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Avec le soutien de la Commission consultative en matière

d'addictions et de la Direction générale de l'action sociale"

Vous présentent les actes du 15ème forum addictions


du vendredi 17 novembre 2006
à la Maison des Associations

« Peut-on encore parler d’insertion voire de


réinsertion sociale et professionnelle pour des
personnes dépendantes et/ou marginalisées ? »

Document réalisé par Christelle Mandallaz


Coordinatrice des forums addictions
TABLE DES MATIERES

1 INTRODUCTION 3
2 SYNTHESE DE MONSIEUR GERALD SAPEY 5
2.1 INTERVENTIONS 5
2.2 CONCLUSION 6
3 INTERVENTIONS 7
3.1 LE ROLE DE L’ETAT, DES ASSURANCES SOCIALES ET DE L’AIDE SOCIALE 7
3.1.1 MONSIEUR ERIC ETIENNE, DIRECTION GENERAL DE L’ACTION SOCIALE 7
3.1.2 MADAME LYDIA SCHNEIDER HAUSSER, HOSPICE GENERAL 10
3.1.3 MONSIEUR SERGE LANÇON, CENTRE D’INTERVENTION PROFESSIONNELLE (CIP) ET MONSIEUR ROLAND
KRUCHER, ATELIER DE REINSERTION DANS LA VIE ACTIVE (ARVA) 14
3.1.4 MADAME SABINE ZULIANI, OFFICE REGIONAL DE PLACEMENT 17
3.2 PROGRAMMES D’AIDE AUX PERSONNES DEPENDANTES ET A LA REINSERTION 19
3.2.1 MONSIEUR HERVE DURGNAT, ARGOS 19
3.2.2 MONSIEUR OLIVIER RIGHETTI, PREMIERE LIGNE 22
3.2.3 MONSIEUR PHILIPPE AMBÜHL, INTEGRATION POUR TOUS (IPT) 29
3.2.4 TEMOIGNAGE DE MONSIEUR SEBASTIEN PAX 34
3.3 MILIEUX ECONOMIQUES ET SOCIETAUX 36
3.3.1 MADAME BRIDGET DOMMEN SOCIO-ECONOMISTE INDEPENDANTE, BIEN - SUISSE, RESEAU POUR UN
REVENU DE BASE 36
3.3.2 MONSIEUR CHRISTOPHE DUNAND, ASSOCIATION POUR LA PROMOTION DE L’ECONOMIE SOCIALE ET
SOLIDAIRE (APRES) 49
3.3.3 MONSIEUR BERNARD BABEL, FONDATION PRO, ENTREPRISE SOCIALE PRIVEE 52
3.3.4 MONSIEUR BERNARD GIROD, ENTREPRISE SERBECO S.A. TRANSPORT, TRAITEMENT,
RECUPERATION ET VALORISATION DES DECHETS 54
3.3.5 MONSIEUR SANDRO CATTACIN , DEPARTEMENT DE SOCIOLOGIE, UNIVERSITE DE GENEVE 55
4 CONCLUSION 61
5 SITES INTERNETS 63
5.1 SITES INTERNETS DES INTERVENANTS PAR ORDRE DE PRESENTATION 63
5.2 DIVERS SITES INTERNETS 63
6 BIBLIOGRAPHIE 64
6.1 BIBLIOGRAPHIE 64

2
1 INTRODUCTION

Peut-on encore parler d’insertion, voire de réinsertion, sociale et


professionnelle pour des personnes dépendantes et/ou
marginalisées? »

Il était audacieux d’inviter autant d’intervenants à ce forum. En effet, pour


répondre à cette importante question, il nous semblait opportun de réunir le
plus grand nombre d’institutions oeuvrant dans ce domaine. Toutefois, il n’a
pas été possible d’avoir une représentativité exhaustive du réseau genevois.

Dans une société où la valeur « travail » est si importante pour se sentir


exister, comment faire pour que les exclus du marché de l’emploi continuent à
avoir un rôle social ? Comment des personnes en grande difficulté peuvent-
elles continuer à suivre le rythme effréné d’une société prônant toujours plus la
performance, l’individualisme et la beauté standardisée ?

Que signifie exactement le mot insérer ? Tout dépend, bien sûr, du point de
vue d’où l’on se place. Il pourrait simplement indiquer qu’un être humain
continue à faire partie de la société ? Ainsi, ne doit-on pas d’abord aider les
personnes en difficulté à rétablir leur estime d’elles-mêmes, avant d’envisager
une insertion professionnelle ?

Nous n’en sommes plus au stade de l’état « providence »… Les finances


genevoises n’étant pas florissantes, ce sont hélas les minorités qui en font les
frais, ainsi que les différentes instances sociales qui oeuvrent dans ce domaine.
Il ne faudrait pas passer du stade de l’assistanat à celui de la non-assistance !

Les prestations sociales de tous ordres sont, elles aussi, les premières à voir
leurs budgets diminués. De plus, leur accès est souvent rendu encore plus
difficile. Un référendum a été lancé pour contrer une 5ème révision de
l’Assurance Invalidité dont les conséquences pourraient amener des
durcissements sévères: prestations de plus en plus ciblées, critères d’accès de
plus en plus restreints et réduction du nombre de rentes, surtout en cas de
nouvelles demandes.

Avec ses 6.8% de chômage, le marché « ordinaire » de l’emploi genevois est le


plus fermé de Suisse. Il n’est déjà pas évident pour un demandeur d’emploi
lambda de trouver ou retrouver une activité professionnelle. Il est donc aisé
d’imaginer le parcours du combattant qu’est la réinsertion des marginaux. Ils
doivent faire face aux jugements souvent sans appel des employeurs, et ne
comptent plus le nombre de postulations restées sans réponse et celui de
refus. Il est d’autant plus important de maintenir un encadrement soutenu
autour de ces personnes durant de pénibles phases de recherche.

3
Malgré ce constat inquiétant, est-il toutefois encore possible, en 2007, de
parler d’insertion ou de réinsertion des personnes dépendantes et/ou
marginalisées? Nous verrons que toutes les institutions présentes à ce Forum,
tentent, d’une manière ou d’une autre, d’atteindre cet objectif. Certaines le
font à « bas seuil », permettant ainsi aux gens marginalisés de garder un lien
avec la société. D’un autre côté, nous découvrirons que des entreprises privées
osent relever le défi d’inclure dans leur personnel des individus en difficulté
psychique ou physique.

Vous constaterez aussi, en lisant ces actes, que dans ce contexte de mutation
économique, il existe des solutions innovantes et des nouvelles pistes à
développer pour maintenir et/ou reconstruire les liens sociaux, afin d’éviter
une marginalisation. Il en va ainsi de la création d’une allocation universelle,
visant plus la reconnaissance d’exister que celle de travailler.

Une nouvelle loi sur le chômage est actuellement débattue à la commission de


l’économie de l’Etat de Genève, dans le but de réduire la longueur des périodes
de chômage, et d’accélérer le traitement des demandes. Il est en effet prouvé
que la durée du chômage a une influence sur les opportunités d’emploi, et
donc sur le processus d’exclusion.

Des réflexions sont également en cours pour développer un marché dit


« complémentaire » de l’emploi. À défaut du marché ordinaire, il existe des
possibilités d’offrir des emplois sur mesure à des personnes dont l’objectif
immédiat n’est pas forcément la reprise du travail sur le marché primaire.

Il faut certes favoriser le développement d’une économie sociale et solidaire


mais sans pour autant verser dans la dérive d’un marché de l’emploi à deux
vitesses.

Ou doit-on toutefois se résoudre à accepter qu’aujourd’hui certains individus


restent inemployables, et faire ainsi le deuil du plein emploi ?
Une société ne doit-elle pas avoir ses exclus pour rassurer ses « inclus » ?

Bonne lecture.

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2 SYNTHESE DE MONSIEUR GERALD SAPEY

Modérateur du forum, ancien directeur de la Tribune de Genève et de la Radio


Suisse Romande.

2.1 Interventions

L’abondance des interventions et leur qualité ne facilitent pas le travail de


synthèse… Néanmoins, essayons de tirer les grandes lignes de cette matinée.

On a pu être frappé par l’impressionnante richesse des outils et des institutions


qui peuvent être mobilisés en vue de la réinsertion sociale ou professionnelle
de personnes marginalisées. A cet égard, une collectivité telle que la nôtre
peut être fière de cet effort en faveur des plus faibles de la population.

Cet engagement résulte d’organisations étatiques, privées, institutionnelles ou


associatives qui, toutes, visent le même objectif : l’insertion ou la réinsertion
de personnes addictives ou exposées aux difficultés de la vie. Leur démarche
connaît des succès – plus ou moins difficilement quantifiables – des échecs et,
surtout, des difficultés propres à l’ambition du projet.
En fait, quels que soient les organismes concernés, il apparaît que leur
approche est construite sur la même technique, en résumé :

- l’analyse des cas


- les bilans de compétences et appréciations des voies possibles
- l’évaluation de la meilleure mise en œuvre à adopter
- l’existence d’étapes intermédiaires nécessaires ou éventuelles
- l’acceptation de remises en cause ou de reprises d’expériences par
étapes
- etc.

Bien sûr, de nombreuses difficultés ponctuent cet engagement. Les


intervenants les ont fort bien évoquées. Ils ont relevé :

- le resserrement des moyens financiers


- les exigences accrues à l’égard des usagers, notamment quant à leur
aptitude à coopérer aux mesures d’assistance, l’abandon des
consommations addictives, leur volonté de réellement sortir de leur
condition, etc.
- une adhésion réelle à la discipline indispensable au succès de la
démarche
- etc.
Et l’estime de soi retrouvée et la volonté d’une vraie réinsertion ne sont
certainement pas les difficultés les plus légères.

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Le succès de la démarche complexe des institutions sociales est suspendu à au
moins deux attentes majeures :

- l’accueil de la société, qui, on le sait, exprime généralement beaucoup de


réticence à l’égard de la population marginale qu’elle ne comprend pas
ou qu’elle condamne.
- l’accueil des entreprises et du monde économique appelés à coopérer
aux mesures de réinsertion professionnelle proposées.

Il est vrai que ces accueils seront d’autant plus facilités que les organismes
auront su préparer la réinsertion en tenant compte des réticences possibles et
même probables.

Il nous est bien apparu que quel que soit l’organisme impliqué, la démarche
est désormais très professionnelle et technicienne, ainsi porteuse des résultats
attendus. Mais au-delà des techniques, certains intervenants n’ont pas craint
de se poser des questions quant au sens de leurs interventions, par exemple
dans la recherche du lien social que doivent retrouver les personnes assistées.
On a également vu qu’il existe de fortes différences de niveau et de nature
dans les interventions d’organismes étatiques ou de terrain comme à Première
ligne, par exemple. Mais toutes, à des degrés divers, visent à la prise en
compte généreuse et efficace d’individus respectés. Cependant, le témoignage
d’un usager en partie réinséré nous a bien montré que le combat n’est jamais
achevé…

2.2 Conclusion

S’il fallait conclure cette synthèse bien imparfaite, on pourrait dire que s’il est
vraisemblable que notre société a des responsabilités quant au processus de
fragilisation de certains de ses membres, elle a, par ailleurs, la conscience et le
courage de faire en sorte que leur condition précaire puisse être corrigée et
améliorée.

