Vous êtes sur la page 1sur 95

Georges GUSDORF

Professeur à l’Université de Strasbourg Professeur invité à l’Université Laval de Québec

(1967)

LA VERTU DE FORCE

Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, bénévole, Professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi Page web. Courriel: jean-marie_tremblay@uqac.ca Site web pédagogique : http://jmt-sociologue.uqac.ca/

Dans le cadre de: "Les classiques des sciences sociales" Une bibliothèque numérique fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi Site web: http://classiques.uqac.ca/

Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi Site web: http://bibliotheque.uqac.ca/

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

2

Politique d'utilisation de la bibliothèque des Classiques

Toute reproduction et rediffusion de nos fichiers est interdite, même avec la mention de leur provenance, sans l’autorisation for- melle, écrite, du fondateur des Classiques des sciences sociales, Jean-Marie Tremblay, sociologue.

Les fichiers des Classiques des sciences sociales ne peuvent sans autorisation formelle:

- être hébergés (en fichier ou page web, en totalité ou en partie) sur un serveur autre que celui des Classiques.

- servir de base de travail à un autre fichier modifié ensuite par

tout autre moyen (couleur, police, mise en page, extraits, support, etc ),

Les fichiers (.html, .doc, .pdf, .rtf, .jpg, .gif) disponibles sur le site Les Classiques des sciences sociales sont la propriété des Classi- ques des sciences sociales, un organisme à but non lucratif com- posé exclusivement de bénévoles.

Ils sont disponibles pour une utilisation intellectuelle et personnel- le et, en aucun cas, commerciale. Toute utilisation à des fins com- merciales des fichiers sur ce site est strictement interdite et toute rediffusion est également strictement interdite.

L'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisa- teurs. C'est notre mission.

Jean-Marie Tremblay, sociologue Fondateur et Président-directeur général, LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

3

Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marie Tremblay, so- ciologue, bénévole, professeur associé, Université du Québec à Chicou- timi, à partir de :

Georges Gusdorf

LA VERTU DE FORCE.

Paris : Les Presses universitaires de France, 1967, 120 pp. 3 e édi-

tion. Collection : SUP “Initiation philosophique”, no 26. 1 re édition :

1956.

[Autorisation formelle le 2 février 2013 accordée par les ayant-droit de l’auteur, par l’entremise de Mme Anne-Lise Volmer-Gusdorf, la fille de l’auteur, de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.] Courriels : Anne-Lise Volmer-Gusdorf : Michel Bergès :

Courriels :

Anne-Lise Volmer-Gusdorf :

Michel Bergès :

Professeur, Universités Montesquieu-Bordeaux IV

et Toulouse 1 Capitole

Polices de caractères utilisée :

Pour le texte: Times New Roman, 14 points. Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 12 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2008 pour Macintosh.

Mise en page sur papier format : LETTRE US, 8.5’’ x 11’’.

Édition numérique réalisée le 24 juillet 2014 à Chicoutimi, Ville de Saguenay, Québec.

US, 8.5’’ x 11’’. Édition numérique réalisée le 24 juillet 2014 à Chicoutimi, Ville de Saguenay,

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

4

Un grand merci à la famille de Georges Gusdorf pour sa confiance en nous et surtout pour nous accor- der, le 2 février 2013, l’autorisation de diffuser en ac- cès ouvert et gratuit à tous l’œuvre de cet éminent épistémologue français.

Courriel :tous l’œuvre de cet éminent épistémologue français. Anne-Lise Volmer-Gusdorf : annelise.volmer@me.com Un grand

Anne-Lise Volmer-Gusdorf : annelise.volmer@me.com

Un grand merci tout spécial à mon ami, le Profes- seur Michel Bergès, professeur, Universités Montes- quieu-Bordeaux IV et Toulouse I Capitole, pour tou- tes ses démarches auprès de la famille de l’auteur et spécialement auprès de la fille de l’auteur, Mme An- ne-Lise Volmer-Gusdorf. Ses nombreuses démarches auprès de la famille ont gagné le cœur des ayant-droit.

Courriel :auprès de la famille ont gagné le cœur des ayant-droit. Michel Bergès : michel.berges@free.fr Professeur,

Michel Bergès : michel.berges@free.fr Professeur, Universités Montesquieu-Bordeaux IV et Toulouse 1 Capitole

Avec toute notre reconnaissance, Jean-Marie Tremblay, sociologue Fondateur des Classiques des sciences sociales Chicoutimi, le 24 juillet 2014.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

5

Georges GUSDORF

Professeur à l’Université de Strasbourg Professeur invité à l’Université Laval de Québec

LA VERTU DE FORCE

à l’Université Laval de Québec LA VERTU DE FORCE Paris : Les Presses universitaires de France,

Paris : Les Presses universitaires de France, 1967, 120 pp. 3 e édi- tion. Collection : SUP “Initiation philosophique”, no 26. 1 re édition :

1956.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

6

DU MÊME AUTEUR

La découverte de soi, Presses Universitaires de France, 1948. (Épuisé.) L'expérience humaine du sacrifice, Presses Universitaires de Fran- ce, 1948. Traité de l'existence morale, Colin, 1949. (Épuisé) Mémoire et personne, Presses Universitaires de France, 1951. Mythe et métaphysique, Flammarion, 1953. Traité de métaphysique, Colin, 1956. Science et foi, S.C.E., 1956. Introduction aux sciences humaines, Belles-Lettres, 1960. Signification humaine de la liberté, Payot, 1962. Dialogue avec le médecin, Genève, Labor et Fides, 1962. Kierkegaard, Introduction et choix, Seghers, 1963. Pourquoi des professeurs ?, Payot, 1963. L'Université en question, Payot, 1964. Les sciences humaines et la pensée occidentale, t. I : De l'histoire des sciences à l'histoire de la pensée, Payot, 1966. La Parole, Presses Universitaires de France, 5e éd., 1966. Les sciences de l'Homme sont des sciences humaines, Belles- Lettres, 1967.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

7

[119]

Table des matières

Chapitre I. Décadence de la force [1]

Discrédit de la force et de la vertu. - Dégradation de l'effort physique dans la civilisation technicienne. - Fragilité organique et débilité mentale de l'hom- me d'aujourd'hui.

Chapitre II. La santé et la maladie [13]

La santé comme hiérarchie d'équilibres définissant la personnalité psycho- biologique. - La maladie est une déficience de l'attitude devant la vie. - Ré- ciprocité du physique et du moral selon la médecine psychosomatique. - Pour une anthropologie de la totalité. - Maladie et santé comme défi et ri- poste. - La vertu ou la santé de l'âme.

Chapitre III. Force du corps et force d'âme [31]

Monstruosité d'un corps qui ne serait que corps. - Le corps est plus que le corps : l'éducation physique comme éducation morale. Réhabilitation de l'existence corporelle ; mais l'échec final de la force physique révèle la né- cessité de la force d'âme. - La force est toujours plus que la force : force et faiblesse comme vecteurs de valeurs.

Chapitre IV. Variétés de la faiblesse [43]

La faiblesse ou l'anarchie du domaine personnel : les toxicomanies. - La destruction de la personnalité opposée à son édification. - Le faible plaide coupable devant l'événement : manoeuvres dilatoires de soi à soi. - Les de- grés de l'asthénie : conduites d'échec et sentiments de culpabilité.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

8

Chapitre V. Par-delà l'échec et le succès [58]

Le besoin de sécurité. Fonder sa force hors de soi du en soi. - L'affectation de la force. - La force véritable n'est pas un système de sécurité. - Force comme rayonnement, polarisation de l'environnement, initiative créatrice. - L'échec dans le succès, le succès dans l'échec. - Relativité généralisée des significations du monde.

Chapitre VI. Ambiguïté de la violence [74]

Sociologie des rapports de force. - La constellation des influences comme métabolisme des forces et des faiblesses. - L'être relationnel de la personne. - La violence ou le désespoir de la communication. - La non-violence, au- delà et non en deçà de la violence : Gandhi. - La mauvaise violence et la violence salutaire.

Chapitre VII. Le monde de la force [92]

L'utopie d'un monde sans la force. - Le risque intervient au moment où le monde matériel devient un monde personnel. - On risque toujours. - Le ris- que de la valeur comme enjeu existentiel. - Risque et finitude. - Courage et peur : la générosité. - Qui ne risque rien n'est rien. - Le tragique de la vie.

CHAPITRE VIII. La vertu de force [105]

La maîtrise de soi comme vertu de style. - La force est une conquête. - La force est un mystère. La force est une grâce. - L'humilité et la vertu de joie.

CHOIX DE LECTURES [115]

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

9

[1]

La vertu de force

Chapitre I

DÉCADENCE DE LA FORCE

Retour à la table des matières

« Vertu, Messieurs, ce mot vertu est mort, ou, du moins, il se meurt. Vertu ne se dit plus qu'à peine », s'écriait Valéry, en 1934, dans son Rapport sur les prix de vertu à l'Académie française. De fait, le mot ne s'emploie plus guère que dans les rites solennels célébrés sous la Coupole, dernier refuge de tous les archaïsmes ; il évoque un aréo- page sénile distribuant en grande pompe des lauriers médiocrement dorés à des pères de famille excessifs et besogneux.

Quant au mot force, s'il est d'un usage plus courant, il jouit pour sa part d'une fort mauvaise réputation. Il rappelle à la fois la contrainte, la brutalité, la terreur dont notre époque ne cesse de faire à nouveau la triste expérience. Les hommes forts qui fleurissent en régime totalitai- re, les épreuves de force, les mesures de force, qui ne sont pas l'apa- nage exclusif des dictatures, dénoncent l'un des aspects les plus an- goissants de cette période de l'histoire où le progrès de la civilisation technicienne s'accompagne d'un renouveau de la plus inhumaine bar- barie.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

10

Le moraliste renoncera donc à vertu parce que le mot a perdu toute valeur d'actualité et ne se dit guère plus. [2] Il évitera force, parce que force est trop actuel et s'emploie trop souvent avec des résonances fâ- cheuses. Aussi bien s'agit-il là de notions dont on peut assez bien se passer. Pour la plupart des moralistes, le problème de l'action humaine demeure théorique, et peut se régler sur le papier ; il s'agit seulement de trouver une formule raisonnable, une maxime qui résout au niveau de la réflexion la totalité des cas possibles. Une fois la formule trou- vée, il va sans dire que l'application doit aller d'elle-même, par autori- té de raison. La tâche du penseur s'arrête au moment où commence la négociation entre les idées et l'expérience terre à terre : le spécialiste des idées générales ne se croit pas obligé de faire la monnaie de ses préceptes, car le législateur du royaume des fins ne saurait assumer les modestes fonctions de gendarme dans le domaine des moyens. La re- cherche morale se réduit à une enquête qui assure ensuite à l'intéressé le paisible confort intellectuel dans le sommeil dogmatique des solu- tions une fois trouvées. Un formulaire approprié prescrirait à chacun ce qu'il convient de faire ; les questions se trouvent résolues d'avance, de sorte qu'on n'a même plus besoin de les poser. Tout le monde doit faire comme tout le monde et l'idéal serait que la morale soit devenue si automatique et si universelle qu'on n'ait même plus besoin de se rendre compte qu'elle existe.

Malheureusement, la vie personnelle, dans sa densité concrète, ne se compose pas de problèmes résolus ; tout au plus laisse-t-elle après soi des problèmes morts, mais dépassés plutôt que résolus. Il faut re- noncer à cette conception de la morale comme une économie de l'ef- fort intellectuel et spirituel, calquée sur une conception de la philoso- phie comme une économie de la vie.

[3]

Dès lors la restauration de l'exigence morale dans son authenticité implique une redécouverte de la vertu et de la force : la force véritable est une vertu, la vertu virile est une force. Dédaigneuse des jeux de mots et des jeux d'idées, une discipline de l'action doit remettre en honneur ces thèmes devenus étrangers à l'air de notre temps.

Nietzsche fut, à la fin du siècle dernier, le prophète d'un retour à ces valeurs oubliées. Sa critique de la civilisation contemporaine, fa- çonnée par la révolution industrielle, la démocratie et la dégénéres-

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

11

cence du christianisme, insiste sur le caractère débilitant d'une spiri- tualité émoussée qui noie l'individu dans la masse. Le conformisme devient une vertu, et chacun se veut l'esclave de tous.

Pourtant Nietzsche a prêché dans le désert son renversement de toutes les valeurs : il prenait son époque à contretemps, et le dyna- misme croissant de la civilisation matérielle n'a fait que renforcer sur toute la surface de la terre, et sous les dénominations les plus diverses, l'emprise de la morale du troupeau. Le triomphe de la grande industrie trouve son expression dans l'avènement d'un type humain uniforme, produit un peu partout en grande série. Les coutumes locales ont dis- paru, comme les costumes régionaux : c'est le nombre qui fait la loi dans les statistiques économiques, dans la vie politique et dans l'ordre des préférences morales. Celui qui voudrait résister à la loi du nombre serait aussitôt écrasé. Lorsque la Chine, continent aux vingt climats, bariolé de traditions millénaires, se soumettant à son tour aux exigen- ces de la civilisation industrielle inventée par l'Occident, adopte les rites de la planification marxiste, des centaines de millions d'hommes et de [4] femmes revêtent la combinaison bleue de l'ouvrier européen. Chacun s'engloutit dans la masse, bénéficiant ainsi d'un mimétisme protecteur ; à la limite, la meilleure protection serait de s'oublier com- plètement soi-même afin d'être tout à fait semblable à tout le monde. Une nouvelle forme d'aliénation apparaît ici, qui tend à devenir uni- verselle, sous l'apparente diversité des uniformes vestimentaires ou idéologiques.

L'affirmation personnelle, qui fut jadis le centre de gravitation des valeurs morales, perd de son importance dans la mesure où l'individu cesse d'être une unité de compte. La dimension morale, privée de tou- te spécificité, tend à se dissoudre dans la réalité sociale. Dès lors, les préoccupations traditionnelles de l'éthique se trouvent singulièrement dépassées : les devoirs envers la communauté passent bien avant les anciens devoirs envers soi-même. Les scrupules de la belle âme éprise de pureté ne sont Plus que des superstitions ridicules. La loi du ren- dement tend à remplacer la loi morale dans un univers soucieux de productivité plutôt que de perfection. Sans que nous en prenions cons- cience, la révolution économique et sociale actuellement en cours substitue à l'homme de l'âge historique le nouveau type humain de l'ère technocratique.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

12

Ce nivellement général des personnalités, souvent déploré par les moralistes et les philosophes, est sans doute la contrepartie du progrès économique et social. Sous la diversité apparente, et l'opposition, des étiquettes politiques, on assiste en effet à un mouvement général vers la suppression de l'inégalité entre les conditions. En dépit de certaines anomalies persistantes, on peut dire que l'écart ne cesse de se réduire entre les plus favorisés et les plus déshérités. Le genre de vie de [5] l'homme américain, quelle que soit sa catégorie sociale, est de plus en plus homogène, et pareillement celui de l'homme soviétique. On peut même apercevoir une convergence d'intention entre les régimes de vie américain et soviétique : si les méthodes diffèrent pour y parvenir, les buts apparaissent singulièrement voisins pour un esprit non prévenu. La promotion de la masse et la circulation des élites, qui s'inscrivent au programme de toute démocratie moderne, exigent une égalité des chances au départ, accordée à chaque individu. La pâte sociale est de plus en plus homogène : l'éventail des conditions se réduit en même temps que l'éventail des salaires.

Il n'y a certes pas lieu de déplorer sans restriction ce mouvement d'une époque où de plus en plus l'extrême richesse et l'extrême pau- vreté apparaissent comme des exceptions vouées à disparaître, tandis que s'affirme la prédominance d'un type moyen d'équilibre, que la formule française du « minimum vital » définit avec une ironie sans doute involontaire. Ce qui est certain, c'est que, par excès ou par dé- faut, les écarts tendent à se réduire. La structure même de la grande industrie qui, pour une production en masse, exige une clientèle de masse, lie l'expansion du marché à l'uniformisation des goûts et des ressources. Tout n'est certes pas pour le mieux à l'heure actuelle, ni en France, ni ailleurs ; mais il faut tout de même noter, à la décharge de notre temps, que la misère sous ses diverses formes, assez bien sup- portée à travers les siècles par les privilégiés du sort, soulève mainte- nant une inquiétude générale, dont l'étonnante entreprise de l'abbé Pierre fournit un exemple significatif. Le droit au travail, le droit à la santé, le droit au logement, auxquels les Constituants de 1789 n'avaient [6] pas songé, sont aujourd'hui plus ou moins explicitement reconnus au nombre des droits de l'homme.

La conscience morale doit trouver sa place dans ce vaste mouve- ment qui remanie les structures maîtresses de la civilisation. La mora- le ne se borne nullement à une profession de foi concernant des essen-

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

13

ces éternelles. L'homme, au moment même où il prend conscience de sa situation dans la société et dans le temps, découvre en lui certaines exigences fondamentales ; il doit, à tout moment, s'orienter parmi les possibles, c'est-à-dire choisir. L'autorité intime se manifeste dans l'in- cessante négociation qui se poursuit au plus profond de chaque exis- tence. Chaque décision manifeste l'obéissance à des valeurs, ou la dé- sobéissance ; chaque conduite se situe dans la ligne d'une fidélité, ou d'une infidélité, constitutives d'une vie personnelle. Autrement dit., nous ne sommes pas engagés dans le contexte du moment historique et social comme un navire pris dans les glaces. Il appartient à chacun de se gouverner au mieux des circonstances, en utilisant les possibili- tés de manière à réaliser autant que possible son voeu le plus profond. L'existence morale est cette politique de perpétuel affrontement et dé- passement du donné, qui sans cesse oppose au défi de l'événement la riposte de la personne. La valeur morale de l'homme se reconnaît après coup, lorsque l'épreuve a mis en lumière la signification affir- mante d'une vie, sa capacité de respecter l'exigence d'unité de soi à soi et de soi au monde, en laquelle se résout l'intention éthique.

Or, parmi les conditions faites aujourd'hui à l'affirmation de l'homme dans le monde, il faut relever une dégradation générale de la force. La lutte pour la vie matérielle et spirituelle ne demande plus, très généralement, à [7] l'homme d'à présent l'intense dépense physi- que autrefois indispensable. La puissance technique, alimentée par les multiples sources d'énergie successivement mises en oeuvre par le génie humain, du bois et de la houille à l'électricité, puis à l'énergie atomique, a pris la relève de la simple force musculaire, dont l'huma- nité a dû se contenter pendant des dizaines de siècles. La civilisation antique tout entière repose sur le régime de l'esclavage, gaspillage ef- froyable de vies humaines pour un rendement très médiocre. Le déve- loppement de la civilisation matérielle substitue de plus en plus à la force physique limitée de l'esclave ou de la bête de somme la puissan- ce indéfinie de la force motrice artificielle. Un des critères les plus sûrs de la situation d'un pays se trouve dans la quantité moyenne d'énergie disponible par tête d'habitant. Alors que dans l’Égypte an- cienne, en Grèce ou à Rome, un petit nombre de privilégiés devaient à de nombreux troupeaux d'esclaves un luxe très relatif, chaque citoyen d'un État moderne dispose pour son service de plusieurs esclaves mé-

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

14

caniques beaucoup plus habiles et efficaces que les sous-hommes de jadis.

La disqualification de l'énergie physique est un phénomène univer- sel. La disparition des travaux de force, si nombreux autrefois, repré- sente une immense transformation du genre de vie, à laquelle nous sommes par trop insensibles. Le temps n'est plus où les esclaves, où les femmes, pilaient le grain dans un mortier, plusieurs heures par jour ; où des manoeuvres « tourneurs de roue » entraînaient, à la force de leurs bras, les arbres moteurs des machines dans les premières ma- nufactures. La ménagère elle-même, dans un temps où les domesti- ques se font rares, se voit de plus en plus efficacement [8] aidée par l'extraordinaire essor des arts ménagers, qui s'ingénient à mécaniser les besognes de la maîtresse de maison. Il faut aussi évoquer les tâ- ches de transport et de manipulation des marchandises, dans les ports, dans les entrepôts, dans les usines : dockers, débardeurs, manœuvres en tout genre usèrent leur vie à porter des fardeaux, à monter des pier- res sur les chantiers de construction. À l'heure actuelle, une multitude d'engins de toute nature et de toute taille s'ingénient à rendre inutile la peine des hommes : grues, tracteurs, chariots, élévateurs, ont rejeté le portefaix de naguère, ou le fort de la halle, dans le domaine de l'ar- chaïsme. Le travail humain ne sent plus la sueur, mais l'essence et l'huile. Content ou mécontent de son sort, l'ouvrier d'aujourd'hui n'est plus la simple bête de somme qu'il a été si longtemps. Sa tâche est sur- tout de conduire des machines, de surveiller, de contrôler l'usage d'une énergie qui ne vient pas de lui. Le « manoeuvre balai » lui-même, au bas de la hiérarchie, se voit doter d'un aspirateur grand modèle, et l'ouvrier agricole pilote un tracteur. Sans doute, la mécanisation et la rationalisation, avec leurs tâches rythmées et fastidieuses, apportent- elles une dépense nerveuse non moins pénible que la fatigue muscu- laire. Mais la journée de travail se réduit, les loisirs augmentent, et « l'automation », le contrôle électronique des opérations de fabrica- tion, commence à faire du travail à la chaîne le témoin d'un âge déjà dépassé. L'usine atomique sera vide d'hommes, et le travail s'y réalise- ra sans ouvriers. En dehors même de ces perspectives d'avenir, on doit aussi relever que le travailleur d'il y a un siècle, au début et à la fin de sa longue journée, devait parcourir à pied la distance parfois considé- rable qui séparait l'usine de la maison. Cette fatigue supplémentaire a disparu, elle [9] aussi, avec le développement des transports en com-

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

15

mun, avec la diffusion massive de la bicyclette, du cyclomoteur, de la motocyclette et même de l'automobile.

Le progrès technique est donc corrélatif d'une croissante économie de la force physique. Ce n'est plus à la sueur de son front que l'homme d'aujourd'hui gagne son pain. Entre l'homme et la nature s'interpose le nouveau milieu de l'âge industriel, dans lequel le plus robuste n'est plus, comme autrefois, privilégié. Il fallait jadis un solide équilibre non seulement pour travailler, mais simplement pour vivre au contact des variations des saisons et des inégalités du climat. Chacun se trou- vait directement soumis à la loi souveraine du jour et de la nuit, l'in- suffisance des moyens d'éclairage paralysant ou supprimant toute ac- tivité dès que le soir tombait. Chacun devait endurer, en l'absence de systèmes de chauffage efficaces, les rigueurs des hivers. Aujourd'hui un confort si généralement répandu qu'on n'y fait plus guère attention crée autour de l'individu une zone de protection qui l'isole des condi- tions naturelles, et le rend indépendant des vicissitudes du jour et de la nuit comme aussi des variations de la température.

L'organisme n'a plus à faire les frais de l'adaptation au climat ; mieux encore, il se trouve dans une large mesure à l'abri des agres- sions physiologiques de la maladie. Il y a deux ou trois générations à peine, le service médical était médiocre ou inexistant, d'ailleurs réser- vé aux privilégiés de la fortune, les médicaments rares et l'hygiène nulle. Une extraordinaire civilisation médicale s'est créée depuis la fin du XIXe siècle, grâce à l'apport des nouvelles techniques de l'anesthé-

sie, de la chirurgie, de la biologie, de la sérothérapie et de la psychia-

Le développement des lois sociales, la reconnaissance [10] du

trie

droit à la santé, met ces progrès à la portée de tous. On soigne les ma- lades toujours, on les guérit souvent, et la durée de la vie humaine se trouve en continuel accroissement, sans d'ailleurs que ceux-là même

qui sont les témoins et les bénéficiaires de ces prodigieuses transfor- mations les estiment à leur juste valeur.

Mais, du coup, la notion de santé, de robustesse ou de fragilité bio- logique, perd de son importance. La thérapeutique actuelle met le nourrisson sous cloche et prolonge le vieillard ; elle immunise l'indi- vidu bien portant, isole le malade et au besoin le fait hiberner. L'orga- nisme devient le champ clos où s'affrontent les germes et les antibioti- ques, les virus et les sérums, les vitamines. L'homme n'est plus l'au- teur, ni même le titulaire de sa santé, qui est réglée du dehors par les

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

16

techniciens compétents. Les transfusions sanguines, les greffes, l'em- ploi d'un « cœur » ou d'un « rein » artificiel consacrent cette aliéna- tion. De même, les calmants, les anesthésiques, les somnifères, ou les excitants, les préparations glandulaires substituent aux régulations na- turelles des rythmes préfabriqués. L'aspirine, à elle seule, avec ses dé- rivés, a si profondément modifié la sensibilité humaine qu'un sociolo- gue a pu sans paradoxe décrire notre époque comme « l'âge de l'aspi- rine ».

Pas plus que la force musculaire., la santé organique n'est vraiment indispensable à l'homme d'aujourd'hui. Tout conspire pour lui écono- miser l'effort de vivre, si bien même que l'on en vient à redouter que le progrès technique ne s'accompagne d'une décadence corrélative de l'être humain. Dispensé de mettre en œuvre ses fonctions d'adaptation, de compensation ou de défense, l'individu risque de devenir de plus en plus fragile. L'extension d'une maladie comme la poliomyélite [11] apparaît comme la contrepartie des rites de l'hygiène : systématique- ment mis à l'abri des germes, l'organisme perd la capacité d'acquérir à ses frais une immunité naturelle, et succombe à la première agression pathogène non encore prévue au programme des vaccinations. L'homme moderne tend à devenir, au physique, un débile - et cette fragilité organique se double manifestement d'une débilité mentale. L'espace social planifié apparaît de plus en plus complexe ; l'orienta- tion y est de plus en plus difficile dans l'enchevêtrement des exigences administratives et l'insécurité politique et économique. Les conflits se multiplient si bien qu'un bon nombre de gens, incapables de faire face aux difficultés de l'existence et de résoudre leurs conflits, sont victi- mes de troubles moraux et psychologiques. En dehors même de la prolifération actuelle de la psychiatrie et de la psychothérapie sous ses diverses formes, il suffit de relever ici l'institution des assistantes so- ciales, tout à fait caractéristique de notre époque. Elle correspond à la nécessité d'aider à vivre les pauvres en esprit et en argent qui, réduits à leurs propres moyens, risqueraient d'être broyés par la machine admi- nistrative. La société actuelle reconnaît sa propre démesure en prenant à sa charge les économiquement faibles non seulement en matière fi- nancière, mais en fait de ressources intellectuelles et morales.

