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Que diraient les animaux, si… on leur posait les bonnes questions ?

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DU MÊME AUTEUR

Naissance d’une théorie éthologique. La danse du cratérope écaillé, Les Empêcheurs de penser en rond, Paris, 1996.

Ces émotions qui nous fabriquent. Ethnopsychologie de l’authenticité, Les Empêcheurs de penser en rond, Paris, 1999.

Quandle loup habitera avec l’agneau, Les Empêcheurs de penser en rond, Paris, 2002.

Hans, le cheval qui savait compter, Les Empêcheurs de penser en rond, Paris, 2004.

Bêtes et Hommes, Gallimard, Paris, 2007.

Penser comme un rat, Quae, Paris, 2009.

En collaboration

Clinique de la reconstruction. Une expérience avec les réfugiés en ex-Yougoslavie (avec A. Chauvenet et J.-M. Lemaire), L’Harmattan, Paris, 1996.

Les Grands Singes. L’humanité au fond des yeux (avec P. Picq, D. Lestel et C. Herzfeld), Odile Jacob, Paris,

2005.

Être Bête (avec Jocelyne Porcher), Actes sud, Arles,

2007.

Les Faiseuses d’histoires. Que font les femmes à la pensée ? (avec Isabelle Stengers), Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, Paris, 2011.

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Vinciane Despret Q ue diraient les animaux, si… on leur posait les bonnes questions ?

Vinciane Despret

Que diraient les animaux, si… on leur posait les bonnes questions ?

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Collection dirigée par Philippe Pignarre

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ISBN

978-2-35925-058-9

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© Éditions La Découverte, Paris, 2012.

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Remerciements

Merci à

Eric Baratay, Eric Burnand, Annie Cornet Nicole Delouvroy,Michèle Galant Serge Gutwirth, Donna Haraway Jean-Marie Lemaire, Jules-Vincent Lemaire GinetteMarchant,MarcosMattéos-Diaz Philippe Pignarre, Jocelyne Porcher Olivier Servais, Lucienne Strivay François Thoreau

et tout particulièrement à

Laurence Bouquiaux, Isabelle Stengers et Evelyne Van Poppel.

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Usage

Ce livre n’est pas un dictionnaire.Mais il peut semanier comme un abécédaire. On peut, si on aime faire les choses dans l’ordre, suivre celui que dicte l’alphabet. Mais on peut commencer aussi par une question qui intéresse ou quimet en appétit. J’espère qu’on sera surpris de ne pas trouver ce qu’on y cherchait, ce qui est à prévoir. On peut le prendre par lemilieu, faire confiance à ses doigts, à ses envies, au hasard ou à d’autres injonctions, ou s’égayer au gré des renvois qui parsèment les textes (). Il n’y a ni sens, ni clé de lecture qui s’impose.

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A COMME Artistes

Bête comme un peintre ?

« Bête comme un peintre ». Ce proverbe français remonte au moins au temps de la vie de Bohème de Murger, autour de 1880, et s’emploie toujours comme plaisanterie dans les discussions. Pourquoi l’artiste devrait-il être considéré comme moins intelligent que Monsieur tout-le-monde ? Marcel D UCHAMP , « L’artiste doit-il aller à l’université ? »

Peut-on peindre, un pinceau attaché au bout de la queue ? Le célèbre tableau Coucher de soleil sur l’Adriatique, présenté au salon des Indépendants en 1910, offre une réponse à cette question. Il est l’œuvre de Joachim-Raphaël Boronali et restera son unique tableau. Boronali s’appelait en réalité Lolo. C’était un âne. Ces dernières années, et sous l’influence de la diffusion de leurs œuvres sur les réseaux Internet ( Youtube), nombre d’animaux ont re-suscité un vieux débat : peut-on leur accorder le statut d’artistes ? L’idée que les animaux puissent créer ou participer à des œuvres n’est pas nouvelle – laissons de côté Boronali, l’expérience, plutôt facétieuse, n’ambitionnait pas réellement de poser cette question. Il n’en reste pas moins que depuis très longtemps, pas mal d’animaux ont, pour le

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meilleur et souvent pour le pire, collaboré aux spectacles les plus divers, ce qui a conduit certains dresseurs à les reconnaître comme des artistes à part entière (Exhibitionnistes). Si l’on se tient aux œuvres picturales, les candidats sont aujourd’hui nombreux, quoique âprement controversés. Dans les années soixante, Congo, le chimpanzé du célèbre zoologiste Desmond Morris ouvre la polémique avec ses pein- tures d’impressionnisme abstrait. Congo – décédé en 1964 –, a fait école et l’on peut assister aujourd’hui, au zoo de Niteroi – une ville qui fait face à celle de Rio, de l’autre côté de la baie –, à la démonstration quotidienne de Jimmy, un chimpanzé qui s’ennuyait jusqu’à ce que son soigneur ait l’idée de lui apporter de la peinture. Plus célèbre que Jimmy, et surtout plus engagé dans le marché de l’art, on retrouvera le cheval Cholla (Tchoya), peignant avec sa bouche des œuvres abstraites. Cheddar de Tillamook, quant à lui, est un Jack Russel améri- cain, qui exécute ses performances en public, grâce à un dispo- sitif qui s’articule bien à ses usages de chien ratier (et surtout nerveux) : son maître recouvre une toile blanche d’un carbone lisse, imprégné sur sa face interne de couleur, que le chien attaque à grands coups de griffes et de dents. Pendant que le chien exécute son œuvre, un orchestre de jazz accompagne la performance. À l’issue d’une dizaine de minutes d’acharne- ment – de la part du chien –, le maître reprend et déshabille la toile. Apparaît alors une figure faite de traits nerveux et concentrés sur un ou deux espaces du tableau. Les vidéos de ces performances circulent sur les réseaux internet. L’on doit reconnaître, sans juger du résultat, que la question d’une véri- table intention quant à produire une œuvre peut être posée. Mais est-ce la bonne question ?

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A COMME ARTISTES

Plus convaincante à cet égard apparaît, à première vue, l’expérience menée dans le nord de la Thaïlande avec des élé- phants. Depuis que la loi thaïlandaise a interdit le transport du bois par les éléphants, ceux-ci se sont retrouvés au chômage. Incapables de retourner à la nature, ils ont été accueillis dans des sanctuaires. Parmi les vidéos circulant sur la toile, les plus populaires ont été tournées au Maetang Elephant Park, à une cinquantaine de kilomètres de la ville de Chiang Mai. Elles montrent un éléphant réalisant ce que les auteurs des films ont nommé un autoportrait, en l’occurrence un éléphant très sty- lisé tenant à la trompe une fleur. Ce qui autorise les commenta- teurs à baptiser cette toile « autoportrait » reste à élucider ; un extra-terrestre assistant au travail d’un homme dessinant de mémoire le portrait d’un homme serait-il, lui aussi, tenté de parler d’autoportrait ? S’agit-il, dans le cas de nos commenta- teurs, d’une difficulté de reconnaissance des individualités, ou d’un vieux réflexe ? Je pencherais pour l’hypothèse du réflexe. Le fait que lorsqu’un éléphant peint un éléphant, cela soit automatiquement perçu comme un autoportrait, tient sans doute à cette étrange conviction selon laquelle tous les élé- phants sont substituables l’un à l’autre. L’identité des animaux se réduit souvent à leur appartenance à l’espèce. En visionnant les images de cet éléphant au travail, on ne peut s’empêcher d’être troublé : la précision, l’exactitude, l’attention soutenue de l’animal à ce qu’il fait, tout semble réunir les conditions mêmes de ce qui serait une forme d’inten- tionnalité artistique. Mais si on va chercher plus loin, si on s’intéresse à la manière dont le dispositif est monté, on peut lire que ce travail est le résultat d’années d’apprentissage, que les éléphants ont dû d’abord apprendre à dessiner sur des esquisses faites par les humains, et que ce sont ces mêmes

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esquisses apprises qu’ils reproduisent inlassablement. À bien y réfléchir, le contraire eut été surprenant.

Desmond Morris s’est également intéressé au cas de ces éléphants peintres. Profitant d’un voyage dans le sud de la Thaïlande, il décide d’aller y voir de plus près. La durée de son séjour ne lui permet pas de se rendre dans le nord, au sanc- tuaire de la région de Chiang Mai qui a rendu les éléphants artistes célèbres, mais un spectacle similaire se donne dans le parc d’attraction Nong Nooch Tropical Garden. Voilà ce qu’il écrit, à l’issue de la performance : « Pour la plupart desmembres de l’audience, ce qu’ils ont vu leur apparaît presque miracu- leux. Les éléphants doivent être presque humains du point de vue de leur intelligence s’ils peuvent peindre des images de fleurs et d’arbres de cette manière. Mais ce à quoi l’audience ne prête pas attention, ce sont les gestes des cornacs lorsque leurs animaux sont au travail. » Car, continue-t-il, si on regarde attentivement, on voit qu’à chaque trait dessiné par son élé- phant, le cornac lui touche l’oreille, de haut en bas pour les lignes verticales, vers le côté pour les horizontales. Ainsi, conclut Morris, « tristement, le dessin que l’éléphant exécute n’est pas le sien, mais celui de l’humain. Il n’y a pas d’intention éléphantine, pas de créativité, juste une copie docile ». Voilà ce qu’on appelle un rabat-joie. Cela m’étonne tou- jours de voir le zèle avec lequel certains scientifiques se précipi- tent pour endosser ce rôle, et l’héroïsme admirable avec lequel ils se chargent du triste devoir des mauvaises nouvelles – à moins qu’il ne s’agisse de la fierté virile de ceux qui ne se lais- sent pas prendre là où tous vont être dupés. Il n’y a d’ailleurs pas que la joie qui est rabattue dans cette histoire, comme dans toutes celles où les scientifiques se dévouent à la cause de ce

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A COMME ARTISTES

type de vérité qui devrait nous désiler les yeux : le parfum reconnaissable du « ce n’est que… » signe la croisade du désen- chantement. Mais ce désenchantement ne s’opère qu’au prix d’un lourd (et peut-être pas très honnête) malentendu sur ce qui enchante, sur ce qui fait joie. Ce malentendu ne tient qu’à croire que les gens croient de manière naïve au miracle. En d’autres termes, on ne peut si aisément désenchanter qu’en se méprenant sur l’enchantement. Car il y a bien quelque chose d’enchanteur dans les repré- sentations proposées au public. Mais cet enchantement ne relève pas du registre dans lequel Desmond Morris le situe. Il y a quelque chose qui tient plutôt à l’ordre d’une certaine grâce, une grâce perceptible dans les vidéos et de manière plus sen- sible encore lorsqu’on a la chance d’être dans le public – chance que j’ai eue peu après avoir rédigé une première mouture de ces pages. Cet enchantement émerge de l’attention soutenue de l’animal, de chacun des traits tracés par cette trompe, sobres, précis et décidés, se suspendant toutefois, à certains moments, dans quelques secondes d’hésitation, offrant un subtil mélange d’affirmation et de retenue. L’animal est, dira-t-on, tout à son affaire. Mais cet enchantement, surtout, affleure à la grâce de l’accord entre les êtres. Il tient à l’accomplissement de personnes et d’animaux qui travaillent ensemble et qui sem- blent heureux – je dirais même fiers – de le faire et c’est cette grâce que reconnaît et applaudit le public qui s’enchante. Le fait qu’il y ait ou non « truc de dressage », comme le fait d’indi- quer à l’éléphant le sens du trait qui doit se dessiner, n’est pas ce qui importe pour ceux qui assistent au spectacle. Ce qui inté- resse ces personnes, c’est que ce qui est en train de se dérouler reste délibérément indéterminé, que l’hésitation puisse être

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maintenue – qu’elle soit requise ou librement permise. Aucune réponse n’a le pouvoir de sanctionner le sens de ce qui est en train de se produire. Et cette hésitationmême, semblable à celle que nous pouvons cultiver devant un spectacle de magie, fait partie de ce qui nous rend sensibles à la grâce et à l’enchante- ment. Je ne m’égarerai donc pas dans la controverse en affirmant que dans le spectacle deMaetang, au contraire de celui de Nong Nooch, les cornacs ne touchent pas les oreilles de leurs élé- phants – j’aurais d’ailleurs été bien en peine de l’affirmer si je n’avais été revoir les photos que j’y ai prises. Cela a d’autant moins d’importance que n’importe quel rabat-joie pourrait alors me rétorquer qu’il doit y avoir un autre truc, différent d’un sanctuaire à l’autre, auquel je n’ai évidemment pas prêté attention. Peut-être doit-on se contenter de dire que les élé- phants du sud, au contraire de ceux du nord, ont besoin qu’on leur caresse les oreilles pour peindre ? Ou que certains élé- phants peignent avec leurs oreilles – comme on dit également des éléphants du sud, du nord et même ceux de l’Afrique, qu’ils entendent avec la plante de leurs pieds ?

Alors, la tristesse qu’évoque Desmond Morris avec son « tristement, le dessin qu’exécute l’éléphant n’est pas le sien » est une tristesse dont je refuse l’offre généreusement émancipatrice. Bien sûr que le dessin de l’éléphant n’est pas le sien. Qui en douterait ? Truc ou apprentissage docile par lequel l’éléphant ne ferait que recopier ce qu’on lui a appris, on en revient toujours au même problème, celui de « l’agir par soi-même ». J’ai appris à me méfier de la manière dont ce problème est posé. J’ai constaté, tout au long de mes recherches, que les animaux

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A COMME ARTISTES

étaient, encore bien plus rapidement que ce que le sont les humains, suspectés de manquer d’autonomie. Les manifesta- tions de cette suspicion foisonnent surtout lorsqu’il s’agit de conduites qui ont été considérées pendant longtemps comme garantissant le propre de l’homme, que ce soient les comporte- ments culturels, voire, récemment l’attitude très étonnante de deuil qu’on a observée dans un sanctuaire du Cameroun, chez un groupe de chimpanzés confronté à la mort d’une congé- nère particulièrement aimée. Comme ce comportement avait été suscité par une initiative des soigneurs qui avaient tenu à montrer à ses proches le corps de la défunte, les critiques sont allées bon train : ce n’est pas vraiment du deuil, les chim- panzés auraient dû le manifester spontanément, « tout seuls » en quelque sorte (Versions). Comme si nos propres chagrins face à la mort, nous les avions créés tout seuls, et comme si devenir peintre ou artiste ne passait pas par l’apprentissage des gestes de ceux qui nous ont précédés, voire la reprise, encore et encore, des thèmes qui se sont créés avant nous et dont chaque artiste assure le relais. Certes, le problème est bien plus compliqué.Mais lamanière de le poser en termes de « ou bien » « ou bien » n’offre aucune chance ni de le compliquer ni de le rendre intéressant. Parmi les situations envisagées, il apparaît que ce qui fait œuvre ici ne tient pas à l’agir d’un seul être, qu’il soit humain (comme certains l’affirment, « tout tient aux intentions de l’humain ») ou qu’il soit animal (c’est lui l’auteur de l’œuvre). Ce à quoi nous avons affaire, ce sont des agencements compliqués : il s’agit à chaque fois d’une composition qui « fait » un agencement intentionnel, un agencement qui s’ins- crit dans des réseaux d’écologies hétérogènes, mêlant – pour reprendre le cas des éléphants –, des sanctuaires de retraite, des

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soigneurs, des touristes ébahis qui prendront des photos qu’ils feront circuler sur la toile et qui ramèneront les œuvres dans leur pays, des ONG vendant ces mêmes œuvres au profit des éléphants, des éléphants au chômage suite à la loi qui a interdit le travail de transport de bois… Je ne peux donc me résoudre à répondre à la question de savoir si les animaux sont des artistes, dans un sens proche ou éloigné du nôtre ( Œuvres ). En revanche, je choisirais de parler de réussite. J’opterais alors pour les termes qui se sont proposés ou imposés à mon écriture, dans ces pages : bêtes et hommes œuvrent ensemble. Et ils le font dans la grâce et la joie de l’œuvre à faire. Si je me laisse convoquer par ces termes, c’est parce que j’ai le sentiment qu’ils sont à mêmes de nous rendre sensibles à cette grâce et à chaque événement qu’elle accom- plit. N’est ce pas finalement ce qui importe ? Accueillir des manières de dire, de décrire et de raconter qui nous font répondre, de manière sensible, à ces événements.

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B COMME Bêtes

Les singes savent-ils vraiment singer ?

Il a été très longtemps difficile pour les ani- maux de ne pas être bêtes et même très bêtes. Certes, il y a tou- jours eu des penseurs généreux, des amateurs enthousiastes, ceux qu’on stigmatise comme des anthropomorphes impéni- tents. La littérature aujourd’hui, en ces périodes de réhabilita- tion, les sort de leur oubli relatif tout comme elle instruit le procès de tous ceux qui ont fait de l’animal une mécanique sans âme. Et c’est heureux. Mais s’il est bien utile de démonter aujourd’hui ces grosses machines à rendre bêtes les bêtes, il serait instructif de s’intéresser à ces petites machinations, ces formes moins explicites de dénigrement qui se présentent sous des motifs, souvent nobles, de scepticisme, d’obéissance à des règles de rigueur scientifique, de parcimonie, d’objectivité, etc. Ainsi, la règle bien connue du Canon de Morgan exige que lorsqu’une explication faisant intervenir des compétences inférieures concurrence une explication qui privilégie des compétences supérieures ou complexes, ce sont les explica- tions simples qui doivent prévaloir. Ce n’est qu’une manière de bêtifier parmi d’autres bien plus discrètes et dont le repérage

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demande parfois une attention laborieuse, voire une suspicion sans concession à la limite de la paranoïa. Les controverses scientifiques au sujet des compétences qu’il faudrait ou non reconnaître aux animaux sont les lieux privilégiés pour entamer ce repérage. Celle à propos de l’imita- tion chez l’animal est exemplaire à cet égard. Elle est d’autant plus instructive qu’elle aboutira, après une longue histoire et une controverse passablement agitée, à cette question assez bizarre : Les singes savent-ils singer ? – Do apes ape ? L’histoire nous montre que les enjeux de ce genre de conflits en matière d’attributions de compétences sophistiquées aux animaux peuvent souvent se lire, si l’on veut bien me par- donner ce barbarisme, en termes de « droits de propriété de propriétés » : ce qui est à nous, nos « attributs ontologiques » – le rire, la conscience de soi, le fait de se savoirmortel, l’interdit de l’inceste, etc. – doit rester à nous. Mais de là à confisquer aux animaux ceux qui leur avaient été attribués ! On pourrait sus- pecter que les scientifiques seraient particulièrement chatouil- leux sur certaines questions de rivalité de compétences – les philosophes ont déjà fait l’objet de cette accusation, on a dit d’eux qu’ils deviennent complètement irrationnels lorsqu’il s’agit de savoir si les animaux ont accès au langage. L’imitation serait-elle aux scientifiques ce que le langage est aux philo- sophes, dans le rapport aux animaux ? Une autre hypothèse, empiriquement plus étayée, pourrait prendre en compte cette malheureuse prédilection manifestée par les scientifiques pour ce qu’on appelle les « expériences de privation ». Avec les expériences de privation, poser la ques- tion de « comment les animaux font-ils telle ou telle chose ? » se traduit par : « que faut-il leur enlever pour qu’ils ne le fassent

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B COMME BÊTES

plus ? ». C’est ce que Konrad Lorenz a appelé le « modèle de la panne ». Que se passe-t-il si on prive un rat ou un singe de ses yeux, de ses oreilles, de telle ou telle partie de son cerveau, voire si on le prive de tout contact social ? ( Séparations). Est-il encore capable de courir dans un labyrinthe, de se contenir, d’avoir des relations ? Sans doute ce sérieux penchant pour ce type de méthodologie contamine-t-il plus largement les habi- tudes de certains chercheurs et prend-il à présent l’allure de cette forme étrange d’amputation ontologique : les singes ne pourraient plus singer. L’histoire n’avait toutefois pas commencé exactement comme cela. La question de l’imitation entre dans les sciences naturelles lorsqu’un élève de Darwin, George Romanes, reprend une observation de son maître. Darwin avait noté que des abeilles qui butinaient quotidiennement des fleurs de haricots nains en se nourrissant par la corolle ouverte de la fleur modifièrent leur manière de faire lorsque des bourdons vin- rent se joindre à elles. Ceux-ci utilisaient une tout autre tech- nique et perçaient de petits trous sous le calice de la fleur pour récolter le nectar en le suçant. Le lendemain, les abeilles opé- raient de même. Si Darwin cite cet exemple en passant pour témoigner de capacités communes aux hommes et aux animaux, Romanes lui ouvre une autre portée théorique : l’imi- tation permet de comprendre comment, quand l’environne- ment varie, un instinct peut laisser la place à un autre, qui se propage. Le tour théorique est joli, l’imitation s’avère ce qui peut susciter l’écart ou la variation : faire de l’« autre » avec du « même ». Jusque-là, l’histoire ne s’engage pas sur le chemin des rivalités. Mais la bifurcation ne se fait pas attendre car Romanes va ajouter un commentaire. Il est, écrit-il, plus facile d’imiter que d’inventer. Et s’il concède que l’imitation

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témoigne de l’intelligence, il s’agit toutefois d’une intelligence de second ordre. Certes, dit-il, cette faculté dépend de l’obser- vation, et donc plus l’animal sera évolué, plus il sera capable d’imiter. Mais cette concession de Romanes sera tempérée par un autre argument : chez l’enfant, au fur et à mesure que l’intel- ligence s’accroît, la faculté d’imitation diminue, de telle sorte qu’on peut la considérer comme inversement proportionnelle

« à l’originalité ou aux facultés supérieures de l’esprit. Aussi,

conclut-il, parmi les idiots d’une certaine catégorie (pas trop inférieure cependant), l’imitation est aussi très puissante et garde sa suprématie toute sa vie, et aussi, parmi les idiots d’un degré plus élevé ou les “faibles d’esprit”, on observe, comme particularité très constante, une tendance exagérée à l’imita- tion. Le même fait s’observe aisément chez beaucoup de sauvages ». On le voit, la faculté d’imitation, elle-même hiérar- chisée, participe d’une opération de hiérarchisation des êtres qui déborde largement du problème de l’animalité. Cette double forme de hiérarchisation proposée par Romanes – la hiérarchisation des modes d’apprentissage et

celle des conduites intelligentes –, se prolongera après lui, en se compliquant quelque peu, notamment pour résoudre cette dif- ficulté : comment mettre sur le même pied le comportement

« moutonnier » des moutons, fidèles imitateurs avec ou sans

leur Panurge, les perroquets que l’on pensait sans cervelle et les singes singeant ? On distinguera dès lors l’imitation instinc- tive de l’imitation réflexive, le mimétisme de l’imitation intel- ligente et, pour opérer la distinction entre les oiseaux et les

autres, les imitations vocales des imitations visuelles. Tous les naturalistes tombèrent d’accord sur le fait que les imitations vocales requéraient un niveau d’intelligence beaucoup moins élevé que les imitations visuelles. La part d’anthropocentrisme

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de cette hiérarchisation, établie par des êtres dont la vision est le sens privilégié, reste une question ouverte. Parallèlement seront distingués les processus d’éducation intentionnelle actifs et qui répondent à un projet, et l’imita- tion à l’œuvre dans un apprentissage non volontaire, passif. Or, cette distinction, justement parce qu’elle nous est fami- lière, parce qu’elle fait partie de nos évidences, mériterait d’être interrogée. L’imitation, non seulement serait la méthodologie du pauvre mais s’inscrirait dans les grandes catégories de la pensée occidentale, catégories qui elles-mêmes hiérarchisent les régimes de l’activité et de la passivité. Ces catégories, nous le savons, ne se résument pas à distribuer des régimes d’expé- riences ou de conduites, elles hiérarchisent les êtres à qui seront préférentiellement attribuées ces conduites. La distinction amorcée par Romanes, entre une intelligence réelle témoignant d’un apprentissage intentionnel et une intelligence du pauvre, connaîtra sa forme décisive avec la valorisation de l’insight, issu des recherches de Köhler avec les chimpanzés. L’insight, que l’on peut traduire par « compréhen- sion » ou « discernement » serait la capacité qui permet à l’animal de découvrir soudainement la solution d’un problème sans passer par une série d’essais et d’erreurs – ce qui traduirait un apprentissage proche du conditionnement. Précisons-le, l’ insight ne fut pas créé pour faire différence avec l’imitation mais constitua plutôt l’arme d’un bastion de résistance contre l’appauvrissement imposé par les théories béhavioristes qui ne voyaient plus l’animal que comme un automate dont l’enten- dement se limiterait à des associations simples. Ces associa- tions devaient épuiser toutes les explications quant à l’apprentissage. Les béhavioristes, signalons-le, ne s’occu- paient d’ailleurs que très peu de l’imitation, et pour cause : leurs

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dispositifs sont conçus pour étudier un animal agissant seul, à quelques exceptions près. L’imitation restera cantonnée dans les marges de la psychologie animale et de l’éthologie. Quand elle intéresse les chercheurs, l’imitation se définit comme l’expédient du pauvre, permettant à l’animal de simuler des capacités cognitives qu’il n’a, en fait, pas. C’est un « truc » pas cher, un faute de mieux, une feinte, une route facile pour donner l’apparence de compétences réelles. L’imitation est l’antithèse de la créativité (on peut comprendre le rôle de figure de l’inversion par rapport à l’insight), quoiqu’elle puisse apparaître à certains comme un raccourci vers l’excellence et donc constituer le témoignage d’une certaine forme d’intelli- gence. Dans les années 1980, un changement radical s’opère. Sous l’influence conjointe de la psychologie développementale de l’enfant et des recherches de terrain, l’imitation redevient non seulement un sujet d’intérêt mais change de statut. Elle est une compétence cognitive non seulement requérant des capacités intellectuelles complexes mais, surtout, conduisant à des compétences cognitives très élaborées. D’une part, l’imitation requiert de l’imitateur qu’il ait compris le comportement de l’autre comme un comportement dirigé qui traduit des désirs et des croyances. D’autre part, son exercice conduit à des facultés plus nobles encore ; d’abord, la possibilité de comprendre les intentions d’autrui mène au développement de la conscience de soi, ensuite, le mode de transmission qu’autorise l’imita- tion serait un vecteur de la transmission de type culturel. Bref, à présent que la conscience de soi et la culture sont impliquées, les enjeux deviennent sérieux. L’imitation fera dorénavant partie des sésames du paradis cognitif des mentalistes – ceux qui sont capables de penser que ce que les autres ont dans la tête

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est différent de ce qu’ils ont dans la leur et de faire des hypo- thèses plausibles à cet égard ( Menteurs) –, et du panthéon social des êtres de culture. Ce qui a suivi est alors bien prévisible. Cette promotion de l’imitation au statut de compétence intellectuelle sophisti- quée s’est accompagnée d’un nombre incroyable de preuves que les animaux, en fait, n’imitaient pas ou n’étaient pas capables d’apprendre par imitation. C’est ainsi qu’on retrouve notre question, qui donne son titre à un célèbre article : Do apes ape ? Est-ce que les singes savent singer ? Les controverses s’enflamment. Deux camps se forment de chaque côté d’une ligne de démarcation aisée à cartographier ; les chercheurs de terrain multiplient les obser- vations témoignant d’imitation ; les psychologues expérimen- talistes les démolissent à grand renfort d’expériences. Les tenants de la théorie de l’imitation convoquent des observations de gorilles effeuillant de manière très sophisti- quée des arbres recouverts d’épines. Cette technique se transmet par imitation et l’on peut voir des ressemblances se dessiner entre les congénères se nourrissant ensemble. Les orangs-outangs sont appelés à la rescousse. Dans le site de réha- bilitation où les chercheurs observent leur retour progressif à la nature, on les voit laver la vaisselle et faire la lessive, se brosser les poils, se laver les dents, tenter d’allumer un feu, siphonner un jerricane d’essence, voire écrire, quoique de manière illi- sible – soit dit en passant, ces orangs-outans semblent singuliè- rement manquer d’enthousiasme par rapport au projet du retour à la nature. « Ce sont des anecdotes », répondent tran- quillement les expérimentalistes. Ou encore : chacun de vos exemples peut recevoir une autre interprétation si on obéit au Canon de Morgan.

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Les fameuses mésanges qui décapsulaient les bouteilles de lait délivrées sur les perrons des maisons anglaises, dans les années 1950 et dont la pratique s’était disséminée, au grand dam des laitiers, sur un mode qui montrait le ressort de l’imita- tion, sont appelées au laboratoire. Le fait que ces mêmes mésanges aient pu modifier leur stratégie lorsque les laitiers ont eux-mêmes adopté d’autres systèmes de fermeture des bou- teilles, et que cette nouvelle pratique se soit également diffusée de proche en proche, ne va pas émouvoir les expérimenta- teurs. Il faut que les mésanges prouvent de véritables talents d’imitatrice. Dans une procédure avec groupe contrôle, elles seront aisément démasquées : les mésanges confrontées à une bouteille préalablement ouverte sans avoir assisté à son ouver- ture font aussi bien que celles qui reçoivent le modèle d’une congénère ouvreuse. Ce n’est donc pas de l’imitation. C’est de l’émulation. Les expérimentalistes font comparaître également les singes. Le verdict est ici aussi sans appel : ce n’est pas de la vraie imitation mais de simples mécanismes d’association qui res- semblent au comportement imitateur mais n’en relèvent pas. En fait, c’est de la pseudo-imitation. Voilà, c’est cela : les singes imitent l’imitation. Mais, visiblement, sans leurrer les cher- cheurs toujours à l’affût des contrefaçons. Seuls les hommes imitent vraiment. Les expériences vont se multiplier au laboratoire pour tester cette hypothèse, qui n’est finalement que la traduction d’une thèse plus générale : celle de la différence entre les humains et les animaux. Les humains sont alors convoqués. Pour faire bonne mesure, on s’en tiendra aux enfants. C’est à eux que revient à présent de porter la responsabilité de la comparaison avec des chimpanzés. À l’issue des expériences, les singes sont

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perdants sur toute la ligne. Le psychologue Michaël Tomasello a demandé aux chimpanzés d’observer un modèle ramenant de la nourriture avec un râteau en forme de T. Les chimpanzés s’y sont employés avec succès… mais en utilisant une autre technique. Verdict : les chimpanzés n’imitent pas car ils ne peuvent interpréter le comportement original comme un comportement orienté vers un but. Ils ne comprennent pas l’autre comme un agent intentionnel semblable à eux-mêmes comme agents intentionnels. Confrontés à l’expérience du fruit artificiel (une boîte fermée par des loquets dans laquelle se trouve un fruit pour le primate non humain, une sucrerie pour les petits d’hommes), les enfants sont d’une fidélité touchante à tous les gestes de l’expérimentateur, allant même jusqu’à répéter les gestes plu- sieurs fois. Les chimpanzés ouvrent la boîte sans problème, mais sans utiliser la technique du modèle ni les détails impor- tants de l’opération. Ce n’est pas de l’imitation mais, comme chez les mésanges, de l’émulation. Que pourrait-on dire de cette expérience si ce n’est ce qu’on savait déjà ? Que les enfants humains sont plus attentifs aux attentes des adultes humains que les chimpanzés… Les choses se compliquent cependant lorsqu’une cher- cheuse, Alexandra Horowitz, décide de revisiter certains termes du problème. Elle va comparer des sujets adultes et des enfants – ces sujets adultes étant en fait des étudiants en psy- chologie. La boîte est identique à celle utilisée pour les enfants, sauf qu’il s’agit cette fois d’une barre de chocolat. C’est un désastre, ces étudiants sont pires que les singes, ils utilisent leur propre technique sans égard pour ce qu’on leur a montré, cer- tains vont jusqu’à refermer la boîte après, ce que le modèle n’avait pas fait. La chercheuse conclut laconiquement que les

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adultes se comportent plus comme des chimpanzés que comme des enfants. Dès lors, conclut-elle, si Tomasello a raison, on doit en inférer que les adultes n’ont pas accès aux intentions des autres. Retour à ce qui a été demandé aux chimpanzés, il est intéres- sant de comprendre le fonctionnement de ces dispositifs qui « rendent bête ». Il faut prêter attention à ce qui reste la tache aveugle de ce genre d’expériences. Ce dont le dispositif rend compte n’est rien d’autre que l’échec relatif de ces singes à composer avec nos usages, ou plutôt avec les habitudes cogni- tives des scientifiques. Les scientifiques n’ont pas voulu s’engager dans le difficile travail de suivre les êtres dans leurs usages du monde et des autres, ils ont imposé aux singes les leurs sans s’interroger un seul instant sur la manière dont ces singes interprètent la situation qui leur est soumise (Umwelt). C’est finalement assez étonnant de penser que ce sont ces mêmes chercheurs qui sont les plus ardents à dénoncer, chez leurs adversaires de controverses, l’anthropo- morphisme qui conduirait ces derniers à attribuer des compé- tences semblables aux nôtres aux animaux. On ne peut pourtant concevoir de dispositif plus anthropomorphique que ceux qu’ils ont proposé aux singes ! Ces expériences, en somme, ne peuvent pas prétendre comparer ce qu’elles comparent comme elles le font car elles ne mesurent pas la même chose. En prétendant mettre à l’épreuve les capacités imitatives, les chercheurs ont en fait tenté de fabri- quer de la docilité. Comment dire autrement l’exigence d’imiter notre manière d’imiter ? Et ils ont échoué, tout en ren- voyant l’échec aux singes. Le fait que les enfants aient exagéré l’imitation aurait dû pourtant leur mettre la puce à l’oreille : les enfants ont saisi l’importance, pour le chercheur, de la fidélité

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B COMME BÊTES

de leurs actes. Les singes ont eu, à cet égard, une attitude moins complaisante et surtout plus pragmatique. Ils ne poursuivaient pas les mêmes buts. Ou peut-être les singes n’ont-ils jamais imaginé qu’on atten- dait d’eux une chose aussi stupide que d’imiter, geste après geste, et sans écart, des humains pourvoyeurs de friandises ? Sans doute est-ce cela qui finalement manque à ces animaux :

l’imagination.

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C COMME Corps

Est-ce bien dans les usages d’uriner devant les animaux ?