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3 INTERVENTIONS

3.1 Le rôle de l’Etat, des assurances sociales et de l’aide


sociale

3.1.1 Monsieur Eric Etienne, Direction Général de l’action sociale

Introduction

Le thème de ce forum tient particulièrement à cœur à Monsieur Eric Etienne


puisqu’il a déjà eu l’occasion de s’intéresser de près à cette problématique,
notamment avec l’association Réalise en 1984 qui a démarré son activité
essentiellement avec des personnes se trouvant sans travail et ayant des
difficultés avec la dépendance.
Il a également collaboré au niveau étatique avec Madame Attarian et Monsieur
Evéquoz sur l’insertion sociale et professionnelle. Ils ont rendu, dans les
années nonante, deux rapports qui n’ont pas donné suite à de grandes
réorganisations, mais qui étaient néanmoins exhaustifs. Il a également
travaillé en 2001 pour la commission mixte en matière de toxicomanie, qui
s’est penchée sur cette thématique, avec à l’arrivée dix-sept propositions, qui
malheureusement n’ont pas été suivies…

Les assurances sociales

Dans cet exposé, Monsieur Eric Etienne se penchera plus particulièrement sur
l’assurance invalidité (AI). L’AI est à nouveau en transformation, elle entre
dans un processus de 5ème révision, ce qui est assez étonnant dans un laps de
temps assez court, puisque la 4ème révision a eu lieu il y a seulement quelques
années. Les choses se resserrent de plus en plus, notamment autour des
critères qui permettent aux individus de bénéficier d’une réadaptation ou d’une
rente AI. Les éléments forts de cette refonte sont : la « responsabilité
individuelle accentuée », les prestations de plus en plus ciblées et les critères
d’accès de plus en plus difficiles. Au niveau cantonal, il y a de plus en plus de
transferts de charges que les cantons reprennent à leur compte qui étaient
réalisés préalablement par les assurances sociales.

Responsabilité individuelle accentuée

En matière de toxicomanie, l’Ai n’estime plus que la dépendance est un critère


invalidant en tant que tel. La toxicodépendance, plus d’autres atteintes,

7
peuvent cependant permettre à l’office AI d’entrer en matière sur certaines
situations.

Les critères sont tellement stricts que même pour des questions de
réadaptation, les personnes dépendantes ne peuvent malheureusement pas
compter sur cet aspect-là. Il faut montrer « patte blanche » et notamment être
abstinent concernant la consommation de produits pour avoir une mesure de
réadaptation. C’est pourquoi le service médical régional, qui traite l’ensemble
des demandes des bénéficiaires de la rente AI, limite l’accès à ce public en
particulier.

Les futurs changements

Si cette 5ème révision n’est pas contrée par un référendum, les durcissements
se feraient par des prestations de plus en plus ciblées, des critères d’accès de
plus en plus restreints et vers une réduction du nombre de rentes, surtout des
nouvelles demandes. L’AI souhaite réduire le nombre de nouveaux cas de
rente de 20% ! Le but est de réduire les dépenses de l’AI puisque cette
assurance sociale perd 2 milliards par année et que sa dette est actuellement
de 9 milliards.

Une idée « généreuse et intéressante » de la 5ème révision est la détection


précoce des cas. L’intervention se ferait plus tôt et plus rapidement dans des
situations difficiles par exemple, par un suivi des personnes en incapacité de
travail et par la création de mesures d’insertion plutôt que d’aboutir à une
rente.

Au niveau cantonal

Il est important de rappeler quelques éléments de l’action de l’Etat du canton


de Genève :

1. Refonte des départements de l’Etat de Genève. Le département de


l’Economie et de la santé et de la Solidarité et de l’emploi et de l’emploi
ont une volonté d’avoir des synergies dans les secteurs de l’aide sociale
et du chômage. Ce qui prédomine à l’heure actuellement dans les débats
est le désir de continuer à mettre en place des synergies dans les
différents départements. Actuellement, quand une personne arrive en fin
de droit de chômage, elle se retrouve inexorablement à l’aide sociale. La
nouvelle loi d’action sociale individuelle qui est en préparation propose le
CASI : le contrat d’aide sociale individuel. Ce contrat devrait permettre
aux personnes d’avoir un cadre assez strict mais lié à sa situation. La
personne aura pour référent un unique professionnel qui prendra en
charge la situation de la personne dans sa globalité.

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2. L’insertion professionnelle. Une nouvelle loi sur le chômage pour le
canton de Genève est débattue à la commission de l’économie de l’Etat
de Genève. Le but est de moderniser la loi sur le chômage afin d’arriver
avec de nouveaux outils qui garantissent un traitement plus rapide des
demandes et d’éviter qu’une personne reste trop longtemps au chômage.
Plus la période de chômage est longue, plus les chances de retrouver un
emploi s’amenuisent, ce qui est un facteur important d’exclusion.

3. Collaboration interinstitutionnelle. Un travail important a débuté avec


l’ensemble des départements, ainsi qu’avec les offices AI et ORP (office
régional de placement), l’aide sociale (Hospice Général en particulier). La
volonté est d’arriver à faire que les mesures soient continues et non pas
séparées, séquencées en fonction du statut de la personne, mais plutôt
d’avoir une vision globale de la situation.

Ce travail se mène à l’intérieur d’un groupe qui s’appelle le GIDE (Groupe


d’intérêt départemental de l’emploi). Ce dernier a le souci d’aller au-delà
de l’emploi puisque c’est l’insertion sociale de la personne qui prévaut
avant tout.

Monsieur Eric Etienne travaille également sur un autre projet qui s’appelle CII-
MAMAC (Collaboration Interinstitutionnelle mamac). Ce projet pilote est mené
entre l’Office Fédéral des Assurances Sociales et le SECO. Le canton de Genève
a fait partie des 13 cantons qui s’y sont intéressés. L’idée de ce groupe
CIIMAMAC est de travailler sur des situations qu’il présente comme complexes,
c’est-à-dire des personnes qui sont soit à l’aide sociale, soit au chômage ou à
l’AI depuis moins de 4 mois et pour lesquelles on décèle que la problématique
va être complexe. L’idée est d’intervenir avec des mesures spécifiques, un
regard croisé des professionnels des différentes assurances et aides sociales et
de développer des outils appropriés qui peuvent permettre à la personne dans
le meilleur des cas de trouver une solution par rapport à sa demande d’emploi.
En bref, c’est réinsérer le plus rapidement dans le marché du travail les
personnes qui présentent une problématique complexe, ce qui concerne la
thématique de ce forum.

Par exemple, si on intervient rapidement quand il y a une demande AI de faite,


en allant vers une logique réadaptation ou une logique de marché
complémentaire, une insertion professionnelle et sociale dans le marché de
l’emploi plus solidaire est possible. Des réflexions sont en cours pour
développer un marché dit complémentaire de l’emploi, c’est-à-dire qu’à défaut
du marché ordinaire de l’emploi, il y aurait des possibilités d’offrir des emplois
sur mesure à des personnes dont l’objectif immédiat n’est pas forcément la
reprise dans le marché primaire.

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Le but de cette collaboration interinstitutionnelle est de traiter de manière plus
précoce les demandes afin d’offrir des mesures de réadaptation plus
spécifiques.

Genève est le seul canton romand à détenir une commission consultative en


matière d’addiction qui permet de réfléchir à cette problématique. Cette
commission est composée de professionnels spécialisés dans le domaine qui
peuvent faire connaître un certain nombre de leurs préoccupations au niveau
politique. Monsieur Eric Etienne a dans ce sens collaboré pendant une année
sur les questions d’insertion professionnelle et sociale pour les personnes
dépendantes. Cet outil unique et important au niveau Suisse permet au monde
politique d’avoir une vision des problèmes rencontrés par les gens de terrain.

De son point de vue, il trouve que dans le traitement des dépendances, les
professionnels se sont souvent focalisés sur la dépendance et pas assez
souciés de la problématique de réinsertion. Monsieur Etienne a parlé tout à
l’heure du cloisonnement étatique, il trouve que la même chose existe au
niveau des professionnels de terrain, c’est-à-dire qu’ils ont perdu la vision du
tout, notamment en n’incluant pas d’emblée la question de l’insertion, le retour
à la vie sociale et aussi la question de la problématique de l’emploi. Il regrette
que cette question ne soit pas plus souvent prise en compte par les
thérapeutes, que cela soit dans un traitement médical ou social.

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3.1.2 Madame Lydia Schneider Hausser, Hospice Général

Historique

Du fait de l'explosion des demandes d’aide (2003-2004) et de la situation


économique cantonale difficile, la vision du « pauvre » ayant besoin d’aide est
passée à celle du « pauvre » qui reçoit trop (fraude, peu de dynamisme, pas
de formation, profit exagéré). En résumé, la communauté n’a plus les moyens
de donner trop.

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En 2005, 56,9% des bénéficiaires de l'assistance publique sont sans emploi et
17,5% exercent une activité professionnelle. À noter que 10,2 % des
demandeurs sont en formation ou en stage.

ASSISTANCE: SITUATION PAR RAPPORT A L'EMPLOI (n=9362)

Recherche 56.9%

En emploi 17.5%

Formation 6.9%

Stage 3.3%

0% 10% 20% 30% 40% 50% 60%

Dans la population qui nous préoccupe aujourd’hui, en plus des appréhensions


susmentionnées, les personnes cumulent également tous les préjugés liés aux
dépendances à la drogue, au jeu, à l'alcool… De plus, selon Madame Lydia
Schneider Hausser, le marché du travail est fermé pour les personnes
marginalisées (en amont et en aval de l’HG), alors qu’une insertion demande
de la tolérance et de l’ouverture. Le suivi social d’un dossier d’assistance n’est
pas suffisant pour permettre une réinsertion professionnelle, d’où l’importance

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d’instaurer un lien, d’axer son travail sur un soutien social individualisé et
d’établir un projet personnalisé avec le client.

Jusqu’en 1980, l’aide publique aux personnes dépendantes aux drogues était
conditionnée par une entrée en institution résidentielle visant l’abstinence.
Depuis lors, une adaptation progressive a permis d’admettre un droit au
revenu d’assistance à toute personne toxicodépendante comme pour toute
personne séjournant sur le territoire. Cette évolution est une reconnaissance
pour les personnes dépendantes d'une existence sociale et civique entière.

