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PAR ANTOINE PERRAUD ARTICLE PUBLIÉ LE MERCREDI 27 JUILLET 2016

ANTOINE PERRAUD ARTICLE PUBLIÉ LE MERCREDI 27 JUILLET 2016 Explosion d'une bombe au Liceu de Barcelone

Explosion d'une bombe au Liceu de Barcelone en 1893 © Le Petit Journal

Que nous arrive-t-il avec ces attentats itératifs ? À la fois du déjà-vu et du à-faire-face. Nous avions la faiblesse de nous croire invincibles parce que supérieurs. Du coup, il faut tenter de ne pas basculer dans l'antiterrorisme mimétique des bravaches. Savoir lésiner sur les peurs liberticides. Et réfléchir collectivement plutôt que de réagir en meute.

Tout fut déjà dit, écrit, ressenti et même revécu ou reformulé, depuis plus d’un siècle, sur cette question de la violence groupusculaire programmée pour disloquer la vie de la cité. Dans ces conditions, une pédagogie du terrorisme est-elle possible ? Non, si l’on en croit l’actuel état psychologique collectif de la France. Ou prétendu tel. Un sentiment partagé d’angoisse. Qui relève en réalité d’une construction médiatique perverse, orchestrée par ledit terrorisme au moyen de relais devenus des obligés : télévisions d'information en continu aspirées par l’horreur, citoyens engouffrés dans les réseaux sociaux, éditorialistes soufflant sur les braises et politiques sombrant dans la surenchère démagogique. Tous jouent alors, consciemment ou à leur corps défendant, les caisses de résonance de la terreur.

Terreur. Ce mot attesté en français dès le XIV e siècle pour désigner une crainte violente endurée, vient de la racine indo-européenne, trem, qui donna

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en latin terrere (terrifier) aussi bien que tremere (trembler). Effroi, frayeur, affres, affolement et tout le tremblement, couronnés, en 1794, par le terme « terroriste », dû à Robespierre. Et qui devait être suivi, au moment de la réaction thermidorienne, de son corollaire : le vocable « antiterroriste »…

La terreur nomma d’abord ce qui affolait verticalement, du haut vers le bas : Montesquieu désignait ainsi le « principe gouvernemental du despotisme », en 1748, dans L’Esprit des lois. Puis la terreur en est arrivée à signifier ce qui se diffuse et se propage, horizontalement, dans la société, sous le coup d’attentats conçus comme des vagues sanguinolentes et profanatrices.

C’est que le terrorisme pratique un art, une maîtrise, une culture, une science des médiations, qui nous laissent pantois, réceptifs et vulnérables ; nous qui avions la faiblesse de nous croire invincibles parce que supérieurs.

Or nous voici aujourd’hui pris au piège, dans un univers digne de Samuel Beckett : entre le « rien à faire » (les premiers mots d’En attendant Godot) et la litanie désespérée de Cap au pire : « Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. »

C’est que le terrorisme ne se contente pas de manipuler l’esprit public, il agit tel un miroir de nos névroses nationales, un révélateur de nos faiblesses démocratiques, un symptôme des aspirations nocives d’une jeunesse dévoyée. Le terrorisme se perçoit et s’impose, dans l’opinion générale ainsi frappée, comme un présage, une colère, un châtiment à même de réveiller les peurs millénaristes d’un Occident guetté par la fièvre obsidionale.

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de la publication : Edwy Plenel www.mediapart.fr 2 « Un spectre parcourt le monde, qui a

« Un spectre parcourt le monde, qui a pris la forme d’un spectacle. Outre le dommage, le “terrorisme” produit un message. C’est la propagande par le fait ou la pédagogie par le meurtre. C’est une proclamation visuelle qui vise, par sa mise en scène, à faire impression. De là, une scénographie, une rhétorique, une économie des signes, une stratégie de l’image. » Voilà ce que posaient d’emblée, en 2002, Les Cahiers de médiologie – cette discipline cofondée par Régis Debray, qui piste les interférences entre la technique et la culture, à travers les effets symboliques résultant de telles tensions.