Nul ne sait ce que peut le corps, écrivait le phi- losophe Spinoza. Je ne sais si Spinoza aurait approuvé les héri- tiers que je lui propose, mais il me semble retrouver une très jolie version expérimentale d’exploration de cette énigme dans les pratiques de certains éthologistes : « Nous ne savions pas ce dont nos corps sont capables, nous l’avons appris avec nos animaux. » Plusieurs primatologues femmes ont ainsi remarqué que le travail de terrain pouvait affecter, de manière très perceptible, le rythme biologique des règles. Janice Carter, pour ne citer qu’elle, raconte que son cycle menstruel a été complètement bouleversé en vivant avec les femelles chim- panzés qu’elle réhabilitait dans la nature. Sous l’effet du choc des nouvelles conditions de vie, son cycle connut une aménor- rhée de six mois. Il se réinstalla sur un rythme inattendu : pen- dant les années de terrain qui suivirent, il s’accorda avec celui des femelles et devint un cycle de trente-cinq jours. Les références au corps des éthologistes ne sont toutefois pas très nombreuses ; elles n’apparaissent, la plupart du temps,

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C COMME CORPS

qu’assez brièvement mentionnées, souvent sous la forme d’un problème pratique à résoudre. On trouve toutefois chez cer- tains d’entre eux, explicitement ou implicitement, une his- toire dans laquelle leur corps va être activement mobilisé sous une forme particulière : celle d’un dispositif de médiation. Un des exemples les plus explicites est analysé par la philo- sophe Donna Haraway, lorsqu’elle évoque le travail de terrain de la primatologue spécialiste des babouins, Barbara Smuts. Lorsqu’elle a débuté son travail de terrain, à Gombé en Tan- zanie, Barbara Smuts a voulu faire comme on le lui avait enseigné : pour habituer les animaux, il faut apprendre à s’approcher progressivement. Afin d’éviter de les influencer, il faut agir comme si on était invisible, comme si on n’était pas là ( Réaction ). Il s’agissait, comme elle l’explique, d’être « comme un rocher, non disponible, de telle sorte qu’à la fin les babouins vaqueraient à leurs affaires comme si l’humain col- lecteur de données n’était pas présent ». Les bons chercheurs sont donc ceux qui, apprenant à être invisibles, pourraient voir la scène de la nature de manière proche, « comme au travers d’un trou dans un mur ». Cependant, pratiquer l’habituation en se rendant invisible est un processus extrêmement lent, pénible, souvent voué à l’échec ; tous les primatologues en conviennent. Et s’il l’est, c’est pour une simple raison : parce qu’il mise sur le fait que les babouins seront indifférents à l’indifférence. Ce que ne pouvait manquer Smuts au cours de ses efforts, c’est que les babouins la regardaient souvent, et que plus elle ignorait leur regard, moins ils semblaient satisfaits. La seule créature pour laquelle la scientifique soi-disant neutre était invisible n’était qu’elle-même. Ignorer les indices sociaux, c’est tout sauf être neutre. Les babouins devaient percevoir quelqu’un en dehors de toute catégorie – quelqu’un qui fait

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semblant de ne pas être là – et se demander si cet être pouvait être ou non éducable selon les critères de ce qui fait l’hôte poli chez les babouins. En fait, tout vient de la conception des ani- maux qui guide les recherches : le chercheur est celui qui pose les questions ; il est souvent à mille lieues de s’imaginer que les animaux se posent autant de question à son sujet et, parfois, les mêmes que lui ! Les gens peuvent demander si les babouins sont, ou ne sont pas, des sujets sociaux, sans penser que les babouins doivent se poser exactement la même question à l’égard de ces étranges créatures au comportement si bizarre, « est ce que les humains le sont ? » et répondre que, visible- ment, non. Et agir en fonction de cette réponse, par exemple, fuir leur observateur ou ne pas agir comme d’habitude ou, encore, agir étrangement parce qu’ils sont déroutés par la situa- tion. Comment Smuts a résolu le problème est simple à dire, beaucoup moins à faire ; elle a adopté un comportement simi- laire aux babouins, elle a adopté le même langage corporel qu’eux, elle a appris ce qui se fait et ce qui ne se fait pas chez les babouins. « Moi, écrit-elle, dans le processus par lequel j’essayais de gagner leur confiance, j’ai changé presque tout ce que j’étais, en ce compris ma manière de marcher et de m’asseoir, la façon dont je tenais mon corps et dont j’utilisais ma voix etmes yeux. J’apprenais unemanière totalement diffé- rente d’être dans le monde – la manière des babouins. » Elle a emprunté aux babouins leur manière de s’adresser les uns aux autres. En conséquence de quoi, écrit-elle encore, quand les babouins ont commencé à lui lancer des regards mauvais qui la faisaient s’éloigner, cela a constitué, paradoxalement, un énorme progrès : elle n’était plus traitée comme un objet, à éviter, mais un sujet de confiance avec qui ils pouvaient

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C COMME CORPS

communiquer, un sujet qui s’éloigne quand on le lui signifie, et avec qui les choses peuvent être clairement établies. Haraway connecte cette histoire à un article plus récent de Smuts, dans lequel cette dernière évoque les rituels que son chien Basmati et elle créent et agencent, et qui relèvent, selon elle, d’une communication incorporée ; une chorégraphie, commente Haraway, exemplaire d’une relation de respect, au sens étymologique du terme, au sens de rendre le regard, d’apprendre à répondre et à se répondre, à être responsable. Mais on peut la lire également comme ce qui dessine le cadre à la fois très empirique et spéculatif de ce que le sociologue Gabriel Tarde appelait une inter-physiologie, une science de l’agencement des corps. Le corps, dans cette perspective, renoue avec la proposition spinoziste : il devient le site de ce qui peut affecter et être affecté. Un site de transformations. D’abord, soulignons que ce que Smuts met en scène, c’est la possibilité de devenir non pas exactement l’autre dans la méta- morphose, mais avec l’autre , non pas pour ressentir ce que l’autre pense ou ressent comme le proposerait l’encombrante figure de l’empathie mais pour, en quelque sorte, recevoir et créer la possibilité de s’inscrire dans une relation d’échange et de proximité qui n’a rien d’une relation d’identification. Il y a, en fait, une sorte « d’agir comme si » qui aboutit à la transfor- mation de soi, un artefact délibéré qui ne peut ni ne veut pré- tendre à l’authenticité ou à une sorte de fusion romantique souvent convoquée dans les relations homme-animal. On est d’ailleurs d’autant plus sûrement éloigné de cette ver- sion romantique d’une rencontre paisible que Smuts insiste sur le fait que le progrès lui est clairement apparu lorsque les babouins ont pu commencer à lui faire comprendre la possibi- lité du conflit, en lui lançant des regards mauvais. La possibilité

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du conflit et de sa négociation est la condition même de la rela- tion. Toujours du côté de la primatologie des babouins, on trou- vera dans les écrits d’une autre primatologue, Shirley Strum, une déclinaison différente de l’utilisation du corps. Elle raconte dans son livre Presqu’humains qu’un des problèmes qu’elle a rencontré lors des débuts de son terrain était le fait de savoir ce qu’elle pouvait ou non faire avec son corps, en pré- sence des babouins. Le problème se posait par exemple quand il s’agissait de répondre à un besoin pressant d’uriner. S’éloigner pour aller se cacher derrière sa camionnette, garée assez loin, posait un vrai dilemme : c’est à peu près certain (et j’ai entendu quantité de chercheurs exprimer les mêmes craintes en début de terrain) que c’est au moment où vous vous êtes absenté que quelque chose d’intéressant et de très rare va se produire. Aussi Strum va-t-elle finir par se décider, non sans crainte, à ne plus aller derrière la camionnette. Elle s’est déshabillée avec beau- coup de précautions, en regardant aux alentours. Les babouins furent, dit-elle, sidérés par le bruit. En fait, ils ne l’avaient jamais vue ni manger, ni boire, ni dormir. Les babouins connaissent bien sûr les humains mais ils ne s’en approchent jamais de près et probablement, suggère-t-elle, devaient-ils croire qu’ils n’ont pas de besoin physique. Ils l’ont donc décou- vert et en tirèrent certaines conclusions. La fois suivante, ils n’eurent plus aucune réaction. On ne peut que spéculer au départ de ce que Strum décrit. Certes, sa réussite tient à quantité de choses sur le terrain, à son travail, à ses qualités d’observatrice, à son imagination, à son sens des interprétations et à sa capacité de connecter des événe- ments qui n’apparaissent pas liés. Cette réussite tient égale- ment à cette forme de tact qu’elle a toujours manifesté dans la

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création de la rencontre avec ses animaux et dont la question qu’elle pose atteste : est-il bien dans les usages d’uriner devant les babouins ? Mais je ne peux m’empêcher de penser que sa réussite – cette étonnante relation qu’elle a pu construire avec eux –, relève peut-être, également, de ce qu’ils ont découvert ce jour-là : qu’elle avait, comme eux, un corps. Quand on lit ce que Shirley Strum et Bruno Latour ont écrit à propos de la société des babouins et de la complexité de leurs relations, cette découverte n’avait peut-être rien d’insignifiant pour eux. Parce qu’ils ne vivent pas dans une société matérielle, parce que rien dans les relations sociales ne peut être stabilisé et que chaque petit bouleversement d’une relation affecte les autres, de manière imprévisible, chaque babouin doit effectuer, de manière constante, un travail continu de négociation, de rené- gociation pour créer et restaurer le filet des alliances. La tâche sociale est une tâche de créativité, il s’agit de construire quoti- diennement un ordre social fragile, de le réinventer et de le res- taurer. Pour ce faire, le babouin n’a à sa disposition que son corps. Ce qui pouvait paraître anecdotique a peut-être, pour les babouins, constitué un événement : cet étrange être d’une autre espèce a un corps semblable au leur, à certains égards. Est ce que cette interprétation tient la route ? Est ce que Strum se serait « socialisée », dans le sens de Smuts, c’est-à-dire serait devenue un être social aux yeux des babouins en don- nant à voir un corps semblable à certains égards au leur ? Cela relève bien sûr de la spéculation. Ces deux histoires ne sont pas sans en rappeler une autre, racontée par le biologiste Farley Mowat. Celle-ci, toutefois ne relève pas de la littérature proprement scientifique – ses écrits ont d’ailleurs fait l’objet de très dures controverses. En outre, elle présente une série de sérieuses inversions. D’une part, cette

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histoire s’inscrit plutôt dans le registre de la transgression des bons usages que d’une véritable volonté d’être un hôte accep- table ; de l’autre, eu égard à ce que raconte Smuts, elle retourne complètement la demande : ce ne seront pas les hôtes qui requièrent d’être poliment pris en compte comme des êtres sociaux, c’est l’observateur. L’histoire de Mowat commence fin des années quarante, lorsque le biologiste est invité à mener une expédition des- tinée à évaluer les effets de la prédation lupine sur les caribous. Le terrain sera une rude épreuve. Mowat passera une période assez longue, seul dans sa tente, au milieu du territoire d’une meute, à observer les loups. Comme le prescrivent les règles évoquées par Smuts, il prit garde à être le plus discret possible. Mais au fur et à mesure que le temps passait, le biologiste vivait de plus en plus difficilement le fait d’être totalement ignoré par les loups. Il n’existait pas. Les loups passaient quotidienne- ment devant sa tente et ne manifestaient pas le moindre intérêt. Mowat commença donc à envisager un moyen d’obliger les loups à reconnaître son existence. La méthode des loups, dit-il, s’imposait. Il fallait revendiquer un droit de pro- priété. Ce qu’il fit donc une nuit, profitant de leur départ pour la chasse. Cela lui prit toute la nuit… et des litres de thé. Mais à l’aube, chaque arbre, chaque buisson et chaque touffe d’herbes précédemmentmarqués par les loups l’étaient à présent par lui. Il attendit le retour de la meute, non sans inquiétude. Comme d’habitude, les loups passèrent devant sa tente comme si elle n’existait pas, jusqu’à ce que l’un d’entre eux s’arrêtât, dans un état de surprise total. Après quelques minutes d’hésitation, le loup revint, s’assit et fixa l’observateur avec une intensité inquiétante. Mowat, au comble de l’angoisse, décida de lui tourner le dos pour lui signifier que cette insistance

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C COMME CORPS

contrevenait aux règles de la plus élémentaire politesse. Le loup, alors, entama un tour systématique du terrain et laissa, avec un soin méticuleux, ses propres marques sur chacune de celles laissées par l’humain. À partir de ce moment, dit Mowat, mon enclave fut ratifiée par les loups, et chacun d’eux, loups et humains, passèrent régulièrement l’un derrière l’autre pour rafraîchir les marques, chacun de son côté de la frontière. Au-delà de ces inversions, ces histoires s’inscrivent dans un régime très similaire : celui qui caractérise les situations dans lesquelles des êtres apprennent à soit demander que soit pris en compte ce qui importe, soit à répondre à une telle demande. Et ils l’apprennent avec une autre espèce. C’est ce qui donne ce goût si remarquable et si particulier à ces projets scientifiques, ceux pour lesquels apprendre à connaître ceux qu’on observe se subordonne au fait d’apprendre, d’abord, à se reconnaître.

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D COMME

Délinquants

Les animaux peuvent-ils se révolter ?

Sur les plages d’une île des Caraïbes, l’île de St Kitts, humains et macaques vervets partagent le soleil, le sable… et les cocktails de rhum. Le terme partager traduit sans doute plus fidèlement la compréhension que les singes semblent avoir de la situation que celle des humains qui essayent, autant que faire se peut, de protéger leurs

boissons. Sans trop y parvenir ; leurs rivaux paraissent sérieuse- ment motivés. De fait, l’habitude des macaques est bien ancrée. Ces singes s’enivrent depuis près de trois cents ans, moment de leur arrivée sur l’île en compagnie des esclaves, eux-mêmes envoyés pour travailler à l’industrie du rhum. Les macaques y ont pris goût en glanant dans les champs les canes

à sucre fermentées. Aujourd’hui, la grivèlerie a remplacé le gla-

nage et les humains ont fort à faire face à des êtres qui donnent

à ce qu’on appelle de longue date le « fléau social » une exten- sion inédite. Tout n’est pas perdu, ces singes se devaient bien de nous apprendre quelque chose ou de résoudre l’un ou l’autre de nos problèmes. Les commentaires des vidéos qui documentent cette histoire y conduisent d’une manière ou d’une autre. Un

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D COMME DÉLINQUANTS

programme de recherches a été lancé par le Conseil médical du Canada et la Fondation des sciences comportementales de l’île de St Kitts, avec 1 000 macaques captifs à qui furent généreuse- ment distribuées des boissons diverses. Statistiques à l’appui, des chercheurs en ont conclu que les pourcentages en matière de consommations alcooliques des singes s’alignent sur celles des humains : d’un côté, une bonne part de ces macaques sem- blent préférer les jus et autres sodas et dédaignent les cocktails ; du côté de ceux qui restent, 12% sont des buveursmodérés, 5% consomment jusqu’à l’ivresse complète et roulent, littérale- ment, sous les tables. Les femelles présenteraient une ten- dance moindre à l’alcoolisme et, quand elles s’adonnent malgré tout à cette malheureuse habitude, elles préfèrent les boissons sucrées. Les comportements sous influence se distri- buent également comme chez les humains : certains buveurs, dans les situations sociales, sont joyeux et espiègles, d’autres deviennent moroses, d’autres encore cherchent la bagarre. Les buveurs modérés ont des habitudes qui leur ont valu, de la part des chercheurs, l’appellation de « buveurs sociaux » : ils préfè- rent consommer entre midi et 16 heures plutôt que le matin. Les inconditionnels, quant à eux, commencent dès le matin et présentent une préférence marquée pour les alcools mélangés à l’eau plutôt qu’à des boissons sucrées. Et si les chercheurs ne leur donnent accès à l’alcool que dans une tranche horaire réduite, ils s’intoxiquent en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, jusqu’au coma. On a également observé qu’ils monopo- lisent toute la bouteille et empêchent les autres d’y avoir accès. Ce serait là, nous annonce-t-on, des distributions d’usages similaires aux nôtres. Les chercheurs en concluent qu’une pré- disposition génétique déterminerait les usages de l’alcool. Voilà une bonne nouvelle : on a enfin une explication qui va

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nous débarrasser de tous ces détails qui compliquent inutile- ment les situations, comme les cafés, les fins de semaine, les fins de mois et les fins de soirée, le fait de pouvoir oublier, la fête, la solitude, la misère sociale, le dernier verre et l’avant-der- nier, l’industrie du rhum, l’histoire de l’esclavage, des migra- tions et de la colonisation, l’ennui de la captivité et tant d’autres encore.

Retour à la délinquance, les exemples d’ani- maux posant problème se multiplient un peu partout. Les for- faits peuvent tantôt amuser, tantôt tourner à la tragédie. Les babouins d’Arabie Saoudite se sont depuis longtemps taillé une solide réputation de cambrioleurs en s’introduisant dans les maisons pour en dévaliser les frigos. Du côté du vol à la tire, on a pu lire dans le journal The Guardian du 4 juillet 2011, que des macaques à crête noire d’un parc national d’Indonésie avaient volé l’appareil du photographe David Slater et ne l’avaient rendu à son propriétaire qu’après avoir pris une bonne cen- taine de clichés, d’eux-mêmes principalement. Quant au racket et à l’extorsion, toujours en Indonésie, on apprend que les macaques du temple de Uluwatu, à Bali, volent les appareils photos et les sacs des touristes et ne les rendent qu’en échange de nourriture. Plus généralement, les vols commis par des ani- maux, dans les lieux fréquentés par les touristes deviennent innombrables. Ils s’accompagnent, à certaines occasions, d’agressions.

Bien plus dramatique, on a constaté, depuis quelques années, une modification assez brutale du comporte- ment des éléphants. Certains d’entre eux, par exemple, ont attaqué des villages dans l’ouest de l’Ouganda et ont, à

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plusieurs reprises, bloqué des routes en empêchant tout pas- sage. Il y a toujours eu des conflits entre les humains et les élé- phants, plus particulièrement quand l’espace ou la nourriture font l’objet de compétition. Il ne s’agit cependant pas de cela dans ce cas : la nourriture était abondante et les éléphants peu nombreux au moment où ces faits se sont produits. En outre, des cas similaires se sont présentés un peu partout ailleurs en Afrique et les observateurs mentionnent tous que les élé- phants ne se comportent plus comme ils le faisaient dans les années 1960. Certains scientifiques évoquent l’émergence d’une génération d’« adolescents délinquants » sous l’effet de la dégradation des processus de socialisation qui, normale- ment, œuvrent au sein de chaque troupe, cette dégradation étant elle-même due aux vingt dernières années d’intenses bra- connages, voire aux programmes d’élimination mis en place par les responsables de la gestion de la faune. Dans ces pro- grammes dits de prélèvement, on a, dans de nombreuses troupes, et selon un choix qui reste questionnable – comme ils le sont bien sûr tous –, éliminé les femelles les plus âgées, sans se rendre compte des conséquences catastrophiques pour le groupe. D’autres stratégies également bien intentionnées pour lutter contre une surpopulation locale, consistant à déplacer quelques éléphants jeunes pour reconstituer, ailleurs, une troupe, ont eu des effets similaires. Car dans les groupes, les matriarches ont un rôle essentiel. La matriarche est la mémoire de la communauté ; elle est la régulatrice des activités ; elle transmet ce qu’elle sait mais, surtout, elle est essentielle à l’équilibre du groupe. Lorsque la troupe rencontre d’autres élé- phants, la matriarche peut reconnaître, à la signature vocale de ces derniers, s’ils sont membres d’un clan plus large ou très éloignés ; elle indique la manière dont il faut organiser la

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rencontre. Une fois la décision prise et transmise à ses membres, le groupe s’apaise. Ainsi, des troupes qu’on avait reconstituées dans un parc en Afrique du sud, au tournant des années 1970, pratiquement aucun ne survécut. À l’autopsie, on leur découvrit des ulcères à l’estomac et d’autres lésions habi- tuellement liées au stress. En l’absence d’une matriarche, seule à même de leur assurer un développement et un équilibre nor- maux, les animaux sont incapables de faire face. Quand les éléphants ont commencé à attaquer les humains sans raison apparente, ces hypothèses ont donc été envi- sagées : les éléphants auraient perdu les repères et les compé- tences qu’offrait autrefois le long parcours de socialisation en usage chez les éléphants. Certains chercheurs ont par ailleurs évoqué, dans une veine presque semblable, le fait ces éléphants souffriraient, à l’instar des humains, de syn- dromes post-traumatiques. Cette pathologie les rendrait inca- pables de gérer leurs émotions, de faire face aux stress et de contrôler leur violence. Ces hypothèses, on le voit, tissent un réseau de plus en plus serré d’analogies avec les conduites humaines.

À la lecture du livre récent de Jason Hribal, une version encore différente pourrait être envisagée. Hribal va s’intéresser à ce qui, pendant très longtemps, a reçu la dénomi- nation d’« accidents » dans les zoos et les cirques et qui implique, notamment, des éléphants. Ces « accidents » au cours desquels des animaux attaquent, blessent ou tuent des êtres humains, s’avéreraient en fait des actes de révolte et plus particulièrement encore de résistance face aux abus dont ils sont victimes. Hribal va même plus loin : ces actes traduiraient

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en fait, derrière leur brutalité apparente, une conscience morale chez les animaux (Justice). Ici encore, on voit que le système des analogies nourrit les narrations. Ce qui constituait autrefois la qualification d’acci- dents est aujourd’hui le résultat d’actes intentionnels dont on peut élucider, et comprendre, les motifs. N’oublions pas ce que recouvrait le terme d’« accidents » dans les situations de cirque ou de zoo ; outre, bien entendu, le fait que cette dénomination rassurait le public sur le caractère exceptionnel de l’événe- ment, l’accident définissait toutes les situations qui ne requiè- rent pas de véritables intentions. Mais on appelait également « accident » ceux dont on se sentait en droit d’affirmer qu’ils étaient dus à l’instinct de l’animal, ce qui excluait tout aussi sûrement l’idée que l’animal pourrait avoir une intention ou un motif (Faire-science). La traduction que donne la proposition de Hribal aux « acci- dents », en termes de désapprobation, d’indignation, de révolte ou de résistance active n’a rien de neuf. Certes, plus rare chez les scientifiques depuis la fin du XIX e siècle, on la retrouve encore chez les « amateurs-profanes » comme les dresseurs, les éleveurs, les soigneurs, les gardiens de zoo. Cette traduction a toutefois réussi à s’imposer dans une situation récente qui, visi- blement, a laissé peu de doutes quant à la manière d’être inter- prétée. On en a abondamment parlé, début 2009, lorsque les images ont circulé sur la toile et mérité les manchettes de quelques journaux. Santino, un chimpanzé du zoo de Furuvik, au nord de Stockholm, a pris l’habitude de bombarder au moyen de pierres les visiteurs passant à proximité. Plus surpre- nant encore, les chercheurs qui se sont intéressés à cette his- toire ont constaté que Santino planifie soigneusement ses coups. Il amasse les pierres près de l’endroit, du côté de la cage,

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où viennent les touristes ; il le fait le matin, avant leur arrivée et il les cache. En outre, il ne le fait pas les jours de fermeture du zoo. Lorsque le matériel vient à manquer, il fabrique alors ses projectiles, en travaillant au départ des rochers de ciment dis- posés dans son enclos. Ceci témoignerait, selon les chercheurs, des capacités cognitives assez sophistiquées : la possibilité d’anticipation et surtout de planification de l’avenir. Il ne fait aucun doute que Santino a mis ces compétences au service de l’expression de sa désapprobation. Le fait que les chimpanzés utilisent des projectiles comme armes avait déjà été observé dans les rencontres entre groupes. Tout faisant farine à bon moulin, on les a vus très fréquem- ment récupérer leurs fèces pour leurs projets guerriers – il est vrai que c’est souvent la seule arme à leur disposition dans les enclos des zoos mais ils le font également dans la nature. C’est ainsi qu’il leur arrive d’accueillir le congénère étranger, voire l’humain inconnu. Nombre de chercheurs l’ont appris à leurs dépens.

Robert Musil disait de la science qu’elle avait transformé des vices en vertus : saisir les occasions, ruser, tenir compte des détails les plus infimes pour en tirer avantage, cultiver l’art du retournement et des retraductions opportu- nistes. S’il est une recherche qui mérite cette description, c’est bien celle qu’ont mené William Hopkins et ses collègues. Je ne sais si le fait d’ajouter qu’elle témoigne d’un remarquable sens du dévouement à la cause du savoir est vraiment nécessaire, on ne peut qu’en prendre la pleine mesure à la lecture du proto- cole et en considérant la durée de l’expérience : plus de vingt ans.

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La question qui guide Hopkins « nous » concerne – notons qu’il en va rarement autrement lorsqu’on interroge des chim- panzés dans le cadre expérimental. Elle participe à ce grand projet d’élucider nos origines et, plus modestement, l’origine de certaines de nos habitudes acquises au cours de l’évolution. Dans ce cas, la question est de retracer l’origine du fait de privi- légier, chez la plupart des humains, la main droite. Un détail. Sauf que plusieurs hypothèses ont été formulées au départ de ce « détail ». Selon l’une d’elles – celle qui intéresse Hopkins –, l’usage de la main droite se serait développé avec les gestes à visée communicationnelle. Or, lancer vers un but, et donc viser, non seulement implique les circuits responsables des comportements intentionnels de communication mais requiert de pouvoir synchroniser de manière précise des données spatiales et temporelles. Le geste mobiliserait donc des circuits neuronaux qui pourraient s’avérer essentiels dans l’acquisition du langage. En d’autres termes, la pratique du lancer pourrait avoir constitué un facteur déterminant en faveur de la spécialisation de l’hémisphère gauche dans les acti- vités communicatives. Voilà donc le problème dans lequel les chimpanzés sont impliqués : seraient-ils, puisqu’ils sont « juste avant nous » sur le chemin de l’évolution, droitiers ? Comment convaincre les chimpanzés de répondre à cette question ? On l’aura deviné, simplement, en utilisant leur ten- dance à vouloir lancer. Car il n’a pas échappé à ces scienti- fiques que lorsqu’ils se présentaient aux chimpanzés lors des premières rencontres, ceux-ci s’adonnaient à cette lamentable habitude de leur jeter des fèces. Lamentable, certes, jusqu’à ce que justement cette habitude devienne la voie royale vers le savoir. Vingt ans ! Pendant vingt ans, les chercheurs se sont donc prêtés au lancer d’excréments,

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collectant avec une abnégation remarquable autant de données qui vont sans doute, un jour, élucider un des mystères de l’humanisation. Commencée en 1993 avec les chimpanzés captifs du Centre de primatologie Yerkes, l’étude a enrôlé, dix ans plus tard, ceux du centre de recherches contre le cancer de l’université du Texas – soit dit en passant, quand on sait ce que doivent subir les chimpanzés dans ce centre de recherches, on peut imaginer que la proposition expérimentale des cher- cheurs a pu bénéficier de leur approbation. Cinquante-huit mâles et quatre-vingt-deux femelles ont été observés lançant au moins une fois ; seuls quatre-vingt-neuf d’entre eux ont toutefois été retenus dans l’étude : il fallait, pour la robustesse des résultats, que les singes aient manifesté ce comportement au moins six fois. Avec un score minimum de six lancers par chimpanzé pendant vingt ans, on déborde évidemment largement du cadre des premières rencontres, à moins d’imaginer que les chercheurs n’aient recruté une armée d’humains acceptant de jouer le rôle de l’individu peu fami- lier, ce qui n’est pas mentionné. Certes, les chimpanzés peu- vent user de cette méthode dans d’autres contextes, notamment lors des disputes et lorsqu’ils veulent attirer l’attention d’un chimpanzé ou d’un humain inattentif. Les scientifiques ont donc eu plusieurs stratégies à disposition. Mais on peut envisager une autre hypothèse. Les chimpanzés ont compris ce que les chercheurs attendaient d’eux, et se sont exécutés avec grâce sans être trop rigides quant à la règle de la non-familiarité. Allez savoir parmi toutes les bonnes raisons celles qui ont pu susciter leur motivation… Deux mille quatre cent cinquante-cinq lancers ont été observés de 1993 à 2005 – et ce n’est qu’une partie de ceux dont les chercheurs ont été la cible puisque ne sont pas retenues,

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dans ces résultats, les tentatives des singes moins constants, les lanceurs occasionnels. Le jeu en valait sans doute la chandelle, les résultats sont concluants : les chimpanzés sont, en ce domaine, majoritaire- ment droitiers.

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Exhibitionnistes

Se voient-ils comme nous les voyons ?

Dans un magnifique article intitulé « Le cas des orangs-outans désobéissants », la philosophe et dresseuse de chiens et de chevaux, Vicky Hearne, raconte que lorsqu’elle a lui posé la question de savoir ce qui motivait ses orangs- outans à travailler, Bobby Bersini lui a répondu : « Nous sommes des comédiens. Nous sommes des comédiens. Vous me comprenez ? » D’abord, il y a ce « nous ». Il est vrai que la forme même du spectacle de Bersini pourrait en favoriser l’utilisation, la mise en scène ne cesse de brouiller les rôles et les identités. Bersini, au début du spectacle, raconte au public qu’on lui demande souvent comment il arrive à faire faire des choses à ses orangs- outans. Il explique alors qu’il répond à cette question en affir- mant : « Vous devez leur montrer qui est le patron. » Il propose d’en donner une démonstration. Bersini appelle l’orang-outan Rusty et lui demande de sauter sur un tabouret. Rusty le regarde avec les signes de la plus totale incompréhension. Bersini lui explique à grands renforts de gestes. Rusty affiche une mine de plus en plus perplexe. Finalement Bersini décide de lui mon- trer, saute sur le tabouret… et l’orang-outan invite l’audience à

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applaudir l’humain. Le spectacle procède ainsi par une série de retournements et d’inversions, notamment lorsque les orangs- outans s’obstinent à refuser les cookies donnés à chacune de leurs réussites et ne cessent de vouloir les distribuer au public, voire d’obliger Bersini à les manger lui-même. « Nous sommes des comédiens. » Il y a de multiples manières de construire un « nous », nous ne cessons au quotidien d’en faire – ou d’en rater – l’expérience. Comment comprendre ce « nous » qui semble autorisé par ou à l’issue de la réussite de Bersini ? On pourrait d’abord envisager que la relation de domestication soit une condition privilégiée pour l’acquisition de cette compétence partagée. Cette hypothèse serait pertinente dans d’autres contextes, mais elle ne peut s’appliquer ici. La domestication implique qu’hommes et ani- maux se soient mutuellement transformés dans le processus long qui conduit à fabriquer des humains domesticateurs et des animaux domestiqués. Les orangs-outans ne sont pas des ani- maux domestiqués. Le terme sauvage ne semble pas mieux approprié. Mais ils pourraient souscrire, avec leur dresseur Ber- sini, au titre d’espèces compagnes, pour reprendre la belle expres- sion de Donna Haraway, et ils pourraient même donner à l’étymologie sur laquelle elle fonde son choix, une extension nouvelle : non seulement ce sont des espèces cum-panis , des espèces qui partagent le pain mais ce sont des espèces qui gagnent leur pain ensemble. Le « nous » qui les réunit pourrait alors se constituer dans le fait de « faire des choses » ensemble (Travail). C’est probablement le cas. Mais la situation de Bersini et de ses orangs-outans présente une dimension supplémentaire. Le travail qui les réunit n’est pas n’importe quel travail. C’est un travail de spectacularisa- tion et d’exhibition. Ce que Bersini met en scène et crée par le

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spectacle relèverait alors d’une figure particulière de cette pos- sibilité de dire « nous », celle que produit l’expérience particu- lière de l’exhibition : la possibilité d’échanger des perspectives. Ici, il nous fait ralentir. D’abord, ce que j’attribue comme caractéristique propre à l’exhibition en général pourrait n’être qu’une conséquence du type de scénario choisi par Bersini. Le spectacle des orangs-outans désobéissants radicalise cette expérience d’échange de perspectives puisque chacun des pro- tagonistes est sans cesse invité, au fil des gags et des inversions de rôles, à adopter la posture de l’autre – les singes endossent le rôle du dresseur, le dresseur se trouve dans la position des ani- maux, on ne sait plus trop bien qui contrôle qui. Chacun se prête au jeu, fabulatoire et explicitement fabulatoire, de vivre l’expérience du point de vue de l’autre en se mettant, comme le disent les Anglo-Saxons, mais littéralement, dans ses chaus- sures . Mais ne peut-on pas toutefois imaginer que Bersini n’a fait, avec ce scénario, que conduire à son extrême une des pos- sibilités de l’expérience même de l’exhibition, qui serait la capacité d’adopter le point de vue d’un ou des autres – la pers- pective de celui qu’on feint d’être, de celui pour qui on le fait, et de celui qui vous demande de le faire ? Ensuite, beaucoup plus problématique, il est évident que nombre d’animaux – la plupart même –, qui sont convoqués pour être montrés dans des zoos ou dans des cirques, vivent au quotidien la tragique expérience de la séparation entre « eux » et « nous » ( Délinquants ; Hiérarchies). C’est parce qu’ils sont des animaux, et non des humains, qu’ils sont ainsi exhibés, enfermés, donnés en pâture au regard et contraints à exécuter quantité de choses qui visiblement n’ont aucun intérêt pour eux et les rendent malheureux. Il n’y a, dans ces histoires ni de « nous » ni, moins encore, de possibilité

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d’échanger des perspectives – si nous en étions activement capables, ils ne seraient pas là où ils sont. Je l’accorde. Mais je ne voudrais pas qu’on oublie ces situations, sans doute plus exceptionnelles qui, à rebours, rendent ces événements possibles, des situations où se créent des « nous » et au sein desquelles s’échangent des perspectives. Elles sont reconnais- sables à l’inversion des conséquences que je viens de men- tionner en passant : les animaux y trouvent de l’intérêt et y sont visiblement « à leur affaire », autre manière de dire qu’ils sont heureux dans un sens qui ne doit pas être trop éloigné de ce que nous appelons « être heureux ». En quoi une situation d’exhibition pourrait-elle favoriser les échanges perspectivistes et aboutir à cette possibilité de construire des « nous » – certes, partiels, locaux, et toujours provisoires ? À la lecture de témoignages d’éleveurs, de dres- seurs, de personnes pratiquant l’ agility avec leurs animaux, il m’est apparu que la spectacularisation induirait, susciterait ou interpellerait, une compétence particulière : celle d’imaginer pouvoir se voir avec les yeux de l’autre. Signalons que cette possi- bilité recouvre une définition restreinte du perspectivisme qui signe nos manières d’envisager les rapports au monde et aux autres. D’autres traditions en ont inventé d’autres figures et, notamment, si l’on suit les travaux de l’anthropologue Eduardo Viveiros de Castro chez les Amérindiens, une forme selon laquelle les animaux se percevraient comme les humains se perçoivent eux-mêmes : le jaguar se perçoit comme un humain et, par exemple, ce que nous appelons « sang » de sa proie, il le voit comme de la bière de manioc ; ce que nous considérons comme sa fourrure, il le perçoit comme un vête- ment.

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Envisager les animaux comme perspectivistes dans ce sens restreint ouvre toutefois un tout autre accès à ce vieux pro- blème de ce qu’on appelle le « mentalisme ». Les animaux mentalistes sont ceux qui sont capables d’attribuer des inten- tions aux autres ( Bêtes ; Menteurs). Cette compétence, s’accordent à dire les scientifiques, repose sur une autre : celle d’avoir conscience de soi. La conscience de soi, toujours selon ces scientifiques, peut être créditée sur base d’une épreuve, celle de se reconnaître dans un miroir ( Pies ). En résumé donc, les animaux qui se reconnaissent dans un miroir peu- vent être reconnus (par les scientifiques cette fois) comme ayant conscience d’eux-mêmes. Ils peuvent alors postuler à l’épreuve en vue de l’obtention du titre attestant de la maîtrise en une compétence hiérarchiquement supérieure : celle de comprendre que ce que les autres ont dans la tête n’est pas la même chose que ce qu’eux-mêmes ont dans la leur. Ils peuvent donc, à ce titre, deviner les intentions, les croyances et les désirs des autres. Si je peux admirer l’ingénuité, la patience et le talent des chercheurs qui ont monté ces dispositifs avec miroir, je suis toujours restée un peu perplexe face au privilège assez exclusif de l’épreuve choisie. Certes, c’est une bien intéressante situa- tion que de réussir à intéresser des animaux à ce qui nous inté- resse, nous. Mais, d’une part, ce « nous » que je viens d’affirmer n’est-il pas posé à la légère ? Est-ce que les miroirs nous intéres- sent tous ? Ou bien est-ce la manière particulière de définir un rapport à soi dans une tradition préoccupée d’introspection, de connaissance de soi et hantée par la réflexivité ? D’autre part, plus largement, non seulement le miroir relève d’un problème essentiellement visuel mais il pose que se connaître, c’est se reconnaître soi-même, sur un mode solipsiste. C’est avec soi

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seul que se négocie, de manière spéculaire, la conscience de soi. Toujours est-il que cette épreuve du miroir s’est imposée avec une telle évidence qu’elle est devenue décisive en la matière. Mais les « exclus » de l’épreuve, ceux pour lesquels le miroir n’a pas de signification ou pas d’intérêt, ne devraient-ils pas être reconsidérés selon d’autres modalités ? La question que je pose à l’exhibition nous invite à revisiter cette possibilité. Car l’exhibition, quand elle peut susciter, accorder, induire, faire exister une forme particulière de pers- pectivisme me semble beaucoup mieux à même de définir (et distribue de manière moins parcimonieuse) une certaine dimension de la conscience de soi, non plus comme un pro- cessus cognitif mais comme un processus interrelationnel. Cette compétence est perceptible dans l’exact complémen- taire de la capacité de se penser comme se montrant donc de se voir comme les autres vous voient ; le complémentaire et non le contraire, comme on pourrait le croire, du fait de s’exhiber, c’est le fait de se cacher. Car c’est bien de la même compétence, de cette compétence-là dont on doit parler lorsqu’un animal se cache en sachant qu’il se cache : il sait se voir comme les autres le voient, et c’est ce qui lui permet d’imaginer ou de prédire l’effi- cacité du fait de se cacher. Se cacher en sachant qu’on se cache indique, en d’autres termes, la mise en œuvre d’un processus consistant dans la possibilité d’adopter la perspective de l’autre : « Du lieu où il est, il ne peut me voir. » Un animal qui se cache en sachant qu’il se cache est donc un animal doté de la possibilité de perspectivisme ; un animal qui semontre le fait demanière plus sophistiquée encore, puisqu’on n’est plus dans la disjonction voir/ne pas voir, mais dans une déclinaison des possibilités de ce qui est vu : on joue sur des effets (Œuvres).

