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I. Burke contre Rousseau Jacques Voisine Revue du Nord Citer ce document / Cite this

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Voisine Jacques. I. Burke contre Rousseau. In: Revue du Nord, tome 36, n°142, Avril-juin 1954. Mélanges offerts à Louis Jacob à l'occasion de son 70e anniversaire. pp. 297-304;

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LA RÉVOLUTION FRANÇAISE VUE D'ANGLETERRE

I. — BURKE CONTRE ROUSSEAU

par Jacques Voisine, chargé d'enseignement à la Faculté des Lettres de Lille

Une tradition qui remonte à 1 789 a fait longtemps considérer Rousseau comme un révolutionnaire avant la lettre. C'est seulement depuis l'extrême fin du XIXe siècle que des rousseauistes comme Mrs. Frederilca Macdonald

ont sérieusement ébranlé cette thèse simpliste, thèse qu'un homme, après nos révolutionnaires eux-mêmes, avait contribué à faire accréditer de toute l'Europe : il s'agit de l'implacable et génial ennemi de la Révolution, Edmund Burke.

en

1729 en Irlande,

de père protestant et de mère catholique,

Edmund Burke, comme tous les Anglais de bonne famille de sa génération, est familier avec la littérature française. A Trinity College, Dublin, ses lectures d'étudiant lui font goûter Le Sage et Montesquieu, le Montesquieu

des Lettres persanes,

\JEsprit des Lois paraît en 1748, peu avant que Burke n'arrive à Londres pour y étudier le droit. Se tournant bientôt vers l'étude de l'histoire, ij découvre avec une admiration croissante la méthode historique de Montesquieu, qui devient pour lui « le plus grand génie de notre temps ». Ce sens de la réalité concrète et mouvante qui fait de Burke un disciple de Montesquieu l'empêchera longtemps de prendre tout à fait au sérieux un esprit porté vers les constructions abstraites comme l'est Rousseau. En 1756, au plus fort des polémiques suscitées par la traduction du Discours sur les Origines de l'Inégalité, Burke publiait sous le voile de l'anonymat, en s'arrangeant pour que son livre fût attribué à Bolingbroke qui venait de mourir, une Défense de la Société naturelle, ironique à froid, dans laquelle il « défendait » l'état de nature exactement comme Candide, trois ans plus tard, « défendra » l'optimisme par la bouche du philosophe Martin. C'est à tort, croyons-nous, qu'on a souvent supposé chez le Burke d'avant la Révolution un profond intérêt pour l'œuvre de Rousseau. Cette interprétation repose sur le fait que Burke dirigea à partir de sa fondation en 1758 un périodique qui consacra d'assez nombreux articles à Rousseau :

YAnnual Register, chronique des événements contemporains et de la vie politique. Or il semble établi maintenant que cette collaboration (car Burke n'était pas le seul, encore que le principal rédacteur) ne se soit pas prolongée au delà de 1 765 1. D'autre part, Y Annual Register n'a jamais rendu compte des deux ouvrages de Rousseau auxquels Burke, comme moraliste et comme homme politique, aurait dû s'intéresser de préférence :

alors fort à la mode des

deux côtés de la Manche.

I. C'est la conclusion à laquelle arrive B.-D. Sarason(« Edm. Burke and the two Annual

de

Th. CopELAND (Our Eminent Friend Edm. Burke, New Haven, 1949) selon laquelle Burke aurait dirigé YAnnual Register jusque vers 1789.

Registers», P. M. LA.,

LXVIII,

n° 3,

June,

1953,

pp. 496-508), réfutant la thèse

298

j. voisine

[206]

la Nouvelle Héloïse et le Contrat Social, la période où la collaboration de Burke

avouée, est établie. Et nous verrons justement que c'est Y Héloïse, associée

aux Confessions, qu'il rendra en

l'intoxication de l'opinion française. Nous n'irons pas jusqu'à dire que Burke n'a qu'une connaissance indirecte des chefs-d'œuvre de Rousseau (seul YEmile est sérieusement analysé dans YAnnual Register) ; mais, faute de preuves précises, nous ne pouvons affirmer qu'il ait lu YHéloïse, le Contrat ou les Confessions. Quant à la personnalité de Rousseau, si familière aux Anglais après le séjour du philosophe dans leur île en 1 766-67 et la mémorable querelle

avec Hume qui en fut le résultat, rien n'indique qu'elle ait jamais inspiré à Burke, avant 1790, la moindre curiosité. Burke ne figure pas parmi les illustres visiteurs qui assiègent Jean-Jacques à son arrivée à Londres. Il