En juillet 2006, les normes CSIAS (conférence suisse des institutions d'action
sociale) ont été introduites à Genève. En plus du socle de base des prestations
d'assistance, le principe du contrat d'action sociale individuelle (CASI) a été
introduit. Ce contrat est une des facettes concrétisant une demande de
participation active à l'insertion socioprofessionnelle du demandeur. Cette
insertion est composée de trois phases :

1. Restauration
2. Socialisation
3. Insertion/réinsertion socioprofessionnelle.

Phase de restauration

La personne est dans une situation de consommation active (seuil bas – aide à
la survie), le suivi est alors axé sur :

• La constitution d'un dossier de demande d’assistance


• La création d’un lien avec l'assistant social,
• Une prise de connaissance du contexte général de la personne (lieu
de vie, santé, administratif)

Un inventaire des besoins urgents sur le court terme sera alors réalisé, ainsi
qu’une exploration de la problématique dépendance; l’accent est porté sur la
gestion du quotidien. Dans le cas présent le CASI ne peut être appliqué.

Phase de socialisation

La personne est dans une phase de rémission, une période de création d’un
projet personnel avec le client devient alors possible :

• Reprise du lien social (réseaux : professionnel, amical, familial)


• Recherche d’un suivi thérapeutique
• Mise à jour de la situation administrative
• Recherche d'une activité de bénévolat et ou une implication dans un
projet social
• Élaboration d’un projet personnel

Dans ce contexte le CASI est rédigé et activé.

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Insertion/réinsertion socioprofessionnelle.

Les personnes en phase socialisation ou réinsertion professionnelle doivent


être motivées, volontaires, ne pas avoir de problème d’addiction pouvant
influencer le bon déroulement de l’activité et avoir des compétences pour le
poste.

Dans ce cas, l’effort du projet est axé sur l’extérieur et la recherche d’une
activité :

• Évaluation
• Bilan de compétence – Porte folio
• Orientation professionnelle
• Contre-prestation, études, formations, emploi

Le CASI est complété par des prestations incitatives (franchise sur le revenu,
forfait, frais liés au travail).

Durant tout ce processus du suivi social du dossier, l’assistant social de l’HG


est appuyé par des unités ressources telles que : Groupe actions réinsertion
(GAR) et Santé-Intégration.

Services ressources de l’HG

1. Groupe action réinsertion:


a) Bilan - porte-folio
b) Activités de réinsertion – stages (placement en activités non-
rémunérées au sein d’un organisme à but non lucratif ou un
service communal, cantonal. Contrat limité de 1 à 12 mois)
c) Orientation vers d’autres partenaires (Arva, Orangerie…)

2. Santé – Intégration
Support aux professionnels pour leur permettre d’accompagner la personne
en situation de dépendance (suivi social du dossier, lien avec les
partenaires)

Conclusion

Actuellement l’HG est à la recherche de nouvelles pistes de travail et ouvert à


toutes propositions. Madame Lydia Schneider Hausser termine son intervention
en nous faisant part des questions qui lui restent en suspens face au thème de
ce forum. Toutes les pistes d’insertion professionnelle exigent une stabilité de
la personne face à sa dépendance, alors comment intégrer des personnes pas
encore stabilisées dans des postes de travail? Faut-il attendre la rémission de
l’addiction avant de chercher ou de travailler à une intégration professionnelle?
Et que proposer aux personnes qui n’ont pas envie d’attendre « la guérison »?
www.hg-ge.ch
____________________

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3.1.3 Monsieur Serge Lançon, Centre d’Intervention Professionnelle
(CIP) et Monsieur Roland Krucher, Atelier de Réinsertion dans la
Vie Active (Arva)

L’institution

Établissement public autonome créé en 1952, rattaché au Département


Solidarité & Emploi de la République et Canton de Genève.

Sa mission

Le CIP favorise l’intégration sociale, l’insertion professionnelle et l’amélioration


des conditions de vie de personnes en situation de handicap et/ou en difficulté.

En tant qu’acteur de la vie politique sociale et économique du canton Genève


et de la Confédération, il développe et réalise des prestations en partenariat
avec les entreprises et les institutions sociales en tenant compte des besoins
de la population et des réalités du marché de l’emploi.
À la question posée par ce forum « Peut-on encore parler d’insertion voire de
réinsertion sociale et professionnelle pour des personnes dépendantes et/ou
marginalisées? », les deux intervenants répondent clairement par l’affirmative.
Oui, mais comment ?

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Pour illustrer ce dessin

L’usine ne représente pas le marché de l’industrie car la majorité des emplois à


Genève se trouvent dans le tertiaire, ce qui est d’ailleurs un problème. La
fumée n’est pas la pollution, mais une partie des économies qui s’en vont...
La partie rose sur le dessin évoque les services de prise en charge qui existent
dans notre canton et qui ont, selon Monsieur Serge Lançon, tendance à avoir
des exigences de plus en plus élevées.
Le trait rouge sur la partie supérieure du dessin représente les exigences
d’employabilité. Étonnement, Genève a plus créé d’emplois ces dernières
années qu’elle en a perdus, mais principalement dans des emplois à forte
qualification.
Entre deux, se dessine l’économie sociale et solidaire.

À qui s’adresse ARVA:

À toutes les personnes n’ayant pas occupé d’emploi depuis plusieurs mois ou
années et qui sont assistées par l’Hospice Général, y compris les bénéficiaires
du RMCAS. 20% des personnes adressées sur leur service ont des problèmes
de dépendances.

La mission des ateliers

Proposer une orientation, un projet professionnel et/ou de vie. Accompagner


toutes les démarches en vue de favoriser la recherche d’une autonomie
responsable et le retour dans le circuit économique normal.

Établir un bilan des capacités:

• Physiques
• D’adaptation et d’apprentissage
• D’intégration sociale

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La mission des ateliers adaptés

Procurer aux personnes en situation de handicap, en plus d’un peu d’humanité,


un travail:

• Adapté
• Valorisant
• Productif
Quelques chiffres

• 20% des stagiaires retrouvent une capacité immédiate de réinsertion


dans l’économie.

• 60% des stagiaires ont besoin d’une étape intermédiaire du type ateliers
adaptés (CIP, Réalise, …) avec une prise en charge psychothérapeutique
et un accompagnement administratif et financier, voire une formation

• 20% des stagiaires sont reconnus inaptes => les stagiaires sont orientés
vers une activité occupationnelle en ateliers adaptés avec une rente A.I.
à 100%. Ils élaborent avec ces personnes un projet de vie

En conclusion
Le processus pour favoriser une réinsertion sociale et professionnelle à Arva se
décline en 7 points :

1. Un choix politique qui se soucie de la réinsertion des personnes


dépendantes
2. Une aide médicale pendant le processus
3. Une évaluation objective des capacités de la personne
4. Une reprise de confiance des personnes est nécessaire avant de pouvoir
rebondir
5. Une orientation professionnelle réaliste
6. Des relais avec des entreprises et différentes institutions
7. Un accompagnement minimum de 7 à 12 mois.

Si ces 7 points sont pris en considération et qu’il y a une réelle relation


interinstitutionnelle ainsi qu’avec les entreprises, il y a vraiment des
possibilités pour les personnes qui sont stabilisées dans leurs problèmes
d’addiction de se réinsérer.

www.cip.ch
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3.1.4 Madame Sabine Zuliani, Office régional de placement

Peut-on encore parler d’insertion professionnelle pour une personne


toxicodépendante et/ou marginalisée ?

Madame Sabine Zuliani répond : « Lorsque Madame Christelle Mandallaz,


coordinatrice de ces forums, m’a posé cette question, j’ai eu spontanément un
sourire au coin des lèvres et les sourcils en circonflexes. Je me suis dit : Enfin,
des personnes se posent la question à haute voix et nous allons prendre le
temps d’en parler tous ensemble…. Il n’est pas évident de répondre à une
question qui comporte autant de facettes. Mais spontanément, j’ai répondu à
cette fameuse question par un NON. Cette interrogation, elle me l’a posée il y
a plus d’un mois, j’y ai longuement réfléchi, j’en ai beaucoup parlé autour de
moi et une phrase revient régulièrement : « il n’est pas facile de faire en sorte
qu’un employeur accepte une personne qui n’est pas dans la « norme
sociale »».

À partir de cette remarque-là, il est assez clair que c’est au réseau social
d’entreprendre tout ce qu’il peut pour soutenir l’individu dans ses démarches
d’insertion et utiliser au maximum la collaboration interinstitutionnelle.

Madame Sabine Zuliani va nous apporter, dans un premier temps, quelques


éléments en qualité de conseillère en personnel auprès de l’Assurance
Chômage, avec tout ce que cela implique comme cadre notamment le respect
de la LACI (Loi sur l’Assurance Chômage et Insolvabilité) et dans un deuxième
temps, elle nous fera part de sa propre perception de la situation.

Concernant l’Assurance Chômage, elle doit d’abord déterminer si la personne


est apte au placement, selon l’art 8 de la LACI. Cet article réunit trois éléments
cumulatifs à savoir :

• L’élément objectif : avoir la capacité de travailler (pas sous certificat


médical ou en reprise partielle)

• L’élément juridique : avoir l’autorisation de travailler (OCP)

• L’élément subjectif : être disposé à travailler (l’assuré doit démontrer


sa motivation de par son comportement, en effectuant des recherches
d’emploi, garde d’enfants organisée, etc.)

Une fois que l’aptitude au placement est prononcée, il s’agit de déterminer à


quel stade de sa consommation (drogue, alcool, médicament…) en est
l’individu.

En collaboration avec le réseau socio-médical du demandeur d’emploi, il sera


décidé si le moment est opportun de l’insérer sur le marché de l’emploi. Si tel

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est le cas, un bilan personnel et professionnel est établi et des objectifs sont
alors fixés.

Lorsqu’il est convenu d’aller en direction de l’emploi, le rôle de l’Assurance


Chômage est d’amener la personne progressivement sur le marché primaire
par exemple, les entreprises sociales (Réalise, PRO), ou en mettant en place
un stage de formation et/ou professionnel pris en charge par l’Assurance
Chômage, ou encore octroyer des cours.

Toutes ces mesures visent la reprise d’un rythme de travail, le renforcement


de la confiance en soi et une remise à niveau des compétences. Cela prend
quelques mois, à la suite desquels il est envisageable d’avoir un contact direct
avec le marché primaire.

Avec ses 6,8% de chômage, Genève détient le marché de l’emploi le plus


coriace de la Suisse. Il n’est déjà pas évident pour un demandeur d’emploi
sans difficulté de santé et/ou personnel de trouver une activité professionnelle,
alors il est aisément facile d’imaginer le parcours éprouvant d’une personne en
marge de la société qui souhaite se réinsérer. Elle va devoir essuyer des refus,
des commentaires jugeant, des postulations restées sans réponse, etc.
Pendant cette phase, il est primordial que le réseau soit soudé autour de
l’individu car il va falloir sans cesse soutenir sa motivation.