Méditer sur la vertu de force, c'est prendre notre époque à contre- temps. Mais cette « considération intempestive », comme disait Nietz- sche, n'est peut-être pas inutile. Il ne s'agit pas, bien entendu, de s'op-

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

17

poser au vaste mouvement qui allège la peine des hommes ni de refu- ser toute valeur à ses magnifiques acquisitions. Pareille entreprise se- rait vouée à l'échec, et d'ailleurs [12] ridicule. À la nostalgie réaction- naire d'un passé trop souvent inhumain s'oppose la tâche d'une restau- ration du sens des valeurs humaines. Entraînée dans un mouvement dont le sens lui échappe, la conscience doit essayer de s'en dégager pour rétablir un équilibre compromis. C'est seulement lorsque l'hom- me contemporain sera redevenu maître de soi qu'il pourra se croire vraiment maître et possesseur de l'univers. Pour le moment, vaincu par ses conquêtes, il ne peut que douter du monde et de soi-même, et compenser ce doute par le désespoir, ou les frénésies du fanatisme. La vertu de force, condition préalable d'un retour à l'ordre, est le fonde- ment de toute sagesse possible comme affirmation résolue de l'homme dans le monde.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

18

[13]

La vertu de force

Chapitre II

LA SANTÉ ET LA MALADIE

Retour à la table des matières

La première image de la force est toute physique : Hercule avec la musculature avantageuse que lui confèrent les sculpteurs hellénisti- ques. Milon de Crotone, athlète complet, collectionne les victoires, des dizaines d'années de suite, aux grands jeux de la Grèce. Il bloque, d'une seule main, un char lancé à toute vitesse ; il soutient sans effort le plafond croulant dans la classe de son maître Pythagore ; il porte un taureau sur son épaule et, du seul gonflement de ses veines, il peut briser un câble enroulé autour de sa tête. Ces jeux de société remplis- sent toujours d'admiration les badauds, un instant rassemblés autour de l'hercule de foire, dont on constate avec satisfaction qu'il est vrai- ment fort comme un Turc. Le champion en poids et haltères qui mani- pule ses ustensiles avec grimaces à l'appui donne aux spectateurs les plus chétifs une sorte de bonne conscience, comme s'ils triomphaient avec lui de la matière humiliée.

Seulement, si l'on refuse de se laisser prendre au piège d'une mise en scène avantageuse, il est clair que les performances de l'haltérophi- le ou du boxeur mettent l'homme à son rang parmi les êtres naturels.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

19

La force de l'athlète le plus fort ne lui permettrait pas de rivaliser [14] avec le plus faible éléphant ; Porthos, le héros d'Alexandre Dumas, malgré son gabarit imposant, meurt écrasé sous un éboulement, en murmurant ces derniers mots immortels : « c'est trop lourd pour moi », qui reconnaissent la limitation des forces humaines. Chacun de nous en est parfaitement conscient, et lorsque des commères admirati- ves penchées sur un berceau s'exclament : « Comme il est fort 1 », elles veulent dire seulement que le bébé manifeste une vitalité de bon aloi « pour son âge ». Rien de plus fragile, d'ailleurs, qu'un grand champion, ou qu'un pur sang, fleur de serre, produit de luxe, patiem- ment mis au point pendant des années dans une ambiance artificielle. La moindre agression biologique ou psychologique : une émotion, un courant d'air, suffit à le mettre « à plat » ; Jazy, enrhumé, ou simple- ment surentraîné, se trouve « hors de forme » et ne pourra rien faire. A y bien regarder, le recordman, bien souvent, n'est pas vraiment robus- te : sa valeur ne peut s'exercer que dans des limites assez étroites, à l'abri du froid et du chaud, de la passion et du besoin, dans un milieu créé de toutes pièces. Il n'a pas de marge de sécurité, sa force n'est que la résultante d'un régime alimentaire et psychologique préfabriqué, dont il subit passivement la discipline. La force véritable, la robustes- se ne va pas sans la santé, qui implique une autonomie de l'individua- lité organique.

Rien de plus mystérieux, de l'aveu même des médecins, que la no- tion de santé. Il s'agit d'un équilibre idéal entre les diverses fonctions, d'un état de grâce anatomique et physiologique, d'ailleurs précaire, et toujours menacé du dedans et du dehors. Selon le mot d'un grand sa- vant, la santé serait « la vie dans le silence des organes » - à quoi le Dr Knock objecte : « un homme bien portant [15] est un malade qui s'ignore ». De fait, les pires menaces contre l'intégrité organique se développent souvent de la manière la plus discrète. Il arrive que l'on découvre, chez un homme tué dans un accident, un cancer déjà fort avancé : la victime était très gravement malade ; elle ne s'en était ja- mais douté. On admet d'ailleurs l'existence d'affections inapparentes, c'est-à-dire de maladies qui échappent de bout en bout à la conscience du patient, bien qu'elles aient une grande importance pour sa physio- logie personnelle. Elles confèrent, en effet, à l'organisme intéressé l'immunité à l'égard de certains bacilles ou virus : l'agression bénigne

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

20

à laquelle il aura résisté lui permettra d'échapper désormais à la po- liomyélite ou à la tuberculose.

Aux yeux des spécialistes, la notion de santé organique est loin d'être claire. Le praticien, après un examen aussi approfondi que pos- sible peut formuler un diagnostic de bonne santé. Cela signifie sim- plement que l'impression d'ensemble fournie par le sujet est satisfai- sante ; mais rien n'assure qu'une nouvelle méthode d'investigation, ou un coup d'œil plus averti, n'aurait pas relevé des signes cliniques in- quiétants. La santé apparaît dès lors comme une sorte de limite idéale, comme le prototype d'un fonctionnement organique, dont chaque in- dividu particulier se rapproche ou s'écarte plus ou moins. Au surplus il existe une personnalité biologique, c'est-à-dire que tout être vivant présente des particularités anatomiques et physiologiques, des proprié- tés structurales qui manifestent jusque dans le détail de chaque cellule une originalité singulière. Au dire du Pr Abrami, « notre vie person- nelle, dont l'étude de la seule médecine permet de se faire une idée, est un ensemble d'équilibres intriqués les uns dans les autres, et chacun d'eux suppose, [16] pour se maintenir, l'intervention d'innombrables facteurs dont nous commençons seulement à saisir la complexité et la souplesse d'action adaptative. Dans le sang, équilibre cytologique des globules rouges, équilibre des globules blancs, équilibre des plaquet- tes, équilibre de l'eau, des sels minéraux, du sucre, des albumines ; puis l'équilibre thermique, équilibre des tensions. C'est à maintenir ces équilibres que semble se passer la vie de toutes nos cellules, car ils sont essentiellement mouvants. Dès lors, comment ne pas être convaincu que la moindre perturbation qui atteint l'un d'eux ne peut épargner les autres, et qu'ainsi rien n'est véritablement isolé dans la pathologie ? » 1 .

La santé apparaît ainsi comme un équilibre d'équilibres extrême- ment complexes. Le progrès de la physiologie ne cesse de mettre en lumière l'importance de facteurs jusqu'ici mal connus, ou négligés, comme les régulations végétatives et endocriniennes. La vie apparaît de plus en plus comme un facteur d'organisation ; chaque organisme se définit comme une structure qualitative, capable d'utiliser pour ses métabolismes des matériaux prélevés sur l'environnement. Le caractè- re essentiel de la vie est cette puissance d'intégration, à laquelle se re-

1 Encyclopédie française, VI, 38, 6.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

21

connaît l'autonomie propre de chaque organisme. La mort correspond

à l'échappement au contrôle de toutes les substances maintenues sous

la discipline des rythmes vitaux : le cadavre se décompose, chacun de ses éléments constituants fait retour au déterminisme matériel dont il avait été, pour un temps, exonéré. « La vie, disait Bichat, est l'ensem- ble des fonctions qui résistent à la mort. » La bonne santé correspon- drait dès lors à l'impression [17] d'ensemble qui se dégage d'un jeu harmonieux de toutes les régulations biologiques.

Seulement, si chaque organisme possède une originalité propre de structure et de fonctionnement, cette singularité doit se manifester dans ses formes propres d'équilibre et de déséquilibre. Autrement dit, le type idéal de la santé et de la maladie désigne une entité commode, mais ce n'est qu'un être de raison ; dans la pratique, les schémas uni- versels doivent se monnayer selon la personnalité biologique en cause dans chaque cas considéré. Chacun de nous a sa manière propre de n'être « pas bien », ou de se sentir dispos ; il y a des affections, graves ou bénignes, qui sont pour chaque hommes de vieilles connaissances et font partie, en quelque manière, de la saveur de la vie : maladie de foie ou d'estomac, simple grippe ou bronchite, tuberculose représen- tent dans chaque cas des variations individuelles sur le thème clinique général. La maladie du malade, épreuve intime et mystérieuse, n'a pas grand-chose de commun avec la maladie du médecin : syndrome, dia- gnostic, pronostic et traitement, selon les livres et l'expérience. La technique médicale demeure étrangère au sens vécu : elle déchiffre des signes objectifs ; pour elle, l'enjeu n'est pas le même Ou plutôt, il n'y a pas pour le médecin d'autre enjeu que ses honoraires, tandis que, pour le malade, il y va de sa vie.

On comprend dès lors la gêne que les savants et les hommes de l'art éprouvent à définir théoriquement la maladie et la santé. Ils recu-

lent devant un mystère qui semble ne pas tenir compte des difficultés d'analyse, et refuse de se plier aux exigences géométriques de l'intelli- gibilité doctrinale. Ce que les savants ignorent, chacun de nous le sait suffisamment : se bien porter ou se mal [18] porter, c'est plus ou moins bien assumer la tâche de vivre. L'expression spontanée met en lumière l'essentiel : il s'agit ici d'une activité, d'une entreprise, qui se solde par un succès ou un échec. Santé et maladie ne sont pas données

à l'intéressé comme la simple résultante d'un fonctionnement plus ou

moins harmonieux des organes et systèmes constitutifs de l'organisme

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

22

-la conscience se contentant, à la manière d'une caisse enregistreuse, d'inscrire le résultat d'opérations réalisées en dehors d'elle. Les pro- grès de la biologie de laboratoire et des techniques d'analyse ont don- né lieu à des schémas simplistes, selon lesquels la maladie vécue par le malade ne serait que le contrecoup d'une réaction physique ou chi- mique, se réalisant en lui sans lui. Le métabolisme du sucre, de l'urée ou des graisses, par exemple, suffirait à rendre compte des perturba- tions constatées, et la thérapeutique se bornerait alors à rétablir, par des drogues appropriées, la juste proportion des produits dont l'excès ou le défaut commande les troubles en question. Ou encore, si le cou- pable est un microbe ou un virus, il suffirait de le neutraliser, de le tuer, après l'avoir identifié, pour remettre sur pied le malade.

Le mérite de la médecine positive, appuyée sur la chimie biologi- que et sur les découvertes de Pasteur, est d'avoir mis en lumière des dimensions causales dans la genèse de certaines maladies. Mais l'ex- plication mécaniste, qui parut un moment triompher, apparaît aujour- d'hui, dans le meilleur des cas, insuffisante, parce qu'elle demeure in- complète. Le virus, le microbe, le dérèglement de telle ou telle fonc- tion, de tel ou tel métabolisme, est bien un élément de la maladie, un de ses aspects, mais on peut se demander s'il en est la cause réelle, ou seulement le signe, et peut-être la conséquence. [19] Autrement dit, pour reprendre un exemple banal, les furoncles sont dus à un staphy- locoque. Seulement ce staphylocoque est si répandu que la plupart des individus en sont porteurs, sans pour autant souffrir de furonculose. De même, si la seule rencontre de l'organisme avec le bacille de Koch produisait la tuberculose, la majeure partie de l'humanité devrait être transférée en sanatorium. Le germe n'explique pas tout ; sa causalité est seulement occasionnelle. Il faut la comprendre dans le cadre d'une situation d'ensemble. Depuis longtemps, les médecins savent que la genèse de la maladie doit être recherchée dans un certain rapport entre le terrain individuel, la personnalité physiologique, et le milieu envi- ronnant, les influences et les agressions venues du dehors. Un malade est quelqu'un dont la résistance aux éléments pathogènes se trouve en défaut ; l'état de moindre résistance est un effet de la maladie, mais on peut admettre aussi qu'il l'a précédée. Ou plutôt, il est l'essentiel de la maladie elle-même : elle se produit comme une crise dans les rapports de la personne et du monde.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

23

On doit au neurologiste Goldstein une pénétrante analyse de la san- té et de la maladie, considérées dans leur généralité. « L'organisme, écrit-il, qui réalise les propriétés qui lui appartiennent essentiellement, ou qui accomplit avec succès les tâches que lui propose le milieu au- quel il appartient, ce qui revient d'ailleurs au même, est dit normal 2 . » La notion de santé prend dès lors une signification positive ; elle ne désigne plus la simple absence de maladie : elle s'applique à [20] l'in- dividu qui se trouve à la hauteur de la situation, et peut accomplir normalement ses tâches. Au contraire, la maladie apparaît comme « un trouble dans le déroulement des phénomènes vitaux », elle cor- respond à « un ébranlement de l'existence ; elle la met en danger. C'est pour cette raison que sa détermination exige comme point de départ le concept de l'être individuel. La maladie apparaît au moment où l'orga- nisme est modifié de telle sorte que des réactions catastrophiques se produisent dans le milieu même auquel il appartient 3 . Dans son sens le plus général, la maladie est bien une déficience de l'attitude devant la vie : « l'adaptation à un milieu personnel est une des conditions fondamentales de la santé : des individus paraissent malades dès que cette adaptation leur fait défaut, donc au moment déjà où ils sont mis en présence de tâches moyennes ; ou bien, nous pouvons tous tomber malades lorsque nous avons affaire à des tâches qui dépassent ce qu'on peut exiger de nous en moyenne » 4 .

Comme il arrive souvent, les découvertes les plus originales du sa- vant et du philosophe explicitent un savoir que chaque homme pres- sentait obscurément. La maladie établit de nouveaux rapports entre l'esprit et le corps ; l'organisme échappe au contrôle de la pensée clai- re ; il se désolidarise, mettant en échec l'unité personnelle par la fati- gue, la fièvre, l'engourdissement, la douleur. La conscience n'émerge plus que par intermittence ; elle se sent emportée par le courant des impressions obscures qu'elle ne peut plus maîtriser ; elle s'abandonne à la somnolence, à la torpeur, au délire, dégoûtée d'elle [21] même, dans une sorte d'exil vis-à-vis de soi, des autres et du monde. Cette

2 La structure de l'organisme, traduction BURCKHARDT et KUNTZ, N.R.F., 1951, P. 341.

3 La structure de l'organisme, p. 345.

4 Ibid, p 349.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

24

démission existentielle s'étend en effet à l'univers entier qui recule et se perd dans le lointain. Le malade garde la chambre, se met au lit et ferme les yeux, limitant sa présence à un horizon de plus en plus étroit ; la réduction de l'espace vital accompagne le rétrécissement du rayon d'action : quelques mouvements seuls demeurent possibles, quelques gestes. À la limite, le malade doit être aidé pour manger, pour se changer, etc. ; il a perdu toute initiative au sein même de ce monde en miniature qui est pour lui le monde. La civilisation hospita- lière, l'institution des « asiles » définit un univers économique à la mesure de ceux qui ne peuvent plus assumer leur univers. Puisque le malade ne peut plus aller au monde, l'hôpital est un monde qui vient à lui et le décharge de toute responsabilité, si bien que la maison de san- té se pare quelquefois dans le souvenir des prestiges nostalgiques de l'île heureuse, oasis ou paradis de Mahomet, délectation morose de l'âme faible ou harassée.

Si l'on admet une pareille compréhension globale de la maladie, la diversité des affections et le bariolage des tableaux cliniques ou des agents pathogènes semblent beaucoup se réduire. L'unité de l'être ma- lade définit l'horizon commun de toutes les formes morbides particu- lières. On comprend mieux certaines transmutations d'une maladie en une autre avec laquelle elle n'a, en principe, rien de commun ; on comprend aussi certaines maladies protéiformes, qui défient tout dia- gnostic et toute thérapeutique, la réalité morbide s'affirmant, en quel- que sorte, à l'état pur, sans daigner choisir telle ou telle case particuliè- re de la classification. La maladie est une attitude en face de soi-même et du monde, un [22] style de vie que le patient a adopté une fois pour toutes. « Maladie imaginaire », proteste le praticien, qui se croit mys- tifié : son examen clinique ne fournissant pas de justification suffisan- te, il condamne comme une tricherie ce qui lui paraît une objection de conscience à la santé. Mais la santé n'est pas seulement l'absence de symptôme organique : le déficit existentiel du malade imaginaire constitue proprement sa maladie réelle ; dans les troubles dont il se plaint s'affirme une mauvaise conscience de son être humain, une fin de non-recevoir opposée à une situation jugée intolérable ou indigne. Aussi bien, si les signes cliniques sont réclamés par l'entourage et le médecin, s'ils paraissent nécessaires à la reconnaissance de la maladie, le malade « imaginaire » finira toujours par en manifester, et plutôt trop que pas assez, pour sa justification. Rien ne pourra l'empêcher de

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

25

mourir d'une belle et bonne affection classique et bien « réelle » afin de prouver aux autres et à soi-même qu'il est vraiment malade.

Si le principe de la maladie se trouve dans l'incapacité d'assumer la tâche de vivre, le refus de faire face à une situation, la dérobade de- vant le cahier des charges de l'existence est une forme assez répandue d'invalidité. Les progrès de la psychanalyse et des diverses psycholo- gies des profondeurs ont mis en lumière l'existence de maladies- refuges : non seulement une maladie mentale, mais même une maladie organique, une tuberculose, une maladie d'estomac ou de foie, une affection cardiaque peuvent constituer une échappatoire pour un sujet dont la vie personnelle se trouve dans une impasse. La discipline phy- siologique opère une sorte de transmutation magique de la situation ; elle résout momentanément le problème sans le poser. Politique de l'autruche qui [23] ferme les yeux pour supprimer le danger : bien des maladies réelles sont, à ce compte, imaginaires. Par exemple, au cours de la dernière guerre, l'attention du service de santé fut attirée par la fréquence anormale de l'ulcère à l'estomac parmi les équipages de l'aviation de bombardement alliée. Il apparut que ces hommes, enga- gés dans des missions très périlleuses, livrés d'une manière presque passive à la défense antiaérienne et aux chasseurs ennemis, d'ailleurs inoccupés pendant la majeure partie des vols, habités par l'angoisse, qui leur « rongeait les sangs », selon la formule familière, trouvaient inconsciemment un motif valable d'être « portés malades » et exemp- tés de service. L'ulcère, affection proprement organique, n'était pas la conséquence volontaire d'un manque de courage ; aussi bien ces hommes étaient-ils aussi courageux que les autres. Leur attitude appa- rente simulait le courage ; or le courage n'est sans doute que la simula- tion du courage. Le corps seul avouait sa défaillance, et se dérobait devant une tâche inhumaine. On voit bien ici comment la maladie la plus réelle peut être « imaginaire » ; ou, plus exactement, c'est la no- tion même de maladie imaginaire qui apparaît vide de sens.

Elle signifierait, en effet, que, dans le cas de maladie la pensée, la conscience de l'homme sont moins réelles que le corps. Tel était l'ab- surde postulat d'une médecine positiviste, pour laquelle cela seul comptait qui pouvait être observé sous forme de lésion organique ou de dérèglement fonctionnel. La connaissance médicale d'aujourd'hui a appris que l'esprit du patient, son attitude en face de la vie, avant la maladie et pendant, ne sont nullement des quantités négligeables. Les

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

26

acquisitions de la méthode anatomo-clinique doivent être reconsidé- rées à la lumière nouvelle d'une attitude psychosomatique [24] sou- cieuse de comprendre l'être humain dans sa totalité et dans son unité. La tradition du dualisme cartésien et de la philosophie intellectualiste opposait à tort le corps et l'esprit comme deux domaines étrangers l'un à l'autre, conjoints par une rencontre inexplicable et absurde. L'exis- tence de maladies mentales, les unes corrélatives de certains troubles organiques, les autres, apparemment, en l'absence de toute déficience physiologique, atteste que le domaine physique et le domaine psycho- logique ne se ferment pas chacun sur soi, mais sont largement ouverts l'un à l'autre.

La psychosomatique s'est développée comme une médecine des confins de l'esprit et du corps. Elle ne cesse de mettre en lumière de nouveaux aspects du métabolisme secret en lequel se poursuit le cons- tant dialogue entre la conscience et l'organisme. L'esprit n'est pas gref- fé sur le corps, en manière de superbe couronnement ou de superstruc- ture inutile : l'être humain se fonde, bien au contraire, sur l'alliance originaire des deux domaines dans une unité d'intention et de signifi- cation, qui se traduit dans les incessants virements de crédit, ou de débit, d'un registre à l'autre. La conscience n'est pas l'autre du corps, mais le même, et nous le savons tous d'expérience, pour peu que nous renoncions au préjugé selon lequel l'organisme visible serait par natu- re opposé à l'invisibilité de l'âme. Un comportement est une pensée, l'expression d'un visage est une attitude mentale, un tempérament cor- respond à une certaine physiologie morale et intellectuelle en même temps qu'à une structure du corps et à une régulation glandulaire. Une infirmité corporelle, une déficience quelconque prend en même temps le sens d'une lésion affective, d'une atteinte à l'intégrité de l'être, qui agit comme une provocation [25] sur la vie de l'esprit. Inversement, il existe des blessures de la conscience et du sentiment, des traumatis- mes invisibles qui mettent en question l'équilibre organique, dont ils paralysent le libre développement. Les recherches sur l'hystérie, qui sont à l'origine des découvertes de Freud, ont renouvelé notre com- préhension de la vie mentale chez l'enfant et chez l'adulte. Aussi bien, les écrivains, dramaturges et romanciers, avaient parfaitement com- pris, bien avant les médecins et les philosophes, que les pires violen- ces ne sont pas toujours celles qui s'inscrivent à la surface du corps, et

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

27

qu'on peut être blessé à mort parce qu'on a la mort dans l'âme, avant de l'avoir dans l'organisme.

L'anthropologie actuelle admet que chaque vie personnelle forme un tout, dont l'équilibre ou le déséquilibre dépend de l'accord réalisé entre les diverses fonctions qui constituent l'être dans le monde. Santé et maladie caractérisent la configuration d'ensemble ainsi réalisée en un moment donné par la mise en oeuvre des ressources individuelles dans une certaine situation. Une existence tend à obtenir, puis à main- tenir, un certain contrat entre ses possibilités et la réalité, entre ses be- soins et l'environnement, entre ses désirs et leur satisfaction. La santé apparaît donc, en fin de compte, comme l'idée ou plutôt l'idéal, confu- sément pressenti d'une certaine intégrité et intégralité de l'être humain, objet de vocation plutôt que de possession. C'est cela sans doute que voulaient dire les Anciens dans leur formule pédagogique : mens sana in corpore sano. La santé du corps ne peut aller sans celle de l'esprit, et réciproquement ; mais la santé de l'esprit n'est pas autre chose que celle du corps ; la santé mentale est consubstantielle à l'harmonie phy- sique.

[26]

Encore faut-il prendre conscience de ce qu'il y a d'utopique dans cette fiction du champion olympique, capable en même temps d'em- porter tous les prix aux Concours Général. Socrate, le plus intelligent des Grecs, le plus riche de tous les dons de l'esprit, jusqu'à la générosi- té de donner sa vie pour la vérité, Socrate n'était pas un athlète com- plet, et les portraits qui nous restent de lui, dans la littérature ou dans la sculpture, ne lui accordent jamais la parfaite beauté des statues de Phidias. L'intégrité du corps, sa perfection formelle coïncident rare- ment avec la valeur intellectuelle : les vedettes de cinéma et les man- nequins de la haute couture font preuve, à l'ordinaire, d'une indigence spirituelle affligeante, comme si, autour d'un berceau, quelque sorciè- re devait toujours se mêler aux bonnes fées désireuses de combler le nouveau-né de tous les dons. La plus heureuse et robuste santé risque souvent d'être payée de quelque infirmité de l'âme, d'une sorte de sommeil dogmatique de l'esprit, engourdi dans la béatitude d'un corps satisfait.

Ce qui maintient l'être humain en état de vigilance, c'est l'alternan- ce des excès et des défauts dont la réclamation attire la personne au-

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

28

delà d'elle-même, en lui laissant toujours un mieux être à désirer. Le déséquilibre provoque une mobilisation des ressources personnelles pour une meilleure adaptation au monde, sous peine d'abdication. et de mort. La santé et la maladie, l'esprit et le corps semblent participer aux rythmes de l'incarnation personnelle, chacun contribuant pour sa part au mouvement de la vie qui s'édifie ; elles s'appellent et se com- pensent ; elles se servent l'une l'autre de réserve de significations. Il n'est pas sûr, comme l'imagine un trop facile pragmatisme, que la san- té soit toujours un [27] bien et la maladie, l'infirmité, toujours un mal. Ce manichéisme correspond à une sorte de matérialisme naïf, qui ris- que fort de se tromper sur le sens de la valeur humaine. En fait, pour peu que l'on y songe, il apparaît que les artistes, les écrivains, les grands hommes de toute espèce qui ont manifesté à travers l'histoire un génie créateur, étaient presque tous plus ou moins atteints dans leur intégrité organique ou morale. Un mystère vital se manifeste dans la liaison du mal et du bien, qui peut servir de clef d'intelligibilité pour la condition humaine.