étant ami

de Hume qui pilote alors Rousseau et de Boswell qui, quelques semaines plus tard, escorte Thérèse Levasseur de Paris à Londres et brûle de présenter Rousseau, resté depuis une rencontre à Motiers deux ans plus tôt son confident et son directeur de conscience, à ses illustres amis de Londres, à commencer par le Dr Johnson. Ce que Burke sait du caractère de Rousseau, c'est de Hume qu'il le tient, comme il le dira lui-même au début de ses Réflexions sur la Révolution : de Hume en qui beaucoup voient, au lendemain de la «Querelle», l'ennemi mortel de Jean- Jacques. Il a pu aussi recueillir lors d'un voyage en France en 1773-74 quelques renseignements sur Rousseau de la bouche des amis parisiens de Hume (surtout Mme de Defïand), qui tous ont rompu depuis longtemps avec l'ombrageux Citoyen de Genève. Voilà, avec les vigoureux préjugés anti- rousseauistes de son vieil ami Johnson, les sources à partir desquelles Burke s'est fait une opinion sur la personnalité de Rousseau, dont sa correspondance ne mentionne jamais le nom.

ne le rencontra jamais, alors qu'il

parus l'un et l'autre pendant

à

la

revue, encore que

jamais

1790-91

directement responsable de

eût pu le faire facilement,

* **

II est remarquable, dans ces conditions, que Jean- Jacques devienne

brusquement, lors de la Révolution, la bête noire de Burke, lequel va faire de lui, non seulement l'apôtre d'une immoralité bien française, mais surtout le père du Jacobinisme.

Vers le temps où Hume amenait Rousseau à Londres, Burke, entré depuis dix ans au Parlement, y était connu comme un brillant orateur de l'opposition whig, et sa campagne de discours et de pamphlets condamnant l'attitude du gouvernement vis-à-vis des colons américains commençait à le faire remarquer d'un large public. On sait comment les événements de 1 789 en France l'amenèrent à réviser ses opinions de whig et à

Il

n'est pas inutile de rappeler que le manifeste dans lequel il justifiait sa

Whig, 1791) contenait

un bel hommage à Montesquieu. Burke a soixante ans lorsque la Révolution française lui apporte ainsi l'occasion de couronner sa carrière de grand orateur politique. Mais plus encore que ses interventions au Parlement, ce sont deux écrits présentés sous forme de lettres à des correspondants français qui donnent à ses avertissements solennels une immense portée. Or, entre le premier et le deuxième de ces écrits, à trois mois d'intervalle, Rousseau est devenu pour Burke le grand responsable de la Révolution. Associé dans le pre-

provoquer un schisme au sein du parti

en se séparant

to

the

Old

de son chef, Fox.

dissidence {An Appeal from the New

[207]

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE VUE D'ANGLETERRE

299

mier à Voltaire, à Helvétius et à d'autres malfaisants esprits, Rousseau

de la néfaste bande

est délibérément placé dans le deuxième

à

la

tête

qui a conduit la

France

à

sa

perte.

Rappelons,

avant

d'analyser

ces

deux

écrits,

dans quelles

circonstances ils furent composés. Burke avait fait la connaissance en Angleterre, à la veille des événements de 1 789, d'un jeune Français nommé Dupont, qui dans son admiration pour l'homme politique anglais, s'empressa, de retour en France, de le tenir au courant de la rapide évolution du mouvement national. Dupont, bon anglophile à la mode de

1780, ne doutait pas un instant que son correspondant, acquis par définition en tant qu'Anglais à toutes les manifestations de la liberté, ne partageât son enthousiasme révolutionnaire. C'est à une lettre de Dupont que Burke est censé répondre, avec un retard délibéré de plus d'un an, dans un document de près de 250 pages publié, sous sa forme épistolaire,

au

début de novembre 1 790 : Reflections on the Revolution in France, and

on the Proceedings of Certain Societies in London relative to that Event,

Un autre

in

pamphlet, publié deux ou trois mois plus tard, porte la date du 19 janvier 1791 : c'est une réponse aux protestations formulées par un des