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Retour à l’exhibition en tant que situation qui effectue des compétences perspectivistes : à quoi reconnaît-on qu’un animal s’exhibe activement et met en œuvre cet accomplisse- ment ? Ma réponse pourrait surprendre : au fait que celui qui s’en occupe le décrive comme tel. C’est ce qui résulte, notamment, de la lecture des écrits de Vicki Hearne, parlant du travail des dres- seurs ou encore de l’enquête que nous avons menée auprès d’éleveurs avec Jocelyne Porcher. Au cours de cette dernière, nous avons en effet remarqué que la thématique des concours auxquels les animaux participaient engageait, de la part des éleveurs que nous interrogions, un régime de descriptions non seulement clairement perspectiviste, mais dans un sens qui semble se rapprocher de celui que définit Viveiros de Castro. Dans ces situations, en effet, les éleveurs voient leurs ani- maux comme étant capables de se voir comme nous-mêmes nous nous verrions si nous étions à leur place. Certains, comme les éleveurs portugais Acácio et António Moura, n’hésiteront pas d’ailleurs à affirmer que leur vache, à force de concours, « finira par croire qu’elle est vraiment différente et particulière ». Le premier ajoute, un peu plus sévère, « elles vont peut-être finir par croire qu’elles sont belles, qu’elles sont des divas ». Ou encore, du côté des éleveurs belges et français : « J’ai eu un tau- reau qui faisait des concours, il savait qu’il devait être beau parce que quand tu prenais une photo, il relevait un peu la tête, de suite. On aurait dit qu’il posait quoi, tu vois une star ! ». Ber- nard Stephany comme Paul Marty le confirment, l’animal sait et participe activement à sa propre mise en scène : « Cette vache c’était une star et elle se comportait comme une star, comme si c’était une personne humaine qui avait participé à un défilé de mode, et ça, ça nous avait impressionnés […]. Sur le podium, la vache a regardé, elle était positionnée, il y avait la

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tribune, elle était comme ça, et là il y avait les photographes. Elle a regardé les photographes, et lentement, pendant que les gens applaudissaient, elle a retourné la tête et elle a regardé les gens qui applaudissaient […]. Mais là, on aurait dit qu’elle avait compris qu’il fallait qu’elle fasse ça. En plus c’était magnifique, parce que c’était naturel. » Ce que ces éleveurs rapportent – mais je l’ai également entendu de la part de dresseurs de chiens –, tient en quelques mots : bêtes et gens ont réussi à s’accorder sur ce qui importe à l’autre, à faire que ce qui importe à l’autre importe à présent pour soi. Je sais que ces témoignages n’iront pas sans susciter quelques ricanements. Ces ricanements ne feront que pro- longer la longue histoire par laquelle les scientifiques ont obsti- nément disqualifié le savoir de leurs rivaux en matière d’expertise animale : les amateurs, les éleveurs, les dresseurs, leurs anecdotes et leur indécrottable anthropomorphisme ( Faire-science). Ces ricanements sanctionnent en outre la maladresse avec laquelle j’ai moi-même posé le problème lorsque j’ai affirmé qu’on reconnaît une situation d’exhibition active et perspectiviste au fait que celui qui s’occupe de l’animal le décrive comme tel. Il est vrai que rares sont les scientifiques de laboratoires qui créditent leurs animaux de la volonté de montrer, activement, que oui, ils veulent bien faire et savent bien faire ce qui leur est proposé. Et pour cause. Car si les psychologues expérimentaux l’envisageaient, ils seraient obligés de concéder que les ani- maux ne sont pas simplement en train de « réagir » ou d’être conditionnés, mais qu’ils exhibent de quoi ils sont capables parce qu’on le leur a demandé (Réaction). Dans la plupart des laboratoires, on montre quelque chose à propos des animaux,

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les animaux ne montrent rien. C’est pour cela que l’expérience de conditionnement, par exemple, peut relever du registre de la monstration, mais pas de celui du spectaculaire. Et c’est pourquoi également il n’y a pas de sujet de perspectives dans ce type d’expériences. Voilà ce dont Bersini semoque, avec ses orangs-outans redis- tribuant les cookies. Sa parodie du conditionnement qui se retourne contre lui réouvre la question du renforcement comme motif. Car la récompense alimentaire, dans le dispo- sitif de conditionnement, a pour effet de clore définitivement la question : « Pourquoi font-ils cela ? » La récompense, en somme, réduit considérablement la perspective en oblitérant le spectre des explications compliquées, voire des explications qui obligeraient à prendre en compte les raisons pour les- quelles l’animal peut s’intéresser à ce qui lui est proposé ( Laboratoires ). La récompense alimentaire, pour le dire encore autrement, c’est le motif capable de couper l’herbe sous le pied de la perspective. En affirmant qu’on peut reconnaître une situation exhibi- trice et perspectiviste au fait que celui qui s’occupe de l’animal le décrive comme tel, je n’invitais donc pas du tout à penser que tout n’est affaire que de subjectivité ou d’interprétations. Car le fait de décrire, non seulement traduit un engagement de celui qui propose cette descriptionmais engage etmodifie ceux qui se laissent engager par elle, ceux que la description accorde dans un registre inédit. En ce sens, ce que ma formulation désigne comme « description » correspond à une proposition qui a été accueillie et qui peut, désormais, qualifier la réussite de cet accueil. Peut-être les laboratoires gagneraient-ils en intérêt si les scientifiques les concevaient comme des lieux d’exhibition. Ils

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renoueraient, de ce fait, avec une définition littérale de la dimension publique de la pratique scientifique (cette dimen- sion étant généralement assurée par la publication des articles) et lui conféreraient en même temps une dimension esthétique. À la routine de protocoles répétitifs, les scientifiques substitue- raient des épreuves inventives par lesquelles les animaux pour- raient montrer de quoi ils peuvent être capables quand on prend la peine de leur faire des propositions susceptibles de les inté- resser. Les chercheurs exploreraient des questions inédites qui n’auraient de sens qu’à être accueillies par ceux à qui seraient faites ces propositions. Chaque expérimentation deviendrait alors une véritable performance, exigeant du tact, de l’imagi- nation, de la sollicitude et de l’attention – les qualités des bons dresseurs et peut-être des artistes (Œuvres). En utilisant le conditionnel, comme je viens de le faire, je pourrais laisser penser que ces laboratoires sont encore à inventer. Ils existent pourtant, on en retrouvera quelques-uns au fil de l’alphabet. Certains ressemblent bien à cette descrip- tion ; je ne peux toutefois garantir que leurs scientifiques s’y reconnaîtraient. Mais c’est bien là, je le rappelle, le statut que je conférais aux descriptions : des propositions toujours au risque de l’accueil qui leur sera donné.

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Les animaux ont-ils le sens du prestige ?

Le comportement des paons n’a, jusqu’à pré- sent, que relativement peu éveillé l’intérêt des scientifiques plus mobilisés par sa queue que par ses usages sociaux ou ses compétences cognitives. Sans doute le paon lui-même y est-il pour quelque chose et a-t-il imposé aux chercheurs ses propres préoccupations. Outre les problèmes de physique relatifs à la capture de la lumière produisant les couleurs si chatoyantes, sa roue a suscité maints débats : comment l’évolution n’a-t-elle pas sanctionné un ornement aussi encombrant qui aurait dû, somme toute, sérieusement handicaper son propriétaire ? C’est ce qu’on appelle un paradoxe de l’évolution. Darwin, qui ne mettait pas en doute un sens esthétique chez les animaux, répondra que les mâles qui présentent les plus beaux atours seront privilégiés par les femelles, et donc transmettront cette caractéristique à leur descendance. Plus prosaïques, les cher- cheurs après lui refuseront l’idée que ces attributs, aussi beaux soient-ils, puissent susciter quelque émotion esthétique. Mais dans la mesure où ils doivent bien avoir une utilité, ils envisa- geront que leur exubérance informe les femelles quant à la vigueur et la bonne santé de son propriétaire (Nécessité).

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L’éthologiste israélien Amotz Zahavi reprendra le problème autrement, en le décalant quelque peu. Il faut, dit-il, repartir de l’idée que cette roue si encombrante est bel et bien un han- dicap. Elle doit certainement représenter un fardeau, faciliter le repérage de celui qui la porte par les prédateurs et très sérieuse- ment compromettre les possibilités de fuite. Or, si unmâle doté d’une roue impressionnante, et donc fortement handica- pante, a survécu, c’est qu’il en a les moyens. Et si les femelles sont sensées, elles auront donc tout intérêt à choisir, comme père de leur descendance, un individu très handicapé – comme quoi, pour résoudre un paradoxe, rien ne vaut un autre. En d’autres termes, un handicap aussi remarquable qu’une queue exubérante est une forme de propagande fiable et sans ambi- guïté pour ses destinataires. Mais il n’a pas échappé à certains observateurs qu’il arrive quelque fois au paon d’être peu sélectif dans le choix de ces mêmes destinataires. Ainsi Darwin relate cette scène étrange :

un paon s’évertuait à faire la roue devant un cochon. Son commentaire s’inscrit dans le droit-fil de sa conviction d’un sens esthétique chez les animaux, les mâles adorent montrer leur beauté (sic), l’oiseau veut évidemment un spectateur quel qu’il soit, paon, dinde ou cochon. Ce type d’hypothèse va complètement disparaître de la scène de l’histoire naturelle dans les années qui suivirent. Et lorsqu’on retrouve la même observation sous la plume du fon- dateur de l’éthologie, Konrad Lorenz, une tout autre interpré- tation s’impose. La parade de la roue se définit comme un pattern inné d’actions associé à des énergies spécifiques internes. Plus clairement dit, le comportement est inné et s’ins- crit dans une séquence d’actions et de réactions qui se succè- dent selon un ordre programmé. L’animal, soumis à des

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énergies spécifiques internes entre dans une phase d’appé- tence ; il se met instinctivement en quête d’un objet ; une fois trouvé, celui-ci agira comme « mécanisme inné de déclenche- ment » de comportements stéréotypés. En l’absence du sti- mulus approprié, l’énergie s’accumule et finalement fait « éruption » (le paon fait la roue), in vacuo – in vacuo désignant ici le cochon. La sociologue Eileen Crist nous invite à prêter attention à ce modèle et, surtout, au contraste entre les deux interprétations. D’un côté, avec Darwin, on a un animal pleinement auteur de ses frasques qui a le sentiment de la beauté, des motifs et des intentions à cet égard, un animal qui prend des initiatives, voire qui s’égare quelque peu, qui en tout cas ne nous laisse pas à l’abri des surprises ; de l’autre, nous retrouvons une méca- nique biologique mue par des lois incontrôlables et dont les motivations peuvent être cartographiées comme un système de plomberie quasi autonome. L’animal est « agi » par des forces, certes internes, mais sur lesquelles il n’a aucun contrôle. La différence entre les deux descriptions semble se calquer sur celle que le naturaliste estonien Jakob von Uexküll (Umwelt) repérait entre un oursin et un chien : lorsqu’un oursin se déplace, ce sont ses pattes qui le meuvent. Lorsqu’un chien se déplace, c’est lui qui bouge ses pattes. Le contraste entre Darwin et Lorenz peut être étendu, il n’est pas spécifique à ces deux auteurs. On remarquera que les natu- ralistes du XIX e siècle manifestaient à l’égard des animaux cette générosité d’attribution de subjectivités qu’on qualifiera, ulté- rieurement, d’anthropomorphisme débridé. La majorité des textes des naturalistes de cette époque abonde en histoires cré- ditant les animaux de sentiments, d’intentions, de volontés, de désirs et de compétences cognitives. Au XX e siècle, ces histoires

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se retrouveront cantonnées aux écrits et aux témoignages des non-scientifiques – les « amateurs », naturalistes, soigneurs, dresseurs, éleveurs, chasseurs. Du côté des scientifiques, le dis- cours sera marqué principalement par le rejet des anecdotes et l’exclusion de toute forme d’anthropomorphisme. Le contraste tel qu’il apparaît entre les pratiques scienti- fiques et celles des non-scientifiques autour des animaux est donc relativement récent. Il a été construit en deux temps et dans deux domaines de recherches. Le premier se situe au tour- nant du XX e siècle, lorsque les psychologues spécialistes de l’animal ont fait entrer les animaux au laboratoire et se sont efforcés de se débarrasser de ces explications nébuleuses que sont la volonté, les états mentaux ou affectifs ou, encore, le fait que l’animal puisse avoir un avis sur la situation et l’interpréter (Laboratoire). Le second temps se constitue un peu plus tard, principale- ment avec Konrad Lorenz. Il est vrai que l’image que l’on retient de Lorenz est celle d’un scientifique adoptant ses ani- maux, nageant avec ses oies ou ses canards et parlant avec ses choucas. Cette image est fidèle à sa pratique ; moins à son tra- vail théorique. À partir des propositions théoriques de Lorenz, l’éthologie va s’engager dans une voie résolument scienti- fique ; les éthologistes qui le suivront auront appris à regarder les animaux comme limités à « réagir » plutôt que les voir « sentant et pensant » et à exclure toute possibilité de prendre en compte l’expérience individuelle et subjective. Les ani- maux vont perdre ce qui constituait une condition essentielle de la relation, la possibilité de surprendre celui qui les interroge. Tout devient prévisible. Les causes se substituent aux raisons d’agir, qu’elles soient raisonnables ou fantasques, et le terme

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« initiative » disparaît au profit de celui de « réaction » (Réaction).

Comment comprendre que Lorenz puisse être à la fois cré- dité d’une pratique qui se fonde sur – et a donné lieu à – ces belles histoires d’apprivoisement, de surprises, justement, et qu’il soit à la fois à l’origine d’une éthologie si aride et si méca- niciste ? Une partie de la réponse peut être trouvée en reprenant le moment de constitution de l’éthologie comme discipline scientifique autonome. Lorenz voulait créer une discipline universitaire, scientifique dont seuls ceux qui en auraient suivi le cursus pourraient revendiquer la compétence. Or, d’autres personnes, non universitaires, peuvent légitimement se déclarer comme compétents en la matière. Ce sont les « ama- teurs », chasseurs, éleveurs, dresseurs, soigneurs, naturalistes dont la pratique est proche, qui connaissent bien les animaux mais n’ont pas de véritable théorie. Lorenz, pour asseoir la légi- timité du domaine de savoir qu’il essaie de constituer, va

« scientificiser » la connaissance de l’animal. L’éthologie

devient une « biologie » du comportement d’où l’importance de l’instinct, des déterminismes invariants et des mécanismes innés physiologiquement explicables en termes de causes. Et cette différenciation s’avère d’autant plus impérative que la proximité avec le rival est forte, vécue comme d’autant plus dangereuse qu’une bonne part du savoir scientifique s’est lar- gement nourrie des connaissances des amateurs. Il s’agissait, en somme, de sortir l’animal du savoir commun. Les héritiers de Lorenz suivront fidèlement le programme ainsi institué. La stratégie de « faire science », comme procé- dure de mise à distance de ceux qui pourraient prétendre savoir (et au savoir) va au fur et à mesure se traduire en une série de

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règles. Ainsi, le rejet des anecdotes (qui émaillent de manière si remarquable les discours des amateurs) et surtout la suspicion maniaque à l’égard de l’anthropomorphisme apparaîtront comme la marque d’une véritable science. Les scientifiques qui héritent de cette histoire manifestent dès lors une méfiance intense à l’égard de toute attribution de motifs aux animaux – et ce d’autant plus si ces motifs sont compliqués ou, pire encore, ressemblent à ceux qu’un humain pourrait avoir en pareilles circonstances. L’instinct, dans ce cadre, est la cause parfaite : il échappe à toute explication en termes subjectifs ; il est à la fois cause biologique et motif, et un motif qui échappe totalement à la connaissance de celui qui en est le sujet ; on ne pouvait rêver meilleur objet. Ce qui signifie alors que l’accusation d’anthropomor- phisme ne tient pas tellement, ou pas toujours, au fait d’attri- buer à l’animal des compétences humaines mais incrimine plutôt la procédure par laquelle cette attribution s’est effec- tuée. L’accusation d’anthropomorphisme, en d’autres termes, avant de qualifier une procédure cognitive quelconque, est une accusation politique, de « politique scientifique », qui vise avant tout à disqualifier un mode de pensée ou de connais- sance dont la pratique scientifique a tenté de se débarrasser, celui de l’amateur. Cette hypothèse nous invite à revisiter les situations d’accu- sation d’anthropomorphisme pour leur poser d’autres ques- tions. Qui prétend-on protéger avec cette accusation ? L’animal à qui l’on prêterait trop, ou mal, et dont on ne recon- naîtrait pas les usages (Umwelt) ? Ou s’agit-il de défendre des positions, des manières de faire, des identités professionnelles ?

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Je proposerais de reprendre, pour étayer la possibilité de cette seconde hypothèse et la compliquer, l’exemple de l’étho- logue israélien que j’ai brièvement mentionné pour sa contri- bution à l’énigme de la roue extravagante du paon, Amotz Zahavi. Zahavi ne travaille en fait pas avec les paons, mais avec des oiseaux très particuliers, les cratéropes écaillés. Il les observe depuis plus de cinquante ans dans le désert du Néguev et c’est avec eux qu’il en est venu à élaborer la théorie du han- dicap dont bénéficient depuis lors, outre les paons, nombre d’animaux présentant des comportements ostentatoires extra- vagants. La théorie du handicap suppose que certains ani- maux affirment leur valeur (leur supériorité, dit Zahavi), dans des situations de compétition, en exhibant un comportement coûteux. Pour rappel, être paré d’attributs qui font de vous la première cible des prédateurs est un comportement coûteux, un handicap ; si vous avez survécu, c’est que vous en aviez les moyens. Les cratéropes sont des oiseaux plutôt cryptiques ; leur han- dicap ne tient donc pas dans leur apparence mais dans leurs activités quotidiennes. Ils ne cessent d’exhiber, selon Zahavi, des actes coûteux qui vont leur permettre de gagner du prestige aux yeux de leurs compagnons. Car le prestige importe dans la communauté des cratéropes. Il permet d’accéder aux positions enviées dans la hiérarchie, ce qui représente notamment, dans des groupes où en principe seul un couple se reproduit, la possi- bilité d’imposer sa candidature comme reproducteur. Les actes coûteux et prestigieux prennent plusieurs formes ; les craté- ropes se font des cadeaux sous forme de nourriture ; ils se por- tent volontaires pour assumer le rôle de sentinelle ; ils nourrissent sans bénéfice apparent la nichée du couple qui se reproduit et peuvent être d’un courage remarquable en

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prenant des risques dans les combats avec d’autres groupes ou en lorsqu’un prédateur menace un des leurs. Certes, les oiseaux qui nourrissent une nichée qui n’est pas la leur ne sont pas rares, notamment dans les espèces subtropicales ; les étholo- gistes ont abondamment documenté ces situations. Le fait de se liguer contre l’ennemi n’est pas exceptionnel non plus. Les cadeaux sont, en revanche, moins fréquents, du moins en dehors des relations de couple. Mais les cratéropes n’opèrent pas comme le font les autres oiseaux. D’une part, ils le font avec une volonté explicitement exhibitrice. Ils veulent être vus des autres et signalent chacune de ces activités par un petit siffle- ment codé caractéristique. D’autre part, ils se disputent âpre- ment le droit de le faire. Si un individu de rang peu élevé tente d’offrir un cadeau à un autre de rang supérieur, il passera un mauvais quart d’heure, voire un très mauvais quart d’heure. Quantité d’observations ont ainsi conduit Zahavi à penser que les cratéropes avaient inventé une réponse originale au pro- blème de la compétition au sein de groupes pour lesquels la coopération est une nécessité vitale : ils sont en concurrence pour le droit d’aider et de donner. J’ai pu accompagner Zahavi sur le terrain pendant quelque temps et j’ai appris, avec lui, à observer et à essayer de comprendre les comportements de ces oiseaux si étonnants. Je me suis aussi intéressée à la manière dont lui-même observait, à la façon dont il construisait ses hypothèses, décryptait les signes et donnait du sens aux actes. À la même époque, un autre éthologiste menait ses propres recherches sur les craté- ropes, Jonathan Wright. Jon est un zoologue formé à Oxford, il adhère aux postulats de la théorie sociobiologique. Dans cette perspective, les cratéropes n’aideraient pas pour des questions de prestige, comme le soutient Zahavi, mais parce qu’ils sont

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programmés par la sélection naturelle à agir de la façon qui assure au mieux la pérennité de leurs gènes. Se fondant sur le fait que les cratéropes d’un même groupe seraient apparentés, cette théorie affirme qu’aider la nichée est une façon de favo- riser son propre patrimoine génétique puisqu’il y a de fortes probabilités que cette nichée soit composée de frères, de sœurs, de neveux ou de nièces dont les corps seraient les véhicules d’une part de ce même patrimoine. Du côté des méthodes de terrain, celles de Zahavi et de Wright sont aux antipodes l’une de l’autre. Amotz Zahavi a été formé comme zoologue mais sa pratique a longtemps été subordonnée au projet de conservation des cratéropes, elle s’assimile plutôt à celle des naturalistes. En l’observant, je ne pouvais m’empêcher d’associer sa manière de faire aux pra- tiques des anthropologues. Ce qui définit une séquence d’observations débute par une sorte de rituel de bienvenue. Les territoires de chaque groupe sont vastes ; on ne sait jamais où on va pouvoir les trouver. C’est donc plus simple de les appeler. C’est ce que fait Zahavi : il siffle et attend. Et les cratéropes arri- vent. Zahavi leur souhaite la bienvenue en offrant des qui- gnons de pain. Ensuite, du point de vue des procédures de lecture des comportements, Zahavi construit ses explications (que font-ils et pourquoi le font-ils ?) en se fondant sur des rai- sonnements par analogie : « Et si j’étais lui, qu’est ce que je ferais, qu’est ce qui me pousserait à agir de telle sorte ? » Jonathan Writght marque clairement son désaccord avec ce type de procédure. On ne peut rien prétendre si on n’expéri- mente pas, ce sont les exigences d’une véritable science objec- tive. Il faut prouver, et pour prouver, il faut expérimenter. Selon lui, la méthode interprétative de Zahavi relève claire- ment d’une pratique anthropomorphique et anecdotique

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– l’anecdote étant généralement définie, dans ce domaine, comme une observation non contrôlée, c’est-à-dire non accom- pagnée de la « bonne » clé d’interprétation. Et c’est bien pour éviter ce risque que Jon propose aux cratéropes les expérimen- tations les plus diverses, destinées, en dernier ressort, à les contraindre à montrer qu’ils sont bien un cas particulier de la théorie sociobiologique. Mais un événement est venu éclairer d’un jour nouveau ce que Wright nomme, dans ce cadre, anthropomorphisme. Nous étions un jour, lui et moi, devant un nid, en train d’observer le va-et-vient des oiseaux aidant les parents à nourrir la nichée. Les cratéropes vaquaient donc à leur tâche, qu’il s’agisse d’augmenter leur prestige ou de répondre au pro- gramme dicté par les impérieuses nécessités de leurs gènes. Or, à un moment de notre observation, nous avons vu un aidant se percher sur le rebord du nid et émettre le petit signal qui indique qu’il va nourrir. Les petits becs se tendirent vers lui, en piaillant. Il ne donna rien. La nichée s’en émeut et piailla de plus belle. Avais-je bien vu ? Avions nous affaire à un frau- deur ? Jon le confirma : cet oiseau n’avait pas nourri les petits. À la question de savoir pourquoi l’oiseau avait agi de cette manière, Jon avait une réponse. Cet oiseau avait émis un sti- mulus qui devait jouer le rôle variable, à la suite de quoi il (l’oiseau) a vérifié l’intensité de la réaction à cette variable, ce qui, selon lui (Jon cette fois,mais l’oiseau peut-être également), devait lui permettre d’inférer l’état réel de faim de la nichée. L’oiseau l’avait empiriquement contrôlée . Ce cratérope connaissait les usages de la procédure expérimentale. On peut le dire encore autrement, le comportement du cratérope « tes- teur » traduisait sa méfiance par rapport à ce qu’il observait (les oisillons prétendent toujours être affamés) ; il lui fallait non

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seulement une preuve, mais une preuve mesurable. Rien ne vaut donc, pour correctement interpréter une situation, que de s’en assurer le contrôle. On ne raconte pas d’histoires aux craté- ropes, ils ne s’en racontent pas non plus. Il n’est nul besoin d’insister sur la similitude de ce que Jon donne comme interprétations à ses observations avec les méthodes qu’il juge seules pertinentes et qu’il privilégie. Mais si on choisit cette voie, on remarque alors que Zahavi, d’une certaine manière, procède selon une cohérence semblable. La vie d’un cratérope consiste à sans cesse observer les autres et à interpréter et prédire leurs comportements. L’usage du monde d’un cratérope est, en d’autres termes, sans cesse ponctué d’anecdotes ; ou plutôt non, car si je le dis ainsi, j’emprunte le langage de l’autre camp : la carrière sociale du cratérope consiste à relever une pléthore de détails qui importent et à les interpréter. Chaque oiseau s’astreint à un travail incessant de prédiction et de traduction des intentions des autres. C’est la vie des êtres très sociaux. Or, ces usages, décrits de cette façon, s’avèrent tout autant correspondre à la manière dont Zahavi lui-même les observe et donne du sens à leurs comportements : prêter attention aux détails qui peuvent importer, interpréter des intentions, attri- buer un ensemble complexe de motifs et de significations. Certes, rien ne nous autorise à élucider ce qui initie cette similitude. Zahavi a-t-il construit sa pratique et ses interpréta- tions de manière à ce qu’elles correspondent – au sens de « répondre à » de manière pertinente – au mode de vie de ces oiseaux ou attribue-t-il aux oiseaux les schèmes qu’il privilégie dans sa pratique ? La question pourrait être renvoyée à Jon. Attribue-t-il aux oiseaux la manière dont il a appris à « faire science » ? Ou bien doit-on adopter la réponse que lui-même

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nous donnerait : sa manière de comprendre correspond aux usages de ce qu’il observe. Quelle que soit la réponse généreuse ou critique qu’on don- nera à ces alternatives, on remarquera que le sens de l’accusa- tion d’anthropomorphisme a glissé et se noue au problème du rapport des scientifiques aux amateurs. Elle ne désigne plus le fait de comprendre les animaux à l’aune des motifs des humains. Ce n’est plus l’humain qui est au cœur de cette affaire mais bien la pratique et, donc, un certain rapport au savoir. L’anthropomorphisme de Zahavi, tel que le lui reproche Jon, en définitive, ne consiste pas à attribuer au cratérope desmotifs proprement humains dans la résolution de ses problèmes sociaux, mais consiste à penser que l’oiseau utilise les procé- dures cognitives des amateurs – récolter des anecdotes, les interpréter, faire des hypothèses quant aux motifs et aux inten- tions… La question de savoir qui s’accorde aux usages de l’autre, des oiseaux et des scientifiques, reste bien sûr ouverte. Et la réponse que l’on pourrait proposer pour l’un des deux chercheurs ne vaut pas nécessairement pour l’autre – peut-être l’un s’est-il « bien accordé » et l’autre a-t-il « attribué » ? Mais je ne dirais pas « peu importe » parce que justement cela importe, parce que cela change lesmanières dont nous envisageons non seule- ment ce que peut être le « faire science » avec les animaux mais, surtout, ce que nous pouvons apprendre avec eux de la bonne manière de ce faire.

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G COMME Génies

Avec qui les extraterrestres voudront-ils négocier ?

La vache c’est un herbivore qui a du temps pour faire les choses. C’est Philippe Roucan, un éleveur, qui propose cette définition. La vache est un être de connaissance, écrit quant à lui Michel Ots. Elles connaissent, dit-il, le secret des plantes ; elles méditent en ruminant – ce qu’elles contemplent, ce sont les métamorphoses de la lumière depuis les lointains cosmiques jusque dans la texture de la matière. Certains éleveurs n’ont-ils pas affirmé à Jocelyne Porcher que les cornes des vaches sont ce qui les lie à la puissance du cosmos ? Je me dis parfois – mais cela a dû certainement faire déjà l’objet d’un roman de science-fiction –, que notre imagination est bien pauvre ou bien égocentrique lorsque nous pensons que si des extra-terrestres venaient sur terre, c’est avec nous qu’ils entreraient en contact. Quand je lis ce que les éleveurs racontent de leurs vaches, je me plais à penser que c’est avec elles que les extraterrestres pourraient entreprendre les pre- mières relations. Pour leur rapport au temps et à la méditation, pour leurs cornes – ces antennes qui les lient au cosmos –, pour ce qu’elles savent et ce qu’elles transmettent, pour leur sens de l’ordre et des préséances, pour la confiance qu’elles sont

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G COMME GÉNIES

capables de manifester, pour leur curiosité, pour leur sens des valeurs et des responsabilités ; ou, encore, pour ce qu’un éle- veur nous dit d’elles et qui nous surprend : elles vont plus loin que nous dans la réflexion. Si cette hypothèse d’extraterrestres nous négligeant au profit des vaches peut avoir un sens pour quelqu’un, ce serait certainement Temple Grandin. Il est vrai que lorsqu’elle évoque ces extraterrestres, c’est plutôt pour dire qu’elle nous perçoit comme tels et qu’elle se sent souvent, selon ses propres termes, comme un anthropologue sur Mars. Temple Grandin est autiste. Elle est également la scientifique américaine la plus reconnue dans le domaine de l’élevage. Les deux sont liés. Car si elle est devenue aussi experte, si elle a pu concevoir les bâti- ments et les systèmes de contention les plus ingénieux pour les animaux, si elle peut faire le métier qu’elle a choisi avec un tel succès, c’est parce que, dit-elle, elle peut percevoir le monde tel que les vaches elles-mêmes le perçoivent. Lorsqu’elle doit résoudre un problème sur le terrain, par exemple le fait que le bétail refuse d’entrer dans un endroit où on doit l’amener fréquemment, qu’il crée des problèmes qui génèrent des conflits avec les humains qui s’en chargent, Grandin cherche à rendre lisible la manière dont les vaches voient et interprètent la situation. Le fait de comprendre ce qui a pu effrayer l’animal et que nous ne percevons pas, ce qui sus- cite sa résistance à faire ce qu’on lui demande de faire – à entrer dans un bâtiment et à traverser un couloir –, permet à Grandin de résoudre les problèmes et les conflits. Il suffit parfois d’un détail, un petit bout de chiffon coloré qui flotte sur une bar- rière, une tâche d’ombre sur le sol et qui ne nous apparaît pas, ou qui ne signifie pas la même chose pour nous, et l’animal se trouve à agir de manière incompréhensible.

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Q UE DIRAIENT LES ANIMAUX , S I

Le fait qu’elle soit autiste, explique Grandin, la rend sen- sible aux environnements, d’une sensibilité très semblable à celle des animaux. Sa compréhension fine des animaux, sa pos- sibilité d’adopter leur perspective, repose en fait comme sur un pari. Les animaux, affirme-t-elle, sont des êtres exceptionnels, comme elle-même, en tant qu’autiste, l’est. « L’autisme, écrit- elle, m’a dotée d’une perspective sur les animaux que la plu- part des professionnels n’ont pas, quoique des gens ordinaires puissent y accéder, le fait que les animaux sont plus malins que nous le pensons. […] Les gens qui aiment les animaux et qui passent une bonne partie de leur temps avec eux, souvent commencent à sentir intuitivement qu’il y a plus pour les ani- maux que ce que notre regard rencontre. Mais ils ne savent pas ce que c’est, ni comment le décrire. » Certains autistes, explique-t-elle, sont mentalement très retardés mais capables de faire des choses que les humains normaux sont incapables d’apprendre à faire, par exemple connaître le jour où vous êtes né d’après la date, en une fraction de seconde ou, encore, vous dire si le numéro où vous habitez est un nombre premier. Les animaux sont comme les savants autistes. « Ils ont des talents que les gens n’ont pas, de la même manière que les personnes autistes ont des talents que les gens normaux n’ont pas ; cer- tains animaux ont des formes de génie dont les gens ne sont pas dotés, de la même manière que les savants autistes ont des formes spéciales de génie. » Les animaux possèdent ainsi une remarquable capacité à percevoir des choses que les humains ne peuvent percevoir et une faculté tout aussi incroyable de se souvenir d’informa- tions hautement détaillées dont nous ne pourrions nous sou- venir. « Je trouve cela amusant, dit-elle encore, que les gens normaux disent toujours à propos des enfants autistes qu’ils

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G COMME GÉNIES

vivent dans leur propre petit monde. Si vous travaillez avec des animaux, vous commencez à réaliser que vous pouvez dire exactement la même chose des gens normaux. Il y a un monde immense, magnifique autour de nous, que la plupart des nor- maux ne perçoivent pas. » Ainsi, le génie des animaux tient-il à leur formidable capacité à prêter attention aux détails, alors que nous privilégions une vision globale parce que nous tendons à fondre ces détails dans un concept qui nous donne la perception. Les animaux sont des penseurs visuels. Nous sommes des penseurs verbaux. « La première chose que je fais systématiquement, parce que nous ne pouvons résoudre un mystère animal à moins de nous mettre à leur place – littéralement à leur place – c’est d’aller là où l’animal va, et faire ce que l’animal fait. » Grandin emprunte le couloir, entre dans l’étable, traverse la route, suit le chemin et elle regarde : les pales du ventilateur quand celui-ci tourne lentement, oscillent ; la zone d’ombre sur la route apparaît comme un ravin sans fond ; la veste jaune est effrayante car elle est trop lumineuse, le contraste « saute aux yeux » comme il le fait avec le reflet éblouissant de lumière sur la plaque de métal. On pourrait envisager que Grandin, en décrivant la procé- dure qui consiste à se mettre à la place des animaux pour penser, voir et ressentir comme eux, se réfère à ce qui, générale- ment, se définit comme l’empathie. Mais si c’est bien de l’empathie, le terme recouvre à présent un oxymoron : ce à quoi nous avons affaire, c’est à une empathie sans pathos. Ce serait donc une forme d’empathie technique qui ne se fonde pas sur un partage d’émotions mais plutôt sur la créa- tion d’une communauté de sensibilité visuelle, sur un talent bien plus cognitif qu’émotif puisque c’est ainsi que nous

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catégorisons ce type de processus. Si je trouve peu de mots pour rendre compte de cet événement – moi qui m’inscris dans une tradition pour laquelle l’empathie relève de la sphère des émo- tions partagées –, je peux néanmoins renvoyer à cette petite merveille expérimentale qu’est le roman de science-fiction Le Paidhi de Carolyn Janice Cherryh. Dans un univers lointain, tant dans le temps que dans l’espace, un ambassadeur terrien est envoyé sur une planète où d’étranges êtres, très semblables à nous, vivent, entrent en relation, parlent et tentent de résoudre des conflits. Or, et c’est ce qui les rend étranges, les êtres de cette planète connaissent des affectsmais ceux-ci n’ont rien à voir avec les nôtres : ils n’ont rien d’interpersonnel. Il n’y a entre eux ni amour, ni amitié, ni haine, ni affect. Et toute la difficulté de l’ambassadeur humain est de comprendre un sys- tème relationnel à ce point similaire au nôtre – où les gens s’entraident ou se trucident, cultivent des liens –, alors que lui- même est toujours tenté de le traduire en termes émotionnels interpersonnels. Ce qui tient les gens, ce qui les lie, et ce qui explique leurs conduites se fonde en fait sur des relations d’allégeances et de loyautés qui prescrivent, comme un ensemble de règles, les codes de conduite. Et cela produit un type de société et de relations à ce point semblables aux nôtres que le héros ne cesse de se méprendre sur les motifs et les inten- tions de ceux qui l’aident ou se comportent en ennemis. Il se méprend mais cela fonctionne quand même, et si les erreurs dues aux méprises ont des conséquences, l’auteure a veillé à ce qu’elles ne soient pas sanctionnées de manière définitive. Il s’agit d’une expérimentation qui contraint le héros à se dé- familiariser de ses habitudes, l’oblige à penser et à hésiter, pas d’une leçon de morale.

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G COMME GÉNIES

L’analogie appelle l’analogie, dirait-on. Mais le chemin de la science-fiction avec l’exemple du Paidhi nous invite à ralentir. Est-ce que les animaux sont « réellement » comme les autistes ? Grandin l’affirme, avec une certitude, il est vrai difficile à par- tager pour ceux qui ne sont ni animaux ni autistes. Mais le régime de vérité qui accompagne cette affirmation s’inscrit dans le régime du pari fabulatoire ; il relève du pragmatisme ; en se comportant comme si elle avait affaire à des êtres qui, comme elle, voient le monde d’une certaine façon, ont le génie du détail et le talent de la perception, elle arrive à obtenir de ces êtres ce qui faisait l’objet de ce pari : accorder mieux des inten- tions, celles des éleveurs et celles des animaux. Et de fait, il y a moins de violence dans les élevages à la suite de son travail. En d’autres termes, elle apprend aux éleveurs américains à voir et à penser le monde avec le génie propre à leurs animaux. C’est à dessein que je précise que les éleveurs sont américains. Car la plupart des éleveurs américains, au contraire de ceux que je citais en introduction, ont peu de contact avec leurs bêtes, si ce n’est dans les occasions très précises des soins à leur apporter et du moment du transport vers l’abattoir. L’élevage auquel Grandin a affaire, en d’autres termes, ne recoupe que très par- tiellement avec la signification qu’il peut prendre pour cer- tains des éleveurs de chez nous, pour qui la cohabitation avec leurs bêtes et le fait de les connaître et de les aimer constituent l’essence de leur métier. Les animaux sont des génies. Temple Grandin offre un joli antidote à la thèse de l’exception humaine. Elle l’a inversée. Ce sont les animaux qui sont exceptionnels, comme le sont ces êtres d’exception que sont les autistes. L’analogie, certes, éta- blit ce qui pourrait passer pour des équivalences, mais elle le fait selon un système d’inversions qui problématisent ces

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équivalences ; elle n’a rien d’immédiat, elle repose sur la construction de deux différences et leurs mises en rapports, la différence entre les hommes et les animaux et celle entre les autistes et les gens normaux. Plus intéressant encore, et c’est ce qui lui confère ce rôle d’antidote, l’analogie se fonde sur la retraduction de ces différences en différences qualifiantes . Ce qui était bêtise des bêtes et handicap de l’humain devient talent particulier, exceptionnel, génie dans l’usage du monde. La comparaison, ainsi construite, réinvente les identités. Elle propose d’autres modes d’accomplissement. Elle n’est donc pas comparaison mais traduction. Faire de l’autre avec du même. Faire bifurquer les devenirs. Se construire dans des his- toires qui font grandir. Fabuler. Cela ne tient sans doute pas du hasard que Temple Grandin se souvienne – lorsqu’elle relate son long parcours et le rôle de sa mère qui a lutté pour épargner à sa fille diagnostiquée « schi- zophrène » le destin du placement en institution –, des his- toires que celle-ci lui racontait enfant : il arrive que des fées viennent la nuit dans les maisons où un enfant vient de naître et substituent à cet enfant le leur. Et les humains se retrouvent alors avec ces petits êtres bizarres qu’ils ne comprennent pas et qui semblent ne pas les comprendre, ces enfants dont l’esprit s’absente de manière si étrange et qui restent toujours comme exilés, ces enfants qu’accueille avec tant de peine l’univers de notre langue et de nos liens, ces enfants qui voient des choses captivantes ou effrayantes que nul ne perçoit. Des enfants qui, en somme, font entrer, comme le fait Grandin, des mondes invisibles et fabuleux dans le nôtre.

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H COMME

Hiérarchies

La dominance des mâles ne serait-elle pas un mythe ?