Le corps et l'esprit, quelles que soient leurs qualités ou leurs défi- ciences, ne sont pas imposés à l'homme comme un destin, mais plutôt comme un cahier des charges dont il appartient à chacun de tirer le meilleur parti pour son affirmation personnelle. L'individu conserve un droit de reprise, en seconde lecture, sur les éléments constitutifs de son être ; loin de se trouver soumis passivement aux automatismes de son corps ou aux lois de son esprit, il conserve une sorte de marge par rapport à ces dispositions, dont il peut remettre en question le caractè- re favorable ou défavorable. En ce sens, il appartient à chacun de faire sa santé ou sa maladie, c'est-à-dire de mettre au point une formule d'équilibre qui lui soit propre. Certes l'anatomie et la physiologie res- tent valables comme aussi la psychologie et la sociologie, avec leurs diverses exigences. Mais la santé ou la maladie de chacun est une va- riation sur le thème général de la maladie ou de la santé de tous. En dernière instance, c'est la personne elle-même qui garde le dernier mot, et le droit, ou plutôt le devoir, de créer la figure de sa situation en face du monde. Même si, en fin de compte, tel ou tel déterminisme naturel s'impose, comme une maladie [28] mortelle, il appartient à l'homme de transfigurer ce qui paraissait une impasse, par son refus ou son consentement. S'il n'est pas maître de l'événement, il reste maî- tre du sens.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

29

La maladie, la déficience mentale ou physique apparaît alors com- me un défi auquel il faut répondre ; c'est l'écharde dans la chair, selon la parole de saint Paul, qui met à l'épreuve toutes les énergies de l'être, les provoquant à un effort d'autant plus complet que la menace paraît plus vitale. Le malade est « appelé à l'attention », disait Claudel ; et Nietzsche avait tiré de sa propre expérience la leçon que « la maladie rend plus profond ». La lutte avec l'ange du génie créateur est ce com- bat désespéré qui convertit une promesse de mort en une nouvelle possibilité de vie. L'œuvre de Beethoven est une victoire sur la surdi- té, l'œuvre de Dostoïevsky ou celle de Flaubert un triomphe sur l'épi- lepsie, et sans doute Spinoza doit-il à la tuberculose l'affirmation su- blime de l'Éthique. Certes la maladie ne fait pas le génie, mais le gé- nie se dévoile dans la résistance à l'empêchement de vivre ; il fait de l'obstacle le plus intimement enraciné une occasion pour l'affirmation de la valeur. L'infirmité, la déficience, de quelque sorte qu'elle soit, paraît alors consubstantielle à l'entreprise créatrice, à la manière de l'aigle de Prométhée, devenu, au dire de Gide, son meilleur ami. De là le caractère médicalement insaisissable du mal de Pascal ou de Nietz- sche, de Rilke ou de Gandhi, maladie de l'être entier plutôt que mala- die du corps. Mal aise et mal être, mise en question de l'être, mise à la question et provocation à la réponse, le tourment du génie est son meilleur ennemi ; et si quelque nouvelle spécialité médicale permettait un jour de le guérir, il est clair que l'intéressé choisirait son mal., dût-il en [29] mourir, préférant cette mort naturelle de l'être entier, libre de son destin, à la mort spirituelle qui mettrait fin au génie en même temps qu'à la maladie. Car la création du génie qui, en faisant oeuvre, se crée lui-même, se libérant ainsi par sa propre volonté, de son empê- chement d'être, constitue son authentique guérison. Le fatalisme bio- logique doit ici faire place à une sorte de renversement de la causalité, en lequel s'atteste l'un des plus hauts privilèges de l'humanité.

La santé personnelle ne se réduit pas à la santé du corps. Le bon fonctionnement de l'organisme, ou le mauvais, n'est qu'un élément dans la situation au départ de chaque destinée, une qualité qui vient s'inscrire au passif, ou à l'actif, de la vie personnelle. Mais ce qui est ainsi donné en première instance doit être reconsidéré au sein de ce calcul global des chances qui permet à l'homme de déboucher de l'es- sence dans l'existence. La maladie, le conflit sont des épreuves qui peuvent manifester la réserve de puissance constitutive de la person-

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

30

nalité. Ce rétablissement malgré l'échec initial fait la preuve d'une se- conde santé, plus vraie que la première, dans la mesure où elle re- groupe l'ensemble de l'être humain, conscience et organisme. La « grande santé », selon le mot de Nietzsche, c'est la capacité de donner du style à sa vie, de la regrouper selon le vœu de cette normativité où s'atteste en fin de compte la vertu créatrice de chacun.

« Ta vertu, enseigne Nietzsche, est la santé de ton âme. Car, en soi, il n'est point de santé, et tous les essais qu'on a faits pour donner ce nom à quelque chose ont misérablement échoué. Il importe qu'on connaisse son but, son horizon, ses forces, ses impulsions, ses erreurs et surtout l'idéal et les fantômes de son âme, [30] pour déterminer ce que signifie la santé, même pour son corps. Il existe donc d'innombra-

Resterait la grande question de savoir si nous

pouvons nous passer de la maladie, même pour développer notre ver- tu, si, notamment, notre soif de connaître, et de nous connaître nous- mêmes, n'a pas besoin de notre âme malade autant que de notre âme bien portante, bref si vouloir exclusivement notre santé n'est pas un préjugé, une lâcheté, et peut-être un reste de la barbarie la plus subtile et de l'esprit rétrograde 5 . »

Le renversement nietzschéen des valeurs met en évidence d'une manière prophétique le caractère à la fois totalitaire et dialectique de la santé considérée dans toute l'ampleur de sa signification. Non pas donnée et reçue, mais recherchée, inventée, elle se présente comme un être, comme un devoir être, c'est-à-dire comme la vocation propre de chacun à se réaliser dans la plénitude. L'organisme n'est pas un destin, ni l'hérédité, ni la situation sociale ; il appartient à la personne d'équi- librer les divers aspects de sa présence au monde, et de se découvrir à soi-même et aux autres dans l'exercice même de sa liberté en condi- tion. Le pire n'est pas toujours sûr : il arrive qu'une menace de mort corporelle soit transmuée par un vouloir-vivre qui ne renonce pas en une chance supplémentaire de vie spirituelle.

bles santés du corps (

)

5 Le gai savoir, § 120, trad. VIALATTE, N.R.F., p. 102.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

31

[31]

La vertu de force

Chapitre III

FORCE DU CORPS ET FORCE D'ÂME

Retour à la table des matières

L'ambiguïté de la santé se retrouve dans le cas de la force, qui ma- nifeste aussi un caractère insaisissable et dialectique. La force physi- que la plus brutale suppose en effet la santé de l'organisme, qu'elle mobilise à l'appui de son exigence ; mais cette force primitive de l'être humain ne se suffit pas à elle-même. L'intégrité organique exempte de toute infirmité, la robustesse du corps est sans doute le premier vœu que l'on puisse faire en faveur d'un nouveau-né. Seulement cette force vitale se dépasse très vite elle-même : à partir du moment où s'éveil- lent la vie affective et sociale, la possibilité de communication, la pa- role, les parents se préoccupent d'une autre intégrité, qui englobe la première, et dont ils guettent les signes à travers les attitudes et les comportements du tout petit enfant. La force physique est don de la nature ; elle atteste une valeur déjà, à l'œuvre comme une faculté d'or- ganisation et de rayonnement dans le milieu, mais cette valeur, qui concerne le corps seul, demeure une valeur vitale, qui doit être reprise et réassumée au niveau de valeurs plus hautes, valeurs de culture et de liberté. [32] Un infirme sensible et intelligent possède sans doute plus de valeur humaine qu'un idiot doué d'une parfaite santé. L'intégrité

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

32

physique souligne et renforce les autres valeurs ; elle ne saurait en te- nir lieu.

Le corps même de l'homme est un corps humain, c'est-à-dire qu'il ne nous apparaît jamais dans sa nudité animale, comme un corps vi- vant qui serait seulement un corps vivant, sans qu'aucune présence vienne habiter cet organisme en le transfigurant. Les enfants mons- trueux qui ont l'air d'être des petits d'homme sans que l'humanité par- vienne en eux à déboucher de l'animalité, imposent au visiteur une épreuve particulièrement pénible. Encore peut-on surprendre en eux, de loin en loin, l'éclair furtif d'une intention, la grâce d'un sourire, à quoi s'attache notre désir de ne pas désespérer. Mais un corps vivant qui ne serait que corps, un corps dont on ne pourrait absolument pas dire qu'il est, si peu que ce soit, un corps « animé », défie l'imagina- tion. Aucune monstruosité ne serait plus horrible que celle-là : un vi- vant qui serait pourtant un cadavre, une absence d'humanité en forme d'homme.

Cette expérience de pensée, qui est une expérience limite, fait bien

voir que le corps est plus que le corps ; il signifie une présence, il est le lieu de l'incarnation. Le corps n'est pas séparable ; tout ce qui le met en question, met en question l'être humain dans son entier. C'est pour- quoi toute innovation médicale peut poser un problème moral ; on l'a bien vu dans le cas de certaines techniques chirurgicales nouvelles comme la lobotomie, ou bien lorsque apparurent de nouveaux anes- thésiques, ou encore à propos des méthodes récentes d'accouchement

Un médicament, un procédé opératoire, qui paraissait

sans douleur

concerner seulement l'organisme, au grand [33] étonnement de son inventeur, peut entraîner un cas de conscience. L'étonnement est ici le fruit du préjugé cartésien de la dissociation entre l'âme et le corps, dont chacun mènerait à part soi une existence indépendante, l'orga- nisme n'ayant d'ailleurs qu'une valeur inférieure ; la « machine », la « défroque », ne méritent nullement les égards dus à l'esprit. Ce dua- lisme est une tradition bien française : l'opposition entre la culture in- tellectuelle et la culture physique, la négligence et le mépris de l'exer- cice corporel pèsent lourdement sur notre système éducatif, fondé tout entier sur la prééminence absolue de l'École Normale de la rue d'Ulm sur celle de Joinville.

D'autres civilisations que la nôtre, la civilisation grecque ou l'an- glo-saxonne, ont mis en honneur l'éducation physique, en vertu de la

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

33

conscience prise que le corps est plus que le corps. Hercule est consi- déré dans l'Antiquité et jusqu'aux débuts du christianisme comme le type même du héros moral. L'éloge du vainqueur aux jeux est un thè- me traditionnel de la poésie grecque et de la statuaire, le sport étant reconnu comme une école de grandeur. Sans doute, le public français d'aujourd'hui s'intéresse au football ou au tennis comme à un specta- cle ; il lui arrive de se passionner pour l'issue d'un match ou la conquête d'un record, mais cette curiosité plus ou moins infantile ne va pas jusqu'à la pratique personnelle, ni même jusqu'à la simple re- connaissance de la vertu édifiante de l'entraînement corporel. On s'étonne parfois chez nous d'apprendre que tel jeune champion du monde anglo-saxon de course ou de saut est un pasteur. Le bon peuple croit voir là une sorte d'incongruité ; il obéit inconsciemment à la tra- dition d'un christianisme désincarné, faussé par la crainte d'un corps réduit au rôle de tentateur. Une vie spirituelle [34] déviée dans son principe s'efforce de diviser pour régner, et voit dans le souci de l'équilibre corporel une sorte de réminiscence païenne. Or les écrits apostoliques donnent en exemple aux fidèles l'image de l'athlète qui s'entraîne pour gagner le prix dans l'épreuve sportive. Par un renver- sement paradoxal, sans doute dû à la prépondérance monastique dans la spiritualité médiévale, le corps d'abord moyen d'ascèse est devenu l'ennemi numéro un de l'ascèse, comme si l'esprit ne pouvait triom- pher que dans la misère ou la mort de l'organisme.

Aussi bien la tradition franciscaine a-t-elle essayé de remettre en honneur « frère corps », qui demeurait néanmoins, aux yeux de saint François lui-même, un frère inférieur. Plus près de nous, on vit un jour le pape faire l'éloge du coureur cycliste Bartali. Mais ces faits isolés ne semblent guère avoir retenu l'attention des pays latins, trop habi- tués à ne voir l'honneur de l'âme que dans le déshonneur du corps, à l'exemple du moine qui se donne la discipline dans sa cellule. La spiri- tualité orientale au contraire, selon l'antique tradition de l'Inde, refuse de dissocier la maîtrise intellectuelle de la maîtrise corporelle ; une même ascèse confond éducation physique et éducation morale dans la pratique du « sport ascétique » du yoga, selon la formule de Masson- Oursel : « Le yoga antique se garde d'opposer esprit et corps, écrit-il encore. La régulation de la fonction respiratoire prépare la discipline

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

34

mentale. À la faveur d'un entraînement portant sur les attitudes, l'es- prit s'affranchit par pure connaissance 6 . »

Qui veut faire l'ange fait la bête. La méconnaissance simpliste des exigences corporelles a pour contrepartie [35] le retour du refoulé sous la forme des tentations qui assaillent au désert le malheureux saint Antoine. L'épanouissement authentique de l'être humain doit prendre le sens d'une réalisation unitaire ; le corps est dans la vie per- sonnelle un sociétaire à part entière. S'il n'a pas sa juste place, il risque toujours de revendiquer et d'obtenir une importance démesurée ; l'in- dividu malingre et contrefait, le gringalet, le chétif se sentira toujours plus ou moins une revanche à prendre, parce qu'il s'éprouve humilié dans son corps. Sa psychologie tortueuse et compliquée lui vaut à coup sûr la place du méchant, du bouffon ou du traître dans les ro- mans ou dans les films. A l'inverse, la robustesse, la beauté du héros sont immédiatement interprétées comme l'attestation de sa valeur per- sonnelle.

Aussi bien savons-nous tous, d'instinct, que l'éducation physique est aussi une éducation morale. L'entraînement du corps, le régime d'exercice librement consenti, sont l'école de la maîtrise de soi dans tous les domaines. L'apprentissage de la discipline sportive rassemble et perfectionne les disponibilités organiques. La gerbe des forces ainsi nouée permet d'accéder à la plénitude d'une conscience de soi à la fois exaltée et mesurée. Cette sagesse militante, chaque jour renouvelée, confère à celui qui la met en pratique non seulement la force corporel- le, mais aussi les vertus de calme et d'équilibre si nécessaires dans le monde où nous vivons. Dans la mesure même où la civilisation tech- nicienne, avec ses multiples facilités, tend à nous épargner toute dé- pense physique, l'exercice sportif apparaît comme une compensation indispensable aux dégénérescences physiques et mentales, à l'empâ- tement dont nous sommes menacés. La résurrection contemporaine des Jeux Olympiques [36] répond sans doute à la prise de conscience plus ou moins précise de la nécessité de remettre en honneur les vertus viriles, ne fût-ce que par la personne interposée du champion. La per- formance sportive, non moins que la création artistique, est un signe de souveraineté. L'exploit sur le stade réalise effectivement un chef- d'œuvre de perfection formelle, dans l'éclatante obéissance du corps à

6 MASSON-OURSEL, Le Yoga, Presses Universitaires de France, 1954, p. 14.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

35

une volonté qui le mène jusqu'à la limite du possible. La victoire sur les autres est d'abord victoire sur soi, fruit d'une longue patience, ré- compense de la lutte, au jour le jour pendant des années, pour porter plus loin les bornes de l'humain. De cette maîtrise, le spectateur le moins averti est saisi d'emblée comme d'un sens particulièrement beau de l'affirmation personnelle.

La résurrection des Olympiades n'est d'ailleurs qu'un signe, parmi beaucoup d'autres, de cette nostalgie d'une sagesse virile qui hante notre temps. Plus la civilisation urbaine développe son atmosphère climatisée et ses moyens de transport, plus elle se donne à tâche de lui éviter toute dépense corporelle, et plus l'homme d'aujourd'hui se sent prisonnier de toutes les commodités dont il bénéficie. Personne ne rêve autant de vie au grand air que celui qui jouit du confort de l'air conditionné. La communauté américaine tout entière se nourrit du my- the de la Frontière, des Pionniers et des Indiens, et rêve de camper au fond des bois. Le scoutisme, d'origine anglo-saxonne, a trouvé en France un terrain favorable, en même temps que le mouvement des auberges de la jeunesse, importé d'Allemagne. Cet exotisme de grande banlieue connaît chez nous un succès extraordinaire avec le dévelop- pement du camping individuel ou collectif. D'autres rêvent d'exploits plus difficiles, escalades en haute montagne, expéditions lointaines et explorations ; [37] et le cinéma, la littérature de voyage permettent à un vaste public de profiter de ces leçons d'énergie sans quitter son fau- teuil. Déjà les intellectuels d’Athènes et de Rome, conscients de la dégénérescence d'une culture trop raffinée, avaient inventé, pour faire contrepoids, le mythe d'une Sparte virile et guerrière où fleurissaient l'éducation physique et la vertu de force. Le mythe du spartanisme a traversé l'histoire, fournissant un peu partout des thèmes pédagogi- ques ; il s'est incarné pour la dernière fois dans le système national- socialiste d'embrigadement de la jeunesse et de l'âge mûr, avec le suc- cès que l'on sait.

Tous ces faits, qu'ils soient de l'ordre de la pratique effective ou de la simple rêverie, attestent en tout cas un besoin ressenti de reconsidé- rer l'existence corporelle et de lui donner l'épanouissement auquel elle a droit. Sous des formes admirables ou ridicules, il s'agit bien d'un aspect caractéristique de la conscience contemporaine. Une abondante idéologie s'est développée sur le thème du respect attentif des exigen- ces physiques : naturismes divers, nudisme, végétarisme développent

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

36

autant de protestations contre la méconnaissance des formes élémen- taires et fondamentales de la vie. Mythes et institutions soulignent le fait que l'anatomie et la physiologie dans le cas de l'homme transcen- dent, en quelque sorte, le domaine biologique. Il faut faire sa part au corps, trop souvent oublié ou méconnu ; plutôt même que d'un corps humain, il faudrait parler d'un être corporel de l'homme, qui suppose une conscience prise de l'être humain dans sa totalité. Autrement dit, au niveau de l'anthropologie, la biologie n'est plus une science exacte. C'est-à-dire qu'on ne peut pas faire la part du corps, comme on fait la part du feu. Le corps implique l'âme, [38] aventurée en lui sans qu'il y ait jamais entre eux de ligne de démarcation bien précise. Le corps est le sens de l'âme, comme l'âme est réciproquement le sens du corps. Toutes nos valeurs passent par le corps, qui les affirme ou les infirme. L'incarnation définit le phénomène de la totalité humaine.

Ainsi se justifient les implications spirituelles de la notion de force physique. L'idéal de l'intégralité corporelle suppose le rêve d'un ac- complissement dans la plénitude des possibilités personnelles, une sorte d'économie totalitaire du domaine humain. La santé, l'honneur du corps sont liés à l'affirmation de l'être dans le monde, à l'équilibre dans l'affirmation des valeurs : valere, c'est se bien porter. De là l'in- suffisance de la force qui serait physique seulement, sans autre garan- tie que celle du bon fonctionnement organique. Toute force a sa fai- blesse, par où elle est promise à l'échec, et la mythologie ne cesse d'insister sur l'insuffisance de la force qui n'est que force. Le héros sera vaincu par la femme, sa tendresse et ses ruses : Hercule, tant de fois vainqueur, est la victime enfin de Déjanire et de ses poisons arti- ficieux ; Judith triomphe d'Holopherne, comme Dalila de Samson. Le puissant Goliath, candide et bête, succombe devant l'astuce du petit David. La raison du plus faible est souvent la meilleure : il suffit de savoir frapper Achille au talon. Toute force est promise à la défaite :

même si elle sait se garder de l'adversaire du dehors, elle cédera enfin à l'adversaire du dedans, à l'usure, à la fatigue, au vieillissement et à la mort. Milon de Crotone, l'invincible, en son âge avancé, ayant voulu abattre un arbre d'un revers de la main, reste prisonnier, le membre pris dans le tronc fendu, et les bêtes sauvages viennent impunément le dévorer vivant. [39] Le champion du monde de boxe toutes catégories trouvera un jour plus fort que lui, et perdra son titre ; tout le monde le

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

37

sait, lui tout le premier. L'agonie est le dernier combat où chacun de nous sera enfin vaincu.

Toute réflexion sur la force physique se heurte à ce démenti oppo- sé par la réalité : chaque homme est vulnérable. L'intégrité dont il jouit n'est qu'une grâce provisoire et toujours révocable ; il n'y a pas d'athlète absolu. Mais cette fin de non-recevoir démasque une instance supérieure, et comme une ressource nouvelle. La force, en un premier sens, est l'affirmation de ce qu'on a, de ce qu'on est ; l'homme fort de la culture physique met en oeuvre ses capacités. Et, bien sûr, le bon public s'ébahit devant les gros bras, les puissantes cuisses de l'hercule de foire : gloire naïve et fragile, sans aucune garantie de durée. Plus stable, plus méritoire, cette autre force par-delà, qui est comme une compensation pour ce qu'on n'a pas. L'échec de la force première permet l'affirmation de la force seconde, capable de combler le vide, de porter remède à la faiblesse. La culture physique cède ici à la cultu- re spirituelle ; la nature n'aura pas toujours le dernier mot. Devant la mort, dans la déroute organique de l'agonie, il y a encore des forts et des faibles. Socrate, en sa prison, dans l'attente du matin fatal, ré- conforte ses amis, et leur redonne courage devant l'imminence de sa propre disparition. La dernière victoire de la personne sur la mort, bien des hommes ont su la gagner avec une fermeté tranquille.

La force de Socrate, celle de Jeanne d'Arc, sont d'une autre qualité que celle de l'hercule de foire. La force d'âme survit à la défaillance du corps, elle intervient [40] comme un surplus toujours disponible pour parer à la menace de l'événement et combler le déficit existentiel. La confiance en soi du champion sûr de ses muscles fait place, par- delà l'échec et le désespoir, à une confiance en plus que soi où s'affir- me, dans une situation apparemment sans issue, l'une des dimensions maîtresses de l'être humain. Luther définissait la foi comme fiducialis desperatio sui, un désespoir plein de confiance, la confiance en Dieu venant remédier à l'insuffisance que le fidèle éprouve au plus profond de soi. Il y a d'autres professions de foi, d'autres sagesses que le chris- tianisme, mais, chez le stoïcien comme chez l'épicurien, chez le ratio- naliste moderne et chez le communiste, dans les moments critiques, une même articulation essentielle se fait jour : l'invocation d'une va- leur, de quelque manière qu'elle soit comprise, permet de remédier aux insuffisances de la réalité naturelle.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

38

La force physique perd le meilleur de son sens si elle ne signifie pas la force d'âme ; et la force du muscle seul, sans la garantie de la valeur, devient ridicule. Hercule, pour les Anciens, symbolise la ver- tu ; en dehors de cet horizon spirituel, il ne serait qu'un fantoche ou un croquemitaine. La force physique, qui concerne le corps seul, est une valeur de nature, non une valeur de liberté - valeur en elle-même in- humaine, car on ne peut réduire l'homme à son corps. La force brutale et incontrôlée, de quelque manière qu'elle se manifeste, est une mena- ce pour l'ordre humain ; elle signifie le désespoir de la valeur. Nous admirons davantage la force du dompteur que celle du lion, parce que le dompteur, avant de dompter le lion, doit se dompter lui-même. Le boxeur, l'athlète, s'ils veulent vaincre, doivent conduire leur partie avec intelligence, économiser leurs ressources, [41] pour conserver jusqu'au bout la réserve de puissance qui leur permettra de triompher.

La force organique, capacité élémentaire d'effort et de travail, que l'on peut mesurer avec un dynamomètre et chiffrer avec précision, n'est pas encore la force humaine. Taylor, l'inventeur de la rationalisa- tion industrielle des tâches, disait que le meilleur ouvrier est celui qui possède le « type boeuf », celui qui ne réfléchit pas à ce qu'il fait, ins- trument passif entre les mains du chronométreur. Cela suffit à expli- quer pour une bonne part l'hostilité des travailleurs à l'égard du taylo- risme fondé sur la méconnaissance de la réalité humaine. L'ouvrier à la chaîne est aussi un homme ; il est encore un homme dans le mo- ment même où il exécute l'effort qu'on lui demande. L'utopie de Taylor fut de croire à la séparation possible entre la physique et l'an- thropologie dans le domaine industriel. L'organisation moderne du travail a dû revenir sur cette erreur : la préoccupation du rendement doit associer l'énergétique humaine à une psycho-sociologie, respec- tueuse de la personnalité du travailleur. À vouloir utiliser à part la seu- le force physique, on provoquait l'insurrection des forces morales re- foulées et méconnues, et du coup les calculs techniques de rendement se trouvaient eux-mêmes faussés par le retour offensif du refoulé, sous forme de mécontentement, de revendications et de conflits du travail.