Constituants, de Menonville. Burke rédigea cette seconde lettre ouverte, d'une

centaine de pages,

a Letter

intended to have

sur

been sent

to a

Gentleman in Paris.

première,

un ton

plus violent que la

malgré les

courtoisies préliminaires. Il l'intitula A Letter from Mr. Burine to a Member of the National Assembly, in Answer to some Objections to his Book on French Affairs. Les Réflexions, comme l'indique leur titre complet, s'adressaient moins à Dupont qu'à l'opinion britannique ; elles s'élevaient contre les encouragements prodigués aux Révolutionnaires français par des groupements anglais non-conformistes. Une section de la Revolution Society formée pour perpétuer le souvenir de la Révolution de 1688 avait notamment transmis aux Constituants une adresse de félicitations, tandis que le Dr Richard Price, ministre dissident, assimilait dans un sermon fameux les deux révolutions, celle de 1688 et celle de 1789. Jamais Burke n'avait donné d'aussi éclatantes preuves de l'éloquence de sa plume. La passion qui l'entraîne, dans les Réflexions, à grossir injustement les fautes de la France nouvelle, nous vaut une magnifique apothéose des grâces de l'ancien régime abattu. Cette éloquence sentimentale, sœur de celle de Rousseau, culmine dans le portrait souvent cité de Marie- Antoinette, telle que Burke l'avait entrevue, en France, au début de 1774 :

« II y a maintenant seize ou dix-sept ans que je vis la reine de France, alors Dauphine, à Versailles ; et jamais, à coup sûr, vision plus charmante ne se posa sur ce globe qu'elle

semblait à peine toucher. Je la vis juste au-dessus de l'horizon, ornant de sa beauté et de sa gaieté la sphère élevée dans laquelle elle commençait à se mouvoir ; étincelant comme l'étoile du matin,

pleine de vie, de splendeur et de joie

Cette apparition féerique est suivie d'une page prophétique sur la mort de cet esprit de chevalerie qui, né en France, s'était répandu sur toute l'Europe moderne. L'orateur décrit les sombres conséquences qui doivent en résulter pour l'Angleterre et le reste du monde :

« La France a toujours plus ou moins influencé les manières anglaises, et, quand votre fontaine sera obstruée et souillée, le ruisseau ne coulera plus longtemps, et ne coulera plus clair, ni chez nous ni peut-être chez aucun peuple ».

D'où vient donc la souillure ? Qui a tué l'idéal chevaleresque des cours d'amour, dont Marie-Antoinette est la dernière héroïne ? La réponse ne nous est pas encore donnée nettement dans les Réflexions ; mais la

»

300

j. voisine

[208]

Lettre

dénoncera le principal criminel : c'est l'auteur de la Nouvelle

Héloïse. Dans les Réflexions, Burke s'en prend surtout à la subversion des valeurs traditionnelles, résultant de mesures telles que l'abolition des privilèges, la Constitution civile du Clergé ; aux avanies à la dignité royale comme les journées d'octobre 1789. Il n'examine encore que de façon

Dans le

dernier tiers de l'ouvrage seulement, Rousseau commence à se détacher de Voltaire et d'Helvétius avec lesquels il était, un peu plus haut, pratiquement confondu. La formule géniale « philosophie de la vanité » n'est

pas encore trouvée. Burke, dans sa dénonciation du charlatanisme de Rousseau, est encore l'élève du Dr Johnson, et, de son propre aveu, de David Hume. Le « système » attribué à Rousseau est celui qu'a proposé Hume pour expliquer les « paradoxes » de son ancien ami — c'est celui

très générale les causes philosophiques de ce bouleversement.

que Johnson, se souvenant évidemment des accusations de Hume, raillait lui-même dans ses conversations avec Boswell1. Mais, comme on le voit, Rousseau n'est considéré ici que comme le représentant le plus remarquable d'une tendance commune à tous les « Philosophes » français.

