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Archibald celui qui ° fut sauvé par des enfants * illustré par Pili Mandelbaum Je m’appelle Martin. Jai 10 ans. Ce carnet c’est ma mére qui me I’a donné pour ma féte. C’est ¢a que j‘avais demandé pour y écrire ma vie. Je le mets toujours en haut de mon armoire pour que mon petit frére n’y touche pas Lundi: Rien Mardi: Rien Mercredi: Aujourd’hui il est arrivé quelque chose. On faisait du foot sur la place comme toujours quand on n/a pas €cole. Au bord de la place il y a un large trottoir et puis le quai. Le ballon est tombé sur le quai, a bondi en contrebas sur le chemin de halage et s’est arrété sous le pont au bord de I’eau parmi les herbes et toutes sortes de détritus. Jai dévalé l’escalier a toute vitesse. Le ballon tremblait sur I’eau. Il m’aurait fallu un baton pour I’atteindre. Tandis que je le regardais j’entendis une voix m/’interpeller: “Hé, petit, tu veux que je aide?” C’était un clochard. II était grand, votité, sale et barbu. “Oui, mon ballon... je n’arrive pas.” Il s'agrippa a un barreau du parapet, se pencha vers l'eau. Il n’y arrivait pas non plus. . “Ecoute”, me dit-il, “d’une main je tiens la balustrade, de l'autre je tiens fermement ta main, toi tu te penches vers I’eau, on y arrivera.” “Tu n’as pas peur de me tenir la main?” “Peur, non, pourquoi?” Et c'est ainsi que j’ai récupéré mon ballon tout gluant d‘algues. Remis‘d’aplomb sur le halage, je lui ai tendu la main. “Merci, Monsieur.” Il m’a souri et dit: “Je m’‘appelle Archibald,” “Merci Archibald, je reviendrai vous dire bonjour demain avec mes camarades parce que le ballon est a nous tous. Merci...” Les autres ‘étaient agrippés le long du parapet mais ils n’avaient rien vu de notre drame parce que ¢a s’était passé sous le pont. Quand nous fGimes tous réunis, “quelqu’un ma aidé” dis-je, “autrement il était perdu a tout jamais” et chacun regardait le ballon comme s’il se fat agi d’un enfant. Je racontai. Mohammed écoutait la bouche ouverte, Léopold II - parce qu’il y a un Léopold Ie" - se grattait la téte comme toujours. Sarah, elle, comprit tout de suite. Sarah est vive et aussi elle est tres jolie. Elle a des cheveux noirs qui sautent comme une petite queue quand elle court, des yeux trés gentils ou tres fachés et C'est toujours elle qui décide. “C'est peut-étre un extra-terrestre”, dit-elle. Tous se turent. J’ai répondu: “je crois que c’est un clochard, mais c'est peut-étre aussi un Prince qui est devenu clochard, ¢a arrive.” “Oui, ¢a arrive” dit Mohammed qui prend toujours beaucoup de temps pour répondre. Sarah prit la téte et décida que le lendemain, aprés les devoirs, on se réunirait sur la terre battue tout prés de la pompe. En général on était de quinze a vingt. Jeudi: Le lendemain, tous devoirs finis, on était sur la place, je Temarquai que quelques-uns avaient mis leur meilleur pull, et Sarah un petit noeud de fantaisie dans ses cheveux. On avait tout raconté a Julo qui obtint de venir avec un gros foulard autour du cou et un baton de réglisse en bouche. On descendit I’escalier de pierre qui atteignait le quai. Sarah et moi en début de file. “Archibald”, dis-je, d’une voix que je ne parvenais pas a rendre claire, “Archibald nous venons tous vous remercier.” “De tout coeur” ajouta Sarah. Elle se tourna vers la troupe qui dit “merci” lair intimidé. Lui balbutiait, “mais, mais je suis tres touché, il ne fallait pas, c’est trés gentil” et puis il se tortilla un peu et ajouta: “Est-ce que vos papas et vos mamans savent que vous étes ici?” “Nous pouvons jouer oU nous voulons” répondit Sarah, “du moment qu’on ne tombe pas a l'eau, ¢a c'est strictement défendu.” “ Vous vivez ici”, dit un autre. Et chacun commengait a poser sa question. “Vous ne vous ennuyez pas?” “Vous n’avez pas peur?” Lui ne répondait rien, il nous regardait I’un aprés l'autre la bouche entr’ouverte dans un sourire. “Je voulais seulement vous présenter aujourd’hui mes amis, Monsieur