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PAR MATTHIEU SUC ET THOMAS CANTALOUBE ARTICLE PUBLIÉ LE DIMANCHE 17 JUILLET 2016

Depuis plus d'un an, les actions terroristes sur le sol français multiplient les attaques avec des modes opératoires variés.

Rencontré récemment par Mediapart, un ponte du renseignement confiait : « Certes, l’Euro de foot est passé, mais la menace n’a pas pour autant diminué. Nous craignons d’ailleurs la relâche des équipes, qui sont vraiment très sollicitées, que ce soit du côté des renseignements ou des services de sécurité. C’est cela qui est vraiment difficile : d’être en éveil en permanence pendant des mois, avec sans cesse la crainte de manquer quelque chose. » Ce haut fonctionnaire s’exprimait… deux jours avant l’attentat de Nice.

Depuis près de deux mois, les forces de l’ordre étaient sur les dents. Dans un communiqué publié samedi 21 mai, le porte-parole de l’État islamique, Abou Mohammed al-Adnani, déclarait que le ramadan « [était] le mois de la conquête ». « Préparez-vous, soyez prêts… pour en faire un mois de calamité partout pour les non-croyants », poursuivait ce djihadiste syrien haut placé dans l’organigramme de l’organisation djihadiste.

L’organisation du championnat d’Europe de football durant le ramadan semblait désigner la France. Des terroristes arrêtés récemment à Bari, dans les Pouilles, avaient sur eux une photo de la tour Eiffel, au pied de laquelle devait se trouver la fan zone du Champ- de-Mars. Et, comme Mediapart l’avait révélé, dans la mémoire d’un ordinateur retrouvé au lendemain des attentats de Bruxelles, les enquêteurs avaient exhumé un échange de mails dans lequel l’un des terroristes demande à son interlocuteur en Syrie de procéder à un essai là-bas, aimerait savoir combien de kilos sont nécessaires pour faire sauter un train en marche et annonce vouloir avec ses complices mettre son plan en pratique en France lors de l’Euro.

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Finalement, l’Euro se déroula sans encombre, aucun train ne dérailla, aucun kamikaze ne se fit exploser dans une fan zone. En lieu et place, un poids lourd faucha plus de 80 vies le soir de la fête nationale.

lourd faucha plus de 80 vies le soir de la fête nationale. Le renforcement policier durant

Le renforcement policier durant l'Euro 2016, comme ici à Marseille © Eric Gaillard/Reuters

Un mode opératoire jusqu’ici jamais employé en France. Pourtant, le fait que la région Provence-Alpes- Côte-d’Azur soit une des quatre à concentrer le plus grand nombre d’islamistes radicaux, que l’apprenti djihadiste Moussa Coulibaly avait attaqué à l’arme blanche, le 3 février 2015, trois militaires en garde statique Vigipirate dans cette même cité niçoise et surtout que le scénario choisi par Mohamed Lahouaiej Bouhlel, jeudi soir, corresponde aux prescriptions d’Abou Mohammed al-Adnani qui, en septembre 2014, avait exhorté les musulmans vivant dans l’Hexagone, qui se retrouvaient face à «un infidèle français » : « Renversez-le avec votre voiture ! » Tout ceci pourrait laisser penser que le scénario était écrit d’avance. Ce que pointait, lors de son audition devant la commission d’enquête relative aux moyens mis en œuvre par l’État pour lutter contre le terrorisme depuis le 7 janvier 2015, René Bailly, le directeur du renseignement à la préfecture de police de Paris (DRPP) : « Les terroristes écrivent toujours à l’avance ce qu’ils vont faire. Je vous renvoie aux numéros 4 et 5 de cette revue [Dar-al-Islam, le magazine de propagande de l’État islamique à l’attention des francophones – ndlr], dans lesquels Daech nous avertissait qu’il frapperait des centres commerciaux, des policiers, des militaires, des moyens de transport – il a déjà frappé un TGV – et des salles de spectacle. Bref, il y déclinait ses objectifs. »

C’est une des originalités de l’État islamique qui, à l’heure où ces lignes sont écrites, n’a pas revendiqué l’attentat de Nice : énoncer à l’avance son programme de terreur et, en même temps, à chaque fois surprendre.