Beaucoup de ceux-ci, il est vrai, étaient

et Burke ne l'ignore

pas ; mais Hume,

amis de Hume,

mort en 1776, n'est plus là pour protester.

« Les paradoxes que d'éloquents écnvains ont émis à titre de simple exercice

]

d'imagination, pour éprouver leur talent, éveiller l'attention et provoquer la surprise, sont repris par ces Messieurs [les Constituants], mais non plus dans l'esprit de leurs premiers auteurs, comme des moyens de cultiver son goût et de perfectionner son style. Ces paradoxes, pris au sérieux, deviennent chez eux des motifs d'action, d'après lesquels ils entreprennent de diriger les affaires

les plus importantes de l'Etat. [

de ses principes de composition. Cet observateur pénétrant, quoiqu'excentrique, avait remarqué que pour frapper et intéresser le public, il fallait produire du merveilleux ; que le merveilleux de la mythologie païenne avait perdu depuis longtemps son effet ; que les géants, les magiciens, les fées, et les héros de roman qui leur succédèrent, avaient épuisé la part de crédulité inhérente

à

être réalisé, avec autant d'effet qu'auparavant, mais par d'autres procédés : à savoir le merveilleux dans la vie, les manières, les caractères, et dans les situations extraordinaires, donnant naissance

à des succès nouveaux et imprévus en politique et en morale. Je crois, que si Rousseau était

encore de ce monde, et dans un de ses intervalles de lucidité, il serait choqué de la frénésie de

ses disciples

Ainsi Rousseau n'apparaît encore que comme un habile charlatan poursuivant seulement, par une publicité ingénieuse, la gloire personnelle. Inoffensif au fond, pour qui a une juste mesure des choses et sait distinguer le plan de la vie pratique de celui des élucubrations littéraires. Le solide bon sens britannique, Dieu merci, ne risque pas de s'y laisser prendre. Burke l'affirmait plus haut en des lignes admirables où le sens de l'humour et celui de la fierté nationale s'unissent aussi heureusement que chez le dernier grand héritier de son éloquence, Sir Winston Churchill :

« Grâce à notre résistance maussade aux innovations, grâce à la froide inertie de notre caractère national, nous portons toujours l'empreinte de nos ancêtres. Nous n'avons pas, je crois, perdu la générosité et la dignité de pensée du XIVe siècle, nous ne sommes pas encore,

Mr. Hume m'a dit qu'il tenait de Rousseau lui-même le secret

leur époque ; qu'il ne restait désormais à un écrivain qu'un genre de merveilleux qui pût

»2.

1.

« Rousseau, Monsieur, sait fort bien qu'il dit des bêtises, et il se moque du monde qui

]

]

Un homme qui s'entend si bien à dire des bêtises, doit fort bien savoir Considérez combien il est facile d'attirer l'attention des gens en se

le regarde bouche bée [ qu'il dit des bêtises [

conduisant de façon absurde. Je peux le faire en entrant pieds nus dans un salon. »

(Nous traduisons ces propos de 1769 d'après Boswell's Life of Johnson, éd. A. Dent, Everyman's Library, New Edition, London, 1949, vol. I, pp. 358-359). 2. Reflections, éd. Selby, London, 1890, p. 198.

[209]

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE VUE D'ANGLETERRE

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à force de subtilité, transformés en sauvages. Nous ne sommes pas les apôtres de Rousseau ;

x1.

nous ne sommes pas les disciples de Voltaire ; Helvétius n'a fait aucun progrès chez nous

L'optimisme de ces lignes était déjà mis en question par la longueur même de la réfutation que Burke avait jugé utile d'opposer à ces doctrines pernicieuses. L'optimisme n'apparaît guère dans la Lettre à un Membre de l'Assemblée nationale, où Burke ne cache plus l'inquiétude que lui inspire l'application systématique des principes subversifs.

