JUSTIN MOISAN

OCTAVE MIRBEAU ET LA « TERREUR »
ANARCHISTE

Mémoire présenté
à la Faculté des études supérieures et postdoctorales de l'Université Laval
dans le cadre du programme de maîtrise en études littéraires
pour l'obtention du grade de Maître es arts (M.A.)

DEPARTEMENT DES LITTERATURES
FACULTÉ DES LETTRES
UNIVERSITÉ LAVAL
QUÉBEC

2012

Justin Moisan, 2012

Résumé
Ce mémoire présente une analyse du discours médiatique d'Octave Mirbeau à
l'époque des attentats anarchistes, en se penchant sur des chroniques publiées entre 1892 et
1894. L'engagement idéologique de Mirbeau, nettement perceptible dans ces articles, est
fondé discursivement sur la posture d'un journalisme pamphlétaire. Après avoir relevé et
analysé les traits de cette posture, l'étude explore les contraintes de l'actualité sur l'écriture
de Mirbeau. Dans son traitement de l'actualité et ses réactions à l'interdiscours médiatique,
Mirbeau convoque une série d'éléments de fictionnalisation, qui sont passés en revue et
étudiés. Enfin, ce mémoire, s'inscrivant dans une perspective culturelle et littéraire de
l'étude des journaux, se penche sur les contours flous de l'imaginaire social de
l'anarchisme, tel que le construit Mirbeau.

m

Remerciements
Je tiens à remercier toutes les personnes qui m'ont encouragé et qui m'ont aidé à
mener à terme ce projet de recherche.
J'ajoute un grand merci à Guillaume Pinson, mon directeur de maîtrise, qui par son
écoute et ses conseils judicieux m'a souvent aidé à garder le cap.
Merci également à ma compagne Geneviève qui m'a apporté un soutien indéfectible
et une écoute sans pareille.
Merci à ma famille, particulièrement mon père Doris et ma mère Nicole, qui m'ont
appuyé à leur manière dans l'accomplissement de ce projet. Sans vous, je n'aurais jamais
atteint cette réussite.
Merci à mes amiEs Mathieu et Alexandra qui m'ont accompagné de leur soutien et
de leurs conseils lors de séjours de rédaction riches en réflexions.

« On vole, on viole, on tue : "Je suis
anarchiste! " C 'est bientôt dit. Et la presse
est là, ô Brunetière! pour enregistrer ces
aveux, les mettre en scène, les dramatiser. »
- Octave Mirbeau « Pour Jean Grave », Le Journal, 19 février 1894

vu

Table des matières
Résumé
Remerciements
Table des matières
Introduction
État de la question
Intérêt du sujet
Approches théoriques et méthodologiques
Plan du mémoire
Chapitre 1
Panorama
1. Mirbeau, écrivain journaliste
L'univers littéraire
L'aventure médiatique
Point de rupture
2. Sur les traces de l'anarchisme
Survol historique
Modes d'engagement
L'ère des attentats
Chapitre 2
Engagement dans le discours médiatique
1. Discours anarchiste
Quelle idéologie anarchiste?
L'idéologie anarchiste d'Octave Mirbeau
2. Poétique de l'engagement
« Une plume au vitriol » ou la parole pamphlétaire
Posture et énonciation pamphlétaire
Marques d'oralité et violence verbale
Propagande par le
rire
3. Migration transverse et connivence
Interrelation généralisée
Système de valeurs et présupposés
Chapitre 3
Discours et fictionnalisation de l'anarchisme
1. Le journal et la fiction
Actualité et fiction
Imaginaire social et inscription du co-texte
2. Mise en scène de l'anarchisme
Les procédés de fictionnalisation
La fiction de l'anarchisme
3. Patrimoine anarchiste
Historicité et panthéon
Les intellectuels de l'anarchisme
Conclusion

iii
v
ix
1
2
3
4
5
7
7
7
7
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14
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23
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71
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75
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99
103
ix

Bibliographie
Corpus primaire
1892
1893
1894
Corpus secondaire
Études sur Octave Mirbeau
Ouvrages sur l'anarchisme et l'engagement
Histoire de la presse et des intellectuels
Ouvrages théoriques

107
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Introduction
La période des attentats anarchistes, qui se déroule en France du 29 février 1892 au
14 août 1894, soit de l'attentat anonyme visant l'hôtel de la princesse de Sagan à la fin du
Procès des Trente, marque un moment particulier dans l'histoire de l'anarchisme puisqu'il
met en relief la nature diffuse de ce « projet » politique. D'une part, on constate que la
multitude des pratiques anarchistes, faisant de ce pôle idéologique un objet peu unifié,
favorisa une répression confondant les criminels et les intellectuels au nom du combat
contre le terrorisme et contre les organisations de malfaiteurs. D'autre part, on observe au
même moment un large mouvement de sympathie envers cette mouvance, dans les milieux
littéraires et artistiques. À ce titre, le journaliste et écrivain Octave Mirbeau incarne
parfaitement cette posture du sympathisant littéraire. Très sensible à l'anarchisme, il est
particulièrement prolifique dans l'affirmation publique de ses idéaux politiques, notamment
par la défense des anarchistes (Ravachol, Jean Grave, Félix Fénéon, etc.) visés par les « lois
scélérates ». D'ailleurs, ses écrits publiés au cours de cette période déploient plusieurs
stratégies discursives mettant en évidence divers aspects de ses idées politiques et sociales.
Ce mémoire vise à analyser le discours anarchiste d'Octave Mirbeau dans la presse
lors des attentats anarchistes. Pour accomplir cet objectif, nous avons constitué un corpus
d'une quarantaine d'articles écrits par Mirbeau et provenant en partie des périodiques
anarchistes, mais surtout des journaux à grand public.
Nous avons donc sélectionné les chroniques évoquant la pensée politique du
journaliste. En ce sens, le corpus est composé de trois journaux : L En-Dehors, journal
anarchiste, ainsi que des quotidiens à grand public, soit Le Journal et L Écho de Paris. La
majorité des articles proviennent toutefois de L 'Écho de Paris et du quotidien Le Journal
desquels nous avons retenu un total de trente documents, soit dix-sept pour Le Journal et
treize pour L Écho de Paris. Une seule chronique provient de l'organe anarchiste L EnDehors. Cette faible représentation des journaux libertaires s'explique par le fait que les
articles de Mirbeau qui y étaient publiés avaient souvent fait l'objet d'une première
parution dans d'autres publications. Ce constat est particulièrement observable dans le cas
1

de La Révolte, dont aucune chronique n'a été retenu. Par ailleurs, le corpus contient deux
réponses du journaliste à des enquêtes sur la liberté et l'anarchie publiées dans les journaux
L Ermitage et Le Gaulois. L'ajout de ces sources s'explique notamment par leur valeur
informative sur la pensée anarchiste de Mirbeau.
La variété de ce corpus souligne les multiples collaborations de Mirbeau et atteste
de l'importante production journalistique de celui-ci. L'ensemble de nos sources illustre
une hybridité professionnelle dont témoigne également la diversité idéologique des
journaux auxquels il a participé. Or, il apparaît que cet écart idéologique engendre certains
décalages dans le traitement de l'anarchisme : un même sujet traité dans un journal comme
L'En-Dehors était abordé différemment dans un quotidien comme Le Journal. Toutefois,
puisque les articles publiés dans les journaux anarchistes avaient souvent fait l'objet d'une
première parution dans les organes plus généralistes, ce constat s'applique dans une faible
mesure, mais doit cependant être relevé.
w

Etat de la

question

Longtemps oublié dans le champ des études littéraires, Octave Mirbeau fait l'objet
d'une redécouverte dans les milieux universitaires depuis les années 1980 et 1990. Avant
cette période, quelques livres et articles avaient traité de Mirbeau, mais dans une très faible
mesure. Parmi ces études, notons la contribution de Reg Carr avec l'ouvrage Anarchism in
France : the case of Octave Mirbeau1, qui traite spécifiquement de l'anarchisme chez
1 ' écri vain-j ournali ste.
À l'instar de Pierre Michel et de Jean-François Nivet, qui sont à l'origine du
renouveau des études mirbelliennes des années 1990, avec la publication des écrits
(littéraires, journalistiques, théâtraux, etc.) d'Octave Mirbeau et de nombreux articles et
ouvrages scientifiques2, plusieurs chercheurs ont abordé la production littéraire de l'auteur.
Les Cahiers Octaves Mirbeau, publiés depuis 1994 par La Société Octave Mirbeau,
constituent en ce sens une mine formidable d'articles sur les différents aspects de la vie du
polémiste. Par ailleurs, notons l'apport de Marie-Françoise Melmoux-Montaubin qui
Reg Carr, Anarchism in France : the case of Octave Mirbeau, Manchester, Manchester University Press,
1977, 190 p.
" Pierre Michel et Jean-François Nivet, Octave Mirbeau : L 'imprécateur au cœur fidèle, Paris, Librairie
Séguier, 1990, 1018 p.

2

consacre une partie de son ouvrage L'écrivain-journaliste au XIXe siècle : un mutant des
lettres^ à l'activité journalistique de Mirbeau, sans toutefois s'attarder à l'ère des attentats.
Du côté de la littérature anarchiste de la fin du XIXe siècle en France, on constate
que la recherche n'a guère produit une grande quantité d'études sur le sujet. Thierry
Maricourt est sans doute l'un des pionniers de ce domaine, alors qu'il a publié en 1990
Histoire de la littérature libertaire en France , première tentative de synthèse de la
littérature anarchiste en France. Plus récemment, Caroline Granier a publié une thèse de
doctorat sur la littérature anarchiste de la fin du XIXe siècle. Les Briseurs de formules. Les
Écrivains anarchistes en France à la fin du XIXe siècle constitue sans doute l'ouvrage le
plus exhaustif sur les différentes expériences littéraires émanant de l'anarchisme. Par
ailleurs, la question de la construction fictionnelle de la figure de « l'anarchiste-poseur-debombe » a été investiguée par Uri Eisenzweig dans Fictions de l'anarchisme . Toutefois, le
cadre de l'étude est très large et le cas de Mirbeau demeure peu développé.

Intérêt

du sujet
Les travaux sur Octave Mirbeau témoignent de l'importance de cette figure

marquante du journalisme français de la fin du xix e siècle. Cependant, il semble que l'ère
des attentats représente une période où son activité journalistique n'a pas été approfondie
de manière exhaustive. Il est néanmoins très intéressant de se pencher sur cette époque
puisque, d'une part, Mirbeau y est considéré comme un auteur à forte tendance anarchiste
et que, d'autre part, ce moment de l'histoire a été particulièrement propice à l'affirmation
de ses idéaux politiques et sociaux. Les lacunes sur ce sujet sont présentes tant dans les
études qui traitent de l'anarchisme de l'auteur que dans les ouvrages portant sur la
dimension journalistique de l'écrivain. À une période où l'anarchisme apparaît avec une
grande vitalité sur la scène médiatique parisienne, il est pertinent d'interroger le discours
politique de Mirbeau puisque celui-ci s'est inséré dans les polémiques entourant les
attentats en adoptant des positions clairement favorables aux propagandistes par le fait.
3

Marie-Françoise Melmoux-Montaubin, L'écrivain-journaliste au XIXe siècle : un mutant des lettres, SaintÉtienne (France), Cahiers intempestifs, 2003, 469 p.
4
Thierry Maricourt, Histoire de la littérature libertaire en France, Paris, Albin Michel, 1990, 491 p.
5
Caroline Granier, Les Briseurs de formules. Les Écrivains anarchistes en France à la fin du XIXe siècle,
Cceuvres, Ressouvenances, 2008, 469 p.
6
Uri Eisenzweig, Fictions de l'anarchisme, Paris, Christian Bourgois Éditeur, 2001, 357 p.

C'est pourquoi nous abordons le contenu de ses opinions en faisant ressortir les différentes
stratégies discursives déployées par l'auteur. Au xix e siècle, le journalisme étant pénétré de
littérature, donc de fiction, il apparaît également d'un intérêt certain d'explorer la
construction fictionnelle de l'anarchisme et des anarchistes dans les écrits de l'auteur. La
variété du corpus invite ainsi à s'interroger sur la riche, mais problématique identité de
l'intellectuel anarchiste que construit Mirbeau dans ses articles, d'autant plus que le Procès
des Trente apparaît aux yeux de certains chercheurs (Eisenzweig, 2001, Granier, 2008 et
Bouchard, 2009) comme un moment important de la naissance de cette nouvelle figure
publique.
En outre, les études généralistes sur la littérature anarchiste et la presse présentent
des portraits globaux et des problématiques générales qui ouvrent la voie à des études de
cas plus particuliers, notamment par l'analyse de discours. Ainsi, nous inscrivons notre
démarche dans des voies déjà ouvertes et concentrons nos recherches sur une figure
particulière du journalisme de la fin du xix e siècle en France.

Approches

théoriques

et

méthodologiques

Cette étude s'inscrit dans une perspective sociocritique de la littérature en ce sens où
elle s'attarde à l'univers social présent dans la littérature et aux spécificités de l'inscription
dans le texte de cet univers (Angenot, 1989 et Robin, 1992). Dans la continuité d'une
approche culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle telle que promue par
Kalifa et Vaillant (2004), les articles de Mirbeau sont abordés selon le cadre théorique
du discours social développé par Marc Angenot (1982 et 1989) en tentant de dégager les
traits particuliers du discours portant sur l'anarchisme et les pratiques anarchistes. Il s'agit
de repérer notamment les procédés énonciatifs (construction de la posture et du « je » de
l'intellectuel anarchiste), les marques intertextuelles et interdiscursives, afin de mettre au
jour les stratégies discursives de Mirbeau. Il faut également interroger les éléments
constitutifs de la pensée anarchiste chez ce journaliste et questionner la « fictionnalisation
de l'écriture référentielle » (Thérenty 2007) pour voir comment le recours à certains
procédés de fiction permet de soutenir l'argumentaire de Mirbeau. En outre, l'écrivainjournaliste de l'époque étant perméable aux grandes topiques de son temps, les marques de

l'inscription de l'actualité, le co-texte médiatique, tels qu'ils viennent se « déposer » dans
les textes de Mirbeau sont à prendre en considération.

Plan du

mémoire

Afin de mener à bien cette recherche, nous débutons par une mise en contexte assez
large qui fournira une base essentielle à l'analyse de notre corpus. Ce panorama aborde
deux thèmes, soit la vie d'Octave Mirbeau et l'anarchisme à l'ère des attentats; il s'agit de
montrer également les traits particuliers de l'univers médiatique qui traverse ces
thématiques. Ensuite, vient un chapitre sur les discours argumentatifs dans la presse. La
pensée anarchiste d'Octave Mirbeau ainsi que les ressorts rhétoriques de la parole
pamphlétaire à l'œuvre dans ses chroniques sont abordés afin de mettre en évidence le
discours militant du journaliste. Enfin, le dernier chapitre vise à mettre en relief la
fictionnalisation de l'anarchisme et observe le rôle de cette mise en texte dans la
modélisation d'une culture anarchiste. Au terme de ce celui-ci, nous serons à même de voir
l'évolution du discours de Mirbeau à travers laquelle se profile une transformation de la
défense des anarchistes qui cantonne l'auteur dans la valorisation particulière des
intellectuels.

Chapitre 1

Panorama
Ce premier chapitre vise à dresser un panorama en deux temps du moment fin-desiècle français afin de bien situer le contexte particulier dans lequel se manifeste le rapport
entre la pratique de la chronique de Mirbeau, à l'époque des attentats anarchistes, et
l'univers social dont il se veut le reflet, mais duquel il contribue également à modeler les
contours. Un premier volet trace les grandes lignes de la vie de Mirbeau comme romancier
et journaliste, offrant ainsi une vue d'ensemble sur les particularités de l'écriture
protéiforme de l'auteur. S'ensuit une section sur l'anarchisme à la fin du XIXe, fournissant
ainsi une base historique à ce sujet central dans notre étude. Nous abordons en ce sens les
théories ainsi que les pratiques des acteurs de l'anarchisme, tout en fournissant les balises
de cette fameuse ère des attentats. En filigrane de ces deux grands volets émergent quelques
grandes lignes de l'évolution du journalisme français, particulièrement en ce qui a trait au
développement du genre de la chronique et aux spécificités de la presse anarchiste.

1. Mirbeau, écrivain journaliste
L'univers

littéraire

La fin du XIXe siècle offre, pour le regard des curieux, un tableau riche en diversité,
bouleversements et autres ruptures. En ce sens, les transformations qui façonnent l'univers
médiatique participent à cette effervescence du monde moderne tel qu'il se déploiera au
XXe siècle. Perceptible dans la progression de la presse par l'évolution d'un modèle bien
français de faire le journal, cette reconfiguration des médiations se discerne également à
travers le développement d'une écriture romanesque moderne, marquée par cette « crise
traumatisante » qu'est « le passage de la tradition des Belles Lettres à la conception
moderne de la " littérature " »7, c'est-à-dire la transition d'une littérature-discours à une

7

Alain Vaillant, « Le journal, creuset de l'invention poétique », dans Marie-Éve Thérenty et Allain Vaillant
(dir.), Presse et plumes, Journalisme et littérature au XIXe siècle, Éditions du Nouveau Monde, 2004, p. 317.

littérature-texte, qui a trouvé son expression dans différents courants littéraires se succédant
au fil du siècle : du romantisme au réalisme, en passant plus tard par le naturalisme à la
Zola, très proche du travail du reporter, puis par le décadentisme, etc. Or, l'évolution des
différentes formes d'écriture tant issues de la littérature que du journalisme se font en
permanent dialogue puisque journalisme et construction romanesque sont, tout au long du
XIXe siècle, liés par essence8. Il va ainsi de soi que « le XIXe siècle assiste à la naissance
d'artistes hybrides, à la fois écrivains et journalistes9. » C'est pourquoi, à l'image de
nombre de ses contemporains, Octave Mirbeau a évolué entre le journalisme et la
littérature, incarnant ce « mutant des lettres » analysé par Melmoux-Montaubin.
Romancier, Mirbeau a produit une quinzaine d'œuvres ayant traversé le temps
jusqu'à nos jours. Les plus connues de celles-ci sont sans doute le Journal d'une Femme de
chambre (1900)10, plusieurs fois porté à l'écran notamment par Luis Bunuel (1963), et Le
jardin des supplices (1899). Dans les années 1880, il a également produit une trilogie à
tendance autobiographique regroupant les titres suivant : Le Calvaire (1886), L 'abbé Jules
(1888) et Sébastien Roch (1890). Cette courte série a marqué le début officiel de Mirbeau
en tant qu'auteur français et ce sont ces livres qui ont d'abord fait connaître ses talents de
romancier. La carrière littéraire de Mirbeau a cependant débuté quelques années plus tôt
avec la publication de romans sous différents pseudonymes. Notons les titres L 'écuyère
(1882), La Maréchale (1883), La belle madame Le Vassart (1884), tous trois signés Alain
Bauquenne.
Or, si le roman a été le genre littéraire qui a consacré la renommée de Mirbeau, il est
à noter que son expérience des lettres a largement débordé cette forme. Il a d'ailleurs écrit
de nombreux contes qui ont été, suite à leurs publications originales dans les journaux,
édités en recueil. Seulement quelques-un de ceux-ci ont été publiés du vivant de l'auteur,
sous le titre de Lettres de ma chaumière (1885) et Contes de ma chaumière (1894). Mais de
manière posthume, quelque 150 contes et nouvelles ont été édités dans le recueil des Contes
cruels (1990). Enfin, l'auteur s'est également illustré au théâtre. Ses pièces furent reçues
avec un certain enthousiasme notamment en raison des prestations de Sarah Bernhardt dans

Jean-François Nivet, « Vallès et Mirbeau journalistes! », Autour de Vallès, no 31, 2001, p. 25.
Melmoux-Montaubin, op. cit, p. 7.

8

la tragédie Les Mauvais bergers (1897) . Son plus grand succès théâtral fut toutefois Les
affaires sont les affaires (1903), comédie bien ironique à tendance sociale dont la
renommée s'étendit jusqu'en Russie et en Allemagne et qu'il présenta à la ComédieFrançaise. En somme, nous retenons de la carrière littéraire de Mirbeau une versatilité qui
le fit connaître à plusieurs égards dans le paysage des lettres. Or, cette activité littéraire doit
se lire en constante relation des contributions de Mirbeau aux différents journaux à titre de
chroniqueur et de critique. C'est pourquoi il convient maintenant de s'attarder aux
spécificités de la carrière journalistique de Mirbeau.

L'aventure

médiatique

Le journal constitue dans la vie de Mirbeau une constante qui lui a permis de
développer cette plume cavalière qu'il a mise au service d'idéaux divers. Tradition
professionnelle oblige, il débute dans le métier en vendant son talent, laissant de côté ses
propres opinions, au profit des horizons politiques des journaux auxquels il contribue.
« Prolétaire des lettres », Mirbeau s'active dans une écriture de subsistance12. Dans sa
jeunesse journalistique, il embrasse des idées de droite, suivant l'orientation des différents
organes de presse auxquels il collabore : bonapartiste lorsqu'il écrit pour L 'ordre de Paris,
légitimiste pour le Gaulois. La plupart du temps, il signe ses articles de pseudonymes tels
que Gardéniac, Jean Maure, Auguste ou Montrevêche13.
Pendant plus de dix ans, il façonne son écriture et aiguise son regard critique sur le
monde de sorte que lorsqu'il est affranchi des devoirs de sa jeunesse journalistique,
particulièrement marquée par l'anonymat et la soumission idéologique, il devient un
redoutable chroniqueur. Il est à noter que bien qu'il ait tâté plusieurs types d'occupation
dans les journaux, dont le reportage14 et même la rédaction en chef15, Mirbeau l'a surtout

Les dates concernent les publications en livre. Il est important de spécifier que la plupart des romans de
Mirbeau avaient d'abord fait l'objet de publications dans les journaux.
" Michel et Nivet, op. cit., p. 566.
12
Pierre Michel, « Octave Mirbeau : les contradictionsf d'un écrivain anarchiste », dans Alain Pessin et
Patrice Terrone (dir.), Littérature et anarchie, Toulouse, Presse Universitaire du Mirail, 1998, p. 36.
13
Pierre Michel, Mirbeau et la « négritude », Angers, Société Octave Mirbeau et Éditions le Boucher, 2004,
p. 6.
14
Michel et Nivet, op. cit., p. 125.
]S
Ibid.,p. 172.

investi de ses chroniques. Et d'ailleurs, il faut ici préciser ce qu'est le genre de la chronique
dans le paysage journalistique de l'époque.
Soulignons tout d'abord qu'au moment où Mirbeau débute sa carrière, le journal est
en proie à de nombreux changements. À partir des années 1860, on voit apparaître les
journaux de masse, tels que Le Petit Parisien ou Le Petit Journal, qui déploient des tirages
dépassant largement ce qui se faisait auparavant. À titre d'exemple, Le Petit Journal
procédait en 1880 à un tirage de 580 000 exemplaires16. Un autre changement majeur est
cette lente professionnalisation du journalisme qui s'effectue vers la fin du XIXe siècle,
jusqu'au début de la Première Guerre mondiale, et qui s'accompagne de bouleversements à
l'intérieur même du journal. En ce sens, le reportage s'immisce de manière triomphante
dans les périodiques, consacrant le règne de la chose vue. Or au même moment, on constate
de nouvelles façons de faire la chronique, genre journalistique qui jusque-là était considéré
avec ambivalence, puisqu'il incarnait le babil incessant de l'actualité futile du Tout-Paris et
était perçu par ses artisans, surtout des écrivains, comme une basse besogne. Mirbeau luimême, au début de sa carrière, se plaisait à ranimer « le topos du journaliste-fille de joie
très actif déjà en 183017. »
Rappelons que dans la première moitié du XIXe siècle, la chronique a comme
principal impératif de répertorier « les événements politiques, les bruits de la ville, de
l'édition et des théâtres, ce que nous appellerions aujourd'hui les faits mondains, quelques
anecdotes et des faits divers18. » La chronique étant souvent confiée à la plume d'hommes
de lettres, on y retrouve nombre de glissements vers la fiction. C'est d'ailleurs pour cette
raison que perce le préjugé voulant que la chronique soit le « coup de mort » de l'écrivain,
car celle-ci l'éloigné de son œuvre essentielle et originale19. Par contre, dans la deuxième
moitié du xix e siècle, la chronique change de statut, devenant l'un des genres principaux du
journal. Souvent confiée à une grande signature, elle devient la caution littéraire du journal
et entre en opposition avec l'autre versant triomphant du journalisme : le reportage . De
Claude Bellanger et al. Dir., Histoire générale de la presse française. Tome III, Paris, Presses
Universitaires de France, 1972, p. 297.
Marie-Ève Thérenty, « Chronique et fiction », Autour de Vallès : Mirbeau-Vallés, journalisme et
littérature, n° 31, 2001, p. 11.
18
/te/., p. 8.
19
Ibid., p. 10.
20
/te/., p. 12.

10

plus, il est à noter que la chronique se concentre désormais sur un ou deux événements
marquants de l'actualité, plutôt que de répertorier l'ensemble des faits séparant l'écriture
des chroniques de l'auteur.
Ainsi, pour en revenir à Mirbeau, la chronique représente sans aucun doute le genre
privilégié parmi toutes les formes d'écriture dans lesquelles s'est illustré l'écrivain, comme
en témoignent la masse de ses contributions (près de 1 500)21 et l'originalité dont il fait
preuve. Cette grande production s'explique en partie par le fait que, comme la plupart des
écrivains, il devait, pour des raisons alimentaires, consacrer une partie de son temps au
journal s'il voulait vivre de sa plume. Ainsi, dès 1872, il débute pour l'organe bonapartiste
L'Ordre de Paris et poursuit sa carrière jusqu'au début des années 1910.
Par ailleurs, c'est dans Le Gaulois qu'il reçoit les premiers signes d'une
reconnaissance, alors qu'Arthur Meyer, directeur du journal à cette époque, lui offre de
faire ses premières percées médiatiques signées de son propre nom. En 1880, il se voit
confier une chronique hebdomadaire. C'est dans les débuts de cette nouvelle occupation
qu'il produit une fameuse série d'articles sous le titre Paris déshabillé, qui sera d'ailleurs
repris en recueil . Observateur perspicace de son temps, il dévoile dans ces chroniques les
« quelques coins d'ombres et de fraîcheur qui restent dans la capitale pour les malheureux
qui n'en peuvent sortir

». Si « Mirbeau se montre à la fois voyeur, explorateur, potinier, et

secrétaire des modes de Paris », il ne s'empêche pas de glisser entre les lignes de ces
chroniques la condamnation d'un univers factice et décadent incarné par le grand monde
parisien24. Ayant alors franchi ce grand cap de la reconnaissance, il multiplie à partir de ce
moment l'affirmation de ses critiques sociales et de ses idéaux, manifestant un style aux
saveurs d'une ironie grinçante et d'un humour caustique.
Le tableau émanant de ce que nous avons jusqu'ici dressé de la vie d'Octave
Mirbeau présente le portrait d'un écrivain accompli dans la littérature et dans le
journalisme. Or, pour la suite de notre étude, il convient maintenant d'aborder brièvement

21

Jean-François Nivet, « Mirbeau journaliste », dans Pierre Michel et Georges Cesbron (dir.), Octave
Mirbeau. Actes du colloque international d'Angers, Angers, 1991, Presse de l'Université d'Angers, Angers,
1992, p. 25.
22
Michel et Nivet, op. cit., p. 129.
23
Arthur Meyer, Le Gaulois, 21 mai 1880, cité dans Idem.
24
Michel et Nivet, op. cit., p. 130.

11

ce tournant majeur dans la vie de l'écrivain, situé au milieu des années 1880, qui marque
une nette rupture avec les années antérieures, à tous les niveaux.

Point de

rupture

Comme nous venons de le constater, l'écriture représente une constante chez
Mirbeau. Malgré cet invariant, il est à observer néanmoins que la vie de l'auteur a été
marquée par plusieurs bouleversements. Parmi ceux-ci, se retrouve un moment crucial qui
prend se déroule au cours des années 1884 et 1885 et dont les ondes de changement se
déploient dans plusieurs aspects de sa vie. Parmi les transformations les plus importantes, il
y a la rupture d'une relation apparemment houleuse avec une femme prénommée Judith et
le début de la relation avec celle qui sera sa compagne jusqu'à la fin de sa vie, Alice
Regnault. Par ailleurs, c'est au cours de cette même période que ses opinions politiques
empruntent tranquillement une nouvelle voie qui deviendra au fil du temps l'une des
caractéristiques essentielles de l'écrivain.
Avant ce point de rupture, Mirbeau a tendance à affirmer dans ces articles des idées
peu socialisantes; il se dit notamment « bonapartiste révolutionnaire » lors de l'épisode des
Grimaces?5 à cette même époque où il se fait porteur d'idées antisémites. Comme nous
l'avons expliqué, cette situation est tributaire en partie des conditions du métier de
journaliste. À partir de 1884-1885, son activité journalistique trouve une nouvelle avenue.
De plus en plus reconnu dans le paysage médiatique, Mirbeau laisse davantage de place à
sa propre voix et signe un nombre croissant de ses articles. C'est également à ce moment
qu'il entre réellement dans la littérature, puisqu'il commence la publication de romans sous
son propre nom, Le Calvaire étant le premier de ceux-ci. En même temps, il découvre peu à
peu des auteurs anarchistes tels que Pierre Kropotkine, Elisée Reclus, Joseph Proudhon ou
Léon Tolstoï26, et noue des amitiés avec de nouveaux camarades comme Claude Monet ou
Auguste Rodin27.

Georges Docquois, Nos émotions pendant la guerre, Paris, Albin Michel, 1917, cité par Jbid., p. 158.
" Reg Carr, « L'anarchisme d'Octave Mirbeau dans son oeuvre littéraire: essai de synthèse », dans Georges
Cesbron et Pierre Michel (dir.), Octave Mirbeau. Actes du colloque international d'Angers du 19 au 22
Septembre 1991, Angers, Presse de l'Université d'Angers, 1991, p. 64-65.
27
Michel et Nivet, op. cit., p. 201.

12

Au début de ces années de changement, son dégoût de la République est marqué par
un penchant légitimiste, voire monarchiste. Or, sa critique de l'État glisse peu à peu vers un
point de vue imprégné de l'idéologie anarchiste, dont il est déjà très proche par son
anticléricalisme et son antimilitarisme, qui ne cesse de s'affermir au cours des années
1890" . A la fin des années 1880, Mirbeau se rapproche des milieux libertaires, notamment
par l'entremise de Jean Grave, directeur du journal La Révolte. C'est à partir de 1887 qu'il
commence à participer à la presse anarchiste, en publiant des textes dans le supplément
littéraire du journal de Grave"9. Par la suite, on trouve son nom dans plusieurs autres
périodiques du même type, en France et ailleurs dans le monde30. L'article qui le fait
réellement découvrir dans les milieux anarchistes est « La grève des électeurs », publié
pour la première fois dans le journal Le Figaro, le 28 novembre 1888. Ce succès est dû aux
propos de l'auteur sur l'abstention électorale, sujet représentant l'une des bases critiques
historiques du mouvement anarchiste de l'époque31. Le texte est largement repris dans
d'autres journaux, notamment le 19 décembre 1888, en page couverture de La Révolte^2.
Par la suite, il sera réutilisé sous forme de pamphlet, de placard ou de petite brochure.
Grave affirme d'ailleurs en avoir distribué 60 000 exemplaires pendant la campagne
électorale de 189333. Si l'article prend une si grande importance, c'est que la notoriété
grandissante de Mirbeau assure un écho considérable à cet article qui dénonce avec vigueur
le suffrage universel, l'État et du même coup tous les politiciens.
En somme, ce moment de rupture dans la vie de Mirbeau, particulièrement
important au niveau de ses idées politiques, constitue une pièce essentielle pour la
compréhension de son attitude lors des attentats anarchistes de 1892-1894. Afin de
poursuivre ce panorama contextuel, nous allons maintenant parcourir les particularités du
mouvement anarchiste à cette époque où les bombes agitent la vie parisienne.

