pas reçu l’autorisation de décoller.

Au même moment, l’un de mes amis,
le grand Gaby, m’avait présenté à un homme d’affaires influent qui, lui
aussi, était tutsi. Il tenait absolument à me rencontrer. Dans la première
quinzaine du mois de juillet, je lui rendis visite chez lui, un appartement
luxueux situé dans un immeuble proche du fleuve. Alain s’exprimait
avec un petit accent belge, qui était tout ce qui lui restait d’un long
séjour dans le « plat pays », où il avait réussi à remplir un carnet
d’adresses impressionnant. Après m’avoir dressé un tableau alarmiste de
la situation économique du pays, Alain m’entretint de la défense de son
pays. Selon lui, Kabila tentait en vain de mettre sur pied une armée de
100 000 hommes, l’une des plus puissantes d’Afrique. Il m’affirma aussi
que tout le budget de l’État était consacré au surarmement. Selon lui,
tous ces signes démontraient que Kabila se préparait à la guerre.
Je le recontactai quelques semaines plus tard, et le rencontrai le jour
même, peu après la destitution de James Kabare. Il était très anxieux.
Il me reçut deux minutes, puis s’excusa et remit le rendez-vous à plus
tard. Avant que l’on se quitte, il me confia que les événements se
précipitaient. Il me demanda si je savais où était passé Kabila. Depuis
plusieurs jours, en effet, le président avait quitté le pays sans que
personne ne sache où il se cachait. Un journaliste congolais m’avait dit
qu’il s’était rendu à La Havane, pour demander un soutien militaire à
Fidel Castro. D’autres m’avaient affirmé qu’il s’était rendu à Kigali, où
il n’avait pas été reçu. « Il est possible qu’il se soit rendu en ces deux
endroits », me dit Alain, avant de me quitter. Quelques jours plus tard,

155

Alain quittait la ville pour fuir vers Brazzaville. De nombreux Tutsis
avaient suivi son exemple, deux ou trois semaines avant le début de
la guerre.
Lol et moi, sur le boulevard du Trente-juin, vers 19 heures. Il fait nuit.
Toute l’année, dès 18 heures, la nuit tombe brusquement sur Kinshasa.
Mais il fait encore chaud. Les nuits tropicales sont moites. Nous nous
promenons. Nous passons devant un bar à putes où sont stationnées les
jeeps de quelques ONG internationales. Dix minutes auparavant, nous
avons croisé, assis à une terrasse, le commandant Alexis entouré de
deux de ses kadogo, chacun muni de deux Kalashnikovs trop lourdes
pour eux. Ils ont à peine dix-sept ans. Le commandant semblait nerveux.
Un peu plus tard, nous avons croisé le commandant Dan, de l’Agence
nationale de renseignement. Lui aussi paraissait angoissé. Il nous
dit qu’il fallait nous attendre à une nouvelle qui ferait l’effet d’une
bombe. Devant nous, un groupe de Congolais attroupés autour d’un
poste de télévision. Nous nous renseignons. Qu’a-t-on annoncé ce soir
aux actualités ? Pas grand chose, nous répond l’un d’eux. Sinon que le
président, de retour de Cuba, a nommé deux militaires dans l’armée. La
nouvelle passe inaperçue. Un peu plus loin, nous apercevons une amie
de Lol. Elle est véhiculée. Nous lui demandons de nous raccompagner
chez nous. « J’ai l’impression que ça ne va pas fort chez vous. On vient
de révoquer James Kabare, le chef d’état-major », nous apprend-elle.
Dan ne nous avait pas trompé : la nouvelle est une véritable bombe
atomique. Ce 13 juillet 1998, nous sommes déconcertés.