C'est

en effet l'esprit de système qu'il

juge, en

bon Britannique,

particulièrement dangereux. Or la Lettre à un membre de l'Assemblée

nationale a pour but de nous rendre sensible la systématisation, non plus d'un vague «esprit philosophique», mais des principes corrupteurs du plus néfaste des philosophes, Rousseau. Car c'est bien Rousseau seul qui est en cause cette fois, et qui est attaqué dès les premières pages. Rousseau est le héros grimaçant de la Lettre, comme Marie- Antoinette était la radieuse héroïne des Réflexions. Une lettre écrite au début de 1791 par Burke atteste que l'émotion avec laquelle il évoquait la figure de la jeune et malheureuse reine n'était pas feinte2. Vers la même date, il adressait une missive de quatre pages à une dame d'honneur de Marie- Antoinette3 pour la remercier de l'appréciation élogieuse portée sur les Réflexions par la reine. Et au lendemain de la fuite de la famille royale et de l'arrestation à Varennes, Burke rédige un message en français, destiné

à

à

refuser toute négociation avec les factieux4. C'est dire que chez Burke

la- reine captive ; ce mot qui doit lui être transmis en secret l'engage

la rhétorique n'exclut pas la sincérité. Ses sentiments à l'égard de Rousseau,

en sens opposé, ne sont pas moins vigoureux.

sont les progrès du culte de Jean- Jacques dans la France

révolutionnaire qui amenèrent Burke à faire du Citoyen de Genève la figure centrale de sa Lettre à de Menonville, alors que trois mois plus tôt, dans les Réflexions, il ne lui consacrait qu'une page. Il note ironiquement que les chefs révolutionnaires se disputent pour savoir qui d'entre eux ressemble le plus à Jean- Jacques, tandis que les fonderies travaillent sans relâche à transformer cloches et chaudrons en statues du grand homme. Alors que précédemment Rousseau n'était qu'un bel esprit jonglant avec des paradoxes plus ou moins académiques, le voici brusquement devenu pour Burke un « moraliste », c'est-à-dire un homme dont la personnalité et les écrits revendiquent le privilège d'exercer une action immédiate sur l'opinion et les mœurs :

« Si un auteur s'était révélé dans ses écrits géomètre de génie, tout en ayant une morale théorique et pratique vicieuse à l'extrême, il pourrait paraître qu'en lui votant des statues ils [les Constituants] honoraient seulement le géomètre. Mais Rousseau est un moraliste, ou il n'est rien ».

Si Rousseau a été choisi par les Révolutionnaires de préférence à Voltaire ou à d'autres tout aussi immoraux, comme le modèle à proposer aux Français, c'est parce que le vice dominant sur lequel ils veulent édifier

Ce

1. Ibid., p. 95.

To Philip Francis, Feb. 20, 1791, in Correspondence, éd. Fitzwilliam, London 18 H vol. M, p. 134.

2.

3.

4. Ibid., Ill, 285.

A Mme d'Osmond, datée du 8 janvier 1791 (en angl.), ibid., Ill, 186.

302

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la société nouvelle est eminent chez Rousseau,

[210]

Ce vice, c'est la vanilé ;

Rousseau est le fondateur de la philosophie de la vanité :

« Le grand maître et fondateur de la philosophie de la vanité est venu chez nous en Angleterre. J'étais bien placé pour connaître ses agissements presque d'un jour à l'autre : aucun doute ne subsiste là-dessus en mon esprit, il ne permettait qu'à un seul et unique principe de déterminer son cœur ou de guider son intelligence : la vanité. Ce vice le possédait à un degré proche de la folie. C'est cette même vanité déséquilibrée et excentrique qui a poussé cet homme, le Socrate fou de l'Assemblée nationale, à publier une confession insensée de ses fautes insensées, et à chercher à conquérir une nouvelle sorte de gloire en mettant audacieusement au jour les vices obscurs et vulgaires qui peuvent quelquefois, nous le savons, se mêler à d'éminents talents [ ] Cet abus et cette perversion avec lesquels la vanité use même de l'hypocrisie ont poussé Rousseau à faire le récit d'une vie qui n'est même pas parsemée, ou marquée çà et là, de vertus, ni même distinguée par une seule bonne action. Voilà la vie qu'il décide de proposer à

l'attention du genre humain. Voilà la vie qu'il jette, en un défi brutal, à la face de son Créateur, dont

il ne reconnaît l'existence que pour le braver [

(qui, de son propre aveu, n'a pas une vertu à son actif) pour en faire un modèle

On reconnaît là l'effet de la première page des Confessions — dans la version mutilée sous laquelle elle a d'abord été divulguée par Palissot2. Il est plus que probable que c'est là tout ce que Burke connaît des

Confessions. S'il avait parcouru le livre, s'il l'avait seulement ouvert à la première page où Rousseau déclare s'être peint « bon, généreux, sublime » toutes les fois qu'il l'a été, pourrait-il écrire que l'auteur des Confessions est « by

].