Madame Sabine Zuliani va maintenant nous livrer sa propre perception de la


situation. Dans son travail, elle a le privilège de rencontrer plutôt des
personnes ex-toxicodépendantes qui arrivent donc presque au bout de leur
parcours de réinsertion socio professionnelle. Ces dernières ont déjà entrepris
de nombreuses démarches tant administratives que personnelles et sont donc
motivées pour atteindre leur objectif : l’emploi.

Elle affirme volontiers qu’un certain nombre d’entre elles sont parvenues à
s’insérer professionnellement et c’est grâce à ces personnes-là qu’elle peut
continuer à y croire. Mais il est clair que les individus qui travaillent
aujourd’hui ont trouvé les moyens de ne plus consommer ou en tout cas, ont
bien modéré leur consommation.

Il y a cependant un paramètre à ne pas négliger pour Madame Sabine Zuliani :


« c’est le soutien dont un employeur a besoin pour engager une personne
toxicodépendante et/ou marginalisée ». En effet, c’est souvent la
méconnaissance de la problématique qui retient l’employeur. Si ce dernier peut
avoir un référent avec qui il va pouvoir partager ses doutes, ses questions ou
simplement sa satisfaction, il sera alors rassuré et se lancera plus facilement
dans l’expérience.

Aujourd’hui, il est nécessaire de trouver des réponses qui se trouvent en


grande partie dans le travail du réseau interinstitutionnel qui fonctionne
relativement bien à Genève. Elle reste persuadée que nous, professionnels,
avons besoin des uns et des autres pour parvenir à un résultat.

18
Elle propose une suggestion qui est de créer une équipe chargée de centraliser
les profils professionnels des usagers, de dénicher des postes de travail en
adéquation avec ces profils, de soutenir et d’informer les employeurs
intéressés et de garder avec eux un contact étroit, un peu comme une agence
de placement avec services privilégiés.

www.geneve.ch/emploi/

____________________

3.2 Programmes d’aide aux personnes dépendantes et à la


réinsertion

3.2.1 Monsieur Hervé Durgnat, Argos

L’association Argos va tenter de poser un regard sur cette question large et


complexe posée par le forum, mais ce que Monsieur Hervé Durgnat désire
avant tout faire passer en filigrane comme message est toute la dimension du
lien, la relation au lien, la relation à l’attachement et au sentiment
d’appartenance.

Préambule - Message d’un résidant pour notre rapport annuel 2005

« Sans conteste, Argos m’a apporté plus que ce que je suis venu chercher. Le
temps de mon séjour m’a permis de mettre un frein à ma vie passée, puis ce
coup de frein s’est transformé en temps de réflexion, puis d’action. Deux ans
c’est long, c’est assez long pour me remettre en forme physique, pour
remettre mes papiers en ordre, pour réfléchir à mon futur et surtout pour
apprendre à mieux me connaître. Mais deux ans c’est aussi très court quand
on veut mener tous ces chantiers à bien, et très vite vers la fin, je me suis
retrouvé plus préoccupé par la recherche d’un logement et d’un travail et ce au
détriment du reste. Peut-être que pour le futur, des appartements
accompagnés représenteraient une réponse plus adaptée à la situation
immobilière dans le canton, et permettraient aussi une transition moins brutale
d’un cocon très sécurisant à une vie indépendante. »

Cette lettre donne tout le reflet de la question qui est posée aujourd’hui et qui
va être la trame de cette intervention.

19
Contexte personnel

Par rapport au contexte de la personne différents points sont constatés depuis


le résidentiel :

• Une forte précarisation de la situation sociale et un sentiment de solitude


qui l’accompagne.
• Une plus grande médicalisation du problème social en réponse.
• Les demandes « d’aide résidentielle » se font de manière plus tardive.
• Un vieillissement des résidants (34 ans de moyenne actuelle dans les
séjours résidentiels) et donc une plus grande difficulté à s’insérer sur le
marché du travail.
• Une absence de formation ou peu d’expérience professionnelle (période
vide dans les C.V, que dire, qu’écrire?).
• De nouvelles appartenances difficiles à créer, avec une estime de soi
fortement dépréciée.
• Une habitude de vie qui résiste au changement. Plus on vieillit et plus le
changement est difficile à opérer.
• Une motivation en quête de résultats satisfaisants (Pour être motivé, il
faut voir des résultats satisfaisants car autrement la motivation n’est pas
nourrie).

Contexte extérieur

• Le mandat social: Intégrer ou ré-intégrer.


Chacun porte une représentation de ce qu’il peut être. Il n’est pas simple
pour une institution de porter des critères en terme d’objectifs et de
standard de réussite autour de ce que l’on peut se représenter d’une
intégration ou d’une réintégration réussie. Une forte pression est exercée
sur les institutions dans ce sens.

• Le marché du logement… Pas plus difficile que le citoyen lambda. Le


Système « D » est de vigueur. Argos n’a pas de privilèges particuliers
pour avoir usage d’appartements parce qu’elle se trouve dans une
situation de traitement. Néanmoins, Monsieur Hervé Durgnat constate
que les clients arrivent quand même à trouver un logement.

• Le marché du travail : les entreprises augmentent leurs exigences pour


les plus jeunes et sont moins disposées à engager les plus âgés du fait
d’une réintégration coûteuse, ce qui rend toujours plus difficile
l’intégration.

• Pour les personnes qui sont entre deux âges et sans expérience ou
formation particulière, il faut trouver des solutions adaptées et
personnalisées pour permettre de retrouver une estime de soi dans ses
capacités de travail: petits jobs, entreprises sociales, stages.

20
• Une collaboration intense avec les divers services concernés par la
question est primordiale.

L’institution

• L’institution doit constamment adapter sa mission en personnalisant le


temps du traitement. Quel est le temps minimal et le maximal
« autorisé » face aux nouveaux besoins émergents? Un savant calcul des
coûts est à faire dans le contexte ambiant d’économies générales. Est-ce
que le séjour à court terme est plus favorable au coût du traitement ? Ou
est-ce que le résultat obtenu après ce traitement court va porter une
économie à long terme favorable ? Monsieur Hervé Durgnat dit n’en être
pas si sûr. En tout cas, il n’a pas encore découvert l’outil d’analyse qui
permettrait de dire : « voilà nous avons trouvé le ratio idéal du meilleur
coût – traitement pour le meilleur objectif et la meilleure vie possible… »

• L’institution résidentielle doit-elle différencier son lieu de vie de son lieu


de traitement? Est-ce qu’on doit traiter l’être dans sa globalité dans ce
lieu de vie, avec tout un équipement de professionnel ? Ou est-ce mieux
de séparer les choses et donner une réponse plutôt du type hébergement
et tout ce qui est traitement se travaille à l’extérieur du lieu de vie ? Mais
quelle en serait l’économie ?

• L’institution offre-t-elle temporairement une « appartenance


substitutive » trop chaleureuse? Par analogie, un peu comme dans une
famille, où le jeune adulte reste volontiers chez ses parents le plus
longtemps possible car « dehors » on ne lui ouvre pas facilement les
portes du marché de l’emploi et du logement…

• L’institution offre un espace de clarification entre les différents acteurs du


réseau. Qui mandate qui?, pourquoi et par quelle prestation? Avec quel
objectif? L’espace d’abstinence « momentané » qu’offre l’institution
permet à chacun de clarifier son rôle.

• L’institution est aussi un lieu de formation, d’apprentissage, favorisant


les stages en entreprise et donc l’intégration professionnelle.

• Elle doit chercher des alternatives possibles, dans le « ni trop dedans, ni


trop dehors, mais entre…».

Les perspectives

• Évaluer les objectifs et les besoins de la personne de manière très claire.


• Redéfinir constamment le mandat socio-éducatif de l’institution.
• Renforcer les compétences propres de la personne et celles de son
réseau primaire (le lien d’appartenance, de contact, de soutien).

21
• Favoriser le temps de travail partiel à la sortie d’un séjour résidentiel et
soutenir cette démarche de réhabilitation progressive de manière
ambulatoire. Viser l’objectif d’un emploi à 100% à la sortie serait aller à
l’échec.
• Chercher un partenariat avec des relations commerciales.
• Valoriser et renforcer les entreprises sociales.
• Avoir un suivi régulier avec le réseau secondaire.
• Être créatif, ne pas perdre l’espoir du possible pour éviter de médicaliser
« trop » rapidement.

Oser s’abstenir à la fin du mandat, car il est important aussi de s’arrêter…

www.argos.ch
____________________

3.2.2 Monsieur Olivier Righetti, Première Ligne

Le travail d'orientation fait partie intégrante de l’activité de l’association


Première Ligne, mais elle ne poursuit pas d'objectif direct de réinsertion
professionnelle, même si parfois l'idée de créer des projets dans ce sens
traverse l'esprit de l’équipe. Cependant, des « petits » jobs ponctuels sont nés
à l'intérieur de l’association et plus précisément dans le cadre du Quai 9. Trois
espaces nés de besoins et d’opportunités où les usagers peuvent s'investir, une
à plusieurs heures par semaine: petit job bar, ramassage de seringues et
projet pairs.

22
Monsieur Olivier Righetti tient à préciser que son intervention ne portera pas
sur les personnes usagères de drogues insérées professionnellement - bien
qu'il soit important de garder à l'esprit que cette catégorie de citoyens
représente une proportion importante des personnes usant de drogue - mais
elle s'axera plus particulièrement sur les difficultés qui se présentent aux
personnes en désinsertion, voire fortement marginalisées. Cette catégorie est
celle qui fréquente majoritairement Première Ligne.

Trois projets :

1. « Petits » jobs bar

Cet espace ouvert depuis environ quatre ans a pour but d'améliorer
l'implication des usagers dans le lieu, de pouvoir se l’approprier au travers de
la gestion du bar.

Le cadre minimum pour effectuer ces quelques heures (1h à 2h) est:

• Ponctualité
• Pas de consommation de drogue durant l’activité
• Arriver en état d'assumer les responsabilités liées à cette activité
(l'équipe se réserve le droit de refuser cette heure à la personne)
• S'inscrire au minimum 1 jour à l'avance

Cette activité permet une fidélisation de certains usagers. Ils peuvent ainsi se
faire un peu d'argent, porter un regard différent sur leur consommation, les
consommateurs et développer des compétences. La réalité est aussi faite
d'oubli de se présenter pour le travail, même si quelques-uns appellent pour
avertir de leur absence. Ce « petit job bar » permet de resserrer les liens avec
les plus démunis, de valoriser une aptitude à se socialiser, à prendre
conscience qu'il y a d'autres personnes autour d'eux et une autre réalité que la
consommation. Ce n'est qu'un tout petit moment, 1 à 2 heures, dans une
semaine où ils peuvent vivre autre chose… Même s’il existe une réelle
motivation à travailler le but premier de certains usagers restent d’obtenir de
l’argent.