Une meute de loups, stipule le site France- loups que je consulte fin septembre 2011, « est souvent consti- tuée d’un couple dominant ayant le rôle de chef de groupe. On les appelle les Alpha mâle et femelle Alpha. C’est le couple dominant qui prend toutes les décisions pour la survie de la meute, déplacements chasse, marquage et territoire. Le couple Alpha est le seul à se reproduire. Dans la meute l’ordre hiérar- chique est constitué des Bêta, qui arrivent après les Alpha. Ils prendront la place du couple Alpha en cas de problème pour la meute (mort). Puis viennent les loups Oméga, position très peu envieuse (sic) dans une meute, car les Oméga subissent des agressions perpétuelles et quotidiennes. L’Omega, de par sa position dans le rang, sera le dernier à manger, sur une proie tuée par la meute ».

On pouvait retrouver une description assez proche de cette organisation dans la littérature des années 1960 consacrée aux babouins. Le primatologue

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SherwoodWashburn y affirmait que « les caractéristiques prin- cipales de l’organisation des babouins sont dérivées d’un modèle complexe de dominance au sein des mâles adultes qui habituellement assure la stabilité et une relative paix dans le groupe, un maximum de protection pour les mères et les petits, et la probabilité la plus élevée que les enfants seront ceux des mâles les plus hauts dans la hiérarchie ». Assez proche, à quelques détails près ; ainsi, par exemple, chez les spécialistes des babouins, les chercheurs insistent sur le rôle des domi- nants dans la défense de la troupe. La primatologue Alison Jolly qui a fait en 1972 un état des lieux des recherches relève que c’est une prérogative des mâles les plus haut placés, c’est même le signe le plus clair de la dominance : « Quand une troupe de babouins des savanes rencontre un grand félin, elle opère un retrait en formation de bataille, les femelles et les juvéniles d’abord, les grands mâles avec leurs formidables canines ensuite, s’interposant entre la troupe et le danger. » Ce superbe modèle d’organisation connaît cependant, conclut Jolly, une exception : les babouins de la forêt d’Ishasha observés par la primatologue Thelma Rowell en Ouganda s’enfuient dans le plus grand désordre à la vue des prédateurs, chacun selon ses propres capacités de vitesse ; ce qui veut dire les mâles loin devant et les femelles, encombrées de leurs petits, peinant à l’arrière. Ce manque flagrant d’héroïsme – comme Thelma Rowell le qualifiera elle-même –, n’était en fait qu’une extravagance parmi d’autres dans le comportement de ces babouins particu- liers : les babouins de Ishasha ne connaissaient pas la hiérar- chie. Aucun mâle ne domine les autres, ni ne semble pouvoir s’assurer les privilèges liés au rang. Bien au contraire, une atmo- sphère paisible règne dans la troupe, les agressions sont rares et

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H COMME HIÉRARCHIES

les mâles semblent beaucoup plus attentifs à coopérer qu’à entretenir la compétition qui règne dans les autres groupes. La primatologue rapporte une observation plus déroutante encore : il ne semble pas y avoir de hiérarchie entre mâles et femelles. Ces données furent accueillies avec scepticisme par ses col- lègues. Aucun babouin ne s’était jamais comporté de cette manière, les babouins d’Ishasha constituaient une malheu- reuse exception dans le bel ordre que la nature avait offert aux babouins. Il devait bien y avoir une explication. On finit par en trouver une qui ne devait fâcher personne, ni la primatologue qui « aurait mal observé », ni les babouins qui n’en seraient pas vraiment, ce qui était arrivé, début des années 1960, aux babouins chacmas d’Afrique du Sud. Ces derniers avaient payé cher leur témérité ; leur observateur, Ronald Hall rapporte à cette époque que les babouins qu’il observe ne sont pas hiérar- chisés. Ils se virent exclure de l’espèce : ce ne sont pas des babouins ! On trouva une solution moins rude pour les extra- vagances babouines d’Ishasha : elles devaient être dues aux conditions écologiques exceptionnelles dont ils avaient tou- jours bénéficié, en l’occurrence la forêt, véritable paradis ter- restre avec ses arbres offrant abris contre les prédateurs, sites de sommeil et, surtout, abondance de nourriture. Le mythe du paradis terrestre et de la chute n’est jamais très loin du mythe des origines que les babouins devaient aider à reconstruire : les babouins d’Ishasha étaient restés dans les arbres ; ils n’avaient pas accompli ce saut évolutif auquel ont consenti leurs congé- nères des savanes. Tout progrès ayant un coût, ces derniers le payaient par des conditions bien plus rudes entraînant une compétition intense, celle-ci conduisant à cette organisation très hiérarchisée. Cette explication en termes écologiques, si

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elle les marginalisait, laissait toutefois aux babouins d’Ishasha une chance de continuer à appartenir à l’espèce des babouins et à la chercheuse le crédit de ses observations. Ces problèmes résolus, les recherches continuèrent donc d’accumuler des preuves de l’universalité d’une organisation hiérarchique chez les babouins des savanes – et chez quantité d’autres espèces. Le modèle était d’ailleurs à ce point devenu incontournable qu’il déterminait, sur chaque terrain, la première question de l’enquête. Celle-ci se devait de commencer par la découverte de la hiérarchie et l’établissement du rang de chaque individu. Et quand cette hiérarchie ne semblait pas apparaître, les cher- cheurs invoquaient alors un concept bien commode pour combler le vide factuel : celui de « dominance latente ». La dominance doit être si bien installée qu’on ne peut plus la per- cevoir. Quelques années plus tard, début des années 1970, Thelma Rowell décide de ne pas accepter la position de marginaux dans laquelle on a relégué ses babouins. Oui, les babouins d’Ishasha bénéficient de conditions particulières qui peuvent rendre compte de leur déviance. Mais il faut s’entendre sur ce qu’on appelle « conditions » : ce ne sont pas les conditions écolo- giques dans le sens traditionnel du terme, ce sont les condi- tions mêmes de l’observation. En d’autres termes, ses babouins ne sont une exception au modèle que parce qu’ils ont été observés dans des conditions qui ne les contraignaient pas à obéir à ce même modèle. Rowell a en fait repris toutes les recherches effectuées avant elle et les a comparées. Elle a pu les classer en deux groupes. D’un côté, on trouve des animaux qui visiblement ne sont pas très intéressés par la hiérarchie, ceux pour lesquels il a fallu invoquer le concept de dominance latente, ceux dont on

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H COMME HIÉRARCHIES

pensait qu’ils avaient connu des pressions sélectives diffé- rentes, comme les babouins d’Ishasha, ou encore les excom- muniés de l’espèce, comme les chacmas. De l’autre côté, on retrouve, tant sur le terrain qu’en captivité, tous les babouins qui se sont comportés de la manière attendue par le modèle. Deux constantes apparaissent. Dans toutes les recherches en captivité, les babouins sont très clairement hiérarchisés ; dans la nature, la dominance émerge de manière remarquable dans les situations d’observation dans lesquelles les chercheurs ont nourri les animaux pour les attirer. Une coïncidence ? Pas vrai- ment. Les recherches en captivité sont toutes calquées sur le même modèle. Pour étudier la dominance, les scientifiques apparient deux à deux les singes et les mettent en compétition pour un peu de nourriture, pour l’espace, voire pour la possibilité d’éviter un choc électrique. Les deux singes sont le plus sou- vent de parfaits étrangers. À la première épreuve, l’un des deux va l’emporter, c’est le but de la manœuvre. À l’épreuve sui- vante, l’autre anticipera le résultat prévisible et, s’il lutte, il ne le fera pas avec toute la conviction nécessaire. Chaque itéra- tion de l’épreuve viendra confirmer une prédiction de plus en plus fiable, tant pour l’expérimentateur que pour les singes. À la longue, en présence du bien convoité ou du choc à éviter, celui qui a perdu tout espoir va s’effacer et éviter de se retrouver sur le chemin de celui qui est devenu le « dominant ». Le phé- nomène se reproduit à l’identique lorsque des groupes sont composés. Le manque de place et de nourriture provoque immanquablement des conflits entre des singes qui ne se connaissent pas et qui sont regroupés dans un groupe social dont la structure est en quelque sorte déterminée par le dispo- sitif même de captivité.

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Sur le terrain, les choses sont sans doute différentes. Les indi- vidus se connaissent ; ils ne sont pas, en principe, soumis aux mêmes contraintes. C’est oublier les contraintes de la recherche. Car si les chercheurs ont appâté leurs babouins avec de la nourriture en lieu et place de la pratique de l’habituation, ils l’ont fait le plus souvent en quantité insuffisante et concen- trée en un seul lieu, provoquant ainsi de belles bagarres à l’issue desquelles les dominants s’identifiaient clairement. Les cher- cheurs ont donc reproduit, sur le terrain, les conditions de la captivité. Le verdict de Rowell sera sans concession : la hiérar- chie n’apparaît si bien, et ne se stabilise si bien que dans les conditions où les chercheurs l’ont activement provoquée et maintenue. Le modèle, toutefois, continue d’imprégner les recherches. Ça et là, cependant, des babouins récalcitrants se manifes- tent. Ceux de la jeune anthropologue américaine Shirley Strum semblent vouloir reprendre le flambeau de la résistance, à Pumphouse au Kenya, au milieu des années 1970. Celle-ci aboutit à la conclusion que la dominance des mâles est un mythe. Toutes ses observations concordent : les mâles les plus agressifs, et classés le plus haut dans la hiérarchie si l’on prend le critère de l’issue des conflits, sont le moins souvent choisis comme compagnons-consorts par les femelles et ont un accès bien moindre aux femelles en oestrus. Contre toute attente, lorsqu’un mâle a l’avantage dans un conflit, c’est le vaincu qui est le mieux traité. Il jouit des attentions des femelles récep- tives, on lui cède des aliments appréciés, on le toilette souvent. L’issue du conflit, explique Strum, montre qu’il ne s’agit pas d’un simple problème de dominance ou d’accès aux res- sources ; ces notions doivent être sérieusement remises en question pour comprendre les relations qui se nouent.

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H COMME HIÉRARCHIES

L’accueil à ses propositions sera désastreux. On l’accusera d’avoir mal observé, voire d’avoir trafiqué ses données. « Il y a forcément une hiérarchie chez les mâles de Pumphouse » s’entendra-t-elle répéter à l’envi par les « dos argentés » des uni- versités. Le rejet brutal de ces recherches, le peu d’écho donné aux critiques de Rowell ne rendent que plus perceptible la diffi- culté des chercheurs d’abandonner cette notion. On peut évo- quer, avec Thelma Rowell, la prégnance, en primatologie, du mythe, issu d’une tradition naturaliste victorienne et roman- tique, d’un mâle dominant combattant pour les femelles, voire une certaine forme d’anthropomorphisme, voire d’« académi- comorphisme » : les relations de hiérarchie ne seraient-elles pas ce qui caractérise finalement les relations entre ceux qui écrivent le plus à leur sujet ? On peut également penser que les raisons de cette prédilec- tion un peu maniaque pour ce modèle sont liées aux ambi- tions d’une majorité de primatologues de conférer à leurs recherches une assise scientifique dans une perspective natura- liste (voir FAIRE SCIENCE). La hiérarchie constitue, à cet égard, un bon objet. Elle confirme l’existence d’invariants spéci- fiques, elle assure la possibilité de prédictions fiables et suscep- tibles de faire l’objet de corrélations et de statistiques. Mais la conception d’une société ordonnée sur le principe de la domi- nance relèverait également d’une conception du social que les primatologues emprunteraient à la sociologie, et selon laquelle la société préexisterait au travail des acteurs ( Corps). Cette conception, selon Bruno Latour, ne réussit à s’imposer qu’en occultant le travail incessant de stabilisation que requiert le fait de faire société. La théorie de la hiérarchie serait en quelque sorte, comme un arrêt sur image. Il y a certes bien des épreuves

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agressives chez les babouins, et des épreuves par lesquelles ils essaient de montrer qui est le plus fort mais si on veut construire une relation d’ordre, on ne le peut pas sauf à rac- courcir le temps de l’observation à quelques jours. Une hiérar- chie qui fluctue tous les trois jours mérite-t-elle encore le nom de hiérarchie ? Une hiérarchie dans laquelle celui qui peut revendiquer la conquête d’une femelle n’est pas le même que celui qui s’arroge un accès privilégié à la nourriture et s’avère ne pas être non plus celui qui décide des déplacements de la troupe – rôle dévolu aux femelles plus âgées chez les babouins – peut-elle encore être une hiérarchie ? Toutefois, les termes de hiérarchie et de dominance restent bien présents dans une bonne part de la littérature et conti- nuent, pour certains chercheurs, à aller de soi. Certes, ils concè- dent que « c’est plus compliqué que cela ». Ce qui ne diminue en rien leur obstination à les utiliser et à décrire ce type de rela- tions. (Nécessité ; Umwelt) L’extrait de présentation de la meute de loups qui ouvrait le propos en témoignait. Cette idée de hiérarchie alimente encore les manuels d’éducation des chiens, exigeant des maîtres qu’ils rappellent à leur compagnon, si celui-ci tend à l’oublier, qui est le dominant. Cette persistance est d’autant plus étonnante que les loups ont suivi, à cet égard, le chemin des babouins. Dans les années 1930, suite aux travaux du spécialiste Rudolf Schenkel, la théorie du loup alpha s’est imposée. Fin des années 1960, le grand spécialiste américain des loups, David Mech la reprendra ; il prolongera les recherches dans cette direction et contribuera à la populariser. Fin des années 1990, cependant, David Mech remet toute la théorie en cause. Il a suivi des meutes pendant treize étés au Canada : ce qu’on appelle meute

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H COMME HIÉRARCHIES

est en fait une famille, composée des parents et des enfants qui, arrivés àmaturité, quitteront la famille pour en composer une à leur tour. Il n’y a pas de relation de dominance, seulement des parents qui guident les activités de leurs enfants, leur appren- nent à chasser et à bien se conduire. La raison de cette disparité entre les positions théoriques est simple et prévisible maintenant que nous connaissons l’his- toire des babouins : avant les treize étés d’observation, les recherches de Schenkel et de Mech s’étaient cantonnées dans les parcs animaliers et les zoos, au départ de troupes artificielle- ment créées d’individus étrangers les uns aux autres, confinés dans des espaces dans lesquels aucune échappatoire n’est pos- sible, avec une nourriture fournie par les humains. Ces loups tentent, tant que faire se peut, de s’organiser dans le stress que chacun de ces éléments ne cesse d’alimenter. Les Alphas s’arro- gent donc tous les privilèges, les Bêtas composent, les Omégas tentent de survivre aux persécutions incessantes. C’est le spec- tacle quotidien qu’offrent de nombreux parcs animaliers. Et c’est la description qui continue à s’imposer dans la litté- rature. La théorie de la dominance semble donc bel et bien destinée à persévérer aussi longtemps que les humains conti- nueront à la faire exister et s’en arrangeront. Tout cela, on le voit, ne relève pas que de problèmes exclusi- vement théoriques. Nos théories à propos des animaux ont des conséquences pratiques, ne fût-ce que parce qu’elles modi- fient la considération que nous pouvons avoir à leur égard. Et cela va bien au-delà de la simple considération, en témoignent amplement les loups des parcs – et ce qui est répondu lorsqu’on s’inquiète des attaques incessantes dont peuvent être victimes les loups Omégas : « Il en va ainsi des loups. »

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La théorie de la hiérarchie a tout de l’allure d’une maladie infectieuse dont les virus appartiennent à une souche très résis- tante. Ses symptômes, tout comme sa virulence, sont aisément repérables et cartographiables : elle produit des êtres déter- minés par des règles rigides, des êtres peu intéressants, des êtres qui suivent des routines sans trop se poser de questions. Et elle contamine aussi bien les humains qui imposent cette théorie que les animaux à qui elle est imposée.

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I COMME

Imprévisibles

Les animaux sont-ils des modèles fiables de moralité ?

Lors de l’exposition Bêtes et hommes qui s’est tenue à la Grande Halle de la Villette de Paris en 2007, des outardes, cinq corbeaux freux et une corneille, deux varans, cinq vautours et deux loutres – un frère et sa sœur –, furent hébergés entre les œuvres, les vidéos et les textes. Ces animaux « en résidence » étaient, selon la volonté des commissaires de l’exposition (dont moi-même), les ambassadeurs de leurs congénères ; ils posaient, en tant que représentants, des ques- tions liées au problème de vivre ensemble et des conflits que cette volonté génère entre les humains, entre les humains et les animaux, voire entre les animaux eux-mêmes ( Justice). Ces animaux venaient rendre compte des difficultés liées au fait qu’ils sont à présent, de manière explicite et collective, impliqués dans nos histoires et au fait que nous soyons aujourd’hui tenus d’explorer et de négocier avec eux la manière dont ils peuvent être intéressés par cette implication. En faisant ce choix, les commissaires de l’exposition savaient qu’elles prenaient le risque de se voir reprocher la

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présence, en cage, de ces animaux. Aussi avaient-elles soigneu- sement préparé les modes de légitimation et, surtout, elles avaient veillé à ce que les conditions de maintenance de ces animaux en résidence soient irréprochables. Ce sont les loutres qui les ont prises par surprise. Tout avait pourtant bien commencé. De jour en jour, les loutres semblaient s’acclimater à leur nouvel environnement et, même, multiplier les signes de leur bien-être. Elles avaient donc plus que favorablement accueilli les propositions et répondu aux attentes de celles qui les avaient mobilisées. Ces dernières, en revanche, ne s’attendaient toutefois pas à ce que les loutres prennent l’initiative de dépasser leurs espérances. Et elles ne leur demandaient certainement pas qu’un des témoi- gnages de leur bien-être prenne la forme d’un égarement par rapport aux normes de conduites en matière de sexualité. Car les biologistes le leur avaient bien certifié : tous les scien- tifiques s’accordent aujourd’hui à dire que chez les loutres, comme chez nombre d’animaux, des mécanismes empêchent l’attirance entre les individus élevés ensemble. Visiblement le frère et la sœur loutres avaient décidé d’apporter leur contribu- tion à, ou plus précisément de ré-ouvrir, la vieille controverse autour de l’inceste. Et elles semblaient vouloir donner tort aux éthologues contemporains et, par là même, en revenir aux hypothèses de Sigmund Freud et Claude Lévi-Strauss qui, bien que n’étant pas des spécialistes du monde animal, avaient des idées bien arrêtées sur la question et en avaient d’ailleurs fait un critère du « propre de l’humain » – les hommes connaissent le tabou de l’inceste, pas les bêtes. Si les organisatrices de l’exposition ne se sentaient pas concernées par cette controverse, le fait que leurs loutres contredisent aussi impunément les scientifiques leur faisait

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craindre le pire. On sait en effet que les zoos et les situations de captivité ont longtemps eu la réputation de « dénaturer » leurs animaux ; dans le domaine de la sexualité, cette accusation en général prend pour cible les comportements sexuels dits dévoyés, définitivement réputés, dans ce cadre, de « contre- nature ». Signalons, toutefois, qu’une bonne part de ce que nous savons de la sexualité des animaux est issue des recherches en captivité. D’abord, parce qu’elle est assez difficile à observer dans les conditions de nature, les animaux tendant à être relati- vement discrets en ces matières, notamment parce que ces acti- vités impliquent une bien plus grande vulnérabilité. Dans les zoos, toutefois, à moins de se soumettre à une abstinence réprobatrice (ce qui arrive souvent), les animaux n’ont souvent d’autre choix que de participer à l’éducation sexuelle des spec- tateurs – et au maintien de la biodiversité, nous dit-on, mais c’est un autre problème. Ensuite, la sexualité est mieux connue dans les conditions artificielles parce qu’on l’y a étudiée, voire provoquée : nombre de recherches ont ainsi suivi ou suscité les carrières reproductrices de millions de rats, de singes et bien d’autres encore. Loin de moi, toutefois, de considérer que les écarts à la norme qui s’observent dans les conditions de captivité sont univoquement le résultat des conditions pathologiques. C’est plus compliqué que cela et les généralisations ne sont ici d’aucun secours. On peut en effet remarquer que les animaux dans des conditions de sécurité relative, peu préoccupés par la présence de prédateurs et par les nécessités de la survie, explo- rent, ou rendent visibles, d’autres modes de relation. Ainsi, on a longtemps considéré que la question du plaisir est hors de propos quand on parle d’animaux. La question était résolue

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par le double impératif de l’urgence et celui de la reproduction ( Nécessité ; Queer). Mais les animaux ont-ils vraiment la reproduction en tête ? Visiblement, pour nombre d’entre eux, les choses vont autrement. Les bonobos se sont rendus célèbres à cet égard. Chez les oiseaux, on commence à envisager que des accouplements puissent avoir lieu pour des motifs les plus divers. La question du plaisir a toujours grand-peine à être évo- quée par les scientifiques, la rapidité de la plupart des presta- tions sexuelles venant d’ailleurs encourager cette réticence. Tout change, évidemment, si l’on envisage que les animaux puissent faire autrement s’ils en avaient la possibilité. Ils le font parfois. La philosophe et artiste Chris Hertzfeld, qui a passé de longs moments avec les orangs-outans du Jardin des Plantes à Paris (Watana), a observé une femelle prolonger un accou- plement pendant près de trente minutes et, de toute évidence, activement vouloir prolonger ce moment. Ceci nous montre- rait que les animaux peuvent déployer un autre répertoire si les conditions s’avèrent propices. Les conditions de captivité sont certes différentes des conditions de nature ; elles ne sont pas moins réelles. Elles constituent en quelque sorte une série d’autres propositions, et, comme telles, elles peuvent être jugées favorables, ou non (Hiérarchies), et toujours à certains égards. Toujours est-il que concernant les deux loutres, les respon- sables de l’exposition n’étaient pas très à l’aise et imaginaient difficilement déployer, lorsque les journalistes auraient vent de l’affaire, et à leur suite les protecteurs des animaux et le public, les ressources de cette argumentation. Or, elles le savaient, si elles les avaient hébergées quelques décades plus tôt, personne ne se serait inquiété. Il aurait été jus- tement normal que les animaux, puisque ce sont des animaux,

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ne respectent pas les règles en vigueur chez les humains. L’interdit de l’inceste et le contrôle de la sexualité ont pendant longtemps été un des critères décisifs de l’exceptionnalisme humain. Devant leur inquiétude, les biologistes qui collabo- raient à l’exposition les ont toutefois rassurées. De fait, ont-ils affirmé, quand les animaux sont dans des conditions agréables cela pouvait arriver mais des mécanismes hormonaux allaient empêcher que ces frasques n’aient de conséquences fâcheuses. Les responsables leur ont fait confiance comme elles ont fait confiance à leurs loutres. Les animaux ne s’accordent cepen- dant pas toujours avec leurs scientifiques ; quant à la confiance, elle ne s’impose pas unilatéralement. Peu de temps après, en effet, la petite loutronne s’est mise à grossir de manière inquiétante et rapidement significative. Il semblerait que les mécanismes hormonaux n’aient pas été à la hauteur des espérances des biologistes et des organisatrices. Le 18 novembre 2007, le site des actualités de l’exposition annonça donc une heureuse naissance, sans préciser toutefois le lien qui unissait les deux parents. On le voit à lumière de cette histoire, ce qui autrefois apparaissait comme une caractéristique de la nature se définit, dans ce contexte, comme l’exact inverse : c’est devenu contre- nature. Le fait que ce « contre-nature » se décline dans le domaine de la sexualité n’est pas sans importance. Les loutres auraient, par exemple, découvert l’usage du casse-noix ou se seraient mises à danser dans leur enclos que cela aurait suscité l’enthousiasme, pas la réprobation que craignaient les commissaires de l’exposition. Il est à noter que cette réprobation se manifeste peu lorsqu’il s’agit des animaux domestiques ou de laboratoire. On a créé des souches pures de rats et de souris, justement en croisant les

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plus proches apparentés, afin de réduire la variabilité compor- tementale ou physiologique qui tend malencontreusement à faire diverger tous les résultats d’expériences. Pour d’autres raisons, on a opéré de même avec les animaux d’élevage et les chiens, pour lesquels la valeur de la race pure – ou celle de cer- taines caractéristiques appréciées – a tenu lieu de guide en matière de sélection. Tout le processus de la domestication a été guidé par des principes qui ne sont pas nécessairement, loin s’en faut, les critères que les animaux appliqueraient si on les laissait libres de leurs choix. Mais dans la nature, aujourd’hui, à quelques exceptions près, on considère que l’endogamie – le fait de s’accoupler avec des proches parents –, est en général évité. Les exceptions sont pour la plupart le lot réservé à quelques populations limitées dans leurs possibilités, comme le sont les populations des îles. Certes, d’autres exceptions existent, comme chez ce petit poisson monogame et très coloré qui vit dans les criques et les rivières du Cameroun et du Nigéria, le cichlidé Pelvicachromis Taeniatus . Les femelles de cette espèce préfèrent s’accoupler avec leurs frères et les mâles avec leurs sœurs. Les scientifiques ont essayé de comprendre les raisons que peuvent avoir ces poissons de transgresser une règle à présent bien suivie dans le règne animal. Ils pensent que ces poissons ont en fait été conduits, par la sélection naturelle, à préférer des proches parents pour se reproduire car la surveillance des œufs et des jeunes, notamment contre les prédateurs, demande un travail qui n’est vraiment efficace que si les parents collaborent plei- nement. Or, semblerait-il, la collaboration est de bien meil- leure qualité si les parents se connaissent bien. Toujours est-il que ce type de recherches marque bien l’inversion récente des manières de penser. Ce sont les animaux qui ne respectent pas

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la règle de l’exogamie qui doivent à présent fournir une expli- cation. Et elle a intérêt à être dûment justifiée ! La sexualité des animaux a longtemps alimenté la thèse de l’exceptionnalisme humain (« on n’est pas des bêtes », qui le dit si justement, réfère bien à cette dimension du problème), et a toujours nourri un large régime d’accusation et d’exclusion – de ceux qui, justement, se comportent comme des bêtes – le long d’une ligne de partage assez compliquée entre ce que la nature tolère (l’inceste) et ce qu’elle a vertueusement empêché (l’homosexualité). Les bêtes se sont donc comportées comme des bêtes jusqu’à ce qu’on change d’avis sur ce que signifie se comporter comme une bête. La sexualité animale apparaît donc toujours comme un modèle, à suivre ou dont il faut se détacher, pour accéder à la culture. Cette préoccupation reste, quoique sous des formes renouvelées, toujours d’actualité. Le cas du campagnol monogame, tel qu’il a été étudié par le jeune chercheur Suisse Nicholas Stücklin, est exemplaire à cet égard. L’histoire est d’autant plus intéressante que ce campagnol n’a cessé de passer d’une louable attitude d’adhésion au modèle qu’il était censé constituer pour les scientifiques qui l’étu- diaient à une lamentable désinvolture à son égard. Le campagnol des prairies, Microtus ochrogaster (petites oreilles, ventre jaune), est un rongeur habitant le Midwest du Canada et des États-Unis. Dans les sciences du cerveau, ce cam- pagnol a atteint une certaine notoriété grâce à un comporte- ment social dont certains zoologues l’ont doté vers la fin des années 1970 : il serait, dit-on, monogame et biparental, un comportement reconnu à seulement 3 % de l’ensemble de la population des mammifères. L’histoire telle que la retrace Stücklin commence en 1957 lorsqu’un zoologue, Henry Fitch, constate que lors de captures

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de recensement de campagnols, dans les prairies du Kansas, il arrive souvent que soient prélevés, dans le même piège, un mâle et une femelle déjà retrouvés ensemble dans d’autres cap- tures. L’hypothèse de la monogamie qui s’imposera ultérieure- ment n’est toutefois pas celle de Fitch. Lors de la capture, il constate que la femelle n’est pas en oestrus ; dès lors, selon lui, la liaison n’est pas de nature sexuelle, ce seraient des cama- rades de nid qui ont pris l’habitude de se promener ensemble. Si l’un se fait piéger, l’autre essaye de forcer l’entrée de la cage et le rejoint. En outre, il peut parfois s’agir de deux femelles. Comme Fitch n’arrive pas à obtenir d’activité sexuelle en labo- ratoire, il ne peut de toute manière ni révoquer ni étayer l’hypothèse d’un éventuel lien sexuel entre les partenaires « amis ». Mais, en 1967, d’autres zoologues vont reprendre les obser- vations, et s’attacher à une autre caractéristique à laquelle Fitch avait prêté très peu d’attention. Les mâles participent très acti- vement à l’élevage des enfants. Dix ans ont passé et l’intérêt pour le campagnol a changé : les chercheurs envisagent sa can- didature au rôle de modèle de laboratoire, entendu comme modèle des comportements humains. La monogamie devient un enjeu sérieux. Deux scientifiques, Gier et Cooksey, vont s’attacher au comportement paternel, clé de la monogamie – généralement, quand les couples sont stables, les deux parents s’investissent dans les soins aux enfants. On découvre ainsi un mâle prévenant, coopératif voire docile à l’égard de ce qui est devenu « sa » femelle, la toilettant et la nourrissant, assumant même, et admirablement, disent les chercheurs, le rôle de sage-femme, se chargeant, après la naissance, du nid et des jeunes. Seul un monogame se dévoue de cette manière ! La réputation du campagnol est faite ; les chercheurs

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continueront d’observer les pères pendant les vingt années sui- vantes. Le campagnol désormais monogame commence alors à intéresser les neurosciences en quête de modèles d’attache- ments. Les rats de laboratoire se voient détrônés ; s’ils pou- vaient témoigner de l’attachement maternel, ils sont totalement inaptes quand il s’agit de celui des couples. Le cam- pagnol devient le modèle de la physiologie de l’amour – humain s’entend –, et de la formation des couples, hétéro- sexuels, s’entend également. La recherche neuroendocrinolo- gique va connaître un nouvel essor. Le mammalogue Lowell Getz et la behavioriste Sue Carter envisagent alors un autre destin possible au campagnol monogame. S’il peut témoigner de la chimie des liens, il doit alors pouvoir également consti- tuer le modèle des pathologies de ces mêmes liens chez les humains et donc constituer une réserve bien appréciable des syndromes les plus divers du dysfonctionnement social. À condition toutefois que le campagnol reste bien mono- game… Or, il semblerait que le modèle s’avère moins parfait qu’il n’en avait l’air. Les chercheurs découvrent d’abord l’existence de « campagnols vagabonds ». Pendant une période de leur vie, une partie non négligeable des campagnols, prétendument monogames et fidèles, voyageraient et fréquenteraient d’autres campagnols. Ensuite, des études d’ADN viennent confirmer ce que l’on commence à suspecter : le campagnol serait infidèle. Selon les recherches, 23 % ou 56 % des petits proviennent d’une fertilisation hors-couple. Et ces pères si méritants s’occuperaient en fait de la descendance d’un autre, ce qui, du point de vue des règles de la sélection, n’est pas conseillé.

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C’est une nouvelle bien embarrassante et qui, comme le sou- ligne à juste titre Nicholas Stüklin, compromet de manière fâcheuse l’investiture de campagnol comme modèle du couple humain.

Quoique… On commence à s’interroger. Le campagnol n’est peut-être pas monogame ; mais que veut dire être monogame ? Et, après tout, l’humain l’est-il ? Forme-t-il des liens à si longs termes que cela ? Partage-t-il l’élevage de ses propres enfants ? On n’est pas loin de l’histoire du chaudron de Freud – je ne t’ai jamais emprunté ton chaudron, et puis je te l’ai rendu en bon état et, d’ailleurs, il était déjà percé. La notion de monogamie va alors recevoir un sérieux élar- gissement. On distinguera fidélité sexuelle et attachement social. De ce fait, la monogamie, certes sociale, du campagnol reste intacte. Le problème est d’autant mieux résolu que c’est surtout l’attachement et les pathologies qui résultent de son inhibition qui intéressent les recherches sur les bases neurales du comportement humain. Toutefois, au laboratoire, cette grande diversité risque de compromettre la fiabilité que l’on peut accorder à la reproduc- tibilité du comportement. Si le campagnol fait des fantaisies dans la nature, sa monogamie en captivité serait le résultat des contraintes imposées par le laboratoire, elle serait donc un arte- fact. Les rats, à cet égard, s’avéraient plus prévisibles et fiables – les chercheurs ont d’ailleurs considérablement œuvré pour réduire cette variabilité à la limite du possible en leur imposant les choix sexuels notamment. Toutefois, comme les rats ne semblent pas s’attacher, on ne peut pas compter sur eux. Les chercheurs vont alors modifier la définition de ce qui les intéresse : qu’y a-t-il de commun entre les campagnols et les

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humains ? La variabilité de leurs comportements, justement ! Le campagnol peut dès lors rester le modèle par excellence. On devrait s’en réjouir. Ne préférons-nous pas un monde marqué par la diversité ? Ce monde n’est-il pas plus intéres- sant, ne promet-il pas plus de curiosité, plus d’attention, plus d’hypothèses ? Sans hésitation, me dira-t-on (Queer). Je crois au contraire que les campagnols nous demandent d’hésiter. Car la variété est en train de devenir une réponse morale, une réponse abstraite et tout terrain. Ce qui nous signale que nous sommes en train d’aller trop vite et de faire de la variété, juste- ment, une généralité. En d’autres termes, la variété est en train de devenir une réponse plutôt que de constituer un problème. On ne le perçoit pas si on aborde l’aventure des campagnols dans les schèmes devenus usuels pour déconstruire ce type d’histoires. En effet, on pourrait très bien comprendre les modifications des comportements « intéressants » des campa- gnols, dans le sens d’une plus grande diversité des manières d’organiser la conjugalité, comme constituant un décalque fidèle de l’évolution de nos manières de nous organiser. On pouvait déjà le suspecter lorsque les chercheurs annoncent, à une période qui coïncide avec l’émergence des mouvements féministes remettant en cause la répartition traditionnelle des tâches autour des enfants, que les campagnols sont d’excel- lents pères de famille, au sens nouveau du terme – ils ne doi- vent plus seulement faire bouillir la marmite, ils doivent tourner dedans. Qu’on ne néglige cependant pas les condi- tions pratiques qui sont associées à ces nouveaux usages : le campagnol qui refusait obstinément de se reproduire en condi- tion de captivité avec Fitch a fini par l’accepter avec les scienti- fiques qui ont suivi.

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Si on s’intéresse aux recherches plus récentes, il est égale- ment vrai que la découverte de la variabilité des pratiques conjugales reconnues au campagnol ressemble furieusement aux innovations des pratiques contemporaines occidentales – en n’oubliant pas que, d’entrée de jeu, c’est bien des habi- tants cette partie du monde dont le campagnol devait témoi- gner. S’agirait-il de prendre acte de cette variété des usages et de légitimer d’autres formes de couples et d’autres définitions de la famille ? Et de faire de cette variété le signe d’une variabilité naturelle ? On peut l’envisager. Mais Nicholas Stücklin propose une autre hypothèse. Et c’est celle-ci qui nous invite à ralentir. Il faut, dit-il, prendre acte des modifications de programme et d’agendas des recherches que ce nouveau campagnol suscite. Le campagnol, ne l’oublions pas, est surtout réquisitionné par des questions liées à la psychopathologie des liens. L’atta- chement peut, à cet égard, subir les épreuves de multiples expé- riences qui vont montrer comment on peut provoquer son échec, l’inhiber, et mesurer les conséquences de ces épreuves, selon le modèle dit de la panne : en d’autres termes créer des situations « sans attachements » ou des situations d’attache- ments perturbés, traumatisés, inhibés… dont les résultats mimeront les troubles mentaux et les pathologies sociales (Séparations ; Nécessité). Plus l’attachement varie, plus de pistes exploratoires peuvent s’ouvrir, plus de conditions pathologiques peuvent être envisagées. En d’autres termes, si je me laisse guider par la manière dont Isabelle Stengers nous invite à prêter attention aux transformations qu’impose le « Faire-science », la « variété » qu’exhibe le campagnol s’est tra- duite dans le régime des possibilités de « variations » : ce qui,

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I COMME IMPRÉVISIBLES

parce qu’il varie, peut devenir « objet de variation ». C’est- à-dire, dans ce cadre, une variable à manipuler. C’est là que l’on peut craindre pour le campagnol. Ses turpi- tudes et infidélités ont pu le soulager de la tâche de transformer un modèle de conformité sociale en un modèle naturel ; l’inventivité de ses façons d’être fidèle, ou pas, lui vaut d’être à nouveau impliqué dans nos histoires. Sans que ces histoires, j’en ai bien peur, aient de grandes chances de l’intéresser.

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J COMME Justice

Les animaux font-ils des compromis ?