Votre Assemblée [

]

a choisi cet homme

s1.

his own account without a single

virtue »

P

Les Confessions, selon Burke, offrent donc aux Français de demain l'illustration de la morale nouvelle. Celle-ci consiste à multiplier les protestations de sollicitude à l'égard du genre humain, tandis qu'on satisfait sans scrupule, dans sa vie privée, les exigences de l'égoïsme le plus cynique. Cette morale d'un genre nouveau substitue systématiquement aux valeurs traditionnelles celles que la vanité, « that new invented virtue », s'est fabriquées. La société civilisée était fondée sur le principe de la famille, et sur la sainteté de l'affection entre parents et enfants ? Prêchant d'exemple, le père de la philosophie nouvelle abandonne ses enfants (the spawn of his disgustful amours). Non moins sacrés étaient le lien du mariage, les responsabilités de l'éducateur ? La « philosophie nouvelle » enseigne que les pédagogues ont pour devoir de débaucher les jeunes filles, et de prendre par avance auprès d'elles la place du mari respectable auquel leurs parents les destinent. On reconnaît ici l'intrigue de la Nouvelle Héloïse. Après la leçon qu'offre la vie de Rousseau, celle de ses œuvres. Mais le roman de Rousseau est le seul de ses écrits, à l'exception des Confessions, auquel Burke fasse expressément allusion. Pourquoi ce choix ? Ne connaissait-il pas mieux YÉmile ? Pouvait-il ignorer l'existence du Contrat social, qu'étudiait justement avec tant de zèle la France révolutionnaire ? C'est que la Nouvelle

Héloïse incarne

Jean- Jacques, atteinte à la moralité, atteinte au bon goût. Elle représente

grandes fautes qu'il reprochait à

pour lui le néfaste évangile

l'âge de la Chevalerie, poétiquement évoqué dans les Réflexions. Etrange

paradoxe ! Des générations de lecteurs, à la suite de Rousseau lui-même,

à

ses

yeux les deux

de ce

nouvel âge qu'il

se plaît

à opposer à

1.

Letter

,

Everyman's Library, pp. 262 sqq.

2. Cette version tendancieuse, transmise par Mme Du Deffand à Horace Walpole au

lendemain de la mort de Rousseau, circule en Angleterre dès cette date (juillet-août 1778) avant d'y être répandue par la presse. Le texte authentique n'est connu qu'en 1782 par la première partie des Confessions (trad. 1783).

[211]

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE VUE D* ANGLETERRE

303

ne voient-elles pas justement, dans ce roman tout fleuri de citations de Pétrarque, la renaissance de l'amour chevaleresque1 ? Pour Burke, ce « fameux traité de galanterie philosophique » qu'est la « Nouvelle Éloïse » (sic) substitue à l'amour, affiné par l'authentique galanterie de l'ancien temps, « une mixture informe, grossière, acre, sombre et féroce de pédantisme et de lubricité, de spéculations métaphysiques mêlées à la sensualité la plus crue »,

— grâce à quoi les chefs de l'Assemblée nationale espèrent faire tomber facilement les femmes des plus illustres familles françaises dans les griffes des « maîtres à danser, violoneux, garçons tailleurs, friseurs et valets de chambre »2. Reprochera-t-on à Burke d'exagérer ? Il s'en défend énergiquement :

« Je suis certain que les écrits de Rousseau conduisent tout droit à cette infamie ».

Et, songeant sans doute à ceux qui pourraient l'accuser d'interpréter trop librement les textes, il déclare fort justement que l'exactitude de sa présentation de l'œuvre importe peu, s'il est vrai qu'il a donné une image fidèle de l'application qu'en font les révolutionnaires français :

« Quoi qu'il en soit », conclut-il, « je considère moins l'auteur que le système appliqué par l'Assemblée, et qui consiste à se servir de lui pour pervertir le sens moral ».

