Combarnous). Vous êtes éditeur,
producteur, ou tout simplement lecteur, n’hésitez pas à prendre contact :

Adresse électronique :
monsieurmouch@hotmail.com
Site :
http://monsieurmouch.free.fr

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