Or le terrorisme moderne fut enfanté par le moteur

à explosion. En témoigne la vague des attentats

anarchistes de la fin du XIX e siècle. Comme au début de ce XXI e siècle, l’époque était alors en mutation, sur fond de mondialisation et d’incroyables métamorphoses techniques – généralisation du chemin de fer et apparition de l’électricité, du téléphone, de l’automobile et bientôt de l’avion.

Le télescopage entre la promesse d’une ère nouvelle et le sentiment poisseux de vivre un crépuscule décadent nourrit un nihilisme ravageur. Qui se pare de l’éclat d’un messianisme éruptif, déchaîné, inflammable. Et scélérat. Mensonge par homicide…

Chaque époque a produit la rencontre d’un passage

à l’acte et de son amplificateur. Quand le journal

imprimé fut à son apogée, l’anarchiste révolvérisait à

qui mieux mieux les grands de ce monde : le président Sadi Carnot trucidé par Sante Caserio en 1894,

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le président du conseil espagnol Antonio Canovas supprimé par Michel Angiolillo en 1897, l’impératrice Sissi zigouillée par Luigi Lucheni en 1898, ou le roi Humbert I er d’Italie abattu par Gaetano Brecci en 1900. Voilà quelques-unes des victimes de la « propagande par le fait », une spécialité italienne ; au nom de la révolution libertaire.

Lorsque la télévision s’imposa dans l’univers tout entier, surgit une modalité de l’OLP : le détournement d’avion ; au bénéfice de la libération des peuples. Aujourd’hui, avec le règne sans partage de la Toile, la férocité se réclamant de l’islamisme nous inflige ses conventions délirantes. Mysticisme et banditisme. En vertu d’une pseudo-cause religieuse, voici que des kamikazes se font sauter chez les croisés : le sang coule dans une confusion spatio-temporelle propre aux cerveaux surchauffés par la propagande guerrière.

« Je commets l'acte, vous commentez » Et ce sang coule à intervalles réguliers, sidérant des peuples entiers de la vieille Europe, qui se sentent pris dans d’inexorables rets : contagion de la force et force de la contagion. Impression de montée en puissance, que semble à chaque fois affermir, dans ce théâtre de la cruauté planétaire qu’est l’attentat aussitôt répercuté, un rituel d’humiliation répétitif, se piquant cependant de variations horrifiques – enfants écrasés, vieux prêtre égorgé…

La contagion des esprits est telle que les victimes ne sont plus appréhendées pour ce qu’elles sont – de simples vies saccagées – mais pour ce qu’elles

représentent selon les criminels : des pertes infligées

à un monde de domination, qui ne fera que révéler

sa nature répressive en déclarant « la guerre au terrorisme ». Une telle rivalité mimétique, voulue par le terrorisme, rendra l’État qui riposte encore plus haïssable. Au point de susciter des vocations parmi ses laissés-pour-compte, qui passeront du côté obscur de la faiblesse ; en croyant vivre une prise de conscience des opprimés mâtinée de guerres de religion.

Dilemme des démocraties européennes : ne pas follement réagir frustre les électeurs ; foncer tête

baissée stimule en leur sein une violence de rencontre,

à la petite semaine sanglante, qui se sent ainsi «

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appelée ». Le terrorisme se repaît des idéologies de masse, son déchaînement n’est que communication. Le terrorisme joue sur l’effet papillon, il organise le carnage telle sa réclame.

En France, avec les attentats de 1982 (bombe du Capitole et fusillade de la rue des Rosiers), 1985-1986 (rue de Rennes), puis 1995 (RER Saint-Michel), «le terrorisme et les médias sont devenus partenaires indissociables, les coproducteurs de l’un des grands genres discursifs contemporains : je commets l’acte, vous commentez ». C’est ainsi que le chercheur Daniel Dayan résumait une telle division du travail dans un entretien accordé à Mediapart au lendemain des attentats du 13 novembre 2015. Et l’anthropologue spécialiste des images appuyait là où ça fait mal en ajoutant que cette guerre par d’autres moyens, asymétrique, du faible au fort, avait longtemps trouvé en France des voix justificatrices issues de la gauche :