2. Ramassage de seringues

Ce ramassage a pris naissance suite à une pétition lancée par une association
du quartier des Grottes avec le soutien du voisinage. Cette activité est
totalement liée au mandat de Première Ligne: réduire les nuisances et les
risques liés aux matériels usagés.

Ce « petit job » d’agent de prévention communautaire a comme cadre:

23
• Une charte signée par tous les ramasseurs qui définit le cadre
d'intervention
• Deux interventions journalières de 2 heures (matin et après-midi)

Durant les tournées (Grottes - Voltaire – Seujet), les participants à cette action
vont ramasser les seringues usagées ainsi que le matériel annexe dans les
lieux publics (parcs, parkings, cours d'école, bords du Rhône, etc…) et privés
comme les allées connues comme étant des lieux d'injection. Ils rencontrent
les concierges, les agents ville, les jardiniers du SEVE, ainsi que les habitants
du quartier qui leur témoignent leur sympathie et les félicitent pour leur
travail.

Aujourd'hui cette activité est assurée par huit usagers, femmes et hommes, et
l'équipe est stable depuis un certain temps. Ces usagers viennent aux réunions
de voisinage, ainsi qu'aux débats publics. Ils s'investissent aussi dans d'autres
interventions extérieures lorsque l’équipe du Quai 9 les y associe.

Il y a dans les membres de ce groupe une naissance de conscience politique et


ils découvrent qu'ils peuvent être actifs dans le domaine de l’addiction. Les
ramasseurs sont « les yeux » de Quai 9. Ce sont eux qui avertissent l’équipe
des différents lieux d'injection sur le domaine public et des déprédations
causées dans le quartier. Ils sont du « milieu » puisqu'ils consomment tous,
mais sont conscients du manque de respect d'autres usagers. Ils passent
également des messages de prévention auprès des autres consommateurs
durant leur tournée. Ils disent se sentir acteurs et porteurs d'une activité.

3. Action de sensibilisation par les pairs

Le cadre est l'engagement d'usagers qui interviennent auprès des autres


utilisateurs du Quai 9 afin de favoriser la convivialité en influençant
positivement les attitudes à adopter sur le lieu d'accueil. Ils sont également
présents pour éviter le deal qui peut facilement faire naître des ambiances
tendues et peu agréables tant pour les usagers que pour les professionnels.

Ce projet « Pairs » s'appuie sur trois axes :

1. Une vision globale des enjeux dans laquelle s'insère Quai 9. Ce lieu est
né d'un mandat politique qui s'inscrit dans un de 4 piliers de la politique
fédérale et cantonale en matière de drogue: la réduction de risques.
Monsieur Olivier Righetti souligne : « Donc, notre association est en prise
directe entre un mandat de santé publique – infection HIV et VHC ainsi
que les méfaits liés aux injections – et celui de l'ordre public – la
répression. Chaque jour nous vivons les limites de l'une ou de l'autre
politique ainsi que la difficulté de faire converger ces deux visions. Et là
au milieu de ces approches différentes se trouvent des usagers qui eux
doivent aussi prendre conscience de ces enjeux souvent vitaux pour leur

24
avenir. C’est pourquoi, avec leurs concours nous essayons de nous
appuyer sur les forces internes au groupe afin que les consommateurs de
drogue puissent, eux aussi, se sentir plus concernés par Quai 9 et les
enjeux qui s'y incarnent. C'est un pari un peu fou, mais nous pensons
que travailler en collaboration avec eux pourra nous aider à mieux
mobiliser cette population ».

2. Une vision collective en tant que groupe citoyen pouvant revendiquer


mais aussi défendre un lieu. Monsieur Olivier Righetti poursuit : « Ces
Pairs seront aussi là pour sensibiliser au respect du lieu, pour interroger
les autres usagers s'il leur est ou serait possible de s'impliquer plus dans
l'association mais aussi – espoir secret – de se regrouper et devenir des
interlocuteurs du débat politique comme nous pouvons le constater dans
d'autres endroits. Peut-être que de commencer dans ce cadre, où les
deux seules règles – deal et violence – ne sont pas toujours respectées,
leur permettra de faire, à l'avenir, le pas vers une plus grande autonomie
en tant qu'acteurs sociaux d'une politique qui les concerne au premier
plan ».

3. Une vision individuelle qui demande « à chacun d'eux de mobiliser des


ressources internes – parfois mise en veilleuse depuis bien longtemps –
telles que le rôle d'acteur dans un lieu social, celui de pouvoir tenir un
engagement et des horaires, de respecter un cadre de travail, de
montrer un intérêt. Bref c'est de permettre à chacune des personnes
engagées dans ce projet de pouvoir se revaloriser en travaillant sur ces
ressources et compétences personnelles; et ainsi par leur exemple de
faire prendre conscience aux autres clients des enjeux liés au Quai 9.
Cette mise en avant est un challenge pour eux et nous et rien ne nous
permet aujourd'hui de dire que ces objectifs seront atteints ».

Dans ce projet, ils ne sont pas dans de la réinsertion, mais plutôt dans un
espace d'expérimentation et de redécouverte de compétences. Peut-être que
ces espaces seront une plate-forme pour passer à autre chose...

Constats

Afin de pouvoir entamer des relations autres que l'accueil, la prévention des
maladies ou l'aide à l'injection, chaque collaborateur est « obligé » de travailler
sur ses propres représentations au sujet des usagers de drogues. Car il faut
passer outre ses peurs de partager un espace de travail, comme le bar, ou de
pouvoir accueillir les usagers dans des horaires autres que ceux des ouvertures
officielles. Aujourd'hui, ces activités sont défendues et acceptées par tous les
collaborateurs. Certes il y a eu des difficultés, des doutes quant à la sincérité
des clients et des envies réelles de tout arrêter car la confiance fut parfois
rompue. Mais ces crises ont aussi permis de mieux se connaître, se
comprendre.

25
La plus grande des difficultés rencontrées est le manque de régularité due à la
réalité du produit, de leur maladie et celle de répondre à des exigences de
ponctualité dont ils n'ont plus l'habitude. Il est plus simple dans leur
représentation de tout envoyer balader, de faire comme s'ils ne se sentent pas
concernés. Cette attitude est très complexe et fait appel à des comportements
« internalisés » depuis longtemps.

En plus des problématiques liées à l'acquisition ou non du produit, il y a des


problématiques psychiques – ante ou post dépendance – qui souvent révèlent
des difficultés de se projeter dans l'avenir et de pouvoir ainsi se penser dans
d'autres temps et d'autres espaces que le monde du présent, de l'immédiateté.
Une situation sociale qui se péjore rapidement est source de stress important,
plus rien n'existe sauf le moyen d'y faire face le plus rapidement afin de ne pas
disparaître. La perte d'un appartement, l’aggravation d'un problème de santé
ou encore une lettre d'une administration quelconque et tout ce fragilise,
l’équilibre peut s'écrouler laissant place au néant, à l'angoisse du lendemain ou
à un sentiment de mort, de disparaître.

Il est bien évident que ces situations renvoient ces personnes à leur propre
histoire et par la force des choses à l'image qu'elles ont d'elles-mêmes. Il est
vrai que cette image bien « cabossée » n'arrange pas les choses et ne facilite
pas le maintien du lien. Cette mauvaise image – construite au fil de leur
histoire et de leur rapport souvent conflictuel aux institutions – ainsi que leur
pudeur de se montrer faible les empêche souvent de verbaliser leurs
difficultés. Ils préfèrent la plupart du temps se "démerder" seuls que de venir
en parler. Il faut donc du temps, de la confiance pour que les consommateurs
puissent mettre des mots sur leur source d'angoisse afin de pouvoir passer
cette épreuve.

Monsieur Olivier Righetti souligne que « cette réalité, si dure soit-elle, est aussi
source d'aspects positifs, de petits moments de bonheur. Et il est toujours
intéressant de les relever car la réalité que nous partageons avec eux est
plutôt source de difficultés. L'aspect le plus important constaté au fil des mois
et des années est le lien que nous maintenons ou créons avec eux, même dans
un cadre aussi anonyme et sans suivi que le Quai 9. Ce lien est la base de
notre travail. Sans lui nous ne ferions rien ou pas grand-chose. Heureusement
que l'être humain est avant toute chose un être social. Cela facilite
grandement notre quotidien ».

Ce lien va s'exprimer de différentes manières et c'est seulement au travers de


certains aspects qu’il va être possible d’en constater l’effet : une meilleure
ponctualité et un différent regard quant à leur image et à leur consommation.

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Monsieur Olivier Righetti nous cite quelques exemples concrets (les
prénoms utilisés sont des prénoms d’emprunts) :

« Éliane s'est investie depuis plusieurs mois dans le « petit job bar ». Elle
s'inscrit toutes les semaines et nous sentons chez elle un réel plaisir de
participer à cette activité. Au début Eliane avait beaucoup de peine à rester
éveillée, à tenir une caisse sans perdre de l'argent et à tenir tête aux usagers
qui essayaient de profiter de son manque de positionnement. Elle subissait
des pressions de toutes formes. Aujourd'hui, Eliane montre un visage et une
énergie plus éveillés. Elle tient la caisse en n'ayant plus de trou à la fin de
l'heure et répond de manière appropriée aux usagers. Bref, son changement
est étonnant et au fil des semaines et des mois nous avons pu constater une
évolution importante dans son rapport aux autres et à elle-même ».

« Pierre est un homme d'une quarantaine d'année qui participe au ramassage


de seringues depuis ses débuts. Nous l'avons vu évoluer entre l’envie de
mieux faire et ses périodes de consommation qui malheureusement
l'emmenaient vers des situations de vie qu'il n'arrivait plus à gérer. Mais le
plus important pour lui, c'était ce lien au travail. Il y trouvait du positif. Avec
les années, il s'est créé un lien fait de respect et de confiance. Ce lien lui a
permis de s'engager dans une cure à long terme. Après sa sortie, il a continué
à consommer - chose assez banale - et a repris son engagement dans
l'association au sein de l'équipe des ramasseurs. Mais aujourd'hui, il a un
agenda avec tous ses rendez-vous notés, il vient faire ses tournées de
manière très régulière, il s'investit auprès de son assistante sociale et respecte
le contrat passé avec elle. Il discute et trouve des solutions concrètes dans
son couple et veut maintenant s'investir à un degré supérieur dans le travail
(intégrer une entreprise sociale) et pour finir collabore au côté de Monsieur
Olivier Righetti dans des réunions de réseau où Première Ligne est sollicitée.
Pierre a bien plus confiance en lui et porte un regard critique sur ses
capacités : il ne rêve pas à un ailleurs sauveur, mais est prêt à faire face à la
réalité. Son parcours entre son lieu de cure et Première Ligne lui permet
d'envisager un échelon supérieur.