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Lors de son audition devant la commission d’enquête parlementaire, Didier Le Bret, le coordonnateur national du renseignement (CNR), soulignait « la diversité même des actes qui ont été commis ». « Nous avons tout eu : des actes d’ampleur, préparés, planifiés, coordonnées – les deux attaques de janvier et novembre ; des actes isolés, perpétrés par des acteurs revenant de théâtres de guerre en Syrie ou par d’autres qui, sans jamais quitter le territoire national, ont pu agir à l’instigation d’un contact sur place ; enfin, des individus relevant de la fameuse catégorie des loups solitaires qui, autoradicalisés, ont pris leur décision sur un fondement strictement personnel, mais le plus souvent à partir d’Internet, comme, au début de 2016, lors de l’attaque du commissariat de la Goutte- d’Or et de la tentative d’assassinat d’un enseignant juif à Marseille », détaillait Didier Le Bret. Avec, en plus, une « diversification permanente du choix des cibles, qui produit un effet maximal – le fameux effet de sidération ».

Après les attentats de janvier, les Français pouvaient se dire que les terroristes ne visaient « que » les journalistes, les forces de l’ordre et une communauté religieuse. Après les tueries du 13-Novembre, de l’aéroport de Zaventem et du métro de Bruxelles, et celle de Nice, plus personne ne peut se sentir en sécurité. Un cran supplémentaire de l’horreur a même été franchi jeudi 14 juillet par rapport à la population hétéroclite de gens buvant un verre en terrasse le 13- Novembre : en ciblant le feu d’artifice lors de la fête nationale, le terroriste et ses éventuels complices savaient qu’ils s’en prendraient à un public familial et donc à des enfants.

Comment anticiper ce qui ne peut pas l'être ? D’après Patrick Calvar, le patron de la DGSI entendu à son tour le 24 mai par la commission d’enquête parlementaire, si les cibles sont multiples, c’est parce que « les terroristes frappent là où cela leur est le plus facile. […] Les terroristes, j’y insiste, frappent là où ils le peuvent, forts des compétences dont ils disposent ».

Ce qui tient à la méthode employée par les partisans de l’État islamique. « Les terroristes ont des objectifs généraux fixés par les cadres de l’EI, mais ensuite ils ont une grande autonomie sur le terrain concernant les moyens et la mise en œuvre des attentats. Ils ne sont pas téléguidés depuis la Syrie », nous expliquait le haut responsable du renseignement rencontré deux jours avant l’attentat de Nice.

Face à René Bailly, le patron de la DRPP, l’un des députés de la commission d’enquête, Serge Grouard, s’étonnait, avec une acuité qui résonne étrangement

au lendemain du massacre de Nice : « Tout ce qui est dit actuellement sur l’Euro 2016 ne participe-t-il pas d’une stratégie visant à nous fatiguer pour que,

à un moment ou à un autre, nous baissions la garde

et que des attentats soient alors perpétrés ? […] Les terroristes ne cherchent-ils pas à nous mettre sur les dents ? Si, comme je le souhaite, il ne se passe rien pendant l’Euro 2016, peut-être faudra-t-il en tirer la conclusion que, certes, nous avons été très efficaces, mais aussi qu’une autre stratégie est à l’œuvre… »

Et, effectivement, Philippe Capon, patron du syndicat Unsa-Police, constate aujourd’hui : « L’attentat survient alors que les renforts saisonniers n’ont pas encore rejoint les circonscriptions les plus fréquentées par les touristes. Neuf compagnies de CRS devaient rejoindre ces sites, dont une compagnie

à Nice. Traditionnellement, les CRS démarrent leur

mission estivale début juillet au moment où démarrent les vacances scolaires. Mais, là exceptionnellement, comme il n’y avait pas les effectifs suffisants pour couvrir à la fois ces sites et assurer la sécurité lors de l’Euro, les renforts saisonniers ont été décalés au 20 juillet. Soixante-dix CRS supplémentaires affectés à l’agglomération niçoise n’auraient probablement pas empêché l’attentat de jeudi soir mais cela démontre une fois de plus la volonté des terroristes de nous frapper quand la police est engagée sur de multiples missions. »