Archibald, pour vous remercier, nous reviendrons demain si vous voulez bien a la méme heure et alors on pourra un peu causer si ga vous intéresse.” “Et comment!” répondit Archibald, aprés quoi chacun lui serra la main. Sa main était rugueuse comme \'écorce d'un arbre. Vendredi: A l'heure voulue nous étions tous au rendez-vous. On le questionna sur le froid, les repas, le travail, s’il péchait des poissons pour se nourrir? S’il faisait un feu en hiver? Et moi - Sarah avait été d’accord - je lui demandai: “est-ce que vous pouvez nous raconter pourquoi vous avez choisi de vivre ici?” “... choisi... choisi...” dit-il plusieurs fois et puis il nous regarda tous I’un aprés l'autre comme fait le Professeur le jour des concours pour s’assurer que personne ne triche. “.Hé bien”, dit-il, “je vais vous dire la vérité, je vais vous raconter ma vie.” Il fit un geste et les uns s’assirent 4 terre, les autres s‘appuyérent aux contreforts du pont. On entendait l'eau qui faisait ‘clap, clap’. ek Il commenga: “Ou je suis né, quand je suis né je ne le sais pas. Je crois dans la banlieue. J‘ai le souvenir d’un café, il y avait du sable sur le plancher et quand ils avaient bu, ils se battaient.” “Ma mére...” il eut un regard vague et resta un moment sans rien dire, “ma mére on I’appelait ‘Lisette couche- toi’.” “C’était son nom de famille?” “Peut-étre... peut-étre... elle était rousse et riait toujours trés vite aprés avoir pleuré.” . “Et votre pére?” “Je ne sais pas.” “Vous avez été 4 I’école?” Ca, c'est Philippe qui le demandait, Philippe a un papa, qui est employé a la Banque ce qui fait qu’il est d’une classe sociale. || est souvent premier, mais il est trés gentil pour aider les autres quand on ne comprend pas. Q “Peu, trés peu” répondit Archibald, “je courais toujours partout au lieu d’aller a I’école. Pour manger je ramassais des choses sur la place aprés le marché, mais peu a peu je prenais aussi dans les paniers, une Pomme, une orange... Les jours ou il n’y avait pas marché je le faisais dans les magasins et comme Ga réussissait, je me suis amusé a prendre des cigarettes, des cassettes, je les revendais dans la rue, avec Vargent, j/allais au cinéma.” “C'est mal, dit Mohammed, on ne peut pas faire ca.” “Tu as raison, d’ailleurs un policier me surveillait, un jour il m‘a_ pris, m’a conduit au Commissariat de Police. On a prévenu ma mere, elle pleurait et puis trés vite elle riait avec les policiers, On avait été indulgent pour moi et moi, au lieu d’en profiter j'ai cru qu’on ne m’aurait plus, alors tout a été tres vite, comme un caillou qui roule”, et il jetta un petit caillou qui, apres quelques bonds, tomba dans l'eau et disparut. celui qui fut sauvé par des enfants illustré par Pili Mandelbaum Nous regardions tous sur l’eau la place ott avait disparu le caillou... “Vai 616 pris, repris, pour finir on m’a placé dans un Institut pour me punir, mais je ne changeais pas et je révais’ que je pourrais faire un grand coup qui mapporterait la fortune. Jfai essayé avec de mauvais amis que j’avais connus la, nous avons été pr is, alors a commencé la mistre: Prison. Mes petits amis n’arrivez jamais 14, quand on y est, c'est la pente. J'étais dans une petite cellule avec un autre plus agé et plus mauvais que moi.” Tout a coup, il nous a regardés, s’est arrété et puis a dit trés fort: “Ah mes petits enfants ne parlez jamais avec un homme que vous ne connaissez pas - et il criait aussi fort qu'un papa en colére - jamais mes petits enfants, jamais! vous m‘avez compris?” Nous, on était tout étonné mais je sais bien qu'il a raison. ver miurpicul AICO , GIL Saran avec uN air tres sérieux. Aprés un moment de silence il continua: “On était chacun assis sur son lit ou sur un tabouret. I! y avait une fenétre a barreaux placée trés haut. On ne voyait qu’un morceau de ciel et ca des heures, des heures... et on ne comprenait rien ni surtout ce qu’on allait devenir quand on sortirait. On devait obéir aux gardiens. Ils