28

Ibid., p. 207.
René Bianco, « Octave Mirbeau et la presse anarchiste », dans Georges Cesbron et Pierre Miche (dir.),
Octave Mirbeau. Actes du colloque international d'Angers du 19 au 22 Septembre 1991, Angers, Presse de
l'Université d'Angers, 1991, p. 54
30
Ibid., p. 56.
' Carr, Anarchism in France : the case of Octave Mirbeau, op. cit., p. 26.
32
Ibid., p. 25.
33
Bianco, op. cit., p. 55.
29

13

2. Sur les traces de l'anarchisme
Survol

historique
Les grandes lignes de l'évolution de l'anarchisme, comme idéologie politique,

montrent que c'est vers le milieu du xix e siècle que l'on retrouve les premières fondations.
À ce titre, Pierre-Joseph Proudhon est le premier, en 1840, à donner « au mot anarchie un
sens [politique] précis, celui d'état sociétaire résultant naturellement de la suppression de
tout appareil gouvernemental34 ». Mais au moment où il écrit cette définition, il n'y a pas
de mouvement libertaire35. Ce n'est qu'au début des années 1880 que le mouvement
anarchiste naît comme courant distinct des autres formes de socialisme36. Suite à la rupture
de la cohabitation houleuse entre ceux que l'on appelait les socialistes « autoritaires » et les
socialistes « antiautoritaires », au sein de la Première Internationale des années 1860-1870,
le mouvement amorce une phase d'autonomisation.
C'est lors du congrès de la Première Internationale à La Haye en septembre 1872
que la scission s'effectue. Les « antiautoritaires » se regroupent alors autour de la
Fédération Jurassienne37. Par la suite, «en 1881, à l'issue du Congrès du Centre, le
mouvement anarchiste français naît officiellement et prend son essor38. » Théoriquement,
l'anarchisme repose sur plusieurs idées de bases dont l'énumération n'est pas ici nécessaire.
Nous soulignons toutefois que le principe premier de l'anarchisme est la liberté de
l'individu, qui s'accompagne d'un rejet radical de toutes formes d'autorité, qu'il s'agisse de
l'État, de l'Armée, de l'Église ou du patronat, puisqu'elles sont vues comme les principaux
moyens d'oppression et d'exploitation du peuple39. On comprend ici pourquoi l'article de
Mirbeau contre les élections connaît un si grand succès dans les milieux anarchistes. Par
ailleurs, d'autres conceptions vont s'adjoindre à ce premier postulat, selon les différents
courants, car le panorama du mouvement libertaire de la fin du xix e siècle témoigne plutôt
d'une

mouvance

politique

hétérogène,

comportant

plusieurs

courants

(anarcho-

Jean Maitron, Le mouvement anarchiste en France, Paris, F. Maspero, 1975, Vol. 1, p. 14.
Le terme « libertaire » est utilisé ici comme synonyme d' « anarchiste ».
" Maitron, op. cit., p. 9.
Vivien Bouhey, Les anarchistes contre la république. Contribution à l'histoire des réseaux sous la
Troisième République (1880-1914), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008, p. 13.
38
Ibid., p. 21.
Maitron, op. cit., p. 35.

14

communisme, individualisme, mutuellisme, coopératisme, syndicalisme)40. Toutefois,
l'interprétation de l'éclectisme anarchiste ne fait pas consensus au sein de la recherche
contemporaine.
Dans une récente thèse de doctorat, publiée en 2008, Vivien Bouhey souhaite
« déterminer comment s'organisent les anarchistes, et si, oui ou non, l'action est le produit
d'un minimum de concertation ou d'organisation entre 1880 et 191441 ». Il vient à la
conclusion que le mouvement n'apparaît pas aussi inarticulé qu'ont pu le montrer les études
de Maitron par exemple. Sans vouloir entrer profondément dans le débat, nous soulignons
néanmoins que selon Bouhey, il existe une forme de cohésion autour de l'identité
anarchiste qui se manifeste particulièrement par l'esprit de compagnonnage42. On entend ici
que le compagnon,
en tant que membre de la grande famille anarchiste, [...] se doit
d'aider les autres, de leur accorder l'hospitalité en cas de besoin, de
les aider à trouver du travail, de leur envoyer de l'argent lorsqu'ils
sont dans la misère, d'entretenir leurs familles quand ils sont
emprisonnés ou absents, de faciliter leur fuite si nécessaire, voire,
s'ils sont condamnés à mort, de venger leur exécution ...43
Cette identité s'articule également autour de l'adhésion à un certain nombre de
symboles et de références historiques privilégiées. Un exemple majeur est le patrimoine
identitaire construit à partir de la Commune de Paris. Par ailleurs, cette cohésion au sein de
l'anarchisme se constitue également par l'adhésion à un certain nombre d'idées
structurantes pour le mouvement44. Sans adhérer complètement à cette thèse de Bouhey
voulant qu'il existe de façon officieuse une sorte « d'exécutif anarchiste pour la France »,
nous reconnaissons qu'il existe un réseautage et une solidarité qui s'articulent à travers la
France et même au-delà, récusant cette conception voulant que les individus ou groupes
anarchistes vivent isolés les uns des autres. À ce titre, Bouhey énumère un certain nombre
de manifestations soutenant cette idée de réseau : constitution de groupe dans le but de
coordonner des actions, existence de « groupes-forums », constitution de comité visant à
40

Jean-Marc Izrine, Les Libertaires dans l'Affaire Dreyfus, Paris, Éditions Alternative libertaire , 2004, p. 9.
Bouhey, op. cit., p. 16.
42
Ibid., p. 69.
43
Ibid., p. 444.
41

15

coordonner de manière ponctuelle l'organisation d'activités en regroupant des délégués de
certains groupes, contribution à un réseau épistolaire structurant une cohésion à travers le
territoire français, etc45.
Par ailleurs, même si l'anarchisme se développe et se complexifie au cours des
années 1880, la mouvance demeure somme toute peu connue au début des années 1890,
mais suscite un attrait grandissant, particulièrement dans les milieux littéraires et
artistiques. L'ère des attentats a toutefois pour effet de propulser l'anarchisme sur la scène
médiatique plus large. En ce sens, les journaux de tout acabit vont produire des dossiers
descriptifs de l'idéologie et des activités anarchistes. Dans ses mémoires, Jean Grave
souligne comment les attentats avaient « surexcité l'opinion publique », alors qu'il observe
que de nombreux journaux tels que Y Écho de Paris, le Journal, et même parfois YÉclair,
« étaient remplis d'articles, tout à fait révolutionnaires46. » Plus encore, dans la dernière
publication de La Révolte, en mars 1894, un article portant le titre «Aux camarades»
souligne le travail magistral de la grande presse, attribuant à cet engouement la raison
principale de l'arrêt de publication du journal. On peut d'ailleurs lire dans cet article le
passage suivant :
Dans les derniers événements, la propagande se fait toute seule, tout
concourt à répandre nos idées, jamais diffusion ne fut si grande, le
moindre comme le plus considérable des abjects journaux de la
bourgeoisie s'honore, travaille en ce moment pour nous et dans
toutes les villes, dans les plus reculées des campagnes, ils portent le
nom de l'anarchie, obligeant ceux qui l'entendent à réfléchir ou à
i

• 47

rêver sur lui.
L'auteur anonyme soutient que la parution du journal « est moins immédiatement
nécessaire que par le passé. » Sans doute avait-il raison en affirmant que la fermeture de La
Révolte avait pour cause notamment l'effervescence de la propagande anarchiste dans les
médias. Cependant, il faut préciser que la fin du journal est également causée par la grande

44

Ibid., p. 445.
Ibid., p. 443.
46
Jean Grave, Quarante ans de propagande anarchiste, Paris, Flammarion, 1973, p. 286.
47
« Aux camarades », La Révolte, vol. 7, no 26 (10-17 mars 1894 ), p. 1. Cité dans Anne-Marie Bouchard,
Figurer la société Mourante. Culture esthétique et idéologique de la presse illustrée en France, 1880-1914,
Thèse de Ph.D. (Histoire de l'art), Université de Montréal, 2009, p. 132.
45

16

répression qui s'abat alors sur l'ensemble du mouvement anarchiste. Son directeur, Jean
Grave, est d'ailleurs arrêté au début de 1894, peu de temps avant la fermeture48.
Ce bref survol de l'histoire du mouvement souligne quelques enjeux, notamment
autour des modes d'engagement. C'est pourquoi nous allons maintenant recentrer notre
portrait de l'anarchisme vers la démystification de ces différentes formes d'action
soutenues par les libertaires.

Modes d'engagement
Il a été précisé plus tôt que l'anarchisme ne forme pas un pôle politique très uni. Le
mouvement se présente comme une option politique hétérogène, où se côtoie une multitude
de courants, en ayant néanmoins des ramifications réseautées, comme le rapportent les
travaux de Bouhey. En posant un regard sur les différentes pratiques issues du courant
libertaire, il apparaît qu'elles se constituent, à l'image de la mouvance, en sorte de
mosaïque riche en diversité.
Une conception assez répandue chez les anarchistes veut que « la révolution
commence par une prise de conscience et par un changement de mentalité. » C'est pourquoi
la propagande tient un rôle important à bien des égards. Notons qu'à la fin du XIXe siècle,
le sens donné au mot propagande ne revêt pas cette connotation négative qu'on lui attribue
de nos jours. Sa définition est très collée au sens étymologique de « diffusion des idées ».
Ainsi, on considère la propagande comme l'objet principal des activités anarchistes de
l'époque. Granier parle en ce sens d'un esprit de prosélytisme fort présent chez les
anarchistes. D'autre part, L Encyclopédie anarchiste, de Sébastien Faure, discute de
Yagitateur comme de l'anarchiste typique. L'article, écrit par Georges Vidal, définit cette
figure majeure comme celui qui « par la parole et par l'écrit, réveille les masses populaires,
leur dénonce les iniquités dont elles sont victimes et leur enseigne la révolte
consciente [...] ». Autre individu typique : le militant. Il est différent de l'agitateur en ceci
qu'il est celui « qui agit pour faire reconnaître ses idées, pour les faire triompher [ou] qui
milite dans une organisation, un parti, un syndicat50 ». Bien que ces deux figures incarnent
des pratiques différentes, on reconnaît que la propagande constitue pour chacune d'elle un
48
49

Maitron, op. cit., p.252-253.
Granier, op. cit., p. 72.

17

aspect primordial. Ainsi, ces conceptions de l'action anarchiste représentent celles qui sont
le plus répandues à l'époque. Elles convoquent par ailleurs une autre figure très importante
qui est celle de l'intellectuel, pris au sens du travailleur intellectuel.
Ce sont les théoriciens, les éditeurs, les journalistes, les écrivains et même les
artistes qui constituent cette classe appelée les « intellectuels de l'anarchie ». Sans eux, la
propagande n'aurait pas cette substance qui permet au mouvement d'accomplir ses activités
de mobilisation. La production de matériel et de théorie anarchiste, ainsi que sa diffusion,
constituent un fait majeur de l'action anarchiste et c'est ce qui explique pourquoi une
personne telle que Jean Grave est devenue une personnalité phare du mouvement anarchiste
français.
Éditeur,

directeur

de

journaux,

notamment

de

La

Révolte,

théoricien

particulièrement connu pour son ouvrage préfacé par Mirbeau, La société mourante et
l'anarchie, qui lui valu l'incarcération ainsi qu'une place de choix dans le procès des
Trente, écrivain littéraire, militant et agitateur accompli, Grave a été l'un des principaux
artisans de propagande libertaire française à la fin du XIXe siècle. Son legs principal fut
sans aucun doute cette masse que représentent les numéros de La Révolte, dont il fut
directeur à partir de 1883, jusqu'en 1894, années de la disparition du périodique. Débuté en
1879 par Kropotkine sous le nom du Révolté, changeant de nom en 1887, ce journal
constitue un riche témoignage de l'effervescence de l'anarchisme au cours des années
1880-189051. L'organe de diffusion était reconnu pour être assez doctrinal, à l'image son
directeur souvent considéré comme « un gardien de la pure doctrine ». D'ailleurs, certains
anarchistes qui n'étaient pas particulièrement amis raillaient ce côté puritain et Charles
Malato alla même jusqu'à le surnommer « le pape de la rue Mouffetard

». Un autre

journal anarchiste très important de l'époque est Le Père Peinard, animé par Emile Pouget
entre 1889 et 1894, dont le ton était animé par une « gouaille faubourienne » contrastant
l'attitude plutôt noble de l'organe de Grave53.
Il est important de reconnaître le rôle central de ces journaux dans l'émergence de
l'anarchisme. En ce sens, Bouhey parle de ceux-ci comme « de vrais pôles structurants pour
50

Cité dans Ibid., p. 73.
Maitron, op. cit., p. 144.
52
Ibid., p. 145.
1

le mouvement anarchiste

». Le lieu physique du journal représente un espace de passage

et de rassemblement pour nombreux anarchistes. Cette importance est d'ailleurs reconnue
par la police qui procéda à de nombreuses perquisitions et visites des locaux. Grave
rappelle dans ses mémoires « qu'il y en eut tant [qu'il était] arrivé à ne plus les compter55. »
En outre, on attribue également d'autres fonctions aux journaux anarchistes, dont celle de
centraliser l'information sur le mouvement et de permettre une forme de correspondance et
de réseautage à travers la France et à l'étranger. On constate à ce titre l'apparition de
rubriques telles que « Correspondances », « Communication et correspondances » ou
encore « Convocation » dans lesquelles on retrouve toute sorte d'informations dont une
certaine quantité de messages plus ou moins énigmatiques. De plus, les journaux publient
des rapports de réunion, de l'actualité révolutionnaire telle que l'annonce de la fondation de
nouveaux groupements, etc.56 Un autre rôle, recensé par Bouhey est de « mobiliser
[l'argent] des compagnons ou des sympathisants au profit du mouvement, ce par le biais de
souscriptions ouvertes dans [les colonnes du journal] . »
À ce tableau s'ajoute l'importance marquée de l'image dans la presse anarchiste.
Anne-Marie Bouchard a récemment illustré, dans une thèse soutenue en 2009, le rôle
primordial de l'imagerie dans les journaux anarchistes en France à la fin du XIXe siècle. La
constitution d'un patrimoine révolutionnaire représente en ce sens l'une des fonctions
majeures de l'image. C'est d'ailleurs par ce moyen que se forme un réel panthéon tant des
martyrs, tels que Ravachol et les Martyrs de Chicago58, que des personnalités célèbres,
notamment les revenants de la Commune tel que Louise Michel59, afin de créer une
historicité proprement anarchiste, participant par le fait même à la modélisation de
l'identité anarchiste.
En somme, la production et la diffusion d'une identité anarchiste ainsi que le
développement de l'idéologie, à travers l'édition, mais également par la théorisation et la
production de journaux, constituent des pratiques importantes de l'engagement anarchiste,
53

Ibid., p. 146.
Bouhey, op. cit., p. 63.
55
Grave, op. cit., p. 285.
6
Bouhey, op. cit., p. 60.
51
Ibid., p. 61.
58
Bouchard, op. cit., p. 74.
59
/te/., p. 53.
54

19

non par la quantité de gens qui y participait, mais bien par le rôle structurant attribué à la
production intellectuelle et artistique. Or, cette forme d'action trouve plusieurs critiques et
certains vont même prendre position contre les théoriciens, accusant ceux-ci, notamment
dans les pages du journal Le Trimard, d'avoir « fait de l'anarchie une pâle et métaphysique
philosophie à l'usage des petits bourgeois ou étudiants démocrates60 ». On constate ainsi
que d'autres formes d'engagement vont animer un certain enthousiasme et la propagande
par le fait est d'ailleurs l'un de ces moyens d'action motivant de nombreux anarchistes.
Pour plusieurs, l'anarchisme s'inscrit dans un esprit révolutionnaire qui souhaite la
fin radicale de l'exploitation de l'homme par l'homme. La propagande théorique
apparaissant insuffisante, ils en viennent à considérer la propagande par le fait comme le
vecteur principal de la libération. C'est d'ailleurs une réflexion collective sur les moyens
d'organiser une forme d'action plus révolutionnaire, entamée dans les années 1870
notamment lors de l'assemblée générale des sections internationales du Juras bernois de
1873, qui donne naissance à ce type de propagande. La réflexion repose sur deux
principales constatations : la fermeture hermétique des grands journaux à la propagande et
l'impossibilité pour les ouvriers d'avoir « ni le temps ni les moyens intellectuels pour saisir
les théories socialistes abstraites et complexes61. »
On définit la propagande « par le fait » comme les moyens d'action, autres qu'oraux
ou écrits, mis de l'avant pour arriver au but de la révolution, soit la fin des oppressions. En
adoptant une perspective assez large, nous pouvons considérer comme des actes de
propagande par le fait les actions liées à la libération sexuelle, la désertion, le vol, mais
aussi les attentats62. Ce dernier volet apparaît le plus important puisqu'il fut projeté assez
largement sur la scène médiatique. Concrètement, on répertorie des incendies, des
assassinats, des bombes comme faisant partie de cette forme d'action. À titre d'exemple,
poser une bombe chez le directeur d'une usine devient un moyen direct de mettre fin à la
tyrannie du capital et apparaît comme un procédé mobilisateur pour l'insurrection des
masses. L'objectif de mobilisation de ces actes étant de « leur faire toucher du doigt

60

Jehan Révet, Le Trimard, 15 mai 1897. Cité dans Granier, op. cit., p. 74.
Bouhey, op. cit., p. 136.
62
Ibid, p. 142-158.
61

20

[parlant ici des paysans et des ouvriers] le socialisme en action63 », afin de susciter
l'insurrection. Cette façon de faire, somme toute violente, est caractéristique d'une frange
du mouvement anarchiste, surtout chez les individualistes et particulièrement dans la
première moitié des années 1890. C'est cette fameuse période qui constitue le cadre
historique de notre analyse et que l'on qualifie de « terroriste » dans l'histoire de
l'anarchisme64.

L'ère des attentats
La série d'attentats qui secoue la France, au début des années 1890, s'insère dans ce
contexte où l'anarchisme affermit davantage son identité politique. Le début de ce qui fut
baptisé « l'ère des attentats anarchistes » semble toutefois être l'objet de différentes
interprétations. D'une part, on soutient que c'est l'attentat anonyme de l'hôtel de la
princesse de Sagan du 29 février 1892 qui représente l'événement marquant du
commencement de cette période65. Pour d'autres chercheurs, le moment charnière est le 11
mars 1892, soit l'explosion du boulevard Saint-Germain visant le conseiller Benoît. Nous
retenons le 29 février, puisque cet épisode concorde avec l'émergence d'un engouement
médiatique, qui ne cessera de croître par la suite. Cela dit, la fin de cette période est
davantage consensuelle puisque marquée par un retentissant procès connu sous le nom de
procès des Trente, qui se termine le 14 août 1894.
Au cours de ces deux années et demie, la France, mais plus particulièrement Paris,
est secouée par un certain nombre d'actes de violence, dont au moins treize graves tels que
des incendies, des attentats ou des assassinats66. Certaines figures célèbres émergent de
cette houleuse période et Ravachol est sans doute le plus notoire. Il est considéré comme
l'initiateur de cette vague d'attentats. Pendant son procès, qui lui vaudra la peine capitale, il
ne cesse d'affirmer sa foi en l'anarchisme ainsi que la portée politique de ses actes.
Énumérer toutes les actions de terrorisme serait ici superflu, mais retenons simplement
quelques noms connus tels qu'Emile Henry, qui posa une bombe au café du Terminus en

63

Maitron, op. cit., p. 76.
Ibid., p.212.
65
Eisenzweig, op. cit., p. 23.
66
Maitron, op. cit., p. 214.
64

21

février 1894, faisant un mort67, ainsi qu'Auguste Vaillant, qui a projeté dans la Chambre
des députés une bombe à clous n'ayant fait aucun mort, en décembre 189368. Si nous
précisons ces événements, c'est qu'ils inspirent Mirbeau dans l'écriture de ses chroniques.
D'ailleurs, à l'instar de Mirbeau, dynamite et procès auront cet effet d'attiser la
plume de nombreux journalistes de l'époque. Et c'est une réelle fictionnalisation de
l'anarchisme qui est mise en page dans plusieurs journaux, processus qui sera traité en plus
amples détails dans notre troisième chapitre.
Ce panorama de la fin du XIXe siècle a permis de constater l'étendue des formes
d'écritures empruntées par Mirbeau, témoignant d'un parcours sinueux entre le journal, le
roman et les autres genres littéraires. Marquée par plusieurs bouleversements, dont cette
fameuse rupture au niveau de ses idéaux politiques, le trajet de l'auteur paraît ancré dans
une actualité à laquelle il était sensible. D'ailleurs, cette évolution, tracée à grands traits,
apparaît notamment fixée dans le développement de l'anarchisme en tant que mouvement
politique. Le parcours idéologique de Mirbeau est en ce sens enraciné dans l'émergence et
l'affermissement de ce courant. Ce survol, tant de l'historique que des pratiques, a permis
de constater de quelle manière l'anarchisme apparaît lié à l'univers médiatique de l'époque.
D'ailleurs, nous avons pu, au cours du chapitre, tracer quelques lignes de l'évolution du
journalisme, en nous attardant particulièrement au genre de la chronique, puis en élaborant
sur les particularités des journaux anarchistes et sur la perception, chez les anarchistes, du
traitement de cette idéologie dans la grande presse.
Ce chapitre contextuel a permis de soulever certaines problématiques notamment en
ce qui a trait aux spécificités de l'identité de l'intellectuel anarchiste et au rôle des
médiations. C'est pourquoi, dans le prochain chapitre, il s'agit de relever l'inscription
idéologique de l'anarchisme ainsi que les caractéristiques de la prise de parole dans les
articles d'Octave Mirbeau publiés pendant l'ère des attentats anarchistes.

67
68

Ibid., p. 238
Ibid., p. 230

22

Chapitre 2

Engagement dans le discours médiatique
Engagés dans un changement radical de la société, les libertaires, à l'ère des
attentats, portent leurs actions dans les multiples sphères de la société, que ce soit dans les
pratiques quotidiennes ou dans la vie publique. Le chapitre précédent a présenté comment
la parole et l'écrit constituent des vecteurs privilégiés de leur propagande. Cet engagement
de la parole anarchiste se manifeste ainsi de plusieurs façons et c'est ici que le cas d'Octave
Mirbeau apparaît intéressant, puisque ce dernier a su investir de façon toute particulière le
genre journalistique de la chronique par une écriture manifestant à divers degrés l'idéologie
libertaire. Or, comment s'exprime cette présence du politique et de l'actualité dans ses
articles? Ce chapitre vise à répondre à cette question par l'analyse des particularités de cette
parole engagée. Dans un premier temps, il s'agit de relever la consistance idéologique de
l'anarchisme dans les chroniques, afin de bien cerner la teneur de l'adhésion à l'anarchisme
chez Mirbeau. Ensuite, nous poursuivons en abordant l'engagement du discours de Mirbeau
afin de situer l'auteur entre parole pamphlétaire et parole polémique. Enfin, une dernière
partie consiste à explorer l'écriture des chroniques à travers notamment l'intertextualité et
1 ' interdi scursi vite.

1. Discours anarchiste
Quelle idéologie

anarchiste?

Cerner l'anarchisme est une tâche complexe en raison de sa constitution en une
constellation de courants et de tendances en constante mutation. Le premier chapitre a
approfondi certaines composantes centrales du mouvement à de cette époque en France ce
qui nous ammène maintenant à explorer la nature de la filiation anarchiste d'Octave
Mirbeau. Or, il est nécessaire de faire tout d'abord quelques précisions sur l'usage du terme
« idéologie » attribué à l'anarchisme. La justification de l'emploi de ce concept apparaît
nécessaire en raison des polémiques théoriques qui l'accompagnent.
23

Rappelons d'abord les principales caractéristiques d'une idéologie. Elle est tout
d'abord une pensée partisane, en ce qu'elle se situe dans un conflit idéologique. L'idéologie
est également collective, ce qui la distingue de la croyance ou de la simple opinion. Elle est
dissimulatrice des faits qui lui donnent tort et des bonnes raisons de ses adversaires. De
plus, elle est rationnelle, ce qui la différencie du mythe. Enfin, elle est au service du
pouvoir69. Appliquer cette définition à l'anarchisme apparaît pour plusieurs improbable.
Entre autres, la notion d'une pensée partisane apparaît problématique en ce sens que
l'anarchisme refuse l'exercice politique de parti. Toutefois, il faut relativiser la portée du
concept de manière à ancrer cet élément de définition dans l'esprit de l'adhésion des
anarchistes à une série de principes communs, plus ou moins partagés, qui serait le pendant
d'une plate-forme politique de parti. Autrement, c'est plus précisément au niveau de la
dernière caractéristique, faisant référence à l'exercice du pouvoir, que se situe la
problématique d'une « idéologie » anarchiste. Car l'organisation sociale rêvée par les
anarchistes suppose un « ordre nouveau, stable et rationnel, fondé sur la liberté et la
solidarité70 ». Ainsi, le pouvoir, défini comme « toute domination durable de l'homme sur
l'homme, qui s'appuie soit sur la force, soit sur la légitimité71 », s'inscrit en opposition
avec cette vision du monde.
En outre, cette conception cristallise l'anarchisme en une doctrine définie. Nous
avons cependant constaté précédemment que l'anarchisme ne répond pas à cette
caractéristique attribuée autrement aux doctrines politiques ancrées dans des partis ou dans
des groupes précis. Embrasser l'anarchisme dans son ensemble, à travers son histoire et ses
courants, nous engagerait dans une voie rétissante à l'usage de l'appellation considérée par
trop réductrice. Cependant, il est à reconnaître, dans le cadre de notre étude, un certain
intérêt au concept d'« idéologie » en référence à l'anarchisme.
Par ailleurs, Jean Maitron souligne dans son livre Le mouvement anarchiste en
France que «l'anarchisme [...] varie dans l'espace et dans le temps et la doctrine est
fluide, insaisissable, synthétiquement difficile à définir72. » Or, notre analyse vise une
époque et un lieu assez précis. En conséquence cela porte à observer les caractéristiques de
69

Olivier Reboul, Langage et idéologie, Paris, Presses Universitaires de France, 1980, p. 22-25.
Daniel Guérin, L'anarchisme, Paris, Gallimard, 1965, p. 14.
71
Reboul, op. cit., p. 25.
70

24

l'anarchisme dans des circonstances spatio-temporelles restreintes. Cette particularité
contribue à forger une image de l'anarchisme assez précise et fixe, contrairement à ce que
le fait un cadre plus large. En considérant, d'autre part, la cohésion d'une idéologie
anarchiste renvoyant à l'adhésion à une identité forgée notamment autour d'un noyau
d'idées fédératrices, plus ou moins partagées, tributaires d'une certaine vision du monde, il
apparaît légitime de parler de l'anarchisme en terme de configuration idéologique
déterminée. D'ailleurs, cette conception correspond à une vision des systèmes idéologiques
qui « peuvent [...] être traités comme un ensemble de maximes topiques reliées les unes
aux autres selon des paradigmes73. » Cette conception de l'idéologie anarchiste a comme
avantage de garder intacte la vision d'un mouvement anarchiste protéiforme et permet de
positionner les sympathisants comme Mirbeau dans un ensemble cohérent d'où émerge une
vision politique relativement définie.
Nous jugeons ce concept utile puisqu'il permet de penser l'idéologie anarchiste dans
un rapport de pouvoir des idéologies où la dominance est attribuée à ce que l'on nomme
l'hégémonie74. Cette perspective, issue de la théorie du discours social de Marc Angenot, a
ceci d'intéressant qu'elle pense les idéologies en terme de perméabilité et d'interrelation,
permettant de saisir cette « interaction généralisée75 » qui caractérise un état de société à un
moment donné.
Cette perspective correspond à une approche de l'idéologie dans la littérature
provenant de la sociologie de la littérature dont Paul Aron a formulé récemment quelques
postulats d'une « critique idéologique [qui] analyse non seulement les cas où le littéraire se
met explicitement au service d'une idéologie dominante ou particulière [...] et les cas comme dans les utopies - où il la critique, mais aussi les implicites, les non-dits, voire les
ne

m

m

t

dénégations, qui tissent la teneur idéologique du littéraire ...» Cette vision s'arrime
également à celle de Claude Duchet qui construit une approche sociocritique inséparable
des marques idéologiques : « socio-criticism seeks a definition as a poetics of sociality,
72

Maitron, op. cit., p. 20.
Marc Angenot, « Présupposés, topos, idéologème », dans Études françaises, n° 1, vol. 13, 1977, p. 24.
74
Marc Angenot, 1889 : Un état du discours social, Longueuil, Éditions le Préambule, Coll. L'univers des
discours, 1989, p. 25.
75
Ibid., p. 16
76
Paul Aron, « L'idéologie », COnTEXTES, [En ligne], no 2, 2007, Dernière consultation : 15 février 2011.
73

25

inseparable from a reading of the ideological in its textual specificity77. » Il s'agit alors de
repérer l'inscription idéologique de l'anarchisme dans le texte, qu'elle soit affirmée par des
propos explicites ou non. C'est également en ce sens que Marc Angenot souligne la
présence idéologique dans la littérature : « Tout écrit est traversé par des vecteurs
intertextuels, marqué par des aveux ou des sortes d'actes manques idéologiques, appuyé sur
une assise topique; une métaphore peut être aussi pleinement "politique" qu'un postulat
78

explicite . » La riche écriture que Mirbeau déploie dans le journal offre à cet effet
plusieurs défis quant au repérage de l'inscription idéologique puisqu'elle présente à
plusieurs égards une construction littéraire largement marquée par le réel. Il est ainsi
pertinent de mettre en perspective les particularités de notre corpus avec cette approche de
l'idéologie.
Si les perspectives idéologiques sur la littérature ont souvent été abordées à partir de
corpus littéraires traditionnels, il est à préciser que notre corpus, composé de journaux,
présente quelques particularités qu'il faut préciser. Notons de prime abord que la nature
particulière de notre corpus complexifie quelque peu ces prémices théoriques, car le
journal, au xix e siècle, est largement traversé par le politique. À ce titre, l'une de ses
fonctions traditionnelles, dans le régime parlementaire de l'époque, est justement de
« répercuter à l'ensemble de la communauté citoyenne les débats tenus par les élus de la
Chambre79 ». Si cette affirmation exprime davantage une situation qui s'inscrit dans les
trois premiers quarts du XIXe siècle, on reconnaît néanmoins l'importance de « la publicité
pour la constitution d'un authentique espace public » qui explique d'ailleurs « les liens
privilégiés de la presse française du dix-neuvième siècle avec la politique80 ». Exprimée si
clairement, l'accointance entre le journal et le politique peut apparaître moins complexe
qu'il ne pourrait l'être pour un roman ou pour la poésie. Or, dans le cas de Mirbeau, il est à
reconnaître un travail littéraire qui vient brouiller la nature politique explicite du journal,
puisqu'il inscrit son écriture dans le genre médiatique de la chronique, genre journalistique
par excellence de la manifestation de l'actualité imprégnée de littérarité.
77

Claude Duchet et Françoise Gaillard, « Introduction : Socio-Criticism », Sub-Stance, Vol. 5, no 15, 1976,
p. 4.
78
Marc Angenot, La parole pamphlétaire, Paris, Payot, 1892, p. 11.
9
Corine Saminadayar-Perrin, Les discours du journal. Rhétorique et médias au XlX siècle (1836-1885),
Saint-Étienne, Publications de l'Université de Saint-Étienne, 2007, p. 15.