« Marc est lié au projet Pairs qui a démarré le 1er novembre 2006. Marc a
désiré ce projet et s’est investi déjà bien avant sa création. Il y avait un gros
challenge pour lui et pour l'équipe. C'est une personne impulsive, qui vit avec
une image de lui-même très dévalorisante. L’équipe a dû lui rappeler le cadre
du projet, le renvoyer à son envie débordante de tout régenter et le
responsabiliser sans qu’il sollicite constamment les professionnels de l'équipe.
À ce stade, ce qui est intéressant, c'est d’avoir vu naître un désir pendant la
création du projet, de reconnaître une envie de bien faire et d'entrer en lien
avec nous ».

27
Conclusion

Toutes ces activités montrent qu'il est possible d'initier à nouveau un désir
vers cette valeur « travail », fondement de notre société occidentale. Même au
Quai 9 dans des périodes de consommation intense, il est possible que des
personnes renouent avec des activités, certes, encore loin de nos
représentations d'une activité professionnelle. Mais c'est déjà un premier pas,
pour certains, vers ce monde qui leur échappe, celui de la société, et de s'y
sentir intégrés. Pour d'autres c'est encore de se sentir utiles, de n'être pas
trop « largués ».

À Première Ligne, et plus précisément au Quai 9, les professionnels constatent


la distance qui sépare les clients d’une réelle intégration professionnelle. La
principale difficulté est d’abord de stabiliser leur consommation, voire de
l’arrêter, mais surtout de pouvoir se projeter comme acteur du tissu
économique surtout après de longues périodes d’inactivité. La plupart des
usagers ont de grandes craintes de ne pouvoir assumer un job et des attentes
à leur encontre. Comment peut-on faire confiance à un usager de drogue en
consommation ou non ? Comment expliquer les trous qui apparaissent dans
les CV ? Comment assumer ce passé si stigmatisé dans notre société ?
Comment assumer leur physique marqué par les années de galère ?

Personne n’a de réponse à toutes ces questions. Cependant, en les côtoyant


tous les jours dans ces différentes activités, les équipes du Quai 9 leur
montrent qu’ils ont des compétences. Ces dernières ne pourront s’exprimer
qu’au prix d’un travail personnel important sur leur propre image et
l’acceptation de leur passé d’usagers de drogue.

Mais ne nous leurrons pas. Si certains peuvent envisager d’intégrer à nouveau


le monde professionnel, beaucoup vont rester sur la touche, non pas qu’ils
manquent de compétences, mais simplement parce qu’ils n’arrivent plus à se
représenter une vie hors de la drogue et du monde de l’assistance. Changer
de vie leur demande une telle transformation intérieure et extérieure qu’ils
n’arrivent plus à se représenter dans ce monde. N’oublions pas non plus que
beaucoup d’entre eux souffrent de maladies diverses et de maux physiques
dus à la consommation : HIV, VHC, problématiques psychiques et physiques.

Monsieur Olivier Righetti conclut: « nous pouvons affirmer que ces « petits »
jobs sont une alternative à l'insertion professionnelle pour ceux qui le désirent.
Mais, est-ce déjà de l'insertion professionnelle? De la réinsertion? Je ne sais
pas très bien si nous sommes déjà dans ce genre d'appellation; mais je sais
que ces activités leur redonnent un je ne sais quoi qui les motive à aller de
l'avant. Donc, il est peut-être important de réfléchir à développer de nouvelles
formes d'activités valorisantes pour ceux qui ont de la difficulté à retourner
dans la vie professionnelle. Le point le plus important serait de se demander si
ces activités seraient présentes non pas pour de l'insertion ou de la réinsertion
professionnelles, mais tout simplement pour éviter une désinsertion plus
sociale que professionnelle. Attendre que les personnes soient désinsérées

28
pour les intégrer dans des projets de réinsertion n'est peut-être pas la solution
la plus appropriée et la plus rentable tant socialement qu'économiquement.
Peut-être que de permettre à ces personnes de rester en activité pour éviter
une désinsertion telle qu'on en connaît aujourd'hui serait une solution nouvelle
à mettre en avant dans notre travail ?

Alors quel est le rôle de Première Ligne ? Comme je l’avais évoqué au début de
mon intervention nous nous posons souvent la question de savoir si nous
devons nous lancer dans le développement d’une entreprise sociale, mais une
entreprise sociale bas seuil. Cette éventualité serait peut-être intéressante à
imaginer afin de permettre un meilleur lien entre nous et les entreprises
sociales traditionnelles que nous connaissons dans le réseau social genevois.
Cette réflexion, pas si saugrenue, tendrait à répondre à une certaine demande
de cette population. Mais il est aussi important pour nous, professionnels, de
nous poser une question importante : devons-nous multiplier les initiatives de
ce genre ? Et ne répondent-elles pas plus à nos désirs de réparation qu’à ceux
des personnes qui fréquentent nos structures ? Devons-nous toujours combler
les trous dans le réseau et dans les curriculum vitae ? »

Il finit son intervention en exposant un dernier exemple : il y a un mois, un des


usagers engagé dans le ramassage de seringues au Quai 9 a pris contact avec
une des entreprises sociales de la place. En revenant de son premier rendez-
vous, il fit part d’une attente de l’institution, qui lui procurait quelques soucis
car il ne savait pas comment il allait faire. La demande consistait à être
abstinent durant trois mois. Pour cet usager qui consomme mais qui est motivé
à continuer sur le chemin qu’il a choisi, c’est une attente importante, une
attente qui peut aussi le ramener en arrière, car l’exigence est peut-être trop
élevée.

www.premiereligne.ch
____________________

3.2.3 Monsieur Philippe Ambühl, Intégration pour tous (IPT)

Objectif

La Fondation IPT se trouve dans un segment bien différent des deux premières
institutions (Première Ligne et d’Argos), puisqu’elle est spécifiquement
spécialisée dans la réinsertion socio-professionnelle de personnes en difficulté
au sein du marché primaire.

Pour répondre à la question posée ce matin par le forum, Monsieur Ambühl


répond par l’affirmative, à savoir qu’il existe effectivement des possibilités de
réinsertion professionnelle dans le marché primaire pour des personnes

29
rencontrant des problématiques de dépendance, mais avec des conditions bien
précises.

Identité

IPT est une fondation privée, créée par des chefs d’entreprise à Genève en
1972. Cette fondation est constituée aujourd’hui de quatre-vingt collaborateurs
répartis sur six cantons (Genève, Vaud, Valais, Fribourg, Bienne, le Tessin et
dès le mois de septembre 2007 à Zurich).

IPT est un bureau de placement spécialisé, reconnu d’utilité publique, sans but
lucratif qui travaille en partenariat avec les acteurs de l’économie. La fondation
offre un soutien à l’employeur pour accueillir une personne en difficulté dans
les meilleures conditions pour chacun, c’est-à-dire être une passerelle entre
deux mondes : le social et le professionnel. Car il est illusoire de penser qu’un
employeur va prendre quelqu’un qui a un comportement inadéquat sans un
appui important. Ce bureau de placement établit des contrats de « location-
service » qui permettent à l’employeur de ne pas prendre de risques et
d’intégrer petit à petit la personne au sein de son entreprise pour ensuite
l’engager en fixe.

La fondation travaille en partenariat avec les acteurs de l’économie et compte


aujourd’hui environ 6000 entreprises qui offrent des possibilités de stages. IPT
est subsidiaire à d’autres services étatiques, puisqu’il collabore de manière
étroite avec des offices régionaux de placement, l’AI et des services sociaux.
Elle est également neutre par rapport à certaines possibilités d’indemnités des
personnes puisqu’elle ne représente pas un service étatique à proprement dit.

La mission

Réinsertion socio-professionnelle de personnes atteintes dans leur santé


physique, psychique ou mentale. En moyenne les personnes sont sorties du
marché de l’emploi entre trois et six ans.

IPT reçoit actuellement 4 % de personnes qui souffrent de dépendances. Ces


dernières sont en général soit dans le déni soit elles sortent d’un long parcours
de dépendance.

30
Processus de réinsertion socio-professionnelle qui active le principe de
co-responsabilité

La personne va être actrice de son projet professionnel. Monsieur Ambühl


rappelle qu’il est important lorsqu’on travaille avec des gens en difficulté de les
prendre là où ils en sont et non pas là où on voudrait qu’ils en soient !

Processus de réinsertion socio-professionnelle sur trois axes :

Pour ce qui concerne la population qui nous préoccupe ce matin, IPT a dû


établir un protocole très clair de collaboration pendant le processus de
réinsertion:

31
• Aucune consommation n’est tolérée, pauses inclues
• Les candidats ne doivent pas être sous un effet manifeste d’un produit
psychotrope quelconque (attitude, comportement)

Processus de réinsertion socio-professionnelle : une offre globale,


modulable et sur mesure

Pendant cette première phase du bilan socio-professionnel, le conseiller/ère va


aborder différents aspects du candidat : personnel, professionnel, familial,
maladie et addiction. De cette manière, il obtiendra une image globale de la
personne telle qu’elle se perçoit. Puis le conseiller, en accord avec le candidat,
va prendre contact avec le réseau (AS, médecin, ORP…) pour obtenir des
informations supplémentaires. Ainsi, il pourra se faire une idée de la personne
telle que le réseau se la représente. Suite de quoi, il superposera ces deux
images pour voir s’il y a des déphasages.

À la fin de cette phase de bilan, IPT va être en mesure de décider de


l’adéquation ou de la non adéquation de la personne à suivre le processus de
leur fondation.

Lors d’un refus, par exemple, si le conseiller constate que la problématique de


dépendance est encore trop présente, IPT va en référer à ses partenaires du
réseau. Il pourra également lui être conseillé d’entreprendre un sevrage.

32
Dans le cas plus positif où la démarche à IPT se poursuit, la personne entre
dans la phase dite de préparation à la reprise d’une activité professionnelle.
Pour se faire, ils ont dû aménager différents outils pour aider ces personnes
fortement désinsérées :

• Atelier gestion du changement

Toutes reprises d’activités professionnelles impliquent de sérieux


bouleversements et changements d’habitudes de vie. C’est pourquoi cet atelier
a été créé afin d’offrir aux gens la possibilité d’appréhender le changement
pour ne pas le subir. Il est animé par des psychologues en TCC1.

• Atelier de raisonnement logique

Ce dernier a été développé pour permettre aux personnes de vérifier leurs


compétences au niveau cognitif. Par exemple, les problèmes de dépendance
entraînent souvent des difficultés de concentration et de raisonnement.

• Atelier communication et d’argumentation

Cet atelier aide les personnes qui ont de la difficulté à s’adresser à un


employeur, à mieux communiquer et à gérer son stress.