« Toutes sortes de discours dissolvaient le terrorisme, le relativisaient, ou le niaient (…) du fait d’une forme d’approbation sous-jacente, qui faisait par exemple désigner les terroristes comme des militants, des résistants, des héros d’une nouvelle cause. (…) Souvent décrit comme la seule façon de se faire entendre, le terrorisme était avocat ou ambassadeur d’une cause inaudible : la voix des sans-voix. » Et Daniel Dayan pointe, aujourd’hui, « les propos de Julien Coupat qui consistent à soutenir que le terrorisme est le produit de l’antiterrorisme ».

En cet été 2016, une telle complaisance n’est plus de mise. Nous vivons une forme d'assommement, au fur et à mesure que s’accumulent les passages à l’acte plus ou moins isolés, plus ou moins meurtriers. Comment alors ne pas céder aux impulsions régressives que provoque la menace archaïque d’être réduit à néant ? Comment réfléchir collectivement plutôt que de réagir en meute ? Comment refuser la logique de guerre – toujours éclair quand il s’agit de la déclarer dans le vertige pulsionnel : cette manie des représailles et de la loi du Talion ? Comment endiguer, juguler, assécher, stopper, plutôt que d’écrabouiller, d’exterminer, d’extirper, de terrasser ? Comment incarner la force tranquille alors que la malice terroriste frappe à l'intérieur d’une église, c’est-à-dire

au cœur de ce qui ornait l’affiche de propagande imaginée pour François Mitterrand voilà trente-cinq ans ?…

pour François Mitterrand voilà trente-cinq ans ?… Sans doute ne faut-il pas se vivre en cible.

Sans doute ne faut-il pas se vivre en cible. Peut-être faut-il se choisir le bon modèle. Le Royaume-Uni résistant à l’affolement sous le blitz de préférence

à Israël refoulant (dans tous les sens du verbe) la

menace palestinienne. La défense et l’illustration d’un

projet commun plutôt que la fuite dans le subterfuge chimérique par contrecoup. La délibération publique de citoyens solidaires et non l’abandon au culte d’un chef gorgé de valeurs martiales. Faire de la politique au lieu d’y renoncer.

Bref, s’en tenir à la ligne de crête du premier ministre norvégien Jens Stoltenberg, après la tuerie d’Utoeya en 2011 : « Nous allons répondre à la terreur par plus de démocratie, plus d’ouverture et de tolérance. » Et ne pas sombrer illico dans le sophisme à la page – en particulier à propos des attaques commises outre-Rhin : tous les terroristes islamistes sont des criminels, l'auteur du nouvel attentat est un criminel, donc l'auteur du nouvel attentat est un islamiste…

La voie est étroite entre le déni et la panique. Tentons de rester alertes, dans les deux acceptions du terme :

vigilants, mais prompts à saisir l’utile et le salutaire. Sachons concilier la peur et la confiance pour prévenir la dissolution de nos sociétés démocratiques face aux terroristes islamistes et à leurs meilleurs alliés : les partis d’extrême droite et de guerre civile en Europe. « La peur est une mort de chaque instant » (Cioran, Des larmes et des saints).

À rebours de ceux qui, parfois jusqu’au sommet de l’État, prétendent foncer dans le tas, luttons pour imposer une autre approche, une autre temporalité.

L’heure devrait être à la réflexion, au discernement,

à la spéculation (intellectuelle) vis-à-vis de ce que

Les Cahiers de médiologie, en 2002 déjà, désignaient

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comme le « paradoxe des violences politiques à venir :

proliférer partout, ne triompher nulle part et partout renaître ».

Stéphane Mallarmé l’avait compris avant tout le monde. Divagations (1897), son livre ultime d’une modernité ahurissante publié un an avant sa mort,

intitulait une dernière section Grands faits divers, avec ce chapitre définitif : Sauvegarde. Le Poète nous y transmet cette injonction de Voyant sachant faire face :

« Allons droit à l’attentat futur. »

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