26

C'est ainsi qu'il apparaît pertinent, à partir de ces précisions théoriques, de retracer,
dans les articles de Mirbeau, le contenu idéologique qui consigne ce dernier dans le camp
des anarchistes.

L'idéologie

anarchiste

d'Octave

Mirbeau

Poser la question de savoir si Octave Mirbeau était anarchiste ou non entraînerait
notre étude sur une pente glissante, dans un débat sans fin où s'affrontent des conceptions
divergentes de l'anarchisme et dans lequel nous ne jugeons pas nécessaire de nous insérer
dans le cadre de cette réflexion. Néanmoins, nous reconnaissons que Mirbeau diffuse un
discours clairement ancré dans cet orientation politique. Avant de plonger dans la
présentation de ces idées, il est nécessaire de souligner certains jugements, perçus dans
quelques études, qualifiés ici de hâtifs, puisqu'appuyés sur des analyses trop partielles de
passages textuels peu représentatifs du portrait général qui émane des chroniques d'Octave
Mirbeau. En ce sens, nous pouvons citer le commentaire d'André Salmon qui, dans son
ouvrage La terreur noire, porte un préjugé lorsqu'il affirme : « Il est vrai que la position de
Mirbeau n'était pas commode, et qu'il fallait se donner un mal tout de bon chien pour se
prouver encore un peu anarchiste en ne l'étant plus du tout, en même temps qu'adversaire
de l'anarchie tout en gardant pour elle un rien de sympathie81. » Faisant référence à la
condamnation par Mirbeau de l'acte d'Emile Henry, on perçoit des traces de mépris envers
l'auteur. Or, Salmon porte un jugement basé sur une situation qui exclut son contexte
puisque l'article cité prend la défense de Jean Grave, anarchiste incarcéré dans la foulée de
la répression. C'est donc la conception de l'anarchisme qui est ici l'enjeu de ce
commentaire lequel témoigne d'une méfiance générale envers les intellectuels se disant
sympathisants de la cause. D'ailleurs, ce sentiment est explicitement exprimé dans un autre
passage où Salmon donne ce « bon conseil gratuit » de ne pas fonder « trop d'espérance sur
le soutien moral des intellectuels . »
D'autres traces de ces commentaires hâtifs, basés sur des corpus partiels, dans des
écrits relativement récents, se présentent notamment dans une thèse d'Isabelle Saulquin

"idem.
81
André Salmon, La terreur noire, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1959, Tome 2, p. 83.
82
/te/., p. 81.

27

intitulée L 'anarchisme littéraire d'Octave Mirbeau , dans laquelle se retrouve une quantité
de commentaires non fondés relayant une vision erronée de l'anarchisme chez Mirbeau.
Pour plusieurs raisons, il semble que cette thèse étaye un portrait déformé de l'adhésion de
Mirbeau à l'anarchisme. L'un des motifs principaux de cette critique est le cadre temporel
de son étude se terminant en 1890, au moment où, précisément, Mirbeau commence à se
proclamer officiellement anarchiste, après un parcours politique chargé de contrastes et de
contradictions. Une critique complète a en ce sens été émise par Pierre Michel dans les
Cahiers Octave Mirbeau*4. C'est d'ailleurs suivant les conseils éclairés de celui-ci que nous
souhaitons fournir dans l'analyse qui suit un portrait de l'affirmation anarchiste d'Octave
Mirbeau, à une époque toute choisie pour cette entreprise.
De prime abord, soulignons que l'anarchisme chez Mirbeau revêt plusieurs formes,
en ce sens où se manifestent différents types d'assertions plus où moins explicites qui
engagent l'auteur dans ce courant politique. Il serait donc hasardeux de penser que Mirbeau
embrasse une conception dogmatique de l'anarchisme. Sa profession de foi politique se
révèle de plusieurs manières perçues notamment par la promotion de quelques idées
centrales assez précisément formulées qui forment une cohérence inscrivant clairement les
opinions de Mirbeau dans ce camp. Cette notion de cohérenceest spécifiée ainsi car
plusieurs idées défendues par Mirbeau, prises séparément, étaient également promues par
des individus issus d'autres courants idéologiques. Par exemple, la critique du suffrage
universel était partagée tant par les anarchistes que par les légitimistes. D'ailleurs, Mirbeau
même avait affirmé plusieurs de ces idées des années auparavant, alors qu'il s'inscrivait
dans des courants politiques de la droite traditionnelle. Ainsi, c'est la cohérence qui se tisse
à travers l'ensemble de ses idées qui campe Mirbeau chez les libertaires.
En outre, l'expression idéologique de Mirbeau se manifeste de manière souvent
subtile, à travers un texte qui dissimule parfois des postulats politiques. Dans cette partie de
notre analyse, nous concentrons nos efforts à simplement identifier la nature anarchiste des
articles de Mirbeau. Le troisième chapitre abordera plus en détail la mise en fiction de
l'anarchisme.

83

Isabelle Saulquin, L'anarchisme littéraire d'Octave Mirbeau, thèse de troisième cycle, Université de ParisIV, 1996,750 p.

28

La déclaration idéologique la plus clairement exprimée dans notre corpus se
retrouve dans cet entretien que Mirbeau donne, en 1894, au quotidien Le Gaulois, où
l'auteur répond à une enquête sur « Les littérateurs et l'anarchie ». Dans ce texte, où ses
paroles sont rapportées par l'intervieweur, il énonce explicitement une grande partie des
idéaux anarchistes auxquels il adhère. Dès le début de l'entretien, il affirme deux
dimensions essentielles à ses yeux : « Moi, déclare M. Octave Mirbeau, ce qui me séduit de
OC

l'anarchie, c'est, avant tout, le côté intellectuel, le règne de l'individualisme . »
D'une part il y a le « côté intellectuel », cher à notre écrivain. Il en exprime
l'importance à plusieurs reprises, notamment lorsqu'il prend la défense des anarchistes
intellectuels incarcérés sous le coup de la répression issue des lois scélérates86. Ses articles
au sujet de Jean Grave et de Félix Fénéon sont de bons exemples où il valorise le travail sur
les idées plutôt que la propagande par la bombe. On reconnaît cette notion capitale
notamment lorsqu'il déplore l'amalgame que font les autorités des criminels et des
intellectuels : « tout est à craindre, car se trouve confondues dans une même haine, et la
on

bombe du criminel isolé, et l'idée qui marche, impassible et lente, à travers les siècles . »
D'autre part, le passage de l'enquête souligne un autre pan de la pensée politique de
Mirbeau, soit l'individualisme, conçu comme la primauté de l'individu dans l'organisation
sociale. Dans une réponse à une autre enquête, cette fois-ci parue en 1893 dans L'Ermitage,
Mirbeau affirme de cette même manière directe : « Je ne crois qu'à une organisation
purement individualiste88. » Or, l'éloge de l'individu est inséparable de cette autre valeur
qu'il défend à maintes reprises, soit la liberté. Il professe en ce sens que « l'anarchie [...] se
résume en deux mots : laisser l'homme dire et faire... », en ajoutant : « elle seule me donne
l'indépendance, et voilà pourquoi je suis avec elle . » Ou encore, il en fait l'apologie

84

Pierre Michel, dans la rubrique « Étude d'Octave Mirbeau », Cahiers Octave Mirbeau, Anger, n° 5, 1998,
p. 272-281.
85
André Picard, « Les littérateurs et l'Anarchie », Le Gaulois, 25 février 1894.
86
« Lois scélérates » est le nom donné à une série de trois lois adoptées à partir de décembre 1893 dont
l'objectif est de réprimer le mouvement anarchiste dont la dernière interdit la propagande de l'anarchisme
sous quelconques formes.
87
Octave Mirbeau, « Pour Jean Grave », Le Journal, 19 février 1894.
88
Octave Mirbeau, « Réponse à une enquête sur la contrainte et la liberté », L'Ermitage, Novembre 1893.
89
Picard, op. cit.

29

lorsqu'il parle de l'anarchisme en ces termes : « quelle liberté offerte à la pensée, quel large
champ ouvert à la libre initiative, au génie de chacun90. »
Par ailleurs, on constate qu'il soutient à quelques reprises

l'anarchisme

insurrectionnel, ce courant valorisant une rupture rapide, possiblement violente, avec la
société bourgeoise, dont le symbole par excellence est la propagande par le fait. Dans son
article « Ravachol », il explique que la bombe est tout naturellement le produit de cette
société favorisant les inégalités sociales et souligne : « d'ailleurs, la société aurait tort de se
plaindre. Elle seule a engendré Ravachol. Elle a semé la misère : elle récolte la colère. C'est
juste . » On relève ici une approbation, ou du moins une sympathie, à l'égard de la
violence justicière. Par ailleurs, une autre chronique, intitulée « Les petits martyrs », fait
écho à cette valorisation de l'action sans compromis, alors qu'il y affirme l'importance du
soulèvement des masses : « C'est contre elle [l'organisation sociale] qu'il faudrait déployer
toutes les énergies d'une lutte sans merci, au lieu de s'ingénier à la consolider, à la hérisser
de défenses meurtrières et d'homicides lois92. » Toutefois, il convient de préciser que ces
apologies insurrectionnelles sont très peu présentes, d'autant plus qu'en parallèle, l'auteur
défend avec fermeté un discours pacifique sur lequel on reviendra plus loin.
Enfin, il construit, de manière plutôt partielle, une vision d'un futur basé sur l'idée
d'une harmonie naturelle due à la suppression de l'État. C'est en ce sens que le personnage
Moi de l'article « Sur le banc »93 questionne un paysan sur sa vision d'une société idéale :
« N'as-tu donc jamais rêvé d'une société où il n'y aurait ni lois, ni députés, ni rien, rien que
des hommes qui travailleraient et qui jouiraient de leur travail! » Il construit ainsi l'image
d'une société future naturellement harmonieuse, fortement tributaire de cette idée de liberté
dont il se fait à bien des égards l'apologiste.
La pensée politique de Mirbeau ressort de ces quelques passages où sont soulignés
de manière explicite les principes anarchistes défendus par l'auteur. Cependant, ces
énoncés idéologiques formulés de manière à construire une vision clairement affirmée de
l'anarchisme sont plutôt rares, puisque le type d'écriture qu'il met à l'œuvre dans ses
chroniques manifeste une construction fortement littéraire, où le contenu est partiellement
90

Idem.
Octave Mirbeau, « Ravachol », L 'En-dehors, 1er mai 1892.
92
92 Octave Mirbeau, « Les petits martyrs », L 'Echo de Paris, 3 mai 1892.
O
91

30

détourné par une construction poétique. Sans chercher à relever maintenant le travail
littéraire sur l'idéologie anarchiste, analyse qui sera effectuée dans le chapitre suivant,
notons néanmoins que l'adhésion à l'anarchisme se manifeste de manière indirecte.
L'adhésion à cette idéologie se manifeste non seulement par des affirmations
positives et explicites, mais également par un contenu critique qui met en lumière certains
dysfonctionnements de la société française. D'ailleurs, Virtorio Frigerio note que beaucoup
de nouvelles anarchistes de l'époque ont souvent comme simple ambition « de renforcer
chez le lecteur le sentiment de l'injustice subie ». En ce sens, remarquons que la
cohérence qui se dégageant des critiques de Mirbeau contribue à construire un discours
politique en lien avec la vision de l'anarchisme exposées plus tôt. On constate que ce sont
souvent les notions centrales à l'idéologie anarchiste de Mirbeau, telles que le
développement individuel, qui constituent le fondement de ses attaques. Ce qui explique la
présence de plusieurs critiques des entraves au libre développement de l'individu. Nous
repérons entre autres de fortes charges contre l'État et contre tous les éléments s'y
rattachant : l'administration, la répression, les lois, etc. À ce titre, Mirbeau considère le
socialisme collectiviste comme la forme étatique incarnant l'oppression de l'individu par
l'État. La nature de sa critique provient de cette valorisation de l'individualisme et c'est
pourquoi il reproduit, non sans une pointe d'ironie, le discours d'un apologiste de ce
courant : « Le jour seulement où ce qui reste d'individualité dans l'esprit des hommes aura
disparu... le jour où tous les hommes auront été abêtis définitivement, et définitivement
servilisés par le socialisme collectiviste, ce jour-là seulement, l'humanité sera grande et
heureuse95... » Le passage permet d'entrevoir l'idée selon laquelle Mirbeau considère le
socialisme collectivisme comme asservissant et réducteur de l'individualité.
Il affirme cette position à plusieurs reprises, notamment dans cette entrevue d'André
Picard où il soutient sa critique de manière explicite lorsqu'il définit le socialisme comme
« cet écrasement imbécile de l'individu, ce rêve de bureaucrate affolé, voulant numéroter,
réglementer, niveler l'espèce, empêcher toute espèce d'initiative, toute espèce d'effort

93

Octave Mirbeau, « Sur le banc », L'Écho de Paris, 4 juillet 1893.
Virtorio Frigerio, « Éléments pour une rhétorique de la nouvelle anarchiste », dans Pierre Marillaud et
Robert Gauthier (dir.), Rhétorique des discours politiques, Toulouse, CALS/CPST, 2005, p. 173.
95
Octave Mirbeau, « Avant-dire », Le Journal, 28 novembre 1893.
94

31

particulier96 ». Par ailleurs, nous pouvons lire dans ce passage que l'auteur s'attaque aux
bureaucrates et du même coup à la bureaucratie de l'État. Cette cible sera reprise dans la
chronique « 0 rus! » où l'un des personnages, faisant une critique des préfets, affirme que
« l'administration française ne sert qu'à entraver l'initiative individuelle97. » S'appliquant
avec éloquence à faire ressortir les incongruités de la République et de l'État, Mirbeau
plaque également sa verve incendiaire contre les lois perçues illégitimes. C'est ainsi que
dans l'article « Le dessous des lois », il évoque les possibles motivations ayant mené aux
lois scélérates, ces législations qui apparaissent comme simple prétexte à la détention des
anarchistes injustement arrêtés. Le ministre demandant conseil pour trouver une
justification à l'arrestation et la détention arbitraire de prétendus anarchistes, le député
répond alors : « Suivez-moi bien alors... Dès demain, je vais déposer à la Chambre une
proposition de loi extraordinaire et stupéfiante...98 ». C'est en usant de ce même discours
contre les législations iniques qu'il va par ailleurs exiger la libération de Félix Fénéon,
soulignant l'absence de motifs à son arrestation et à sa détention: «On ne vient pas
arracher violemment un homme à la vie ; on ne jette pas le deuil dans sa maison ; [...] sans
qu'il n'y ait de raisons supérieures[...]. Quel est le crime de Fénéon ? [...] Il faudrait bien
i

• 99

le savoir ».
D'autre part, les institutions garantes de la sécurité sont également prises à partie
par les nombreuses diatribes de Mirbeau. Ainsi, il élabore un discours engagé contre
l'armée, notamment dans sa chronique « À M. A. Hamon » où il fait l'appréciation d'un
ouvrage sur la psychologie des soldats, profitant de ce sujet d'actualité pour glisser un
réquisitoire pour l'abolition de l'institution : « Le remède? Il n'y en aurait pas d'autres que
la suppression de l'armée100. » Ce rêve de l'abolition de l'année, explicitement exprimé, est
une pensée clairement anarchiste puisque cette institution trouve ses fondements dans la
répression et la violence, deux notions gravement dénoncées par Mirbeau. Par ailleurs, si
l'État et ses composantes apparaissent dans la mire de Mirbeau, notons que les acteurs de

Picard, op. cit.
Octave Mirbeau, « Ô rus! », Le Journal, 15 avril 1894.
98
Octave Mirbeau, « Le dessous des lois », Le Journal, 18 mars 1894.
99
Octave Mirbeau, « Potins ! », Le Journal, 7 mai 1894.
100
Octave Mirbeau, « À M. A. Hamon », L Écho de Paris, 12 décembre 1893.
97

32

ce qu'il considère comme une mascarade politique sont également souvent au centre des
polémiques animées par l'auteur.
Les politiciens ne sont effectivement pas épargnés par l'esprit critique de Mirbeau
qui consacre maints articles à dénoncer les élites politiques. Dans son article du 20 mai
1894 intitulé « À l'Elysée », Mirbeau fait le portrait du président de la République Sadi
Carnot et il le présente dénué de tout sentiment humain. Pour appuyer ce portrait, Mirbeau
invente un dialogue où il fait dire au chef politique : « Je n'ai de sentiment sur aucune
chose101... » Il reprend d'ailleurs cette même critique dans un autre article lorsqu'il
affirme : « Il [Camot] est tout entier en ceci que c'est un homme de devoir, et l'idée qu'il se
fait du devoir est inséparable de l'idée de châtiment102. » L'auteur s'efforce de faire
ressortir le côté inhumain qui habite le principal homme d'État du pays, participant de la
sorte à dévaloriser le discernement émanant des décisions du président, notamment en ce
qui a trait aux anarchistes.
Mirbeau s'attaque donc à l'icône du gouvernement, mais il s'en prend également
aux politiciens en général. D'ailleurs, il souligne leur escroquerie dans ce passage de
l'article « Sur un député » : « Or, il arrive toujours que ce sont les candidats qui, toujours,
roulent les paysans. Ils ont, pour cela, un moyen infaillible qui ne demande aucune
intelligence^..]. Ce moyen est tout entier dans ce mot: promettre103.» Les promesses
électorales représentent ici le moyen privilégié par les politiciens pour atteindre leur but
ultime et incarnent la duperie électorale.
Toujours dans cette critique du jeu politique, l'auteur aborde le thème du suffrage
universel. Notons ici que c'est un des aspects les plus chers à Mirbeau puisque bien avant
l'ère des attentats anarchistes, il professait ses remontrances à l'égard de cette farce
électorale. L'exemple de « La grève des électeurs »104 a d'ailleurs été relevé par plusieurs
chercheurs. Or, cette période que nous étudions, riche en affirmation politique, sera
également l'occasion pour Mirbeau de reconduire ses idées autour du vote et des élections.
On retrouve en ce sens un passage, dans l'article « Sur un député », où Mirbeau affirme de
manière directe son opinion sur le vote : « Le paysan veut bien donner sa voix, c'est-à-dire

101

Octave Mirbeau, « À l'Elysée », Le Journal, 20 mai 1890.
Octave Mirbeau, « Égalité, fraternité... », L 'Écho de Paris, 6 février 1894.
103
Octave Mirbeau, « Sur un député », L Écho de Paris, 19 juillet 1892.
102

33

aliéner sa vie105. » Clairement opposé au suffrage universel, Mirbeau s'affaire également à
comparer le système républicain et le vote aux formes de gouvernements monarchiques :
« Il voulait d'autres rois encore, des rois en redingote civile, du moins, il les voulait de son
choix106... » Ces exemples nous montrent que la thématique du suffrage est toujours
importante chez l'auteur puisqu'il utilise plusieurs stratagèmes afin de le dévaloriser.
Ainsi, sous le paradigme de l'État se trouve un ensemble d'éléments, ciblés par la
critique acerbe de Mirbeau, qui, selon lui, viennent restreindre la liberté de l'individu. Que
ce soit les magistrats, les lois, les politiciens, l'auteur s'affaire à poser un regard critique sur
l'actualité de son temps et participe à la fois à transmettre un discours largement teinté
d'anarchisme. Une autre cible de laquelle il s'applique à fustiger les différentes
manifestations la religion, et plus particulièrement l'institution qui en découle, qu'il
considère comme ayant un rôle majeur dans la réduction du développement naturel de
l'individu. Toutefois, le corpus étudié ne fourni pas d'article, à l'instar d'écrits antérieurs à
notre période tels que son roman L'abbé Jules, dont le sujet était strictement la religion.
Cependant, plusieurs passages font allusion aux tares de la croyance. C'est en ce sens qu'il
professe, dans l'article « Ravachol » : « Qui donc, durant cette lente, éternelle marche au
supplice qu'a été l'histoire de l'humanité, qui donc versa le sang, toujours le même, sans
relâche, sans une halte dans la pitié? Les gouvernements, la religion, les industries107... »
La religion apparaît ici au banc des accusés, au côté des autres secteurs qui modèlent la
société française. Sa critique de la religion apparaît en outre lorsqu'il traite de la
philanthropie, dont l'ancêtre est la charité chrétienne. Mirbeau en fait la critique dans sa
chronique « Les petits martyrs », où il affirme clairement qu'on « ne guérit pas la misère
par la philanthropie. » Pour lui, les philanthropes n'arrivent pas à enrayer la misère parce
qu'ils ne cherchent pas la racine du mal : « Le mal n'est pas là où on va le chercher. Il est
dans la mauvaise organisation sociale, d'où découlent, fatalement, crime et misère108. »
Par ailleurs, il affirme également ses idéaux politiques en visant des cibles plus
abstraites que celles abordées jusqu'ici. En ce sens, il développe un discours inscrit en
04

Octave Mirbeau, « La grève des électeurs », Le Figaro, 28 novembre 1888.
Mirbeau, « Sur un député », op. cit.
Octave Mirbeau, « L'émeute », L Écho de Paris, 31 octobre 1893.
Mirbeau, « Ravachol », op. cit.
08
Mirbeau, « Les petits martyrs », op. cit.

105

34

opposition au nationalisme. Plusieurs aspects sont alors abordés, notamment la
colonisation, qu'il dénonce avec force dans son article « Colonisons ». Il y énonce
clairement ce qu'il pense de cette meurtrière entreprise coloniale de la France :
« Cependant, on peut dire, car elle a sa comparaison dans le passé, que l'histoire des
conquêtes coloniales sera la honte à jamais ineffaçable de notre temps109. » Explicite en ce
qu'il exprime profondément son rejet de la colonisation, cet exemple incarne cependant de
manière indirecte le combat contre le nationalisme. On comprend toutefois que Mirbeau
s'en prend à la France en relevant les tares de l'histoire nationale dont plusieurs, au
contraire, se targuent de faire l'apologie. D'ailleurs, les patriotes français, apologistes de la
nation, feront également l'objet de la plume critique de Mirbeau. Dans son article « Il faut
se tordre », l'écrivain s'attaque au patriotisme soulevé par une pièce de théâtre qui excite la
flamme nationaliste des observateurs dont l'un, le critique Pessard, s'enthousiasme en
affirmant : « Avec cette pièce, nous remontons aux sources du génie français... Voilà quel
est le caractère de cette inoubliable soirée110. » Or, autant la pièce est de piètre qualité, au
yeux de l'auteur, peu originale par un humour simplet, autant la réaction marque un
contraste, puisqu'elle est élevée au rang de canon, simplement parce qu'écrite par un
Français. Mirbeau ironise ainsi sur le jugement peu crédible de ce critique animé par un
esprit patriotique trop palpable.
D'autre part, toujours dans cet esprit des critiques de notions plus abstraites,
Mirbeau affirme son pacifisme, élément également central de ses idées politiques, par un
rejet de la violence, autre notion contre laquelle il investit sa plume. Sa répugnance envers
la violence, il l'affirme à de nombreuses occasions, et ce dès le début de l'ère des attentats
anarchistes, au moment du premier procès de Ravachol, alors qu'il affirme : « J'ai horreur
du sang versé, des ruines, de la mort. J'aime la vie, et toute vie m'est sacrée111. » Même si
dans les premiers temps des bombes, il reconnaît en ces actes violents l'inévitable
soulèvement du peuple, il n'en demeure pas moins qu'il reste assez critique de toute cette
violence. Ce discours est d'ailleurs bien exprimé dans l'enquête d'André Picard. Répondant
à la question « Mais la réaction, c'est la propagande par le fait? », il affirme sans détour :
109

Jean Maure (Octave Mirbeau), « Colonisons », Le Journal, 13 novembre 1892.
' l 0 Octave Mirbeau, « Il faut se tordre », L'Écho de Paris, 10 octobre 1893.
' ' ' Mirbeau, « Ravachol », op. cit.
35

« Oh! Je la réprouve de toutes mes forces, je la condamne, je la déplore! J'ai par-dessus
tout l'amour de la vie, l'horreur du sang, l'horreur de la mort!112 »
La violence est ainsi montrée du doigt comme une tare de la société par la critique
franche de Mirbeau. En outre, on retrouve également une forte condamnation d'un autre
élément qui n'est pas très loin de la violence : la répression. Notons d'ailleurs que tous les
articles où il prend la défense de Jean Grave et de Félix Fénéon

en sont de bons

exemples, mais on reconnaît également dans les chroniques « À travers la peur » et « Une
perquisition en 1894 »114 des exemples exprimant la réprobation de la terreur qui s'abat sur
les anarchistes. Ce dernier article parodie une perquisition qui souligne le caractère
arbitraire et irraisonné des nombreuses perquisitions qui se produisent au moment où il écrit
son article. D'autre part, non seulement il déplore la répression envers les libertaires, mais
il signale également la répression violente qui s'abat sur les pauvres et les miséreux. À ce
titre, l'article « Les petits martyrs » en est une excellente illustration. Mirbeau y souligne
comment la violence et la répression face au crime, chez les pauvres et les miséreux, ne
font que renforcir le cercle vicieux de la déchéance, sans parvenir à enrayer le problème.
C'est d'ailleurs en ce sens qu'il énonce : « On n'a pas raison du crime par la répression;
[...]. Le mal n'est pas là où on va le chercher. » Autrement, il s'affaire dans certains articles
à reproduire les discours haineux qui circulent dans l'espace public à l'égard des pauvres.
Dans sa chronique « Un véritable homme d'État »115, il reproduit à grands traits d'ironie le
discours d'un politicien populiste qui invoque la nécessité d'exterminer les pauvres s'ils ne
deviennent pas riches : « Nous enfoncerons les pauvres dans ce dilemme : où les pauvres
deviendront riches, ou ils disparaîtront! ». Notons que ce discours parodié souligne au
passage le décalage entre la réalité de la misère et l'idée que se font les riches de la
pauvreté.
Enfin, un dernier concept attaqué par Mirbeau, introduit par l'exemple précédent,
est le capitalisme, associé à la société bourgeoise. La dichotomie entre les riches et les
pauvres est à cet effet évoquée à plusieurs reprises dans ses articles. Par ailleurs, nous
12

Picard, op. cit.
À propos de Grave : « Pour Jean Grave » et « Au Palais ». À propos de Fénéon : « Félix Fénéon » et
« Potins ! »
114
Octave Mirbeau, « Une perquisition en 1894 », Le Journal, 10 janvier 1894.
115
Octave Mirbeau, « Un véritable homme d'État », _ Écho de Paris, 13 juin 1893.
113

36

avons également relevé des passages où l'auteur vise simplement le capitalisme. D'ailleurs,
cet extrait de la chronique « Ravachol » est très explicite sur la question alors qu'il affirme :
« Le capitalisme est insatiable et le salariat aggrave l'antique esclavage116. » On reconnaît
dans ce commentaire une critique simple et directe de l'un des principes phares de la
société de son temps et dont la contestation est l'un des aspects majeurs de l'anarchisme.
Ce tableau dresse ainsi le portrait d'une vision de l'anarchisme propre à Octave
Mirbeau qui s'ancre dans certaines idées centrales du mouvement, dont la liberté et
l'individualisme. Toutefois, il peut sembler que le panorama qui émerge de cette liste de
thèmes idéologiques apparaît comme une image figée, sans mouvement ni transition. Or, il
faut souligner que pendant l'ère des attentats, l'adhésion à ces différents aspects de
l'anarchisme se fait de manière évolutive. La rythmique du mouvement des idéaux
anarchistes de Mirbeau sera en ce sens explorée plus en profondeur dans le troisième
chapitre de notre étude.
En outre, la sensibilité anarchiste d'Octave Mirbeau apparaît marquée d'une
considération toute particulière au travail intellectuel, à l'instar de nombreux écrivains et
artistes de son temps. Pour cette dernière raison, les auteurs tels que Mirbeau vont être
perçus d'une manière ambiguë par certains critiques de l'anarchisme du XIXe siècle
signalant un manque de cohérence entre les pratiques et les critiques proférées envers la
société. D'ailleurs, Thierry Maricourt affirme, en parlant des écrivains, que « sauf
exception, ce ne sont pas des militants politiques

. » S'il est vrai que bon nombre d'entre

eux ont rapidement abandonné la bataille anarchiste11 , ce type de commentaire généraliste
induit une sorte de préjugé à l'encontre d'un militantisme concentré sur la valorisation
intellectuelle de l'anarchisme. D'autant plus que Mirbeau incarne cette figure du partisan
engagé dans le débat d'idée puisqu'il reconduit largement un discours anarchiste dans la
presse de grande diffusion, militant ainsi pour le triomphe des visées libertaires. Et
justement, c'est cette médiation de la parole engagée de Mirbeau qu'il est pertinent
d'aborder dans une perspective des discours argumentatifs qui invite à considérer une

116

Mirbeau, « Ravachol », op. cit.
Maricourt, op. cit., p. 11.
118
Pierre Glaude, « "Noces barbares" : les écrivains de la belle époque et l'anarchisme », dans Alain Pessin et
Patrice Terrone, Littérature et anarchie, Toulouse, Presse Universitaire du Mirail, 1998, p. 180.
17

37

forme discursive permettant de jeter un regard original sur notre corpus : la parole
pamphlétaire.