• Atelier vers une nouvelle activité professionnelle (Atelier I. pour les


francophones. Atelier II. pour les personnes de langue étrangère)

Il est important à cette étape du processus (proche du placement) que chaque


candidat trouve un vecteur motivant, c’est-à-dire un foyer professionnel qui les
intéresse. Les candidats vont établir un bilan de compétences et des offres de
services pour construire leur projet professionnel.

La dernière étape de la préparation à la reprise d’une activité professionnelle


est une phase de stage. Ainsi, la personne pourra valider son projet en
entreprise. De son côté, IPT obtiendra le regard d’un employeur à savoir si la
personne est à même d’avoir une capacité de gain dans cette activité
professionnelle. Si ce n’est pas le cas, le conseiller retravaillera avec le
candidat son projet professionnel afin de trouver quelque chose qui est plus
adéquat à ses compétences.

Dans le cas positif où chaque partie valide le projet professionnel, deux


possibilités sont envisageables :

1. Obtenir une formation (voire avec l’AI, ORP)


2. Trouver un emploi (réseau d’entreprise IPT)

1
Thérapie cognitivo-comportementale

33
En conclusion

Même si le processus de réinsertion pour des personnes qui ont une


problématique de dépendance ressemble souvent à des montagnes russes,
Monsieur Ambühl reste persuadé qu’il y a beaucoup d’espoir pour une partie
d’entre elles. En outre, ce qui est fondamental dans une telle démarche c’est
de soutenir les entreprises qui accueillent de tels candidats comme le fait IPT
en leur garantissant un suivi gratuit et illimité dans le temps.

www.fondation-ipt.ch
____________________

3.2.4 Témoignage de Monsieur Sébastien Pax

Monsieur Sébastien Pax a débuté sa consommation d’héroïne à la fin des


années 90, lorsqu’il suivait un apprentissage de cuisinier au Cepta. Malgré ses
absences répétées au travail et les difficultés liées à sa dépendance, il a
terminé sa formation.

C’est à cette période qu’il a perdu le contrôle de sa vie et que tout a basculé.
Plus de journées structurées et remplies … la fin de cet équilibre précaire.
Pendant plus de quinze ans, il a fréquenté le milieu de la « zone » et tout ce
qui va avec : deal, prison, overdose, sevrage et psychiatrie…

Pendant toutes ces années, il a suivi une cure de méthadone dans l’espoir de
s’en sortir, mais la drogue prenait toujours le dessus. Ces périodes de
rémission ne duraient guère plus de deux ou trois mois. Le personnel soignant
voyait en Monsieur Sébastien Pax un cas lourd et ne l’imaginait pas vivre un
jour sans le produit.

Les médecins ont donc établi une demande d’AI en sa faveur. Trois ans plus
tard, il reçoit une décision favorable. Heureusement, dit-il, qu’à cette période il
se trouvait pour la deuxième fois au CRMT2, en période d’abstinence. Au début,
il a vu en cette importante somme d’argent (CHF 60'000.-) un moyen de faire
la fête, puis il s’est dit : « depuis le temps que je me pète, si je n’arrête pas
tout de suite, tout cet argent va partir dans la dope et je suis foutu!!! ». C’est
à ce moment là que Monsieur Sébastien Pax a eu le déclic. Il a décidé de
poursuivre son travail thérapeutique en s’engageant au Toulourenc pour une
période de douze mois en ouvrant un compte bloqué avec double signature
pour retirer de l’argent.

2
Centre Résidentiel à Moyen Terme,

34
Avec le recul, il dit avoir été consterné qu’un toxicomane recevant une aussi
grosse somme d’argent ne soit ni suivi par un professionnel de l’AI, ni même
par son assistante sociale de HG !

Pendant 12 mois de séjour au Toulourenc, il n’a jamais consommé de


stupéfiants. Pendant cette période, il a dû créer ou recréer un réseau social
d’amis, hors du contexte de la « dope ». À sa sortie, il a commencé à travailler
dans une maison de quartier en qualité de moniteur socio-culturel pour
adolescents, à temps partiel.

Il a eu beaucoup de difficulté à trouver un emploi, car son CV était rempli de


« trous ». Heureusement, des amis entrepreneurs lui ont permis de s’inventer
des boulots pour combler les vides.

Pendant les deux ans qui ont suivi sa sortie d’institution, il n’a pas consommé
et pensait en avoir fini avec la drogue. Puis, petit à petit, insidieusement, il
avait de plus en plus envie de reprendre des produits. Avant qu’il ne rechute
gravement, il a décidé de refaire une cure de méthadone. Il ne regrette
aucunement cette démarche car cette béquille lui permet encore aujourd’hui
de maintenir son travail de moniteur depuis quatre ans et de garder un
équilibre de vie.

Il pense que d’avoir obtenu l’aide de l’AI a été une chance pour lui, car il
n’arriverait pas à tenir un emploi à 100% avec seulement cinq semaines de
vacances sans « péter les plombs ». La stabilité financière que lui offre l’AI lui
permet de travailler à seulement 40%. À terme, il espère pouvoir se réinsérer
complètement et pourquoi pas sortir de l’AI.

Au-delà de toutes ces aides, ce qui l’a profondément sauvé pendant ces
années de galère c’est d’avoir toujours reçu du soutien et de l’amour de sa
famille.

____________________

35
3.3 Milieux économiques et sociétaux

3.3.1 Madame Bridget Dommen socio-économiste indépendante,


BIEN - Suisse, Réseau pour un revenu de base

Allocation sociale et sécurité de revenu en Suisse

Dans sa conception d’origine, la sécurité sociale3 visait uniquement à garantir à


chacun l’existence sur le plan matériel, malgré les aléas de la vie. Au XXIe
siècle, le système helvétique comprend, du moins implicitement, deux autres
objectifs : compenser, voire prévenir les inégalités matérielles et respecter la
dignité humaine.
Dans les débats actuels sur les nombreux problèmes que connaissent les
assurances sociales, partis politiques, syndicats, employeurs, Parlement,
Conseil fédéral – chacun y va de son remède. Dans ce brouhaha, il est facile de
perdre de vue les finalités de la sécurité sociale. L’Etat craint pour la viabilité
financière des assurances, les employeurs s’inquiètent des charges salariales,
les syndicats protègent les places de travail et les ménages se soucient de leur
propre budget.
Cet exposé examine d’abord les principaux éléments du système actuel qui
tendent à transgresser les finalités de la sécurité sociale. Ensuite, il avance une
mesure – un revenu de base ou, autrement dit, une allocation universelle –
dont la caractéristique principale est de mettre ces finalités au premier plan, et
qui est susceptible de surmonter un certain nombre de dysfonctionnements
dans l’application de la sécurité sociale en Suisse. Enfin, les multiples
questions, critiques et inconnus entourant une telle proposition sont exposées,
ainsi que quelques expériences dans d’autres pays.

La sécurité sociale montre son âge

Le système de sécurité sociale bâti au long du siècle dernier fut basé sur une
vision de phases successives de la vie : d’abord, l’enfance, période d’éducation
et de formation; ensuite, le travail, à plein-temps et plutôt masculin; enfin, la
retraite, généralement de peu d’années. Bien adapté pendant des décennies,
ce schéma ne correspond plus au contexte suisse du XXIe siècle. L’évolution de
la société, avec le développement de la formation continue, le travail des
femmes, les formes nouvelles et souples de travail, l’apparition d’un chômage
quasi permanent et de longue durée, la variation dans la composition des
ménages et des familles, l’allongement de l’espérance de vie (pour ne citer que
ces quelques bouleversements) fait que le passage d’une phase à l’autre ne

3
Selon la définition de l’Office fédéral de la Statistique (2002, p. 34), la protection sociale est
« l’ensemble des mesures [en espèces et en nature] prises par des institutions publiques ou privées pour
protéger les personnes et les ménages contre certains risques sociaux et pour assurer leur subsistance ».
Le terme sécurité sociale est utilisé ici pour couvrir ces mesures en espèces seulement.

36
peut plus être considéré comme linéaire et unidirectionnel (Schmid 2000). Au
lieu d’être salarié à plein-temps pendant une quarantaine d’années entre
l’enfance et l’âge de la retraite, il est plus probable que l’adulte contemporain –
homme ou femme – passe dans le désordre chronologique entre travail dit
« normal », formation, activités non rémunérées (par exemple, voyages,
éducation des enfants, soins aux parents âgés), chômage, retraite anticipée ou
retardée, sans parler d’autres formes de travail telles que le travail à temps
partiel, sur appel ou temporaire, voire le travail au noir, au gris ou des « petits
boulots ».
Alors que dans plusieurs de ces domaines la réglementation reconnaît et
s’adapte aux nouvelles tendances (par exemple, le « PACS », la loi sur la
famille, le développement de formes souples du temps de travail), la sécurité
sociale semble s’installer dans son moule d’origine, modifié seulement par
quelques bricolages ponctuels.

Conditionnalité égale protection incomplète et incohérences

La plupart des prestations de la sécurité sociale, censées assurer les moyens


de vivre lorsque le travail fait défaut, sont octroyées sous la condition d’avoir
cotisé pendant l’activité professionnelle (voir le tableau 1). En raison des
mutations sociétales, la condition de cotisations n’est pas remplie, ou est
remplie incomplètement, par de larges secteurs de la population, privant des
individus et leurs dépendants éventuels de tout ou d’une partie des
prestations. Par ailleurs, dans plusieurs régimes, le montant des prestations
est insuffisant pour vivre (par exemple, AVS/AI, allocations familiales).

37
Tableau 1 : Conditionnalité dans les régimes de sécurité sociale
Revenu provenant de la sécurité Condition Condition Condition de
sociale4 de de revenu comportement
cotisation (travail,
formation, etc.)
Rentes AVS/AI ordinaires Oui Non Non

Rentes AVS/AI extraordinaires, Oui Oui Non


prestations complémentaires
Rentes du deuxième pilier Oui Non Non

Indemnités journalières Oui Non Non


accidents/maladie
Indemnités journalières chômage Oui Non Oui

Allocations familiales Oui Non Non

Allocations pour perte de gain Oui Non Non


(service militaire, protection civile,
maternité)
Aide aux chômeurs en fin de droits Oui Oui Oui

Réductions de primes d’assurance Non Oui Non


maladie
Allocations de logement Non Oui Non

Assistance publique Non Oui Oui

Prestations cantonales Non Oui en Variable selon


général la prestation
Prestations communales Non Oui en Variable selon
général la prestation

En raison de ces lacunes, nombreux sont ceux qui sont obligés, pour exercer
leur droit « de recevoir les moyens indispensables pour mener une existence
conforme à la dignité humaine »5, de faire appel à des prestations qui ne sont
octroyées que sous condition financière ou de comportement (par exemple,
prestations complémentaires à l’AVS/AI, prestations pour chômeurs en fin de
droits, prestations d’assistance sociale et d’autres prestations cantonales). Qui
dit condition de ressources financières dit enquête, un processus qui peut être
humiliant ou ressenti comme tel par le demandeur. Une étude de Rossini et
Favre-Baudraz (2004) sur le parcours de vie des pauvres en Suisse explique
que 30 % à 40 % ne réclament pas de l’aide, préférant supporter leur
condition plutôt que le sentiment culpabilisant de bénéficier de la charité.
En plus, l’examen des dossiers peut être tellement prolongé que la situation
enquêtée a le temps de devenir catastrophique (la longue procédure pour

4
Nomenclature de l’Office fédéral de la statistique (2002, p. 34).
5
Constitution fédérale, article 12.

38
obtenir les prestations de l’AI se distingue à cet égard, mais ce n’est pas la
seule assurance en cause).