étaient aussi a plaindre, enfermés comme nous. Pendant une heure on pouvait marcher dans la cour lun derriére l'autre. Un jour, pourtant je suis sorti. Vous croyez que j’avais compris? Hé bien non, j’ai retrouvé des copains de 1a bas, on a risqué une banque, on a été repris ah, mistre de misére, on glisse, on glisse, et puis, voila.” “Mes petits enfants ne faites jamais comme moi, jamais...” et il tenait son front dans sa main. “Cest terrible” dit Mohammed et chacun disait quelque chose. “Avez-vous dit que vous n’alliez plus le faire?” “C'est trop tard.” “Non", dit Sarah en s‘avangant devant les autres, “non, nous, on va vous aider.” “Maider”, dit-il en nous regardant l'un apres autre, “m'aider, mais vous étes petits et les grandes personnes elles ne m‘aident pas.” “Attendez-nous demain” dit Sarah, “ayez simplement votre carte d’identité, nous on arrangera le reste.” “Je n’en ai pas”, dit Archibald. ily eut un moment de consternation. “De toute fagon il est marqué sur mes papiers ‘sorti de prison’ alors?” Il eut un sourire fatigué. Samedi: Le lende- main, on était tous la. Les jumelles tenaient chacune d’une main Julo. Ce sont elles qui veillent sur lui. On est descendu_ |’escalier. Archibald, debout, nous attendait. Sans tre intimidée Sarah lui tendit un peigne et dit: “Vous pouvez le varder.” tl se coiffa. C'était difficile, il avait beaucoup de noeuds. Nous on attendail, on avait le temps. Quand ses cheveux furent bien lisses Mohammed s‘avanga, il avail en main la paire de ciseaux. Sarah dit: “ne craignez rien, son papa nettoie chez un coiffeur, il s’y connait tres. bien.” Mohammed coupait, coupait, chacun donnait son avis 1! coupa méme Ia barbe en pointe. Léopold Il tendit un pull a dessins de couleurs et de grands souliers qui avaient appartenu & son Pépé et que sa Mémé lui avait donnés vu que le Pépé était mort. Archibald était méconnaissable. “Vous devriez un peu vous redresser”, dit Sarah qui emploie toujours de beaux mots et qui ose oul dire. | se redressa, fit quelques pas. Nous on riait tous, on riail, on rigolait comme des dingues, lui se mit a rire aussi. “Maintenant”, lui dis-je, “on va au Commissariat de Police.” “Au Commissariat de Police, mais vous n'y pensez pas! C’est le dernier endroit ou je dois aller.” “C’est ainsi”, dis-je en regardant Sarah parce que je voulais qu’elle voie que je dirigeais bien. “On est beaucoup, si ga tourne mal, on vous protegera” dit Léopold 1" qui n‘était pas encore intervenu. “On vous protégera” dirent tous, “on vous protégera” et ils montérent !’escalier de pierre. ‘ate — re Ik Arrivé devant la porte du Commissariat de Police il recula. “Non, je vous assure, c’est la derniére chose a faire”, mais le tirant par la main je I'ai entrainé et j'ai clit: “vous n’avez pas peur de me tenir la main?” C’était la phrase que lui m‘avait dite au bord de eau. Comme moi i! répondit “non, je n ‘ai pas peur.” Les agents étaient deux, assis derrigre une table. On s'est tous engouffrés dans le Commissariat. On Ctait serrés comme des frites dans un cornet, Archibald au milieu. D’abord, les agents se sont dressés lair inquict et puis ils ont commencé a rigoler, rigoler. “On n’est pas venus ici pour rire”, dit Sarah cle sa petite voix pointue. “Bien, bien Mademoiselle”, dirent les agents en se rasseyant. J'ai expliqué Je ‘cas Archibald’, qu'il cherchait du travail pour avoir l’argent nécessaire pour manger et se chauffer en hiver. “Passeport?” dit I’agent maigre. J’ai répondu tout de suite: “il l’a perdu, justement nous voudrions que vous lui en refassiez un autre.” En_refassiez un... en refa siez un. vous voyez gal... mais je ne peux pas tout faire mon petit.” “Qui peut tout faire?” “Le Bourgmestre.” En un instant le Commissariat était vidé comme un verre d’eau. Arc celui qui fut sauvé par des enfants hibald illusteé par Pili Mandelbaum Sur le trottoir on a discuté, Moi je savais o& habitait le Bourgmestre. “C’est Martin qui donnera ses nom et prénom 