2. Poétique de l'engagement
« Une plume au vitriol » ou la parole

pamphlétaire

L'attrait pour l'anarchisme a largement foisonné dans les milieux littéraires et
artistiques du début des années 1890. Nombreux sont ceux qui à un moment ou à un autre
ont pris la parole en faveur des idées libertaires. Toutefois, comme le souligne Pierre
Glaudes, « au bout du compte, pour un bon nombre d'entre eux, l'anarchisme semble
n'avoir été qu'un péché de jeunesse119 ». Cependant, dans le cas de Mirbeau, l'adhésion à
cette pensée apparaît comme une caractéristique primordiale de sa position discursive dans
la presse. L'époque dont provient notre corpus témoigne d'ailleurs de l'engagement d'une
parole qui trouve son ancrage dans une pratique anarchiste de la communication
médiatique, indissociable de la notion de conflit, et qui contribue à définir une attitude
poétique attachée à l'éloquence dont la presse est le théâtre privilégié120. Il est en ce sens
intéressant de situer Mirbeau dans le champ des « discours de combats ». Pour accomplir
cette objectif, il s'agit en premier lieu retracer la nature de ce que Marc Angenot a nommé
la parole pamphlétaire, à l'intérieur de ce grand ensemble que constitue la littérature d'idée.
L'écriture d'Octave Mirbeau inscrit l'auteur dans le domaine général des discours
enthymématiques, définis comme étant « composés d'énoncés lacunaires qui mettent en
rapport le particulier et funiversel" et supposent une cohérence relationnelle de l'univers
du discours. » Cet ensemble est constitué de ce que l'on appelle enthymème, « tout énoncé
qui, portant sur un sujet quelconque, pose un jugement, c'est-à-dire, opère une mise en
191

relation de ce phénomène avec un ensemble conceptuel qui l'intègre ou le détermine

^

.»A

partir de cette formation discursive, deux autres typesse révèlent, soit les discours du savoir
et les formes doxologiques de discours persuasifs. Nous retenons de cette subdivision le
deuxième genre qui est composé de deux caractéristiques particulières. Tout d'abord,
l'aspect persuasif s'explique « en ceci que le savoir auquel il prétend aboutir n'apparaît que
119
120

38

Glaudes, op. cit., 180.
Saminadayar-Perrin, op. cit., p. 44
Angenot, La parole pamphlétaire, op. cit., p. 31.

comme une configuration particulière d'un ensemble complexe d'éléments topiques dont la
preuve intrinsèque n'est pas réactivée. » D'autre part, ce type de discours est doxologique,
en ce qu' « il reçoit en partie passivement l'opinion courante, la doxa. » Il est toutefois à
préciser que l'inscription de l'opinion courante dans le discours se fait de manière
discriminatoire puisque ce dernier s'insère dans un courant d'opinion, voire dans une
configuration idéologique déterminée122.
Ensuite, appartenant aux modes de discours enthymématiques et doxologiques, les
discours agoniques supposent de prime abord la présence d'un contre-discours et soustendent deux stratégies : la démonstration de la thèse ainsi que la réfutation ou la
disqualification d'une thèse adverse. C'est dans cet ensemble que s'inscrivent notamment
la polémique et la satire, mais également le pamphlet. De ces trois types de discours d'idée,
nous pouvons percevoir des différences qui témoignent d'un effet discursif propre à chaque
genre. En ce qui concerne Octave Mirbeau, il est particulièrement intéressant de se pencher
sur les discours polémiques et pamphlétaires, dont Marc Angenot a relevé les particularités
qui les caractérisent :
Le polémiste établit sa position, réfute l'adversaire, marque les divergences
en cherchant un terrain commun d'où il puisse déployer ses thèses. [...] Le
pamphlétaire au contraire réagit devant un scandale, une imposture, il a le
sentiment de tenir une évidence et de ne pouvoir la faire partager, d'être
dans le vrai, mais réduit au silence par une erreur dominante, un mensonge
essentiel, une criante absurdité; il jette un regard incrédule ou indigné sur un
monde carnavalesque - alors que le satire se contente de jeter un regard
amusé sur ce carnaval où il a cessé de se reconnaître123.
On constate des divergences dans la relation avec l'adversaire, en ce sens où le
polémiste cherche à rester dans le dialogue tandis que le pamphlétaire ne vise qu'à faire
émerger et triompher une vérité dénaturée par les instances de légitimation en place dans la
société. Il se pose en marge, où il est relayé, puisqu'il entre en contradiction avec le
discours de l'idéologie dominante, dont la parole possède le pouvoir de légitimation ou de
délégitimation124. Au delà d'une suite de jugements, le discours pamphlétaire se veut un
122

/te/., p. 33.
Ibid., p. 21.
124
Reboul, op. cit., p. 16.
123

39

acte par lequel l'énonciateur s'engage, « se porte garant de ce qu'il constate et cherche à
influencer l'auditoire en fonction du but qu'il se donne125. » La vérité qu'il juge absente est
la seule raison de son discours et ce n'est pas mollement qu'il défend une évidence « de
l'ordre du tout ou rien126 ».
Ainsi pouvons-nous comprendre davantage le genre du pamphlet qui,
précisons-le, est considéré comme un genre « symptomatique » en ceci qu'il apparaît à une
époque précise, la fin du XIXe siècle, où l'idéologie dominante semble déstabilisée : on
1 97

constate un effritement de la pensée bourgeoise et une décomposition de ses valeurs

. Par

ailleurs, il est à reconnaître une contiguïté entre la pratique anarchiste de la communication
médiatique et le pamphlet en ce que tous deux entretiennent un rapport unidirectionnel avec
l'adversaire. La parole pamphlétaire témoigne d'un engagement entêté qui rappelle les
conflits qu'entretiennent les anarchistes autour de cette nécessaire rupture avec la société
bourgeoise. D'ailleurs, Angenot souligne comment « le pamphlétaire fait du terrorisme la
texture rhétorique de son discours » en s'inspirant du terrorisme artisanal, c'est-à-dire des
attentats anarchistes, qu'il admire d'une certaine manière128. La violence du discours qui se
manifeste par une agressivité face à l'opposant en est une forte illustration. Les invectives
du Père Peinard, journal anarchiste, sont en ce sens des exemples frappants de l'agression
dans le discours qui, d'une part, illustrent cette forme de la communication médiatique
propre à la pensée anarchiste et qui, d'autre part, correspondent à une caractéristique
observée par Angenot au sujet du pamphlet. Notons ici que la notion de violence dans le
discours sera abordé plus loins dans ce chapitre.
De façon générale, Octave Mirbeau se situe dans le champ du pamphlet. Si notre
corpus contient des articles à forte tendance polémique, où l'esprit du dialogue est
davantage manifesté, l'auteur déploie néanmoins une écriture dont les caractéristiques
s'inscrivent dans le giron de la parole pamphlétaire. Parmi les nombreux traits particuliers
du genre qui ont été relevés par Angenot, quelques-uns marquent particulièrement l'écriture
de Mirbeau et participent à une meilleure compréhension de son écriture de presse.
Angenot, La parole pamphlétaire, op. cit., p. 70.
/te/.,p.41.
127
/te/., p. 44.
128
/te/., p. 342.
l26

40

Posture et énonciation pamphlétaire
Le pamphlétaire occupe une place bien originale dans le champ des discours
argumentatifs. Il transparaît, à travers l'éloquence qu'il déploie dans ses actes de parole, un
positionnement stratégique qui travaille l'action de son discours. La presse constitue en ce
sens un incubateur particulier de cette rhétorique. L'éloquence se déploie dans la prise de
parole publique que constitue l'écriture périodique médiatique. Or, ce geste discursif
implique la construction d'une image de l'écrivain. Comme le souligne Meizoz, « tout
individu jeté dans l'espace public est poussé à construire une image qu'il donne de lui129. »
Cette pensée se rapproche des propos de Maingueneau qui soutient : « un texte est en effet
la trace d'un discours où la parole est mise en scène130. »
Nous convenons donc que « pour agir sur l'auditoire, l'orateur ne doit pas seulement
disposer d'arguments valides (maîtriser le logos) ni produire un effet puissant sur lui
[l'allocutaire] (le pathos), mais il lui faut aussi "affirmer son autorité et projeter une image
de soi susceptible d'inspirer confiance131." » Le pamphlétaire n'échappe d'ailleurs pas à ce
postulat puisque, « la narration [étant] [...] indissociable de l'argumentation », il « se met
1 ^9

lui-même en scène comme partie prenante de cette crise

. » En fait, ce qui semble

justement caractériser le pamphlet « est une certaine manière d'instituer une image de
l'énonciateur, de son adversaire, de son destinataire [...] dans un champ imaginaire des
antagonistes sociaux133. » Octave Mirbeau se positionne comme pamphlétaire en instituant
une posture particulière qui contribue à l'efficacité de ses combats. Il construit une posture
d'auteur définie entre des effets de textes, qui se manifestent notamment dans
renonciation, et des conduites sociales134.
Afin de bien mesurer la manière dont Mirbeau se met en scène dans ses écrits, il est
utile de convoquer la notion d'auteur élaborée par Maingueneau, composée de trois
aspects :
129

Jérôme Meizoz, Postures littéraires : Mises en scène modernes de l'auteur, Genève, Slatkine Érudition,
2007, p. 15.
130
Dominique Maingueneau, Le discours littéraire : paratopie et scène d'énonciation, Paris, Armand Colin,
2004, p. 191.
131
Meizoz, op. cit. p. 22. Reprend une partite des propos de Ruth Amossy, « Ethos », dans Paul Aron, Denis
Saint-Jacques et Alain Viala, Le dictionnaire du littéraire, PUF, 2002, p. 200-201.
132
Angenot, La parole pamphlétaire, op. cit., p. 301.
133
Ibid., p. 67-68.
134
Meizoz, op. cit., p. 21.

41

la dénomination "la personne" réfère à l'individu doté d'un état civil, d'une
vie privée. "L'écrivain" désigne l'acteur qui définit une trajectoire dans
l'institution littéraire. Quant au néologisme "inscripteur", il subsume à la
fois les formes de subjectivité énonciative de la scène de parole impliquée
par le texte (ce que nous appellerons plus loin "scénographie") et la scène
qu'impose le genre de discours : romancier, dramaturge, nouvelliste135...
Il faut toutefois à préciser que « ces trois instances ne se disposent pas en
séquence », mais se soutiennent mutuellement « dans un processus d'enveloppement
réciproque qui, d'un même mouvement, disperse et rassemble "le" créateur136. » À partir de
ces trois instances, deux régimes de littérature se posent en alternative à la traditionnelle
dichotomie opposant littérature et non-littérature. Il y a d'un côté le régime délocutif,
« dans lequel l'auteur s'efface devant les mondes qu'il instaure », et de l'autre, un régime
élocutif, « dans lequel 1'"inscripteur", l'"écrivain" et la "personne", conjointement
mobilisés, glissent l'un sur l'autre. » Ces régimes ne sont toutefois pas indépendants, mais
agissent plutôt en constants dialogues, se nourrissant l'un et l'autre, selon le contexte
historique et la position de l'auteur137. Par ailleurs, dans tous les cas, l'auteur produit une
scénographie qui à la fois « légitime un énoncé [et] qui, en retour, doit établir que cette
scénographie dont vient la parole est précisément la scénographie requise pour énoncer
comme il convient138. »
La posture d'écrivain que Mirbeau projette à travers l'ensemble de ses écrits lui
confère une place particulière dans l'institution tant littéraire que journalistique de
l'époque. Cela lui donne un statut d'écrivain-journaliste qui se positionne entre célébrité et
marginalité en ce sens où son succès, perceptible tant par la vente de ses livres que par le
tirage des journaux publiant ses articles, est accolé à une posture discursive qui le place en
dehors de la doxa. Chroniqueur célèbre, il construit une image d'un imprécateur
pamphlétaire, ciblant les aspects de la société qu'il critique à travers le prisme de son
idéologie anarchiste. Nous constatons dans notre corpus plusieurs stratégies mettant en
place des scènes d'énonciation plutôt variées, dont la nature de la composition correspond à
des intentions tout autant variables, en relation avec le contexte spécifique. Il est ainsi
135

Maingueneau, op. cit., p. 107-108.
Ibid., p. 109.
137
Ibid., p. 110.
136

42

pertinent d'observer de quelle manière il instruit cette posture dans le texte de ses
chroniques.
Notons tout d'abord que l'écriture de Mirbeau s'inscrit fortement dans le régime
élocutif, où les trois composantes de la notion d'auteur que sont l'inscripteur, l'écrivain et
la personne, interviennent à différents degrés. En ce sens, il met en scène, à plusieurs
reprises, un «je » où l'Écrivain et la personne sont mis à l'avant-plan. Dans ces cas, on
retrouve un discours qui correspond à ses opinions, où la facture stylistique a pour but de
communiquer un message clair et précis. C'est d'ailleurs le cas de sa chronique
« Ravachol »139, où certains paragraphes sont chargés, voire saturés, d'un «je » inscripteur
aux accents émotifs, référant à l'instance de la personne : « J'ai horreur du sang versé, des
ruines, de la mort. J'aime la vie, et toute vie m'est sacrée. C'est pourquoi je vais demander
à l'idéal anarchiste... » De plus, l'article reprend plusieurs thèmes, dont la non-violence et
l'anarchisme, qui sont au cœur des idées politiques défendues par Mirbeau et qui s'ancrent
dans l'horizon d'attente construit par son discours déployé depuis la fin des années 1880.
Ainsi perçoit-on une cohérence au niveau de la personne, de l'écrivain et de l'inscripteur,
ce qui donne de la force aux idées mises de l'avant dans son article et qui participe à
construire cette identité de pamphlétaire virulent. À cet égard, il est à remarquer que, d'une
manière générale, les articles où Mirbeau prend directement la défense des anarchistes
montrent un «je » qui affirme ses convictions avec la force du pamphlétaire. C'est ce qui
est perçu notamment dans les articles « Félix Fénéon »140 et « Pour Jean Grave »

. Dans

l'article « Potins! »142, Mirbeau charge d'un tour performatif son énonciation, alors qu'à la
fin du texte, il double son énoncé final d'une « intimation énergique qui ordonne au lecteur
d'avoir à accepter la proposition143 » : « En voilà, assez de ces potins. » Ce trait témoigne
alors d'une posture qui place nettement cette chronique dans le champ de la parole
pamphlétaire.
Par ailleurs, certains articles présentent un effacement total de l'auteur dans
renonciation, s'inscrivant ainsi dans le régime littéraire délocutif. Ces articles déploient
38

Maingueneau, op. cit., p. 193.
Mirbeau, « Ravachol », op. cit.
140
Mirbeau, « Félix Fénéon », Le Journal, 29 avril 1894.
141
Mirbeau, « Pour Jean Grave », op. cit.
142
Mirbeau, « Potins! », op. cit.
1 9

43

une construction où nous pouvons néanmoins percevoir une posture de pamphlétaire, plus
subtile toutefois que celle dont fait montre le régime élocutif. C'est le cas notamment des
petites fictions présentées sous forme de récits narrés ou de saynètes théâtrales. L'article
« L'âme de la foule » est en ce sens un excellent exemple, alors que la présence de Mirbeau
dans le texte est complètement évacuée. En effet, le texte introduit, dans le contexte d'une
foule évoquée en didascalie, un dialogue entre deux personnages, désignés par « Premier
bourgeois » et « Deuxième bourgeois », qui est parfois entrecoupé d'intervention de
personnes dans la foule, soulignant alors le mouvement et le brouhaha. La scène prend
place à Versailles, lors de l'élection de Casimir-Périer, alors qu'une foule se serre sur la
place d'Armes. On n'y retrouve aucune trace de narration faisant état de la présence de
Mirbeau, outre cette finale où « L'inconnu » souligne la répression des anarchistes lorsqu'il
dit : « Ceux qui ne sont pas contents ne sont pas là!144 ». On reconnaît dans ce passage la
personne biographique, défenseur des anarchistes incarcérés. La fiction devient alors le
relais des positions idéologiques de Mirbeau, par lesquelles, mises en perspectives avec la
personne biographique, on peut reconstituer cette posture de critique virulent de la société.
Cette énonciation a pour effet de placer l'article dans une argumentation de type inductive,
puisque le commentaire politique se construit à partir de cette simple référence à l'absence
des mécontents, alors que l'on comprend l'idée plus générale que les opposants sont en
prison sous le joug des lois scélérates.
Autrement, d'autres articles témoignent d'une forte tendance au régime délocutif,
tout en étant pénétrés du système élocutif, alors qu'ils instruisent à un certain degré une
image de l'écrivain où les trois instances de l'auteur sont mises en jeu de manière à
brouiller la présence de Mirbeau dans la narration. C'est le cas dans la chronique « Sur le
banc »145, qui constitue un exemple représentatif de cette stratégie. L'article débute par une
narration qui introduit un dialogue avec un paysan rencontré par hasard sur un banc. Tout
porte à croire que le narrateur correspond à la personne biographique de Mirbeau. On y
retrouve à cet effet un « j e » qui se présente comme rapportant une simple anecdote.
D'abord, cette partie narrée donne peu d'indices sur l'identité du narrateur autre que ce

Angenot, La parole pamphlétaire, op. cit., p. 72.
Mirbeau, « L'âme de la foule », Le Journal, 1er juillet 1894.
145
Mirbeau, « Sur le banc », op. cit.

144

44

«je», que l'on confond facilement avec Mirbeau. Toutefois, le passage est assez long et
compose, avec éloquence, le portrait du paysan type. En ce sens, le déterminant « le »
induit une construction générique du paysan et la majuscule au mot « Paysan » revêt la
forme d'un nom propre qui contribue à affermir cette identité de figure type. Ainsi perçoiton immédiatement le recours à un procédé de fiction introduit par une description qui n'est
en rien propre à l'individu prétendument rencontré et qui sert à construire une scène, dont
les repères sont compris à travers l'évocation de traits généraux, dans laquelle Mirbeau peut
énoncer certaines idées politiques.
Cette introduction au dialogue nous projette donc dans une mise en scène dont nous
soupçonnons le caractère fictif. S'ensuit une causerie entre ce « Moi », attribué à la
personne de Mirbeau, et un paysan. Si le début montre un échange de paroles peu
profondes à propos des impacts de la météo sur la récolte, on constate un rapide glissement
vers le terrain de la politique où « Moi » s'échauffe en prenant à partie le suffrage, les lois,
les politiciens, tout en faisant la promotion d'un état societal harmonieux par l'absence de
l'État. En raison de la forte présence de « Moi » mis en contraste avec la faible présence du
paysan qui est cantonné dans le rôle de récepteur de discours davantage que de participant à
la discussion, on comprend que cette mise en scène a pour but le simple déploiement des
idées anarchistes du Mirbeau biographique. Le jeu des trois instances se lie dans
renonciation de manière où le Mirbeau biographique affirme ses idéaux dans un article de
journal, convoquant alors la notoriété de l'écrivain et du même coup un horizon d'attente
chez le lecteur, ce qui participe à la compréhension du propos et de la mise en scène. La
texture se fait sentir grâce à l'usage de procédés littéraires tels que le dialogue fictif et la
convocation de figure type. En construisant une scénographie qui rend légitime une telle
discussion, Mirbeau se trouve libre d'énoncer ses idées politiques qui apparaissent réalistes,
puisqu'elles émergent d'une scénographie réaliste. Les malheurs du paysan sont si
scandaleux aux yeux du narrateur qu'ils entraînent celui-ci à vitupérer contre l'État
démocrcatique et ses différentes composantes, dont le suffrage et les politiciens. La
scénographie porte le déploiement d'idées qui à leurs tours supportent le dénouement et
justifieent cette scénographie.
Par ailleurs, il se retrouve également des articles que l'on peut qualifier d'hybrides
où des passages font complètement abstraction de la présence de l'auteur tandis que
45

d'autres construisent une image de l'écrivain à travers le jeu des instances de l'auteur. C'est
notamment le cas de l'article « Colonisons »146, où la première partie est une évocation
fictive d'un voyage à Candy, laissant la place ensuite à un discours direct de Mirbeau,
revenant à la fiction par une anecdote pour enfin retourner au registre du réel en citant
l'extrait d'un journal.
Je me rappelle l'étrange sensation de « honte historique », que j'éprouvai,
quand, à Candy, l'ancienne et morne capitale de l'île de Ceylan , je gravis
les marches du temple, où les Anglais égorgèrent les petits princes
Modéliars... [Narration fictive]
[...]
Partout où il y a du sang versé à légitimer, des pirateries à consacrer, des
violations à bénir, de hideux commerces à protéger, on est sûr de le voir, cet
obscur Tartuffe britannique, poursuivre, sous prétexte de prosélytisme
religieux ou d'étude scientifique, l'oeuvre de la conquête abominable,
[discours direct]
[...]
Je connais un vieux colonel. C'est le modèle de toutes les vertus. Le soir,
entouré de sa famille, il aime, le bon vieux, en passant ses doigts noueux
dans les chevelures de ses petits-enfants groupés autour de son fauteuil de
valétudinaire , il aime à raconter ses campagnes d'Afrique.
- Ah ! les brigands d'arabes, dit-il, avec des colères demeurées vivaces...
Ah ! les traîtres ! les monstres ! Ce que nous avons eu de mal à les civiliser
... Mais j'avais trouvé un truc, [dialogue fictif]
[...]
Et j'ai eu le frisson, je vous assure, en lisant cette dépêche de l'Agence
Havas :
« Le colonel Dodds ne se propose pas de rester à Abomey après la prise de
cette ville et de l'occuper à poste fixe.
Son plan consiste à la brûler complètement^...] » [discours direct]
Dans ce cas, la stratégie de mélanger les deux régimes littéraires a pour
conséquence de présenter des situations fictives, où l'auteur est effacé de renonciation, afin
'

46

Maure, « Colonisons », op. cit.

d'illustrer la thèse soutenue par la personne biographique et de soutenir un certain regard
sur le monde, notamment évoqué par des allégations politiques concrètes, mais également
par la position de Mirbeau dans son rôle d'écrivain-journaliste.
Ainsi pouvons-nous percevoir, à travers ces exemples représentatifs de notre corpus,
ces différentes manières par lesquelles Mirbeau construit une image de soi qui s'ancre dans
la posture du pamphlétaire. Il use en ce sens de plusieurs stratégies d'énonciation, ayant
chacune leur répercussion propre, afin de déployer un discours critiquant avec virulence les
incongruités de la société. Le jeu qu'il institue entre les trois instances qui composent la
notion d'auteur présente un éventail de scènes d'énonciation qui témoignent de la richesse
du style du chroniqueur et qui participent à établir une notoriété dans les institutions
journalistiques et littéraires. Par ailleurs, si les particularités de renonciation permettent de
reconstituer les éléments d'une posture inscrivant Mirbeau dans le champ des discours
pamphlétaires, il est à reconnaître d'autres spécificités de son écriture qui contribuent à
cette même action. En ce sens, notre regard se pose maintenant sur les marques d'oralité
qui se déploient de diverses manières dans les articles de l'auteur.

Marques

d'oralité

et violence

verbale

Tel qu'introduit plus tôt, la notion d'éloquence, constituantes majeures de la parole
pamphlétaire, réfère aux activités oratoires des temps passés où la littérature se pratiquait
davantage à travers une sociabilité humaine. Comme le souligne Saminadayar-Perrin, « en
ce qu'il prétend exercer une authentique magistrature de la pensée, l'écrivain récupère
certains rôles et des fonctions de l'orateur qu'il redéfinit en les investissant dans l'écriture
périodique147. » Une grande partie des discours présents dans le journal se posent d'une
certaine manière en continuité avec l'art de l'éloquence dont la parole est un élément
central. Le pamphlétaire met de l'avant une écriture convoquant une expressivité qui, à
plusieurs égards, reprend certains ressorts de la parole. Octave Mirbeau ne fait pas
exception en déployant une écriture souvent marquée de différents signes d'oralité.

147

Saminadaar-Perrin, op. cit., p. 8.

47

Claude Herzfeld a observé que « l'oralité qui s'attache [...] aux dialogues
caractérise les pamphlets

». Et en ce sens, on constate que l'une des principales traces de

la parole inscrite dans le texte chez Mirbeau, du moins la plus explicite, est le dialogue.
Que ce soit dans les saynètes ou dans l'insertion de dialogues dans des articles, cette
stratégie discursive participe à valoriser l'oralité dans le discours. Spécifions que ce ne sont
que certains ressorts de l'éloquence qui sont portés par les dialogues, puisqu'ils
correspondent à l'adaptation écrite de la parole et présentent des signes d'un travail textuel.
Ainsi, certains aspects qui marquent l'efficacité de l'art oratoire peuvent difficilement être
reproduits en texte, particulièrement en ce qui a trait à la spontanéité ou au statut éphémère
de la parole.
Le travail du dialogue est ici cet effet de réel qui vise à ancrer le discours de
Mirbeau dans des situations de la vie courante. Par exemple, dans l'article « L'émeute » ,
l'auteur débute par une narration dans laquelle on perçoit davantage le discours direct que
la fiction où il cible les manifestations entourant le suffrage universel en Belgique : « Vous
vous souvenez peut-être, nous dit le narrateur, des dernière émeutes qui eurent lieu dans la
Belgique. Vous en savez la cause, un peu comique vraiment. Le peuple belge réclamait le
suffrage universel. » Il dévoile alors de manière explicite son opposition au système
électoral. Après cette introduction, il met en place un dialogue qui se veut réaliste et qui
vient exemplifier son propos. À la manière d'un journaliste, et c'est là l'une des influences
de l'écriture périodique, il rapporte les discussions, fictives, des soldats en faction chargés
de réprimer les soulèvements populaires. À travers les échanges de ces derniers, on perçoit
que ceux-ci sont finalement en accord avec les manifestants :
- Ils ont raison ! disait l'un... ils combattent pour notre bonheur...
- Mieux que cela, appuyait un autre... pour notre souveraineté... Notre
bonheur n'est rien. C'est d'être souverain qu'il s'agit aujourd'hui...
- Oui ! Oui !... Nous voulons être souverains comme la France.

I4X

Herzfeld, Claude, « Vallès et Mirbeau, pamphlétaires et romanciers », Autour de Vallès : Mirbeau- Vallès,
i
journalisme
et littérature, n° 31, 2001, p. 40
149
Mirbeau, « L'émeute », op. cit.

48

Puis lorsque vient le temps d'appliquer la violence sur les manifestants, ils se plient
néanmoins aux ordres de commandant, même si les revendications leurs apparaissent
justifiées :
- Y a-t-il quatre hommes qui soient bien décidés à lâcher leur coup sur la
foule, à mon commandement ? Y en a-t-il, seulement ? Répondez !
Et alors, à ma stupéfaction, depuis la droite du rang jusqu'à la gauche,
j'entendis voltiger sur chaque lèvre, rebondir de lèvre en lèvre ce mot :
- Moi... moi... moi... moi... moi...
Mirbeau souligne le caractère autoritaire tant de la démocratie que de la monarchie,
en amenant le lecteur dans la caserne militaire où le libre arbitre de chacun est subordonné
aux ordres du chef. La scène portée par le dialogue sert de preuve « réelle » à l'idée qu'il
défend, c'est-à-dire que la démocratie revient à choisir le maître qui dirige le pays et ses
institutions, dans ce cas-ci l'armée, et non à abolir le maître.
Notons par ailleurs que l'usage du dialogue présente parfois les marques d'une
écriture de niveau familier150. Les scènes où l'auteur discute avec des paysans sont
d'ailleurs d'excellents exemples, comme les articles « Sur le banc » et « Ô Rus! ». Encore
ici, l'idée est de fournir un effet de réel, afin de convaincre les lecteurs de ses opinions.
Cependant, on observe rapidement que cette familiarisation de la parole campagnarde passe
à travers le filtre du Mirbeau parisien. Ainsi, nous ne percevons que quelques marques d'un
langage « de province ». Dans « Sur le banc »

, Mirbeau insère des expressions telles que

« on perdra gros, pour sur » ou encore il utilise « ben » plutôt que « bien » : « Ben oui!...
Ben oui!... » Toutefois, on ne remarque pas d'harmonisation du langage familier, ce qui
trahit le travail de réalisme de Mirbeau. Par exemple, l'usage du mot « ben » n'est pas
effectué avec constance, puisqu'à de nombreuses reprises, l'auteur revient au mot « bien »
notamment dans cet exemple où le paysan dit : « Tiens. Bien sûr !... Si je ne votais pas,
c'est que je ne serais pas souverain. » Omission volontaire ou non, reste que le travail sur le
langage tient davantage du maquillage du langage journalistique de Mirbeau.

150
50

Herzfeld, op.cit., p. 40.
.- .
Mirbeau,
« r,Sur le, 4banc »,
>,op.
op.cit.
cit.

SI .
151

49

Autrement, la présence de l'oralité s'observe chez Mirbeau à travers la construction
d'un dialogue avec le lecteur. L'interpellation directe est justement un procédé utilisé à
maintes reprises, particulièrement dans les chroniques de discours direct. À titre d'exemple,
*

l'article « A travers la peur »

1S9

introduit cette proximité qui a tout à voir avec la sociabilité

humaine. Cela a pour but de rapprocher l'auteur du lecteur, et donc de susciter en réaction
l'adhésion à la pensée du chroniqueur. C'est ce que l'on perçoit dans des formulations
comme celle-ci, où l'auteur pose directement une question au lecteur : « Pensez-vous qu'un
homme qui a, en soi, de telles passions, et si noble, qui vit dans une sphère intellectuelle et
supérieure, ait le temps et le goût de songer à combiner des poudres explosives et à porter
des bombes sous son bras... » L'effet réside ici dans la mise en place d'une sociabilité à
travers l'oralité qui marque ces formulations dignes d'une conversation.
On constate à travers notre corpus que l'oralité dans les chroniques de Mirbeau
trouve également son expression dans une ponctuation qui vise à transmettre une émotivité.
On perçoit particulièrement ces marques dans les articles à discours direct, notamment ceux
où il prend la défense des anarchistes intellectuels. L'usage fréquent des points
d'exclamation vient d'ailleurs modeler une rythmique marquant l'expressivité des moments
forts des articles. Dans la chronique « À travers la peur », citée plus haut, on relève
plusieurs usages du point d'exclamation qui répondent à ce motif structurant du discours.
On y trouve en ce sens un passage charnière dans l'article où après avoir péroré sur la
probité de l'intellectuel Alexandre Cohen, il pose certains questionnements et répond par
une phrase où il affirme avec émotivité sa désillusion face au monde répressif :
J'ai rencontré, trois ou quatre fois, Alexandre Cohen. C'était un petit
homme à l'aspect très doux et qui me parut charmant. Ses yeux brillaient
d'une vive lueur d'intelligence. [...] Pensez-vous qu'un homme qui a, en
soi, de telles passions, et si nobles, qui vit dans une sphère intellectuelle et
supérieure, ait le temps et le goût de songer à combiner poudres explosives
et à porter des bombes sous son bras, comme une serviette d'avocat ?
[...] En vérité, je ne sais où nous allons, vers quels océans de bêtise, vers
quelles forêts d'inconcevables ténèbres!

152

50

Mirbeau, « À travers la peur », L 'Écho de Paris, 26 décembre 1893.