La force est plus que la force. Elle se réfère toujours à une archi- tectonique de la vie personnelle dans son ensemble, à une composition mutuelle des éléments physiques et moraux. L'équilibre, toujours en voie de formation et de réformation, apparaît comme l'aboutissement d'une dialectique interne, qui permet encore un renversement du pour

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

39

au contre, par un renouvellement [42] des valeurs. La force humaine est une vertu ; non pas une qualité donnée, mais le résultat d'une lutte, l'enjeu de ce débat de soi à soi pour l'affirmation de la personnalité. Ambiguïté inéluctable : la force physique, l'énergie psychique même, l'ascendant moral peuvent être aussi bien le don de la fée que le ca- deau du malin génie. L'échelle de la force peut se lire dans le sens as- cendant de la sublimation, ou dans le sens inverse de la dégradation. Au sens positif, la force est cette valeur qui permet l'édification de la personnalité par la réconciliation de toutes les puissances intimes. Au sens négatif, la force se manifeste dans l'échappement au contrôle de telle ou telle des puissances : l'élément libre joue par soi-même et pour soi-même, et détruit la personnalité au lieu de l'édifier. Déliée de toute obéissance à l'ensemble, elle s'accélère à un rythme forcené et peut revêtir une grandeur sombre et démoniaque ; la brute déchaînée dans la joie de détruire, le héros sadique de l'assassinat, le chef de gang, le Führer capable de susciter l'exaltation d'une nation entière, exercent une sorte de rayonnement noir et fascinant, qui déchaîne et multiplie les mystérieuses puissances du mal.

Force physique et force d'âme ne sont donc pas séparables. Toute affirmation de la force organique dans le domaine humain évoque des résonances surnaturelles, d'ordre esthétique ou spirituel. Toute mani- festation d'énergie morale passe par le corps, galvanisant l'être naturel de son auteur, celui aussi de ceux qui en sont témoins. Force et fai- blesse sont les vecteurs de nos valeurs, les modes actif et passif pour la conjugaison de l'être humain.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

40

[43]

La vertu de force

Chapitre IV

VARIÉTÉS DE LA FAIBLESSE

Retour à la table des matières

La force comme valeur et vertu ne peut consister qu'en une affir- mation plénière de l'être personnel où les puissances du corps et de l'âme trouvent ensemble leur satisfaction. Elle se manifeste à la ma- nière d'un acte, non pas simple résultante des éléments déjà là de la vie individuelle, 'mais initiative permettant de passer du possible au réel, de compenser les déficits ou les défaillances, de réprimer les schismes intimes et les menaces. Un corps débile n'a jamais fait obsta- cle à la force d'une personnalité, un corps vigoureux n'est pas toujours le signe d'une haute validité morale. Ici, comme partout, c'est le supé- rieur qui développe et explicite l'inférieur ; c'est la vocation à la va- leur, intervenant comme un élément formateur, qui remanie le domai- ne personnel dans son ensemble et lui donne forme vis-à-vis de soi- même et du monde. La prédestination naturelle des qualités et des dé- fauts cède devant le libre décret d'une prise en charge inévitable de soi par soi. Le mythe platonicien du choix des destinées dans les enfers, avant même la vie, le mythe kantien de l'adoption du caractère intelli- gible revêtent ici leur signification profonde : l'existence morale trou- ve son principe dans une décision, [44] qui ne se situe pas dans les

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

41

lointains de l'eschatologie, mais ici et maintenant. Et ce choix de la destinée, loin d'être définitif et d'aliéner le futur, doit au contraire être sans cesse réaffirmé. Chaque événement le remet en question ; chaque jour apporte de nouvelles provocations à la fidélité ou à la trahison. L'âme la mieux trempée n'est jamais à l'abri de l'écroulement ; la vie la plus compromise peut trouver le chemin de son relèvement. L'es- poir et la désespérance, eux aussi, incarnent la force et la faiblesse.

Force et faiblesse correspondent bien, comme les stoïciens l'avaient compris, à l'exercice d'une fonction royale de l'être humain :

la magnanimité, vertu des grands et des rois, définit par extension un aristocratisme moral, qui demande à chacun d'être maître de soi com- me le prince en son domaine. Autrement dit, il n'y a de force et de fai- blesse, à proprement parler, que dans l'usage de la volonté, rassem- bleuse du domaine humain. La clef de toute faiblesse est dans la paro- le selon laquelle un royaume divisé contre lui-même est voué à périr.

L'exemple des toxicomanies, qui sont surtout des maladies de la volonté, fait assez bien comprendre le sens de la faiblesse. Un homme, incapable de faire face à une situation déprimante ou intolérable, cherche le salut dans la fuite. Grâce à l'alcool, à l'opium, à la morphi- ne, il obtient une rémission passagère ; sa personnalité humiliée lui apparaît embellie, exaltée ; toutes ses facultés se trouvent portées à un degré supérieur. Les problèmes sont résolus, les obstacles surmontés, dans cette euphorie qui procure comme une illumination, une transfi- guration des horizons personnels. Seulement le séjour au paradis arti- ficiel est de courte durée : dès [45] que l'action physiologique du sti- mulant cesse de se faire sentir, la retombée se produit, et la situation initiale paraît d'autant plus intolérable qu'elle contraste avec la fausse splendeur du paradis perdu. Il faut à nouveau boire, ou fumer l'opium ; et la poursuite de la drogue devient bientôt l'unique préoccupation de celui qui s'est abandonné à elle. L'accoutumance de l'organisme au produit toxique double le désir psychologique et moral d'une véritable faim biologique : privé de l'excitant familier, l'intoxiqué se débat dans une effrayante agonie. Désormais fasciné par la préoccupation de l'unique chose qui lui soit nécessaire, il paraît excentré par rapport à lui-même et comme désorbité. Toutes les valeurs morales ou spirituel- les cessent de compter. Des personnalités parfois brillantes sombrent en de telles déchéances.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

42

Or l'expérience prouve qu'il est terriblement difficile de guérir d'une toxicomanie. Il existe sans doute des méthodes physiologiques pour réagir contre l'accoutumance par la création de réflexes condi- tionnels qui s'y opposent : on peut par exemple dresser l'ivrogne chro- nique à réagir par des vomissements à toute ingestion de vin ou d’alcool. Mais ces « traitements », aggravés même par des mesures disciplinaires comme la résidence surveillée dans une clinique ou un sanatorium, se révèlent très vite inopérants. Dès que le contrôle s'est relâché, le malade, retrouvant la situation initiale, cède à nouveau à la sollicitation morbide. La toxicomanie n'est pas une affection somati- que, mais une défaillance constitutionnelle de la volonté. C'est pour- quoi il ne saurait y avoir de médicament miracle : on ne se fait pas une volonté à coups de piqûres. La guérison des toxicomanies pose le pro- blème du relèvement de la personnalité déchue ; le rétablissement ne peut se faire sans le consentement [46] de l'intéressé qui, par un effort véritablement héroïque, doit récupérer la force de volonté perdue. On trouvera dans le beau livre du musicien Mezz Mezzrow, La rage de vivre, le récit hallucinant de la lutte sans merci d'un opiomane qui veut retrouver, par-delà l'esclavage de la drogue, son intégrité humaine.

Le passage de la faiblesse à la force suppose que le traitement mé- dical soit en même temps un traitement moral, c'est-à-dire une refonte de la personnalité. Le salut ne peut être que dans la ferme adhésion à des valeurs spirituelles, qu'elles soient morales ou religieuses : au lieu de se centrer sur la substance qui symbolise pour elle l'évasion, la per- sonne doit retrouver la faculté d'être fondée en elle-même, au prix d'une véritable conversion. La foi religieuse est pour bon nombre d'al- cooliques le chemin du salut. Mais on peut citer aussi bien l'exemple du parti communiste chinois qui refusait d'admettre les opiomanes parmi ses membres. L'un des chefs les plus fameux de la révolution, avant de devenir homme de guerre et homme politique éminent, s'était, dit-on, guéri lui-même de la passion de l'opium, en se faisant attacher pendant des mois dans un bateau, à fond de cale, pour ne pas céder à la tentation.

On voit par cet exemple privilégié comment la force doit effecti- vement se définir par l'édification d'une vie personnelle, capable de prendre en charge la pleine responsabilité de son affirmation. Le fai- ble n'existe que par défaut ; il lui manque toujours quelque chose pour être lui-même, c'est-à-dire qu'il n'est jamais tout à fait lui-même. Inca-

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

43

pable de donner forme à sa propre vie, et de rayonner alentour, il a besoin de suivre le mouvement, de poursuivre quelque chose ou d'imi- ter quelqu'un. Il pourra bien prendre à l'occasion le ton du [47] com- mandement, et crier très fort, pour faire illusion ; il endossera avec empressement l'uniforme fasciste ou nazi, s'il est à la mode. Les fai- bles ont toujours un goût naturel pour la discipline militaire et celle des couvents, où ils imaginent, à tort, que la pratique de la vertu d'obéissance les dispensera de la vertu de force. Ils ignorent que la vertu de force est l'âme de toutes les autres vertus, et qu'on ne se crée pas une âme avec des démissions.

La faiblesse naturelle première, celle de la veuve et de l'orphelin, celle du vieillard économiquement faible, celle du poussin et du petit chien, caractérise l'être sans défense, mal armé dans la lutte pour la vie. Faiblesse ici de constitution, non pas défaut dont on puisse faire reproche à celui qui en est affecté : une sorte d'innocence enveloppe et protège ceux qui ont chance d'être toujours des victimes et des proies, parce qu'ils ne savent pas, parce qu'ils ne peuvent pas se défendre. Les pauvres, les malheureux nous imposent une sorte de réserve sacrée ; ils nous inspirent un respect d'autant plus grand qu'ils sont plus dému- nis ; ils nous sont comme remis par leur impotence. D'où la grande pitié qui saisit, à travers l'histoire, les fondateurs d'ordres ou d'institu- tions en faveur des enfants abandonnés, des malades, des esclaves, des blessés, des femmes enceintes, des prisonniers ou des buveurs, de tou- tes les victimes. Charité ou philanthropie, l'exigence est la même qui anime dans leur lutte contre l'incompréhension du monde et sa dureté de cœur, un Vincent de Paul, une Florence Nightingale, l'abbé Pierre et le pasteur Schweitzer, tant d'autres, hommes et femmes, connus et inconnus, qui s'efforcent de suppléer à l'injustice établie par l'héroïsme de la charité et de remédier par l'amour aux inhumaines lacunes de l'administration.

[48]

Cette faiblesse naturelle est faiblesse innocente : pauvreté n'est pas vice. Il est une faiblesse seconde et coupable, faiblesse qui se choisit et s'enchante à n'exister que par défaut, déficience et défaillance, qui veut l'humiliation, non pas l'humilité, se manque à soi-même et man- que à autrui avec une sombre délectation. La puissance naturelle est là, les ressources disponibles, mais c'est l'acte qui se dérobe. L'homme faible s'abandonne, quand il pourrait se garder ; il cède à la tentation.,

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

44

et ne se reprendra pas. « Avoir un faible » pour quelqu'un ou pour quelque chose, c'est ne pas pouvoir lui résister ; c'est s'être fait volon- tairement aveugle à tout le reste pour obtenir en échange ce en faveur de quoi on a aliéné sa liberté : l'argent, le plaisir, le jeu, une femme ou les femmes, la puissance, ou simplement les facilités de l'existence ; c'est falsifier sans cesse sa vie et ses pensées pour obtenir l'autorisa- tion de succomber à la tentation et aux sollicitations ; c'est camoufler ses propres abdications, et peu à peu renoncer à toute espérance de s'affirmer comme un homme sur la terre des hommes. Le faible peut un temps se faire illusion et faire illusion à autrui, mais d'une cons- cience plus secrète il sait bien qu'à lutter contre son ombre il est d'avance et définitivement vaincu. C'est pourquoi il plaide coupable ; en dépit de ses protestations, il est toujours près de s'effondrer d'un seul coup. Il a la pitié facile pour soi-même, et l'attendrissement ; mais la culpabilité qu'il affiche n'est encore qu'une échappatoire. Le roman, le rêve lui sont plus accueillants que la décevante et toujours incom- plète réalité.

La littérature, le théâtre, mais aussi l'existence coutumière nous fournissent de nombreux exemples de ces hommes et de ces femmes qui, quoi qu'ils entre [49] prennent, se reconnaissent d'avance vaincus, s'abandonnant à leur déchéance et prenant même les autres à témoin. Tel est l'innombrable cortège des ratés, flottant à la dérive dans tous les courants de la vie, le clochard faible d'argent et faible d'esprit, le minus habens, le bouffon, facilement fanfaron de sa misère, tous ces êtres falots, héros de l'impuissance à être, qui hantent les romans de Dostoïevski, les comédies et les drames de Tchekov et les Bas-fonds de Gorki. Le faible vit dans un monde fermé où le pire est toujours sûr ; il se livre à l'événement, il se donne au premier venu, femme ou compagnon, il suit aveuglément, non par fidélité, mais par fatalisme et incapacité de s'appartenir à soi-même, d'exister autrement que dépen- dant et tributaire, aux crochets de qui le fait vivre. D'avance désespéré, il semble cheminer d'aventure en aventure dans le sens de la plus grande pente, et ne trouver de repos enfin que dans la certitude du malheur le plus total.

Un échec ne fait pas la faiblesse, ni la défaillance d'un moment. Chaque vie a des hauts et des bas, chaque homme a des défauts et des lacunes ; aucun être au monde ne peut gagner toutes les parties qu'il entreprend. La faiblesse essentielle est dans l'attitude prise à l'égard de

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

45

ces matériaux dont il faut bien que notre personnalité les intègre dans son édification. La faiblesse ne vient pas à l'homme du dehors, comme une conséquence de l'événement ; c'est l'événement qui vient à elle, car elle est la cause de l'événement. « Tout ce qui est fait dans la fai- blesse échoue », dit une parole admirable de Nietzsche 7 . Et saint Paul, bien avant Nietzsche, avait [50] affirmé dans le même sens :

« tout ce qui n'est pas le produit d'une conviction est péché ». Le fai- ble cherche des excuses ; il ne manquera jamais de circonstances atté- nuantes, et peut-être ces atténuations méritent-elles en effet d'être re- tenues par la justice des hommes. Mais il est une justice plus exacte, et chacun de nous la reconnaîtra, s'il le veut bien, au plus profond de soi, une justice selon laquelle rien ne peut nous arriver qui ne soit à notre ressemblance. Le plus inattendu, l'imprévisible piège ne nous fourniront jamais l'excuse absolutoire. Le mal que nous ne voulions pas faire, à autrui ou à nous-même, si nous l'avons fait, c'est que nous pouvions le faire. Celui qui fut une occasion de souffrance ou de scandale n'est jamais tout à fait innocent ; plutôt que de chercher les bonnes raisons, les prétextes, qui fourniront toujours des échappatoi- res, il faut accepter la responsabilité, faire face à l'événement pour en tirer de nous à nous-même la leçon, en vue d'une réforme de ce qui nous a été manifesté comme insuffisant dans notre domaine personnel.

Dans une situation donnée, pour peu qu'elle suppose de l'imprévu ou de la difficulté, le chemin de la faiblesse est toujours celui de l'évi- tement, et les possibilités de dérobade fournissent bon nombre de moyens de faire défaut. Parmi ces manoeuvres dilatoires de soi à soi- même et aux autres, on peut relever la timidité, qui rétracte la person- ne sur elle-même, ou la peur, avec son cortège d'émotions, de panique, de larmes, ou de colère. L'irrésolution choisit, aussi longtemps que possible, de ne pas choisir ; le mensonge perme, un double jeu com- mode sur le moment, mais qui, par un effet de boule de neige, multi- plie bientôt la difficulté au lieu de la résoudre. Le mensonge constitue par excellence l'arme [51] des faibles ; il correspond à une paresse intellectuelle et morale : demain est encore un jour ; il est toujours plus aisé de remettre à plus tard ce qu'on devrait faire le jour même. Le faible peut ainsi mettre en jeu des ressources considérables pour n'avoir pas à se prononcer ; il gaspille son ingéniosité et son énergie à

7 Volonté de puissance, trad. Bianquis, N.R.F., 1935, t. 1, p. 375.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

46

ne pas vouloir, à ne pas voir, à ne pas agir. Et lorsque, malgré tout, la décision est intervenue, consacrant la défaite matérielle et morale, il reste à la faiblesse le recours de la résignation, qui tourne l'impuissan- ce en philosophie, et convertit sa passivité en loi de la nature. Ou bien le refuge sera cherché dans l'irréel, dans les satisfactions frauduleuses de la rêverie, la plénitude abusive de l'imaginaire venant combler le déficit existentiel de la conduite réelle. Chacun de nous dispose ainsi de multiples recours pour éviter de faire face. La présence au présent, l'affrontement résolu ne vont jamais sans quelque dureté de soi à soi, sans quelque sacrifice ; et plutôt que d'y consentir nous mettons toute notre lucidité à ne pas voir la situation telle qu'elle est. A la limite, la maladie du corps ou de l'esprit, la mort même, sont le refuge, plus fré- quent qu'on ne croit, de celui qui n'a pas voulu choisir la liberté.

Chaqu vie humaine connaît ses moments de faiblesse, chacune, plus ou moins, abrite au-dedans de soi la gamme entière des possibili- tés de défection dont nous venons d'énumérer quelques-unes. La for- ce, en effet, n'est pas l'absence de faiblesse, comme une qualité natu- relle une fois donnée, mais bien plutôt le dépassement de la faiblesse toujours offerte comme l'autre possibilité, et la plus facile. Mais à côté de la tentation de défaillance normalement inhérente à toute vie per- sonnelle, il existe une faiblesse anormale et proprement maladive. La conscience et la volonté se trouvent en [52] pareil cas aliénées par avance, grevées d'une hypothèque si lourde qu'elle pèse souveraine- ment sur la conduite tout entière. On doit à Pierre Janet de patientes analyses de cette déficience vitale et morale dans toutes ses variétés et à tous ses niveaux. La faiblesse apparaît alors comme un déséquilibre constitutionnel, échappant au contrôle de la volonté. Le psychiatre parle ici d'asthénie ou de psychasthénie ; ces troubles plus ou moins graves donnent lieu aux états mentaux que Janet a finement décrits sous le nom de « sentiments d'incomplétude ».

Sous sa forme la plus légère, l'asthénie est un trouble bénin dont chacun a pu faire l'expérience dans des moments de dépression. Une sorte d'inquiétude diffuse et de tristesse envahit comme une brume le domaine personnel : le passé est plein de regrets et de remords, l'ac- tualité riche de menaces, l'avenir d'incertitude et de pressentiment. Tout est trop difficile, trop compliqué, trop cher. Le bonheur n'est pas de ce monde. Le sentiment d'incomplétude se résume dans l'incapacité

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

47

de jouir du présent et d'en tirer le suc d'aucune joie. Tous les horizons sont moroses ; la vie est ce chemin embrumé où l'on ne rencontre ja- mais personne. La détresse ici n'empêche pas de vivre ; elle est seule- ment ce secret de tristesse que nous portons en nous, et que parfois nous déchiffrons dans le visage d'un ami, le secret, par exemple, de

Gérard de Nerval : « je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé

Seulement le secret de Gérard de Nerval devait le conduire dans la maison de santé du DI, Blanche, et de là même jusqu'au suicide, par un lugubre soir d'hiver, rue de la Vieille-Lanterne. Lorsqu'elle devient plus grave, l'asthénie cantonne la vie personnelle dans le [53] vide et dans l'irréel ; le monde se rétrécit peu à peu, à l'image de la peau de chagrin ; l'homme porte en permanence son propre deuil. Il s'absorbe dans le souci, au point de ne plus pouvoir assumer correctement ses tâches dans le monde. Il n'y a plus seulement autour de lui un charme de mélancolie ; c'est un masque de fumée qui l'enveloppe et le dérobe au contact d'autrui. Pierre Janet parle, à ce degré, d'une asthénie socia- le : chacun reconnaît ici que l'intéressé ne va pas bien, qu'il doit être malade. Il apparaît dans son cercle familial, professionnel ou amical comme une personne déplacée, partout en porte-à-faux ; il éveille alentour l'inquiétude, la suspicion.

Enfin, à son degré le plus grave, l'asthénie vitale correspond à un dépérissement de la vie personnelle dans son ensemble. L'univers se vide, ou encore se peuple d'obsessions ; le malade se réfugie dans un silence absolu, dans une inertie complète, refusant même de s'habiller, de manger, tant lui pèse la peine de vivre. Il est muré en lui-même, parfois figé dans les attitudes stéréotypées de l'hystérie. Si on l'aban- donne, la seule issue sera pour lui de mourir sur place, menant ainsi jusqu'à l'extrême limite son affaiblissement 8 .

Cette faiblesse constitutionnelle et maladive apparaît comme un principe d'organisation, ou plutôt de désorganisation, de la vie person- nelle dans son ensemble. Quelles que soient les circonstances, celui dont nous disons : « c'est un faible », se révélera toujours inférieur [54] à la situation. Consciemment ou inconsciemment, il pratique une sorte de politique du pire : il se persuadera d'ordinaire qu'il n'a pas de

»

8 Pour plus de détails, on pourra se reporter à Pierre JANET, Notions générales sur les stades de l'évolution psychologique et le rôle de la force et de la fai- blesse dans le développement de l'esprit, Chahine édit., 1926.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

48

chance, qu'il est la victime d'un destin contraire et opiniâtre, mais les témoins de sa vie ne peuvent s'empêcher de soupçonner qu'il est lui- même son meilleur ennemi. Nietzsche observe qu'il y a dans chaque vie un événement caractéristique, revenant à diverses reprises : la même difficulté, résolue de la même manière, ou plutôt non résolue Ce retour éternel de l'événement dans l'existence prouve que l'existen- ce détermine l'événement. Le pressentiment de Nietzsche a trouvé son plein développement dans la révolution copernicienne réalisée par les psychologies des profondeurs à la suite des étonnantes découvertes de Freud. Nous sommes les artisans de ce qui nous arrive : vainqueurs ou victimes, nous avons à l'avance donné notre consentement.

« Chacun porte en soi une opinion sur lui-même et sur les problè- mes de la vie, écrit le psychanalyste Adler, une ligne de vie et une loi dynamique, qui le régit sans qu'il le comprenne, sans qu'il puisse s'en rendre compte. Cette loi dynamique naît dans le cadre étroit de l'en- fance et se développe suivant un choix à peine déterminé » 9 . Le cen- tre de gravitation de l'être personnel se trouve au-dedans de l'intéres- sé ; une sorte de principe régulateur donne à toutes les conduites leur allure générale. Ce principe échappe d'ordinaire à celui-là même qui le met en œuvre ; il ne s'agit pas d'une règle de conscience, mais d'une pente naturelle des sentiments et des désirs. L'intelligence se contente de masquer, par des superstructures plus ou moins habiles, par de [55] beaux prétextes ou des justifications élevées, cet abandon et cette dé- mission première de la volonté devant une instance qui lui paraîtrait inférieure en dignité. C'est pourquoi, bien souvent, nous sommes agis alors même que nous croyons agir.

Le déficit existentiel de la mauvaise conscience, qui engendre les attitudes de faiblesse, trouve son principe dans une décevante estima- tion de soi. Dans le secret de son cœur, l'homme s'est pesé ; il s'est trouvé trop léger. Il ne cesse de demander à l'expérience des confirma- tions de cette condamnation qu'il a portée sur luimême, et triomphe chaque fois, avec une sombre délectation, dans sa propre défaite, ma- chinée d'ailleurs à plaisir. La faiblesse chronique se manifeste dans la variété des conduites d'échec : la personne s'obstine à parier contre elle-même, quoi qu'il arrive, afin de mieux attester aux yeux de tous et à ses propres yeux que toutes les issues sont fermées, qu'il n'y a pas

9 ADLER, Le sens de la vie, trad. Scheffer, Payot, 1950, p. 22.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

49

d'avenir. Cette politique du pire intervient beaucoup plus souvent qu'on ne croit ; elle peut d'ailleurs se camoufler de bien des manières, opérant une transmutation des significations vécues, de telle sorte que la réussite apparente la plus brillante corresponde chez celui qui en est le bénéficiaire au comble de l'infortune et de la désillusion.

À ce niveau, la faiblesse prend le sens d'une attitude proprement métaphysique à l'égard de l'enjeu existentiel de l'être humain. Le rap- port de l'individu à l'univers répond à un plan d'ensemble, qui dessine les configurations de l'action selon l'exigence des valeurs intimes. Dans le cas de la faiblesse, cette affirmation de la personne apparaît, comme grevée par un parti pris d'impuissance, par une volonté de non parvenir, qui procède d'une blessure secrète. Par-delà les liens de la causalité [56] apparente et l'enchaînement des événements, chacun de nous soupçonne une nécessité plus impérieuse, comme une prédesti- nation. Si j'échoue, si je n'obtiens pas ce que je désire, si je suis mal- heureux, c'est sans doute que je suis coupable et que je mérite d'être puni. Le sentiment de culpabilité apparaît ici comme une des sources maîtresses de l'angoisse humaine. Beaucoup d'hommes plaident cou- pable devant la vie, sans raison valable. Ils se reconnaissent coupables avant d'avoir commis de faute, de telle sorte que les fautes qu'ils finis- sent par commettre sont recherchées par eux comme autant de confir- mations de la culpabilité latente. Freud a même décrit une catégorie de criminels par sentiment de culpabilité, qui poursuivent non pas le cri- me, mais le châtiment. Sans aller jusqu'à mobiliser la justice instituée, le sujet peut d'ailleurs s'infliger à lui-même les peines les plus va- riées : les aliénistes connaissent bien les processus d'auto-punition qui peuvent entraîner la mutilation et la mort volontaire. Mais, dans la psychologie normale, le même mécanisme permet assez souvent à la personne de s'infliger de menus sévices, de se priver de ce qu'elle dé- sire, pratiquant ainsi une sorte d'ascétisme dont elle tire d'ailleurs d'in- déniables jouissances ; le masochisme, la cruauté contre soi-même, est un des ressorts secrets des conduites humaines.