Un des gardiens du parc des Virungas, origi- naire de la tribu des Legas du centre est de la République démo- cratique du Congo, a autrefois rapporté à l’un de mes collègues, Jean Mukaz Tshizoz, que dans certains villages, un accord était conclu entre les lions et les villageois. Cet accord, me dit Jean, ne lui était pas inconnu, sa grand-mère lui en avait parlé, on peut en retrouver des formes très similaires chez les Légas d’autres régions, chez les Lundas du Katanga et chez d’autres Bantous. Selon cette forme de contrat, la paix règne entre les villageois et les lions tant que ces derniers ne touchent pas aux enfants. Mais si un lion attaque un enfant, un dispositif de rétorsion est aussitôt organisé. Les villageois sortent avec des tam-tams et vont à la recherche du coupable en jouant un mor- ceau spécifique, destiné à prévenir les lions qu’une chasse s’organise pour sanctionner l’acte. Quand ils rencontrent un lion isolé, généralement le premier lion rencontré, ils l’abat- tent. Le crime est puni. Certes, on peut se demander si c’est le véritable coupable qui est ainsi sanctionné sous la forme du « premier venu ». Il semblerait que la réponse à cette question soit affirmative. D’une part, si un lion est seul, loin de son

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groupe, expliquent les villageois, il y a de fortes chances que l’animal rencontré soit en fait un individu désocialisé et que ce soit donc cette désocialisation qui explique la transgression brutale des codes. D’autre part, disent-ils, le coupable n’est jamais loin, preuve décisive de sa culpabilité puisque sa proxi- mité indique qu’il a pris goût au sang humain. C’est en outre le signe qu’il sera un déviant à jamais. La sanction s’avère double- ment pertinente, à la fois comme mesure punitive et préven- tive. L’accident, une fois le coupable châtié, ne devrait plus se reproduire, d’autant plus, toujours selon Jean, que le jeu de tam-tam se donne explicitement pour but, selon ses mots, de « marquer les esprits », des animaux s’entend. Autre temps, autre lieu. Au printemps de 1457, un crime horrible émeut la population du village de Savigny-sur-Étang. Le corps d’un garçon de cinq ans a été découvert, assassiné et à moitié dévoré. Le crime a eu des témoins qui dénoncèrent les suspects. Ceux-ci, une mère et ses six enfants furent traduits devant les autorités. C’étaient des cochons. Leur culpabilité ne fit plus aucun doute lorsqu’on découvrit sur eux les traces de sang du garçon assassiné. Les cochons coupables se retrouvè- rent devant le tribunal, dans une salle comble. Leur indigence leur valut de bénéficier d’un avocat commis d’office. Les preuves furent examinées et, devant l’évidence des faits, les débats tournèrent autour de questions légales. À l’issue de ceux-ci, la mère fut condamnée à la pendaison. Le verdict pour ses enfants, en revanche, bénéficia de l’argumentation convaincante de l’avocat : ils n’avaient pas les compétences mentales qui auraient pu leur valoir, aux yeux de la loi, l’accu- sation de crime. Ils furent donc placés sous la tutelle de l’État qui dû pourvoir à leurs besoins.

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Certes, ces deux histoires n’ont pas grand-chose en commun si ce n’est le fait que des hommes et des animaux vont se retrouver à traiter des conflits selon des règles qui relèvent des sphères de la justice. On pourrait insister sur les diffé- rences ; elles sont importantes et nombreuses mais ce qui m’intéresse, par-delà ces différences, c’est ce que ces modes de résolution des conflits supposent : que l’animal soit auteur de ses actes et puisse être tenu d’en répondre. En témoigne, tant du côté des lions que de celui des cochons, le fait qu’on ne punit pas n’importe qui n’importe comment. C’est ce lion par- ticulier qui a transgressé et pas un autre ; c’est la mère qui peut être tenue pour coupable, pas ses enfants. Nombre d’animaux, en Europe et dans l’Amérique colo- nisée, ont fait l’objet de poursuites en bonne et due forme. On retrouve traces de ces procès jusqu’au début du XVIII e siècle. L’Église se charge de poursuivre lorsqu’ils détruisent les récoltes, sont impliqués dans des relations sexuelles avec les humains ou, encore, sont convaincus de sorcellerie ou de pos- session. Les cours séculières prennent en charge, quant à elles, les cas de dommages corporels à autrui. Ces pratiques nous semblent exotiques, irrationnelles, anthropomorphes ; elles sont souvent l’objet d’une incrédu- lité moqueuse. Ces procès témoignaient néanmoins d’une sagesse que nous réapprenons, ça et là, à cultiver : la mort de l’animal peut ne pas aller de soi. La justice devait intervenir pour la décider, avec tout le ralentissement, toute la probléma- tisation que traduisaient les formes mêmes du dispositif juri- dique. En outre, les procès qui ont trait à la dégradation de cultures ou de biens humains, par des animaux, en passaient souvent par la recherche de compromis. En atteste ce jugement de 1713, à Piedade no Maranhao au Brésil. Des termites avaient

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été rendues responsables de la destruction d’une partie d’un monastère qui s’était effondrée suite à leur activité dans les fon- dations. L’avocat qui leur fut attribué plaida de manière ingé- nieuse : les termites, dit-il, sont des créatures industrieuses ; elles travaillent durement et ont acquis de Dieu le droit de se nourrir. L’avocat mit même en doute la culpabilité des bêtes :

la destruction n’était, selon lui, que le triste résultat de la négli- gence des moines. Le juge décida, au regard des faits et des argu- ments, d’obliger les moines à offrir un tas de bois aux termites ; ces dernières reçurent, quant à elles, l’ordre de quitter le monastère et de limiter leur louable industrie à ce tas de bois. Ces compromis ressemblent, sous certains de leurs aspects, à ceux que nous sommes en train de réinventer avec les ani- maux. Ils sont évidents lorsqu’il s’agit d’espèces protégées avec lesquelles il nous faut apprendre à composer, que ce soient des vautours qui arrivent en trop grand nombre répondre à l’offre qui leur est offerte sous forme de charniers, de loups avec qui la cohabitation n’est pas sans problème, de loutres, de mar- mottes… Les réponses de ces animaux à nos propositions pro- tectrices traduisent un « excès de réussite » et nous devons à présent imaginer des solutions, toujours bricolées, face aux conséquences de ces excès de réussites. Comment convaincre les vautours de laisser place à d’autres espèces ? Comment négocier avec des marmottes qui s’en donnent à cœur joie dans les champs que les cultivateurs voudraient cultiver ? Fermer les charniers pour les premiers, et leur demander de se débrouiller, diminue l’attrait des sites mais entraîne d’autres conséquences auxquelles il s’agit d’apprendre à faire face : certains vautours renonceraient à leurs pratiques nécrophages et s’attaqueraient aux agneaux. Il faut alors composer avec les éleveurs. Quant aux marmottes, pendant un temps, des volontaires se sont

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mobilisés pour les capturer et déplacer. Mais avec les années, les volontaires sont devenus plus rares et moins disponibles. On a donc envisagé d’offrir aux marmottes des solutions contraceptives. Ce qui, à nouveau, suscite problème, notam- ment aux écologistes qui s’insurgent contre des traitements si peu naturels. Mais c’est bien là le ressort des compromis, comme l’a si bien analysé la philosophe Émilie Hache. Il ne s’agit pas, comme la version longtemps péjorative le laissait penser, de transiger avec la morale, mais bien avec nos prin- cipes lorsqu’ils s’avèrent trop étroits pour « bien prendre en compte ». « Ce qui compte, écrit-elle, pour ceux qui font des compromis, c’est moins juger le monde à l’aune de principes que bien traiter les différents protagonistes avec qui ils cohabi- tent et, pour cela, être prêt à des arrangements avec ces der- niers. » Ces nouveaux usages des compromis semblent depuis quelque temps contaminer les rapports avec d’autres espèces qui, bien que ne bénéficiant pas des lois de protection, s’avè- rent susciter des égards assez similaires. Il y a quelques années, des corbeaux freux avaient emménagé dans un vaste jardin laissé à l’abandon, dans l’agglomération de Lyon. La cohabita- tion devint de plus en plus difficile. Les corbeaux étaient trop nombreux, trop bruyants et leurs déjections constituaient une nuisance intenable. Les plaintes des riverains se sont multi- pliées auprès de la municipalité. Celle-ci décida d’envoyer des chasseurs. La population a alors protesté : personne ne voulait que ces corbeaux soient tués. Une solution fut alors trouvée. Des effaroucheurs sont venus, avec leurs buses et leurs faucons avec pour mission, juste après la ponte, de convaincre les cor- beaux d’aller nicher ailleurs – mettre les couvées en échec semble l’argument le plus décisif en la matière. Personne ne

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pourra affirmer que la solution est juste ou idéale, et je ne peux que me souvenir du malaise perceptible à entendre les cris désespérés des corbeaux, affolés d’abandonner leurs œufs pour échapper aux attaques. Tout ce que nous pouvions espérer est que les corbeaux trouvent ailleurs un endroit pour se reloger où la cohabitation serait moins problématique ; nous ne pou- vions toutefois pas le garantir. Cette solution n’était en rien innocente ; nous ne l’étions pas et nous n’attendions pas des corbeaux qu’ils le soient ; nous apprenions le difficile art des compromis et des compromissions. Retour aux pratiques des procès avec lesquels certaines ana- logies semblent pouvoir se tisser, ces derniers présentent tou- tefois pour nous un caractère qui reste étrange : non seulement les bêtes y sont défendues par des avocats, ce qui leur confère en quelque sorte le statut de personne mais, surtout, elles sont cré- ditées de rationalité, de volonté, de motifs et, surtout, d’inten- tionnalité morale. Leur faire procès c’est, en d’autres termes, adhérer à l’idée que les animaux pourraient avoir le sens de la justice. Cette idée n’a pas complètement disparumais elle s’est long- temps cantonnée dans ce qu’on appelle les « anecdotes », terme qui à la fois dénie toute importance et toute fiabilité aux événements observés ( Faire-science), c’est-à-dire dans les témoignages d’éleveurs, de propriétaires de chiens, de soi- gneurs de zoo ou de dresseurs. Elle revient aujourd’hui avec un regain de vigueur dans les essais, de plus en plus abondants, plaidant en faveur d’unmeilleur traitement des animaux, voire de leur libération. Les animaux qui fuguent, se révoltent ou agressent les humains agiraient délibérément, attestant par leur rébellion de la conscience de l’injustice dont ils sont vic- times (Délinquants).

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Du côté des scientifiques, l’idée a mis du temps à faire son chemin. Les raisons de cette frilosité sont nombreuses. Je me contenterai de signaler qu’en 2 000, le psychologue Irwin Bernstein a rappelé, à des collègues sans doute en train de s’égarer, que la moralité chez l’animal semblait condamnée à rester en dehors du domaine des techniques de mesures dispo- nibles en sciences. Si une idée proche du sens de la justice – ou de l’injustice – n’apparaît dans les recherches qu’en 1964, et de manière encore relativement timide, j’en trouve toutefois l’intuition dans une expérience menée au tout début des années 1940 par le biologiste Leo Crespi. Certes, il ne parle pas de justice ou d’injustice mais ces notions ne sont pas loin. À l’origine, explique Crespi, sa recherche portait en fait sur la propension des rats blancs à s’adonner aux jeux de hasard – ce qui, dit-il, lui valut la réputation de promouvoir la roulette et le vice chez les rongeurs. Les résultats n’étant pas très convaincants, Crespi décida alors de s’intéresser à un autre problème qui semblait émerger de ces recherches, celui de l’effet de la variation des encouragements offerts aux rats – ce qu’on appelle tradition- nellement des renforcements, mais que Crespi nomme « inci- tations ». Il constate que lorsqu’il fait courir des rats dans des labyrinthes, ceux-ci atteignent une vitesse moyenne qu’ils maintiennent constante tant qu’ils reçoivent la récompense attendue. Mais si, une fois les résultats stabilisés, on augmente cette récompense à l’un des essais, on voit les rats courir beau- coup plus vite à l’essai suivant, et même plus vite que ceux à qui ont été offerts, dès le premier essai, cette même quantité de nourriture. C’est donc le contraste qui importe, la différence entre ce que le rat se sent en droit d’attendre et ce qu’il reçoit réellement, et non la quantité d’incitants. L’effet inverse est

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également observable : si on diminue la récompense en cours de procédure, les rats vont ralentir considérablement à l’épreuve qui suit. Crespi considérera que ces rats manifes- taient dans le premier cas ce qu’il appelle l’« ivresse du succès » et, dans le second, une réaction de déception (dans certains écrits, il parlera tantôt de « frustration », tantôt de « dépres- sion », je suspecte que le choix de ce dernier terme n’est pas sans rapport avec son potentiel bien plus prometteur pour les recherches sur les pathologies humaines ( Imprévisibles). Certes, cette recherche n’aboutit pas à l’audacieuse proposi- tion selon laquelle les rats « déçus » auraient le sentiment que « ce n’est pas juste », mais le fait qu’elle soit aujourd’hui fré- quemment mentionnée dans les travaux sur le bien-être animal traduit son potentiel spéculatif : les animaux pour- raient « juger » des situations qui leur sont proposées. En 1964, Jules Masserman et ses collègues vont, quant à eux, montrer que des macaques rhésus, soumis au choix entre « manger mais faire souffrir un congénère » ou s’abstenir, choi- siront l’abstention. Dans cette expérience, des macaques sont placés, seuls dans une cage à deux compartiments séparés par un miroir sans tain. Dans la première phase, un seul côté de la cage est occupé par un macaque à qui les chercheurs appren- nent à tirer une chaîne lorsqu’une lumière rouge s’allume, une autre lorsqu’il s’agit d’une lumière bleue, ce qui provoque l’arrivée de nourriture. Lors de l’épreuve suivante, les cher- cheurs installent dans l’autre compartiment un congénère. Le miroir sans tain est orienté de telle sorte à ce que ce congénère soit visible par le premier depuis son compartiment. Une des deux chaînes, à partir de ce moment, délivre toujours de la nourriture mais administre, en même temps, un choc élec- trique au congénère installé de l’autre côté de la vitre. Grâce au

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dispositif, le singe qui actionne les chaînes perçoit les consé- quences de ses actions sur son compagnon. Les résultats sont clairs : une grande majorité des singes évitent, à partir de ce moment, de toucher à la chaîne qui délivre les chocs. Certains vont même jusqu’à opter pour une abstention totale, ne rece- vant plus aucune nourriture. Les singes préfèrent souffrir de la faim que d’infliger des douleurs à leur compagnon. Certes, les conclusions des chercheurs n’évoquent toujours pas des ques- tions de justice ou d’équité ; ils avancent, entouré de guil- lemets prudents, la possibilité de conduites « altruistes » et, sans les guillemets cette fois, parlent de comportements pro- tecteurs, en notant que ces derniers sont observables dans de très nombreuses autres espèces et en suggérant de poursuivre les recherches dans ce sens. La suggestion fut entendue ; d’autres animaux furent conviés à la mettre à l’épreuve, dont des rats. Ils donnèrent raison à Masserman. Mais tout récemment, l’idée bien explicite que les animaux pourraient avoir le sens de la justice et de l’injustice, a émergé au laboratoire. Elle a suscité quelques travaux, sous l’influence de l’heureux regain d’intérêt qu’ont récemment connu et favo- risé les recherches autour de la coopération. En 2003, la psychologue Sarah Brosnan publie dans Nature une expérience qui deviendra fameuse. Elle a soumis un groupe de singes capucins à un test destiné à évaluer leur sens de la justice. Le groupe est composé de femelles, à qui les expé- rimentateurs proposent d’échanger, contre des tranches de concombres, des morceaux de pierres qui leur ont été préala- blement offerts. Ce genre d’épreuves s’inscrit dans le registre général des tests dits de « coopération », l’échange étant consi- déré comme un acte coopératif. Le choix de femelles pour l’expérience se justifie quant à lui par les caractéristiques de

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l’organisation sociale des capucins : en liberté, les femelles vivent en groupe et partagent la nourriture, les mâles étant plutôt solitaires. Les échanges se développent sans difficulté dans les conditions normales de l’expérience, les capucins sem- blent désireux de coopérer – et sans doute pensent-ils de même à propos de leurs chercheurs. Mais si l’un des capucins assiste à une transaction au cours de laquelle une de ses congénères reçoit un pamplemousse, met bien plus apprécié, en lieu et place de la tranche de concombre, il refusera de coopérer. Cette défection s’aggrave encore si la partenaire reçoit le fruit sans rien devoir offrir en échange – « sans efforts » disent les cher- cheurs. Certains capucins refusent alors le concombre et tour- nent le dos à l’expérimentateur, d’autres, en revanche, vont l’accepter… pour le lui jeter à la figure. Les chercheurs en ont conclu que les singes peuvent juger des situations, les caracté- riser comme équitables ou non, et que la coopération aurait probablement évolué, pour certaines espèces, sur fonds de cette possibilité. La proposition pourrait être adressée à d’autres animaux ; les choses s’avèrent toutefois plus difficiles pour eux. Les singes bénéficient depuis longtemps du « scandale hiérarchique » relevé par la primatologue Thelma Rowell : les chercheurs leur prêtent d’autant plus qu’ils sont nos proches parents. Et plus nous leur prêtons des compétences sociales et cognitives sophistiquées et les expérimentons avec eux, plus ils semblent mériter le crédit accordé, et plus les chercheurs sont encou- ragés à leur poser d’autres questions encore plus complexes. Les autres animaux, considérés comme plus primitifs, moins intel- ligents, moins doués, n’ont pas souvent eu droit à de tels égards de la part des scientifiques – quoique les choses changent

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progressivement pour nombre d’entre eux, ce qui leur vaut le joli titre de « primates honoraires » (Menteurs ; Pies). Le biologiste spécialiste en neuropsychologie cognitive, Mark Bekoff, est conscient de la difficulté que rencontrent, pour se voir reconnus comme moralement ou socialement bien équipés, les animaux qui n’appartiennent ni à l’espèce des singes ni aux rares privilégiées qui ont conquis le titre de « pri- mates honoraires ». Comment montrer, de manière recevable d’un point de vue scientifique, que les animaux se conduisent de manière « juste », qu’ils mettent en œuvre tout un réper- toire d’étiquettes sociales, et qu’ils savent très bien discriminer ce qu’est le fait de se comporter de manière « injuste » ? La moralité n’a rien d’évident, elle résiste au régime de la preuve. Or, dit Bekoff, ce n’est pas le cas du jeu. On reconnaît aisément lorsqu’un animal joue. Et lorsqu’on observe attentivement des animaux jouer, il apparaît clairement que le jeu met en œuvre un sens très aigu, de la part de ces mêmes animaux, de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas, de ce qui est acceptable et de ce qui est objet de désapprobation, bref, des usages et des codes de la moralité. Quand les animaux jouent, ils utilisent le registre comporte- mental relevant d’autres sphères d’activité : ils attaquent, mor- dent, se roulent par terre, se terrassent, se bousculent, se poursuivent, grognent, menacent, prennent la fuite. Ce sont les mêmes gestes que dans les relations de prédation, d’agres- sion ou de conflit, mais ils ont changé de signification. Si les malentendus sont rares, c’est parce que le jeu n’existe qu’à reposer sur un accord, qui ne cesse d’être exprimé et actualisé :

« maintenant, c’est pour du jeu ». C’est cet accord qui donne son sens et son existence au jeu. Les gestes sont les mêmes que ceux des usages dont ils ont été détournés et pourtant, ils

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diffèrent, ils sont sans cesse accompagnés d’un code de traduc- tion – et de multiples regards échangés qui veillent à ce que la traduction soit effective et qui connotent le régime de l’action. Les jeux, souligne Bekoff, s’inscrivent sous le régime de la confiance, de l’égalité et de la réciprocité. La confiance découle notamment du fait que le temps du jeu est marqué par la sécu- rité, les transgressions et les erreurs sont pardonnées et les excuses facilement acceptées, le jeu suit des règles mais n’est pas défini par elles ; l’égalité advient du fait que dans les règles du jeu, aucun animal ne profite de la faiblesse de l’autre, si ce n’est pour la mettre au service du jeu ; la réciprocité en est la condition même : aucun animal ne joue contre son gré, aucun animal ne joue non plus avec un autre qui ne jouerait pas, si ce n’est par un malentendu vite élucidé. C’est ce qu’on appelle un risque, et il n’est jamais absent. Le jeu met en œuvre des prin- cipes de justice et les animaux font la différence entre ceux qui s’accordent à ces principes et ceux qui ne s’y plient pas, ou mal. Un animal qui ne peut limiter sa force dans le jeu ou qui ne peut changer de rôle, un animal qui triche, qui bifurque de la situa- tion de jeu à la vie réelle sans avertir, qui agresse, qui n’est pas fair-play en somme, ne trouvera plus de partenaire de jeu après quelques expériences. Mais le jeu n’est pas la simple mise en œuvre des règles d’un protocole. Il demande quelque chose de plus qui ne s’explicite pas sous la forme de règles, difficilement sous celle des mots mais qui est tellement reconnaissable lorsque deux animaux jouent. Il y a, dit Marc Bekoff, une « humeur de jeu ». Elle est le jeu. Elle en est la joie. Car le jeu n’existe qu’à construire et à prolonger cette « humeur de jeu ». Cette humeur à la fois crée le jeu comme jeu, offre aux gestes leur contexte de traduction ; il réalise et crée

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l’accord des partenaires. L’humeur de jeu crée cet accord mais elle est, en même temps, créée par lui ; il s’agirait plutôt d’un accordage, qui désignerait cet événement par lequel se créent et s’accordent des rythmes, des affects, des flux de vitalité. « Ceci, malgré les apparences, est toujours du jeu » : les gestes et leur qualité toute particulière, leur « humeur », les regards incessants qui sont échangés sont autant d’actes qui, à la fois, « disent » ce qui est en train de se passer (le « on disait que » des enfants), et « font » que cela se passe et se prolonge (on joue encore). En d’autres termes, lorsque les animaux disent ce qu’ils font, ils font ce qu’ils disent. On ne peut plus clairement définir les bases d’une relation de confiance. Si ces derniers termes ne sont pas ceux de Bekoff, je n’ai aucun doute quant au fait qu’il y adhérerait. Car le jeu, qui a longtemps fait l’objet d’interprétations fonctionnelles – il aurait valeur d’entraînement aux gestes qu’il faudra assumer ultérieurement ; il permet aux jeunes animaux d’amorcer les conflits liés à la hiérarchie, etc. – est, selon Bekoff, le moment privilégié pour apprendre ce qui se fait et ce qui est inadmis- sible, pour apprendre à se conduire de manière « juste », en fonction de ce qui est attendu, et à juger la façon dont les autres eux-mêmes répondent à cet idéal pragmatique de « justesse ». Le jeu construit les possibilités de la confiance. Il apprend à « faire attention », faute de quoi, « ce n’est plus du jeu ». Il apprend d’autres rôles, d’autres modes d’être possibles, comme celui de prétendre être petit alors qu’on est grand, faible alors qu’on est fort et que l’on joue avec un partenaire plus jeune ou plus fragile, en colère alors qu’on est joyeux, et il l’apprend rela- tivement à un autre. Le jeu déploie et cultive des multiples modalités d’être accordés à d’autres, selon les codes du juste, et dans la grâce de la joie. C’est dire alors – si je reprends la

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proposition de Donna Haraway pour l’étendre aux recherches de Bekoff –, que les animaux apprennent, dans le jeu, à être res- ponsables, c’est-à-dire à se répondre ; ils apprennent à res- pecter, c’est-à-dire, comme le veut l’étymologie, à rendre le regard. C’est bien ce que font les animaux. Concrètement. La moralité, c’est très drôle et très sérieux, c’est profondément joyeux et grave. Cela s’apprend, chez les animaux, en riant d’un rire animal. Bien sûr, la signification que l’on donne à ces termes – juste, accord, réponse, respect – déborde largement du cadre de leur acceptabilité scientifique. Mark Bekoff a eu toute sa carrière pour l’apprendre dans ses nombreux débats et controverses avec ses collègues – combien de fois n’a-t-il pas entendu, « ce n’est pas scientifique » ? Que les termes débordent du cadre de ce qui est scientifiquement acceptable, à propos du jeu, n’est finalement pas surprenant. Car s’il y a bien quelque chose que fait le jeu, c’est justement changer les significations, rompre avec le littéral. Le jeu est le paradis de l’homonymie : un geste qui, dans d’autres contextes, traduit peur, agression, rapport de force, se réarrange, se défait et se refait autrement ; il ne signifie plus ce qu’il semble signifier. Le jeu est le site de l’invention et de la créativité, le site de la métamorphose du même en autre, tant pour les êtres que pour les significations. Il est le lieu même de l’imprévisible,mais toujours selon des règles qui conduisent cette créativité et ses ajustements. En somme, de la justice dans la grâce de la joie.

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K COMME Kilos

Existe-t-il des espèces tuables ?

Deux milliards trois cent quatre-vingt-neuf millions de kilos d’animaux d’élevage sont morts au cours de l’année 2009. Ils ont été mangés. À ce chiffre, si l’on veut éva- luer le poids total d’animaux morts, il faut ajouter ceux qui ont été tués à la chasse, dans les accidents de la route, de vieillesse ou de maladies, euthanasiés, mangés par un prédateur autre que l’humain, éliminés pour des raisons sanitaires ou réformés car non productifs. J’en oublie certainement. Combien de kilos d’hommes ont-ils disparu, au cours de la même année ? On ne pose pas ce genre de questions ou, plus précisément, on ne les pose pas de cette manière. Si la question du nombre de morts chez les humains doit être évoquée, elle sera soit calculée sur une moyenne, soit inférée, soit fera l’objet d’une distribution ; elle ne sera en aucun cas mesurée en kilogrammes ou en tonnes, mais en « personnes » : 25 000 per- sonnes meurent chaque jour de sous-nutrition, 8 000 per- sonnes du sida, 6 300 des accidents de travail. Je pourrais allonger la liste et trouver, sans trop de difficultés, les chiffres des accidentés de la route, des morts violentes, des décès dus à la drogue…

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K COMME KILOS

La distribution de ces chiffres et la manière dont on peut les récolter indiquent quelque chose de notre rapport à ces morts :

ces chiffres ne convoient pas une simple information ; ils ne se résument pas à la mise en statistique du monde. Ils portent la marque, derrière tout le travail de récolte et d’ajustement, d’une cause, non seulement au sens des causalités mais surtout dans le sens que Luc Boltanski et Laurent Thevenot ont donné à ce terme. La cause, selon les deux sociologues, résulte d’un travail col- lectif de fabrication d’une identité qui vise à mobiliser, afin de dénoncer et de faire cesser une injustice. Ainsi ces morts, qu’elles soient dues au sida, aux accidents de travail ou à la mal- nutrition, sont mises, à l’intérieur de chacune des catégories, sous le signe d’une équivalence : elles sont toutes injustes parce qu’évitables ; ce qui les lie, c’est qu’elles auraient pu ne pas être si on avait fait quelque chose, si on avait pris en compte ceux qui en ont été les victimes, si on avait agi sur les causes, que ce soit par des programmes de prévention, une autre répartition des richesses, une autre organisation du travail… Pour Boltanski et Thévenot, la constitution d’une affaire en « cause » exige de « désingulariser » les victimes : c’est par leur décès qu’elles sont à présent définies. Les deux milliards trois cent quatre-vingt-neuf millions de kilos d’animaux d’élevage morts que dénoncent les sites où l’on peut trouver ces chiffres relèvent de cette opération. La sémantique est évidemment un peu différente que celle que j’ai utilisée : 2 389 millions de tonnes de viande ont été consommées au cours de l’année. Des kilos ou des tonnes ne meurent pas, elles sont consommées. Derrière ce chiffre, non seulement une cause et des causes,mais des conséquences qui attendent mobilisation : l’environne- ment, le sort des pays en voie de développement, la couche

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d’ozone, la santé des mangeurs de viande, et les bêtes elles- mêmes. Les animaux morts pèsent, mais d’un poids diversifié :

en émission de méthane par les vaches, en maladies cardio-vas- culaires pour les mangeurs de viande, en tonnes de céréales qui ont nourri les bêtes, en arbres abattus au cours de la déforesta- tion pour cultiver ces tonnes de céréales… Ensuite, on remarquera que la désingularisation n’opère pas de la même manière : les animaux tués sont traduits en kilos de viande, les humains décédés en personnes. Il est vrai que ce sont les logiques de consommation et leur dénonciation qui guident le sens de la traduction, pour les animaux. Cette tra- duction permet de rallier à la cause tous ceux qui pourraient être concernés par les effets de l’élevage intensif, plus particu- lièrement visé, qu’ils se préoccupent, ou non, du sort des bêtes :

si vous n’êtes pas sensibles au sort des animaux, peut-être le serez-vous aux conséquences de l’agriculture nécessaire à leur alimentation sur la déforestation ; et si vous vous fichez de la déforestation, peut-être vous soucierez-vous des effets du méthane sur la couche d’ozone ; et si vous êtes parmi les cli- mato-sceptiques, peut-être la question de votre santé réussira- t-elle à vous émouvoir. Mais on peut s’interroger sur les effets pragmatiques de ce genre d’argumentation. Car la désingularisation qui fait « cause » et qui est à l’œuvre par le biais de l’unité de mesure du poids, non seulement semble être une arme assez dangereuse à manipuler – au dire même des activistes qui se sont rendu compte que les faits invoqués prêtent à de dangereuses discus- sions qui les rendent vulnérables –, mais, d’une certaine manière, prolonge ce qu’on pourrait appeler des effets de rup- ture ontologique : les hommes et les animaux sont à ce point ontologiquement différents que leurs morts n’ont aucune

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possibilité même d’être pensées ensemble. Morts, les hommes

sont des corps, des dépouilles ; les animaux, des carcasses ou des cadavres s’ils ne sont pas destinés à la consommation. Le cadavre humain, certes, existe. Mais cette dénomination recouvre des situations très particulières. Le plus générale- ment, si je me fie par exemple aux nouvelles et séries poli- cières, les cadavres désignent des situations transitoires, en

« attente » de résolution. On parle de cadavre à propos d’un

corps retrouvé mort, et qui n’est pas encore « approprié » – ou qui ne peut pas l’être – par ceux qui l’ont connu comme une personne. Le cadavre ne sera cadavre que le temps qu’il soit

« approprié », le temps d’être rendu aux proches, ceux-là

mêmes qui feront du cadavre le « corps » d’un « défunt » : un

mort « pour les autres », un mort qui entame alors son exis- tence de mort sous la protection des vivants.

Parler en termes de tonnes ou de kilos, c’est participer de ce que Noëlie Vialles décrit comme une opération de traduction, matérielle et sémantique, du mangeur de chair animale en

« sarcophage ». Cette expression désigne, dans son analyse, la

tendance de plus en plus marquée à effacer tout ce qui pourrait rappeler l’animal vivant, tout ce qui, écrit-elle, « rappelle trop nettement l’animal, sa forme et sa vie singulières et sa mise à mort ». L’occultation de la mise à mort est aujourd’hui évi- dente, les abattoirs ont disparu des villes. Ce qui pourrait rap- peler l’animal vivant, l’animal comme être, a également disparu. Sont à présent dissimulés les traits les plus reconnais- sables de ce qu’il a été. L’exemple dont chacun, s’il est né avant

les années 1970 pourra témoigner, est le fait qu’on a vu pro- gressivement se retirer des étals les têtes de veau qui y trô- naient, ou les corps encore entiers, parfois non encore plumés, des poules ou du gibier de chasse. Le paroxysme de cette

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occultation est aujourd’hui le hamburger qui constitue presque la moitié de la consommation de bœuf aux États-Unis. Cette transformation de l’être mort en autre chose qui ne rappelle en rien son origine résulte d’un travail que la socio- logue Catherine Rémy appelle la « désanimalisation » de l’animal. Elle opère à l’inverse de ce que je viens de décrire pour les humains : l’animal à l’abattoir va passer de l’état de corps à celui de carcasse. Les pratiques de consommation vont guider les métamorphoses qui suivront. On parlera dorénavant, sou- ligne Noëlie Vialles, du porc, du bœuf, du veau. Les parties du corps de l’animal sont traduites en modes de cuisson, le rôti, la pièce à bouillir, le morceau à braiser. La dissimulation opère également dans la matérialité par le biais de la découpe, ce que traduisent à nouveau les termes, qui ne sont, pour la plupart, pas ceux de l’anatomie : onglet, araignée, cuisseau, jambon, entrecôte, carré, travers, filet, échine, jarret, côtelettes. Les morceaux de viande apparaissent alors issus d’un processus que Catherine Rémy appelle de « désassemblage », comme si le nouvel ordre qui leur était assigné – rôti, côtelettes ou filet –, était un ordre naturel. Et donc évident et non problématique. Ce processus de désassemblage mis en œuvre dans l’abattoir se donne, de par cette configuration, comme le résultat d’une transformation « sans accrocs ». D’autant plus « sans accrocs » qu’elle efface, matériellement et dans l’imagination, la vio- lence qui a présidé à cette transformation. Qu’on se souvienne de cette image de Tintin en Amérique, ébahi d’assister, dans un abattoir, à la transformation d’une vache sur pieds en corned- beef, saucisses et graisses pour frites. On recherche, écrit Noëlie Vialles, à travers la consomma- tion de l’animal, des « effets de vie » ; mais on les veut « coupés

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de l’être vivant qui a fourni la substance ». En somme, nos pra- tiques sont des pratiques d’oubli. Au nom de quoi reprocher des pratiques de méconnais- sance ? Si le fait de savoir n’a pour visée que de modifier notre rapport à nous-mêmes sans changer en rien notre rapport aux choses, la dénonciation est inutile. Elle n’a de sens que si elle nous oblige à penser, à hésiter, et à ralentir. C’est là où le fait de parler en termes de tonnes de viande consommées me semble problématique. Si, stratégiquement, la manœuvre permet de rallier des intérêts les plus variés, de « faire cause », d’inciter à une diminution de la consommation et donc à une remise en cause l’industrialisation de l’élevage – fameux oxymoron –, elle signe en même temps une proximité problématique avec la manière dont, justement, ces animaux sont devenus, non plus élevés,mais produits comme biens de consommation. Car parler de la mort des bêtes en ces termes rapproche dangereusement le langage de la dénonciation de celui utilisé dans les pratiques mêmes qui concourent à la dé-subjectivation de l’animal, ces pratiques qu’on appelle – la désignation est éloquente –, les sys- tèmes de production animale. La façon dont nous dénonçons ce que nousmangeons utilise et donc ratifie lamanière dont est produit ce que nous mangeons. Un simple coup d’œil sur un des sites de la filière porcine suffit : on y voit des chiffres et encore des chiffres, des tonnes et des pourcentages, des graphes comparatifs ou des sphères colorées reprenant visuellement la répartition de ces mêmes chiffres qu’on appelle familièrement en statistiques appliquées, des camemberts. La performance, dans les systèmes de production, souligne la sociologue Joce- lyne Porcher, est devenue ce qui donne sens au travail. Elle constate que depuis les années 1970, date de lamise en place du plan de rationalisation de la production, « la filière porcine a

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engrangé une formidable quantité de chiffres, supposés rendre compte du travail accompli ». Elle ajoute : « La production de chiffres finit par nous tenir lieu de pensée. » Les chiffres ont finalement un rôle semblable à celui qui pré- side à la logique sarcophage : empêcher de penser, oublier. La philosophe Donna Haraway constate que, statistique- ment, la forme la plus fréquente de relation d’un humain avec un animal est le fait de le tuer. Ceux qui en douteraient ont sans doute oublié la série de massacres de ces dernières années, qu’ils soient dus à des vaches folles, à des grippes aviaires, aux fièvres aphteuses ou à la tremblante du mouton. Ne pas prendre ces faits au sérieux, dit-elle, c’est ne pas être une per- sonne sérieuse – responsable – dans cemonde. Savoir comment prendre au sérieux, ajoute-t-elle, est bien loin d’être évident. Quelle que soit la distance que nous sommes tentés de main- tenir par rapport à ces faits, « il n’y a aucune manière de vivre qui ne soit, en même temps, pour un quelqu’un , non pas un quelque chose , une façon de mourir différemment ». Pour quelqu’un et non pour quelque chose : ce n’est pas le fait de tuer qui nous a conduits aux exterminations, c’est le fait d’avoir rendu des êtres tuables . Certes, dit-elle encore, le véganisme éthique prend acte d’une vérité nécessaire, celle de l’extrême brutalité de nos relations dites normales avec les animaux ; toutefois, un monde « multispécifique » requiert, pour avoir une chance d’exister, « des vérités simultanément contradic- toires », de celles qui émergeront si nous prenons au sérieux non pas la règle qui fonde l’exceptionnalisme humain – « Tu ne tueras point » –, mais plutôt une autre règle, une règle qui nous met face au fait que nourrir et tuer sont une part incon- tournable des liens que nouent ensemble des espèces compagnes mortelles : « Tu ne rendras pas tuable. »

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Ce qu’il nous faut trouver, dit encore Haraway, et trouver en dehors de l’éternelle logique du sacrifice, c’est une manière d’honorer. Et ce dans tous les lieux où vivent, souffrent, travail- lent, meurent et se nourrissent les êtres des « espèces compagnes », depuis les laboratoires qui unissent des humains et des animaux, aux lieux d’élevages, et jusqu’à notre table. Cette manière d’honorer reste encore à inventer. Cette invention nous demande de prêter attention aux mots, aux manières de dire qui sanctionnent des manières de faire et d’être ; elle nous requiert d’hésiter, d’inventer des tropes – comme l’étymologie nous le rappelle, de trébucher –, de cultiver les homonymies qui nous rappellent que rien ne va de soi, que « tout ne va pas sans dire » (Versions). J’aime, à cet égard, la proposition de Jocelyne Porcher. Elle suggère que l’animal que l’on a tué, pour le manger ou pour d’autres raisons, dont il nous faut apprendre à rendre compte de manière responsable, soit un défunt . Un défunt, non une carcasse, des kilos, un produit alimentaire : un être dont l’exis- tence continue sur un autre mode parmi les vivants qu’il nourrit et dont il assure la persévérance. Un défunt dont l’exis- tence se prolonge, sinon dans nos mémoires, dans nos corps. Restera à apprendre comment faire mémoire, apprendre à « hériter dans la chair », comme le propose Haraway, apprendre à faire histoire ensemble, espèces compagnes dont l’existence des unes et des autres sont à ce point enchevêtrées que l’une par l’autre, elles vivent et meurent autrement. Le philosophe Cary Wolfe prolonge cette proposition de Jocelyne Porcher lorsqu’il reprend la question que pose Judith Butler suite à la tragédie du 11 septembre : « Quelles vies comp- tent comme vies ? » Cette question des vies qui importent, ou qui réclament d’importer, se traduit par une autre, bien

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concrète : « Qu’est ce qui constitue une vie dont on peut porter le deuil ? » Certes, dit Wolfe, Judith Butler n’inclut pas les ani- maux dans ces vies qui réclament le chagrin de la perte. Mais il assume ne pas la trahir en étendant la question à ces derniers. Car pour Butler, affirme-t-il, cette demande s’impose à nous parce que nous vivons dans un monde dont les êtres sont dépendants les uns des autres et, surtout, sont vulnérables par et pour les autres. La question de la vulnérabilité, toutefois, ne renvoie pas l’animal au statut de victime passive ou sacrifi- cielle. Et c’est la difficulté que Wolfe me semble éviter en resi- tuant « ces vies qui réclament qu’on en porte le chagrin » dans les dimensions concrètes et quotidiennes des relations inters- pécifiques, les dimensions qui font exister une forme très parti- culière de la « vulnérabilité commune » évoquée par Butler :

« Pourquoi, écrit-il, des vies non-humaines ne pourraient-elles pas compter comme des vies dont on porte le deuil, si on prend en considération le fait que des millions de personnes éprou- vent un chagrin, et un chagrin profond, pour leur compagnon animal disparu ? » Cette question n’est pas posée pour nous rappeler la banalité d’une expérience, elle est, je crois, décisive dans la démarche de Wolfe. Car avec elle, la vulnérabilité ne s’aligne pas sur le statut de victime, elle n’est pas simple identi- fication des fragilités ; cette vulnérabilité émerge de l’engage- ment actif dans une relation responsable, une relation dans laquelle chacun des êtres apprend à se répondre et de laquelle ils apprennent à répondre : c’est par le chagrin auquel on s’engage que la vie pourra compter ; c’est par l’acceptation de ce chagrin qu’elle compte. Prendre le risque de la vulnérabilité face au chagrin afin que des vies vulnérables ne comptent pas pour rien, qu’elles « comptent comme vies », assumer un devenir vulnérable ensemble et différemment avec les bêtes,

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me semble une façon de répondre à la proposition de Haraway de faire histoire avec les espèces compagnes. C’est ce que font certains éleveurs que nous avons, Jocelyne Porcher et moi- même, interrogé, des éleveurs pour qui aucun choix n’est facile et qui en connaissent les chagrins. C’est ce que nous racontent les photos de certaines de leurs vaches qui ornent les murs de leurs maisons ; c’est également ce dont les noms qu’ils don- nent à leurs animaux – en sachant que ces noms mêmes signe- ront la tristesse et la possibilité de mémoire –, attestent. Et c’est encore ce qu’ils traduisent, lorsqu’ils affirment ne pas devoir demander pardon à leurs animaux, mais leur dire merci.