*

*

Le processus commencé dix ans plus tôt lors des premières critiques anglaises des Confessions se précipite ainsi avec Burke. Les écrits de Rousseau sont maintenant passés au second plan, tandis que grandit la figure de l'homme, d'abord idéalisée par la légende, puis bientôt pétrie en un masque grimaçant. Le contenu de cinq ou six pages, réparties dans deux écrits de Burke,

a

Malgré les hommages qu'ils rendent à cette grande figure, les romantiques des deux générations sont impuissants devant l'œuvre accomplie par Burke. Non seulement ils ne pourront retoucher les traits de cette caricature grandiose que les revues littéraires d'outre- Manche reproduiront

jusque vers 1900 ; mais ceux mêmes d'entre eux qui admireront le plus Rousseau, comme Hazlitt, devront à Burke certains de leurs élans les plus fervents. C'est que Burke, bien que ne connaissant qu'assez superficiellement

et incomplètement l'œuvre de Rousseau, a senti et exprimé avec une vigueur

exceptionnelle la signification historique de Jean-Jacques au moment où un monde nouveau s'édifie sur les débris de l'ancien. Il a compris

l'importance capitale dans cette œuvre des écrits autobiographiques, et pris conscience de la révolution morale qui s'opère avec eux. Il a deviné que la révolution politique et sociale n'était que l'épiphénomène d'une

révolution plus profonde, d'ordre moral.

Rousseau, une nouvelle conception de l'homme est née. C'est ce que

déterminé pour un siècle la fortune de Rousseau dans l'opinion anglaise.

En grande

partie grâce

à

1. « C'est là, mon féal, qu'à genoux devant votre dame et maîtresse, vos deux mains dans

],

vous lui jurerez foi et loyauté à toute épreuve [

].

Ce faisant, aurez l'accolade,

les siennes [

et serez reconnu vassal unique et loyal chevalier » (N. H., I, Iett. XXXV). 2. Ces métiers sont traditionnellement, dans la littérature antifrançaise d'outre-Manche, exercés par des Français, que leur caractère efféminé rend impropres à des occupations plus viriles.

304

j. voisine

[212]

verra aussi Wordsworth, qui en tirera les conséquences sur le plan poétique. Champion de la tradition, tourné sentimentalement vers lé passé, Burke ne peut pas voir que de cette œuvre de Rousseau qu'il considère comme « totalement dépourvue de goût » va naître la poésie de l'avenir. Mais si l'interprétation est faussée par ses préjugés, le fait lui-même ne lui a pas échappé ; il s'agit bien d'une révolution de l'homme intérieur, « a regeneration of the moral constitution of man », comme il l'écrit d'une plume sarcastique mais vraiment prophétique. L'hommage national de la France révolutionnaire à Rousseau apportait à Burke une confirmation éclatante. Burke dès 1791 dénonçait en Rousseau le père de la Révolution ; il avait certainement eu connaissance, entre autres hommages, de la procession du 20 juillet 1790 qui promena le buste de Rousseau parmi les ruines de la Bastille (ce n'est qu'en 1791 que Voltaire eut le même honneur). Il savait peut-être que des Constituants, comme l'abbé Brizard, travaillaient à une grande édition des Œuvres complètes de Rousseau qui devait paraître en 1793 chez Poinçot. Mais c'est la cérémonie du transfert au Panthéon le 10 octobre 1794, des restes de l'écrivain, qui constituait le geste décisif par lequel la Révolution se proclamait fille de Jean-Jacques. Ainsi était clos un long débat ouvert dès 1791 à la Constituante — où plusieurs disciples de marque, comme Brizard, étaient partisans de laisser reposer à Ermenonville l'« Homme de la Nature ». Burke dut se réjouir d'apprendre que la décision de la Convention n'avait pu être prise que grâce au vote des Jacobins. Rousseau était désormais pour les Anglais — en attendant Bonaparte — le premier des

Jacobins1.

1. Ces pages sont extraites du chapitre que nous consacrons à Burke dans un ouvrage en préparation sur La Figure de Rousseau dans le Romantisme anglais.