À partir de ce passage, il s'affaire davantage à ouvrir son argumentaire sur la
situation plus large de la répression et émet un discours direct d'opinion davantage ponctué
de signes d'émotion. En avançant dans le texte, on constate une construction plus chargée
en point d'exclamation et au final, paroxysme de l'effet, trois des quatre dernières phrases
sont ponctuées ainsi :
Elisée Reclus fut conduit à la frontière suisse, où on lui donna la liberté !
À cette époque, il n'avait pas fait la Géographie universelle ! Et une pensée
mélancolique me vient. Si Sadi Carnot avait été au pouvoir à la place de M.
Thiers, peut-être eussions-nous été, à tout jamais, privés d'un des plus beaux
monuments du génie humain !
On perçoit ainsi l'objectif de cette construction, soit une charge émotive rythmée
par le point d'exclamation, où les propos valorisant Reclus, figure de l'anarchisme, en sont
particulièrement marqués.
Le réalisme de l'émotivité qui caractérise l'oralité se trouve également convoqué
par un usage des points de suspension. Dans plusieurs cas, l'objectif est de signifier
l'hésitation de la pensée. Leur utilisation dans les dialogues est en ce sens très explicite,
particulièrement dans l'article «Une perquisition en 1894 »153, comme en témoigne cet
extrait, où un des policiers affirme :
- Bigre !... Je crois bien !... Allez-y doucement, de peur qu'elle n'éclate !...
Et mettez-la à part !... avec précaution fichtre !... Nous la porterons au
Laboratoire municipal... Y a-t-il une mèche?... Non !... C'est heureux...
Nous sommes arrivés à temps.
Par ailleurs, il est d'autant plus intéressant de constater que l'usage de cette
ponctuation se fait également en dehors des dialogues, et c'est là une marque d'oralité qui
apparaît de manière plus subtile et qui s'inscrit davantage dans la perspective de la parole
pamphlétaire. L'article « Au palais » est en ce sens exemplaire, puisque Mirbeau fait un
usage répétitif de cette ponctuation. L'effet est alors de marquer des pauses dans
l'évolution du texte, ce qui transmet l'esprit d'une réflexion en cours : « Et ces regards de
loups!... Et ces regards de victimes!... Et ces pauvres échines qui semblent ployer sous des

51

fardeaux qu'on ne connaît pas! » Il est à remarquer, tout comme dans l'exemple de « Une
perquisition en 1894 », la surenchère d'expressivité qui est mise de l'avant par l'ajout de
point d'exclamation aux points de suspension. L'émotion ainsi convoquée rapproche de la
voix de Mirbeau. Par la mise en scène de la spontanéité du langage, recherchée par l'usage
d'une ponctuation évoquant l'oralité, l'auteur cherche à simuler un rapport de proximité
avec son lecteur.
À travers l'oralité, l'émotivité apparaît ainsi au cœur du dispositif discursif de
Mirbeau. Ému par l'actualité, il tente d'émouvoir par différents ressorts de l'oralité. Or,
l'une des émotions qui sont largement répandues dans l'ensemble des chroniques à discours
direct de l'auteur est l'indignation qui s'exprime à travers une violence verbale propre au
discours pamphlétaire, en contiguïté avec l'oralité dans le discours. Nous reconnaissons en
ce sens, tout comme Marc Angenot, que « le pamphlet requiert la violence, violence
verbale, terrorisme de l'argumentation, conception guerrière de l'affrontement des idées et
de la réfutation154 ». Avec plus ou moins de force, Mirbeau applique une verve imprégnée
de violence, car « le spectacle du scandale et de l'imposture réclame d'abord l'explosion de
colère, l'abréaction agressive, d'autant plus agressive sans doute que le pamphlétaire se
sent envahi, menacé et impuissant155. » En ce sens, il n'hésite pas à utiliser l'insulte pour
qualifier ses ennemis : prêtres, militaires, politiciens ou riches. C'est ainsi qu'il cible les
« trois cents têtes de veaux » venues acclamer le chef d'État156 ou les députés qui « sont
tous ou presque tous : ignorant et microcéphale157 ». L'agression verbale qui se présente
ainsi s'approche de l'acte, du geste qui tend à agir contre l'opposant, et de ce fait d'une
sociabilité humaine qui fait écho à l'oralité dans l'écrit.
Ainsi, les marques de l'oralité qui se retrouvent sous différentes formes révèlent
plusieurs ressorts du discours journalistique d'Octave Mirbeau. Le dialogue, la ponctuation,
mais plus largement l'inscription d'émotions en sont les exemples les plus manifestes. Par
ailleurs, il est à reconnaître que ces différents procédés n'agissent pas seuls, mais plutôt en
continuité avec d'autres ressorts de l'écriture qui contribuent à donner un tour vivant aux
53

52

Mirbeau, « Une perquisition en 1894 », op. cit.
Angenot, La parole pamphlétaire, op. cit., p. 341.
Angenot, La parole pamphlétaire, op. cit., p. 249.
Mirbeau, « Un véritable homme d'État », op. cit.
Mirbeau, « Sur un député », op. cit.

textes. En ce sens, l'ironie et le sarcasme apparaissent comme des formes indirectes de
1 SX

l'agression verbale " qui tiennent toutefois davantage de l'humour, autre procédé
largement utilisé par Mirbeau.

Propagande

par le rire

Par sa visée propagandiste, Mirbeau met en place des procédés cherchant à
provoquer l'émotion afin d'entraîner l'adhésion du lecteur. Nous venons en ce sens de
constater de quelle manière les marques d'oralité viennent justement susciter ces différentes
émotions. Les moyens sont nombreux et la gamme d'émotions suscitée l'est tout autant. Par
ailleurs, notre corpus dévoile une présence marquée pour un procédé à grand potentiel
subversif : l'humour. De manière générale, on reconnaît à l'humour et au rire un pouvoir de
dissidence et de révolte159. Pascal Hintermeyer souligne en ce sens que « par le
retournement de l'ordre, la subversion des règles, le renversement des valeurs, le rire
assume une dimension critique et contestataire. Il dévoile le non-sens ambiant, le caractère
absurde d'expériences, de situations ou de décisions subies. » On parle ici du « rire
corrosif, décapant pour les autorités, les conventions, périlleux pour tout ce qui est établi
[...] [, qui jaillit] là où la version officielle s'empêtre dans ses propres artifices160 ».

Dans un contexte de tensions politiques, l'humour offre ainsi une prise de premier
ordre aux écrivains de tendance pamphlétaire. La satire incarne en ce sens la forme de
discours privilégiée où se rencontrent humour et verve réfractaire. Dans son ouvrage sur le
discours pamphlétaire, Marc Angenot souligne justement la contiguïté entre les discours
satirique et pamphlétaire, tous deux situés dans le grand ensemble des discours agoniques.
Il y souligne comment « [le satirique] coupe délibérément le discours adverse de ce qui
peut le rattacher à une logique universelle et [jette] un regard "entomologique", apitoyé ou
indigné, sur le grouillement de raisonnement biscornu du système antagoniste. » Il poursuit
en spécifiant les deux formes peut prendre le satire : « la forme descriptive et partiellement
argumentée du tableau grotesque (êtres et idées) ou la forme narrative du récit satirique,

158

Angenot, La parole pamphlétaire, op. cit., p. 250.
Gaétan Brulotte, « Laughing at power », dans John Parkin et John Phillips (dir.), Laughter and power,
Bern, Peter Lang, 2006, p. 12
160
Pascal Hintermeyer, « La puissance du rire », dans Revue de Sciences Sociales. Humour et Dérision,
Strasbourg, Université de Strasbourg, n° 43, 2010, p. 28.
159

53

carnavalesque, marqué par le rire d'exclusion où il s'agit de montrer, en grossissant les
traits161. » On reconnaît dans cette seconde catégorie la parodie, qui vise à tourner au
ridicule le discours antagoniste. Dans le cas de Mirbeau, il est juste de croire que le rire,
relayé par la parodie ou la satire, assume une portée politique. Plusieurs textes en font
montre de manière explicite.
L'article « Un véritable homme d'État »162 présente d'ailleurs une intéressante
manifestation de moquerie à saveur politique. On y retrouve une scène de banquet, où
des bourgeois s'extasient devant un politicien qui leur apparaît comme « un véritable
homme d'État ». Dès l'entrée en scène de l'homme politique, les convives expriment un
enthousiasme dépeint par Mirbeau comme étant frénétique : « Tempête de bravos. Les
visages sont congestionnés par l'enthousiasme ; les ventres houlent, sous les serviettes
tachées de vin et de graisse. Des mains agitent frénétiquement des verres vides, font claquer
des mouchoirs, tordent des pans dans la nappe. » Les réactions ainsi exposées
manifestement une ferveur qui ridiculise de manière comique les bourgeois rassemblés.
Portrait parodique dès les premiers instants, l'auteur continue en mettant à l'avant-plan les
idées promues par le politicien. Il retrace à coup de traits grossiers le discours de
domination promu par les riches, comme en témoignent ces paroles de l'orateur :
« Messieurs, la vie d'un corps social, c'est l'impôt... or nous n'avons pas assez d'impôts. Il
importe que nous en trouvions de nouveaux et de particulièrement écrasants, pour assurer le
libre fonctionnement des organes gouvernementaux... » La domination des riches sur les
pauvres, dont le moyen est l'application d'impôts appauvrissant davantage la population,
est énoncée comme un but ultime. Ce dessein alors affirmé est glorifié par la foule qui se
grise des paroles de l'orateur. Dans la bouche de celui-ci, les notions de liberté et d'égalité
apparaissent travesties par une idéologie de riche. Ainsi, par la parodie, Mirbeau tente de
faire ressortir l'incohérence d'un discours qu'il perçoit chez certains hommes politiques de
son temps.
La chronique se poursuit ensuite par un propos du politicien sur la question des
pauvres. Or les paroles prononcées apparaisssent peu cohérente avec les valeurs phares de
la République où les notions « liberté, égalité, fraternité » sont sensés donner une

Angenot, La parole pamphlétaire, op. cit., p. 36.

54

consistance à l'organisation sociale. Il professe ainsi ce discours méprisant envers les
victimes des inégalités : « Les pauvres qui s'obstinent à rester pauvres, en dépit de la
sollicitude d'un gouvernement, digne de ce nom, en dépit de la protection, parfois
excessive, j'ose le dire, dont on les entoure... » L'orateur accuse ainsi les pauvres d'être les
artisans de leur propre malheur. Ancrant sa réflexion dans cette prémisse, il renchérit en
affirmant : « Dans une république, éclairée, attentive et progressiste comme est la nôtre, il
ne faut plus de pauvre! » Et pour solution de la disparition de la pauvreté, il émet cette idée,
au faîte de l'absurde : « Nous enfoncerons les pauvres dans ce dilemme : ou les pauvres
deviendront riches, ou ils disparaîtront!... Dans ces deux cas, c'est la fin de la misère et la
solution de la question sociale... » Mirbeau pousse à l'aberration un discours qui semble
complètement détaché des réalités sociales. La pauvreté apparaît comme un choix et non
comme une conséquence de l'organisation. Il parodie les politiciens qui professent, souvent
de manière détournée, des discours encourageant le contrôle social et la défense des riches.
Ces deux volets sont d'ailleurs clairement affirmés dans un passage où le politicien appelle
la confiance des bourgeois :
Reposez-vous sur moi, en confiance, de ce soin... J'ai la main douce aux
riches, et ferme aux autres... Quand un gouvernement est conduit par de
véritables hommes de gouvernement, il sait se défendre... il en sera des
socialistes, comme des pauvres... Nous les arrêterons, nous les
condamnerons, nous les exécuterons... Nous les mangerons... Vive la
République!
Mirbeau ancre clairement sa critique satirique dans une perspective de lutte de
classes où l'opposition entre riche et pauvre sert de moteur à une moquerie dirigée contre
l'absurdité du discours légitimant ce clivage. Afin d'enrichir ce portrait parodique, il met
d'ailleurs dans la bouche de son personnage orateur une attaque en règle envers le
socialisme:
Pas d'équivoque! Le socialisme nous menace. Il menace les bases mêmes de
la société moderne. Il menace l'armée, la propriété, la justice, le capitalisme.
Il menace toutes les grandes et admirables institutions, qui font de nous la

162

Mirbeau, « Un véritable homme d'État », op. cit.

55

nation la plus sage, la plus belle, la plus travailleuse, la plus industrieuse, la
plus féconde d'Europe...
Le socialisme et la pauvreté sont les ennemis des riches, puisqu'ils représentent des
freins à l'enrichissement des puissants. Alors comme solution, il ne peut y avoir que
l'anéantissement, par la force légitime de l'État, de ces deux entités sociales. Voilà les
paroles du « véritable homme d'État » dépeint par Mirbeau. Cependant, l'efficacité de la
satire trouve toute sa puissance dans les dernières phrases de la chronique, alors que
l'auteur souligne la duperie dont est victime le peuple :
Le soir, le télégraphe apporta à tous les journaux de la France ce cri : " Le
discours de l'orateur a été le discours d'un véritable homme de
gouvernement." Et le lendemain matin, à son réveil, la France entière,
émerveillée et rassurée, dit par ses trente-six millions de bouches : " Enfin!
Nous avons un véritable homine d'État! "
On comprend que l'origine de cette duperie est la médiatisation, le journal, qui
encense la personne de l'orateur sans rapporter les propos horribles tenus pendant son
discours.
La chronique témoigne ainsi de l'efficacité du rire dans l'écriture argumentative de
Mirbeau. On y voit une attaque contre les riches et les puissants en se servant de l'assise
argumentaire de la lutte de classe. La satire, forme contiguë du pamphlet, constitue ici un
outil influent dans la diffusion de l'idéologie anarchiste de l'auteur. Notons par ailleurs que
plusieurs autres articles offrent des perspectives similaires quant à l'usage de l'humour.
C'est le cas de la chronique « Une perquisition en 1894 »163, où l'auteur fait ressortir le
caractère absurde des preuves amassées contre les anarchistes (dans ce cas-ci des livres)
pendant la période de fortes répressions de 1894. Ou encore « La tristesse du riche »164, qui
met en scène deux industriels discutant de leurs malheurs d'hommes riches qu'ils jugent
plus graves que ceux des pauvres. Nous pouvons d'ailleurs présenter un court extrait qui
incarne clairement cet esprit satirique :
M. DUBOIS
163
164

56

Mirbeau, « Une perquisition en 1894 », op. cit.
Octave Mirbeau, « La tristesse du riche », L'Écho de Paris, 11 juillet 1893.

Et ils [les pauvres] se plaignent!... Et ils crient qu'ils sont malheureux!
M. DURAND
C'est abominable!... malheureux!... Et ils n'ont aucune responsabilité, pas
d'hôtel, pas de châteaux, pas de chasses, rien!... Ah! Je voudrais les voir à
notre place!
Cet article a ceci de particulier qu'il met en scène un ressort discursif particulier : l'ironie.
Outil rhétorique largement présent dans le corpus de Mirbeau, on la définit comme « une
forme d'antithèse implicite, présente lorsqu'un énoncé est prononcé avec l'intention que
soit compris le contraire de ce qui est dit165. » Autrement dit, sous l'apparence de
reconduire du doxique, de l'acceptable, en connivence avec l'idéologie dont il exprime
apparemment le discours, Mirbeau fait apparaître l'incohérence des idées étalées. L'article
« La tristesse du riche » est un exemple convaincant qui concorde avec cette idée que
« dans la mesure où l'antiphrase dévoile le contre-discours, elle s'accompagne de traits
parodiques166. » En ce sens, Mirbeau s'y affaire à ridiculiser la prétendue misère des riches,
aux prises avec la gestion de leur patrimoine financier exubérant, en reproduisant un
discours parodique où sont étalés des problèmes qu'ils jugent catastrophiques et qui, au
final, ne sont rien en comparaison des malheurs de la pauvreté.
L'ironie, la parodie et la satire mettent ainsi à contribution le rire qui, chez Mirbeau,
trouve une portée dans la critique acerbe de la société. On constate, à la lecture de ces
nombreux textes qui mettent de l'avant cette stratégie discursive, une tendance à déployer
une vision du monde imprégnée d'idées anarchistes. L'usage de l'humour s'ajoute alors à
ces autres éléments qui caractérisent l'écriture journalistique de Mirbeau. Rappelons à ce
titre les différentes postures empruntées par l'auteur, dont renonciation est un indicateur
privilégié, qui manifestent des intentions variables, selon la présence plus ou moins grande
de l'écrivain dans ses écrits. Les marques d'oralité témoignent également de procédés qui
campent l'écriture de Mirbeau dans le genre pamphlétaire tel que défini précédemment.
Cette identité de pamphlétaire se manifeste

toutefois en nuances puisque l'écriture de

Mirbeau n'est pas à tout moment chargée des procédés qui caractérisent le pamphlet.
165
166

Nicole Fortin, La rhétorique mode d'emploi, Québec, L'instant même, 2007, p. 142.
Angenot, La parole pamphlétaire, op. cit., p. 281.

57

Néanmoins, à la lumière des stratégies discursives jusqu'ici mises au jour, il est vrai que
Mirbeau déploie, dans l'exercice de l'écriture périodique, plusieurs éléments que nous
retrouvons dans les caractéristiques propres au discours pamphlétaire. Nous reconnaissons
également les marques d'une écriture ancrée dans une posture polémique, où le dialogue
avec le discours adverse demeure ouvert. Les articles où l'auteur déploie une posture
énonciative émanant principalement de l'individu Mirbeau sont à ce titre des exemples
représentatifs.
Ainsi, il est juste de percevoir chez Mirbeau une mobilité entre parole pamphlétaire
et parole polémique. La pratique de la chronique de celui-ci n'est nullement enclavée dans
un genre hermétique et fait plutôt preuve d'une versatilité où l'on reconnaît les exigences
d'une actualité riche en polémique, source de cette écriture argumentative. Par ailleurs, il
s'avère que le genre pamphlétaire trouve une résonance particulière dans le contexte social,
puisqu'il est largement imprégné des enjeux de l'époque dont il provient. Afin de fournir
les clés d'une lecture plus profonde des particularités de l'écriture périodique de Mirbeau,
abordons maintenant les différents ancrages à l'univers social tels qu'ils transparaissent
dans les articles de l'auteur.

3. Migration transverse et connivence
Les marques d'interaction entre les discours et les textes de divers horizons sont
essentielles lorsqu'il s'agit de cerner les liens qui unissent les textes de Mirbeau à l'univers
social duquel ils émergent. Particulièrement dans le cadre de l'écriture de presse, il apparaît
nécessaire de considérer les relations et les réseaux qui se tissent à travers la trame
médiatique entre les textes et discours. Marc Angenot propose l'appréhension des écrits en
les positionnant dans ce qu'il nomme le « discours social », soit l'ensemble du dicible dans
une société à une époque donnée167. La composition protéiforme où se rassemble la rumeur
grouillante des discours invite à considérer chaque texte dans le cadre d'une interrelation
généralisée, suivant le principe que ceux-ci ne prennent de sens que dans « la contiguïté
indéfinie d'autres discours168 ». Cela renvoie au travail particulier effectué par l'écrivain,
c'est-à-dire d'écouter le brouhaha discursif du discours social et de filtrer ce qui vaut la

58

Angenot, 1889 : un état du discours social, op. cit., p. 13.
Angenot, La parole pamphlétaire , op. cit., p. 11.

peine d'être re-transcrit afin de rendre les contours flous d'une vision du monde169. Ces
considérations d'Angenot trouvent dès lors un écho particulier dans les notions
d'intertextualité et d'interdiscursivité.

Interrelation

généralisée

Les théories élaborées autour de ces concepts témoignent d'une richesse
méthodologique qu'il serait superflu d'approfondir ici. Cependant, il apparaît fort pertinent
de mettre à contribution ces notions. L'approche du discours social invite à prendre chaque
texte dans le cadre d'une interaction avec les autres textes. On reconnaît en ce sens que
« les énoncés ne sont pas à traiter comme des monades, mais comme les "maillons" de
chaîne dialogiques; ils ne se suffisent pas à eux-mêmes, ils sont les reflets les uns des
autres, ils sont pleins d'échos et de rappels, pénétrés des visions du monde, tendances et
théories de l'époque170. » En outre, cette réflexion porte à concevoir l'intertextualité comme
« circulation et transformation d'idéologèmes, c'est-à-dire de petites unités signifiantes
dotées d'acceptabilité diffuse dans une doxa donnée » et l'interdiscursivité « comme
interaction et influence des axiomatiques de discours171. » Ces deux notions impliquent la
migration « de certains idéologèmes, axiologèmes et traits rhétoriques d'un genre à l'autre,
d'un champ à un autre, avec l'adaptation de ces entités migrantes à la logique du champ
d'arrivée et à son héritage de formes propres. » C'est pourquoi il est possible de repérer, par
exemple, la migration de sujet d'actualité du journal vers les discours philosophiques ou
littéraires172. À partir de ces bases théoriques, nous sommes à même de repérer le jeu de
l'intertextualité et de l'interdiscursivité dans les articles de Mirbeau et ainsi voir l'effet de
cette interaction sur la poétique propre à l'écriture de l'auteur.
Engagé dans un discours politique conflictuel, Mirbeau porte une vision du monde
qu'il met en dialogue avec l'expression des autres discours. La seconde partie de ce
chapitre à démontré en ce sens l'action de l'ironie et de la parodie, procédés parfois
associés à l'intertextualité et à l'interdiscursivité. Cette interaction s'exprime de manière

169

Angenot et Robin, op. cit., p. 56.
Marc Angenot, « Théorie du discours social », dans COnTEXTES [En ligne], no 1 septembre 2006,
dernière consultation 15 novembre 2011. http://contextes.revues.org/index51.html
171
Angenot, 1889 : Un état du discours social, op. cit., p. 17.
172
Ibid, p. 121.
170

59

autrement apparente, puisque l'intertextualité a souvent pour effet d'ancrer les écrits de
Mirbeau au cœur de l'actualité du moment. C'est le cas dans ses articles qui s'inspirent
d'autres quotidiens où, très souvent, l'on retrouve des allusions à tel ou tel article d'un autre
journaliste. À tire d'exemple, nous pouvons prendre «Philosophe sans le savoir»173,
chronique riche en marques intertextuelles et interdiscursives. La première phrase
positionne d'ailleurs le texte dans cette circulation des discours, alors que Mirbeau y
énonce : « Je pense qu'on a été, dans la Presse, très injuste envers M. de Galliffet. Et cela
m'encourage à le défendre. » Il annonce de manière explicite que l'article s'inscrit en
relation avec d'autres discours qui ont été élaborés dans les médias. Quelques lignes plus
loin, il affermit son ancrage dans une interaction, cette fois-ci intertextuelle, en rappelant le
livre de M. Hamon, sur la profession militaire, livre dont il a fait une critique en décembre
1893 : « À lui tout seul, il suffirait à justifier tout ce que M. Hamon a écrit de peu flatteur et
de très effrayant sur la profession militaire. » Ou encore, quelques paragraphes plus loin, il
cite un long passage du livre Multiple vie de Jean Revel.
Ensuite, c'est au journal d'être impliqué dans une relation intertextuelle, alors que
Mirbeau fait référence à un article publié par Charles Morice et Henri Varzuel, dans les
pages de La Presse. En fait, le texte de Mirbeau porte sur un scandale militaire mis en
lumière par la publication de cet article dans lequel un haut gradé révélait, sous le couvert
de l'anonymat, l'impuissance de l'armée à obliger les soldats à se battre dans un conflit
perçu comme illégitime et sans issue : « Cela n'empêche pas que M. de Galliffet n'ait
proclamé une vérité, lorsqu'il confiait à MM. Charles Morice et Henri Varzuel, son
impuissance totale à conduire deux cent cinquante mille hommes à la bataille. » Ainsi, non
seulement l'intertextualité est présente de manière explicite, mais constitue un élément
central de cet article. On perçoit très bien que l'auteur se positionne dans un débat qui a
cours dans l'espace public, notamment dans le journal. Cependant, cette posture discursive
correspond davantage au polémique plus qu'au pamphlétaire. On observe en ce sens que la
consistance référentielle semble particulièrement se manifester dans les articles où un
dialogue apparaît ouvert avec les opposants. Toutefois, il est à remarquer que le ton
ironique vient en quelque sorte balayer cette bonne foi argumentative, puisque Mirbeau

173

60

Octave Mirbeau, « Philosophe sans le savoir », Le Journal, 10 juin 1894.

introduit des références qui ne sont que des pointes ironiques lancées contre les militaires.
Ses évocations de la Commune sont en ce sens exemplaires. Il rappelle cet événement
historique notamment en rapportant les propos d'un historien : « Deux mois après, malgré
les lavages, rapporte un historien, cela [le sang] collait encore aux pieds. » Dans son retour
historique, Mirbeau étale les affres sanguinaires de cet épisode marqué par une violente
répression. Toutefois, malgré ce sentiment de dégoût évoqué par les faits, le chroniqueur
s'affaire à valoriser d'une certaine façon les actions militaires de Galliffet. La distance qui
apparaît entre les idées de Mirbeau et ces actions ainsi mises en valeur produit un effet
comique qui assume la fonction critique du texte. En somme, cet article est riche en
manifestations intertextuelles et interdiscursives, tels que citation d'autres textes, références
directes à des auteurs, reprise de sujet d'actualité. Il présente un éventail de différentes
manifestations des relations qui sont repérables en moins grande concentration dans les
autres textes de notre corpus. Nous pouvons néanmoins observer quelques autres exemples
significatifs de ces migrations discursives et textuelles.
Dans le registre des références livresques, de nombreux cas de ce type d'intertexte
explicite sont décelés dans notre corpus. C'est le cas pour « Une perquisition en 1894 »174,
qui met en scène la parodie d'une perquisition à cette époque d'intense répression des
anarchistes. Les agents présents pour la perquisition s'attardent à la bibliothèque de
l'homme perquisitionné et l'on voit alors défiler une série de titres taxés d'apologistes de
l'anarchisme. Les ouvrages cités sont tout aussi différents que le Dictionnaire Larousse,
L'Imitation de Jésus-Christ, œuvre anonyme de la fin du XIVe siècle, La Géographie
universelle d'Elysée Reclus, etc.
Pendant que cinq argoussins disposaient leurs crochets, et dépliaient de
grandes toiles d'emballage, le sixième appelait d'une voix tonnante de
héraut.
- Le dictionnaire de Larousse !
- Un dictionnaire de la rousse?... Ça commence bien !... Outrage à la
police.
- Enlevez !
174

Mirbeau, « Une perquisition en 1894 », op. cit.

61

- Le dictionnaire de Littré !
- Enlevez ! Enlevez !... D'abord, enlevez tous les dictionnaires !... Il y a làdedans un tas de mots dangereux et qui menacent l'ordre social...
Dans cette chronique, ce sont justement les références intertextuelles qui
construisent le ressort critique face aux débordements inusités de la répression envers les
anarchistes. Les ouvrages ciblés, notablement connus pour certains et sans aucun lien avec
l'anarchisme, sont présentés comme des livres dangereux. L'acharnement de la police y
apparaît d'une absurdité loufoque et dévoile la critique de Mirbeau sur les abus policiers.
Le recours à l'intertexte sert ainsi de moteur à la rhétorique de l'auteur. Autrement, on
retrouve des citations des livres ou des articles sous différentes formes, notamment dans la
chronique « Une déposition »175, où Mirbeau introduit en citation liminaire un extrait du
journal Le Gaulois : « M. Laurent Tailhade serait-il complice ? »
Les références déployées par les citations de livres constituent ainsi l'une des
manifestations courantes de l'intertextualité. Autrement, certaines marques intertextuelles
et interdiscursives s'immiscent de manière plus subtile dans les articles de Mirbeau. On
constate en effet des échanges entre différents textes de thématiques, de sujet divers, de
vocables typiques qui construisent le discours anarchisant d'Octave Mirbeau. Ces
déplacements

s'observent

particulièrement

à l'intérieur

même de sa production

journalistique. À titre d'exemple, il y a « véritable homme d'État » dont Mirbeau élabore
les contours de cette figure typique de la politique inhumaine et corrompue. Il décline ce
stéréotype dans de nombreux articles, à commencer par celui ayant pour titre le vocable
même d'« Un véritable homme d'État »176, daté de juin 1893, mettant en scène un banquet
au cours duquel un politicien en verve déclame un discours liberticide et méprisant sur les
pauvres tout en étant acclamé par la foule de bourgeois présent. Cet article fixe assez
clairement la figure typique du « véritable homme d'État » sous les traits d'un orateur viril
et ferme dans ses opinions capitalistes, affichant un mépris des pauvres et un penchant pour
la glorification de la condition de riche bourgeois. Dans un autre article publié un mois plus

175
176

62

Mirbeau, « Une déposition », Le journal, 8 avril 1894.
Mirbeau, « Un véritable homme d'État », op. cit.

tard, intitulé « La tristesse du riche »177, il reprend le stéréotype du « véritable homme
d'État » alors qu'une des personnes de la saynète, M. Dubois, affirme, au sujet de la
fermeture de la Bourse du Travail en raison de manifestations : « Enfin!... mon sentiment
est qu'il a accompli un acte d'homme de gouvernement, qu'il s'est conduit en véritable
homme d'État. » Or, l'article met en scène une certaine mésentente sur les actions d'un
véritable homme d'État, alors M. Durand, soutient un discours beaucoup plus agressif:
Eh bien! Moi, je ne l'aurais pas fermée, la Bourse du Travail!... Je
l'aurais... rran!... rran!... Je l'aurais rasée... Voilà!... (// s'anime.)
Ah!...ah!... tous les syndicats cernés... trois, quatre, dix régiments, làdedans!... Et allez donc!... sans explication, sans sommation, rran... rran!...
Il ne serait pas sorti de là, vous m'entendez bien, pas sorti de là, un seul
homme!... Voilà comment se fut conduit un véritable homme d'État...
L'usage de cette figure type sert à représenter la quête de l'homme d'État par
excellence, homme fort aux actions fortes, qui conduira la France vers l'excellence et fait
écho aux tentatives de coups d'État élaboré en France à cette époque, notamment le
boulangisme, en forme de nostalgie des grands dirigeants tels que Napoléon. On perçoit
que dans les discussions entre les deux interlocuteurs le discours de violence prend
l'avantage sur le discours de tolérance, ce qui démontre en quelque sorte la perception de
Mirbeau sur le motif de la recherche d'une personnalité forte aux rênes de la République.
La construction de cette figure typique du « véritable homme d'État » s'affermit
également en 1894, alors que Mirbeau reprend le vocable dans un article sur l'élection de
Casimir-Périer, intitulé « L'âme de la foule »178. L'auteur y met en scène deux bourgeois
regroupés dans un rassemblement en attente des résultats de l'élection du nouveau
président, suite à l'assassinat de Sadi Carnot. Les deux hommes discutent de la valeur de
certains hommes politiques toujours en reconduisant cette quête d'un « véritable homme
d'État. » On y décèle les traits caractéristiques de l'homme politique par excellence. Le
« véritable homme d'État » est d'abord et avant tout un vrai républicain comme l'affirme le
premier bourgeois : « Moi, si j'avais été le Congrès, eh bien! Tant pis, j'aurais nommé Jules
Ferry... C'était un véritable homme d'État... un véritable républicain! » Ce qui est
177
178

Mirbeau, « La tristesse du riche », op. cit.
Mirbeau, « L'âme de la foule », op. cit.