Penser comme cela ne donne pas du sens, pas plus que ne donne du sens d’honorer les morts ou de se demander ce qui les honore, mais requiert de chercher ce sens. Et d’apprendre à le créer,même si cela ne va pas de soi – surtout, que cela n’aille pas de soi.

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Laboratoire

À quoi s’intéressent les rats dans les expériences ?

La philosophe Vicki Hearne raconte qu’elle a entendu des expérimentateurs expérimentés conseiller aux jeunes scientifiques de ne pas travailler avec les chats. Je signa- lerais, en passant, qu’il est également vivement déconseillé, dans les laboratoires, de travailler avec des perroquets non seu- lement parce qu’ils ne font rien de ce qui leur est demandé mais profitent de leur séjour pour démolir avec un soin remarquable tout le matériel. Ils sont, selon les critères des expérimenta- teurs américains, totalement inciviques. Curiosité irrépres- sible, ennui caractérisé ou manifestation caractérielle, tous ces motifs peuvent être invoqués. Quant aux chats, selon Vicky Hearne relayant les expérimentateurs expérimentés, dans cer- taines circonstances, si vous donnez à l’un d’eux un problème à résoudre ou une tâche à exécuter pour trouver de la nourri- ture, il va le faire assez rapidement, et le graphique qui donne la mesure de son intelligence dans les études comparatives connaîtra une courbe ascendante assez raide. Mais, elle cite ici un de ces expérimentateurs, « le problème est que, aussitôt qu’ils ont compris que le chercheur ou le technicien veut qu’ils poussent le levier, les chats arrêtent de le faire, et certains

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d’entre eux se laisseront mourir de faim plutôt que de conti- nuer l’expérience ». Elle ajoute, laconiquement, que cette théorie violemment anti- behavioriste n’a jamais été, à sa connaissance, fait l’objet d’une publication. La version offi- cielle devient : n’utilisez pas de chats, ils foutent les données en l’air. Les chats, contrairement à ce qu’on pourrait penser, ne sont pas dans le refus de plaire, explique Hearne. C’est plutôt l’inverse. Les attentes des humains sont, à leurs yeux, profon- dément importantes, et c’est une tâche qu’ils prennent au sérieux. C’est justement parce que c’est sérieux pour lui que le chat refuse simplement qu’on ne lui laisse pas le choix de répondre, ou non, à ces attentes. Tout ceci pourrait avoir, pour certains d’entre nous, quelques vagues relents du parfum anthropomorphique. Ce parfum est aisément reconnaissable : le chat, dans cette his- toire, est crédité d’une volonté propre, de désirs, du souci de collaborer mais pas dans n’importe quelles conditions. On reconnaît là la marque d’une « non-scientifique » (Faire- science). De fait, Vicki Hearne, avant d’être philosophe, est dresseuse de chiens et de chevaux ; son désir de devenir philo- sophe a d’ailleurs été, raconte-t-elle, motivé par le souci de trouver unemanière juste de traduire les expériences que parta- gent les dresseurs, de trouver un langage pertinent qui puisse rendre compte de ces expériences. Toutefois, si elle peut, à juste titre, affirmer que le fait de dire que les chats ne veulent pas pousser le levier parce qu’ils sont contraints de le faire est une théorie résolument anti-behavio- riste, pratiquement, elle n’a pas tout à fait raison. Si l’on suit les travaux menés par le sociologue des sciences Michaël Lynch, la boutade par laquelle les behavioristes résument l’échec du

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laboratoire – « les chats foutent les données en l’air » – n’a rien d’inhabituel ou d’étrange. On en entend bien d’autres au labo- ratoire. Lynch a constaté que dans les laboratoires, coexistent deux visions du cobaye : une première en fait un « objet tech- nique analytique », une autre une « créature naturelle holis- tique ». Cette seconde vision constitue un corps de savoirs tacites qui ne sont jamais mentionnés dans les comptes rendus officiels, mais qui sont librement utilisés dans le cours d’actions, souvent sous la forme d’histoires drôles. L’humour, selon le sociologue, servirait à mettre à distance ce qui ne peut être inscrit dans le « faire science ». Les deux attitudes sont en fait en tension, la seconde relevant d’une attitude naturelle qui se déploie lorsque des êtres dotés d’intentions se rencontrent, la première répondant aux exigences behavioristes de dénier toute possibilité de contact entre l’expérimentateur et son objet-sujet. De ce fait, l’anthropomorphisme qui est constam- ment à l’œuvre dans la pratique devrait disparaître une fois qu’on sort des coulisses et que le scientifique rend compte de ses résultats. Dire, comme je viens de le faire, « de ce fait », c’est aller un peu vite en besogne. Ce serait supposer que l’anthropomor- phisme disparaît par un simple effet de traduction scripturale, l’humour préparant la possibilité de cette mise en retrait. Les choses sont plus compliquées ; elles commencent bien en amont du travail de production des articles scientifiques. D’abord, le déni n’est pas le simple produit d’un exercice ascé- tique d’écriture ; ensuite, il ne s’agit pas seulement de déni ; enfin, l’anthropomorphisme n’est ni cantonné dans les cou- lisses, ni absent : il n’est pas perceptible. En d’autres termes, il est invisibilisé.

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Cette invisibilité doit son efficace à une série d’opérations et de routines qui ont accompagné la naissance du laboratoire de psychologie animale. Ces opérations sont principalement de deux sortes. D’un côté, pratiquement, tout le dispositif est monté de façon à barrer la route à la possibilité que l’animal puisse manifester la manière dont il prend position par rapport à ce qui lui est demandé. En d’autres termes, la question « en quoi cela peut-il bien l’intéresser ? » n’est jamais sérieusement posée. Les cher- cheurs ont donc beau jeu de ne pas être anthropomorphes, ils ne laissent pas leurs animaux céder à la tentation ni les y entraîner avec eux. De l’autre, si l’anthropomorphisme n’est pas apparent, c’est parce que les scientifiques nous invitent à porter toute notre vigilance là où il est justement le plus facile à contrôler : dans les écrits et les interprétations des comptes rendus des expériences. « En quoi cela peut-il bien l’intéresser ? » constitue en fait une double question. D’une part, très simplement, cette ques- tion interroge le fait que l’expérience intéresse, ou non l’animal. Or, de la manière dont les expériences sont la plupart du temps conçues, cette première version de la question n’a aucune chance d’être posée. L’impératif de soumission qui guide les dispositifs est au cœur même de cette impossibilité. Il n’y a aucune raison d’interroger le fait qu’un rat affamé puisse ou non être intéressé de courir dans un labyrinthe pour décou- vrir, dans les ramifications dont il doit apprendre le trajet, de la nourriture : il ne peut pas faire autrement. Il n’est pas intéressé, il est motivé – ou incité. Ce n’est pas la même chose. Qu’un animal résiste ou manifeste activement son désin- térêt pourrait certes conduire à explorer cette possibilité : peut- être n’est-il pas intéressé ? La solution est généralement plus

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simple : les chats, perroquets ou quelques autres encore se ver- ront simplement exclure de l’apprentissage. On dira, la plu- part du temps, qu’ils ne sont pas « conditionnables ». C’est exactement ce qui est arrivé aux perroquets dans les labora- toires des behavioristes. Comme il n’y avait pas moyen de leur apprendre à parler, les scientifiques qui s’y étaient essayés ont fini par donner raison à Skinner qui avait affirmé que le lan- gage est instinctif, et qu’on ne peut conditionner ni les ins- tincts ni les réflexes, hormis celui de la salivation – ce qu’avait montré Pavlov avec son chien et sa cloche. Il n’est pas inutile de préciser la manière dont on avait tenté d’apprendre aux oiseaux supposés parlant à parler : les chercheurs avaient ins- tallé des perroquets et des mainates dans des boîtes à essais, et leur ont passé en boucle des bandes enregistrées avec des mots ou des phrases, chacun ou chacune étant ponctué, à l’audi- tion, par la délivrance automatique d’une récompense alimen- taire. Normalement, selon la théorie du conditionnement, les sujets auraient dû apprendre à répéter le « stimulus condi- tionné ». Ils ne l’ont pas fait. Les chercheurs en ont donc conclu que Skinner avait raison. Mais le psychologue Orval Mowrer remarque qu’on aurait pu trouver un indice d’ autres raisons en observant ce qui s’est passé après l’expérience : les assistants ont adopté deux des mainates comme animaux familiers. Ceux-ci ont parlé, très couramment. Retour au problème de « comment cela peut-il intéresser l’animal ? » Un autre sens de cette question se voit également compromis par la manière dont le dispositif est conçu : celui qui permettrait d’explorer la façon dont le sujet de l’expé- rience traduit sur un mode particulier sa manière d’être inté- ressé au problème qui lui est soumis. Car dans ce type d’expérimentation, l’animal doit non seulement répondre à la

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demande qui lui est adressée mais il doit surtout y répondre sur le mode selon lequel cette question est adressée. Les mainates des assistants n’ont jamais fait l’objet d’un article ou d’une recherche : ils n’ont pas suivi le protocole ou, si vous préférez, ils ont parlé pour de « mauvaises raisons ». Si l’animal répond selon ses usages propres, dans le registre de ce qui l’intéresse, les chercheurs considèrent en quelque sorte qu’il « ruse » – il a certes pu faire ce qui lui a été demandé, mais il l’a fait pour de « mauvaises raisons ». Le travail de la recherche consiste alors à débusquer ces ruses et, bien sûr, à les contrecarrer. Le cas des animaux parlant est exemplaire à cet égard : l’utilisation de bandes enregistrées n’est pas le simple effet d’une mécanisa- tion du travail, ces enregistrements « purifient » la situation d’apprentissage. Si l’animal apprend avec ce type de dispositif, il pourra parler dans toutes les circonstances, le fait de parler ne sera pas tributaire d’une relation particulière, avec toutes les influences, les attentes du chercheur « qui fait parler »… Bref, la compétence sera assez abstraite pour permettre toutes les généralisations. Le travail pour contrer les ruses peut prendre les formes les plus diverses, de la plus banale entreprise ménagère aux plus cruelles mutilations. Ainsi, pour se limiter aux versions les moins destructrices, on apprend que les scientifiques net- toient à grandes eaux les labyrinthes où courent les rats. Il ne leur a pas échappé, après quelques années de laborieux tra- vaux autour des théories de l’apprentissage par conditionne- ment, que ces petits futés ne mémorisaient pas les allées récompensées et les voies sans issue : les rats marquent de leur odeur chacune d’entre elles. Ces marques n’ont rien de neutre, elles indiquent clairement, pour le rat, « ici, c’est une impasse » (peut-être une odeur de frustration, qui sait ?), « ici, c’est

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gagné ». En rusant de cette manière, les rats ne témoignaient pas de l’apprentissage fondé sur la mémoire, mais d’autre chose, qui relève des talents des rats, mais qui n’intéresse ni les humains ni les théoriciens du conditionnement. En d’autres mots, peu importe la manière dont le rat peut être intéressé à résoudre le problème posé, il doit le résoudre dans les termes mêmes de ce qui intéresse les chercheurs. Ceci, en fait, traduit l’impossibilité de l’autre version de la question : « en quoi cela peut-il bien l’intéresser ? » Car, on le voit, si l’animal répond en utilisant la façon dont il arrive à s’articuler au problème, il ne répond plus à la question « en général ». Ce qui veut dire que sa réponse n’a plus rien de généralisable. Pire encore, s’il répond pour des raisons liées à sa relation avec le chercheur, ou pour des raisons qui lui sont propres mais qui ont à voir avec la situa- tion particulière à laquelle il est soumis, la « non-indifférence » de cette réponse compromet plus encore le processus de géné- ralisation. Non que la réponse soumise soit elle-même « indif- férente », elle ne peut en aucun cas l’être, mais les scientifiques se sentent en droit de penser que la réponse résultant de l’opé- ration de soumission est indifférenciable de toutes les réponses résultant des mêmes opérations de soumission. L’opération de soumission recrute là sa condition essentielle : son invisibilité. Tous les rats, dans tous les labyrinthes, courent parce qu’ils ont faim. Voilà qui clôt de manière commode la question. À condi- tion, évidemment, d’avoir bien nettoyé le dispositif. Sinon, vous allez devoir envisager d’autres causes : le fait que le rat avance peut-être, non pas incité par le but de la nourriture, mais séquence après séquence, chacune suscitant la suivante, il lit des messages, se laisse guider, « ici non », « là oui », « peut- être plus loin », « je reconnais cette odeur, je suis en terrain familier ». D’autres motifs sont peut-être en œuvre, la faim

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pourrait être oubliée à leur profit, le rat renouant avec ses usages. Que peut-on savoir des motifs d’un rat ? Ou pire encore, comme me le suggérait un jour une jeune chercheuse :

les rats, avait-elle remarqué, couraient plus vite quand il y avait des spectateurs. Cette désastreuse multiplication des motifs possibles s’aggrave encore si l’on se réfère à l’expérience de Leo Crespi, qui affirmait que les rats, dans certaines expériences, modifient leurs performances s’ils sont déçus par la récom- pense ou s’ils ressentent l’ivresse du succès lorsque cette der- nière dépasse leur attente (Justice). Ou le pire du pire, comme l’a montré l’expérience aujourd’hui fameuse de Rosenthal : les rats apprennent plus vite le trajet si leur expérimentateur pense qu’ils sont brillants dans cette épreuve, et a noué une relation d’autant meilleure avec eux qu’il en est convaincu. Il est vrai qu’en évitant le difficile problème d’élucider, d’imaginer ou de prendre en compte, les raisons que pourrait avoir l’animal de collaborer à la recherche, on évite les risques de l’anthropomorphisme. Certes. Mon premier réflexe serait d’ailleurs de refuser cet argument : l’anthropomorphisme est toujours là, car quoi de plus anthropomorphique qu’un dispo- sitif qui exige de l’animal de renoncer à ses usages pour privilé- gier ceux par lesquels les chercheurs pensent que les humains font eux-mêmes l’expérience de l’apprentissage ? Sauf que les chercheurs ne « pensent » pas que les humains font l’expé- rience de cette manière, en fait, ils ne l’envisagent pas ; ce n’est pas leur problème. Leur problème, c’est que l’apprentissage se fasse pour de « bonnes raisons », c’est-à-dire des raisons qui se prêtent à l’expérimentation. La forme particulière d’anthropo- morphisme de l’expérience est une forme plus difficilement perceptible, de ce fait. Elle se décline sous la figure de l’« acadé- micocentrisme ». Cela ne vaut pas que pour la question des

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odeurs dans le labyrinthe, cette procédure académicocentriste soit d’ailleurs plus lisible lorsqu’il s’agit de l’apprentissage du langage. Cet apprentissage repose sur une conception res- treinte du langage comme un système purement référentiel, qui ne servirait qu’à désigner des choses, ce qui est une concep- tion très académique du langage, et dont l’apprentissage ne relèverait que de la mémorisation – ce qui correspond, grosso modo, à la manière dont on étudie par cœur. Ni les humains ni les animaux n’apprennent à parler de cette manière. Mais les humains peuvent, après un long parcours disciplinaire, en effet « apprendre » selon ces procédures. On pourra me reprocher mon incohérence polémique. Je taxe d’anthropocentrique une procédure qui consiste à laver un labyrinthe ou à purifier un apprentissage de ses éléments relationnels et je concède à Crespi, avec une sympathie non masquée, que les rats peuvent être enthousiastes ou déçus par le fait qu’on répond, oumal, à leurs attentes. Je n’ai pas d’inten- tion polémique, au contraire. J’essaie de sortir la question de l’anthropomorphisme de la polémique en la compliquant. La compliquer, dans ce cadre, demande qu’on réinterroge les usages et qu’on les retraduise dans le régime de ce qui peut intéresser l’animal, le rendre intéressant, et nous intéresser (Umwelt). Cette question, « en quoi cela l’intéresse-t-il ? », conduit à explorer plus d’hypothèses, à spéculer, à imaginer, à envisager des conséquences inattendues non comme des obstacles mais comme ce qui va nous obliger. C’est une question risquée. Elle n’est pas simple spéculation, mais recherche active, exigeante, rusée même. C’est une question pratique et pragmatique. Elle ne se limite pas à comprendre ou à révéler un intérêt, elle le fabrique, elle le détourne, elle le négocie avec l’animal.

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Comment fait-on parler un perroquet ? En quoi cela peut-il l’intéresser ? Bien sûr, on ne peut plus utiliser les dispositifs behavioristes avec leurs bandes enregistrées ponctuées de récompenses alimentaires. D’autres chercheurs, dont Orval Mowrer, avaient compris la leçon. Il faut au perroquet des rela- tions… et une récompense. Peine perdue. Le perroquet de Mowrer a juste réussi à apprendre à dire « hello », et même pas à bon escient, du point de vue des critères de la conversation. Il s’était imaginé, en en recevant à chaque itération, que « hello » signifiait « cacahouète ». La relation ne suffit pas, les caca- houètes non plus. L’intérêt doit se construire. La chercheuse Irène Pepperberg entamera ses recherches sous ce signe. Un intérêt se construit, se détourne, se « ruse » même. C’est ce qu’elle fera avec Alex, le perroquet gris du Gabon qu’elle a adopté. Une ruse, d’abord, que connaissent bien les dresseurs de perroquets : ces oiseaux ont un sens aigu de la rivalité. Elle ne va donc rien tenter d’apprendre à Alex, mais lui demandera d’assister aux leçons qu’elle donnera à un de ses assis- tants-complices. À un moment ou à un autre, le perroquet voudra dépasser le modèle. Alex parlera. Il parlera d’autant mieux qu’il comprendra, qu’en parlant, il peut obtenir des choses – d’autres choses que des cacahouètes – et négocier les relations avec l’équipe de chercheurs. Et bien plus que cela. Je le raconte un peu simplement, comme si cela allait de soi. Ce fut un long travail, risqué et exigeant. Pepperberg a pris le parti de considérer que ce qui était en jeu avait un caractère double- ment exceptionnel : d’une part, parce que la langue apprise par l’oiseau est celle d’une autre espèce, d’autre part, parce que cet apprentissage déborde largement de ce qu’on appelle la « phase sensitive d’apprentissage » qui est la période au cours de laquelle, en conditions normales, un perroquet apprend de

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ses congénères. Ce terme « exceptionnel » implique en même temps, écrit Pepperberg, que soient prises en compte, avec un surcroît d’attention, toutes les possibilités de résistances à cet apprentissage. Ce qui rend l’exercice d’autant plus exigeant ; ruse et tact, ruse et attention : l’accordage entre le tuteur et son élève devra être d’autant plus fin, d’autant mieux ajusté – ralentir quand c’est difficile, aller plus vite pour éviter l’ennui, intensifier les interactions, veiller, dit-elle, « à ce que les effets de l’apprentissage soient au plus près des consé- quences qu’il aurait dans le monde réel » : pouvoir obtenir des choses, influencer les autres. Mais on est, quoiqu’en dise Pepperberg, dans un monde réel, le monde réel d’un laboratoire, il est vrai exceptionnel, dans lequel des êtres d’espèces différentes travaillent ensemble, un monde réel dans lequel un perroquet dit, chaque soir, à son expérimentatrice lorsqu’elle s’apprête à rentrer chez elle : « Au revoir. Je vais manger maintenant. À demain. »

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Menteurs

La tromperie serait-elle une preuve de savoir-vivre ?

Un singe, attaché en plein air à un mât, avait pris l’habitude de se tenir à son sommet. Or, chaque fois qu’on lui amenait son assiette de nourriture, les corbeaux qui vaquaient aux alentours s’empressaient de venir la lui voler. La scène se répétait chaque jour ; et chaque jour le pauvre singe n’avait d’autre choix que de s’adonner à d’incessants allers et retours du sommet au sol, chaque fois qu’un corbeau sans ver- gogne s’approchait de sa pitance. Dès que le singe s’approchait, les impudents volatiles s’envolaient, pour se poser à quelques mètres. Le singe remontait, les corbeaux revenaient. Un jour, ce singe montra les signes d’une accablante maladie. Il arrivait à peine à se tenir accroché au mât, dans un état d’abattement le plus misérable. Les corbeaux, à leur habitude, vinrent en toute impunité prendre leur part du repas. Le singe, mal en point, se laissa descendre du mât, avec beaucoup de peine. Il se laissa finalement tomber au sol et y resta étendu, sans bouger, visiblement en agonie. Rassurés, les corbeaux s’enhardirent, et revinrent tranquillement accomplir leur forfait quotidien. Soudain, le singe sembla recouvrer miraculeusement toutes ses forces ; en un instant, il bondit, fut sur l’un des corbeaux,

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l’attrapa, le coinça entre ses pattes, le pluma vigoureusement et lança en l’air sa victime aussi médusée que déplumée. Le résultat fut à la mesure de son geste ; aucun corbeau ne s’aven- tura plus autour de son assiette. Cette histoire a été écrite par un auteur qui n’a rien de contemporain ; Edward Pett Thompson, en effet, est un natu- raliste du début du XIX e siècle. Il est créationniste. À sa lecture, on ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment de familiarité. Cette histoire ressemble à celles que produisent aujourd’hui des scientifiques travaillant avec les quelques animaux consi- dérés comme les plus privilégiés du point de vue cognitif et social. Elle nous semble d’autant plus contemporaine que ce type de narrations a, pendant longtemps complètement dis- paru de la scène des recherches, si ce n’est à titre d’anecdotes (Faire-science). Le livre de Thompson en fourmille. Ainsi, raconte-t-il encore d’un orang-outan du zoo qui avait volé une orange pen- dant que son gardien feignait de dormir pour l’épier, cacha l’épluchure pour effacer les traces de son méfait. Pour nous ce scénario évoque, de manière claire, deux êtres d’espèces différentes s’exerçant à l’art du leurre et de la trom- perie. Pourtant, ce n’est pas ce que Thompson y voit. Étonnam- ment, il ne prononcera même pas ces termes, ni ceux de mensonge ou de duperie. Il y voit autre chose. Son interpréta- tion est guidée par le problème qu’il essaye de résoudre : créer un sentiment de communauté des intelligences entre les ani- maux et les hommes, pour mieux protéger les animaux. Il est bien difficile de constituer cette communauté, dans le cadre d’une anthropologie créationniste qui assume un univers réglé et hiérarchisé par de multiples décrets divins interdisant aux animaux d’avoir une âme ; Thompson va donc, avec une

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intuition très juste, tenter de construire cette communauté en la fondant sur une série d’analogies des intelligences et des sen- sibilités inductrices de proximité. L’affaire de l’orange volée sera reprise quelques années plus tard par Darwin. Ce n’est pas non plus le mensonge qui vient qualifier l’acte. C’est la honte. Si le singe cache, dit Darwin, c’est qu’il a quelque conscience de l’interdit ; on peut penser qu’on a affaire, avec ce comportement si analogue à celui des enfants, à un précurseur du sentiment moral. Une même his- toire, une autre interprétation, le projet de Darwin n’est plus de construire la proximité,mais la continuité, en la soumettant au régime de la filiation. Les analogies de comportements en constituent les indices les plus prometteurs. D’autant plus s’ils relèvent d’un domaine clé de l’exceptionnalisme humain, celui de la morale. On remarquera que ce type d’animaux, et les narrations qu’ils mobilisent, va complètement disparaître de la scène scientifique. Trop anecdotiques, trop anthropomorphiques, ces histoires seront renvoyées au savoir des amateurs qui ne se priveront pas de continuer à les cultiver et à s’émerveiller. Les zoos seront ainsi l’un des principaux refuges du mensonge, notamment dans les tours pendables que certains animaux, prêts à tout pour s’évader ou pour rompre avec l’ennui, joue- ront à leurs gardiens. Il faudra près d’un siècle avant que les scientifiques n’envisa- gent de reprendre la question en la liant explicitement à celle des états mentaux. Les exemples de mensonges et de duperies intentionnelles se mettent à proliférer sur les terrains à partir du début des années 1970 ; moins de dix ans plus tard, ils entrent au laboratoire.

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À Gombe, en Tanzanie, Jane Goodall observe les chim- panzés qui viennent se nourrir après des régimes de bananes qu’elle a déposés à leur intention. Un jeune chimpanzé s’approche et s’apprête à se servir lorsqu’un mâle dominant apparaît sur les lieux. Le comportement du jeune change immédiatement : il prend un air détaché, tout à fait indifférent aux bananes. Le mâle le plus âgé repart à son tour ; le champ est à nouveau libre, le jeune revient donc vers la nourriture ; aus- sitôt le vieux mâle réapparaît. Suspicieux quant à la désinvol- ture apparente du jeune, il s’était caché pour l’observer. D’autres événements sur le terrain viendront confirmer ce que les observations de Goodall impliquaient : les chimpanzés sont des menteurs.

C’est à la toute fin des années 1970 que ces observations reçoivent la signification qui va déclencher une série impressionnante de recherches : elles vont dès lors passer du statut d’anecdotes à celui de véritables projets scientifique. Notons que « recevoir une signification », dans ce cadre, recouvre un sens très particulier, l’expression désigne le fait que les anecdotes deviennent « significatives » parce qu’elles ont réussi l’épreuve expérimentale : elles ont pu être démon- trées au laboratoire. Elles acquièrent de ce fait le statut d’objet de recherches sérieux. Controversé, mais sérieux. En 1978, David Premack et George Woodruff qui travaillent depuis quelques années avec des chimpanzés décident de donner une nouvelle orientation à leurs travaux. On avait jusqu’alors inter- rogé, expliquent-ils, des chimpanzés physiciens, puisqu’on leur demandait généralement de résoudre des problèmes comme celui d’attraper une banane avec un bâton, un tabouret et une caisse. Nous nous attellerons dorénavant à interroger

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des chimpanzés psychologues. Les singes seraient-ils menta- listes ? Sont-ils capables, comme on le dit familièrement, de lire dans la tête des autres ? Peuvent-ils, en d’autres termes, se mettre mentalement à la place d’un autre et lui attribuer des intentions, des croyances ou des désirs ? L’expérience, selon les deux chercheurs, sera concluante. Si l’expérimentateur cherche une friandise dont le chimpanzé connaît la cachette, ce dernier généralement l’aide, quand il a compris que l’humain la lui offrirait. Mais si l’humain la garde pour lui, on constatera qu’à l’essai suivant, l’animal va lui mentir. Cela indique, d’une part, que le chimpanzé saisit le fait que l’humain a des intentions et, d’autre part, que ce que lui- même sait de la situation ne correspond pas à ce que l’humain en connaît. Il perçoit donc que ce que l’humain a dans la tête est différent de ce que lui-même connaît.

Certes, concèdent les deux auteurs anticipant la réaction bien prévisible des behavioristes – hors conditionne- ment, point de salut – et leur fameux canon de Morgan (Bêtes), on pourrait toujours réduire l’explication à l’hypo- thèse, bien plus simple, du conditionnement : les chimpanzés ne feraient qu’obéir à la règle dite des associations apprises. Ils n’ont en fait pas pu deviner les intentions de celui qui les trahit ; ils ne font qu’associer, mécaniquement à force d’y être confrontés, l’absence de récompense avec le chercheur qui en est responsable. Chat échaudé craint l’eau froide. Cela ne demande aucune compétence particulière, si ce n’est la plus élémentaire faculté d’apprentissage par conditionnement. Pre- mack et Woodruff vont contrecarrer cet argument en inver- sant, non sans humour, la hiérarchisation des facultés et en retournant le canon de Morgan contre ceux qui généralement

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l’invoquent : nous prêtons spontanément des intentions aux autres parce que c’est la ressource explicative la plus simple et la plus naturelle, disent-ils, le singe fait probablement de même : « Le singe pourrait s’avérer n’être que mentaliste. À moins que nous nous trompions lourdement, il n’est pas assez intelligent pour être behavioriste. » C’est à se demander si finalement les chimpanzés n’éprouvent pas moins de diffi- cultés que les behavioristes à attribuer des états mentaux aux êtres d’une autre espèce. Sortie du laboratoire cognitiviste, la capacité de mentir revient sur le terrain à la rescousse de la nouvelle définition du chimpanzé social qui tente de s’imposer. Suite à la découverte de guerres épouvantables, de crimes et de cannibalisme, le chimpanzé avait été destitué de son rôle de bon sauvage paci- fique qu’il tenait si bien jusqu’alors, ses compétences menson- gères vont lui offrir un nouveau rôle, il devient le « chimpanzé machiavélique » doté d’une qualité politique essentielle : pou- voir influencer, voire manipuler les autres.

D’autres animaux vont à leur tour revendiquer cette compétence. D’autres singes, bien entendu, les chim- panzés perdent leur monopole. Les oiseaux ne paraissaient, a priori, pas être de bons candidats, au vu du privilège accordé au néocortex pour l’évolution de cette faculté (Pies).Mais la très grande socialité du corbeau, ainsi qu’une observation sur le ter- rain vont motiver leur spécialiste, Bernd Heinrich, à demander la révision de ce préjugé. Ce que le singe de Thompson avait fait à un représentant de leur espèce en le plumant sévèrement après l’avoir induit en erreur reçoit ici sa contrepartie « corbé- sienne » avec, cette fois, un cygne pour victime. Ce cygne était en train de couver des œufs. Un couple de corbeaux essayait en

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vain de les lui voler, en l’attaquant. Le cygne menaçait, mais ne bougeait pas. Un des deux partenaires fit alors quelque chose qui ne s’était jamais vu chez les corbeaux : il fit une parodie de blessure, appelée chez d’autres oiseaux la feinte de l’aile brisée. Derechef, le cygne se mit à la poursuite du pseudo-blessé… pendant que l’autre corbeau se ruait sur le nid et prenait l’œuf. Feindre une blessure n’a certes rien de remarquable, quantité d’oiseaux nichant au sol le font lorsqu’ils tentent d’attirer le prédateur loin du nid où sont leurs oisillons en simulant le fait d’être blessé, et en faisant mine de s’enfuir à grand-peine, entraînant à leur suite le danger. Mais ce comportement avait jusqu’ici été rapporté à un mécanisme préprogrammé, il ne demandait donc pas, en tant que tel, d’autre explication, la sélection suffisait comme motif, contrecarrant de ce fait la pos- sibilité de l’attribution d’états mentaux. Est-ce le fait que les corbeaux le manifestent dans un contexte inédit, et pour un projet tout à fait inhabituel que l’explication par l’instinct ne s’impose pas ? Ou est-ce parce que Heinrich a confiance dans l’intelligence de ses corbeaux qu’il peut leur offrir une version moins réductrice ? Il est difficile de trancher, et sans doute ne faut-il pas le faire. Mais si cette question nous fait hésiter, c’est qu’il est sans doute temps de la ré-ouvrir pour ceux à propos desquels on la pensait résolue. Si l’exemple du corbeau est convaincant pour celui qui les observe, il relève, pour les expérimentalistes, et dans un contexte d’intense rivalité entre les recherches de terrain et les expérimentations de laboratoire, du registre de l’anecdote. Les événements rares ont, comme leur définition l’indique, peu de chances d’être répétés. Sauf évidemment si on peut imaginer un dispositif qui demande aux animaux de témoigner de leur fiabilité. Heinrich le proposera à des corbeaux maintenus en

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captivité. De nombreuses expériences confirmeront la justesse de son hypothèse. Si un corbeau se sent observé par un congé- nère, il fait semblant de cacher de la nourriture à un endroit et va réellement la dissimuler ailleurs quand ce dernier est occupé à la chercher dans la prétendue cachette. Comme l’ont fait les expérimentateurs avec leurs singes, Heinrich va également tenter des expériences impliquant les chercheurs. Ces derniers vont se fonder sur une pratique assez fréquente chez les cor- beaux en captivité : ils aiment jouer à cacher des objets. Or, si un observateur humain vole un de ces jouets cachés dans le contexte du jeu, on remarquera un changement radical d’atti- tude vis-à-vis de cette personne précise lorsqu’il s’agira de nourriture. Le corbeau prendra bien plus de précautions, veil- lera à être en dehors de son champ de vision et consacrera plus de temps à la recouvrir que s’il est en présence d’une personne inconnue. Ce qui veut dire alors que non seulement ils sont conscients des intentions de leurs congénères, mais qu’ils peu- vent élargir le cercle de ceux qu’ils dotent d’intentionnalité, et inclure les humains dans ce grand jeu de la socialité. Les cochons viennent d’être enrôlés dans cette grande famille de menteurs. Une expérience réunissant, dans un laby- rinthe, un cochon « informé » de la cachette de la nourriture et un cochon « ignorant », montre que si l’« ignorant » profite de sa force pour s’arroger le privilège de manger la trouvaille, le cochon informé l’égarera tranquillement, à l’épreuve suivante, dans une impasse du labyrinthe. En outre, cette possibilité pour l’animal de prêter à autrui des états mentaux ou des intentions favorisera de nouvelles alliances entre des domaines de recherches relativement cloi- sonnés : celui des cognitivistes, travaillant plutôt en labora- toires dans des conditions qui s’apparentent parfois à la

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passation d’examen, et celui des primatologues de terrain, plus préoccupés de la socialité de leurs animaux. Cette alliance prend la forme d’une hypothèse : le mensonge, parce qu’il repose sur la possibilité de comprendre les intentions des autres, serait corrélé à la coopération sociale. Entraide et trom- perie seraient les deux facettes d’une même aptitude, la subti- lité sociale. Le monde se démoralise et se re-moralise et les chercheurs, autrefois rivaux, coopèrent. D’autres enjeux vont encore jouer en faveur de l’intérêt pour ces animaux si malhonnêtes et confirmer l’essor de ce sujet de recherches. Ainsi, par exemple, les sociobiologistes se sont intéressés à la manière dont les animaux utilisaient la duperie pour résoudre leurs conflits d’intérêts. Comment résoudre un tel conflit lorsqu’il advient entre deux futurs parents poten- tiels dont chacun doit veiller à ce que le partenaire assume les soins à la nichée ? Selon les sociobiologistes, chacun doit veiller à investir le moins possible tout en prenant garde à ce que le partenaire ne désinvestisse pas. Propagande menson- gère et manipulations éhontées deviennent des règles de savoir-vivre, au sens le plus littéral. L’accenteur mouchet, un oiseau de nos régions, a inventé un système assez étonnant. Cette invention est à créditer, une fois n’est pas coutume, aux femelles, plus particulièrement à certaines d’entre elles puisque toutes n’exhibent pas ce comportement. Dans cer- taines circonstances, une femelle dont le territoire est adjacent à celui de deux mâles va agir de telle sorte à les convaincre tous deux qu’ils pourraient être pères de la couvée qu’elle a pondue. Selon les observateurs, si elle le fait avec adresse, elle se retrou- vera avec deux mâles pour défendre un territoire plus vaste et pour nourrir les petits. Sa stratégie consiste à s’accoupler, avec toute la discrétion possible, avec l’un puis avec l’autre. Ils

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découvrent bien sûr tôt ou tard le pot aux roses, mais aucun ne peut déterminer à coup sûr qu’il n’est pas le père biologique. Comme la saison des amours est bien avancée, ils ne peuvent plus faire marche arrière et prennent donc ce risque-là plutôt que celui d’une défection hasardeuse. On est bien sûr dans les schèmes typiques et assez répétitifs de la sociobiologie : des conflits d’intérêts entre mâles et femelles, des animaux mobilisés de manière maniaque dans des problèmes reproducteurs, des dilemmes entre investisse- ments à court et à long terme, des capitaux reproductifs soi- gneusement calculés dont les stratégies d’évaluation feraient frémir les traders les plus cyniques. Certes, cela change des scé- narii mettant en scène les femelles soumises ou victimes de la dominance ou de l’inconstance des mâles, mais cela ne change pas grand-chose de l’image d’une nature soumise aux lois de la compétition. La coopération n’y est, ne le négligeons pas, que le résultat d’une sombre machination. Une dernière hypothèse intéressante a toutefois émergé au départ des recherches croisées du cognitivisme et de la socio- biologie. Le fait de mentir, et de devoir se protéger de la trom- perie aurait, du point de vue évolutionnaire entraîné une forme de courses aux armements – on reconnaît à nouveau le schème privilégié des sociobiologistes. Le problème dans un monde de menteurs est d’arriver à développer une double compétence, d’une part celle qui permet de se protéger des menteurs et d’apprendre à déceler la duperie, d’autre part celle d’arriver à bien mentir. Selon le modèle de la course aux arme- ments, plus la compétence à mentir se développe, plus celle de discerner les mensonges doit évoluer en parallèle ; en consé- quence de quoi, le mensonge doit tendre à devenir impercep- tible, les détecteurs encore plus subtils, etc. Cette compétence à

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mentir de façon insoupçonnée aurait été ainsi conduite à son extrême et produirait une étrange capacité de leurre : celle de se mentir à soi-même. En d’autres termes, dans un monde de détecteurs de mensonges, rien n’est plus efficace pour duper les autres que de croire soi-même à ses propres inventions. Et devenir ainsi la victime délibérée de motifs inconscients. On le voit, le mensonge recrute dans les domaines les plus hétérogènes et lie ensemble des types cognitifs, des types disci- plinaires, des modes psychiques que les sciences avaient soi- gneusement séparées, ce qui lui vaut une part de son succès : il relève de la biologie ; il met en jeu des modes cognitifs sophis- tiqués, des croyances et des états mentaux intéressant les cognitivistes et, signalons-le, la philosophie analytique ; il noue à présent avec les processus inconscients ; il arrime des théories sociologiques et politiques et, surtout, il est considéré comme intimement articulé au domaine de la morale : le men- songe et l’empathie, comprendre les désirs des autres et souci pour autrui seraient co-émergents. À la lecture de cette étonnante dernière alliance, une ultime remarque s’impose pour conclure ce morceau d’histoire qui mena les animaux sur les chemins de la contrefaçon. Il y a dans ces recherches un paradoxe qui ne manque pas d’humour et que l’on peut retrouver dans de nombreuses théories de l’évo- lution : les comportements les plus clairement stigmatisés par la morale chez nous, une fois qu’ils sont retraduits par les théories de l’histoire naturelle et de l’évolution, s’apparentent à un moment ou à un autre aux vertus les plus nobles – ou, du moins, en sont la condition. Pour le dire autrement, ce que l’animal fait et que la morale réprouverait et condamnerait sans équivoque, devient, dans le cadre de la nature, le chemin le plus sûr vers la moralité. La jalousie des mâles stabilise les

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couples, la hiérarchie la plus rigide et la plus arbitraire devient garante de la paix sociale, et le mensonge s’avère, toujours dans cette perspective, la preuve de la plus haute considération pour autrui, qui fonde la coopération. À se demander parfois si l’éthologie n’a pas été inventée par quelque jésuite amateur de casuistique primesautière. À un enfer dont on sait de quoi il peut être pavé, on pourra alors opposer l’image d’un paradis où mèneraient finalement, et le plus sûrement, les pires inten- tions.