Le domaine de la faiblesse paraît ainsi s'élargir d'une manière indé- finie. Toute conduite humaine, en fin de compte, peut être soupçonnée d'affirmer directement la déficience constitutive de la vie personnelle, ou de réagir à cette déficience pour la masquer. Adler a fait voir d'une manière très convaincante que le sentiment d'infériorité entraîne des activités compensatrices parfois démesurées, dont l'intention profonde

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

50

est de dissimuler [57] une faiblesse cachée : le bègue Démosthène se fait orateur, et si Gœbbels n'avait pas été chétif et boiteux, inapte au service militaire, sans doute ne se serait-il pas fait le champion inlas- sable et démoniaque de la mystique de la race, incarnée par les grands aryens blonds, au nombre desquels on ne pouvait certes le compter, pas plus d'ailleurs que Goering ou Hitler. Mais dans le cas de ces exemples, la personne, au lieu de céder à sa faiblesse, la compense et la surmonte. La faiblesse ressentie est l'occasion d'un recours à la for- ce : Démosthène a su tirer parti, si l'on peut dire, de ce bégaiement, qui fut comme l'écharde dans sa chair, dominée à force d'énergie et transfigurée par la mise en oeuvre du génie. Ainsi la faiblesse de natu- re ne nous condamne qu'avec notre consentement, si elle devient l'ido- le d'une volonté fascinée. Il y a, au contraire, quelque chose de toni- que dans un certain sentiment de l'insuffisance personnelle et de l'im- perfection. C'est une invitation à agir pour combler ce retard de soi à soi. Adler lui-même, qui a si bien mis en lumière les influences secrè- tes et les tentations morbides du sentiment d'infériorité, n'en maintient pas moins que « être homme, c'est se sentir inférieur » 10 . Il y a dans toute vie des batailles perdues ; le faible est convaincu aussitôt que vaincu. Il se hâte &accepter la défaite, et de la justifier comme une expiation. La vertu de force sait que la guerre continue ; elle n'est ja- mais définitivement achevée pour celui qui « fait la guerre » avec l'énergie farouche du combattant, sûr de tenir jusqu'au bout.

10 Le sens de la vie, éd. citée, p. 68.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

51

[58]

La vertu de force

Chapitre V

PAR-DELÀ L'ÉCHEC ET LE SUCCÈS

Retour à la table des matières

La force véritable n'exclut pas la fragilité. Tout homme est vulné- rable., tout homme a ses points faibles. Il manifeste sa force dans la mesure où il se révèle capable de surmonter son infériorité, au lieu d'y succomber. Si la force est proprement une vertu, c'est parce qu'elle entreprend une lutte contre les évidences naturelles, refusant de s'in- cliner devant les démentis de l'expérience.

L'âme de la force authentique est donc une sorte de lucidité, qui re- fuse toutes les consolations illusoires et toutes les excuses. Le débile est vaincu d'avance ; mais l'homme fort ne se figure pas qu'il gagnera à tous les coups. Il existe une illusion de la force, une force illusoire, en laquelle apparaît justement ce que peut être la simulation de la ver- tu sans la vertu elle-même. La fragilité, la faiblesse menacent chaque vie du dedans ; pour échapper à cette menace, la personne est tentée de se réfugier dans les chimères d'une autosuggestion flatteuse. La prétention à la force camoufle l'absence de force ; et bien des hommes font étalage de leur force avec d'autant plus d'insolence qu'ils sont les premiers à en douter.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

52

[59]

Le fanfaron est d'ordinaire un homme qui a peur. S'il enfle la voix, s'il multiplie les rodomontades, c'est parce qu'elles opèrent sur lui, si- non sur autrui, avec le charme d'une incantation magique, pour tenir à distance les menaces de panique. L'homme est perpétuellement en quête de sécurité, sans cesse angoissé par les menaces qui lui viennent des autres et de soi, tourmenté par la possibilité toujours offerte de la maladie et de la mort, de l'infortune, de la misère. Il n'existe aucun moyen de conjurer tous les dangers ; aucune menace ne peut mettre qui que ce soit à l'abri d'une manière complète. C'est ce besoin de pro- tection qui lie l'enfant à sa mère ; elle représente pour lui une zone de sécurité totale, et toute sa vie l'homme aura la nostalgie d'une pareille paix, qu'il redemandera sans se lasser à la femme, en échange de son amour. Mais ce système de sécurité n'est pas accordé à tous, et d'ail- leurs il ne suffit pas à repousser toutes les menaces. Toute la civilisa- tion peut dès lors être comprise comme un ensemble de moyens mis en oeuvre pour donner à l'homme jeté dans le monde les assurances dont il ne saurait se passer. La religion est un système de sécurité, comme le droit et la médecine, et la morale elle-même.

Ainsi s'ouvre une dialectique de la conscience intime, qui remet en question la plupart de nos attitudes. Nous n'osons guère nous regarder en face, ni embrasser d'un regard lucide notre condition ; nous en soupçonnons trop sur nous-même, c'est pourquoi nous ne voulons pas savoir. L'attitude normale de soi à soi serait plutôt de détourner le re- gard. Pascal a décrit les multiples formes que peut prendre cette conduite universellement humaine du divertissement : la personne a peur de son ombre, elle fuit devant soi, et l'attitude la plus résolue [60] devant le danger est bien souvent une fuite en avant. Le parti pris le plus difficile est celui de fonder en soi sa force. Le premier mouve- ment paraît être toujours de la chercher ailleurs. Le jeune Lyautey, en sa vingtième année, le constate avec lucidité : « Est-ce facile d'avoir du respect pour soi ? c'est-à-dire pour l'être dont on connaît le mieux les imperfections, les travers les plus cachés, les arrière-pensées les plus secrètes, l'être chez qui l'on a surpris le plus de contradictions, de mensonges et de faiblesses ? Non certes, et pourtant il faut se respec- ter. Ce qu'on respecte en soi, ce n'est pas soi-même tel qu'on se connaît ; il n'y a pas de quoi ; c'est l'ami de son ami, c'est l'objet de l'affection sacrée de quelqu'un qu'on respecte, c'est un fils, c'est le

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

53

membre d'une société, c'est un chrétien. Et c'est ainsi que l'homme le plus hésitant, le plus inquiet de lui-même, l'homme qui se demande s'il ne doit pas se mépriser, s'il possède un de ces caractères sacrés, se respecte lui-même, pour ne pas souiller l'ami d'un ami, le fils du Dieu dont il porte le signe, l'homme dont le sang du Christ a touché le front 11 . »

Cette page étonnante montre bien la tentation, même chez les plus nobles, de chercher la force partout ailleurs qu'en soi. La vie person- nelle apparaît comme excentrée par le recours au personnage qui lui sert de prototype de valeur. L'honneur, l'amour-propre interviennent comme des instances régulatrices, grâce auxquelles la personne, en s'abdiquant elle-même, pourra trouver enfin l'assurance. Chaque so- ciété comporte ainsi des types de l'homme fort, dont l'imitation per- mettra aux [61] âmes inquiètes de trouver le repos : dans la société française d'aujourd'hui, le parachutiste, par exemple, ou l'homme des commandos, l'explorateur, l'alpiniste assurent auprès de la jeunesse cette fonction exemplaire. En Russie, ce sera l'ouvrier de choc, le stakhanoviste ; aux États-Unis, le pionnier de naguère, ou l'entrepre- neur capitaliste, fils de ses oeuvres ; la société médiévale révérait le clerc, le saint, le chevalier ; la Renaissance se donne les modèles de l'humaniste, du ruffian, du condottiere ; le nazisme avait adopté le ty- pe du S.S. équipé de toutes les vertus germaniques. Consciemment ou non, le système éducatif propre à une société quelle qu'elle soit consis- te à imposer à la jeunesse le respect des hommes représentatifs tels qu'ils sont stylisés par la mythologie ambiante. Ces prototypes inter- viennent comme des systèmes de sécurité, la règle étant dès lors d'agir, en toute situation, comme le modèle l'aurait fait. La pédagogie enseigne ici non pas à être fort, mais à imiter la force.

Cette affectation de la force joue d'ailleurs un grand rôle dans ] !anthropologie usuelle. L'autoritarisme, l'orgueil, la vanité, le cynis- me, sous des formes variées, recouvrent une même angoisse, compen- sée par la recherche désespérée dune transcendance dont l'individu s'éprouve intimement dépourvu. Le faible se donne souvent les allures de l'homme fort ; il se persuade et persuade autrui qu'il est un « dur ». Sa force, il a choisi de l'identifier à un style de vie, à un facteur préle- vé dans le monde extérieur, bref partout ailleurs qu'en lui-même. Le

11 Cité dans Patrick Heidsieck, Rayonnement de Lyautey, N.R.F., 1942, p. 49-50.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

54

milicien fait étalage de sa brutalité, le politique de sa puissance, le ri- che de son argent, le savant de son érudition. L'homme riche mesure les hommes à l'étalon de leur fortune : on est [62] ce qu'on a ; l'intel- lectuel n'apprécie que les dons de l'esprit ; l'homme d'État, l'homme d'affaires tienne if compte de la surface sociale des individus, et des

« relations » qui leur constituent une sphère d'influence. Chacun à sa

manière met en œuvre les voies et moyens propres à assurer son auto- rité. Sans argent, sans pouvoir, sans relations, on ne serait ainsi qu'un homme de rien. Pourtant la force véritable, ou la faiblesse, se manifes- tent seulement dans cet homme nu, réduit aux seules ressources qu'il peut tirer de lui-même. La force véritable n'est pas un système de sé- curité ; elle suppose la conscience prise de l'échec nécessaire de tous les systèmes de sécurité. Toute assurance se réduit en fin de compte à la certitude qu'il n'y a pas d'assurance, sinon dans la fermeté et la réso- lution de l'esprit.

Au-delà de l'échec et du désespoir s'ouvre un nouveau domaine, où les démentis de l'expérience ne peuvent plus grand-chose, puisqu'ils

sont en quelque sorte acquis d'avance. La vertu de force est dans ce recours de soi à soi, dans le déploiement d'une volonté qui, si tout le reste venait à lui manquer, serait encore capable de trouver en elle- même une ressource, devenant en quelque sorte sa propre matière, l'ultime enjeu de cette partie que l'homme ne peut perdre aussi long- temps qu'il demeure le gardien de son honneur. La fermeté stoïcienne

a magnifiquement illustré ce thème de la volonté souveraine, une fois

qu'elle s'est déprise de tous les engagements qui la maintenaient capti- ve, aliénée dans l'univers. Ne comptant plus que sur elle-même, elle confère à celui qui s'est rendu digne de l'exercer la pleine souveraineté sur la vie et la mort. Esclave ou maître, empereur, le sage stoïcien in- carne la vertu de force ; maître de lui-même, il est maître de l'univers :

« Si [63] fractus illabatur orbis, comme disent les vers d'Horace, im- pavidum ferient ruinae : que le monde se rompe et s'écroule, ses dé- bris le frapperont sans l'effrayer 12 . »

Il y a sans doute quelque chose d'inhumain dans cette prétention stoïcienne à la souveraineté, une attitude un peu théâtrale et forcée. Il faut se souvenir aussi du fait qu'elle est pour le sage un idéal bien plu- tôt qu'une réalité, non pas la description d'un état de fait, mais l'exhor-

12 Odes, IV, 3, tr. VILLENEUVE.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

55

tation qu'une conscience, toujours menacée de défaillance et d'infidéli- té, s'adresse à elle-même dans le péril. L'affirmation stoïcienne inter- vient comme un rappel à l'ordre de la dignité humaine, comme un re- cours en grâce dans les situations les plus objectivement désespérées. La leçon est précieuse, elle demeure à jamais valable : quel que soit l'événement, l'homme peut et doit demeurer le maître du sens de l'événement. Aussi longtemps qu'elle n'abdique pas, devant la mort même, la captivité ou les tortures, la personne morale peut garder le contrôle des significations. L'homme fort est celui qui, au lieu de se soumettre à la leçon des choses, sait qu'une situation, quelle qu'elle soit, ne prend un sens que par son adhésion. La joie, le désespoir, la paix ou l'ennui, ne nous viennent pas comme une résultante des cir- constances : l'homme que le destin peut combler, celui-là aussi le des- tin peut le ruiner, c'est-à-dire que l'ordre proprement humain com- mence audelà de cette richesse et de ce dépouillement, à partir de cette limite où rien ne nous arrive qu'en vertu de notre mouvement propre et de notre consentement.

La vertu de force fait de l'affirmation personnelle un centre de rayonnement qui polarise l'espace d'alentour. [64] La matière de cha- que vie est faite de ce que lui apportent jour après jour le flux et le reflux de la vie biologique et sociale, ou les contingences de l'histoire. Mais le passage de la matière à la forme met en œuvre cette capacité que chacun possède plus ou moins d'imposer la figure alentour. Celui qui a du caractère communique son style propre à l'environnement, et cette vertu de style apparaît aussi bien dans l'ameublement de son do- micile, que dans l'allure de ses démarches, dans l'originalité de ses propos, dans le rythme qu'il apporte avec lui partout où son existence se mêle à d'autres existences : vie familiale, vie professionnelle ou cercle des amitiés. La force authentique est essentiellement action de présence, qui apporte avec elle de nouvelles possibilités, donne à l'air même qu'on respire une autre densité, une qualité vivifiante. Ainsi souvent de la femme, confinée dans le domaine de la vie privée, épou- se et mère, maîtresse de maison, vouée à des servitudes sans lustre, et sur qui repose tout l'édifice de la vie familiale. Elle était la femme for- te, et l'on ne s'en doutait pas. Si elle est menacée, une sorte de dé- chéance accablée pèse soudain sur l'existence quotidienne. Cette lu- mière, on ne la remarquait pas : on sait maintenant d'où elle vient.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

56

Le mystère de la force est un mystère de lumière. Qu'il s'agisse de la mère de famille qui se dépense en travaux « ennuyeux et faciles », ou de personnalités exemplaires dans l'histoire, incarnations de va- leurs qui demeurent vivantes àtravers les siècles, Bouddha ou jésus, Socrate, Gandhi, la vertu de force apparaît toujours comme la mise en œuvre d'un don incompréhensible et fascinant. Une autorité, née du dedans et qui agit du dedans, se communique autour de certains [65] êtres, dans un rayon d'action qui peut être celui d'une modeste demeu- re, ou bien s'étendre à un continent, à l'univers tout entier. Les peuples primitifs, sensibles à cette irradiation d'un être privilégié, chef, héros ou sorcier, l'attribuent à un pouvoir surnaturel qu'il aurait reçu en par- tage. L'homme fort est pour eux le dépositaire d'une énergie sacrée, d'un mana, qui le rend supérieur aux autres, plus heureux, plus puis- sant ou plus sage. Croyance naïve, mais qui atteste bien l'impression ressentie d'un surcroît d'être, d'un surplus de valeur dotant certains hommes entre tous d'une qualité incommensurable. Ainsi se montre la force du génie dans le jeune Mozart, obscur et ignoré, ou dans jean- Sébastien Bach, homme mûr, père de famille nombreuse et modeste fonctionnaire : cette parole souveraine qui brille en eux se fait messa- gère de joie aux siècles des siècles pour des foules innombrables qui y écoutent la secrète respiration de leur être enfin délivré. Mais, encore une fois, ce privilège de transcendance rayonnante n'est pas réservé à ceux dont, pour mieux nous les opposer, nous avons très certainement tort de faire des demi-dieux. Le plus déshérité des hommes a pu être le révélateur de joie, le libérateur des captifs ; tel est, dans l'amitié vraie, dans l'amour, le don de celui qui aime, à celui qu'il aime et dont il est aimé. Chacun est en puissance l'annonciateur de la bonne nouvelle ; chacun peut faire cette étrange expérience en vertu de laquelle ce qu'on annonce aux autres en se l'annonce aussi à soi-même. Toute joie donnée est une joie reçue ; toute joie partagée illumine le monde, opé- rant ainsi l'impensable miracle de la multiplication et de la transmuta- tion des sens de l'univers.

Toute force véritable est créatrice ; toute création [66] véritable est une affirmation de force. Celui qui détruit seulement, pour le plaisir de détruire, vandalisme ou Schadenfreude, ne mérite pas d'être appelé fort, car il ne met en oeuvre que les énergies du désespoir et l'instinct de la mort. Le créateur est celui qui apporte au monde quelque chose qui ne s'y trouvait pas encore ; il augmente la quantité des êtres, la

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

57

richesse des significations, il exerce la souveraineté de la fonction humaine, qui est d'ajouter à la nature et d'accroître la richesse authen- tique au monde. La faiblesse commence avec le sentiment, lui aussi toujours menaçant, de l'inanité, de la non-nécessité de la vie : « je ne

suis bon à rien, et d'ailleurs rien n'est bon à quoi que ce soit. Le monde

est vide, et je suis vide comme le monde

fié ; il se sent appelé à être ; le faible mène une existence incertaine et injustifiée, doutant de soi, doutant d'autrui et de l'univers même, déso- lé de douter, et ne pouvant se consoler de cette désolation dont il ne peut éviter de se sentir obscurément coupable.

L'affirmation de la force se situe par-delà les troubles récrimina- tions du sentiment de culpabilité ou du complexe d'échec. De même n'interviennent plus les systèmes de sécurité qui prétendaient mettre l'homme à l'abri de l'événement, le fatalisme, par exemple, et la rési- gnation, ou le pessimisme qui parie toujours que les choses tourneront le plus mal possible : si elles s'arrangent, c'est autant de gagné ; si el- les ne s'arrangent pas, fi reste la consolation amère d'avoir tout prévu. Cette politique du pire, quelque peu analogue à celle de l'autruche qui cache sa tête dans le sable, dit-on, pour ne pas voir la réalité telle qu'elle est, est couramment pratiquée par de très grands esprits, com- me on le voit dans le cas d'Alfred de Vigny par exemple. La force [67] n'a pas besoin de recourir à de pareils enfantillages pour se rassurer. L'échec et le succès ne sauraient revêtir à ses yeux qu'une valeur toute relative : la confrontation de l'homme et du monde se poursuit tout au long de la vie, et le programme de nos exigences ne peut évidemment pas compter sur une série indéfinie de satisfactions. Aussi bien nos désirs ne méritent-ils sans doute pas tous d'être comblés, et d'ailleurs l'homme à qui tout réussit risquerait sans doute d'être bientôt lassé de gagner à tous les coups.

» L'être fort se sent justi-

Le succès et l'échec sont des aspects de l'incessante négociation poursuivie par chaque existence entre l'espace mental du dedans et l'espace physique et social du dehors. Non point des qualifications brutales et objectives, comme on l'imagine d'ordinaire, quand on se représente des revers de fortune ou un échec de carrière comme des données proprement et définitivement négatives, des empêchements à être. En fait ce sont là des significations provisoires, toujours suscep- tibles d'être remises en question. La force, en face d'une pareille situa- tion, résiste à la panique du désespoir, sans essayer pour autant de mi-

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

58

nimiser les dégâts ; la lucidité est la première condition d'un nouveau départ. Souvent l'échec le plus mortifiant peut prendre en deuxième lecture le sens d'un rappel à l'ordre, dissipant certaines illusions et permettant un regroupement des instances maîtresses de l'être intime. Le démenti de l'expérience devient dès lors une indication positive : la vie personnelle a été prise au piège d'un incident ou d'un accident ; par la mobilisation de toutes ses ressources, elle doit décider de l'impor- tance réelle que revêt l'épisode en question. La personnalité exerce sa liberté dans ce droit de reprise qui convertit la valeur apparente de [68] l'événement en sa valeur réelle. Autrement dit, le raté va, dans sa vie, d'échec en échec ; il est sa propre victime, non point celle de l'événement ; il joue perdant, et serait d'ailleurs parfaitement capable de transformer en désastre profond le succès le plus indiscutable. La vertu de force au contraire intervient, dans la pire situation, avec l'atti- tude résolue de Bonaparte dans l'après-midi de Marengo : une bataille est perdue ; il est encore temps d'en gagner une autre.

Aussi bien l'échec et le succès sont-ils interprétés d'ordinaire, par l'intéressé comme par ceux qui l'entourent, de la manière la plus su- perficielle, comme si les promesses majeures de la vie se limitaient à l'acquisition et à la possession paisibles de quelques biens définis une fois pour toutes : argent, santé, femmes, honneurs. L'homme à succès selon le consentement quasi universel, c'est le financier heureux, dont le coeur et l'estomac fonctionnent bien, l'homme politique solidement campé dans les approches du pouvoir, ou encore l'homme àfemmes Rien de plus grossier que cette échelle des valeurs, dont probablement chacun d'entre nous porte en soi la secrète nostalgie, car nul ne se ré- signe jamais tout à fait à n'être pas beau, riche, aimé, puissant. La lit- térature des magazines, les images faciles du cinéma contribuent à nous entretenir au niveau de cette mentalité infantile.

Stéphane Mallarmé, petit professeur d'anglais mal noté par les pro- viseurs et les inspecteurs généraux, consume sa vie en de vains efforts pour dénaturer les mots et réaliser d'impossibles transmutations de sens grâce à une machine poétique lentement mise au point. Pouchki- ne, jeune officier quelque peu noceur, meurt très jeune, tué en duel à propos d'une misérable intrigue [69] amoureuse : il aurait pu faire une belle carrière militaire et devenir général, tout aussi bien que le jeune Charles de Foucauld, s'il n'avait pas abandonné le service de rensei- gnements pour se faire ermite au Sahara. Cézanne, méconnu de tous et

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

59

même de ses amis, fournit à son compatriote Zola le modèle du pein- tre sans génie, acharné àproduire des oeuvres dont personne ne veut. Kafka, tuberculeux, meurt jeune et inconnu ; Proust, promis à tous les succès mondains, s'enferme dans la maladie, l'anomalie et la bizarrerie et se tue à gribouiller des paperasses infinies où le plus lucide lecteur de l'époque, André Gide, ne trouve pas le moindre intérêt. Van Gogh, issu de la bonne bourgeoisie hollandaise, se déclasse et finit par le suicide. Nietzsche, étudiant brillant, professeur sans élèves, sombre dans la maladie, errant de pension de famille en pension de famille et se considère comme un grand musicien manqué, jusqu'au moment où la folie s'empare définitivement de lui.

On pourrait multiplier ces exemples. Les génies les plus authenti- ques ont rarement été reconnus de leur temps, et récompensés par le succès. Les hommes consacrés par l'époque sont ceux où elle se re- connaît ellemême, ce qui suppose en eux une médiocrité plus ou moins bien cachée mais essentielle. Le romancier à la mode, le poète lauréat ont ainsi la plus grande chance d'être effectivement des ratés ; et si par hasard ils se trouvent être réellement des hommes exemplai- res, des créateurs, leur gloire est le résultat d'un malentendu, et d'ail- leurs ne leur ajoute rien. Goethe, idole de lEurope intellectuelle, fut haut fonctionnaire d'un petit prince, ministre, décoré de toutes les dé- corations, y compris la légion d'honneur. Au bout du compte, dans [70] sa vieillesse, il finit, sous la pression de l'opinion publique, par se prendre lui-même pour Gcethe, jouant son propre rôle avec une bonne volonté assez affligeante. Le succès lui-même apparaît ainsi comme un échec, et les plus purs, parmi ceux que le destin a comblés, le sa- vent bien. L'homme qui accepte les significations toutes faites, qu'el- les lui soient favorables ou défavorables, cet homme est un vaincu.

On peut échouer dans le succès, on peut triompher dans l'échec. L'événement n'est jamais qu'un défi : il attend de nous la riposte, la réaction qui lui donnera vraiment son sens. Le monde extérieur et so- cial ne nous propose que des termes insuffisants, définis selon l'ordre des choses et non selon la valeur personnelle. Nul ne peut être vrai- ment jugé qu'en fonction de son authenticité propre. Dès lors les attes- tations, les grades et degrés, les fonctions et les honneurs, représentent autant de pièges où ceux-là se laissent prendre qui doutent d'eux- mêmes et demandent éperdument à être rassurés. L'homme fort main- tient ses distances par rapport au rôle social, bon ou médiocre, qu'il lui

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

60

faut bien, comme tout le monde, accepter de jouer. Il garde fidélité à une loi qu'il s'est faite de ne pas parvenir - le parvenu, celui qui se ju- ge arrivé, à quelque point de vue que ce soit, incarnant l'un des échecs les plus sinistres de l'être humain. Les admirateurs de Claudel par exemple ont peine à lui pardonner le contentement sénile, qu'il mani- festait ingénument, d'avoir fait une belle carrière diplomatique, et ga- gné beaucoup d'argent dans des spéculations financières, tout en étant ensemble un si grand poète

L'homme fort refuse de s'avouer vaincu en devenant un nanti et un important. Son secret, dans une volonté [71] tenace de démenti et de dégagement qui, quoi qu'il arrive, ne cesse d'attendre davantage de soi. L'authenticité humaine se joue au-delà des apparences, et le pro- cès de succès et d'échecs en lequel se résume le sens d'une vie suppose une constante réversibilité des évidences, dont on ne sait jamais trop si elles se présentent à l'envers ou à l'endroit. Le sens littéral est suscep- tible de toutes les transfigurations, de sorte qu'au bout du compte le sens du dernier succès et de l'échec ne peut être tiré que d'une eschato- logie de la vie personnelle. Il y a succès lorsqu'il y a expansion de l'être et confirmation de soi ; l'échec véritable est une blessure au ni- veau des valeurs, une sorte d'invalidation de soi par soi. Nous sommes chacun l'enjeu existentiel d'une partie de nous à nous-même, où l'es- sentiel de notre vie peut à tout coup être remis en jeu. Nulle partie n'est jamais gagnée, mais nulle perdue ; plutôt, celui-là seul perd assu- rément qui s'arrête et s'installe dans l'arrivisme du succès, ou dans cet autre arrivisme de l'échec, l'aveu de la défaite radicale fournissant lui aussi une sorte de confort de mauvais aloi. Nous espérons toujours un dernier mot, fût-il celui de notre condamnation ; mais il faut savoir et accepter qu'il n'y a pas de dernier mot - sinon une parole donnée de soi à soi et comme un serment de maintenir quoi qu'il arrive la fidélité que chacun doit à ses raisons d'être.