63

confirmé par le second bourgeois : « Dites-donc, et Carnot, est-ce qu'il n'était pas un
véritable homme d'État et un véritable républicain, Sapristi!... comment vous les faut-il? »
On apprend ensuite l'un des autres traits qui est celui d'être impitoyable envers les
anarchistes : « Je ne dis pas... je ne dis pas... Il représentait bien la France, ça oui!... Il ne
graciait pas les anarchistes, ça, non... C'était un honnête homme, un parfait homme! »
Ainsi, Mirbeau convoque à de multiples reprises cette figure, créant ainsi un réseau de sens
qui donne la force à ses critiques de la troisième République et de l'État en général.
L'intertextualité interne d'Octave Mirbeau fourmille de marques reconnaissables par ces
migrations d'idéologèmes dont de nombreux autres exemples auraient pu être rapportés,
notamment l'analogie animalière de l'électeur comme bétail déployée dans l'article « La
grève des électeurs », en 1888, puis reprise au cours de la période des attentats anarchistes
dans les chroniques « Égalité, fraternité... » 179 et « L'émeute » 18°.
Si nous avons jusqu'à présent davantage insisté sur l'intertextualité, il est à
reconnaître que la migration des discours constitue également un marqueur d'une
interrelation généralisée, d'une perméabilité des textes et des discours qui produisent
notamment des conditions de lisibilité. À cet effet se trouve l'exemple de l'article « De
l'air» 181 .

Mirbeau

y

étale

les affres

d'une

vie

ancrée

dans

des

conditions

difficiles : « Savent-ils seulement qu'il existe, entassés dans des demeures trop étroites et
malsaines, des milliers et des milliers d'êtres humains pour qui chaque aspiration d'air
équivaut à une gorgée de poison et qui meurent de ce dont vivent les autres? » Or, il double
son discours à teneur sociale d'un discours médical sur les conditions matérielles de vie des
gens vivant dans la pauvreté. Il concentre son attention sur la qualité de l'air dans les
misérables appartements et renforce sa critique en introduisant le rapport d'un médecin
nommé Longo apportant du coup les données factuelles d'un discours scientifique en appui
à son discours politique :
Lisez l'effrayant rapport que le docteur Longo vient d'adresser, sans succès
d'ailleurs, à ses collègues de la Société médicale du dix-septième
arrondissement. [...] il faut à l'homme, pour vivre, cent mètres cubes d'air
pur par vingt-quatre heures. Or les logements n'en ont en moyenne qu'une
i-'i

Mirbeau, « Égalité, fraternité... », op. cit.
Mirbeau,
« L'émeute », op. cit.
t
181
Mirbeau,
« De l'air », op. cit.
t
180

64

capacité de trente mètres. Et dans ces trente mètres sont entassés la famille,
le chien, le chat [...].
Il reconduit l'axiome de « l'esprit sain dans un corps sain», afin de soutenir la
nécessité de l'intervention sociale dans les conditions matérielles des ouvriers, ce qui
signale la circulation d'un discours médical dans le déploiement de ses idées purement
politiques.
Les marques d'intertextualité et d'interdiscursivité sont ainsi largement introduites
dans les chroniques de Mirbeau, ce qui laisse voir l'imbrication de réseaux de sens qui
donnent à son écriture une polyphonie rejoignant une multitude de lecteurs de par le
nombre d'univers référentiels qu'il convoque. Cette interrelation généralisée contribue à
fournir les clés d'une lisibilité introduite de manière subtile dans ses articles. Cela confirme
les propos de Sophie Rabau qui souligne l'importance de la compétence du lecteur : « pour
jouer à fond, l'intertextualité suppose un lecteur ayant une connaissance minimale du texte
cité, collé, imité ou parodié182. » Par ailleurs, les conditions de lisibilité se trouvent
également déployées à travers un système de valeurs et de présupposés dont les ressorts nos
aident à bien saisir la connivence qui se tisse entre l'auteur et ses lecteurs.

Système de valeurs et

présupposés

L'adhésion à l'anarchisme de Mirbeau, tel qu'il a été présenté plus tôt, a permis de
reconstruire une image de la consistance idéologique induite par les assertions explicites
exprimées dans ses divers articles. Or, il apparaît que l'idéologie, qui s'apparente à cette
notion de système de valeurs, est également perceptible dans l'implicite des textes.
Angenot souligne à juste titre qu'à « tout pamphlet correspond un système de valeurs,
système en partie souligné en surface de l'écrit et en partie implicite ». Il définit ce système
de valeur de la manière suivante :
Un système de valeurs est un ensemble corrélé de termes idéaux,
transcendant en tout cas l'expérience immédiate, ensemble où il convient de
repérer valeurs primaires et valeurs dérivées. Les premières restent
fréquemment à l'état implicite : elles sont intangibles par définition : elles
ix:

Sophie Rabau, L 'intertextualité, Paris, Flammarion, 2002, p. 34.

65

peuvent être assertées, non mises en question. En deçà de valeurs primaires,
plus enfouies encore peut se repérer une source unique de la valorisation,
élément abstrait - L'Homme, le Divin, l'Histoire, la Vie... - qui ne se définit
qu'à travers ses dérivés183.
Dans le pamphlet, le système de valeur vient appuyer la thèse défendue par l'auteur
qui, dans le cas de Mirbeau, contribue à forger une opinion positive de l'anarchisme. Dans
un passage de l'article « Ravachol », l'auteur juxtapose en ce sens des notions
fondamentalement valorisantes à l'égard de l'idée anarchiste : « C'est pourquoi je vais
demander à l'idéal anarchiste ce que nulle forme de gouvernement n'a pu donner : l'amour,
la beauté, la paix entre les hommes184. » On relève dans cet extrait une connotation positive
par des termes abstraits tels que l'amour ou la beauté, qui indiquent un marquage
1 SS

axiologique

.

Si l'exemple concerne la projection d'une société anarchiste, nous avons pu
remarquer plus tôt que la pensée libertaire d'Octave Mirbeau s'affirme moins de manière à
construire une vision de l'anarchisme qu'à critiquer les éléments constitutifs de la société.
Or, le marquage axiologique s'exprime également dans les différentes manifestations
idéologiques en effectuant un renversement dont le contrecoup est la dévalorisation. Cette
inversion répond d'ailleurs à ce commentaire d'Angenot où il soutient que « le pamphlet
pense contre (un scandale), mais toujours au nom de quelque chose fétichisé en valeur de
vérité18 . » En ce sens, l'article « Colonisons » entérine un discours contre la colonisation
en faisant surtout référence aux violences engendrées : « Elle [la colonisation] égale en
horreur, quand elle ne les dépasse pas, les atrocités des antiques époques de sang, atteintes
de la folie rouge du massacre187. » Mirbeau évoque ici la violence, qu'il dévalorise, afin de
contester les entreprises coloniales européennes. Le renversement axiologique correspond
ainsi à la valorisation et la promotion de la vision du monde défendue par le pamphlétaire,
soit un monde sans violence.

183

//>/./., p. 131.
Mirbeau, « Ravachol », op. cit.
1 uç
.
...
Angenot, La
parole. pamphlétaire,
op. cit., p. 135.
I86
lbid.,p. 343.
Maure, « Colonisons », op. cit.
184

66

Le marquage axiologique, à travers la construction et la promotion d'un système de
valeurs, constitue un élément du pamphlet qui est illustré par plusieurs articles de Mirbeau.
En outre, il est à reconnaître une autre composante du pamphlet qui relève également de ce
système de valeur : les présupposés, qui permettent d'ailleurs de faire un pont avec
l'intertextualité et l'interdiscursivité.
Les présupposés sont au cœur même des discours enthymématiques. Ces types de
discours accordent une place primordiale aux « propositions régulatrices sous-jacentes aux
énoncés

. » En accord avec Oswald Ducrot, soutenant qu'il « resterait fort peu de choses

si l'on retirait les présupposés » des discours politiques189, nous croyons à leur importance
dans la construction du discours pamphlétaire. Les présupposés se définissent « comme
l'objet d'une

complicité fondamentale

qui lie entre eux les participants à la

communication190. » C'est une des conditions de lisibilité d'un énoncé en ceci qu'ils scelle
la connivence entre les lecteurs et l'auteur. Un texte à forte consistance de présupposé
nécessite, chez le lecteur, une connaissance particulière des lieux communs convoqués par
l'écrivain. Dans leurs usages, les présupposés permettent d'asseoir une réflexion sur des
postulats primaires dont on peut faire l'économie. C'est d'ailleurs en ce sens qu'Angenot
souligne : « les propositions [chargés de présupposés] qui articulent un texte persuasif [...]
assertent une vérité opinable générale et ne renvoient pas à une vérification empirique
directe191. » Ainsi, les textes et les discours qui font usage des présupposés sont souvent
très chargés d'idéologie, mais de manière subtile, sans que les marques de celle-ci ne soient
particulièrement explicites.
L'usage des présupposés, chez Mirbeau, apparaît particulièrement dans ses textes à
tendance pamphlétaire. En effet, cette stratégie est mise en œuvre à plusieurs reprises, dans
le but de persuader l'auditoire du bien-fondé de ses opinions. A titre d'exemple, nous se
trouve l'article « Sur un député », où l'auteur s'affaire à ridiculiser les politiciens. Il débute
le texte en élaborant un discours sur l'imposture des promesses électorales. Il illustre son
idée en comparant les politiciens aux arracheurs de dents des places publiques : « Cette
opération sociale que les arracheurs de dents pratiquent journellement sur les places

88
189
m

Angenot, La parole pamphlétaire, op. cit., p. 173.
O. Ducrot, cité par ibid., p. 171.
Ibid., p. 170.

67

publiques, avec moins d'éclat, il est vrai, et plus de retenue... » On comprend que les
arracheurs de dents font des promesses, particulièrement que celle de « ça ne fera pas
mal », qu'ils ne peuvent évidemment pas tenir, et c'est là le présupposé qui entraîne le
lecteur à entériner cette idée du mensonge des politiciens.
Un autre bon exemple est l'article « Les Mal Vus » où Mirbeau fait la critique d'un
livre dans lequel il décèle la richesse d'une réflexion sur les tares de la société. En accord
avec les thèses de l'auteur, il déplore le manque de rayonnement dans les hauts cercles de la
société, écorchant au passage le manque de rigueur intellectuel des acteurs de l'ordre et de
la moralité : « Mais lire un tel livre, qui dévoile tant de hontes, qui appelle la réflexion sur
tant de problèmes, ce serait trop demander à des moralistes et à des législateurs, qui se
contentent de quelques vagues préceptes en circulation dans les cafés et dans les
salons192. » Ici encore, on peut retrouver une pensée sous-jacente, un présupposé selon
lequel les idées qui circulent dans les discussions de café et de salon ne valent pas grand
chose. Cette idée une fois comprise fait apparaître le sens que Mirbeau donne à ce passage,
alors qu'il critique la qualité des législateurs et des moralistes, les accusant de prendre leurs
idées dans des milieux où le génie ne semble guère au rendez-vous.
Ainsi, la présence des présupposés dénote une écriture basée sur une relation
directe avec le lectorat en ce que le destinataire du texte possède les connaissances
circonstancielles pour déduire l'essence des passages concernés. Cette écriture de la
proximité chez Mirbeau repose également, plus largement, sur un réseau de sens - et de
connivence - qui s'adosse au discours social.
Au terme de ce chapitre, nous sommes à même d'avoir une vue d'ensemble sur la
configuration du discours anarchiste d'Octave Mirbeau. La première partie a permis
d'observer la nature de ces idées subversives plutôt énoncées en forme de critiques de la
société qu'en forme de théorie anarchiste ou de projection d'une société libertaire. C'est
ensuite que nous avons repéré les particularités de l'écriture pamphlétaire propre au travail
de Mirbeau, qui s'inscrit également dans la pratique conflictuelle d'une communication
propre aux anarchistes. Les différents procédés discursifs mis à l'œuvre dans ses

Angenot, La parole pamphlétaire , op. cit., p. 173.

68

chroniques témoignent en ce sens d'une rhétorique à forte tendance pamphlétaire ancrée
dans l'univers politique de son époque et clairement inscrite sous le signe de la diffusion de
l'idéologie anarchiste. C'est par un regard approfondi sur les marques d'intertextualité et
d'interdiscursivité et sur les présupposés que nous avons pu rajouter à ce baromètre
pamphlétaire la mesure de l'interaction généralisée qui caractérise particulièrement cette
écriture médiatique et argumentative. Un réseau de sens et de connivence se profile à
travers les relations qu'entretiennent les discours au sein de ce que nous avons appelé, à
l'instar de Marc Angenot, le discours social. En outre, la perméabilité des textes et des
discours trouve autrement écho dans la manière dont le social vient se déposer dans le texte.
Et c'est justement ce qui est abordé maintenant dans ce troisième chapitre où est approfondi
l'élaboration d'un imaginaire social autour de l'anarchisme fin de siècle.

Octave Mirbeau, « Les Mal Vus », Le Journal, 3 juin 1894.

69

Chapitre 3

Discours et fictionnalisation de .'anarchisme
À la lumière d'un regard détaillé sur le fond politique des articles d'Octave Mirbeau
et sur les modalités de cette mise en discours à la manière pamphlétaire, il apparaît que
l'écriture de l'auteur procède à la diffusion d'une parole empreinte de l'idéologie libertaire.
Les ressorts textuels de ces chroniques laissent entrevoir des procédés rhétoriques
inscrivant l'auteur dans une posture discursive engagée dans les bouleversements sociaux
de son époque. Les marques d'intertextualité et d'interdiscursivté positionnent d'ailleurs
Mirbeau dans une interaction entre l'univers médiatique et littéraire de la fin du xix e siècle.
Cet ancrage trouve par ailleurs d'autres expressions qu'il est également pertinent de mettre
à jour. En ce sens, nous souhaitons maintenant aborder l'élaboration de cet imaginaire
social autour de l'anarchisme. Dans la première section de ce chapitre, il s'agit
d'approfondir les filiations entre la fiction et l'actualité afin de donner les bases d'une
analyse qui constitue la seconde partie, où est étudié la mise en scène de l'anarchisme et de
ses composantes. Enfin, la dernière partie consiste à mettre en relief le travail de Mirbeau
dans la constitution d'un patrimoine culturel révolutionnaire et de souligner son rôle dans
l'émergence de la figure de l'intellectuel engagé.

1. Le journal et la fiction
Tel qu'évoqué plus tôt, le journal et la fiction entretiennent une relation constante.
L'étude de textes journalistiques présente une tension entre les exigences d'une actualité
incessamment renouvelée et le recours aux formes traditionnelles d'écriture largement
imprégnées de fiction. C'est en ce sens que la première partie de cette section approfondie
la nature de la fiction dans le journal. La seconde consiste autrement à cerner le co-texte qui
se dépose dans les articles de Mirbeau, de manière à faire apparaître le processus de
cristallisation de l'imaginaire social.

71

Actualité

et fiction

Les pratiques journalistiques semblent subir plusieurs bouleversements dans la
seconde partie du xix e siècle. Nous en avons d'ailleurs illustré certaines manifestations
dans le premier chapitre de notre étude. Le plus notable de ces changements est sans doute
la professionnalisation qui se déploie lentement dans les dernières décennies, annonçant les
changements majeurs du XXe siècle. Or nous observons également certaines constantes qui
contribuent à structurer l'univers des journaux. La fictionnalisation est d,ailleursl'une des
persistances observables tout au cours du siècle. Marie-Eve Thérenty parle en ce sens du
croisement de la matrice journalistique et de la matrice littéraire pour expliquer les
particularités de l'écriture de presse de l'époque193.
Bien que l'on perçoive de la fiction dans les journaux avant l'avènement de la
presse moderne, c'est autour de la Monarchie de Juillet que le journal entre dans cette phase
de changement, faisant notamment place à une plus grande part de fiction. L'une des
raisons qui expliquent ce glissement vers le fictif est l'absence de protocoles d'écriture
propres au discours informatif. Ainsi, face à « ce manque d'outils que le XXe siècle
s'appliquera à combler, le journaliste recourt à des formes poétiques canoniques et
livresques dont l'hétérogénéité ne peut cependant masquer l'origine littéraire commune194. »
Suivant cette nécessité, les journalistes, souvent auteurs de fictions, usent de formes
littéraires pour transmettre l'information. Cette caractéristique du journal favorisant une
mise en forme fictive du réel, renvoie à cette notion du « romanesque général » de Marc
Angenot, dont l'idée est de considérer que la mise en discours à des fins cognitives s'opère
particulièrement dans la forme romanesque au xix e siècle195. L'actualité pénètre donc
l'invention littéraire de multiples façons. À cet égard, les contes d'actualités, inscrits au
feuilleton du journal au début des années 1830 comme l'une des premières grandes percées
de la fiction, inspirent en retour les romans d'actualité et plus tard les réalistes196.

Marie-Ève Thérenty, La littérature au quotidien. Poétiques journalistiques au XIXs siècle, Paris, Éditions
du Seuil, 2007, p. 121.
94
194 Idem.
195 Ibid, p.,177.
196
Marie-Éve Thérenty, « L'invention de la fiction d'actualité », dans Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant
(dir.), Presse et plumes. Journalisme et littérature au XIXe siècle, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2004, p.
415.

72

L'influence réciproque se fait ainsi sentir entre journal et littérature modelant de nouvelles
poétiques.
Par ailleurs, certains lieux du journal se prêtent davantage à la présence de la fiction.
Outre le feuilleton, on repère l'interview, le reportage, mais également la chronique qui
offrent des espaces privilégiés où se construisent des univers imaginaires. Dès la Monarchie
de Juillet, la pratique de la chronique subie des bouleversements, instigués notamment par
la plume de Delphine de Girardin, délaissant la forme énumérative au profit d'une forme
narrative où l'on retrouve les marques d'une fictionnalisation. La chronique représente dès
lors une forme particulièrement prisée par les gens de lettres cherchant à assurer leur santé
1 Q7

pécuniaire

. Toutefois, il est à noter que la prédominance du mode de fictionnalisation

s'impose dans les trois premiers quarts du xix e siècle cédant la place dans le dernier quart à
un régime orienté davantage vers l'informatif. On constate néanmoins que le recourt à la
fiction persiste chez certains journalistes et Mirbeau en est un bon exemple.
À la fin du siècle, la fiction poursuit son action sur le journal, de manière toutefois
moins forte qu'elle n'a pu le faire dans les décennies précédentes. La chronique en est un
bon exemple, mais on repère un autre genre qui donne à voir une fictionnalisation de
l'actualité : le fait divers. L'interaction romanesque s'y effectue de sorte que « les récits de
faits divers constituent une gigantesque machine à fantasme de la population entière198. »
Souvent construit suivant une trame narrative instruisant une rythmique propre à l'écriture
littéraire, calquée parfois sur la fiction feuilletonesque, et s'inspirant d'un idéal intertextuel
du roman réaliste, ce genre journalistique « se fonde sur l'extension et la mobilisation des
clichés sociaux pour s'ancrer dans un imaginaire collectif199. » L'actualité des vols, des
meurtres et autres découvertes macabres donne lieu à une construction romanesque qui
participe à la constitution d'un imaginaire social autour de certains aspects de la vie sociale;
et la bombe anarchiste n'y fait pas exception.
Au moment où débute l'ère des attentats anarchistes, c'est une puissante
construction fictive de « l'anarchiste poseur de bombe » qui est mis en place dans la presse
française. Dès les premiers événements, un climat de terreur s'installe dans les colonnes des
19

Thérenty, La littérature au quotidien, op. cit., p. 130.
l b i d . , p . 135.
199
Ibid, p. 138-141.
m

73

périodiques, notamment grâce la création de nouvelles rubriques intitulées par exemple
« La Dynamite », dans le cas du journal Le Matin. Celles-ci se multiplient et deviennent
permanentes jusqu'à la fin de la période terroriste200.
D'autre part, les journaux construisent une image sérielle de ces attentats qui sont en
fait plutôt spontanés. Cette perspective d'ensemble s'effectue en raison de l'évacuation des
discours qui accompagnent chacun des gestes violents. Outre l'anarchisme défendu par les
auteurs des attentats, ces actes sont souvent accompagnés d'une justification clairement
signifiée. Le cas de Ravachol est un excellent exemple puisque celui-ci défend ses bombes
en tant que gestes de vengeance contre la répression des anarchistes qui avait eu lieu dans la
communauté de Fourmies lors du 1er mai 1892. Or, ces justifications sont toutefois effacées
des journaux qui s'efforcent plutôt de générer un climat de peur en associant les termes
« anarchiste » et « bombe ».
Par ailleurs, cette ambiance de terreur s'accentue par la construction du sentiment
d'une épidémie d'attentats qui émerge notamment par l'invention de fausses rumeurs. À
titre d'exemple, un article de Y Écho de Paris du 10 mars 1892 relate la découverte d'un
« tube en verre » envoyé au laboratoire pour analyse, simplement afin d'alimenter un
imaginaire de peur. De plus, le même journal affirme quelques jours plus tard : « On ne
saura bientôt plus où poser le pied dans Paris, si l'on ne veut pas marcher sur un engin à
dynamite », alors que seulement deux attentats, n'ayant fait aucun blessé, ont jusqu'alors
défrayé les manchettes201. C'est donc un climat de crainte qui est rapidement mis en place
par certains journaux, accentué par une impression de multiplication des violences et par
l'évacuation du sens politique des actes.
La fiction joue ainsi un rôle toujours important dans le journal à la fin du xix e siècle
et la chronique, genre que pratique Mirbeau tout particulièrement au cours de cette dernière
décennie témoigne de la persistance des liens entre littérature et journalisme. En outre, la
fictionnalisation du réel participe à la constitution des imaginaires sociaux. Les effets de
fiction recherchés par ce type d'écriture trouvent également une signification dans cette
masse d'information accompagnant le texte que l'on nomme le co-texte, notion qui lie
invention littéraire à l'ancrage social de l'écriture journalistique.

200 r~-

74

T_

Eisenzweig, op. cit., p. 26

Imaginaire

social et inscription

du co-texte

Le caractère pamphlétaire de l'écriture de Mirbeau s'affirme par l'usage de
plusieurs stratégies qui visent le triomphe de la pensée politique défendue par l'auteur. Ces
astuces rhétoriques ainsi déployées inscrivent ses textes dans un jeu politique qui se trouve
nécessairement enraciné dans l'univers social. C'est en cela que nous considérons, à l'instar
de Régine Robin, la socialite du texte perçue comme la matière sociale inscrite dans le
texte. Il s'agit alors de repérer les manifestations écrites de cette interrelation entre le texte
et l'espace social duquel il émerge et de « construire l'espace des médiations qui permettent
d'analyser [...] des processus de textualisation et d'esthétisation qui convertissent le
discursif en textuel202. » En ce sens, l'espace protéiforme de cette médiation se fragmente
en plusieurs secteurs perméables et interreliés dont le co-texte est le lieu privilégié des
manifestations.
Reconnaissant que « le texte contribue à produire un imaginaire social, [...] à fixer
des représentations du monde qui ont une fonction sociale'

», saisir la socialite du texte

engage à explorer les méandres des espaces textuels où se jouent des enjeux idéologiques et
esthétiques participant à la cristallisation d'imaginaires sociaux forgés par le travail d'un
éventail de forces textuelles et discursives, dont le co-texte. Distinct du contexte qui
maintient la frontière entre le texte et le réel, le co-texte réfère à cette zone située entre le
jeu formel des relations internes et l'extra-texte et constitue un réseau de relations propre
qui baigne littéralement dans le social de manière à être perméable aux références du
dehors. De plus, en considérant que le texte mobilise des références, explicites ou non, qu'il
remodèle et transcrit204, le co-texte, pour sa part, dessine dans le texte un univers de
connivence et de lisibilité. Le texte présente des referents uniquement textuels, or le cotexte constitue cet espace de références à l'univers social. Les referents textuels sont alors

201

Rapporté par Jbid., p. 27
Régine Robin, « Pour une socio-poétique de l'imaginaire social », dans Jacques Neefs et Marie-Claire
Ropars (dir.), La politique du texte : enjeux sociocritiques, Lille, Presse Universitaire de Lille, 1992, p. 101.
03
Marc Angenot et Régine Robin, « L'inscription du discours social dans le texte littéraire », dans
Sociocriticism, Pittsburgh et Montpellier, vol. 1, n° 1, juillet 1995, p. 53.
204
In-Kyoung Kim, « Du contexte au co-texte », dans
dans Sociocritique [En ligne], 2004, dernière consultation
10 novembre 2011. http://www.sociocritique.com/fr/
202

75

médiatisés à travers un système de referents co-textuels chargé d'un imaginaire social déjà
• '205

semiotise

.

Le co-texte donne à voir un ancrage tangible du texte dans l'univers social et les
manifestations sont nombreuses et diversifiées. Parmi les plus présentes dans les articles de
Mirbeau se retrouvent les références aux personnalités connues de son temps qu'il évoque
de façon récurrente dans ses articles. Soulignons qu'a priori, cette forme de co-texte n'est
pas à proprement parler originale dans le journal. Ainsi, nous ne nous attarderons pas aux
allusions faites par exemple à Jean Grave dans ses articles où il prend précisément la
défense de l'anarchiste. Toutefois, il est à reconnaître des usages dont l'objectif n'est pas
précisément d'enraciner le sujet dans le texte, mais plutôt de créer des effets de sens
particuliers. Dans l'article « À l'Elysée »206, Mirbeau fait de nombreuses références au
personnel qui entoure Sadi Carnot, le président de la République. L'objectif de l'article est
de transmettre l'idée que les fonctionnaires sont les instruments mécaniques d'une
bureaucratie qui apparaît dénuée de tout sentiment humain. Mirbeau construit son
argumentaire en dévoilant la scène d'une rencontre entre lui-même et le président. Il décrit
le président en évoquant le sourire peint sur les lèvres, « stéréotypé, et comme on en voit
sur les figures de cire » ou encore en évoquant « l'immobilité [...] presque fantomale » de
ses muscles. De plus, il mentionne certaines personnalités proches du président, dont le
général Borius, chef de la maison militaire du président de la République, et encore M.
D'Ormesson, chef du protocole.
Si l'allusion à ces personnages bien réels sert à ancrer l'histoire et sa morale dans
l'actualité, on constate une mise en fiction qui sert essentiellement à dévaloriser le
personnel politique de la République en faisant ressortir le caractère réel de l'institution
politique. En ce sens, l'effet créé entre la réalité de ces personnes et le portrait évoqué à
grand trait par Mirbeau compose une interprétation des coulisses du pouvoir qui donne à
voir le côté factice de la probité des acteurs de la politique. Mirbeau associe à chacun des
personnages un rôle accompagnant le narrateur dans les méandres de ce haut lieu politique.
Par exemple, il y a le général Borius, dépeint comme le grand génie de la stratégie militaire

206

76

Régine Robin, « Pour une socio-poétique de l'imaginaire social », op. cit, p. 101.
Mirbeau, « À l'Elysée », op. cit.

au faîte des secrets de la maison militaire du président, qui met en place une combinaison
stratégique permettant au narrateur d'accéder aux appartements de Sadi Carnot :
Grâce à une série de combinaisons stratégiques, que je ne puis révéler pour
ne point compromettre ce brave général Borius au génie militaire de qui je
les dois, j'ai pu, ce matin, être introduit dans les appartements privés de M.
le président de la République.
La nécessité de cette combinaison vient illustrer l'écart labyrinthique séparant les
hautes sphères de la politique et le peuple, puisque le seul moyen d'y arriver est de
convoquer l'aide d'un grand général de l'armée. La présence de M. Borius dans la narration
vient construire un imaginaire social autour des politiciens. Mirbeau réfère à un personnage
concret, convoquant par ce fait même les qualités réelles de cet homme public. Cependant,
la construction d'une mise en scène dans laquelle évolue l'homme présente une
interprétation fictive de la réalité chargée en outre de critiques sociales. Dans ce cas-ci, le
co-texte correspond à cet univers convoqué autour du personnage cité : les faits qui
témoignent du génie militaire du général Borius et qui justifient son poste. Cela ajoute un
ensemble de références non écrites qui donne un surplus de sens lisible par la connaissance
des circonstances politiques de l'époque. La connivence engendrée par la connaissance du
co-texte évoqué participe à constituer un imaginaire forgeant des conditions de lisibilité des
critiques de l'auteur.
La cristallisation d'imaginaires sociaux autour des grands thèmes de l'actualité
française de la Belle époque émerge ainsi de la chronique journalistique telle que pratiquée
par Mirbeau. Cela renvoie à la fictionnalisation du réel évoquée dans la section précédente.
Ces prémices théoriques ainsi explorées, il convient maintenant d'observer les formes de
mise en fiction propres à Mirbeau entourant l'anarchisme et ses composantes.

2. Mise en scène de l'anarchisme
Ancré dans la pratique journalistique de la chronique, Octave Mirbeau participe à la
formation d'un imaginaire social autour de l'anarchisme. Cette construction s'inscrit dans
le contexte du déploiement médiatique de l'anarchisme, alors que de nombreux journaux se
positionnent face à cette option politique et à ses manifestations. L'imaginaire constitué
s'inscrit alors dans un jeu politique où chaque camp en donne une vision propre, mais tout
77

autant fictionnalisée. Si les détracteurs tendent à produire une image négative, favorisant un
climat de peur, les sympathisants contribuent pour leur part à en produire une version
positive. Mirbeau collabore, dans son discours à diffuser les idées anarchistes; il contribue
également à produire une image de l'anarchisme et de ses composantes en recourant à une
multitude de procédés littéraires, favorisant la constitution d'un imaginaire original de
l'anarchisme.
Cette section vise donc à dresser le portrait de la fictionnalisation de l'anarchisme
chez Mirbeau. La première étape de ce parcours est de relever les différents procédés de
fiction qui apparaissent dans les chroniques de l'auteur. Ensuite, il s'agit d'élaborer la
construction même de l'anarchisme et de ses composantes, comme la répression, la bombe
ou tout simplement les anarchistes, à partir des différentes allusions relevées dans ses
articles.

Les procédés

de

fictionnalisation

Nous reconnaissons ainsi que la littérature, au xix e siècle, pénètre le journal de
façon abondante. Il apparaît intéressant, à la lumière de ce constat richement documenté,
d'explorer les chroniques d'Octave Mirbeau à travers cette approche de la fictionnalisation
du réel. Rappelons que fictionnaliser le réel ne s'entend pas ici comme transformer le réel,
mais consiste à « proposer un mode de représentation immédiatement compréhensible et
accepté par tous

. » Tel que Marie-Eve Thérenty le souligne, « le journaliste accomplit un

acte foncièrement poétique en ayant recours à des figures rhétoriques, à des tropes (des
structures métonymiques et métaphoriques) et à des schémas fictionnels qui construisent
des réalités au lieu de les saisir dans leur essence208. » À ce titre, que les manifestations de
littérarité se présentent de manière plus ou moins explicite, façonnant de différentes façons
le discours d'Octave Mirbeau. Le chapitre précédent a d'ailleurs abordé certains exemples
manifestes de la fiction à l'œuvre dans le journal. Notons en ce sens les marques d'ironie
qui se rattachent à cette propagande par le rire et dont nous avons relevé les ressorts. Ce
portrait peut maintenant compléter par un regard sur ces autres marques de littérarité.

)7
2m

Thérenty, La littérature au quotidien, op. cit., p. 151.
Ibid.,p. 151-152.