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N COMME

Nécessité

Peut-on conduire un rat à l’infanticide ?

« Chez les espèces polygynes, des observa- tions de plus en plus nombreuses ont montré que lorsqu’un mâle prend possession du harem d’un prédécesseur évincé, il peut tuer tous les petits, ce qui accélère l’oestrus des femelles et lui permet de les féconder. Les petits seront donc porteurs de ses gènes. » Cette affirmation est aujourd’hui très largement relayée, non seulement dans la littérature scientifique, mais également dans les livres de familiarisation et les divers documentaires, version « ces étranges mondes animaux ». Elle apparaît à la fin des années 1970, lorsque des chercheurs se trouvent confrontés à des observations problématiques : chez certains animaux, des adultes tuent des enfants de leurs congénères. L’explication « adaptative » du comportement problématique n’a toutefois pas tardé à s’imposer et reste aujourd’hui domi- nante. En témoigne l’impression que donne la description citée d’aller de soi. Elle passe allégrement des observations à leur explication biologique, donnant à ce qui n’est, en prin- cipe, que l’hypothèse d’une cause, un statut de fait. Ce rac- courci dans la chaîne des traductions n’est pas un simple effet

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de la vulgarisation, il signe le fait que l’infanticide s’est inscrit dans le régime des nécessités biologiques. La question de l’infanticide s’ouvre à la suite d’observations effectuées auprès de singes relativement obscurs à cette époque, les langurs d’Inde. Presque personne ne connaissait les langurs – au contraire des gorilles, nettement plus populaires quoique beaucoup plus rares. Les problèmes que posent ces singes obscurs vont toutefois passionner le public. Cette pas- sion surprendra moins si on la remet dans le contexte de l’époque. Les incidents observés chez les langurs et la proposi- tion théorique qui va leur donner du sens coïncident avec le moment où surgissent, comme véritables problèmes sociaux, les problèmes de violence domestique et, plus particulière- ment, celui de la maltraitance d’enfants. On peut le constater à propos de nombreux comportements des animaux, le terrain souvent guide le laboratoire. Ce que les chercheurs du premier rapportent, et qui est souvent traité avec un peu de dédain par ceux du second – ce ne sont que des anecdotes – va, à un moment ou à un autre, se retrouver à subir l’épreuve scientifique par excellence, l’épreuve expérimentale. Le laboratoire constitue l’ascension des observations et leur offre la transformation miraculeuse d’anecdotes en faits scien- tifiques (Menteurs ; Bêtes). L’infanticide va connaître une ascension fulgurante. À partir du milieu des années 1980, les articles émanant des expérimentateurs se multiplient. Ce n’est sans doute pas étranger au fait de la proximité du comporte- ment avec les problèmes sociaux humains qui lui étaient contemporains – le fait que les rats aient été mobilisés dans cette histoire me conforte dans cette impression. Les rats qui avaient jusqu’alors testé tous les médicaments possibles, qui se sont adonnés à l’alcool ou à la cocaïne, qui ont couru dans les

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N COMME NÉCESSITÉ

labyrinthes des behavioristes, inhalés des milliers de cigarettes, connus la dépression ou la névrose expérimentale, appris à mesurer le temps, ces fidèles serviteurs de la science sont donc devenus infanticides ! Il faut le porter à son crédit : on va le voir, le rat n’est pas par- ticulièrement adepte de ce genre de comportements – mais il n’est pas non plus tellement content de fumer des cigarettes, de tester les médicaments et de courir affamé dans des laby- rinthes. S’il est convoqué dans ce genre de recherches, comme dans les autres, c’est parce qu’il est l’animal de laboratoire le plus commode, qu’il est relativement économique, très aisé- ment remplaçable et, sans doute, parmi les animaux d’expé- rience le plus manipulable. D’accord ou pas, on ne leur a pas demandé leur avis, les rats deviendront infanticides. Ce comportement, nous apprend la littérature scientifique, peut être exhibé par la mère, par un mâle étranger ou par une femelle étrangère – l’on devrait sans doute ajouter, dans la liste des coupables, le chercheur ou les techniciens de laboratoire qui se chargent de l’euthanasie quand les ratons sont trop nombreux, mais cela ferait désordre dans les publications. Du côté des mères, on a constaté qu’elles peuvent tuer des petits lorsque ceux-ci présentent des malformations, lorsqu’elles sont stressées et perçoivent l’environnement comme hostile ou, encore, lorsqu’elles sont affamées, ce qui les conduit à se nourrir des jeunes. Du côté des mâles, on retrouve l’hypothèse que le mâle, en tuant les petits, favorise le retour de l’oestrus de la femelle et lui permet donc de se reproduire plus rapidement. On constatera cependant, expliquent les chercheurs, que l’infanticide est inhibé si le mâle a été en présence de la femelle pendant la gestation ou s’il est fréquemment mis en présence de petits rats, ce qui suscite des comportements parentaux.

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Dernière catégorie de coupables potentiels, les femelles étran- gères à la mère, quant à elles, pratiqueraient l’infanticide pour se nourrir ou pour prendre possession du nid de la femelle mère. On observe, en revanche, que lorsque des femelles sont élevées ensemble, non seulement l’infanticide est rare, mais elles s’aident l’une l’autre dans les soins aux petits. Or, si l’on s’attache aux conditions d’émergence du compor- tement, on se rend compte que les conditions qui sont relatées comme pouvant « révéler » l’infanticide apparaissent avant tout être des conditions activement créées par les chercheurs. Qui a l’idée d’affamer les rattes ? Qui a l’initiative de mettre des mâles étrangers en contact étroit dans une petite cage avec des mères qui viennent de donner naissance ? Qui organise la répartition des cages de telle sorte à aboutir à mettre des femelles étrangères côte à côte – et sans doute à ne pourvoir de matériaux que pour un seul nid ? Comment l’environnement devient-il stressant et hostile ? On ne peut négliger que ce sont des conditions extrêmes de captivité, voire des conditions de captivité expérimentalement manipulées de façon à induire le stress, la faim, l’hostilité, la peur, etc. En somme, ce sont des conditions pathologiques conduites à leur extrême qui se don- nent clairement pour ambition de contraindre le comporte- ment ; les chercheurs répètent et font varier l’épreuve jusqu’à ce que le comportement désiré apparaisse. On a affaire à une opération tautologique : l’infanticide est le comportement qui émerge lorsque toutes les conditions qui induisent l’infanti- cide sont réunies pour le faire émerger ! Le saut suivant consiste à considérer que ces conditions ont valeur d’explication. Ce saut est tout à fait perceptible à la lecture des articles. Quand les chercheurs répertorient les circonstances dans lesquelles ils ont découvert que l’infanticide n’a pas lieu, on peut lire, sous

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leur plume, que ce sont des conditions qui empêchent l’infanticide, non pas des conditions dans lesquelles l’infanticide n’advient pas, mais bien des conditions qui le neutralisent. Ce qui veut dire que tant le comportement infanticide que le « non-infan- ticide » sont bel et bien, activement, induits puisqu’ils n’émer- gent pas en l’absence des conditions qui les suscitent. On ne peut en conclure qu’une chose : les chercheurs ont fini par penser que l’infanticide est le comportement attendu, donc normal, et le non infanticide le comportement dont il faut veiller à réunir les conditions. Étrange inversion. L’exception devient la norme dans les conditions expérimentales, et c’est ce qui devrait se passer normalement qui devient excep- tionnel. La spécialiste des animaux d’élevage, Temple Grandin opposerait sans doute ce jugement laconique qu’elle utilise lorsque les éleveurs ne s’émeuvent pas du fait que leurs coqs violent et tuent leurs poules ou que les lamas mordent les testi- cules de leurs compagnons : « Ce n’est pas normal. » Si c’était normal, dit-elle, il n’y aurait plus de coqs ou de lamas dans la nature. Le raisonnement pourrait s’étendre aux rats se nourris- sant de leur descendance. Cette inversion du normal et du pathologique traduit ce qui s’est passé dans le laboratoire : les chercheurs agissent comme s’ils ne faisaient que révéler ce qui préexisterait à leurs recherches en ne prenant pas en compte que l’infanticide reçoit activement ses conditions d’existence du dispositif, qu’il résulte de tout un travail de fabrication de conditions néces- saires, un travail qui s’est effacé des résultats. Ce qui autorise les expérimentateurs à revendiquer la possibilité de la généralisa- tion, hors laboratoire, de ces derniers ; voilà les conditions, en général , qui causent l’infanticide, et voilà les conditions, en général , qui l’inhibent. L’infanticide est devenu un

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comportement spontané, « naturel », bien sûr si on occulte que la nature se fabrique laborieusement dans ces dispositifs. Preuve en est : son absence requiert l’abstention des procédures qui l’ont créé. Ceci ne veut pas dire, évidemment, qu’il n’y ait pas d’infan- ticide en conditions naturelles. C’est bien parce qu’il y avait été observé que ces recherches sont menées. Retour au terrain. Fin des années 1970, les premières observations choquent et intri- guent les chercheurs. Très rapidement émerge la théorie que j’ai évoquée : le mâle infanticide, en tuant les petits d’un autre mâle dont il s’est approprié le harem, favorise le retour de l’oestrus des femelles, il peut donc la féconder et propager ses gènes. Cette explication se fonde sur la théorie sociobiologique de la compétition intra-sexuelle qui rend compte des stratégies adoptées par l’un et l’autre sexe dans leurs rapports aux rivales et rivaux dans la course à la reproduction. Elle a été formulée à propos des lions, des goélands, des pongidés, des langurs et bien d’autres encore. Cette théorie est marquée par une forme d’obsession maniaque dont le symptôme majeur est une éton- nante tendance à la stéréotypie. Tous les comportements sont passés au même crible, les animaux n’auraient que cette préoc- cupation en tête, assurer la dissémination de leurs gènes. Leur existence est bornée par les frontières étroites de la nécessité ; non seulement rien n’est sans motif sélectif, mais un seul motif prévaut, qui relève du schème général des stratégies d’adapta- tion. Pas question de s’adonner à des extravagances motiva- tionnelles comme le fait de chanter, d’épouiller, de jouer, de copuler, de regarder un lever de soleil pour le simple plaisir de le faire, ou parce que ce sont les usages sociaux dans le groupe, ou parce que le prestige, la bravoure ou les liens importent.

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Pour ne citer qu’un exemple, des primatologues ont observé, dans une troupe, que des femelles chimpanzés se sont accou- plées avec tous les mâles hypersexués présents. Ils en ont déduit que… c’est une stratégie pour éviter l’infanticide, chacun de ces mâles pourrait bien avoir une chance d’être le père. Voilà donc une bien vertueuse traduction : la dépravation sexuelle s’avère en fait témoigner d’une sage prévoyance maternelle… Ce genre d’hypothèse signe la connivence des réflexes issus des sciences naturelles et des préjugés machistes ou victoriens concernant la sexualité des femelles. Cherchez l’utilité du comportement – une sorte de morale bourgeoise de l’évolution qui ne se gaspille pas dans des frasques inutiles et qui conduit les chercheurs, pour chacun des comportements, à rechercher sa valeur adaptative –, évitez les hypothèses qui ne soutiennent pas l’idée d’un intérêt sélectif à long terme, comme l’hypothèse du plaisir, de la force des pulsions, ou d’une sexualité simple- ment extravertie. De la part des mâles, cette dernière hypo- thèse passerait – et encore, on vous dira qu’ils veillent à assurer leur descendance –, de la part d’une femelle, n’y pensez même pas.

Retour aux langurs, la première observation qui

a ouvert la voie des recherches au sujet de l’infanticide est rap- portée par un chercheur japonais travaillant en Inde, Yuki- maru Sugiyama. L’infanticide est advenu lors de changements sociaux importants dans la troupe. Précisons que ces change- ments sociaux sont dus à l’initiative du scientifique. Ils font suite à une « manipulation expérimentale » dans la troupe. Sugiyama a transféré le seul mâle d’un groupe – un mâle dont

il dit qu’il était le mâle dominant souverain qui avait protégé et

dirigé le harem –, dans un autre groupe, quant à lui bisexué.

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Précisons également que ce type de pratiques a été monnaie courante chez certains primatologues, et plus particulière- ment chez ceux qui semblaient particulièrement fascinés par la hiérarchie ( Hiérarchies). À la suite de cette manipulation expérimentale, selon les termes mêmes de Sugiyama, un autre mâle est entré dans la troupe dont venait d’être retiré le pre- mier, a pris possession du harem, et a tué quatre petits. Peu après, une autre chercheuse, la sociobiologiste Sarah Blaffer Hrdy, observe, à Jodhpur, toujours chez les langurs, des infanticides perpétrés par des mâles. Elle confortera la thèse selon laquelle le mâle manipule ainsi l’oestrus des femelles par infanticide interposé et assure la perpétuation de ses gènes. Notons qu’à la même époque, une autre chercheuse, Phyllis Jay, travaille également sur le terrain des langurs, dans une autre région de l’Inde. Elle n’observe aucun événement sem- blable.Mais elle va commenter les autres recherches, j’y revien- drai. Je souhaiterais m’attarder quelques instants au sujet de la manière dont les observations de Sugiyama ont été formulées. La sémantique utilisée n’est pas innocente ; non seulement elle traduit certaines choses, certains partis- pris théoriques, mais elle induit tout autant le choix de certaines significations. Évoquer ce qui s’est passé en parlant de mâle qui « prend pos- session du harem » et qui se substitue à un « souverain domi- nant » lui-même « protégeant et dirigeant le harem » – je ne fais que m’aligner sur les choix sémantiques de Sugiyama, lui- même adoptant la terminologie en usage – engage déjà à un certain type d’histoire. La question n’est donc pas de critiquer les mots utilisés, mais de travailler dans une perspective pragmatique. À quel type de narration ce genre de tropes engagent-elles ? Ou, plus

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concrètement, pourrait-on restructurer l’histoire en en utili- sant d’autres ? Est ce que d’autres mots ne rendraient pas cette histoire moins évidente ? Ainsi le terme de « harem » désigne, généralement, un groupe composé d’un mâle s’accouplant avec plusieurs femelles. Ce choix sémantique implique un scé- nario particulier : celui d’un mâle dominant exerçant un contrôle sur ses femelles. Or, qui nous dit que le mâle choisit les femelles ? Qu’il se les approprie, qu’il en prend possession ? Rien, si ce n’est que le terme « harem » induit cette significa- tion. Or, une autre manière de décrire ce type d’organisation a été proposée, notamment par des chercheuses féministes travail- lant dans le cadre de l’hypothèse darwinienne de la sélection sexuelle – selon laquelle ce sont les femelles qui, dans la plu- part des cas, choisissent les mâles. Pour décrire ce type d’orga- nisation polygyne, ces chercheuses ont proposé le scénario suivant : si un seul mâle est suffisant pour assurer la reproduc- tion, les mâles de toute façon s’occupant peu des petits, pour- quoi se charger d’en prendre plusieurs ? Si un seul suffit et permet de tenir les autres mâles à distance, les femelles ont donc tout intérêt à choisir un mâle unique plutôt que s’encom- brer d’autres individus. Voilà donc une tout autre histoire que celle du harem, une histoire qui tient aussi bien la route, et qui est s’avère en accord avec la perspective darwinienne. Mais cette histoire ne fait pas qu’inverser la perspective de narration, elle oblige à changer la structure narrative elle- même ; l’histoire qui décrit les effets du changement de mâle n’a plus rien de l’évidence sous laquelle elle circulait. Il ne s’agit plus aussi simplement d’une conquête d’un mâle étranger qui s’impose, qui prend possession et qui manipule l’oestrus des femelles par infanticide interposé.

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Une autre histoire peut alors commencer à être imaginée. Une histoire qui a un double mérite : elle complique le pro- blème, elle le sort du registre univoque et mono-causal de la nécessité et, de ce fait, elle ne fait plus porter à l’infanticide tout le poids de l’explication. Il n’est plus alors lemotif ou lemobile, l’obéissance à une impérieuse nécessité biologique, mais pour- rait s’avérer n’être que la conséquence latérale d’autres choses, des choses qui demandent qu’on y prête attention, ce dont l’hypothèse « tout terrain » fait l’économie. C’est à Phyllis Jay que revient le crédit de cette ouverture à un scénario alternatif pour les langurs. Jay, je l’ai mentionné, étudiait les langurs dans une autre région de l’Inde. Elle n’a observé aucun infanticide mais sa connaissance des animaux impliqués va la conduire à prendre part au débat théorique. Elle a analysé les données de terrain où ces événements ont été observés. Elle a pris en compte les manipulations expérimen- tales et, pour les groupes non-manipulés, les contextes dans lesquels les observations ont été récoltées. Une analyse minu- tieuse des théories, des choix sémantiques de ses collègues et de ce qui est arrivé aux langurs la conduisent à la conclusion qu’il est bien plus pertinent d’envisager l’infanticide non comme une stratégie mais en termes de conséquences. D’une part, dit- elle, l’infanticide ne doit pas être compris dans le contexte d’une prise de pouvoir car ce sont des termes qui impriment trop fortement la narration. C’est là, nous rappelle Donna Haraway à qui je dois une bonne part de ce qui a guidé jusqu’à présent mon propos, où l’on voit que les mots et les manières de dire importent, et qu’ils n’ont rien d’innocent. Les struc- tures narratives soutiennent l’attention à certaines choses, elles l’inhibent pour d’autres. Tant qu’on se focalise sur cette histoire de harem et de conquête, on ne prête pas attention à ce

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qui a pu arriver en conséquence des manipulations expérimen- tales. Le fait que le seul mâle de la troupe ait été victime d’un kidnap- ping . Peut-être était-il souverain, mais que veut dire être souverain : susciter la déférence, des liens affectifs, faire régner un climat de confiance ? Si les langurs ont des options diffé- rentes, ce qu’ils ont visiblement puisqu’ils peuvent vivre en groupes bisexués ou en groupe polygynes ; si l’hypothèse du choix des femelles est juste, et qu’elles ont créé des attaches très particulières avec ce mâle-là, et pas un autre, on peut imaginer le traumatisme du groupe. « Notre mâle a été enlevé par des humains qui ne cessent de nous observer. » Tout et n’importe quoi peut alors arriver. Les causes de l’infanticide deviennent, dans ce cadre, beaucoup plus contextualisées. Elles obligent à prendre en compte le fait qu’une société, cela se construit au jour le jour, et cela se compose, et cela peut à tout moment tourner très mal si des humains irresponsables s’en mêlent. L’analyse de Phyllis Jay des groupes non manipulés converge avec celle-ci. Les observations de ces groupes permettent d’inférer que les infanticides ont eu lieu lors de changements sociaux trop rapides dans des contextes de trop forte densité de population, c’est-à-dire dans des conditions très stressantes et qui sont, à elles seules, suffisamment pathogènes. Bon nombre d’infanticides observés, note-t-elle encore, sont en fait accom- pagnés du meurtre des femelles, l’agressivité non contrôlée du mâle ne s’orientant pas seulement à l’égard des petits. L’infan- ticide n’est pas une adaptation, il est plutôt le signe d’une désa- daptation à des contextes trop neufs et trop brutaux. L’explication de Phyllis Jay ne s’imposera pas ; la théorie sociobiologique restera, à cet égard, l’explication dominante. Dans les milieux scientifiques, elle a semblé, en apparence, réussir la conversion qu’elle ambitionnait, en témoigne

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l’impression d’aller de soi que je soulignais dans les écrits de familiarisation. Ce n’est pas tout à fait le cas cependant : la controverse n’a jamais réussi à être complètement close. Des résistances ont suivi celle de Phyllis Jay. Après une accalmie qui constitue généralement l’indice de la fin d’une controverse, un primatologue, Robert Sussman, réouvre le débat. Il décortique, dans chacun des cas rapportés par les recherches de la primato- logie, leur contexte spécifique. Les attaques infanticides, à l’analyse, sont bien moins nombreuses que ce qui avait été estimé, il n’y en a que 48. Et parmi celles-ci, près de la moitié ont eu lieu sur le site de Jodhpur. En outre, des 48 attaques, seules huit d’entre elles s’accordent avec les prédictions de l’hypothèse adaptationniste. Est-ce donc réaliste, demande- t-il, de considérer des événements si rares et qui semblent majoritairement confinés à un lieu particulier, comme exem- plaires d’une stratégie adaptative ? En outre, on remarque que sur le terrain de Hrdy, à Jodhpur, des chercheurs allemands qui observaient eux-mêmes les langurs, au début des années 1980, n’ont jamais assisté à des cas de mort violente des petits. Du côté des lions, une autre scientifique, Anne Dagg, reprend, à la fin des années 1990, la même méthode. Toutes les recherches à propos des lions avaient jusque-là plaidé en faveur de l’hypothèse de la compétition sexuelle. Anne Dagg constate qu’en réalité aucun cas d’infanticide ne peut correspondre à une « situation type » susceptible de soutenir cette hypothèse adaptationniste. Ses recherches déclenchèrent une très vive colère et des réactions hostiles de la part de ses collègues. Phyllis Jay reviendra elle-même à cette époque dans le débat avec un article dans lequel elle montre que les petits langurs sont en fait très intéressés par les conflits entre adultes. Les acci- dents seraient souvent dus au fait qu’ils sont, non pas comme

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on le croyait, la cible des attaques d’adultes surexcités, mais « sur le chemin » de celles-ci. Il est rare, remarque la sociologue Amanda Rees qui en a retracé l’histoire, qu’une controverse ne connaisse, à un moment ou à un autre, sa résolution dans le champ de l’étho- logie. Celle sur l’infanticide apparaît donc, à cet égard, très par- ticulière ; elle ne cesse de faire l’objet de remises en question ; on la croit apaisée et résolue, à chaque fois un scientifique refuse la « conversion » à la théorie sociobiologique et la relance. Cette impossibilité de clôture est d’autant plus éton- nante que les cas observés, en définitive, s’avèrent rares – et ont même tendance à se raréfier au fur et à mesure des analyses qui réamorcent les débats. Il est vrai, je l’ai signalé, que le pro- blème est pris dans des enjeux politiques, qu’il est directement lié à des problématiques humaines graves et dont les manières de les expliquer et d’y répondre sont elles-mêmes très contro- versées. D’entrée de jeu, sur le terrain lui-même, on a pu, comme le souligne Amanda Rees, remarquer que les interpréta- tions ont fait l’objet de la suspicion de l’immixtion de la poli- tique dans la science. Le fait de considérer l’infanticide comme une stratégie adaptative relève, on a pu le lire dans la manière dont les sociobiologistes décrivent les situations, d’une idéo- logie machiste. Mais si on utilise cet argument politique, ne doit-on pas se demander également, comme le revendiquent d’ailleurs les sociobiologistes, si la volonté de considérer l’infanticide comme un accident ne traduit pas un jugement moral sur la nature – « cela ne devrait en principe pas arriver » ? Je ne suis pas sûre que ce type d’arguments nous aide, en tout cas pas de cette façon déconstructive ou critique ; ils partici- pent certes de la controverse, mais la déconstruction nous fait manquer ses enjeux les plus importants. Ce sont deux

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manières différentes de faire science, deux manières en ten- sion dans le domaine de l’étude des animaux qui sont en jeu. D’une part, on a affaire à une méthode héritière de la biologie et de la zoologie qui cherche les similitudes et les invariants, au sein des espèces et plus généralement entre les espèces, en demandant aux animaux d’obéir à des lois susceptibles de généralisations et à des causes relativement univoques qui peu- vent s’inscrire dans une routine interprétative. Cette pratique enmême temps délocalise, pour la prolonger, une habitude des pratiques de laboratoire : celle de construire, sur les terrains, la répétabilité des événements (en les considérant, dans le cadre des terrains, tous comme identiques), comme au laboratoire on se soumet à la contrainte de répéter les expérimentations. Cette exigence se fonde sur la conviction que tous les contextes sont en définitive équivalents. C’est une méthode qui requiert la soumission de la nature – comme le laboratoire requiert la soumission de ses sujets –, au Faire-science ( Laboratoires). D’autre part, entre en concurrence avec celle-ci une autre pra- tique, héritant quant à elle des manières de penser et de faire de l’anthropologie, et qui s’attache à explorer les situations singu- lières et concrètes rencontrées par les animaux, qui mise sur leur flexibilité, qui traduit chaque événement comme un pro- blème particulier dont les animaux font l’expérience et auquel ils essayent de faire face ( Réaction). Il s’agit bien encore de politique, mais de politique scientifique et de politique de rela- tions aux non humains. En outre, si pour les premiers – les sociobiologistes – tous les milieux, a priori , se valent, les stratégies adaptatives et les motifs programmés surdéterminant les conduites, les seconds, en revanche – ce qui signe tout autant le fait qu’ils sont héritiers des méthodes de l’anthropologie – ont pris en considération

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N COMME NÉCESSITÉ

que les processus mêmes d’industrialisation et de globalisa- tion qui leur permettent de voyager et de mener leurs recherches sur les terrains lointains sont exactement ceux aux- quels sont confrontés leurs animaux. Ces processus affectent leurs vies et les modifient considérablement, avec la destruc- tion de leur habitat, le tourisme et l’urbanisation. Il ne s’agit pas de nier que, comme tous les êtres vivants, ces animaux composent avec des nécessités biologiques, il s’agit de prendre activement en compte les conditions mêmes de leur existence concrète, des conditions au sens non causal, mais au sens de ce qui rend leur vie telle qu’elle est. Des vies qui sont, à présent, et plus que jamais, pour chacun de ces animaux, avec nous , des vies dont nous sommes un ingrédient de leur vulnérabilité. Et c’est en ce sens également que le problème de l’infanticide est un problème politique.

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O COMME Œuvres

Les oiseaux font-ils de l’art ?

Les animaux pourraient-ils créer des œuvres ? La question n’est pas très éloignée de celle qui consiste à

demander si les animaux sont des artistes (Artistes). L’expérimenter, à titre spéculatif, repose alors la question de l’intention qui doit, en principe, présider à toute œuvre. Faut-il

« intention » de faire œuvre, et s’il le faut, l’intention de

l’artiste est-elle ce qui détermine ce qui fait ou non de lui l’auteur de l’œuvre ? Poser le problème en introduisant des ani- maux a le mérite de nous faire hésiter et de nous ralentir. Bruno

Latour nous a rendus sensibles à ces hésitations et propose de reconsidérer la distribution de l’action dans les termes du

« faire-faire ».

Considérons, ils en valent la peine, les splen- dides arches des oiseaux jardiniers à nuque rose, d’autant plus intéressantes qu’elles témoignent du fait que ces oiseaux ont détourné, au profit de leurs œuvres, certains de nos artefacts qu’ils font entrer dans leurs compositions. Si l’on prête atten- tion au travail accompli – il suffit d’entrer le nom de l’oiseau dans n’importe quel moteur de recherches – on remarquera,

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O COMME ŒUVRES

grâce aux prises de vue des biologistes, que la composition ne doit rien au hasard ; tout est organisé pour créer une illusion de perspective. Celle-ci serait destinée, selon les biologistes, à faire paraître l’oiseau dansant dans son arche plus grand qu’il ne l’est. Nous avons donc affaire à une scène, à une mise en scène, à une véritable composition artistique plurimodale : une archi- tecture sophistiquée, un équilibre esthétique, une création d’illusions destinées à produire des effets, et une chorégraphie qui conclut l’œuvre ; en somme ce que le philosophe Etienne Souriau aurait sans doute reconnu comme une poétique du mou- vement. Cette illusion de perspective si habilement orchestrée nous renvoie à ce qu’il proposait de donner comme sens aux simulacres. Ce sont, écrit-il « des sites de spéculation sur les significations » signant on ne peut plus clairement dans la nature, la capacité de faire de l’être avec du néant, dans le désir d’autrui. Faire de l’être avec du néant dans le désir d’autrui : s’agi- rait-il d’une œuvre au sens où nous l’entendons et dont, en ce sens, l’oiseau serait le véritable artiste, auteur de cette œuvre ? (Versions) Je laisse provisoirement de côté les débats stériles et ennuyeux qui s’efforcent de ramener l’animal à l’instinct (Faire-science) et qui nous fourniraient notre lot d’explica- tions causales déterministes et biologiques pour rendre compte du travail accompli. Notons, juste en passant, à propos de ce genre d’explications, que les sociobiologistes ont également tenté d’y soumettre les humains : toute action, toute œuvre ne traduirait qu’un programme auquel nous soumettraient nos gènes, et visant à mieux les perpétuer (Nécessité). Je laisse au lecteur le soin de traduire en termes moins choisis. Le fait que ces explications soient d’un telmauvais goût et qu’elles produi- sent un tel appauvrissement devrait nous empêcher de les

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utiliser pour les non humains qui ont déjà suffisamment affaire avec de la maltraitance théorique ! En revanche, je pourrais reprendre la manière dont l’anthro- pologue de l’art, Alfred Gell pose la question, non à propos des animaux, mais à propos des productions artistiques dans des cultures qui ne considèrent pas ces productions comme artis- tiques. Le problème de Gell est le suivant, si je le résume de manière un peu rapide : si on considère comme art ce qui est reçu et accepté comme tel par le monde institutionnalisé de l’art, comment considérer les productions d’autres sociétés que nous considérons comme des productions artistiques, alors que ces mêmes sociétés n’accordent pas à ces objets cette valeur ? Ne pas le faire reviendrait à renvoyer les autres, comme on l’a longtemps fait, au statut de primitifs exprimant de manière spontanée et enfantine leurs besoins primaires. Le faire quand même, explique Gell, oblige l’anthropologue qui étudierait la création des objets dans d’autres cultures à imposer, sur ces cultures, un cadre de références totalement ethnocentré. En effet, la solution qui consiste à replacer chaque production dans le cadre culturel qui lui assigne ses règles de goût et ses cri- tères, ne résout pas le problème, si on prend en compte que cer- tains de ses objets n’ont pas de valeur esthétique pour ceux qui les produisent ni pour ceux pour lesquels ils sont produits. Plus simplement, un bouclier par exemple, ce n’est pas de l’art pour « eux », cela l’est pour « nous ». Comment échapper à cette impasse ? Gell va proposer de redéfinir le problème autrement. L’anthropologie est l’étude des relations sociales ; il faut donc envisager d’étudier la pro- duction des objets dans ces relations. Mais pour éviter de retomber dans les impasses dont je viens de rendre compte, les objets eux-mêmes doivent être considérés comme des agents

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O COMME ŒUVRES

sociaux, dotés des caractéristiques que nous accordons aux agents sociaux. Gell va donc tenter de sortir la question de l’intentionnalité du cadre étroit dans lequel notre conception l’a enfermée et va ouvrir la notion d’agent – donc d’« être doté d’intentionnalité » –, à d’autres que les êtres humains. Un bouclier décoré, pour reprendre le problème des objets porteurs, pour nous, d’une valeur esthétique, n’a pas, dans le cadre du combat où il est utilisé, cette valeur. Il fait peur, il fas- cine, il capture l’ennemi. Il ne signifie rien, ne symbolise rien, il agit et fait agir ; il affecte et transforme. Il est donc un agent, médiateur d’autres agentivités. Le concept d’agentivité (que le traducteur français de son livre l’Art et ses agents traduira par « intentionnalité »), n’est donc plus posé comme une manière de classer les êtres (ceux qui seraient ontologiquement agents, dotés d’intentionnalité et ceux qui seraient ontologiquement patients, et dénués de cette dernière). L’agentivité (ou l’inten- tionnalité) est relationnelle, variable et s’inscrit toujours dans un contexte. Non seulement l’œuvre peut fasciner, capturer, ensorceler, prendre au piège son destinataire ; mais c’est l’agentivité contenue dans la matière même de l’œuvre à faire qui contrôle l’artiste, qui dès lors prend la position de patient. L’œuvre, si je comprends Gell dans les termes de Bruno Latour, fait-faire ; le bouclier fait-faire à l’artiste (il se fait-faire par lui), il fait-faire à celui qui l’utilise (par exemple, il pourrait le rendre plus téméraire au combat) et il fait-faire au guerrier ennemi (il le fascine, l’effraie, le capture). Nous sommes, dit Gell, dans notre rapport aux œuvres, assez semblables aux autochtones que décrivait l’anthropologue Tylor aux Antilles : ils affir- maient que ce sont les arbres qui appellent les sorciers et leur donnent l’ordre de sculpter leur tronc en forme d’idole.