À l’automne dernier, un gradé de la DGSI nous avait détaillé la déposition de ce djihadiste de retour en France qui, en garde à vue mi-août, avait raconté avoir été missionné par Abdelhamid Abaaoud, le futur

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coordinateur du 13-Novembre, pour commettre un attentat dans une salle de concert. Selon l’officier de renseignement, ce projet devait vraisemblablement viser l’un des festivals d’été, probablement Rock en Seine. La menace était désormais passée. Il nous avait ensuite exposé des ordres donnés depuis la Syrie à des djihadistes pour prendre langue avec des militants de l’ultragauche, supposés favorable aux islamistes, pour commettre des actions lors de la COP 21. « Mais tout ceci n’est peut-être que de la poudre aux yeux destinée à nous intoxiquer pour détourner de leur véritable objectif… » Quelques semaines après cet entretien, survenait la tuerie du Bataclan. La COP 21 se déroulait, elle, sans encombre.

Auparavant, les cibles s’étaient multipliées, des attentats déjoués ou en partie réalisés s’en sont pris ou projetaient de s’en prendre aux passagers du Thalys,

à une usine Seveso, à des militaires, à un préfet,

à une députée… « Ces épisodes étaient difficiles à

décrypter : pourquoi lancer des opérations impliquant des individus isolés, alors qu’Abaaoud aurait pu envoyer trois personnes faire une tuerie dans le Thalys ? s’interrogera le juge Marc Trévidic, toujours devant la commission d’enquête parlementaire. Selon moi, il s’agissait d’occuper le terrain pour préparer une opération d’envergure par ailleurs. On retrouve là une technique utilisée par Al-Qaïda dans le passé et consistant à multiplier les petites opérations à peu de frais : si elles marchent, tant mieux, si elles ne

marchent pas, tant pis. Pendant ce temps, tous les enquêteurs sont pris, et quelque chose de beaucoup plus solide peut se mettre en place. »

Alors, côté forces de l’ordre et services de renseignement, comment anticiper ce qui ne peut pas l’être ? Le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) est chargé d’étudier des scénarios catastrophes, pires que ceux déjà connus : attentats multiples, drones utilisés à des fins terroristes, attaque à l’explosif couplée à la dispersion de produits chimiques, etc.

Surtout, selon nos informations, la DGSE est en train de construire un système technique d’alerte liée aux méthodes des terroristes. Des algorithmes sont bâtis

à partir de nombreux paramètres afin de produire des

alertes lorsque de potentiels clients rempliraient un

peu trop de cases conformes aux passages à l’acte précédents. À l'heure actuelle, ce logiciel serait utilisé

à titre expérimental.

En attendant, il faut s’armer de patience et apprendre

à vivre avec la menace terroriste. C’est en tout cas

le message répété par Bernard Bajolet, le patron de cette même DGSE, lors de son audition devant la commission d’enquête parlementaire : « Quand bien même Daech aura été vaincu sur le plan militaire, les services de renseignement savent que la menace subsistera pendant plusieurs années. […] Il faut que la France s’arme, moralement d’abord, pour pouvoir mener cette lutte de très longue haleine. »

Directeur de la publication : Edwy Plenel Directeur éditorial : François Bonnet Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart (SAS). Durée de la société : quatre-vingt-dix-neuf ans à compter du 24 octobre 2007. Capital social : 28 501,20€. Immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS. Numéro de Commission paritaire des publications et agences de presse : 1214Y90071 et 1219Y90071. Conseil d'administration : François Bonnet, Michel Broué, Gérard Cicurel, Laurent Mauduit, Edwy Plenel (Président), Marie-Hélène Smiéjan, Thierry Wilhelm. Actionnaires directs et indirects : Godefroy Beauvallet, François Bonnet, Laurent Mauduit, Edwy Plenel, Marie- Hélène Smiéjan ; Laurent Chemla, F. Vitrani ; Société Ecofinance, Société Doxa, Société des Amis de Mediapart.

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