78

Plusieurs articles de notre corpus ne font aucun doute quant à leur statut fictif en
raison de certains procédés d'écriture mis en place par Mirbeau. C'est notamment le cas
pour ces chroniques où l'auteur déploie ses idées à travers des saynètes dans lesquelles se
retrouvent plusieurs repères autrement utilisés dans les textes d'œuvres dramatiques. Notre
corpus foisonne de ces exemples, notamment « La tristesse du riche », « Le dessous des
lois », « Une perquisition en 1894 » ou « L'âme de la foule ». On y retrouve une densité de
dialogue qui dépasse la scène dialoguée de la fiction narrative. Une chronique déployant
plusieurs marques de fiction de cette nature est « Scène politique »209 qui présente le
dialogue entre un député et sa femme. L'article débute par une didascalie spécifiant les
informations concernant le décor et la posture des personnages :
Un petit salon, très modestement meublé. Le député est assis, songeur, dans
un fauteuil, près de la cheminée, où brûle un feu de coke. Des journaux
dépliés et froissés jonchent le parquet. La femme du député remet à neuf un
vieux chapeau et, de temps en temps, regarde son silencieux mari d'un
regard de colère. Sur la cheminée, le buste de Gambetta en terre cuite.
Au moindre bruit, au moindre craquement du parquet, le député tressaille.
Mirbeau met en place un décor qui évoque une atmosphère inquiétante, annonçant
la discussion houleuse entre le député et sa femme. Le dialogue débute donc à la suite de
cette amorce théâtrale et le texte se poursuit faisant place à d'autres didascalies inscrites en
italique soulignant notamment les prescriptions d'une gestuelle propre aux personnages :
« Dame!... Ecoute, c'est assez naturel. (// se lève et marche dans la pièce avec agitation.) Je
pense à la France... à la République!...» Ces marques tirées des pratiques d'écriture
théâtrale font ainsi apparaître un statut fictionnel sans équivoque.
Le dialogue est également présent dans des chroniques ancrées plutôt dans le régime
narratif. C'est le cas notamment de « L'enterrement civil »210, qui présente la petite histoire
d'un prêtre contraint de respecter le serment, effectué envers un ami, de procéder à un
enterrement civil et non religieux. À la manière d'une scène romanesque, l'auteur construit
le récit et insère des dialogues entre l'homme mourant et le curé. La présence d'un

09
210

Jean Maure (Octave Mirbeau), « Scène Politique a, Le Journal, 28 décembre 1892.
Octave Mirbeau, « L'enterrement civil », L 'Écho de Paris, 15 août 1893.

79

narrateur hétérodiégétique de focalisation zéro contribue également au constat d'un écrit
littéraire, puisqu'elle donne accès à la pensée des personnages :
Le curé s'assit sur un fauteuil, près du chevet, la main glacée de l'agonisant
dans la sienne, et il resta là, longtemps, sans dire une parole, immobile et
désolé, il pensait à l'exceptionnelle et presque miraculeuse beauté qu'avait
été l'existence de M. Rouvin [...].
Notons en ce sens que Mirbeau joue de plusieurs manières avec la narration,
produisant des effets de fictionnalisation. Dans l'article « Sur le banc » 2 ", on retrouve un
narrateur homodiégétique intradiégétique dans la mise en scène d'une promenade où le
narrateur rencontre un vieil homme sur un banc et entreprend un dialogue sur en
questionnant le vieillard sur la saison :
MOI
Vous vous plaignez toujours... Quand il pleut, c'est une calamité ; s'il fait
sec, c'est un désastre ! Pourtant j'accorde que cette sécheresse...
LE PAYSAN
Cette sécheresse !... M'en parlez pas, tenez !... C'est la ruine de tout...
c'est la mort de tout !.. .On se disait : « On perdra gros, pour sur... mais il y
a les regains !... Les regains !... Ah oui ! Regardez les regains !... C'est
pire que la feuille morte... C'est plus sec, plus jaune que de l'amadou ! J'ai
dû vendre hier ma dernière vache !... Une si belle vache !
MOI
Tristes années !
La discussion fictive tend à donner le rôle principal au vieillard, mais le discours du
narrateur prend largement le dessus, alors que la conversation dérive vers un plaidoyer antiélectoraliste :
LE PAYSAN

21

80
0

Mirbeau, « Sur le banc », op. cit.

Il y a peut-être encore de bonnes gens... Justement, celui qui se présente
cette année, oui, celui-là, j'en réponds... Il parle si bien !... Il n'a dans la
bouche que ce mot : amour !
MOI
Ils l'ont tous... Mais pénètre toi bien de cette idée que celui qui vient te
demander ta voix, ne peut être qu'une canaille ou qu'un imbécile : une
canaille s'il a la conscience de l'impossibilité où il est, dans une société
comme la nôtre, de te rendre service ; un imbécile s'il ne l'a pas. Et défie-toi
des imbéciles. Ils sont encore plus dangereux que les canailles.
Malgré une apparence de fictionnalisation très forte, Mirbeau s'applique à insérer
une narration au « Je » et à transmettre un discours qui se rapproche de la forme du discours
direct. Le fictif qui émerge de la structure littéraire est ainsi mis enjeux par une énonciation
au « Je » cadrant avec les opinons politiques du Mirbeau biographique, créant alors un effet
de réel.
Nombreux sont ainsi les articles en forme de récits et de saynètes qui, de manière
explicite, s'inscrivent dans le registre littéraire. Mirbeau en fait parfois un usage qui pousse
les textes aux limites du caractère informatif en les surchargeant de traits fictionnels. C'est
le cas notamment de l'article « Les bouches inutiles »

alors que l'auteur introduit un

second récit à l'intérieur du récit principal. L'histoire raconte la fin de vie d'un homme qui,
ne pouvant plus effectuer de tâche dans la maisonnée, se voit délaissé par son clan familial
qui décide de ne plus entretenir le patriarche. Or, une seconde histoire est introduite par un
rêve du vieillard : « Lui qui n'avait jamais rêvé, il rêva cette nuit-là, à sa dernière chèvre.
C'était une chèvre très vieille, une très douce chèvre, toute blanche avec de petites cornes
noires et une longue barbiche. » Le récit vient renforcer l'idée générale du texte voulant
qu'une personne ou un animal ne pouvant plus servir doit être éliminé : « Il aurait pu la
laisser mourir ainsi. Mais il l'avait égorgée un matin, parce qu'il faut que tout ce qui ne
rapporte plus rien disparaisse et meure. » De plus, la présence de ce deuxième récit est
marquée par une ponctuation similaire à celle- ci : « D » qui vient séparer la fin du second
au moment où la narration revient au premier. La seconde histoire produit alors un effet de

212

Octave Mirbeau, « Les bouches inutiles », L'Écho de Paris, 25 juillet 1894.

81

mise en abîme narrative et ajoute un poids fictionnel à la narration hétérodiégitique de
focalisation zéro.
Nous percevons ainsi que des procédés littéraires très explicites abondent dans
certains articles qui ne cachent en rien leur caractère fictif. On observe cependant des
processus qui inscrivent la littérarité de manière plus subtile, dans des articles où le statut
apparaît plus ténu. C'est le cas lorsque Mirbeau convoque et façonne des stéréotypes, dont
celui du « véritable homme d'État », évoqué plus tôt et repris dans de nombreux articles.
Autrement, Mirbeau recourt à certaines autres figures stéréotypées qui participent à fixer
des chroniques dans l'imaginaire collectif afin de favoriser la lisibilité de son discours.
C'est le cas lorsqu'il construit la figure du « Paysan » dans l'article « Sur le banc »213. Le
vocable choisi pour identifier le paysan illustre d'ailleurs une première marque de
stéréotype puisque Mirbeau choisit le déterminant « le » pour parler du paysan. « Le
Paysan » convoque une figure d'unité, une identité paysanne unique, où se concentrent tous
les présupposés et les préjugés à l'égard des campagnards. Dans l'incipit qui introduit le
dialogue, l'auteur souligne ainsi : « Hier, dimanche, je rencontrai, assis devant la porte de
sa ferme, le Paysan. » On remarque, en plus du déterminant, la majuscule au « Paysan »,
comme s'il était un personnage à l'identité autant définie et claire qu'un individu. Ce
procédé s'explique en raison que Mirbeau ancre son discours dans le clivage ville
campagne, qui est largement reconduit dans l'imagination populaire des villes de l'époque.
Le paysan générique y est présenté sous les traits d'un homme austère, dupe des politiciens,
peu instruit, dont l'esprit est ancré dans des croyances mystiques et païennes. Si Mirbeau
cantonne le clivage en construisant cette identité, il met également dans la bouche du
paysan un discours de distance qui renchérit sur la séparation entre ville et campagne : « Je
n'aime pas les farces, moi... Je ne ris jamais, moi!... Je suis pas comme les ouvriers des
villes, moi!... » Ainsi, on constate que l'auteur s'applique à renforcer une image
fictionnalisée des paysans afin d'asseoir son discours politique sur un topos largement
diffusé dans le monde parisien de l'époque et de renforcer la lisibilité de son argumentaire.
Ces recours aux figures typiques s'effectuent constamment avec des stéréotypes
assez diversifiés : le député, le politicien, le juge, le président, l'électeur, etc. L'action de ce

213

82

Mirbeau, « Sur le banc », op. cit.

procédé est la fictionnalisation des repères du réel qui agit sur l'accessibilité du discours
aux lecteurs partageant les préjugés évoqués. Cette rupture avec le réel s'effectue alors de
manière relativement apparente. Or, dans les articles relevant davantage du registre
informatif, les marques de fictionnalisation se dévoilent par des procédés autrement subtils
qui, sans être des preuves, sont « du moins des indices assez plausibles de fiction214. » Les
figures de rhétorique sont à cet effet des traces qui indiquent le travail littéraire d'Octave
Mirbeau. L'éventail des figures de style qui se présentent dans les articles de l'auteur
concourt à modeler les particularités de l'écriture journalistique de celui-ci. Toutes les
chroniques intègrent certains de ces procédés qui construisent le style de Mirbeau

.

Certaines sont cependant plus riches de ce travail littéraire. Il convient en ce sens explorer
quelques exemples qui illustrent les principaux ressorts rhétoriques employés par Mirbeau.
L'auteur use en effet d'une multitude de figures de style dont les plus présentes sont
les tropes. En ce sens, la métonymie constitue une figure largement répandue dans notre
corpus. L'article « Autour de la justice »

16

déploie plusieurs modèles de cette forme,

donnant un tour littéraire à cette chronique centrée sur un événement d'actualité très précis.
Ce premier exemple est d'ailleurs exhaustif: « Et c'est toujours la douleur humaine qui
tient le mauvais bout, comme dit l'autre. » On y constate que la « douleur humaine » sert à
représenter le malheur des pauvres et des infortunés. Cet autre exemple est également
explicite : « Ce qui les distingue seulement [l'avocat et le magistrat], ce à quoi les gens
informés peuvent les reconnaître, c'est qu'ils ne siègent pas du même côté du tribunal. L'un
a le Christ derrière soi, l'autre devant. » La seconde phrase vient décrire de manière
originale et imagée la disposition des juges et des avocats. De plus, on constate que
Mirbeau crée une allégorie liant église et magistrature, deux institutions peu appréciées par
l'auteur. En effet, la référence au Christ, placé derrière le juge, construit l'idée que le
magistrat agit d'un pouvoir divin en départageant ce qui est juste ou non. Or, l'article vise
justement à dénoncer ce pouvoir discrétionnaire de vie ou de mort sur les individus.
Autrement, la chronique déploie un certain nombre d'autres figures de style, notamment de
construction, dont le chiasme : « C'est la maladie qui a fait le médecin; l'avocat est né de

" 4 Thérenty, La littérature au quotidien, op. cit., p. 132.
15
Nous renvoyons aux travaux de Nicole Fortin (2007) pour l'analyse les figures de styles.
216
Mirbeau, « Autour de la justice », Le Journal, 24 juin 1894.

83

la justice, cette autre maladie. » La mise en parallèle inversée de ces deux segments met en
évidence l'analogie de cause à effet qui crée un glissement de sens associant l'institution
judiciaire à une maladie, ce qui est renforcé par la fin de la phrase.
917

L'article « Félix Fénéon »

fournit également d'excellents exemples de figures de

style toutefois différentes que celles observées dans les chroniques précédentes. Cet
exemple est d'ailleurs très intéressant, puisqu'il présente une répétition doublée d'une
enumeration sur un rythme ternaire : « Et j'ai encore dans l'esprit le charme de sa causerie
si élégamment spirituelle, de ses vu si originales sur l'art, de sa voix si musicale, disant tour
à tour des choses légères, ironiques ou profondes. » L'effet d'insistance instiguée par la
répétition « de sa (ses)... si... » consolide ainsi l'énumération des qualités de Félix Fénéon.
Autrement, on repère également nombre de métonymies comme celle-ci : « Ce subtil et
délicieux artiste, qui se plaisait parfois, aux curieux déhanchements de la phrase. »
Certaines figures plus rares essaiment également dans les chroniques de Mirbeau,
notamment la prétérition, présente dans l'article « À M. A. Hamon » 2 ' 8 : « Et je ne parle
pas de la Guerre qui, chacun en convient, n'est que le déchaînement de tous les mauvais
instincts de l'homme, le retour à la brute atavique. » En somme, il est à remarquer un usage
constant des figures de style produisant des effets de littérarité dans des textes qui souvent
agissent à titre informatif. Cette fictionnalisation s'inscrit en continuité avec la forte
subjectivité que Mirbeau transmet dans ses écrits, notamment lorsqu'il utilise des verbes de
sentiment et de pensée. Nous reconnaissons ainsi que Mirbeau crée une interprétation des
faits d'actualité afin de leur donner une consistance qui concorde avec la diffusion de ses
idées. Ainsi, lorsqu'appliquée à l'anarchisme et à ses déclinaisons, la fictionnalisation
opère des constructions qui s'avèrent intéressantes à relever.

La fiction de

l'anarchisme

Quand l'écrivain prend la plume pour relater le réel dans les pages du journal, il
propose une interprétation qu'il ancre souvent dans l'idéologie dont il est tributaire,
particulièrement lorsque le sujet est politique. Nous avons constaté, plus tôt, quelques

218

84

Mirbeau, « Félix Fénéon », op. cit.
Mirbeau, « À M. A. Hamon », op. cit.

aspects de la mise en scène de l'anarchisme dans les pages des journaux de l'époque.
Octave Mirbeau, participe lui aussi à cette construction fictionnelle de l'anarchisme.
En ce sens, l'auteur érige son discours en s'attardant à plusieurs éléments du courant
anarchiste. Il faut donc prendre en compte l'élaboration du discours sur les différentes
déclinaisons de la mouvance. C'est pourquoi il est intéressant de présenter d'abord le
discours entourant l'anarchisme comme idéologie et de poursuivre par l'analyse des
anarchistes (militants et intellectuels) pour ensuite terminer avec la mise en fiction des
attentats et de la répression.
L'anarchisme, en tant qu'idéologie politique, c'est-à-dire les idées anarchistes, est
évoqué de diverses manières dans les chroniques de l'auteur. Rappelons tout d'abord que le
choix de notre corpus s'est effectué en fonction de la présence ou non d'éléments du
discours anarchiste de Mirbeau. Ainsi, nous pouvons donc affirmer que tous ces articles
participent à construire cet imaginaire de l'anarchisme. Toutefois, les exemples qui suivent
ont été méticuleusement choisis afin de fournir un tableau représentatif des réalités qui
émergent de l'ensemble de notre corpus.
Les idées anarchistes promues par Mirbeau sont souvent affirmées sous forme de
critiques de la société. Néanmoins, certaines chroniques soulignent des éléments de la
société idéale à venir. En ce sens, l'article « Sur le banc » souligne la vision d'une société
sans État. D'ailleurs, ce passage, déjà partiellement présenté, est un bon exemple:
MOI
[...]N'as-tu donc jamais rêvé d'une société où il n'y aurait ni lois, ni
députés, ni rien, rien que des hommes qui travailleraient et qui jouiraient de
leur travail!
Le paysan
Tout ça c'est du rêve, comme disent les gens qui font des discours.
MOI
C'est ton entêtement criminel, c'est ta soumission de bête de somme qui
rendent impossible la réalisation de ce rêve.

85

Le rêve d'une société nouvelle où les hommes travaillent et jouissent de leur travail,
sans le poids des lois et des politiciens, voilà la consistance imagée que Mirbeau évoque.
Cette vision de l'anarchisme ne s'inscrit pas dans des pratiques réelles, mais convoque une
image matérialisant une seule facette de l'idéologie anarchiste, soit l'abolition de l'État. Le
recours au dialogue en forme de saynète inscrit clairement le discours dans la fiction de
l'anarchisme. Dans ce passage, on constate également que la métaphore d'une « soumission
de bête de somme », rajoute un effet de fiction participant également à porter le discours à
travers les sentiments plutôt que par des faits réels.
Mirbeau construit une vision de l'anarchisme qui se déploie en sorte d'image
valorisée de certains aspects construisant l'idéologie. Nous avons d'ailleurs illustré plus tôt
de quelle manière le marquage axiologique remplit notamment cette fonction. La
valorisation de l'anarchisme passe particulièrement par la convocation de sentiment plutôt
que par la confrontation d'idée et cela apparaît également par la façon dont l'auteur
s'applique à créer une sorte d'opacification. C'est le cas notamment dans « Égalité,
fraternité... »219 où l'auteur parle de l'anarchisme, en sorte d'allégorie, comme une idée qui
poursuit une marche à travers le temps et les répressions. L'article raconte la venue du
président Sadi Carnot à une foire agricole. Or, dans la cohue générée par le dispositif de
sécurité orchestré par les forces de l'ordre, une mystérieuse voix souffle un faible cri de
révolte : « À ce moment, on entendit un cri, un pauvre cri, étouffé et lamentable, un cri qui
semblait venir, comme une plainte des profondeurs désertes du palais, un cri de : " Vive la
Commune! " » L'esprit qui se dégage ici est que malgré la répression, l'anarchisme survit
d'un feu ardent mais étouffé et émerge dans le désespoir d'un lamentable cri. Ce n'est plus
la beauté rayonnante de l'anarchisme qui est valorisé, mais les inexplicables racines d'une
idée solidement ancrée dans la nature humaine. Mirbeau fait apparaître ce cri comme une
rumeur, un écho venu d'on ne sait où, cette « plainte, des profondeurs du palais », affirmant
une constante présence révolutionnaire mythique. Cette nature énigmatique ainsi évoquée
fait écho à cette « mystérieuse vengeance qui ne meurt pas », à ces « voix qu'on n'étouffe

219

86

Mirbeau, « Égalité, fraternité... », op. cit.

pas » de son article sur Ravachol, tout comme à cette « idée qui marche, impassible et lente,
à travers les siècles » de la chronique « Pour Jean Grave »220.
Mirbeau forge également un imaginaire autour des notions qui construisent la
consistance de son anarchisme. C'est ainsi qu'il déploie de nombreuses scènes où
l'individu, élément central à sa pensée anarchiste, apparaît écrasé par l'État. C'est le cas
dans « Avant-dire »

, où l'auteur dépeint les socialistes collectivistes comme des êtres

dénués d'individualité :
« Il y a un comité composé de gens qui, en tant qu'individualités humaines,
n'existent pas plus, n'ont pas plus de projets, d'attitude, de droits, que le
citoyen Fabérot lui-même, mais qui, en tant que comité, ont tout cela et bien
d'autres choses encore que vous n'avez pas l'air de soupçonner. »
L'Etat centralisateur est illustré dans une narration qui dévoile un imaginaire
oppressant et qui s'intensifie tout au long de l'article alors que chaque parole prononcée par
les membres du « comité » renchérit sur le rejet de l'individualité dans la société idéale. Le
poids de l'État sur l'individu est également mis en scène par la chronique « Ô rus »222, où
les propos son assez clair dans leurs critiques : « L'administration française ne sert qu'à
entraver l'initiative individuelle, décourager les gens de bonne volonté qui rêvent des
améliorations, hérisser la vie de mille obstacles, contre lesquels, à la fin, on se lasse de
lutter... » Ces propos apparaissent dans un dialogue entre deux personnages, un
campagnard et le narrateur, or il est intéressant de remarquer que les paroles visant
l'administration publique sont relayées non pas par le narrateur identifié à Mirbeau luimême, mais bien à l'ami. Le témoignage fictif du campagnard donne du poids à la critique
puisqu'il est ancré dans un cas concret dont Mirbeau n'apparaît qu'être le relais, produisant
ainsi un effet de réel.
Si Mirbeau porte en fiction les manifestations de l'oppression de l'individualité,
c'est qu'il est particulièrement humaniste. Ainsi, il fait ressortir le caractère inhumain des
institutions, des personnalités publiques voire des idéologies. La construction typée du
personnel politique telle qu'elle apparaît notamment dans les articles « Au palais » et « Un
20

Mirbeau,
Mirbeau,
222
' Mirbeau,
Mirbeau.
221

« Pour Jean Grave », op. cit.
« Avant-dire », op. cit.
Ô rus
rus »,
». op.
nn cit.
rit
«« Ô

87

véritable homme d'État » en sont d'ailleurs de bons exemples. Autrement, la chronique
« Les bouches inutiles »223 est un excellent cas de la mise en fiction d'idéologie agissant au
détriment de l'être humain. Mirbeau y place un discours valorisant à l'extrême le travail à
travers une narration dont la trame présente l'abandon d'un vieillard par son clan familial.
Cet extrait d'un dialogue illustre bien toute la rudesse portée par un tel discours :
T'as faim... t'as faim!... C'est un malheur, mon pauvr'vieux... Et je n'y
peux rien... Quand on ne travaille pas, on n'a pas le droit de manger. [...]
Un homme qui ne travail pus, c'est pas un homme... C'est pus rien... C'est
pire qu'une pierre dans le jardin, c'est pire qu'un arbre mort contre un mur.
On perçoit dans ce passage les traits d'une vision utilitariste de l'être humain,
faisant du travail une condition nécessaire au droit à la vie. Le langage cru et grossier
rajoute un aspect revêche aux idées immondes affirmées par le personnage. Mirbeau met
ainsi en scène un discours dont il grossit les traits afin d'en faire ressortir les aspects
méprisables et de susciter la réprobation des lecteurs. Par ces différents exemples, nous
pouvons ainsi percevoir les ressorts de la mise en fiction de l'anarchisme et retracer
l'efficacité de cette forme de diffusion idéologique.
Il est également intéressant de retracer le contour fictionnel que Mirbeau construit
autour des anarchistes de la propagande par le fait et des intellectuels. Rappelons que
pendant la période des attentats, nombreux journaux vont entretenir un climat de peur à
travers la construction d'une image strictement violente de l'anarchisme. Chez Mirbeau, on
constate que, s'il érige particulièrement la figure de l'intellectuel anarchiste, il participe
néanmoins à la configuration d'un imaginaire autour des propagandistes par le fait. Dans
son article « Ravachol »224, où il prend la défense de l'anarchiste, on perçoit clairement la
construction d'une figure qui dépasse l'individu. Ravachol devient le produit de la société
qui, en forme d'irruption de violence, vient balayer le régime meurtrier qui l'a créé :
« Ravachol ne m'effraie pas. Il est transitoire comme la terreur qu'il inspire. C'est le coup
de tonnerre auquel succède la joie du soleil et du ciel apaisés. Après la sombre besogne
sourit le rêve d'universelle harmonie. » L'anarchiste poseur de bombe est un sombre
justicier qui annonce l'irruption de la fin et son action représente l'inévitable conséquence
23

88

Mirbeau, « Les bouches inutiles », op. cit.

du système social. La métaphore du « coup de tonnerre » donne d'ailleurs une amplitude à
ce moment de transition qui ne peut advenir sans effusions de violence. Toutefois, si le
propagandiste poseur de bombe peut faire figure de justicier, ce ne sont pas tous les
anarchistes de ce type qui sont excusables. L'image qu'il construit d'Emile Henry est
d'ailleurs parfaitement opposée.
L'auteur de la bombe du café du Terminus est instantanément évacué de la
conception de l'anarchisme promue par Mirbeau qui qualifie celui-ci d' « ennemi mortel de
l'anarchie ». Il forge d'ailleurs une rumeur voulant associer Henry à la police, car c'est le
gouvernement qui l'emporte en trouvant là une justification à ses lois liberticides : « Car le
gouvernement triomphe, par cette bombe qui, avec un merveilleux opportunisme, semble
justifier, dans l'esprit de ceux qui ne réfléchissent pas, les sanglantes répressions d'hier, les
mesures violentes de demain

. » Mirbeau construit une distance entre l'anarchisme et

l'acte de Henry d'abord avec cette référence à la police, puis en soulignant comment
« l'anarchie a bon dos » et « souffre tout ». Il sépare ceux qui se disent anarchistes et ceux
qui le sont : « C'est une mode, aujourd'hui, chez les criminels, de se réclamer d'elle
[l'anarchie], quand ils ont perpétré un beau coup. » L'auteur se refuse alors de rapprocher
les grandes figures de l'anarchisme avec ce propagandiste par le fait : « N'a-t-on pas été
jusqu'à confondre avec Kropotkine et Elisée Reclus le joyeux fantaisiste qui, pour se
venger de la société, voulait tuer le premier homme décoré qui passerait à portée de son
surin. » On constate que Mirbeau souhaite surtout briser les efforts du gouvernement
d'amalgamer les auteurs des violences anarchistes et les intellectuels que l'on souhaite
inclure dans une supposée association de malfaiteurs. D'ailleurs, il tente à de nombreuses
reprises de tourner au ridicule cette tentative.
Quelques articles d'Octave Mirbeau fournissent une parodie grossière des
anarchistes tels que le gouvernement tente de les représenter : des hardis criminels.
L'article « Une perquisition en 1894 »

6

constitue d'ailleurs un excellent exemple, puisque

l'auteur parodie une perquisition dans la bibliothèque d'un prétendu anarchiste.
L'acharnement des policiers à débusquer des traces de culpabilité du « crime » d'anarchie
224

Mirbeau, « Ravachol », op. cit.
Mirbeau, « Pour Jean Grave », op. cit.
226
Mirbeau, « Une perquisition en 1894 », op. cit.
25

89

illustre l'absurdité des lois qui tentent de réprimer les intellectuels. Mirbeau souligne le
caractère ridicule de la perquisition alors que les officiers considèrent comme des preuves
de complot anarchiste des ouvrages très peu scandaleux :
- Ah! ah !... N ous voici encore dans un de ces antres de la Révolution!...
dans un de ces capharnaûms de l'anarchie!... Ah! ah! N ous allons nous
amuser!... Mazette! Il y en a ici, des pièces à conviction!... il y en a de la
littér atur...re!
[■••]

L'argousin appelait toujours :

L'Imitation de Jésus-Christ.
Enlevez!... Jésus-Christ était un anarchiste... un sale anarchiste, Il
faisait notoirement partie d'une association de malfaiteurs... L'imiter est
un crime prévu par les lois... Allons, ça va bien!... Enlevez!...
Enlevez!...

L'introduction à la science sociale.
Science... et... sociale... double délit!... Enlevez!... D'abord, pour
simplifier la besogne... tous les livres où vous trouverez... science...
sociale... sociaux... sociologue... liberté, égalité, fraternité,
philosophie... psychologie... évolution... révolution... enlevez!...
enlevez!... Et comme ces mots se trouvent dans tous les livres, enlevez
tous les livres, en bloc... Ce sera plus vite fait...
Le portrait du dangereux anarchiste se manifeste ainsi tout au long de l'article par
l'énumération de livres, faisant alors de la lecture un crime de la plus haute importance. Par
la parodie, Mirbeau forge l'identité d'un anarchiste dont le discours des policiers en
construit une image terrible mais qui au final n'apparaît pas plus dangereux qu'une page de
livre. Et cette construction fictionnelle apparaît également dans d'autres articles,
notamment « Une déposition »227. Par cette mise en scène, l'objectif de Mirbeau est de
souligner que les anarchistes sont des individus parfaitement normaux et s'inscrit dans la
défense plus particulière des anarchistes intellectuels.

" Mirbeau, « Une déposition », op. cit.