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En distribuant l’intentionnalité de cette manière, Gell rejoint, d’une certainemanière,mais avec une prudence spécu- lative nettement plus marquée, ce que proposait Etienne Sou- riau. Selon ce dernier, l’œuvre s’impose à l’artiste ou, si je devais utiliser la terminologie de Gell, « c’est elle qui est agent », ce sont ses intentions qui insistent, et l’artiste qui est le patient. Toutefois, si je veux à présent interroger la possibilité d’un art chez les animaux, et le faire sérieusement, je dois aban- donner Gell et me fier à Souriau. Car si Gell peut bel et bien redistribuer l’intentionnalité ou l’agentivité, il réduit, malgré quelques tentatives louables, la redistribution au rapport entre l’œuvre et son destinataire. Il écrit : « Les anthropologues ont constaté depuis longtemps que les relations sociales durables sont fondées sur de l’“inachevé”. L’essentiel dans l’échange en tant que créateur de lien social, c’est le fait de différer, de reporter les transactions ; si l’on veut que la relation perdure, elle ne doit jamais aboutir à une parfaite réciprocité, mais doit laisser perdurer un certain déséquilibre. » Il continue : « Il en va de même pour les motifs [décoratifs] : ils ralentissent l’acte de perception, l’arrêtent même, si bien qu’on ne possède jamais complètement un objet décoré, on ne cesse de se l’approprier. C’est cela un échange inachevé, qui fonde à mon avis la rela- tion biographique entre l’indice décoré [il signifie par là l’objet “œuvre” porteur d’intentions] et son destinataire ». Bref, le saut spéculatif qui distribuerait les intentions entre l’œuvre et l’artiste n’est pas conduit à son aboutissement, Gell hésitant visiblement à faire de nous des Antillais, de l’artiste un sorcier et de l’œuvre un agent convoquant. La question se pose tout autrement chez Souriau lorsqu’il évoque, dans sa conférence de 1956, Du mode d’existence de l’œuvre à faire , et dans des termes en apparence proches,

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O COMME ŒUVRES

l’inachèvement existentiel de toute chose. Mais l’inachève- ment de l’œuvre, chez Souriau, s’inscrit d’abord non pas entre l’œuvre et son destinataire, mais entre l’œuvre à faire et celui qui va se dévouer pour elle, celui qui va « devoir répondre d’elle » ; son responsable. Les œuvres à faire sont des êtres réels, mais dont l’existence demande promotion sur d’autres plans. Elles sont en carence d’existence, ne fût-ce que parce qu’elles ne bénéficient que d’une existence physique. L’œuvre, en d’autres termes, est en appel de son accomplissement sur un autre mode d’existence. Peut-on, avec ce qu’il propose, en revenir au problème des animaux artistes ? Souriau a anticipé cette question avec un livre Le sens artistique des animaux . Dès les premières pages, il évoque le sens que va prendre sa réponse : « Est ce vraiment bla- sphémer de penser que l’art a des assises cosmiques et qu’on trouve dans la nature de grands pouvoirs instaurateurs dont il est congénère ? » Le terme « instaurateur » n’est pas choisi au hasard. Souriau n’a pas dit créateur ou constructeur (même si parfois il considère ces termes comme équivalents, mais nous sommes bien avant l’arrivée du constructivisme, le terme construire n’est pas encore chargé). Instaurer signifie autre chose. L’œuvre, nous venons de le citer, est en appel de son accom- plissement sur un autre mode d’existence . Cet accomplissement requiert un acte instaurateur. En ce sens, si on peut dire que le créateur opère la création, l’être de l’œuvre existe toutefois avant que l’artiste ne l’ait faite. Mais seul, cet être ne pourra pas se faire de lui-même. « Instaurer, c’est suivre une voie. Nous déterminons l’être à venir en suivant sa voie » écrit-il encore. « L’être en éclosion, continue-t-il, réclame sa propre existence. En tout cela, l’agent a à s’incliner devant la volonté propre de

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l’œuvre, à deviner cette volonté, à faire abnégation de lui-

même en faveur de cet être autonome qu’il cherche à promou- voir selon son propre droit à l’existence. » Dire de l’œuvre d’art qu’elle est instaurée, dès lors, ce n’est ni renvoyer la causalité ailleurs qu’à elle-même, ni la dénier. C’est insister sur le fait que l’artiste n’est pas la cause de l’œuvre, mais qu’elle ne suffit pas à sa propre cause ; l’artiste en porte la res- ponsabilité, la responsabilité de celui qui accueille, qui recueille, qui prépare, qui explore la forme de l’œuvre. En d’autres termes, l’artiste est responsable, au sens qu’il a dû apprendre à répondre de l’œuvre, et à répondre de son accom- plissement ou de son échec à s’accomplir comme œuvre. Alors, si nous en revenons à notre question : pouvons-nous imaginer parler des êtres de la nature comme maîtres d’œuvre ? Certes, lorsque Souriau s’engage avec cette question dans le livre sur le sens artistique des animaux, il semble parfois se retrancher derrière une forme de vitalisme, que l’on perçoit surtout dans les commentaires qui accompagnent les images :

« La vie est l’artiste, le paon est l’œuvre. » Mais, par ailleurs,

pour en revenir aux oiseaux, on trouvera cette proposition étonnante à côté d’une photo montrant un diamant mandarin en train de confectionner un nid : « L’appel de l’œuvre ». Visi- blement là, il ne s’agit plus d’une nature abstraite, mais bien d’un être instaurateur, répondant (responsable) de l’exigeante demande d’accomplissement d’une œuvre. En dessous de ce titre, Souriau explique « souvent le nid se fait à deux et sa confection est l’essentiel de la parade sexuelle. Mais parfois un

mâle célibataire commence seul l’ouvrage ». Une femelle pourra le rejoindre et l’aider, précise-t-il alors, et c’est en ce sens, que le nid est œuvre d’amour ou, plutôt, corrige-t-il,

« créateur d’amour : l’œuvre est médiatrice ».

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O COMME ŒUVRES

Invoquer l’amour comme il le fait me donne l’envie de le prolonger. L’œuvre a réellement le pouvoir de capturer ceux qui opèrent à son accomplissement. C’est alors à une tout autre théorie de l’instinct que nous serions conviés. Une théorie de l’instinct qui, loin de mécaniciser l’animal et le renvoyer aux déterminismes biologiques, offrirait, sur un mode spéculatif, des analogies bien plus fécondes. Revenons un instant à ces nids des oiseaux jardiniers que j’avais évoqués, et reprenons la question où nous l’avions laissée, passablement empêtrée entre l’instinct et l’intention- nalité. Je ne répondrai pas à la question de savoir si ces oiseaux sont des artistes, ce n’est plus là où le problème m’intéresse. Si je devais reprendre un des exemples de Gell, celui des boucliers, en suivant l’analogie, on pourrait affirmer de ces nids que ce sont des objets qui capturent, qui transforment, qui fabri- quent des êtres pris d’amour, ou qui les énamourent, qui fasci- nent, qui ont des effets. Mais si je suis la voie ouverte par Souriau, et si je m’intéresse non à la relation avec le destina- taire mais bien à ce que déploie l’acte instaurateur de ce nid, je peux également suggérer que le jardinier à nuque rose est bel et bien capturé par l’œuvre à faire, et que c’est bien elle qui dicte son exigence d’existence. « Cela doit être. » Certes, nos préférences tendent plutôt à favoriser l’idée que l’œuvre ne soit que le fait de quelques-uns, qu’elle soit moins distribuée car c’est ainsi que nous considérons l’art, dans une sorte de statut d’exceptionnalité. C’est sans doute ce manque d’exceptionnalité qui justifie ce recours si encombrant à l’argu- ment : si tous le font, c’est de l’instinct. Il est vrai, faire œuvre pour ces oiseaux tient à des questions vitales, le faire œuvre est pour chaque oiseau la condition de son propre prolongement. Pas d’œuvre, pas de descendance qui, elle-même, fera œuvre.

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Mais ne confondons pas condition de prolongement et condi- tion d’existence, ne confondons pas ce que l’œuvre rend pos- sible avec son motif. Ou alors, abandonnons le concept d’instinct, mais gardons précieusement ce qu’il nous fait sentir, et sentir comme une force devant laquelle l’être doit s’incliner – comme nous le faisons parfois devant l’amour. Quelle que soit la visée utilitariste que nous pouvons conférer à ces œuvres, nous savons que les oiseaux n’ont pas cette visée utilitariste à l’esprit (ce sont des motifs toujours repérables a posteriori, une rationalisation commode qui, tout en étant per- tinente du point de vue de la biologie, n’est pas ce dont ils pour- raient dire que cela leur importe). Ce que l’instinct affirme et masque en même temps, c’est l’appel de la chose à faire. Quelque chose nous dépasse. Cette capture que connaissent certains artistes. Cela doit être fait. Point.

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P COMME

Pies

Comment faire aimer les miroirs aux éléphants ?

Quel pourrait être le rapport entre Maxine, Patty, et Happy d’une part, et Harvey, Lily, Gerti, Goldie et Schatzi, d’autre part ? Il y en a peu. Les premières sont des élé- phantes d’Asie d’une trentaine d’années, les secondes des pies encore jeunes. Les premières vivent au zoo du Bronx, les secondes dans un laboratoire allemand. Les différences s’annoncent infinies et prévisibles mais le point commun sur- prenant : on leur a proposé de se regarder dans un miroir et cer- taines d’entre elles ont semblé intéressées, Happy du côté des éléphantes, Gerti, Goldie et Schatzi, du côté des pies. Harvey quant à lui a bien tenté quelques manœuvres de séduction face à ce qu’il croyait être une congénère, s’est découragé, a révisé sa position quant au genre de celui qui lui faisait face et lui ren- voyait tous ses gestes et l’a, tout bonnement, attaqué. Lily a été plus expéditive encore : elle est immédiatement passée à l’agression. Après quelques tentatives vouées à l’échec, les deux pies se sont désintéressées. Gerti, Goldie et Schatzi ont, certes, au premier jour, égale- ment tenté de voir si l’« autre » était bien un être social réagis- sant adéquatement. Mais dès la seconde visite, les trois pies se

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sont intéressées tout autrement. Elles sont bien sûr allées der- rière le miroir, on ne peut jamais être sûr, elles ont exploré l’image devant elles, avec attention, mais elles ont trouvé l’épreuve décisive pour résoudre l’énigme : elles ont fait des mouvements un peu imprévisibles, se balancer d’avant en arrière, sautiller de même, se gratter avec une patte. On ne peut être sûr de ce que ces trois pies ont inféré de la situation mais, visiblement, elles avaient compris que l’autre devant elle n’était pas réellement un « autre ». De là à affirmer qu’elles savaient que c’était d’elles qu’il s’agissait, il y a encore un pas à franchir. Un pas ne se franchit pas comme cela, au laboratoire. On ne croit pas les oiseaux sur parole ou sur une intuition, aussi logique soit-elle. Il faut une épreuve, décisive. Les chercheurs, Helmut Prior, Ariane Scwarz et Onur Güntürkün, se sont alors attelées à la construire et à la proposer aux pies. Cette épreuve est aujourd’hui bien connue. Elle repose sur les expériences que le psychologue George Gallup avait pro- posées aux chimpanzés à la fin des années 1960. Ce test est simple – quoiqu’il ait demandé pas mal de complications. Après la période d’habituation au miroir, le chimpanzé était endormi avant qu’on lui peigne une tache verte sur le front. À son réveil, il ignore la présence de cette tache. On le confronte au miroir. S’il la cherche sur son propre front, on peut en inférer qu’il a compris que le reflet correspond à sa propre image. Avec les pies, l’épreuve se simplifie, les cher- cheurs décident d’éviter l’anesthésie ; à la peinture, ils substi- tuent un petit autocollant coloré sur leur gorge, juste en dessous du bec, de couleur jaune, rouge ou noir, à un endroit dont on peut être sûr qu’elles ne le voient pas, même en bais- sant la tête. Un des trois scientifiques cache les yeux de l’oiseau pendant que l’autre applique l’autocollant.

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P COMME PIES

Toujours est-il que l’opération est une réussite : Harvey et Lily, on s’en doute au vu de leurs performances précédentes, ne feront rien par rapport à la tache ; Goldie et Gerti, en revanche – et Schatzi, dans une moindre mesure –, vont s’activer à l’enlever avec le bec d’abord, mais sans y parvenir, avec une de leurs pattes ensuite. Ces pies se sont reconnues dans un miroir. Elles ont donc conscience d’elles-mêmes ou, selon les termes de Gallup, elles ont une théorie de l’esprit. Du côté des éléphants, les choses sont assez compliquées à organiser. Elles s’annoncent d’autant plus mal qu’un autre chercheur, spécialiste en primatologie, Daniel Povinelli, a déjà soumis deux éléphantes d’Asie à ce test, peu de temps aupara- vant. Elles ont échoué. Pourtant, elles avaient été capables de comprendre l’utilisation possible de ce dispositif : Povinelli avait, dans une épreuve préalable, caché de la nourriture de telle sorte que l’éléphant ne puisse la percevoir que dans le miroir. Les éléphantes avaient parfaitement saisi son utilisa- tion ; le rapport au miroir n’était donc pas contrecarré par une déficience visuelle. Mais la tache, visiblement, ne semblait pas les émouvoir. Le primatologue Frans de Waal, son étudiant, Joshua Plotnik, et Dania Reiss, spécialiste des dauphins, vont essayer de mettre toutes les chances de leur côté. Qu’est ce qui les motive à reprendre une expérience apparemment vouée à l’échec ? Deux de mes étudiants de l’université de Bruxelles, Thibaut de Meyer et Charlotte Thibaut se sont penchés sur cette question et ont soigneusement analysé les articles et les protocoles de chacune des expériences. D’après eux, si Plotnick et ses collègues sont prêts à recommencer, c’est parce qu’ils se fient à une observation de Cynthia Moss, la spécialiste des élé- phants africains. Les éléphants seraient capables d’empathie ; elle a pu en observer de nombreux témoignages. Or, l’empathie

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peut être corrélée à la possibilité d’attribuer des états mentaux et des désirs à autrui, elle pourrait donc témoigner de la possibi- lité d’une théorie de l’esprit ( Menteurs ). Or, Povinelli, constatent mes étudiants, mentionne également cette obser- vation. Mais il ne la trouve pas crédible. Ce n’est, dit-il, qu’une anecdote. Ce sont donc deux types de rapports au savoir qui se dessinent dans le contraste et je ne m’étonne pas que ce contraste se calque justement sur deux domaines de recherches : Povinelli est un expérimentaliste de laboratoire, Plotnick et ses collègues des chercheurs de terrain (Faire- science ; Laboratoire ; Bête). Ensuite, les trois chercheurs vont s’interroger sur les raisons de l’échec des éléphants de Povinelli. Il n’est pas impossible que le miroir ait été trop petit et que le fait qu’il soit disposé à l’extérieur de la cage, hors de portée de trompe, puisse être en cause. Aussi, vont-ils veiller à offrir un miroir à la taille de l’élé- phant et le disposer non pas en dehors de la cage mais à l’inté- rieur. Maxine, Patty, et Happy sont confrontées au miroir ; pendant le pré-test, elles l’explorent et tentent même de monter dessus, faisant très peur aux gardiens et aux cher- cheurs qui se demandent si le mur contre lequel il repose ne va pas s’effondrer. Et comme les trois pies reconnaisseuses, les élé- phantes présentent des comportements dirigés vers elles- mêmes ; elles se regardent manger devant le miroir ; elles exhibent des mouvements répétitifs inhabituels de la trompe et du corps et des mouvements rythmiques de la tête. Vient le jour de l’apposition de la tache. Maxine se regarde, touche la tache, et ne cesse de la toucher pendant les minutes qui suivent. Les deux autres ne semblent pas vouloir passer ce cap.

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P COMME PIES

Deux pies et un éléphant ont donc pleinement réussi le test, deux pies et deux éléphants ont échoué et une pie fait hésiter :

l’expérience est une réussite. On pourrait s’étonner de la manière dont je viens d’évoquer la réussite. J’associe, pour la qualifier, tant le désintérêt de Harvey, Lily, Maxine et Patty pour l’épreuve que les résultats clairement probants de Goldie, Gerti et Maxine. Car toutes, « reconnaisseuses » et « non-reconnaisseuses », sont impor- tantes pour cette qualification. Je parle de réussite parce qu’il y a eu échec. La possibilité de cet échec, et ce que les scienti- fiques vont faire de cette possibilité, traduit la robustesse de l’expérience, son intérêt. Si toutes les pies et toutes les élé- phantes avaient passé le test avec succès, l’épreuve ne pourrait permettre d’affirmer ce qu’elle peut à présent revendiquer pour les pies et les éléphantes : elles peuvent être « reconnais- seuses ». En d’autres termes, du point de vue des chercheurs, les résultats de l’expérience sont d’autant plus convaincants que certains de leurs animaux ont échoué. Et je ne pourrais, pour ma part, affirmer avec autant de conviction que je vais le faire, que l’expérience est vraiment intéressante et qu’elle rend les chercheurs, leurs pies et leurs éléphantes plus intelligents. D’abord, commençons par ce qui tombe sous le sens, avec ce que nous appellerions sans ambiguïté une « réussite », c’est- à-dire avec ce que les chercheurs disent de cette réussite. Je vais m’en tenir aux commentaires des domesticateurs de pies ; ils sont assez étonnants à entendre dans les champs des oiseaux : « Quand les pies sont évaluées sur base des mêmes cri- tères que les primates, écrivent-ils, elles montrent la capacité de reconnaissance de soi et sont dès lors de notre côté du Rubicon cognitif. » Je crois que la métaphore du Rubicon cognitif dit bien ce qu’elle veut dire ; il y a de l’épopée, de la

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conquête et de la victoire dans cette histoire ; il y a événement, traversée, transgression d’une frontière. Le sort en est jeté : les pies, Pica pica, seront les premiers oiseaux à passer la frontière entre les êtres qui se reconnaissent et ceux qui ne le font pas. Mais il y a aussi dans cette aventure, une histoire différente qui se tisse ; une histoire qui réunit, après les quelque 300 millions d’années écoulées depuis le moment de la divergence entre leurs groupes taxonomiques, les corvidés et les primates : les pies sont maintenant de notre côté du Rubicon cognitif. Après avoir longtemps pensé que l’humain était le seul dépositaire de ce trésor ontologique de la conscience de soi, on en était venu à accepter que les primates pussent en revendiquer l’accès ; ensuite avaient suivi, par un effet de contamination des talents assez fréquents dans le domaine de l’éthologie, les dauphins, les orques et, ajoutons-le, les trois éléphantes qui ont devancé les pies de deux ans dans cette histoire. Or, jusqu’à présent, on avait pensé que seuls les mammifères avaient accès à cette compétence. Il y aurait, disent d’ailleurs les auteurs dans l’introduction, « un Rubicon cognitif pour les grands singes et quelques autres espèces au comportement social complexe, d’un côté, et tout le reste du règne animal de l’autre côté ». Cette hiérarchisation recevait d’ailleurs sa confirmation biolo- gique, puisqu’on avait fini par la corréler à l’existence et au développement du néocortex chez les mammifères. Revenons à présent au fait que Harvey, Lily, Maxine et Patty aient échoué au test, et dont j’essaie de montrer qu’il signe pour moi la réussite de l’expérience. D’abord, du côté des auteurs, cet échec, loin de mettre en péril la robustesse des résultats, au contraire les confirme. Des 92 chimpanzés mis à l’épreuve par Povinelli dans une recherche antérieure à celle avec les éléphantes, seuls 21 ont montré des preuves claires de

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comportements d’exploration de soi face au miroir, 9 des preuves plus faibles et, parmi les 21 animaux « explorateurs spéculaires », seule la moitié a réussi le test de la tache. Mais si nous allons un peu plus loin avec ces échecs que je qualifie de réussite, je voudrais souligner une particularité de cette expérience qui rejoint ce que j’appelle les expériences réussies. Cette expérience, comme d’autres qui lui ressem- blent, apparaît remarquable par un de ses aspects, immédiate- ment lisible à un indice : c’est une expérience de culture des singularités. Harvey, Lily, Goldie, Gerti et Schatzi, Happy, Maxine, Patty n’ont rien à voir avec les cohortes d’anonymes venant témoigner de la spécificité d’une espèce. Ce qui veut dire que les échecs des non reconnaisseuses signent non seule- ment l’exigence d’une retenue par rapport aux généralisations – l’expérience nous apprend que des pies – certaines pies et même plus précisément certaines pies élevées à la main –, et que certaines éléphantes d’Asie, âgées d’une trentaine d’années et élevées dans un zoo, peuvent, dans certaines cir- constances très précises et exceptionnelles pour des pies ou pour des éléphantes (Laboratoire), élaborées avec des proto- coles (standardisés et relatés avec autant de précisions dans le chapitre méthodologie en annexe de l’article), développer une compétence inédite. Mais ces pies et ces éléphantes non recon- naisseuses exhibent en même temps la grandeur de ce type d’expériences. Elles relèvent des expériences d’invention. Le dispositif ne détermine pas le comportement qui s’acquiert ; il en suscite l’occasion. Car si toutes les pies et les éléphantes avaient réussi le test, cela signifierait deux choses possibles : soit que le comporte- ment est biologiquement déterminé, soit qu’il est le produit d’un artefact. Or, justement, l’expérience ne nous dit rien de ce

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qu’est la nature de la pie ou de l’éléphante ; elle ne dit pas « les pies et les éléphantes ont la conscience d’elles-mêmes » ; elle nous dit seulement quelles sont les circonstances favorables à cette transformation. La compétence ne relève ni univoque- ment de la nature de ces animaux (le fait d’être pie ou élé- phante et non pigeon, certes importe, mais si la compétence était inscrite dans leur nature, toutes se reconnaîtraient), ni de la seule efficace du dispositif (celui-ci aurait « contraint » les pies et les éléphantes à se reconnaître) ; elle relève du registre de l’invention dans des circonstances écologiques particulières. D’où l’importance de l’échec ! En d’autres termes, si toutes avaient réussi, et les chercheurs en ont pris la pleine mesure, on pourra toujours suspecter que les résultats ne reposent que sur un artefact. Je définirais la pos- sibilité de l’artefact sous le signe du succès, par contraste avec la réussite : oui, l’hypothèse a été validée, l’expérience est un succès ; mais elle ne l’est que parce que l’adhésion de l’animal à l’hypothèse est le produit des contraintes qui lui ont été imposées. Pour définir simplement ce type d’artefact, on pourra dire que l’animal répond au chercheur, mais il répond à une tout autre question que celle que le chercheur lui a posée. Aussi pour en revenir à nos pies, les chercheurs vont-ils être attentifs à éviter la possibilité que les animaux ne valident leur hypothèse que pour des raisons qui tiendraient à leur soumis- sion. On a pu obtenir, de la part de pigeons, des comporte- ments très semblables à ceux induits par le test de la tache dans le miroir. Or, à l’analyse de la procédure – affirment Prior et ses collègues –, on se rend compte que les pigeons sont passés par un nombre invraisemblable d’épreuves de conditionnement qui ont fini par produire le modèle comportemental de recon- naissance. Les pigeons ont fait ce qu’on leur demandait mais

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pour de tout autres raisons que la compétence invoquée ; leur réponse est une réponse à une autre question. On le remar- quera, à la cohorte des sujets, dans ce type de procédure, corres- pond souvent une répétition infinie des épreuves. C’est donc une précaution risquée qu’ont donc dû adopter les scienti- fiques avec leurs pies : elles n’ont droit qu’à quelques épreuves ; le comportement doit être, selon les mots mêmes des cher- cheurs, spontané , et non le résultat d’un apprentissage « aveugle » dont l’issue ne permet pas de valider l’hypothèse d’une compétence cognitive sophistiquée. L’échec de Harvey, Lily, Maxine et Patty traduit alors la dimension féconde de l’épreuve. Les pies et les éléphantes enrôlées dans l’expérience ont pu résister à la proposition qui leur était faite. Le fait de permettre à ses sujets de « récalcitrer » ouvre le dispositif à la surprise en le soumettant au risque. Il y avait peu de risques avec les pigeons : ils sont parmi les meil- leurs colporteurs de l’efficacité du conditionnement. Ils ont tous eu la réaction attendue devant le miroir, une fois qu’on la leur eut apprise. Mais le prix est élevé, le chercheur ne peut revendiquer l’autonomie des faits produits. Le dispositif les détermine totalement. L’échec de Harvey, Lily, Maxine et Patty signe donc la réus- site par excellence. L’autonomie des faits produits – ce que les scientifiques appellent « spontanéité » – traduit le fait que le dispositif est une condition nécessaire mais non suffisante de leur production. Certes, sansmiroir, sans travail, sans apprivoi- sement, sans tache, sans épreuves, sans observations, pas de pies ou d’éléphantes reconnaisseuses ; mais si les pies ou les élé- phantes sont contraintes par le dispositif, leur témoignage ne pourra pas sanctionner la différence avec celui des animaux conditionnés. La différence passe donc par ce terme sans doute

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mal défini, mais dont les possibilités d’homonymie laissent ouverts de larges répertoires d’usages et de spéculations, celui du fait d’être intéressé. Nous ne savons pas ce qui a pu inté- resser ces pies et ces éléphantes reconnaisseuses dans l’épreuve, et les hypothèses pourraient être nombreuses. Mais cette ques- tion est tout aussi intéressante si on l’inverse : pourquoi les non-reconnaisseuses n’ont-elles pas été intéressées ? Le fait de la poser traduit, de la part des chercheurs, des formes d’égards qui sont à la fois épistémologiques et éthiques, dans le sens éty- mologique riche de l’éthos, les « usages » et les « bons usages ». Ainsi, pour les éléphantes, ils envisagent que les raisons de l’échec puissent tenir aux usages de ces dernières. Une tache ne les émeut pas, car les usages des éléphantes en matière de pro- preté ne sont pas ceux des oiseaux ou des chimpanzés ; leur toi- lette ne consiste pas à enlever des saletés mais à se projeter de la boue et de la poussière pour se laver, sans porter trop d’atten- tion aux détails. Alors, une petite tache dans cette affaire… Ensuite, l’analyse comparative des dispositifs qu’ont menée Thibaut de Meyer et Charlotte Thibaut a relevé une différence importante entre ce qu’ont proposé, d’une part, Povinelli et, d’autre part, les équipes de De Waal et de Prior. Avec ces der- niers, les animaux pouvaient toucher le miroir. Selon mes deux étudiants, ils auraient pu tisser un rapport émotionnel avec ce dernier. Je ne suis pas sûre que c’est le terme que j’utiliserais mais il ouvre sur un autre, celui qui relève, en effet, du champ de ce qui affecte : ils ont pu se laisser affecter. Parce que les scien- tifiques ont fait attention aux usages, ces animaux ont pu « jouer » avec l’objet, ce qui veut dire en inventer, sur le mode imaginaire, exploratoire, affectif, sensitif et concret, des usages très divers. Et c’est en multipliant et en inventant ces usages que les leurs propres ont sans doute pu rencontrer le chemin

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P COMME PIES

des nôtres. Car les miroirs, ne l’oublions pas, relèvent bien des nôtres. On ne peut dire si en se reconnaissant dans leur reflet, ces pies et ces éléphantes se sont rencontrées ; mais elles nous ont bel et bien croisés.

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Les pingouins sortiraient-ils du placard ?

Queer : ce qui est de travers, de guingois. Bizarre, étrange, inquiétant. Usage : Le terme Queer fut d’abord utilisé pour signifier « homosexuel » au début du XX e siècle (…). Ces dernières années, cepen- dant, des personnes gays ont repris le mot queer et l’ont délibérément utilisé à la place de celui de gay ou d’homosexuel, dans l’espoir, en utilisant le mot positivement, de le décharger de son pouvoir négatif. New Oxford American Dictionary

Au zoo d’Edimbourg, entre 1915 et 1930, vivait un groupe de pingouins. Une troupe de zoologues l’observa, au cours de toutes ces années, avec patience et minutie, et commença par nommer chacun des pingouins. D’abord, avant de recevoir un nom, chacun d’eux reçut sa place dans les catégories sexuelles : en fonction des couples formés, certains s’appelèrent Andrew, Charles, Eric… d’autres furent baptisés Bertha, Ann, Caroline, etc. Mais au fur et à mesure que les années passaient et que les observations s’accumulaient, des faits de plus en plus trou- blants semblaient devoir semer le désordre dans cette belle his- toire. D’abord, on dut se rendre à l’évidence, les catégorisations

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Q COMME QUEER

avaient été établies sur un présupposé un peu simpliste : cer- tains couples étaient formés non pas d’un pingouin et d’une « pingouine » mais de pingouins ensemble. Les permutations d’identité – de la part des observateurs humains, pas des oiseaux – ont alors confiné à la complexité shakespearienne. Ajoutons que c’est le moment où les pingouins décidèrent d’y mettre du leur et de rendre les choses encore plus compliquées en changeant les accouplements. Après sept ans d’observa- tions paisibles, on se rendit donc compte que toutes les attribu- tions sauf une, étaient erronées ! Un vaste changement de nom fut alors opéré : Andrew fut rebaptisé Ann, Bertha tourna en Bertrand, Caroline devint Charles, Eric se métamorphosa en Erica, et Dora resta Dora. Eric et Dora qui coulaient des jours paisibles ensemble s’appelèrent dorénavant Erica et Dora ; Bertha et Caroline, par contre, dont on avait compris depuis quelque temps qu’elles étaient homosexuelles, se prénommè- rent pour l’avenir Bertrand et Charles. Ces observations, toutefois, n’allaient pas ternir l’image de la nature. L’homosexualité restait un phénomène rare dans le monde animal et ces pingouins devaient sans doute relever des quelques cas pathologiques observés ça et là dans les élevages et dans les zoos, et dont on pouvait assumer qu’ils étaient dus aux conditions de captivité – en parfait accord avec les théories psy- chopathologiques humaines qui assimilaient l’homosexualité à la maladie mentale. L’homosexualité était bien contre- nature, la nature pouvait en témoigner. Mais il semblerait que la nature, dans les années 1980, ait changé d’avis. Les compor- tements homosexuels y sont devenus innombrables. Sans doute faudra-t-il envisager les effets désastreux, dans ces mêmes années, de la révolution queer et des mouvements

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homosexuels américains qui auraient contaminé ces inno- centes créatures. On doit sans doute poser la question autrement : pourquoi n’a-t-on pas vu d’homosexualité dans la nature jusque-là ? L’essayiste Bruce Bagemihl, dans un livre intitulé Natural Exu- berance écrit suite à sa longue enquête pour répertorier les espèces récemment sorties du placard, envisage plusieurs hypothèses. D’abord, dit-il, on ne voyait pas l’homosexualité parce qu’on ne s’attendait pas à la voir. Aucune théorie n’était disponible pour accueillir les faits. Les comportements homo- sexuels apparaissaient comme un paradoxe de l’évolution puisque ces animaux homosexuels, en principe, ne transmet- taient pas leur patrimoine génétique. Ceci témoigne en fait d’une conception très étroite de la sexualité, d’une part, et de l’homosexualité, d’autre part. Pour la première, les animaux ne devraient s’accoupler que dans le but de la reproduction. Le dieu le plus rigide aurait réussi à obtenir des animaux une vertu qu’il n’a pu obtenir d’aucun de ses fidèles humains. Les ani- maux ne feraient des choses que parce qu’elles sont utiles à leur survie et à la reproduction ( Nécessité ; Œuvres). Pour la seconde, les animaux homosexuels seraient exclusivement orientés vers les partenaires du même sexe et témoigneraient d’une rigidité orthodoxe à cet égard. Ensuite, pour ceux qui observaient des comportements orientés vers un partenaire du même sexe, une explication fonctionnaliste pouvait parfaitement les justifier et qui avait le mérite de sortir le comportement de la sphère de la sexualité. Quand j’étais étudiante, on nous apprenait en cours d’étho- logie, que lorsqu’un singe présente ses parties génitales à un autre et se laisse « monter » – je l’ai entendu dire pour les vaches

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Q COMME QUEER

aussi – cela n’a rien de sexuel ; c’est juste une façon d’affirmer sa dominance ou sa soumission, selon la position adoptée. Enfin, autre raison qui a dû considérablement peser, en fait les chercheurs n’observaient que très peu de comportements homosexuels dans la nature parce qu’on les voit très rarement. Non qu’ils soient rares, mais on ne les voit pas. Tout comme on observe très rarement des comportements hétérosexuels, parce que les animaux, très vulnérables à ce moment, le font généra- lement à couvert, en évitant d’être vus, et ce d’autant plus que l’humain est vécu comme prédateur potentiel. Comme on voyait chaque année des petits naître, personne n’a jamais mis en doute que les animaux avaient une sexualité, même si on ne l’observait qu’en de rares occasions. Mais rares ne veut pas dire « pas du tout », non plus en ce qui concerne les comporte- ments homosexuels. Comment se fait-il que cela soit resté aussi longtemps non mentionné dans les rapports de recherches ? La primatologue LindaWolfe a interrogé à ce sujet ses collègues à la fin des années 1980. Plusieurs d’entre eux, en demandant à garder l’anonymat, ont dit en avoir vu, tant chez les mâles que chez les femelles ; mais ils ont eu peur de réac- tions homophobes et de se voir eux-mêmes accusés d’homo- sexualité. Alors, au vu de ces raisons, on peut légitimement penser que la révolution queer a changé quelque chose. Elle a ouvert à l’idée que des conduites non strictement hétérosexuelles pou- vaient exister, et elle a encouragé les chercheurs à les chercher et à en parler. Des centaines d’espèces participent à présent à cette révolution, allant des dauphins aux babouins en passant par les macaques, la poule de Tasmanie, le geai du Mexique, les goélands, les insectes et, bien sûr, les fameux bonobos.

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En même temps, la sexualité des animaux a bénéficié de ce que j’appellerais leur « révolution culturelle ». Après en avoir été exclus, les animaux peuvent à présent revendiquer s’orga- niser dans l’ordre de la culture. Ils ont des traditions artisa- nales (pour les outils ou les armes), des chants à la mode (pour les baleines, par exemple), des pratiques de chasse, alimen- taires, pharmaceutiques, dialectales, qui sont spécifiques à des groupes désormais baptisés « culturels », des pratiques qui s’acquièrent, se transmettent, s’abandonnent, connaissent des vagues, des inventions et des réinventions. La sexualité est désormais candidate à ce titre, y compris sa variante homo- sexuelle. Elle porte, elle aussi, la marque de l’acquisition cultu- relle. La manière dont les actes sont performés, par exemple chez les femelles macaques japonaises, montre des diver- gences : certaines pratiques semblent plus populaires au sein de certaines troupes et évoluent au cours du temps, des inven- tions tendant à supplanter d’autres manières de faire. Cer- taines « traditions », ou modèles d’activité sexuelle, peuvent être inventées et transmis au travers d’un réseau d’interactions sociales, se déplaçant entre et au sein des groupes et des popula- tions, des aires géographiques et des générations. Selon Bage- mihl, les innovations sexuelles dans un contexte non reproductif ont pu contribuer au développement d’autres évé- nements marquants du point de vue de l’évolution culturelle, notamment dans le développement de la communication et du langage, ainsi que dans la création de tabous et de rituels sociaux. Ainsi, chez les bonobos on a pu relever vingt-cinq signes du langage des mains indiquant l’invitation, la position souhaitée, etc. Ces signes peuvent être transparents, et leur signification est immédiatement lisible mais certains sont plus

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Q COMME QUEER

codifiés et demandent que le partenaire les connaisse déjà pour les comprendre. Le geste invitant le partenaire à se retourner est, par exemple, dans un groupe, exécuté par la main faisant des tours sur elle-même. Leur opacité et leur stylisation invi- tent à penser qu’il s’agit là de symboles abstraits. L’ordre des gestes, important également, conduit à l’hypothèse que les animaux peuvent manier la syntaxe. Quant à l’organisation des relations, elle semble marquée par des codes complexes. Selon Bagemihl, les règles qui guident les évitements seraient, dans certaines espèces, relativement différentes s’il s’agit de relations hétéros ou homosexuelles ; ce qui ne semble pas permis avec une sorte de partenaire peut l’être quand il s’agit d’autres relations. S’attacher aux diversités de ces pratiques, comme le fait Bagemihl, est un enjeu politique, explicitement et à de très nombreux titres. D’une part, cette diversité déplace la sexualité du domaine naturel pour la situer dans celui du culturel. C’est un enjeu important et qui constitue un choix. Il ne s’agit pas seulement de sortir l’homosexualité de la sphère des pathologiesmentales ou de la sphère juridique – dans certains états des États-Unis, elle était encore poursuivie, on va le voir. Bagemihl va refuser la main qui lui est tendue, les alliés qui stratégiquement pou- vaient contribuer à dépathologiser et dépénaliser l’homo- sexualité. Dans la main tendue, il y a cette simple proposition :

si l’homosexualité est naturelle, alors elle n’est ni patholo- gique ni pénalisable. L’argument de la non-naturalité a d’ail- leurs été utilisé lors d’un procès, par un juge de Géorgie, dans l’affaire Bowers. Pris en flagrant délit de relations homo- sexuelles, Bowers avait été condamné et la non-naturalité de

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l’acte évoquée parmi les arguments justifiant l’accusation. Naturaliser l’homosexualité pourrait arranger pas mal de choses. Pour Bagemihl, quand bien même l’homosexualité serait naturelle, elle ne peut figurer dans l’équation : « Ce qui est naturel est juste. » La nature ne nous dit pas que ce qui est doit être. Elle peut nourrir notre imaginaire mais pas contraindre nos actes. Je remarquerais, en passant, l’ironie de l’histoire. Malgré ce refus, le livre de Bagemihl sera invoqué, en 2003, lors d’un procès qui opposait la cour du Texas à deux homosexuels, Lawrence et son partenaire, qui à la suite d’une dénonciation pour tapage nocturne, ont été pris au lit ensemble, par la police. Ils furent poursuivis pour homosexua- lité sur la base du jugement évoqué, le jugement de l’affaire Bowers contre Géorgie. Les juges texans vont toutefois refuser de suivre la jurisprudence imposée par le jugement précédent et vont réfuter, entre autres sur la base du livre de Bagemihl, l’argument de la naturalité. La loi anti-sodomie fut considérée, à la fin du procès, comme anticonstitutionnelle. L’auteur de Natural Exuberance a une autre raison, moins théorique, de refuser d’inscrire l’homosexualité dans les faits de nature. Bagemihl n’est pas seulement homosexuel. Il est queer. Ce qui l’intéresse, c’est, je le cite, « un monde incorrigi- blement pluriel, qui souffre la différence, qui honore l’anormal ou l’irrégulier sans les réduire à quelque chose de familier ou de gérable ». On ne peut mieux définir ce que signifie être queer.