Il est sans doute difficile de dépasser le cercle vicieux des repré- sentations collectives, et de renoncer à s'estimer ou se mésestimer se- lon les normes de l'opinion d'autrui. La tentation est toujours d'accep- ter la captivité où nous enferment les jugements des autres, favorables ou défavorables - et de s'identifier à l'image que le monde environnant nous renvoie de nous-même. Rien [72] de plus inconstant, néanmoins, rien de plus fragile que les jugements sociaux de valeur ou de non- valeur. Aussi bien, le succès le plus ardemment souhaité, l'échec le

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

61

plus redouté, ne sont-ils jamais que des demi-vérités, dont la significa- tion ambiguë semble aussitôt se vider de son contenu. Il est bien rare que, le but atteint, l'œuvre achevée procure vraiment une satisfaction sans mélange : bien plutôt une lassitude, et une déception s'emparent de celui qui attendait de l'événement sa paix et sa joie. Cette déprécia- tion intrinsèque et dévaluation du résultat obtenu est un caractère très général de l'activité personnelle. Tout ce qui est gagné est en même temps secrètement perdu, puisqu'il nous dépouille de l'espoir, qui va- lait mieux peut-être que la chose espérée. La possession entraîne une privation d'être ; c'est le sens du mot d’Ibsen selon lequel « on ne pos- sède éternellement que ce qu'on a perdu ».

Un des secrets de la force authentique est dans la conscience prise de cette relativité généralisée de toutes les significations du monde. L'échec et le succès ne sont pas la mesure de l'être, mais plus modes- tement des signes des temps et peut-être des rappels à l'ordre. L'affir- mation de force se situe au-delà de la satisfaction et de l'insatisfaction, elle ne se laisse pas prendre au piège, ni acheter. Elle maintient l'ac- tualité personnelle et la vigilance des valeurs, en refusant de subir la loi des causes gagnées aussi bien que celle des causes perdues. Aucu- ne bonne cause ne peut être jamais tout à fait perdue, pour celui qui lui conserve sa fidélité en espérance. Aucune cause mauvaise ne peut définitivement triompher, car le mal subi ou infligé peut être converti en remords et en repentir, et connaître la transfiguration du pardon. Par son antifatalisme et son antipragmatisme, la leçon [73] de la force est donc une leçon de liberté. C'est le propre de la liberté que de re- mettre en jeu ce qui paraissait une fois atteint, de ne pas s'incliner de- vant les tentations de l'évidence, et de faire prévaloir toujours la digni- té créatrice de la personne sur la loi de l'événement.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

62

[74]

La vertu de force

Chapitre VI

AMBIGUÏTÉ DE LA VIOLENCE

Retour à la table des matières

On pourrait donc définir la force authentique comme une allure de l'affirmation personnelle dans son ensemble, comme un schème d'édi- fication et d'expression de soi. Ce regroupement de l'être implique à tout moment le passage de la multiplicité à l'unité, un dépassement des obstacles, opérant chaque fois qu'il est nécessaire le retour à soi par- delà toutes les tentations de dissidence à l'égard de la valeur. La force est dans le parti une fois pris et préservé. Elle suppose donc un milieu d'épreuve et de confrontation. La politique intérieure de l'équilibre des forces n'est que l'envers, ou l'endroit, d'une politique extérieure, où s'affrontent les influences. La force est un sens qui s'établit au sein d'un ordre des relations, c'est-à-dire de la relativité. Être fort, c'est se maintenir en face de l'autre, résister ou prévaloir - et le je est à cet égard, pour lui-même, le premier autrui, l'interlocuteur valable en premier. Le faible Ovide, le poète sensuel de l'Art d'aimer, se lamen- tait, voulant le meilleur, de faire toujours le pire.

Force et faiblesse définissent l'état toujours plus ou moins incertain d'une négociation. On est toujours le fort de quelqu'un, et le faible de

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

63

quelqu'un. Un faible [75] trouve toujours un plus faible qui l'admire :

le petit enfant admire celui qui a la taille au-dessus, le fils admire son père, l'écolier le maître et le soldat son officier. L'enfant imagine la force comme un absolu, donné automatiquement à certains êtres et dont il aura le bénéfice lorsque lui-même sera devenu grand. Il décou- vrira un jour son erreur, et la faiblesse de ces idoles auxquelles il confiait son impuissance ; mais il ne cessera, en dépit de cette décep- tion, de rechercher le patronage gullivérien du bon géant dont la vertu bienveillante l'aidera à vivre. Au nombre des conditions d'existence, parmi les relations indispensables que chaque vie personnelle entre- tient avec son milieu, il faut compter le métabolisme de la force et de la faiblesse : il importe à chacun de se situer parmi des êtres plus forts que soi, qui le protègent, mais aussi parmi des êtres plus faibles, qui comptent sur lui.

Il est décourageant de se sentir à la limite, le plus faible ou le plus fort, celui que personne ne console ou qui n'a personne à consoler. Détresse de Moïse, l'homme fort, « puissant et solitaire », dans le poème de Vigny ; il n'a que Dieu pour confident, mais ce Dieu est un Dieu caché, dont nul homme ne peut connaître le nom. C'est une autre tentation de croire que tous les héros sont morts, tous les maîtres, et qu'avec eux la valeur s'en est allée ; il n'y a plus ni maître ni héros, la vraie vie est absente. En chacun de nous vit un besoin de respect qui doit obtenir satisfaction, besoin de recevoir et de donner, besoin d'une certitude essentielle qui, si elle ne trouve accueil, nous frappe de déso- rientation vitale. Toute rencontre avec autrui suppose cet affrontement et cette confrontation où chacun porte témoignage et demande à l'autre témoignage. La force et la [76] faiblesse se dégagent de ces expérien- ces dont elles fournissent en quelque sorte le sens ; elles nous donnent des vecteurs de valeurs, d'ailleurs complémentaires qui permettent à chacun de se situer parmi tous.

Dire que la vie de relation est le domaine des rapports de force, c'est certainement éveiller dans la conscience commune le préjugé latent qui discrédite aujourd'hui le recours à la force. Il est pourtant évident que toute situation où nous nous trouvons engagé, parmi les autres et de nous à nous-même, peut s'analyser comme une constella- tion d'influences en équilibre précaire et toujours en voie de remanie- ment. Chaque personnalité, à l'égard des autres, déploie une sphère d’influence, elle se manifeste à la manière d'un rayon d'action plus ou

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

64

moins étendu, qui interfère avec les personnalités environnantes. Cette concurrence vitale ne présente, d'ordinaire, aucun caractère dramati- que ; elle peut fort bien se poursuivre dans le silence, sans heurt per- ceptible. Néanmoins il y a, dans le contrat silencieux qui fait de cha- que groupement humain, petit ou grand, ce qu'on appelait autrefois une « communauté taisible », une clause fondamentale en vertu de laquelle un membre quelconque de l'ensemble est appelé à prendre rang parmi les autres. Dans une certaine perspective, on peut dire que l'enjeu de toute vie communautaire consiste dans le maintien, au jour le jour, ou dans la redistribution, des rangs : toute position acquise peut être remise en question ; l'âge, la compétence, l'influence, le ca- ractère, l'amour, l'amitié dont chacun est crédité ou débité peuvent en- traîner des changements de structure dans la constitution de l'ensem- ble. Il peut toujours y avoir abolition des privilèges existants et créa- tion de privilèges nouveaux, exaltation ou abaissement de chacun [77] des participants à un espace communautaire donné. L'ensemble rela- tionnel de toute existence à plusieurs pourrait se définir à la manière d'une mosaïque d'affirmations concomitantes où chacun, parmi tous les autres, sert ensemble et alternativement de forme et de fond. Le lieu propre d'une vie personnelle ne serait ainsi que la ligne des inter- férences, dessinée par les recoupements successifs, flux et reflux, cha- cun cédant à l'autre ou marquant sur lui sa dominance. Cette dynami- que existentielle où le plus important est rarement dit, où l'essentiel demeure implicite, mouvements et hésitations, préséances et conces- sions, prendrait assez aisément la forme de ces figures ambiguës, dont le sens de lecture peut s'inverser en vertu d'une initiative sans raison apparente, mais la dernière lecture demeure elle-même hésitante, prête à se dissoudre dans un nouveau remous, à disparaître dans un tourbil- lon destructeur de toutes les significations.

Chaque vie personnelle, et la plus insignifiante, dans le tissu com- munautaire, introduit un point de discontinuité, comme un nœud ou un relais au sein des cycles d'échange. Beaucoup d'hommes n'affirment pas grand-chose, mais chacun ou presque est le mari d'une femme, la femme d'un mari, le parent, l'associé, le camarade, appelé comme tel à exercer une influence. Celui-là même dont la prévalence est illusoire, et qui le sait, il faut bien qu'il suive, puisqu'il est le chef. La réalité dépasse la fiction, mais la fiction doit être maintenue, et, à défaut de se sauver soi-même, il faut tâcher de sauver les apparences ; la plupart

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

65

des gens sont d'accord là-dessus, jusqu'au moment du moins où le point de rupture étant atteint une nouvelle figure remplacera l'ancien- ne. Ceux qui n'ont pas grand-chose à annoncer par eux-mêmes, [78] ceux-là reprennent à leur compte ce qui est généralement convenu au- tour d'eux en matière de morale, de politique ou de religion. Leur message est « faut ce qu'il faut », mais du seul fait qu'ils le retransmet- tent, ce message acquiert une sorte d'énergie de position nouvelle, et quasi originale. Il est plus difficile de ne pas être, de ne pas dire com- me les autres, et l'attitude non conformiste représente en elle-même un acte d'une plus haute énergie. L'attestation d'originalité introduit dans le milieu un déséquilibre qui entraîne de la part des voisins des réac- tions compensatrices. Une sorte d'autodéfense est spontanément mise en oeuvre pour la répression de toute nouveauté nuisible au maintien des bonnes habitudes et des conventions généralement admises. Il est contraire au bon ton d'attirer sur soi l'attention, de se faire remarquer ; il ne faut pas remettre en question ce qui n'est pas en question, il est dangereux d'éveiller ou de faire réfléchir.

L'original qui prétend être vraiment une origine doit assumer la responsabilité qui incombe à celui qui se donne en exemple. Cela peut le mener fort loin - témoins Socrate et Jésus-Christ. A tout le moins, il lui faut dépenser pour s'affirmer une énergie de rupture considérable :

la première confrontation avec les lieux communs est déjà une pierre de touche de la vertu de l'homme et de la valeur de son message. La vocation de « l'exception », selon le mot de Kierkegaard, exige de ce- lui qui se sent appelé à être un signe de contradiction, un effort à contre-pente de la facilité, sinon un dévouement total, pour prendre le risque et l'assumer. Non d'ailleurs que la non-conformité puisse passer pour une vertu en soi : il existe, il a existé, dans certains milieux litté- raires, mondains ou politiques, une sorte de conformisme [79] de l'an- ticonformisme, dont on trouverait de beaux exemples dans les cercles où règne le snobisme, dans des groupements anarchisants ou dans le mouvement surréaliste. L'originalité qui se manifeste en pareil cas peut être l'affirmation d'une exigence authentique ; elle risque bien souvent de se trouver faussée dans son principe même par un parti pris d'opposition ou de négation, attestation non pas de la force mais de sa caricature. Trop souvent la mauvaise originalité chasse la bonne, comme il arrivait déjà dans le cas du jeune dandy Alcibiade qui, à la recherche de l'effet à tout prix, finit par couper la queue de son chien.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

66

Il y a un mystère de l'influence. L'action de l'homme sur l'homme, en dépit même des perfectionnements techniques les plus modernes de la propagande, échappe le plus souvent à la volonté claire. Toute in- fluence profonde se développe sur le mode d'un dialogue où celui qui reçoit compte autant que celui qui donne. De là le fait assez déroutant que l'on n'a pas l'influence qu'on veut, mais bien souvent une influen- ce contraire, ou du moins inattendue. La confrontation des personnali- tés suppose une mutualité des existences, un cycle secret d'échanges poursuivis non pas dans le temps clair de la volonté ou de la techni- que, mais dans la durée plus lente des profondeurs spirituelles ou par- fois dans l'instant des bouleversements décisifs. La seule méthode se- rait ici de patience et de soumission à l'autre. Qui se prêche soi-même est un faux témoin, et se trompe lui-même, ou l'autre, ou plutôt les deux en même temps. Qui veut faire prévaloir son avis, sa préférence, par contrainte, qui n'a pas le temps ou l'amitié d'obtenir le libre consentement d'autrui, celui-là fait oeuvre vaine et détruit au lieu d'édifier, même si son intention est pure.

[80]

La violence est cette impatience dans le rapport avec autrui, qui désespère d'avoir raison par raison et choisit le moyen court pour for- cer l'adhésion. Si l'ordre humain est l'ordre de la parole échangée, de l'entente par la communication, il est clair que le violent désespère de l'humain, et rompt le pacte de cette entente entre les personnes où le respect de chacun pour chacun se fonde sur la reconnaissance d'un même arbitrage en esprit et en valeur. La raison du plus fort nie l'exis- tence d'autrui en prétendant l'asservir : la conscience faible doit deve- nir conscience serve, et le corps le moins fort doit être soumis à celui qui le domine. Convaincre par légitime persuasion, c'est respecter une liberté fraternelle, contribuer à l'édification de l'autre, se soumettre au droit jugement de l'interlocuteur dans le moment même où on lui de- mande d'accepter une opinion, une préférence qu'il n'avait pas entre- vue. Un déséquilibre s'est introduit avec la violence, une sorte de dé- sespoir, qui veut, en l'absence d'une communauté de dénomination, nier l'espace à deux ou à plusieurs, pour faire prévaloir une structure moniste. L'intelligibilité librement débattue de l'entretien se resserre, les positions se durcissent ; seule demeure possible l'alternative de l'un ou l'autre. L'échec du dialogue introduit à un nouveau domaine, où l'intensité affective se substitue à la bonne volonté partagée. La colère,

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

67

la haine, la vengeance, la brutalité se déchaînent selon les rythmes d'une causalité par explosion où rôde la menace de mort corporelle et spirituelle.

La violence se situe à l'opposé de la force, car l'énergie qu'elle met en œuvre n'est que l'énergie du désespoir. Le violent se laisse empor- ter dans une sorte de fuite en avant., aveuglé sur l'autre et sur lui- même. Il enlève [81] à l'autre son droit à la disposition de lui-même, et le traite en mineur. Mouvement naturel peut-être, s'il est vrai, com- me le prétend Hegel, que chaque conscience veut la mort de l'autre ; mais cet instinct. de mort une fois déchaîné se retourne contre celui-là même qui s'y abandonne. Toute violence, par-delà le meurtre du pro- chain, poursuit son propre suicide. Elle est en effet destruction de soi ; les Anciens savaient déjà que la colère est une courte folie. La violen- ce suppose un échappement au contrôle : l'explosion émotive se libère en déchaînements paroxystiques, cris et gesticulations, qui attestent l'échec de toutes les disciplines personnelles. Le violent, incapable de se contenir, recherche dans sa propre frénésie, une sorte d'apaisement magique, comme si, en augmentant le volume et l'intensité de sa voix, en enflant les muscles, il retrouvait cette majorité qu'il sent, devant l'obstacle, confusément perdue. La décharge affective et musculaire peut au surplus procurer le retour au calme, et d'ailleurs le regret de l'excès commis, la honte pour s'être conduit comme un enfant.

Mais il arrive que le violent, une fois hors de soi, ne puisse à nou- veau se posséder. Il fait confiance à la violence, méthodiquement, comme on le voit dans le domaine de la terreur, instrument jadis et naguère, et aujourd'hui encore, de la fausse certitude. La violence se fait institution et moyen de gouvernement : dragonnades, inquisition, univers concentrationnaire et régimes policiers ; il a existé, il existe une civilisation de la violence, monstrueuse affirmation de la certitude qui rend fou, selon la parole de Nietzsche. À travers l'histoire, les per- sécutions et les guerres maintiennent le pire témoignage que l'humani- té puisse porter contre elle-même. Individuelle ou collective, cette violence n'est d'ailleurs que le camouflage [82] d'une faiblesse ressen- tie, d'un effroi de soi à soi, que l'on essaie, par tous les moyens, de dissimuler. L'agressivité est d'ordinaire un signe de peur, et d'une ma- nière générale, on pourrait faire entrer la sociologie de la violence parmi les répercussions du sentiment d'infériorité. Celui qui, ayant la force brutale de son côté, se sent mis dans son tort, et comme humilié,

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

68

par un plus faible, réagit par des cris et des coups. Ainsi du loup de- vant l'agneau, de l'homme souvent en face de la femme, de l'adulte en face de l'enfant, ou de l'enfant plus âgé devant un plus jeune. La su- prématie menacée, et qui se sent obscurément confondue, se maintient par la frénésie de nier autrui dans son esprit et dans son corps, par la brutalité et la cruauté jusqu'à la mort. La violence une fois déclenchée s'enivre d'elle-même par un effet d'accélération ; elle fait boule de nei- ge et, comme enchantée par son propre déchaînement, elle ne s'arrête- ra plus. Ainsi s'expliquent les crimes et les massacres, dont le caractè- re monstrueusement passionnel demeure incompréhensible à un esprit de sang-froid. La violence est liée au mystère du mal dans l'être de l'homme.

Aussi bien ce mécanisme démoniaque est-il au bout du compte parfaitement absurde, comme est absurde la conduite du meurtrier qui tue sa femme parce qu'il l'aimait trop. Bien plutôt, c'est qu'il ne l'ai- mait pas assez, ou qu'il l'aimait mal. Le monde de la terreur est celui de la contradiction ; il trahit un nihilisme foncier. Ce qui est obtenu par violence demeure en effet sans valeur : ce n'est pas en violant une femme que l'on obtient son amour, et la persécution ne saurait gagner cette libre approbation des consciences - que pourtant l'on désire se- crètement conquérir. Celui qui subit la violence, s'il finit par y céder, devient en quelque sorte [83] le complice de cette violence, et se trou- ve dégradé par le fait même qu'il y a consenti. L'esclave qui se com- plaît dans son esclavage, le déporté qui se faisait le valet ou l'auxiliai- re des S.S., ceux-là, pour sauver leur vie, ont tout perdu. Une étrange complicité s'établit entre le bourreau et la victime qui jouent le même jeu sinistre et se détruisent mutuellement. Celui qui traite l'autre comme un sous-homme devient lui-même un sous-homme. Tel est sans doute l'un des secrets les plus affreux du système concentration- naire : tortionnaires et torturés pris dans un cycle infernal, atteints, au plus profond, d'une diminution capitale, même s'ils ont apparemment sauvé leur vie. Les psychologies des profondeurs ont montré l'intime alliance entre le sadisme et le masochisme, le mal fait à autrui et le mal fait à soi-même ; une seule oeuvre de disqualification se poursuit dans les conduites les plus opposées. Il existe une communauté des damnés, contrepartie et caricature infernale de la communauté des jus- tes et de la communion des saints.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

69

La perversion des instincts dans l'exercice de la violence atteste en elle la perversion de la communication. La force est la règle primaire de la nature, affirme Calliclès dans le Gorgias de Platon (483 d), qui proteste que « la loi est faite par les faibles et par le grand nombre »,

avides de prendre leur revanche sur les forts ; mais ce procès nietz- schéen de la démocratie méconnaît le fait que tout l'édifice de la cultu- re humaine s'est construit sur la restriction nécessaire de la violence. Aucune société, quelle qu'elle soit, n'est possible si le recours à la for- ce n'est pas sévèrement limité ; le pacte social s'offre à tous comme un système de sécurité : or, là où les faibles ne trouvent pas la sécurité, les forts eux-mêmes [84] se trouvent bientôt menacés. La justice, le contrat, le droit, les marchés, la plupart des institutions sociales sup- posent dans leur principe le désaveu de la brutalité naturelle. La loi du talion, par exemple, aux origines du droit criminel, n'est pas, comme en l'imagine trop aisément, une règle de cruauté, mais une limitation de la cruauté sans frein qui régnait auparavant : seulement un œil pour

un œil, pas plus d'une dent pour une dent

La civilisation se définit

dans son progrès par la sublimation des instincts, par la distance prise à l'égard de l'animalité latente en chacun d'entre nous.

Aussi bien, la violence à elle seule est-elle toute négative, et fon- cièrement acosmique. Le groupe le plus élémentaire, la famille, sup- pose l'inhibition de la violence à l'égard de la femme et des enfants, et même des parents proches. La communauté sociale exige de chacun à chacun la paix et le recours à l'arbitrage pour le règlement des conflits. Davantage encore, lors même du déchaînement de la force nue, en cas de rupture radicale d’équilibre, la guerre civile ou internationale n'a jamais été et ne peut être une guerre totale. Dans les hostilités les plus effroyables, certaines règles de modération ont toujours été respectées d'un commun accord par les belligérants, comme s'il y avait une limite même à l'inhumain.

La philosophie dans son ensemble refuse de valider le droit du plus fort ; elle pourrait se définir comme le passage de la violence à la rai- son. Pour construire l'ordre de la communication et de l'accueil, la phi- losophie fait confiance à l'homme considéré comme esprit et comme volonté bonne. La violence, ou la perfidie, seraient ici une manière de coup bas, contraire à l'honneur philosophique. Thémistocle, dans le conseil de [85] guerre qui précède la bataille de Salamine, s'oppose aux vues de l'amiral spartiate qui, furieux d'être contredit, lève son

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

70

bâton : « Frappe, mais écoute », dit alors Thémistocle, dont l'avis finit par prévaloir, pour le plus grand bénéfice de la communauté grecque dans son ensemble. « Frappe, mais écoute », cette parole est l'un des maîtres mots du philosophe, dont la persuasion est l'arme par excel- lence, de telle sorte que le contradicteur ne cède enfin qu'à lui-même. Socrate dialogue avec le sens commun, avec ses juges eux-mêmes, et la violence finit par le tuer, mais il la vainc en lui obéissant. Dans le dialogue du maître et de l'esclave, le sage est toujours le plus faible, seulement il lui appartient de renverser les valeurs et de manifester dans sa pensée, dans sa personne, l'éminente dignité de l'esprit.

La non-violence apparaît ainsi comme la meilleure manière de ser- vir la vérité. On sait que Gandhi, reprenant certaines vues de Tolstoï, en a fait l'arme principale d'un combat politique, qui était pour lui en même temps un combat philosophique et religieux. Mais l'attitude de Gandhi a souvent été mal comprise : on a voulu voir en lui une sorte de pacifiste intégral, prêt à toutes les capitulations. Or celui qui cède à la force pour éviter à tout prix l'emploi de la force, celui-là se fait le complice de la force. L'attitude de Gandhi, tout au long de sa carrière, est celle d'un combattant, qui n'hésite jamais à payer de sa personne. « Lorsqu'on a le choix uniquement entre la lâcheté et la violence, écrit-il, je crois que je conseillerais la violence » 13 . Et il affirme enco- re : « La non-violence a pour condition [86] préalable le pouvoir de frapper. C'est un refrènement conscient et délibéré du désir de ven- geance que l'on ressent. La vengeance est toujours supérieure à la soumission passive, efféminée, impuissante, mais la vengeance aussi est faiblesse » 14 . Il y a donc une non-violence d'avant la violence, par lâcheté, incapacité d'opposer la violence à la violence, et qui consacre la démission de celui qui se soumet à la loi du plus fort.

Mais la non-violence de Gandhi, au contraire, se situe au-delà de la violence ; elle est la violence domptée et dépassée, qui confère à la personne une réserve supplémentaire de puissance. La violence est toujours passion ; cette passion se trouve sublimée chez le non-violent et lui confère du coup une sorte d'autorité supérieure. « La non- violence, affirme Gandhi, ne consiste pas à renoncer à toute lutte réel-

13 Young India, 11 août 1920, dans Lettres à I'Ashram, tr. HERBERT, Albin Michel, 1937, p. 92.

14 Young India, 12 août 1926, ibid., p. 88.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

71

le contre le mal. La non-violence est au contraire contre le mal une

lutte plus active et plus réelle que la loi du talion, dont la nature même

a pour effet de développer la perversité. J'envisage pour lutter contre

ce qui est immoral une opposition mentale et par conséquent morale. le cherche à émousser complètement l'épée du tyran, non pas en la heurtant avec un acier mieux effilé, mais en trompant son attente de me voir lui offrir une résistance physique. Il trouvera chez moi une résistance de l’âme qui échappera à son étreinte. Cette résistance d'abord l'aveuglera et ensuite l'obligera à s'incliner. Et le fait de s'in- cliner n'humiliera pas l'agresseur, mais l'élèvera 15 . »

La non-violence ainsi comprise, au-delà et non en deçà de la vio- lence, rompt le cercle vicieux selon lequel on [87] ne peut triompher du violent qu'en étant plus violent que lui. Adoptant la même attitude, on lui donne raison, en quelque sorte, dans le moment même où on le domine. Or le secret de la non-violence est qu'elle refuse de triompher seule ; elle affirme, par-delà la lutte, la conciliation et réconciliation d'un résultat où il n'y aura ni vainqueur ni vaincu. Kant proclamait déjà la nécessité de faire la guerre avec l'idée de ne pas rendre, par- delà les hostilités, la paix impossible. Gandhi va plus loin dans le même sens : la non-violence est l'esprit de paix au cœur même de la guerre, la résolution de paix qui brise la dialectique de la guerre par une sorte de démonstration de son inanité.