90

À partir du moment où les lois répressives sont adoptées et mises en application, les
attaques envers les anarchistes intellectuels se multiplient, attisant la verve incendiaire de
Mirbeau. Ainsi, il se pose en fervent défenseur des idées mais également des personnes qui
développent et diffusent ces idées. À travers cette prise de position, Mirbeau forge une
conception des intellectuels qui entre dans la mise en fiction de l'anarchisme. D'une
manière générale, l'auteur construit l'image de gens qui sont au faîte de l'intelligence, de la
psychologie, de la probité. Ses articles où il prend la défense de ceux-ci ne tarissent pas
d'éloge les qualités des intellectuels. Ainsi parle-t-il de « l'admirable Kropotkine228 », de
Jean Grave le clairvoyant229 ou encore de Félix Fénéon, riche de « toutes les hautes
qualités230 ». Il est intéressant de soulever que Mirbeau dénote particulièrement des qualités
qui humanisent les intellectuels. Dans ses articles, il met beaucoup d'emphase sur les
relations qu'entretiennent les anarchistes avec leur entourage. Par exemple, Félix Fénéon
est l'homme qui a recueilli ses deux nièces et sa mère, en plus d'avoir longuement soutenu
Alexandre Cohen lors de sa déportation. Mirbeau dresse ainsi des portraits très flatteurs des
anarchistes intellectuels qu'il défend dans les pages de ses chroniques. D'ailleurs, il est
intéressant de noter que Fénéon reconnaît à cette époque la construction de son identité par
Mirbeau alors qu'il lui écrit dans une lettre suite au procès des Trente : « Des divers
Fénéons décrits dans la presse, c'est au vôtre, certes, que je voudrais ressembler231. » Cela
confirme le travail de mise en fiction qui s'opère dans l'écriture de Mirbeau.
Une autre déclinaison de l'anarchisme mise en scène par l'auteur est la répression
qu'il déploie de multiples manières. À ce titre, nous observons certains traits particuliers de
la répression qui sont particulièrement développés, notamment les instruments de
répressions que sont les fameuses lois scélérates. Rappelons que ces lois, au nombre de
trois, sont mises en place à partir de la fin de l'année 1893 afin de fournir les paramètres
légaux à la répression des anarchistes. La première, votée en décembre 1893, vise la liberté
de presse, punissant non seulement la provocation directe de crime, mais également la
provocation indirecte, comme l'apologie de la propagande par le fait. La seconde vise les
28

Mirbeau, « Ravachol », op. cit.
Mirbeau, « Pour Jean Grave », op. cit.
' Mirbeau, « Félix Fénéon », op. cit.
231
Rapporté par Pierre Michel et Jean-François Nivet dans Octave Mirbeau, Combats Littéraires, Lausanne et
Paris, L'Âge d'homme, 2006, p. 383.
229

91

associations de malfaiteurs faisant en sorte de rassembler les différents acteurs de
l'anarchisme au sein d'un complot contre l'État. La troisième loi, votée quelques jours
après l'assassinat du président Sadi Carnot, cherche à atteindre ceux qui, « en dehors de
toute entente préalable », font, par quelconques moyens, « acte de propagande
anarchique232». En décembre

1893, Alexandre Cohen, un traducteur

originaire

d'Angleterre qui est également anarchiste, est arrêté sous le coup de la première loi et
Mirbeau se saisit de cette affaire et affirme sa solidarité dans un article intitulé : « À travers
la peur »233. Dès l'amorce, l'auteur y va d'un commentaire qui façonne une première image
de ces lois : « On a, les uns disent expulsé, les autres emprisonné, Alexandre Cohen. Peutêtre l'a-t-on déjà guillotiné! Si la rapidité dans l'application des lois terroristes correspond
avec leur fabrication, cette hypothèse n'a rien que de très vraisemblable. » Fulgurante
apparaît donc la création de cette première loi qui ébranle le mouvement anarchiste. Or
l'article poursuit la description en relatant les raisons de l'arrestation de Cohen : « La police
laisse entendre, sans les définir, qu'il faisait des choses extraordinaires, qu'il commettait
des crimes terrifiants. Et nous en avons une preuve [...] un tube de cuivre, messieurs! »
L'ironie clairement perceptible dans cet extrait, construit une image ridiculisant la
répression, alors que l'on arrête sous des prétextes non-fondés un individu n'ayant aucun
rapport avec les attentats.
Cette idée de l'absence de raison dans le fondement des lois scélérates, Mirbeau
contribue à la reconduire dans « Le dessous des lois »234, alors qu'une petite saynète
clairement inscrite dans le régime fictif met en scène un député et un ministre qui discutent
de leur embarras face à l'arrestation massive de nombreux anarchistes : « D'abord, je
m'aperçois que nous n'avons pas arrêté un seul anarchiste!... Ensuite, qu'est-ce que vous
voulez que je fasse des autres, de tous les autres qui sont arrêtés, en tas, sans raison? »
L'article met en place le discours des deux politiciens qui avouent l'absurdité des
arrestations abusives, mais qui, pour ne pas reconnaître leur erreur devant la population,
s'entendent pour inventer des nouvelles lois contre les anarchistes, afin de légitimer les
arrestations arbitraires et les condamnations :
32

Maitron, op. cit., p. 252.
Mirbeau, « À travers la peur », op. cit.
234
Mirbeau, « Le dessous des lois », op. cit.
233

92

M. RAYNAL, timidement
On ne peut pas, non plus, les tenir indéfiniment enfermés dans les prisons !
M. POURQUERY
Pourquoi ?... Qui vous en empêche ?
M. RAYNAL
Il faut les faire passer en jugement, il faut les faire condamner...
M. POURQUERY
Eh bien ?
M.RAYNAL
Eh bien ! voilà le grand embarras !... Pour condamner quelqu'un, il faut, au
moins, un prétexte... Et il n'y en a pas !
M. POURQUERY, haussant les épaules
Il y a toujours un prétexte, quand on le veut.
Mirbeau façonne ainsi par l'absurde une explication de l'élaboration des lois
scélérates ; et la répression apparaît alors d'autant plus dénuée de sens.
Les actions du gouvernement apparaissent comme une dérive qui se transforme en
chasse aux sorcières sans borne et Mirbeau souligne les conséquences des arrestations
massives, perquisitions et autre profilage politique. La façon dont il met en scène les
conséquences de la répression présente d'ailleurs tant par la forme que par le contenu les
marques du bâillon imposé particulièrement par la troisième loi scélérate qui enlève
pratiquement le droit de parler de l'anarchisme. Dans l'article « L'âme de la foule »235,
nous retrouvons un exemple très subtil de ces conséquences. On présente la scène de deux
bourgeois dans une foule regroupée afin de connaître les résultats de l'élection suivant la
mort du président Sadi Carnot. Le dialogue présente le discours des deux électeurs sur les
candidats. Toutefois, à la fin le dialogue fait ressurgir les conséquences de l'intense
répression :

35

Mirbeau, « L'âme de la foule », op. cit.

93

PREMIER BOURGEOIS
Belle journée !
DEUXIÈME BOURGEOIS
Pas une protestation
PREMIER BOURGEOIS
C'est étonnant que, dans cette foule, il ne soit pas parti un seul coup de
sifflet... Voilà qui est de bon augure !
DEUXIÈME BOURGEOIS
Nous devenons des sages, des gens sérieux !...
L'INCONNU
(Il a regardé ironiquement les deux bourgeois, et lentement, avec d'étranges
grimaces.)
Ceux qui ne sont pas contents ne sont pas là !...
Dans le contexte de la répression, cette chute prend un sens particulier qui mène à
penser que si la dissidence est absente, ce n'est pas faute d'intérêt, mais bien parce que le
gouvernement criminalise les discours à contre-courant. La conséquence ici pointée est le
silence engendré par l'intense répression qui s'abat alors sur le mouvement. Dans « Nous
avons un fusil »236, Mirbeau met autrement en scène la répression alors qu'il censure luimême son discours afin de n'être pas visé par la police : « J'ai pensé qu'un plus ample
commentaire de ces faits, qu'une plus complète description du décor où ils évoluèrent,
pourrait exciter à des propagandes interdites bien des âmes en qui le régicide
sommeille. » Nommer l'anarchisme étant interdit, il trouve néanmoins une formule qui, de
manière détournée, énonce une charge ironique à l'encontre de l'État répressif et qui
constitue un véritable pied de nez aux tentatives de bâillon imposé par les nouvelles lois.
Mirbeau constitue ainsi un imaginaire autour de la répression des anarchistes en
s'attardant particulièrement à certains éléments tels que les lois et ses conséquences. Or
qu'en est-il de la mise en fiction de ce qui est à l'origine de cette répression ? Les attentats
sont également évoqués à travers une mise en texte construisant un récit. Il est toutefois
36

94

Octave Mirbeau, « Nous avons un fusils », Le Journal, 22 avril 1894.

intéressant de noter que pendant toute la période des violences anarchistes, Mirbeau ne
s'attarde pas beaucoup aux attentats, en comparaison de l'attention qu'il porte à la
répression. Quelques articles seulement construisent un récit autour des attentats, à
commencer par « De l'air »

qui produit par effet de comique une image parodique de la

hantise qui anime Paris :
il n'y a que les explosions qui de temps en temps, avertissent que des
misérables sont là [...]. Et l'on réclame, à grands cris d'épouvante, la
suppression de ces hardis criminels qui ne vous laissent plus la liberté de
jouir, sans terreur, au théâtre, que l'on dynamite, des attitudes voluptueuses
des ballerines ; au restaurant, où l'on tue, des bons vins qui disposent à la
joie et vous font la chair vibrante.
L'exagération des plaintes bourgeoises donne à voir une hantise burlesque créée par
un effet d'antithèse entre les plaisirs et les attentats (théâtre/que l'on dynamite,
restaurant/où l'on tue). Les actions de violences apparaissent ici banalisées par un discours
dont l'objectif est clairement de limiter la peur générée par plusieurs organes de presse.
Autrement, les objets employés notamment dans la fabrication des bombes sont
également mis en scène, notamment dans le but de dénoncer les fortes répressions. Dans
« A travers la peur »

, Mirbeau rapporte l'attention surprenante qui est portée sur certains

objets saisis par la police. Il évoque avec étonnement le fameux tube de cuivre incriminant
Alexandre Cohen et poursuit ses péroraisons en soulevant le ridicule de la suspicion envers
des objets de la vie courante :
Les marmites, dont le nom rime à dynamo, et dans lesquelles bout le pot-aufeu familial, devront aussi témoigner de leur parfaite innocuité et borner leur
emploi aux seules manipulations culinaires. Quant aux sardines, leur
transport et leur usage, en boîtes, ne seront autorisés que sur un visa du
maire, et après vérification préalable et minutieuse du commissaire de
police.
Même si dans les faits, les marmites servent effectivement à la fabrication de
certaines bombes, Mirbeau attire l'attention sur l'aspect traditionnel de cet instrument de
cuisine, dénonçant alors la dérive paranoïaque des autorités en rappelant qu'il est tout à fait
37

Octave Mirbeau, « De l'air », L Écho de Paris, 21 novembre 1893.

95

normal de posséder de tels objets. La chronique « Félix Fénéon »239 participe également
relever le côté banal des objets autrement considérés par les forces policières alors qu'il
rapporte que l'arrestation de Félix Fénéon est due à la découverte
d'une boîte, en nickel, [...] qui [...] paraît de la même famille que ce
dangereux tube, ce mystérieux tube, ce tube si épouvantant, trouvé chez
Alexandre Cohen, lequel tube, après méticuleuses expériences et de
prudents dévissages, fut reconnu, finalement, pour être une canne.
Encore ici, Mirbeau souligne l'utilité première des matériaux des bombes, afin de
délégitimer les discours soutenant les répressions, participant alors à l'élaboration d'une
mise en fiction des attentats et de leur composition.
L'anarchisme et ses nombreuses composantes sont ainsi traités à travers la
construction d'imaginaires qui d'une part participent à diffuser son discours anarchiste et
d'autre part servent à ancrer ses critiques dans un contexte textuel entre le régime
informatif et fictionnel. Inspiré par la réalité des faits, Mirbeau transmet sa vision du monde
en portant un regard critique qu'il façonne de manière à faire sentir les injustices plutôt
qu'à confronter les idées. Cette mise en forme de l'anarchisme œuvre par ailleurs au
déploiement de certains éléments qui composent une culture propre aux libertaires.

3. Patrimoine anarchiste
À travers l'écriture de ses nombreuses chroniques mettant en scène des attributs de
l'anarchisme, Mirbeau contribue à forger un imaginaire autour de ce courant politique,
participant dès lors à définir les contours flous d'une identité anarchiste. La valorisation des
principes centraux de l'anarchisme et le rappel d'événements marquants impliquant des
anarchistes sont autant de manifestations de la constitution d'une culture anarchiste. En ce
sens, Mirbeau participe à forger la cohésion d'un réseau d'intellectuels réunis autour d'une
valorisation commune des idéaux libertaires.

8
39

96

Mirbeau, « À travers la peur », op. cit.
Mirbeau, « Félix Fénéon », op. cit.

Historicité

et

panthéon

Tel qu'évoqué dans notre premier chapitre, l'époque ciblée par notre corpus
s'inscrit dans une période marquant l'émergence de l'anarchisme comme courant politique.
À cet égard, la constitution d'une culture commune apparaît comme l'une des pièces
importantes de la cristallisation d'une identité anarchiste. Par exemple, le réseautage à
travers différentes pratiques militantes tel que la publication de journaux favorise la
socialisation des individus sur le territoire national et international. Par l'écriture de ses
articles Octave Mirbeau participe également à cette effervescence

culturelle de

l'anarchisme. En ce sens, nous repérons dans ses chroniques des nombreuses références qui
ancre l'anarchisme dans des repères culturels précis.
Le premier article de notre corpus, « Ravachol »240, est un excellent exemple de
cette construction culturelle. Il s'agit du premier article où Mirbeau engage sa voix dans la
défense de l'anarchisme, au cours de la période des attentats. Or, le moment choisi pour
affirmer cette position n'est pas dénué de sens puisque le 1er mai est la journée
internationale des travailleurs et des travailleuses. Ce choix est également en corrélation
avec le sujet de son article qui vise à défendre Ravachol, auteur d'un attentat en représailles
de violence du 1er mai de l'année précédente. Ce positionnement temporel renvoie à cette
jeune tradition des manifestations du 1er mai. C'est en 1886 que cette journée devient
significative pour l'histoire de l'anarchisme et des socialismes, alors qu'un large appel à la
grève est lancé, aux États-Unis, pour obtenir la journée de huit heures de travail. Le
mouvement ainsi enclenché aboutit à plusieurs journées de grandes manifestations dont le 4
mai est emblématique en raison de l'attentat de Haymarket à Chicago241. Le 1er mai devient
rapidement une date symbolique pour la IIe Internationale qui décide, en 1889, de lancer la
tradition d'une manifestation visant à réunir les travailleurs et les travailleuses. Ainsi, le
choix de Mirbeau s'inscrit dans la consolidation d'une jeune tradition visant à baliser les
repères d'une histoire à travers la commémoration d'un événement marquant de la lutte
sociale.

240

Mirbeau, « Ravachol », op. cit.
Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours, Marseille/Montréal, Agone/Lux,
2002, p. 312-314.
241

97

Cette historicisation apparaît également dans certains articles où Mirbeau rappelle la
Commune de Paris. Pour le mouvement révolutionnaire de l'époque, la Commune
représente un événement fondateur érigé en symbole mythique puisqu'il incarne l'état de
société libéré du joug des classes dominantes traditionnelles242. D'ailleurs, certaines
personnalités de cet épisode social deviennent, dans les années 1880, les premières figures
emblématiques de la propagande visuelle de l'anarchisme. C'est le cas de Louise Michel
qui fait dès lors l'objet d'un culte très fort, notamment dans l'imagerie des journaux
anarchistes243. Dans son article « Philosophe sans le savoir »244, Mirbeau fait une brève
référence à la Commune, rappelant les violences qui s'abattent sur les insurgés : « On ne
peut pas non plus oublier le rôle sanglant qu'il [le général Galiffet] joua dans la répression
de la Commune. [...] Sa dextérité dans regorgement, son brio dans le massacre furent
merveilleux et demeurent proverbiaux. » Par ailleurs, il fait également référence à la
Commune dans l'article «Égalité, fraternité... », dans cet extrait cité plus haut

où un

faible cri transperce les brumes de la réaction policière : « Vive la Commune ! ». Mirbeau
évoque la répression qui s'abat sur les anarchistes, mais il souligne que malgré tout,
l'anarchisme poursuit sa marche. Le rappel de la Commune par ce « pauvre cri », construit
cette posture de la persistance de l'idéal révolutionnaire.
On perçoit ainsi la contribution de mirbeau la modélisation d'une historicité
anarchiste, élément important d'une culture proprement libertaire. Il contribue également à
cette effervescence en forgeant un panthéon des grandes figures de l'anarchisme français.
Son article « Ravachol »246 témoigne en ce sens de ce rôle puisqu'il façonne les contours de
cette personnalité qui devient une figure mythique et un martyr de l'anarchisme. Certains
attentats commis plus tard vont également commémorer ce personnage, en visant les
acteurs de sont arrestation lors de l'attentat du Café Véry. Il fait également référence à des
théoriciens importants tels que Pierre Kropotkine : « Après la sombre besogne, sourit le
rêve d'universelle harmonie, rêvé par l'admirable Kroptokine247. » Dans un autre article,

242

Bouchard, op. cit., p. 56-57.
Ibid, p. 59-62.
244
cf. note 205.
245
Mirbeau, « Égalité, fraternité... », op. cit.
46
Mirbeau, « Ravachol », op. cit.
241
Idem.
243

98

« Une perquisition en 1894 », c'est l'héritage d'Elisée Reclus qui est convoqué, tandis que
Mirbeau évoque sa Géographie universelle. 24*
L'auteur participe à forger une culture et une identité proprement anarchiste en
rappelant certains événements qui construisent une historicité propre au mouvement et en
façonnant un panthéon des anarchistes mythiques. À travers ces figures évoquées dans
plusieurs chroniques, Mirbeau ancre au final ses visées anarchistes dans une valorisation
particulière des intellectuels.

Les intellectuels de l'anarchisme
Au début de l'ère des attentats anarchistes, Octave Mirbeau prend position en faveur
de Ravachol, auteur des attentats qui amorcent, en 1892, cette sombre période. Il explique
son soutien en soulignant que : « Elle seule [la société] a engendré Ravachol. Elle a semé la
misère : elle récolte la révolte. C'est juste249. » Il engage alors sa voix dans la défense et la
légitimation des actes de violence politique. Plus tard, il renouvelle son appui aux
propagandistes par le fait par un réquisitoire pour le pardon d'Auguste Vaillant, auteur
d'une bombe ayant explosé en chambre des députés. Dans la chronique « Égalité,
fraternité... »250, publiée en 1894, il souligne ainsi : « Quand on regarde ce qui se passe
autour de Vaillant, l'on se prend à croire qu'il ne sera pas exécuté... »
On constate que Mirbeau prend à plusieurs reprises la défense des anarchistes de la
propagande par le fait. Or, nous remarquons à un certain moment un éloignement qui
cantonne l'auteur dans une opposition aux actes de violence. L'attentat perpétré par Emile
Henry en février 1894 marque d'ailleurs un tournant majeur dans le rapport de Mirbeau aux
attentats. Dans l'article «Pour Jean Grave» 2 ' du 19 février 1894, Mirbeau y énonce
clairement sa position : « Un ennemi mortel de l'anarchie n'eût pas mieux agi que cet
Emile Henry, lorsqu'il lança son inexplicable bombe, au milieu de tranquilles et anonymes
personnes, venues dans café, pour y boire un bock, avant de s'aller coucher. » Cet article
marque le passage à une affirmation clairement inscrite dans la promotion d'un anarchisme

248

Mirbeau,
Mirbeau,
250
Mirbeau,
251
Mirbeau,
249

« Une perquisition en 1894 », op. cit.
« Ravachol », op. cit.
« Égalité, fraternité... », op. cit.
« Pour Jean Grave », op. cit.

99

davantage intellectuel. D'ailleurs, plusieurs individus que Mirbeau s'applique à défendre au
cours de cette période sont des intellectuels.
Son évocation de Kropotkine, repérée plus tôt dans l'article sur Ravachol, est un
premier exemple de la valorisation du travail intellectuel et des idées anarchistes. Plus tard,
il continue à prendre la défense des intellectuels particulièrement à partir de la répression
instiguée par les lois scélérates. Le premier article où il adopte cette positon est « À travers
la peur »

, dont le but de défendre le traducteur anglais Alexandre Cohen, menacé de

déportation, à la fin de l'année 1893. En février 1894, c'est Jean Grave qui est visé par un
premier article intitulé « Pour Jean Grave ». Un second article, « Au palais », paru le 4
mars, renouvelle le réquisitoire de Mirbeau pour la libération de Grave. Vient finalement la
défense de Félix Fénéon, d'abord portée par l'article « Félix Fénéon » du 29 avril 1894,
puis reconduite par la chronique « Potins ! », où Mirbeau soutient avec une vigueur
renouvelée la probité de son camarade. Ainsi apparait la défense directe de trois
intellectuels anarchistes, à travers l'écriture de cinq articles. En outre, plusieurs articles font
également des allusions plus subtiles aux intellectuels visés par les lois scélérates. En
comparaison, ce sont deux articles qui prennent la défense de deux propagandistes par le
fait, alors qu'un article dénonce clairement les actes de violence. Encore là, certaines autres
chroniques font allusion à la répression qui brime la liberté d'expression des anarchistes,
notamment « À l'Elysée » et « L'âme de la foule. »
Ce changement de cap n'est toutefois pas une particularité propre à Octave Mirbeau.
Nombreux sont ceux qui adoptent une position similaire tandis que d'autres vont tout
simplement s'éloigner de l'anarchisme. Cette polarisation centrée autour des hommes de
lettres est perçue comme la configuration d'une nouvelle communauté constituée de
journalistes, théoriciens et auteurs. Christophe Charle souligne en ce sens que l'évolution
de l'engagement de Mirbeau correspond aux mutations que subit le champ littéraire en ce
qui a trait aux fonctions sociales et politiques des hommes de lettres. En effet, la fin du xix e
siècle est marquée par une radicalisation politique chez de nombreux écrivains,
particulièrement autour du pôle de l'anarchisme, du moins au début des années 1890253.
52

Mirbeau, « À travers la peur », op. cit.
Christophe Charle, Naissance des « intellectuels » (1880-1900), Paris, Éditions de Minuit, 1990, p. 106107.

100

Cette transformation s'accompagne de pratiques collectives concrètes, dont les pétitions,
les souscriptions et les manifestes, qui témoignent d'une cohésion entre les militants et les
acteurs du milieu littéraire254.
Ce phénomène s'inscrit clairement dans l'évolution de l'intellectuel, « qui apparaît à
la fin du xix e siècle comme une figure dominante de la culture, conquérant d'une légitimité
dans le champ intellectuel255, au même titre qu'a pu l'être le philosophe au cours du xvm e
siècle. » Constituée « d'un ensemble hétérogène d'acteurs sociaux, tels que le savant ou
l'écrivain, » cette nouvelle catégorie rassemble des professionnels du maniement des idées
et des savoirs ayant en commun « d'être arrivés, dans leurs secteurs d'activités respectifs, à
un degré suffisant d'autonomie et de prestige pour revendiquer un droit de regard sur les
affaires publiques256. » On situe par ailleurs la naissance « officielle » de l'intellectuel en
1898 avec l'article « J'accuse! » de Zola, où cette figure apparaît en porte-parole du champ
intellectuel. Mais, certains chercheurs critiquent cette thèse et signalent l'émergence au
cours de l'ère des attentats, particulièrement au moment du procès des Trente, où le terme
« intellectuel » est utilisé dans le journal Le Gaulois « pour désigner les défenseurs de
l'anarchisme, sacrant ainsi une nouvelle catégorie publique désignant « un certain nombre
d'écrivains mêlés à l'agitation anarchiste257. »
La présence de la politique dans la littérature et dans le journalisme de l'époque
marque un renouveau de l'engagement littéraire qui fait suite à l'échec des grandes
ambitions sociales de la première moitié du XIXe siècle. En situant ce phénomène dans le
contexte de l'ère des attentats anarchistes, on constate que la formation de cette
communauté intellectuelle, constituée grâce à la solidarité envers les anarchistes, s'insère
dans l'émergence de la figure de l'intellectuel.
Par ses articles, Mirbeau participe à l'émergence d'une culture anarchiste en
valorisant une historicité et un panthéon de figures mythiques propres au mouvement. En
outre, la vision qu'il déploie polarise la valorisation d'un anarchisme intellectuel qui trouve
une grande résonance dans les milieux artistiques et littéraires.
254

Ibid., p. 110-111.
Ibid, p. 19
56
Benoît Denis, Littérature el engagement, de Pascal à Sartre, Paris, Le Seuil, coll. Points - Essais, 2000, p.
203.
257
Ibid, p. 28.
255

101

u
En somme, le travail littéraire sur le journal présente donc les ressorts d'une écriture
fictionnalisant le réel. Les poétiques journalistiques qui émanent des articles d'Ocatve
Mirbeau transfroment la réalité à travers une configuration de l'information, oeuvrant alors
à la constitution d'imaginaires sociaux et participant au relais des idéaux de l'auteur. Le cotexte apparaît en ce sens comme porteur de referents hors-textes qui agissent en liant le
littéraire et le social. En outre, la manière dont est mis en scène l'anarchisme et ses
composantes illustre les dynamiques de la diffusion de l'anarchisme propre aux pratiques
d'écriture de Mirbeau. Les effets engagent une lisibilité qui construit un discours ancré
dans un recours aux sentiments plutôt qu'à la confrontation d'idées. Au final, non
seulement les chroniques de Mirbeau participent à la fictionnalisation d'une vision positive
de l'anarchisme, mais concourent à l'élaboration et la diffusion d'une culture proprement
anarchiste. À cet effet, l'historicisation et la valorisation de figures de proue œuvrent à
l'édification d'une identité qui renvoie à cette figure naissante de l'intellectuel engagé. La
rythmique du discours de la défense des anarchistes a d'ailleurs démontré un net penchant
pour les « intellectuels de l'anarchie ».

102

Conclusion
Au terme de ces chapitres, nous croyons avoir fourni une analyse permettant de
soutenir que le discours journalistique d'Octave Mirbeau, à l'époque des attentats,
s'articule à travers la diffusion médiatique d'une vision de l'anarchisme dont la mise en
forme révèle un travail politico-littéraire tenant de la parole pamphlétaire et de la
fictionnalisation du réel.
Notre questionnement initial nous a tout d'abord engagé à fournir les bases
contextuelles de notre corpus. À la lumière d'un regard approfondi sur la vie de Mirbeau et
sur le mouvement anarchiste de l'époque est apparu un contexte invitant à définir la
filiation entre Mirbeau et la pensée libertaire. La période des attentats semblant
correspondre à un moment prometteur de riches découvertes, l'étude a confirmé cette
intuition puisque nous avons constitué un corpus abondant de nombreuses manifestations
d'adhésion à l'anarchisme. L'analyse a en ce sens illustré que les idées politiques de
l'auteur s'affirment principalement par des critiques sociales visant plusieurs cibles
agissant sur la vie et l'organisation sociale, dont les institutions, les politiciens et la
répression, qui inscrivent la pensée de l'auteur dans la mouvance libertaire. Mais c'est
également la promotion concrète d'une société future anarchiste ou par la valorisation de
principes phares que Mirbeau s'associe au pôle politique.
Le journal, envisagé par Mirbeau notamment comme moyen de diffusion d'idées
politiques, est le théâtre d'une mise en discours qui s'inscrit dans une relation conflictuelle
de la communication. Cela correspond d'ailleurs à une pratique anarchiste qui voit dans la
propagande par l'écrit une forme non seulement de communication mais d'action engagée.
L'analyse des articles de Mirbeau à la lumière de la parole pamphlétaire a démontré les
caractéristiques d'une écriture positionnant l'auteur dans un discours de combat. Les
différentes postures, l'ironie et la parodie, la violence verbale sont autant de marques ayant
illustré l'engagement de Mirbeau dans ces éthos discursifs. La perméabilité de l'écriture
médiatique a par ailleurs mis sur la piste d'une lisibilité inscrite à travers une interrelation
généralisée où l'intertextualité et l'interdiscursivité, mais également les présupposés jouent
un rôle d'ancrage dans l'univers social.
103

L'exploration de cette socialite du texte, soit la manière dont le social s'inscrit dans
un livre, un article ou dans une chronique, a constitué l'un des objectifs poursuivis par ce
mémoire puisque c'est notamment par cette inscription qu'a été retracé le contour des
imaginaires sociaux élaborés par l'écrivain-journaliste. Dans le cadre d'une analyse
littéraire de l'écriture médiatique, le co-texte, tel que relevé, a fourni les traces du passage
du social au texte. Nous avons en ce sens démontré comment, en évoquant le réel dans des
mises en scène fictives, l'auteur contribue à une fictionnalisation qui forge l'imaginaire
social. Cette approche a mis en lumière une mise en forme fictionnelle de l'anarchisme
d'où découle d'ailleurs une vision valorisant certains principes phares tels que la liberté de
l'individu. Nous avons également analysé la fictionnalisation des composantes de
l'anarchisme tel que les figures anarchistes, les attentats et la bombe. Il en ressort
notamment une mise en scène qui, par des nombreux effets de comique, présente la
répression qui s'abat alors sur le mouvement.
Le support médiatique apparaît, au final comme un facteur essentiel de la diffusion
de la vision de l'anarchisme de Mirbeau. Les caractéristiques du journal favorisant une
mise en forme fictive dont le produit est l'actualité25' renvoie à cette notion du
« romanesque général » que nous avons évoquée plus tôt. La fictionnalisation de
l'anarchisme telle que déployée par Mirbeau apparaît ainsi comme un indice du jeu entre la
matrice littéraire et la matrice médiatique à l'œuvre dans le journal.
En outre, en instituant un imaginaire valorisant une conception de l'anarchisme,
Mirbeau s'est engagé dans la construction de certaines bases du mouvement qui, rappelonsle, était encore à ses débuts. En ce sens, il a contribué, par la valorisation d'un patrimoine
historique de l'anarchisme, à renforcer l'historicité du mouvement et, par le fait même, a
contribué à l'émergence d'une culture anarchiste. Forgeant une image des multiples acteurs
de la mouvance, il apparaît qu'au terme de la période étudiée, Mirbeau s'est
particulièrement affairé

à modeler les contours d'une identité anarchiste ancrée

particulièrement dans le travail intellectuel. C'est ainsi qu'il a participé à l'émergence de
cette figure naissante de l'intellectuel engagé.

58

Angenot, 1889 : Un étal du discours social, op. cit., p. 595.

104

Il est intéressant de constater une certaine rythmique, que nous avons soulignée dans
la dernière partie de notre mémoire, en ce qui a trait à la défense des anarchistes. Le parti de
Mirbeau s'est affirmé par une distanciation des actes violents, au profit d'une solidarité
clairement affichée envers les intellectuels. Ce repositionnement constitue par ailleurs un
indice des bouleversements qui s'effectuent à ce moment charnière de l'histoire de
l'anarchisme.
En effet, cette époque, qui a vu la montée de la violence anarchiste suivie d'une
forte répression, représente un tournant majeur dans le développement du mouvement. Les
manifestations solidaires envers les intellectuels ainsi que leur signification sur le plan des
conceptions de l'anarchisme constituent un symptôme des mutations affectant la réalité des
libertaires. Des fractures idéologiques se dessinent, en parallèle desquelles se profilent des
ruptures entre les acteurs de la mouvance. La répression a eu un rôle majeur dans la
désorganisation générale du mouvement, notamment au sein des périodiques anarchistes,
qui ont dû cesser leur tirage. Mais elle a aussi eu pour effet d'amener les anarchistes à
réfléchir sur les modes d'action et sur les stratégies à adopter. La suite du mouvement
présente d'ailleurs une reconfiguration des réseaux, notamment ceux liant les écrivains avec
les éditeurs des journaux anarchistes. Un bref coup d'ceil sur la relation entre Octave
Mirbeau et Jean Grave par exemple illustre cette situation. Progressivement, leur
collaboration, qui jusqu'à la fin des attentats s'était ancrée dans une vision du monde
similaire, s'effrite. À la suite de la présentation de la pièce de théâtre Les Mauvais Bergers,
de Mirbeau, à la fin des années 1890, leur correspondance fait état d'une distanciation
idéologique, alors que Grave déplore la morale pessimiste, quasi nihiliste, déployée dans la
finale de la pièce.
La signification que revêt la prise de position de Mirbeau, par rapport aux
intellectuels, renseigne ainsi sur les enjeux qui ébranlent l'organisation des anarchistes de
l'époque. Or, les différentes pratiques militantes mises en œuvre au cours de cette période,
telles que les appuis solidaires ou les pétitions, sont autant de prémices de l'engagement qui
caractérisera l'action des intellectuels au cours de l'affaire Dreyfus

259

.

Charle, op.cit, p. 135-136.

105

Nous reconnaissons par ailleurs que le déploiement médiatique de l'anarchisme a
largement contribué à modeler cette crise puisque l'anarchisme visé par les lois scélérates
est essentiellement une construction médiatique. Mirbeau a tenté tant bien que mal de briser
cette vision alimentant en retour une image qui souhaitait valoriser une certaine conception
de l'anarchisme. La fin du procès des Trente, qui montre l'échec de l'amalgame des
brigands se réclamant de l'anarchisme et des intellectuels de l'anarchie, constitue par
ailleurs un indicateur de la rupture entre l'image médiatique des anarchistes comme
criminels et la réalité de l'hétérogénéité des pratiques des acteurs du mouvement. Le travail
médiatique dans la constitution d'une figure tel que l'anarchiste apparaît ainsi d'un riche
intérêt dans le cadre d'une analyse de l'engagement littéraire. En effet, les études
consacrées aux diverses figures de l'engagement ont encore peu fait de cas de l'anarchisme.
Le présent mémoire espère avoir contribué à sa manière et malgré ses limites à lever le
voile sur cette posture particulière qu'est l'intellectuel anarchiste, si bien incarnée par
Octave Mirbeau.

106

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