2 fui pour le couvrir,” dit Matthieu. Quand Matthieu parle tout le monde |’écoute parce que ce qu’il dit est toujours juste. “Marlin a une maman et aussi un papa, ils ont du travail a I’usine tous les deux, il a un petit frére, deux Mémés et un jardin ¢a fait une ‘famille honorable’ on ne le jettera pas dehors.” “Il faudrait beau voir!” Matthieu venait de me faire honneur, je voulais en étre digne. Lorsqu’on ouvrit pour répondre & mon long coup de sonnette, on s’engouffra. Domestiques, secrétaires et méme sa femme qui entr’ouvrait une porte, on a passé sur tout comme une marée, comme le peuple entrant au Chateau de Versailles a la Télé, sauf que nous on ne criait pas on était tres polis. J'ai expliqué & Monsieur le Bourgmestre qui ne rigolait pas du tout. Archibald était bléme, bléme a tomber. Je vis la main de Sarah se faufiler vers la sienne et la serrer trés fort, 4 ce moment j’ai été sir que j‘aimerais Sarah toute ma vie. ‘ “Du travail... du travail...” répétait le Bourgmestre « du travail... mais, mes enfants savez-vous combien nous avons de chémeurs et de chémeuses qui ont été de braves gens toute leur vie”, ajouta-t-il fermement. “Nous le savons”, dit Mohammed, “mais quand méme qu’Allah le protege.” “Quel est ton nom”, dit le Bourgmestre en lui souriant. “Mohammed” dit-il. . “Je ne l’oublierai pas, Mohammed, je compte sur toi.” II fit un signe vers le coin de la chambre. “Mademoiselle, voulez-vous taper?” et se tournant vers Archibald: “on commencera par vous faire une carte d’identité et puis on verra...” “Nous sommes venus pour obtenir de vous, Monsieur !e Bourgmestre, un travail pour lui, si petit soit-il, mais un travail pour qu’il puisse acheter, Jui méme, sa nourriture et ainsi vivre dignement.” “Tu parles bien, petit”, me dit le Bourgmestre, “revenez dans huit jours et on verra.” “Non, Monsieur le Bourgmestre, nous avons fait le serment sur la place, tous ensemble, qu‘on sauverait Archibald, nous partirons seulement quand vous nous aurez dit que vous vous y engagiez.” “Ga alors!” dit le Bourgmestre et on se reserrait autour de son bureau. Léopold ler qui ne disait Jamais rien s’avanca: “les petits chiens peuvent bien manger les miettes qui tombent de la table, c’est ma maman qui m‘a raconté ¢a de Jésus, Elle va a l’église ma maman.” “Ca alors!” dit encore le Bourgmestre, “ca alors!” et puis il nous regarda tous en souriant. II prit un papier, écrivit et me le tendit, je le lus tout haut a mes compagnons de Résistance. ‘ “Je m’engage a refaire des papiers d’identité pour le citoyen surnommé Archibald et a lui trouver un emploi quelques heures par semaine, probablement dans Ventretien des rues aux jours ot lun ou autre employé de la voirie serait porté absent pour maladie. Est-ce bien?” “Oui, oui, merci, merci” disions nous tous ensemble, mats Sarah prit le papier de mes mains. “Voulez-vous le signer” dit-elle au Bourgmestre. “Quel est ton nom?” dit-il. “Sarah.” “Sarah... Sarah, je ne loublierai pas non plus’, et il signa. “Et toi?” “Martin.” “Cest tres bien Martin et quand tu seras grand, tu continueras je te le demande.” Et maintenant que j‘ai fini de raconter cet €pisode dramatique de notre vie j’y ajoute solennellement: Quand je serai grand je m’engage a aider tous les Archibald que je rencontrerai, les petits Archibald et les vieux Archibald, tous, et j‘ai signé - Martin - avec un grand paraphe. Tres vite Archibald a regu un beau grand tablier, une charrette, un balai, et nous on l’aidait quand i! brossait, on ramassait les papiers, les boites 4 conserve. ‘ ot ate : ie WW se x Il pouvait disposer d‘une petite remise o& on avait ~ placé un lit, un feu, une chaise , une table, un réchaud et quelques casseroles. Le mercredi ou le dimanche, quelquefois on allait le voir et alors, pour nous, il chantait: “Les feuilles mortes se ramassent 4 la pelle, les souvenirs et les regrets aussi, les feuilles mortes ...” Et nous, on se taisait. I chantait trés bien Archibald.