« La paix, affirme Spinoza, n'est pas l'absence de la guerre, mais

une vertu qui naît de la force de l'âme. » La non-violence authentique est toujours démonstration de force ; elle affirme à sa manière une sor- te de confiance désespérée dans la sagesse humaine : Gandhi finit par tomber, victime d'un de ses compatriotes fanatique, et cette mort dé- ment sa foi en la consacrant, puisqu'elle lui permet de réaliser jusqu'au bout l'idéal du juste souffrant. La violence a eu le dernier mot, ou du moins l'avant-dernier, car l'exemple reste, et l'enseignement, de ce

« fakir maigre et nu », méprisé par Churchill au temps des premières

luttes pour la libération de l'Inde. La non-violence n'est pas une fin en soi, pas plus d'ailleurs que le respect de la vie : ce qui compte d'abord, c'est la justice et la vérité, dont la cause doit être maintenue avec la fermeté qui convient. Le juste, capable de donner sa vie pour ses amis, capable aussi de se faire violence, si besoin est, pour se ramener dans

15 Young India, 8 octobre 1925, ibid., p. 86-87.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

72

le droit chemin, ne respecte pas comme une idole des règles de non- intervention, et saura [88] aussi bien traiter son prochain comme il se traite lui-même.

Il faut éviter de se faire du respect une idée superstitieuse, comme s'il dessinait autour de chaque être une zone neutre, inviolable quoi qu'il arrive. Il y a sans doute un droit d'asile de chacun chez soi, com- me aussi un droit d'hospitalité et d'accueil qui ne peut être forcé. Mais la rencontre d'autrui suppose le refus de ce no man's land dont chacun serait le prisonnier, et le souci même du service aux valeurs implique une attitude de sympathie active, et non d'indifférente neutralité. On connaît l'histoire espagnole de ce courtisan puni pour avoir, violant les interdits de l'étiquette, porté la main sur la reine qu'un cheval emballé entraînait à la catastrophe. Le prochain ne mérite pas plus de respect que la reine d'Espagne, et devant quelqu'un qui se trompe ou se perd, la non-intervention est l'attitude même de l'infidélité. La non-violence est une utopie, parce que, dans la vie en commun, il faut, toujours fai- re violence à quelqu'un, et chaque homme tue la femme qu'il aime, comme dit Oscar Wilde dans la Ballade de la geôle de Reading. À bien plus forte raison ne faut-il pas respecter la bêtise, ni le mal établi, ni l'erreur ou la violence. Il est des situations extrêmes où, pour l'hon- neur du genre humain, l'insurrection devient un devoir sacré.

C'est ainsi que se dessine la possibilité d'une bonne violence à côté de la mauvaise. La pédagogie libertaire de l'éducation sans contrainte ni punition a partout abouti à un échec ; elle se faisait une idée utopi- que du respect de l'enfant, qui a besoin en fait d'être conduit, de sentir s'exercer sur soi une autorité réelle et qui, s'il n'a pas eu de père, risque fort de gâcher sa vie à la [89] poursuite des paternités les plus abusi- ves. La recherche de la violence pour la violence est à coup sûr néfas- te, et les bourreaux d'enfants font horreur. Mais il est une violence pé- dagogique, non étrangère à l'amour, et qui d'ailleurs rapproche au lieu de séparer : l'enfant a besoin d'affection et de sécurité, ce qui n'exclut pas une gifle à l'occasion, ou une punition, pourvu que le rapport pro- fond reste intact, qui le lie à ses parents. Et nous sommes tous là- dessus restés enfants ; dans nos relations avec autrui, la violence aussi est un langage, l'attestation d'une sincérité, la recherche d'un contact plus authentique par-delà la rupture du statu quo, une sorte d'invoca- tion désespérée de la personne à 1 a personne. La hâte, l'impatience peuvent avoir une vertu à la fois libératrice et éducatrice, non pas en

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

73

deçà du respect, mais au-delà ; elles peuvent être les agents de réalisa- tion de la générosité, et jésus lui-même promettait aux violents le royaume de Dieu.

La mauvaise violence, lorsqu'elle prévaut, donne naissance au monde de la terreur. La violence bonne est celle qui se manifeste au cours des confrontations entre les personnes ; la terre des hommes n’est pas ce lieu de sécurité où des êtres spirituels noueraient entre eux ces dialogues des morts chers aux philosophes. L'être humain est don- né à chacun comme une tâche, difficile et peut-être désespérée. La valeur ne se réalise pas sans lutte, et la violence apparaît nécessaire pour la manifestation de la valeur, par-delà les déchirements de soi à soi et de soi à l'autre. La vertu de force peut assumer la violence, tout en gardant au cœur même de la guerre l'espérance de la paix. Une re- lation nouvelle et comme un lien de sympathie peut naître de sincéri- tés loyalement affrontées ; l'amitié peut résulter du combat où se re- coupent [90] les lignes de force, car la lutte aussi est un moyen de connaissance, et l'on voit s'affirmer après la guerre une solidarité dans l'estime mutuelle entre anciens combattants des camps opposés.

Ainsi se justifient, par-delà leur paradoxe apparent, la réhabilita- tion de la violence par Georges Sorel, dans la perspective marxiste de la lutte des classes, ou encore l'éloge de la guerre chez Hegel et chez Proudhon. L'ambiguïté de la violence permet au pire de voisiner avec le meilleur : le seul moyen de donner à la paix toute sa valeur serait de sauvegarder en elle toutes les possibilités d'actualisation virile que délivre la guerre. Il y a là une sorte de mystère, lié à la coexistence de la pire inhumanité avec la plus haute vertu. L'obstacle ici comme par- tout est une condition de la valeur, et la violence elle-même demeure indécise entre l'obstacle et la valeur.

Réduite à elle-même, la violence est absurdité pure, désespoir de l'humain. Le légionnaire romain tue Archimède ; le milicien nazi mas-

sacre le savant juif, l'artiste non conformiste ; en pleine jeunesse du génie, Pouchkine et Évariste Galois sont tués en duel ; Pierre Curie se

La faiblesse de la violence nue est si

fait écraser par une charrette

évidente qu'elle-même doute de soi : chaque régime de force cherche par tous les moyens, au besoin en se mystifiant soi-même, à s'autoriser en se référant à une instance qui le dépasse. Le centurion, le sous- officier, le milicien admettront au besoin la métaphysique la plus naï- ve afin de pouvoir croire leur brutalité ordonnée à une autorité justi-

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

74

fiée en valeur. Pascal l'avait bien vu « La justice sans la force est im- puissante, écrivait-il la force sans la justice est tyrannique. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force ; [91] et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste » 16 .

Il n'est pas vrai que la violence prime le droit. Toujours la raison du plus fort se veut encore et néanmoins raison ; elle cherche, par une sorte de recours en grâce, non pas à détruire le droit, mais à le fonder, substituant ainsi à un régime périmé un régime nouveau, et mieux or- donné selon une plus exacte justice. La guerre et la révolution, solu- tions de désespoir, impliquent une dialectique de la violence où l'em- ploi de la force affirme encore une recherche de la valeur. Celui qui engage la guerre, à tort ou à raison, se croit fort de son droit, et le vaincu, d'ordinaire, est convaincu d'avance, parce que conscient de sa faiblesse. De même, la révolution ne triomphe dans la rue que parce qu'elle est déjà faite dans les esprits. Mirabeau refuse de céder devant Dreux-Brézé, qui prétend expulser les États Généraux ; Dreux-Brézé s'incline, obéissant à la même nécessité qui s'imposera, dans la nuit du 4 août, aux aristocrates, renonçant spontanément à leurs privilèges, non par pression, mais par aspiration et enthousiasme. Comme l'a dit profondément Tocqueville « ce ne sont pas les serfs qui font des révo- lutions ; ce sont des hommes libres ». Certes, la morale ne mène pas l'histoire, mais quand la force se heurte à la force, la violence à la vio- lence, chacun a besoin d'être persuadé de la légitimité de sa cause. Les canons ne peuvent être que très provisoirement l'ultime raison des chefs d'État ; à plus longue échéance, un autre arbitrage finit toujours par prévaloir, et la justice, un moment éclipsée, trouvera toujours dans le cœur des hommes un dernier retranchement impossible à réduire.

16 Édition Brunschvicg, p. 470.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

75

[92]

La vertu de force

Chapitre VII

LE MONDE DE LA FORCE

Retour à la table des matières

Même justifiée, la violence garde toujours quelque chose d'impur. L'indignation au service de la vérité, la nécessité de forcer le ton ou le geste, met en lumière une sorte d'indigence native de la vérité : s'il faut prendre sa défense, c'est qu'elle est incapable de prévaloir par el- le-même. Ce monde, qui ne lui fait pas accueil, encourt la réprobation de notre raison et de notre coeur. L'usage de la force, chaque fois qu'il devient nécessaire, souligne dans la réalité ou dans l'homme une lacu- ne et comme un défaut de constitution. Si je dois me forcer pour agir convenablement, c'est que ma nature est mauvaise ; si je dois contraindre autrui, c'est qu'autrui n'est pas capable, par ses propres moyens, d'un comportement droit. La force intervient pour compenser une faiblesse actuelle ou menaçante ; elle est seulement la contrepartie de la faiblesse, son envers ou plutôt son endroit.

C'est pourquoi le rêve d'un monde étranger à la force a toujours été l'utopie par excellence. D'âge en âge, les penseurs ont proposé aux hommes de bonne volonté le mirage d'une cité fraternelle, Cité du So- leil, Règne des Fins, République des Esprits, Phalanstère ou Démocra-

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

76

tie Sociale, Société sans classes, formes diverses de ce [93] Royaume de Dieu sur la terre qui semble figurer le seul royaume au monde où l'homme puisse s'accomplir. Tous les malentendus dissipés, la person- ne pourrait y vivre dans l'immédiate transparence de soi à soi et de chacun à tous ; la morale, sans plus d'obligation ni de sanction, n'y serait pas une morale, mais la loi commune de la nature. L'espérance des épiphanies s'enchante à imaginer la radieuse aurore, ou le grand soir des accomplissements, où l'homme en chacun délivrera l'homme dans la cantate unanime des bons sentiments. La fin de l'histoire nous apportera la fin des histoires et des ennuis, une civilisation sans tra- vaux de force, sans épreuves pénibles, sans guerres, sans microbes et sans maladies, où chacun vivra si vieux que la mort elle-même cessera virtuellement d'exister. Plus modestement, dans l'horizon limité de la vie quotidienne, le même souhait apparaît, chez tous les parents, d'une pédagogie fondée sur l'économie de la force : l'idéal serait d'éviter à l'enfant toute brutalité, toute contrainte dans ses rapports avec le mon- de et les hommes. Le peu de sagesse que les adultes ont acquis à grands frais, à force de tourments et d'angoisses, ils voudraient pou- voir le transmettre à leurs descendants, gratuitement, sans que ceux-ci aient à payer le prix qu'eux-mêmes ont dû acquitter.

Cette dernière attitude correspond au vœu bien compréhensible de voir nos enfants plus heureux que nous. Seulement la manière la plus éclairée d'aimer quelqu'un n'est pas de lui économiser la vie : les en- fants élevés dans du coton, comme on dit, ont d'ordinaire les pires mé- saventures lorsqu'il leur faut enfin affronter des difficultés réelles. La meilleure préparation morale ne consiste pas à cacher les obstacles, mais bien plutôt à les mettre en lumière, de telle sorte que la personne, le [94] moment venu, possède les meilleures chances d'en venir à bout. La pédagogie du meilleur se trouve être parfois, en fin de comp- te, une pédagogie du pire. Il est aussi vain de nier le recours à la force dans le monde moral et spirituel qu'il le serait de nier le jeu des forces physiques dont le dynamisme définit l'équilibre du monde matériel. De même que la marche est 'une sorte de lutte incessante contre la pe- santeur pour maintenir la station droite sans cesse remise en question par nos mouvements, de même la vie morale dans son devenir est une lutte pour la vie : la droiture, la rectitude d'une destinée, enjeu de ce combat, doivent être à tout instant réaffirmées contre les sollicitations contradictoires, contre les menaces de déviation.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

77

Le monde humain est un monde du risque, parce qu'il est un mon- de ambigu ; il ne porte pas en lui son dernier mot, mais demeure à tout jamais inachevé dans la mesure où, par-delà les déterminismes physi- ques à l'oeuvre dans la nature, il attend sa signification toujours avant- dernière de cette présence personnelle qui l'habite. Un monde sans risque serait un monde mort ; la parfaite assurance figerait le paysage dans une immobilité minérale, et le pays de Cocagne serait le désert de la valeur. Le meilleur cesserait d'être le meilleur s'il se réalisait en vertu d'un automatisme, la possibilité du moins bon et du pire se trou- vant exclue par avance. C'est pourquoi la valeur, esthétique ou morale, ne peut se réaliser pleinement et sans heurt ; elle ne peut s'établir sou- verainement sur la terre des vivants, où elle se heurte sans cesse à une fin de non-recevoir. Le même goulot d'étranglement se retrouve cha- que fois que l'exigence doit s'incarner : c'est à ce malentendu que les hommes ont donné le nom de problème du mal. Notre voeu d'absolu [95] se heurte aux limites de la finitude ; et c'est parce que l'homme est un être fini que la force lui est nécessaire pour s'affirmer néan- moins, pour se faire une place dans un monde où son intervention bouleverse les normes et les dimensions établies.

Le risque se situe au moment où l'univers matériel devient un uni- vers personnel. Le domaine des choses n'est jamais tout à fait fini. Il nous appartient de l'accomplir en nous accomplissant nous-même :

l'action de l'homme se développe sur le chemin qui débouche à tout instant du possible dans le réel, en vertu d'un parti pris qui chaque fois force à affirmer plus qu'on ne sait. Ce dépassement de la connaissance et de ses sécurités introduit à une nouvelle connaissance, à ce précieux savoir d'expérience, acquis par chacun à ses risques et périls. Il faut prendre position sans attendre l'événement, et la position prise influe sur l'événement, qu'elle contribue à former. Chaque initiative, au péril d'une blessure ou d'une déformation de l'être, se prononce d'une ma- nière prophétique dans le sens d'un monde nouveau, dont elle atteste la validité. Prendre un risque, c'est manifester la liberté créatrice de l'être humain.

On ne voudrait pas risquer, et pourtant on risque toujours. Le ris- que paraît consacrer l'infirmité de la certitude, mais il en atteste, bien plutôt, l'humanité. Il paraît inévitable, dès que l'enjeu de l'affirmation met en cause celui qui affirme, dans quelque domaine que ce soit de la connaissance ou de l'action. La science elle-même, où semble prédo-

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

78

miner la détermination objective, implique, dans son progrès vivant, le dépassement des évidences établies, les inquiétudes et les doutes dont il faut triompher et, par-delà, cette menace [96] toujours de l'erreur. La science achevée se sédimente en manuel et perd tout intérêt. Comme disait le grand mathématicien Hilbert : « une branche de la science est pleine de vie tant qu'elle offre des problèmes en abondance ; le man- que de problèmes est signe de mort ». Dans la vie morale, le risque s'introduit partout, avec la nécessité de choisir ; la vertu elle-même, qui parie pour l'obéissance, se prononce à contresens de la réalité quo- tidienne, et le sacrifice, à la limite, dans la plus haute incertitude, ma- nifeste la capacité humaine d'accepter un risque total pour mieux at- tester la souveraineté de la valeur. La conviction du philosophe prend le risque de l'erreur ; la foi pratique de Kant se résout à postuler l'es- sentiel, qu'elle ne peut prouver. L'homme religieux, sans cesse menacé par le doute, assume dans sa relation avec son Dieu les mêmes incerti- tudes qui pèsent sur tous les engagements personnels. Tout amour promet plus qu'il ne peut tenir, et le risque du salut ne va pas sans le risque de la damnation.

Une vie sans risque, enlisée dans le sérieux des habitudes et des convenances, endormie dans le sommeil dogmatique des sécurités bourgeoises, serait d'ailleurs une vie sans soleil et sans accent. C'est pourquoi la tentation de risquer est peut-être aussi répandue que la tentation de ne pas risquer. Le goût du risque pour le risque n'est pas pour autant un signe de santé morale ; il existe une pathologie du ris- que, dont on trouverait l'incarnation dans le personnage de l'aventu- rier. Non que l'aventure, en elle-même, puisse toujours être dite im- morale : elle peut être ouverture au monde et à soi-même, refus des établissements et des conforts, quête de joie aux horizons lointains. L'aventure saine, si elle fait de la vie un enjeu, poursuit un accomplis- sement [97] au-delà de cette vie elle-même, et qui la justifie : don Quichotte, dernier des chevaliers errants, demande l'impossible ; il n'obtiendra certes jamais la justice impossible ni l'amour impossible, mais le rêve inaltéré de son coeur assure l'unité de son existence dé- pensée aux grands chemins du monde, et don Quichotte mourra ré- concilié. Le sens moral de l'aventure se corrompt lorsque le risque est recherché pour lui-même, en vertu d'une sorte de dilettantisme qui se plaît à jouer avec toutes les valeurs sans en reconnaître aucune. Le type de l'aventurier, d'amour, d'honneurs ou d'argent, correspond à une

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

79

destinée moralement disqualifiée, qui, au plus secret, se fuit elle- même et cherche à se tromper, et ne se trompe pas, et succombe à l'ennui, comme on le voit dans le cas de don Juan.

L'authenticité du risque, sa validité spirituelle, se trouvent donc liées à la mission fondamentale de l'être humain, qui est d'incarner les valeurs dans un monde fini. Les certitudes essentielles, en fonction desquelles nous orientons nos conduites, si elles sont des certitudes vivantes, ne sauraient avoir un caractère physique et massif ; elles ne valent pas sans nous, elles attendent de notre consentement dernier une sorte d'autorisation qui les parachève. Le risque est cette intime vibration, ce frémissement du prix payé pour une affirmation d'acte et de pensée qui met en cause notre destin. Tout savoir donné ou imposé du dehors n'est vrai que par approximation ; il change de nature au moment où nous nous y reconnaissons, où nous le faisons nôtre au péril de notre vie matérielle et spirituelle. Tout ce qui est affirmé sans risque n'a pas d'importance. Qui ne risque rien n'est rien.

L'acceptation du risque a pour contre-valeur l'intensité [98] de l'es- pérance, qui redresse la situation et permet, quoi qu'il arrive, d'éviter le pire. Le risque trouve ici sa limite, car l'assurance de l'âme forte résiste aux démentis de l'expérience. L'échec ne peut abattre qu'une espérance à la mesure de la chose, et qui met toute son espérance dans la chose, celle du parieur ou du joueur, qui sera déçu ou comblé par l'issue de la partie ; mais seul l'homme faible suspend sa vie et sa mort au verdict hasardeux d'un coup de dés. Le risque de la chose, le risque portant sur l'avoir, et qui concerne la fortune seulement, la réputation, la santé, à la limite la vie elle-même, n'est qu'un risque secondaire. Le risque premier est le risque portant sur l'être, c'est-à-dire le risque de la valeur : par-delà les enjeux limités de nos diverses possessions, ce qui est en question c'est toujours l'enjeu illimité de notre être person- nel, qui peut être sauvé ou perdu, selon le choix que nous faisons de la fidélité ou de l'infidélité, de la déchéance ou de la sublimation.

Le mystère de chaque existence se situe dans cette négociation in- cessante et secrète du risque matériel et du risque moral, qui peuvent se démentir mutuellement et se compenser. Le jeune viveur du Por- trait de Dorian Gray, d'Oscar Wilde, qui dissipe sa vie en succès mondains et en débauches raffinées, voit peu à peu se flétrir le tableau magique où s'affirmait la beauté de sa jeunesse, jusqu'au moment où il tombera mort devant l'image de sa propre pourriture. Chaque personne

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

80

vit pour sa part le mythe balzacien de la Peau de chagrin ; ou plutôt, s'il y a bien un vecteur négatif du rétrécissement de l'être et de sa dé- chéance, il y a aussi la perspective positive d'un embellissement, d'un enrichissement, qui permet à chacun, et même au plus désespéré, de regagner ce qui était [99] perdu. On peut toujours perdre sa vie à la gagner ; on peut gagner sa vie à la perdre.

Ainsi la seule assurance eschatologique dont la personne puisse être sûre qu'elle n'en sera pas déçue porte non pas sur le monde, mais sur les valeurs. On ne peut sans naïveté être sûr d'aucun bien de ce monde ; on ne peut sans présomption être absolument sûr de soi. L'homme fort refuse les consolations illusoires ; il a mis son espérance dans une instance qui, dépassant le monde et lui-même, justifie lui- même et le monde. Une telle affirmation ne risque en aucun cas d'être démentie par l'événement ; elle autorise la résolution paisible de celui qui sait qu'il n'est pas nécessaire d'espérer selon le monde pour entre- prendre, ni de réussir pour persévérer. Tel est le secret du courage au- thentique, dont l'âme serait sans doute la vaillance, c'est-à-dire la réso- lution dans le service des valeurs.

La peur sous toutes ses formes, de la crainte à l'anxiété, de la pho- bie à la panique, est la punition de l'homme faible, incapable de se situer dans un univers où il ne voit que des menaces. La mauvaise conscience de l'être, physiquement déprimé ou moralement inquiet, s'exprime dans le sentiment d'être exposé aux influences hostiles, tou- tes les sauvegardes usuelles ayant disparu. L'essentiel ici, c'est donc un état personnel de moindre résistance qui sensibilise la vie person- nelle à toutes les agressions du dedans et du dehors. Mais le dehors n'épouvante que grâce au consentement du dedans ; la démission de l'intelligence permet l'échappement au contrôle des puissances obscu- res, qui peuplent l'environnement de toutes les projections émotion- nelles. Toute grande peur se réfère à une mythologie de l'inconnu, provoquant les réactions les plus catastrophiques de la part d'une [100] individualité qui se décompose et se trouve dès lors comme tétanisée.

On a mis en lumière depuis longtemps le caractère viscéral, et comme biologique, de la peur, qui délivre en nous les puissances ins- tinctives. Le courage au contraire est d'ordre sensori-moteur ; il sup- pose un contact lucide maintenu avec la situation telle qu'elle est. La peur est toujours démesure et folie ; le courage est intelligent, du moins celui qui ne procède pas de la méconnaissance du danger ou

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

81

d'une audace excessive, sorte de panique inversée vers l'avant. L'homme de sang froid ne cherche pas à se duper lui-même ; il ne cherche pas à minimiser, d'une manière infantile, le risque couru ; il se contente de le mesurer aussi objectivement que possible, et de se me- surer à lui. Un danger exactement délimité se trouve dépouillé du plus puissant de ses prestiges. L'espace du dedans, unifié et résolu, prend alors le contrôle de l'espace du dehors : le courage n'a pas d'autre sens que celui d'une libre volonté de présence au présent.

Seulement nul ne saurait tout voir, ni tout prévoir, et, si limité, si localisé qu'il soit, le risque subsiste toujours. « La seule chose à crain- dre, affirmait le président Roosevelt, est la peur elle-même » : la peur de la peur est toujours mauvaise conseillère, et l'on peut dire que le développement de la culture et de la civilisation dans leur ensemble tend à éliminer la peur de la vie humaine. Mais le progrès se nierait lui-même s'il parvenait à supprimer entièrement la part de risque inhé- rente à chaque destinée. Toute destinée est chanceuse, toute assurance plénière dans le monde ou en soi-même est trompeuse. L'incertitude des voies et moyens d'une existence doit être reconnue comme telle, et ce serait [101] manquer de courage que de croire à la possibilité de se passer de courage.

La générosité définit la qualité propre de celui qui admet l'insécuri- té constitutive de toutes les situations objectives, mais prend délibé- rément son parti de s'exposer aux périls qu'il a choisis, comblant par son engagement le déficit existentiel des circonstances. Au dire de Descartes 17 , le propre de l'homme généreux « consiste seulement par- tie en ce qu'il connaît qu'il n'y a rien qui véritablement lui appartienne que cette libre disposition de ses volontés, ni pourquoi il doive être loué ou blâmé sinon pour ce qu’il en use bien ou mal - et partie en ce qu'il sent en soi-même une ferme et constante résolution d'en bien user, c'est-à-dire de ne manquer jamais de volonté pour entreprendre d'exécuter toutes les choses qu'il jugera être les meilleures ; ce qui est suivre parfaitement la vertu ». Autrement dit, dans la générosité, l'homme s'annonce lui-même ; il est le contenu de son propre messa- ge. Ainsi s'ouvre la perspective virile d'une morale de la force, morale ouverte et libérale, où chacun ne mesure pas son effort à celui de tous. Les morales rationalistes de la norme et les morales sociologiques de

17 Traité des passions, § 53.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

82

la moyenne ou de la masse paraissent s'adresser à des individus spiri- tuellement faibles. La générosité se présente comme la vertu qui don- ne ; confiante dans sa force, elle n'hésite pas à sortir du rang, et ne se contente jamais du minimum moral.

Aussi bien, cette prodigalité, contrairement aux règles de l'écono- mie matérielle, n'entraîne pas la ruine de celui qui donne, et en don- nant se donne. L'acte généreux intervient comme une provocation ou un défi, qui [102] déséquilibre les relations humaines, appelant en contrepartie une compensation de la part d'autrui. La force consiste à parier toujours pour l'humain, à faire confiance à l'homme en soi- même et en autrui ; son attestation prend souvent le caractère d'une mise en demeure, à laquelle les intéressés ne peuvent demeurer insen- sibles. D'où l'efficacité créatrice, et comme prophétique, du pardon des offenses ou de la non-violence. Celui qui dépense sans compter, dans l'abondance de sa force, a chance d'être payé de retour mieux que s'il avait calculé. justement parce qu'il ne demande rien, c'est lui, peut- être, qui sera comblé. Contrairement à l'opinion du bon sens et des moralistes utilitaires, la pente de l'égoïsme n'est pas la seule vocation de l'homme, de sorte que l'appel aux ressources profondes d'autrui peut renouveler la situation. D'ailleurs le généreux, comptant sur lui- même plutôt que sur autrui, ne risque pas d'être déçu quoi qu'il arrive.