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Peu après la première mésaventure de James Kabare, lorsqu’on avait
voulu se saisir de lui, nous l’avions vu, le dimanche suivant, se diriger
vers l’aéroport. J’avais appris qu’il s’était rendu à Kigali, certainement
pour mettre les point sur les i. Il était revenu le lundi suivant, le 6 ou
le 7 juillet, et avait fait passer un mot d’ordre qui était tombé dans
mes oreilles : tout va bien ! Pourtant, quelques jours auparavant, Lol
m’avait dit qu’un avion aurait dû rapatrier tous les Tutsis vers Kigali et
Goma. À ce moment-là, j’avais rencontré le fils d’un général rwandais,
étudiant à Kinshasa. Il m’avait appris que le chef de la sécurité de
Kabare s’était fait abattre à la sortie d’un hôtel. Il m’avait prédit que
Kinshasa serait bientôt à feu et à sang. Et que les Tutsis allaient quitter
Kinshasa pour se replier dans le Kivu. Ce mouvement de population
était déjà entamé.
Le militaire qui devait remplacer James Kabare à la tête de l’étatmajor s’appelait Kifwa. Il avait auparavant dirigé d’une main de fer la
police nationale. C’était, bien sûr, un proche de Kabila. Non seulement il
faisait partie de la même ethnie que le président, mais il avait aussi été
le mari d’une des sœurs du « Mzee », maintenant décédée. ll avait été
formé dans le maquis angolais ; c’était l’un de ces gendarmes katangais
frustrés de n’avoir pas occupé un poste important dès la Libération.
On disait qu’il buvait beaucoup. Surtout, on faisait courir la rumeur
selon laquelle il n’aurait jamais reçu aucune formation militaire. Dans
le maquis, il se serait contenté de jouer les instituteurs pour les enfants
des combattants. À peine nommé, on le comparaît déjà au général

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Baramoto qui, sous Mobutu, ne devait son haut grade qu’à sa parenté
avec « Toque de léopard ». Du côté des politiques, c’était aussi le branlebas de combat. Kabila avait opéré un nouveau remaniement ministériel,
le 1er juin. Bugera devait y perdre son poste de secrétaire général de
l’AFDL et être nommé, à titre « honorifique », ministre d’État sans
portefeuille. C’était la fin du rêve panafricain, lequel agonisait depuis
quelques mois. Du jour au lendemain, tous mes amis se sont retrouvés
sans fonction précise. Pierre ne savait plus s’il travaillait encore au
secrétariat général ou bien s’il devait rejoindre Bugera. Leurs moyens de
télécommunications avaient été coupés, et une grande partie de leurs
véhicules leur avait été supprimée. Début juillet, Bugera n’avait plus de
bureau et devait travailler à sa résidence.
Kabila leur avait signifié clairement qu’il n’y avait plus de place pour
eux. En quelque sorte, tous les politiciens et militaires congolais proches
des gouvernements rwandais et ougandais étaient sommés de quitter le
territoire. Et ces gens étaient principalement des Tutsis, ce qui donnait
une coloration ethnique à ce revirement politique. Le lendemain de la
révocation de James Kabare, j’étais invité à l’ambassade de France pour
fêter le 14 juillet, ainsi que le départ à la retraite de l’ambassadeur. Lol
m’avait accompagné. Le jardin de la luxueuse résidence était noir de
monde. Je reconnus là un aide de camp du vice-ministre de l’intérieur
Faustin Munene. Puis un employé à la présidence, qui m’adressa la
parole, nerveux : « Je ne vous ai pas vu, hier matin, à la cérémonie... »
De quelle cérémonie parlait-il donc ? « Mais venez donc demain, ce

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sera spectaculaire ! », ajouta-t-il. L’homme, de petite taille, avait l’air
particulièrement fier. Et c’est Lol qui devait m’éclairer quant à la
signification de ses propos. Il voulait évoquer la cérémonie de reprise
de l’état-major par le général Kifwa, qui s’était mal déroulée. James
Kabare, qui s’était fait rétrograder conseiller de l’état-major, n’avait
pas daigné faire le déplacement. Kabila était furieux. Le surlendemain,
nouvelle cérémonie. Kabare, cette fois, arriva avec trois quarts d’heure
de retard. Le président était déjà parti mais Kabare céda, de mauvaise
grâce, le commandement de l’état-major à Kifwa.
Je compris pour quelles raisons l’employé à la présidence paraissait
victorieux : il était katangais et sa « tribu » était en train de reprendre
le dessus. À la Demiaap, Kabila avait placé un autre Katangais, tout
comme à la police nationale. Mes amis, en revanche, se sentaient
réellement frustrés. Ils ruminaient leur vengeance. Lol m’avait prédit
une attaque dans un camp militaire de la ville. Je ne l’avais pas cru.
lraquisa, désœuvré, était de plus en plus présent à la maison. Il incitait
ses camarades à la grève, voire à la désertion. Le 24 juillet, le président
Kabila, furieux de l’attitude de James Kabare, annonçait le renvoi de
toutes les troupes étrangères, en particulier des troupes rwandaises.
Peu de temps auparavant, des généraux zimbabwéens avaient séjourné
dans la capitale. Kabila avait changé ses alliances. Désormais, ce serait
Robert Mugabe qui présiderait aux destinées militaires du Congo.
Fin juillet, pendant que les derniers soldats rwandais en terre

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