Ainsi s'ouvre la possibilité d'une autre morale par-delà le bien et le mal des systèmes que l'on enseigne aux enfants des écoles. Nous ne pouvons éviter de rêver d'un monde où les intentions seraient claires et bonnes, où les beaux gestes seraient toujours récompensés et les méchants toujours punis, comme il arrive dans les récits de la Biblio- thèque Rose et chez Kant, grâce à l'intervention de son Dieu rémuné- rateur et vengeur. Ce monde puéril n'est pas l'univers humain ; sur la terre des hommes et dans la vie quotidienne, les intentions ne sont ja- mais transparentes, et les projets ne se réalisent qu'imparfaitement. Nous ne connaissons le bien et le mal que sous forme d'approxima- tions toujours plus ou moins imprécises, et les assurances dernières concernant les valeurs ne se donnent à nous qu'en se refusant. Il [103] n'y aura jamais assez de certitude autour de la personne pour qu'elle puisse se sentir en parfaite sécurité ; le dernier mot, pour sortir de l'ambiguïté, dépend de la résolution qu'elle prend, à ses risques et pé- rils.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

83

Le monde humain est le lieu de l'inachevé, de l'inaccompli ; autour d'elle, et déjà en elle-même, la destinée personnelle se heurte sans ces- se à l'obstacle et au malentendu. La distance toujours maintenue entre l'intention et la réalisation, entre l'espérance et son accomplissement, caractérise cette quatrième dimension du monde moral qui s'offre à nous sans cesse dans l'expérience de l'échec, de la faute et du mal. Les penseurs contemporains ont multiplié les descriptions de cette épais- seur hostile d'un univers où l'homme se trouve comme enlisé dans l'angoisse, déchiré par l'absurdité de l'événement, en procès avec tous, avec Dieu et avec lui-même, sans autre avenir que d'être accablé. Image partielle de la condition humaine, parce que trop exclusive : la nausée ne serait pas ce qu'elle est sans le douloureux démenti qu'elle inflige à l'espérance de la joie. À vouloir supprimer l'ambiguïté, dans un sens ou dans l'autre, on dépouille notre expérience de sa dimension la plus spécifique.

Le chemin de la vie est un chemin incertain et solitaire, dont les aboutissements demeurent à jamais réservés. Chaque destin est un se- cret pour celui-là même qui le vit sans pouvoir faire plus que pressen- tir le sens de son aventure. Job, l'homme comblé, se voit dépouillé de tout ce qui faisait sa félicité - mais inversement l'homme le plus mal- heureux peut voir finir sa misère. D'autres existences demeurent sus- pendues, traversées inopinément et trop tôt par le désespoir, balayées par l'accident, la guerre, la mort. Nul n'est à l'abri de l'horreur, à quel- que instant que ce soit ; et chacun d'entre nous le sait, bien [104] qu'il essaie de se le dissimuler, et de le cacher à ceux qui lui sont chers. Chaque homme a la mort pour avenir, et cette promesse suffit à l'éclairer d'une lumière tragique. Les questions dernières demeurent insolubles : la souffrance, le malentendu, l'injustice, la faute multi- plient sans fin le sens de cette contradiction inhérente à toute existen- ce, qui connaît ainsi sur sa ligne de vie des noeuds impossibles à dé- nouer. L'exercice même de la liberté, la responsabilité du choix impli- quent le caractère tragique de la personnalité, condamnée à n'être ja- mais tout ce qu'elle voudrait être, et donc à jamais inégale à elle- même. Tous les moralistes ont reconnu cette disproportion de l'hom- me ; il n'existe aucune voie pour en sortir, sinon par autosuggestion et d'une manière tout illusoire. L'individu qui veut se faire Dieu, à la manière de Sartre, ne trompe personne et sans doute ne se trompe pas lui-même. La seule ressource est de faire face, en utilisant au mieux

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

84

les circonstances pour y inscrire, dans le succès ou dans l'échec, tout au moins la marque de l'homme et l'affirmation de la valeur. Telle est l'intention de la force, qui veut préserver, jusque dans les moments les plus désespérés, la résolution d'un humanisme tranquille. La vie de l'homme fini débouche sans cesse dans l'alternative du néant et de la plénitude, avec la possibilité toujours, comme un devoir, de maintenir au moins la dignité de l'être personnel.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

85

[105]

La vertu de force

Chapitre VIII

LA VERTU DE FORCE

Retour à la table des matières

La violence la plus valable est toujours discordance, déchirement ; elle ne saurait trouver en elle-même sa propre fin ni son autorisation. Dans le meilleur des cas, elle délivre un mouvement de l'âme, et comme une sincérité plus profonde, mais elle demeure un manque- ment à la sagesse ; elle exige une caution en valeur, et ne se sauve que par l'intention. La force, au contraire, est l'affirmation même de l'homme, le chant profond de l'être manifestant sa résolution ; d'ail- leurs nullement assuré de quoi que ce soit, si ce n'est de son propre consentement à soi-même.

La vertu de force apparaît d'abord maîtrise de soi, au sens d'un contrôle par la personne, et d'un regroupement de ses moments et de ses attitudes. Être maître de soi, c'est avoir centré sa vie en elle-même, de manière à la maintenir en position d'équilibre ; au lieu de se laisser capturer, fasciner, par l'émotion de l'instant ou par la séduction pas- sionnelle, c'est avoir réalisé une seconde lecture de la vie personnelle qui, loin de s'éparpiller dans le temps, se ressaisit, en prenant ses dis- tances par rapport à l'environnement et à l'événement. Qui ne se contrôle plus, dans l'exaspération de la colère, dans [106] l'effondre- ment de la peur, se montre en situation d'infériorité comme un homme ivre ou fou. Incapable d'assumer la charge de sa vie, il éveille chez le

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

86

témoin une gêne, une sorte de pudeur devant la nudité de son être ain- si mise en lumière. Impression d'ailleurs fausse, car cette réduction à l'élémentaire ne manifeste pas pour autant le visage le plus authenti- que de la personne ; l'homme étant ce qu'il veut être, ce qu'il se fait, il est sa propre édification, de sorte qu'il n'apparaît pas mieux dans son authenticité lorsqu'il démissionne et se détruit.

La nature de l'être humain se réalise dans sa propre culture. Cha- que univers personnel demeure en quête de son centre et de sa loi. La maîtrise de soi s'affirme d'abord comme vertu de style, maîtrise des apparences : c'est l'impassibilité japonaise, la froideur anglo-saxonne, la disponibilité de l'acteur ou encore la parfaite technique de défense du criminel qui n'avouera jamais. Mais il ne s'agit ici que d'une qualité formelle, qui ne préjuge pas du fond, car le sang-froid du héros n'est pas, en tant que tel, distinct de celui de l'assassin. La vertu de force suppose, par-delà ce contrôle purement technique de l'expression dans l'ordre de la politique extérieure, une politique intérieure de la vie per- sonnelle, qui se reclasse pour s'organiser en hauteur ou en valeur. je suis mon propre maître, c'est-à-dire que j'échappe à la domination d'autrui, à la surprise de l'instant ; mais je ne suis pas mon propre es- clave, esclave de mes caprices ou de mes fantaisies. je sais ce que je veux, je sais ce que je vaux. Surtout je sais ce que je me dois à moi- même, parce que j'ai reconnu mon identité en valeur, et j'ai pris une fois pour toutes le parti d'affirmer cette identité.

Le risque apparaît ici d'une excessive confiance en soi, qui s'appa- rente à l'orgueil. Mais la force comme [107] vertu n'est pas l'idolâtrie de soi par soi, le culte d'une entité imaginaire, substituée à la person- ne, et que l'on se figurerait inaccessible aux menaces du destin. La force ne devient vertu que lorsqu'elle suppose comprise et acceptée la faiblesse naturelle de l'homme. Par-delà le désespoir, une fois reconnu ce qu'il y a de tragique, et d'absurde souvent, dans la personne et dans le monde, le pacte peut être noué d'un nouveau consentement de soi à soi : il faut lier amitié avec soi-même, faire alliance pour le meilleur et pour le pire. Contrairement à une opinion trop souvent émise par les philosophes, l'égoïsme n'est pas premier dans le cœur humain, et la plupart des gens s'accusent eux-mêmes, se méprisent et se refusent. Ils se rendent responsables de la médiocrité de leur vie, dont ils mesurent l'insuffisance à l'insatisfaction de leurs désirs, accumulant ainsi au centre de leur être un trésor secret d'amertume et de désespérance, que

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

87

trahit chacune de leurs attitudes, chaque geste et chaque intonation. Il faut d'abord s'aimer soi-même, se donner accueil et miséricorde, si l'on veut ensuite être capable d'aimer son prochain comme soi-même.

La sagesse évangélique des Béatitudes loue les pacifiques, et les

proclame heureux. Celui-là seul peut aux autres donner la paix qui la porte d'abord en soi, et s'en est fait à lui-même le messager. La vertu de force trouve son principe dans cette annonciation et déclaration de paix de soi à soi, dont autrui devient tout naturellement le bénéficiaire, illuminé par la phosphorescence d'un rayonnement qui s'exerce alen- tour. Vertu surnaturelle à coup sûr, car la force n'est jamais le don de la fée, une disposition innée du corps et de l'esprit qui mettrait la per- sonne définitivement à l'abri des menaces et des écroulements. Le monde et l'homme sont pleins de [108] menaces, qu'il serait stupide d'ignorer, pour se laisser surprendre, une fois venu le moment de l'épreuve, et céder alors aux magies illusoires de l'émotion qui cherche

à s'évader en fermant les yeux, se réfugie dans l'effondrement des ré-

actions catastrophiques, ou encore se livre à la panique de la fuite en

avant.

Il n'y a pas d'homme fort qui ne risque d'être brisé. Toute confiance en l'homme est vouée à l'échec, parce que l'échec est inscrit dans l'être de l'homme. La force véritable suppose une lucidité sans illusion ; eue accepte le risque et se maintient joyeuse. Elle a pris son parti et, quoi qu'il arrive, ne se laissera pas surprendre : elle sait qu'il faut se confier en soi, même si l'on est assuré de se trouver déçu, et faire confiance à l'autre, qui décevra pareillement. Une nouvelle insouciance règne par- delà le désaveu des inquiétudes vaines, une espérance qui se connaît plus forte que toute menace. La force ne saurait consister à s'attendre au pire ; bien plutôt elle s'attend au meilleur, c'est-à-dire qu'elle limite la menace par avance, pour faire face le plus lucidement possible. Pa- reille attitude devant le danger, parce qu'elle est contagieuse, signifie par elle-même un réconfort pour autrui ; l'angoisse est conjurée, une sorte de paix armée s'établit de soi à soi, messagère de sécurité alen- tour. Dans les cas les plus désespérés, la force intervient comme une ressource, dont l'intervention peut toujours changer la figure de J'évé- nement ; car la valeur de l'homme est aussi une grandeur, qui s'ajoute

à la situation et peut modifier l'équilibre des données matérielles. Le médecin ne doit jamais abandonner un malade, même si la guérison

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

88

lui paraît impossible ; de même la personne ne doit jamais s'abandon- ner elle-même, et se juger définitivement perdue.

[109]

Ainsi résolue à faire face, la force est une conquête, la récompense d'une ascèse de soi sur soi, qui permet à l'être humain de s'affirmer par-delà le déterminisme des réalités naturelles. Il est toujours possi- ble à l'homme qui ne renonce pas de convertir l'échec en succès, de transformer les significations apparentes pour transfigurer l'univers. Chaque destinée personnelle se découvre ainsi une vocation propre- ment métaphysique, la faculté de lutter contre les évidences pour af- firmer sa propre certitude. Mais cette conquête de l'univers a pour condition une mise en place préalable de la vie personnelle, qui doit elle-même être prise en charge et conquise par celui qui se veut capa- ble d'aller jusqu'au bout de sa propre exigence. La vertu de force appa- raît ici vertu d'unité, attachée àréduire toute l'existence à une obéis- sance commune. Il faut réaliser l'unité, de l'esprit et du corps, des ten- dances et des besoins, réaliser le passage du chaos originaire de toute vie individuelle à la communauté clairvoyante d'une seule volonté. Malgré toutes les tentations du double jeu, il faut faire ce qu'on fait et vouloir ce qu'on veut, demeurer centré sur soi, repousser les fascina- tions de l'ambiance, et refuser toutes les tentations d'entrer en dissi- dence par rapport à soi-même.

La pureté du cœur, disait Kierkegaard, consiste à vouloir l'un. Cet- te unité de vocation et d'invocation demeure la dernière ressource, lorsque tout le reste doit être abandonné, biens matériels, santé, ami- tiés ou amour. jusque dans l'ultime dépouillement, la force demeure une vertu, parce qu'elle n'est pas une forme vide, et un raidissement, parce qu'elle garde un contenu, qui pourrait être une irréductible pro- fession de foi dans l'homme. Malgré les pires démentis, il appartient à chacun de nous de maintenir l'honneur du genre [110] humain et la valeur de l'existence. Dans une situation désespérée, en temps de guer- re ou de révolution, un moment vient où ceux qui ont perdu la partie ne résistent plus que par une sorte d'entêtement gratuit. Il ne s'agit pourtant pas là d'une vaine fanfaronnade, mais d'une affirmation de foi qui s'impose à l'adversaire même, ainsi qu'en témoignait naguère l'usage de « rendre les honneurs de la guerre » à l'ennemi malheureux. Il avait sauvé l'honneur, c'est-à-dire en quelque sorte gagné sa défaite en faisant la démonstration de sa propre valeur. Dans l'adversité des

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

89

circonstances, il demeurait indemne, et le vainqueur s'honorait en ho- norant le vaincu. Nos guerres techniques et industrielles, en laissant perdre ces nobles traditions, attestent une perte certaine du sens de l'humanité.

C'est donc dans les confins de l'être humain, aux limites du déses- poir, que commence le domaine de la vertu de force. Vertu paradoxa- le, qui se réduit pour l'essentiel à l'affirmation de la capacité, de la di- gnité humaine, malgré tout. Une destinée, en tant que calcul des essais et des erreurs, des chances et malchances, se solde rarement, aux yeux de l'intéressé, par un excédent positif. A voir les menaces dont la condition humaine est entourée, la fragilité interne de la vie person- nelle devant les menaces microbiennes ou les défaillances psycholo- giques, à bien considérer les influences extérieures qui peuvent à tout instant remettre la vie en question, dès que l'homme descend dans la rue., ou dans le jeu de la vie sociale et politique, on s'étonne que l'hu- manité en gros et en détail, ait été capable de simplement survivre. Tel est déjà le caractère le plus étrange de la vie, qui se manifeste tout au long de l'évolution des espèces : elle se réalise avec une persévérance [111] obstinée dans le sens du plus improbable. Ce qui arrive, c'est ce qui ne devrait pas arriver. L'espèce humaine, la plus fragile et la plus démunie, a trouvé le moyen de dominer toutes les autres, grâce à la mise en oeuvre de ressources neuves qui ont fait de la terre entière le règne de l'homme.

Pareillement, la vertu de force semble un pari pour l'impossible. Certains êtres en sont illuminés d'une surprenante phosphorescence - tel Gandhi, le fakir maigre et nu, selon le mot de Churchill, à la santé toujours chancelante, pourtant capable de conduire, grâce à la force persuasive de la non-violence, un peuple de plusieurs centaines de millions d'hommes à sa libération. Il y a un mystère de la force, sans lequel ne se comprendrait pas cette indomptable volonté de lutter contre plus fort que soi, pour l'impossible, non point en vertu d'un égoïste désir de survivance individuelle, mais en manière de témoi- gnage de l'homme à l'homme. Le même mystère, irréductible au cal- cul positif, se manifeste d'ailleurs dans la force des peuples et des na- tions ; quelque chose fait ici pencher la balance, qui ne se compte pas en soldats ou en canons. La France révolutionnaire, au sortir de la dé- composition monarchique du XVIIIe siècle, trouve dans sa nouvelle foi assez de ressources pour tenir en haleine l'Europe entière pendant

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

90

vingt-cinq ans. Tel fut autrefois le rayonnement prestigieux d'Athènes, telle fut la fulgurante carrière d'Alexandre. Plus modestement, telle est encore aujourd'hui la présence singulière de la Suisse parmi les na- tions, disproportionnée par rapport à son poids objectif. Sans doute la réussite de l'homme fort, ou de la nation, implique-t-elle une intelli- gence singulière à l'œuvre dans l'utilisation des possibilités. Mais cela n'explique pas tout, car ces possibilités [112] mêmes, il semble que la vertu de force, non contente de les découvrir, les a en quelque sorte créées. Le cours de l'histoire n'est pas déterminé, quoi que l'on en dise, par la simple addition de milliards de francs, de millions de tonnes d'acier, ou de militaires. Les événements objectifs paraissent habités, et comme animés du dedans, par la circulation de valeurs fiduciaires, spirituelles, morales et culturelles, qui s'imposent parfois pour le plus grand étonnement des puissants de la terre, au défilé des Thermopyles, dans la baie de Salamine, autour du moulin de Valmy, ou encore dans le ciel décisif de la bataille d'Angleterre.

La force est un mystère, relié au plus profond secret de l'être hu- main. La disproportion de l'homme est susceptible d'une sorte de dé- passement, qui transcende, par la vertu d'un recours en grâce, toutes les insuffisances congénitales d'une existence finie. Il faut, pour vrai- ment être fort, se fonder sur plus que soi, cesser de voir dans les vicis- situdes favorables ou défavorables de l'événement le critère de toute vérité. Peu importe la réussite du moment, ou l'insatisfaction : je ne suis pas un absolu, le centre du monde, mais un homme parmi les hommes ; mes ressources sont limitées et ne me mèneront pas bien loin. La force est le nom de cette assurance qui vient àl'homme par- delà toute assurance lorsqu'il a une fois choisi le chemin de l'obéissan- ce et de la fidélité dans le service aux valeurs. Il se confie dès lors et s'assure en plus que soi, seul moyen de n'être jamais déçu.

« Quand je suis faible, disait l'apôtre Paul, c'est alors que je suis fort », et le plus incroyant des hommes sait bien que la foi peut dépla- cer les montagnes, bien que le mortel le plus puissant n'ait jamais ré- ussi ce tour de force. Par une sorte de rencontre dernière, la force [113] authentique apparaît ainsi comme le fruit de l'humilité : « il y a une force terrible dans l'humilité », disait Dostoievski. L'homme en quête de sa paix la demande à des systèmes de sécurité divers, à des organisations sociales ou à des doctrines, à des protections et des pa- tronages. Or la seule sécurité valable ne peut se trouver que dans le

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

91

consentement de soi à soi, et dans l'acceptation de la condition humai- ne. Il est difficile de faire la paix avec autrui, et d'autant plus difficile qu'autrui est plus prochain. Il est plus difficile encore de faire amitié avec soi-même, non par résignation et lassitude mais dans la libre dé- cision d'un cœur qui, renonçant à lutter contre ses propres fantômes, s'accepte enfin pour ce qu'il est. Il faut à chacun beaucoup d'humilité pour s'accepter soi-même, dissiper les illusions tenaces et le désir d’être dieu.

L'humilité se juge elle-même, dans la confrontation avec une va- leur qu'elle souhaite, et ne possède pas, mais qui la met en place. Elle se veut obéissance et dépassement, non pas superstition et idolâtrie. Le sentiment d'infériorité est esclavage d'une fausse valeur, exaltée comme à plaisir pour la dépréciation de l'être personnel. L'humiliation risque toujours de susciter une délectation morose et comme une complaisance suspecte de l'humilié pour son propre abaissement. L'homme humble, au dire de saint Bernard, est celui qui convertit l'humiliation ellemême en humilité. Il ne s'agit pas ici de douter de soi, ni de se résigner, mais d'assumer, dans un esprit de tranquille ré- solution, le cahier des charges de la finitude humaine.

C'est pourquoi la vertu de force, en fin de compte, est un autre nom de la vertu de joie. Il n'est donné à personne d'échapper à la maladie ou à la misère, à la [114] peine qui frappe du dedans ou du dehors. La

souffrance et la mort font partie de notre patrimoine ; celui d'entre nous qui prétendrait s'en exempter oublierait en même temps le secret de tendresse inquiète qui le relie aux êtres qu'il aime, et, sous leur in- vocation, à la communauté des hommes. Bossuet décrit, dans son dis- cours funèbre, les derniers moments d'Henriette d'Angleterre, en quel- ques mots admirables : « Madame fut douce envers la mort comme

» Une fin ainsi réconciliée nous aide

à accepter que les îles soient rares où l'on puisse jouir un moment de la plénitude dont un cœur, malgré son endurcissement, ne renonce ja- mais àrêver. Les îles sont rares, et les escales ne s'y prolongent guère. Il faut savoir jouir de ce bonheur fragile, mais ne jamais oublier qu'il y a, par-delà, un sens de la paix, comme une autre île àportée de la main et pourtant méconnue, l'île ensevelie dans le sommeil de notre oubli,

elle l'était envers tout le monde

l'île en eau profonde où, dépassées les incertitudes, se noue à jamais l'amitié de chacun à soi-même et aux autres. La joie n'est pas ailleurs,

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

92

dans un exil nostalgique, la joie n'est pas ailleurs que partout ; elle est la lumière d'une présence capable, pour celui qui en est digne, et jus- que dans les moments les plus désespérés, de transfigurer le monde.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

93

[115]

La vertu de force

CHOIX DE LECTURES

Retour à la table des matières

A.

ADLER, Le sens de la vie, tr. Schaffer, Payot, 1950.

Y.

BELAVAL, Les conduites d'échec, N.R.F., 1953.

BENICHOU, Morales du grand siècle, N.R.F., 1948.

O. BRACHFELD, Les sentiments d'infériorité, Mont-Blanc, Genè-

ve, 1945.

A.

BRIDOUX, Souvenirs du temps des morts, A. Michel, 1930

G.

CANGUILHEM, Essai sur quelques problèmes concernant le

normal et le pathologique, 2e éd., Belles-Lettres, 1950.

B.

CELLINI, Vie écrite par lui-même, tr. BEAUFRETON, Crès,

1922.

P. CORNEILLE, Le Cid ; Horace ; Cinna ; Polyeucte.

DESCARTES, Traité des passions de l'âme, éd. Mesnard, Boivin.

F. DOSTOIEVSKI, L'Idiot ; Crime et châtiment ; Les Frères Ka-

ramazov.

Fr. ENGELS, Le rôle de la violence dans l'histoire, Éditions Socia-

les, 1947.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

94

ÉPICTÈTE, Entretiens ; Manuel, tr. SOUILHÉ et JAGU, Belles- Lettres, 1950.

A.-J. FESTUGIÈRE, La sainteté, Presses Universitaires de France,

1942.

M.

K. GANDHI, Lettres à l'Ashram, tr. J. HERBERT, A. Michel,

1937.

R.-A. GAUTHIER, Magnanimité, l'idéal de la grandeur dam la philosophie païenne et dans la théologie chrétienne, Vrin, 1951.

[116]

K. GOLDSTEIN, La structure de l'organisme, tr. BURCKHARDT

et KUNTZ, N.R.F., 1951.

, L'Imitation de Jésus-Christ, éditions diverses.

P. JANET, Notions générales sur les stades de l'évolution psycho- logique et le rôle de la force et de la faiblesse dans le développement de l'esprit, Chahine, 1926.

W. JANKÉLÉVITCH, Traité des Vertus, Bordas, 1949.

, L'austérité et la vie morale, Flammarion, 1956.

IGNACE DE LOYOLA, Exercices spirituels, tr. JENNESSEAUX, de Gigord.

MACHIAVEL, Le prince, éditions diverses.

MARC-AURÈLE, Pensées, tr. TRANNOY, Belles-Lettres.

M. MERLEAU-PONTY, Humanisme et terreur, N.R.F., 1947.

H.

DE MONTHERLANT, Les Olympiques, Grasset, 1924.

Fr.

NIETZSCHE, Ainsi parlait Zarathoustra, tr. ALBERT, Mercu-

re de France.

, La volonté de puissance, tr. BIANQUIS, N.R.F., 1935.

Fr. PASCHE, La passion de la violence, Temps modernes, 8, 1946.

Ch. PÉGUY, Le mystère de la charité de Jeanne d'Arc, N.R.F.

J. PRÉVOST, Plaisir des sports, N.R.F., 1925.

Georges Gusdorf, La vertu de force (1967)

95

R. QUINTON, Maximes sur la guerre, Grasset, 1930.

E. RENAN, Qu'est-ce qu'une nation ? dans : Pages françaises, Calmann-Lévy, 1921.

SAINT-EXUPÉRY, Œuvres, Bibliothèque de la Pléiade.

M.

SCHELER, L'homme du ressentiment, tr. française, N.R.F.,

1933.

, Le saint, le génie, le héros, tr. française, Aubier, 1944.

SÉNÈQUE, De la colère, tr. BOURGERY, Belles-Lettres.

G. SOREL, Réflexions sur la violence, 3e éd., Rivière, 1912.

A. SPAIER, Cruauté, violence et colère, Revue philosophique,

1933, I.

[117]

L. TOLSTOI, La guerre et la Paix, tr. MONGAULT, Bibliothèque

de la Pléiade.

UNAMUNO,

Le

sentiment

tragique

de

la

vie,

tr.

FAURE-

BEAULIEU, N.R.F., 1937.

VAUGENARGUES, Introduction à la connaissance de l'esprit humain, éditions diverses.

E. WEIL, Logique de la philosophie, Vrin, 1950.

Fin du texte