Quant aux conditions de comportement, elles fourmillent d’incohérences : les


preuves que le chômeur recherche du travail sont d’une légèreté notable et les
formations proposées souvent inadaptées; la condition exigée de ceux qui font
appel à l’assistance publique de faire un effort pour devenir financièrement
autonome est inapplicable dans nombre de cas; le travail temporaire pour
chômeurs en fin de droits n’est pas toujours utile pour l’employeur, ni
valorisant pour le chômeur. Par ailleurs, cette mesure fausse le libre marché
du travail (cet aspect est traité plus bas).

Le foisonnement de mesures réalisées ou proposées pour « sauver » l’AVS,


l’AI, le deuxième pilier, l’assurance chômage, ou pour arranger les budgets
cantonaux, qui consistent à réduire les prestations ou à durcir les conditions,
ne font qu’aggraver ces problèmes (Rossi, 2004), en poussant les bénéficiaires
plus facilement vers les régimes où les conditionnalités sont les plus
exigeantes et les plus humiliantes.

Complexité = coûts et dissuasion

Aux problèmes occasionnés par les lacunes dans la couverture et par la


conditionnalité s’ajoutent ceux découlant de la complexité de la sécurité sociale
suisse. Elle est complexe d’abord en raison de l’introduction progressive et non
harmonisée de ses différents éléments (Dubouchet, 2003); et, ensuite, par les
nombreuses retouches apportées dans l’espoir de l’adapter aux changements
sociétaux et aux exiguïtés budgétaires.

Elle est par conséquent coûteuse à administrer : l’étude des dossiers pour
déterminer le droit aux prestations dans chaque cas, l’enquête, le contrôle du
respect des conditions de comportement, l’application de différents barèmes –
toutes ces démarches mobilisent des moyens considérables en temps et en
argent. En outre, plus un système est compliqué, plus il est susceptible de
susciter des anomalies : des situations qui passent à travers le filet de
protection sociale ou les possibilités pour des bénéficiaires astucieux de
toucher des prestations indûment. Pour le bénéficiaire potentiel, la complexité
ne fait que renforcer l’élément de dissuasion déjà présent par la honte de
devoir demander de l’aide. À Genève, pas moins de 15 services officiels
fournissent des prestations sociales, avec autant de barèmes différents, et de
conditions et procédures particulières6.

Enfin, tout travailleur social connaît la difficulté que présente un formulaire


(même simple) pour les uns, et pour les autres les trous béants de leur
connaissance des droits à des prestations ou des démarches à entreprendre.

6
Un projet de loi cantonal propose de simplifier et d’harmoniser la procédure par l’introduction d’un
Revenu Déterminant Unique (RDU).

39
Inégalité des revenus égale inégalité de couverture

Au lieu de compenser l’inégalité économique, ou au moins de rester neutre à


cet égard, la plupart des mesures de protection sociale augmentent l’inégalité
en ce qui concerne les prestations. Si l’AVS introduit une certaine solidarité – la
rente maximum ne se monte « qu’au » double de la rente minimum – le
contraire est vrai pour d’autres, car le montant de la prestation est en fonction
de la cotisation, elle-même proportionnelle au revenu du travail. Cette
caractéristique, présente dans une grande mesure dans l’assurance chômage,
est flagrante dans la prévoyance professionnelle : celui qui gagne joliment sa
vie au travail, lui permettant d’épargner pour le jour où son activité cesse,
touchera une rente elle aussi jolie. Par contre, non seulement le salarié plus
modeste recevra une rente du deuxième pilier moins élevée voire nulle, mais il
aura moins pu épargner sur son salaire pendant sa vie active. À la cessation de
son activité, il sera donc doublement pénalisé.

La précarité économique se répercute également sur la protection sociale non


obligatoire. En 1998, les ménages à revenus élevés dépensaient pour les
cotisations sociales deux fois plus que ceux à bas revenus, mais ces dépenses
ne représentaient que 14 % du revenu des premiers, comparés à 24 % pour
les seconds. Corollaire de cette différence : alors que parmi les ménages aisés
72 % disposaient d’une assurance maladie complémentaire et 45 % avaient
conclu une assurance-vie, les chiffres correspondants pour les bas revenus ne
sont que 51 % et 25 % (Office fédéral de la statistique, 2002 page 35). Ces
différences sont susceptibles de se répercuter sur la qualité de vie générale des
ménages, et plus particulièrement sur la santé de ses membres.

L’allocation universelle : l’idéal

En résumé, les trois principes de la sécurité sociale évoqués dans l’introduction


sont transgressés pour certains groupes, en raison d’abord de la
conditionnalité, notamment le lien avec l’exercice d’un travail rémunéré,
ensuite de la complexité des systèmes et enfin du lien entre revenu et
prestation.

La proposition d’introduire une allocation universelle ambitionne de surmonter


efficacement ces problèmes en assurant un revenu pour tous et dans toute
circonstance7.

L’effet de cette innovation attendu par ses défendeurs est résumé de manière
schématique au tableau 2.

7
Depuis 1980, le Basic Income European Network (BIEN) promeut l’idée d’un revenu de montant égal
versé à tous sans condition (Van Parijs, 2003). En 2002, l’association BIEN-Suisse a été créée dans le but
d’avancer cette proposition comme contribution au débat sur le futur de la sécurité sociale en Suisse
(BIEN-CH, 2003).

40
Tableau 2 : L’impact de l’allocation universelle sur les objectifs de la
sécurité sociale
Objectif de la sécurité Quelques causes, dans les Comment l’allocation
sociale régimes actuels, de la universelle idéale pourrait
réalisation incomplète de remplir l’objectif
l’objectif
Garantie du minimum Prestations en dessous du Toute personne reçoit
vital minimum vital; durée de l’allocation
prestations limitée; conditions
de cotisation non remplies;
salaires trop bas.
Diminution des inégalités Ménages à bas revenus Le même montant
matérielles pénalisés au niveau des d’allocation pour chacun
prestations de chômage et du
deuxième pilier; font moins
souvent valoir leurs droits.
Respect de la dignité Scrupule de demander de Plus de demande à
l’aide; enquête humiliante; formuler; plus d’enquête
travail temporaire ou de conditions
dévalorisant humiliantes

L’allocation universelle consiste en un revenu attribué automatiquement à


toute personne dès sa naissance, quelle que soit sa nationalité, son âge ou son
état civil : chaque individu la reçoit à son nom, sans que cette prestation
découle de l’ouverture d’un droit d’un autre membre de la famille ou du
ménage. L’allocation est versée à chacun sans aucune condition,
indépendamment de ses moyens financiers, des cotisations versées, ou encore
de son activité économique ou autre.

Ainsi, il ne s’agit pas d’une compensation due au fait de ne plus – ou de ne pas


encore – travailler, mais d’une reconnaissance de l’existence. L’allocation ne
vise pas à alléger les difficultés financières (en aval), mais à les prévenir (en
amont). Pour cette raison, elle est susceptible de remplacer une partie (plus ou
moins importante, selon les options pratiques mentionnées ci-dessous) des
prestations financières des assurances sociales existantes.

Nous connaissons déjà en Suisse un début de régime qui correspond, très


incomplètement certes, à ces deux aspects : les allocations familiales. Étendre
cette approche à l’ensemble de la population et de manière uniforme dans tous
les cantons, prétendent ceux qui prônent cette mesure, apporterait en plus des
avantages esquissés dans le tableau 2, une transparence et une simplification
dans le domaine de la sécurité sociale.

Cette proposition se distingue des régimes sélectifs comme le Revenu


minimum d’insertion (RMI) français et le Revenu minimum de réinsertion
(RMR) genevois (November, 2003), dans lesquels les prestations dépendent de
conditions telles que le revenu ou la recherche d’emploi. Selon les pays et les
auteurs, le concept de l’allocation universelle est connu sous d’autres noms :

41
par exemple, revenu de base, revenu de citoyenneté, revenu d’existence,
dividende social… (November et Standing, 2003).

Dissocier sécurité du revenu et travail

La plus grande nouveauté de cette formule est de dissocier sécurité sociale et


travail rémunéré. Avec un minimum pour vivre garanti, les parents qui
préfèrent élever leurs enfants sans travailler hors du foyer, ou en travaillant
moins, les bénévoles qui se consacrent au transport des handicapés, aux
cantines scolaires ou aux autres services sociaux non rémunérés, les artistes
qui ne peuvent vivre de leur contribution à la culture, les personnes
intéressées par la politique mais qui ne s’engagent pas ou peu par manque de
temps, bref, tous ceux qui contribuent ou qui souhaitent contribuer à la bonne
marche de la société et à la qualité de vie sans se soucier de savoir s’ils en ont
les moyens seraient encouragés à poursuivre ou entreprendre ces activités.

En d’autres termes, libéré de l’obligation d’accepter le type ou le temps de


travail qui couvre ses besoins vitaux, chacun gagnerait la liberté de contribuer
à la collectivité de la façon qui l’intéresse le plus dans la vie et en se
consacrant à ce qu’il fait le mieux (Ferry, 1995). En même temps, rien
n’empêcherait ceux qui souhaitent bénéficier d’un niveau de vie plus élevé que
celui assuré par le revenu de base de travailler.

L’idée que le revenu ne doit pas dépendre entièrement du travail rémunéré


n’est pas nouvelle : au 18e siècle déjà, Thomas Paine8 remarque que le sol,
source de la richesse de la collectivité, appartient à la société en général et que
par conséquent, le revenu d’une personne a deux composantes : d’une part, le
revenu en tant que membre de la société et, d’autre part, le revenu de son
travail appliqué au sol (Paine 1987). En termes postindustriels, la richesse de
notre société provient des efforts faits par tous ses membres, passés et
présents, donc chacun mérite à la fois sa part du fait de son appartenance à la
société et la part qui lui revient par son propre travail.

L’allocation universelle : la pratique

Dans la réalité beaucoup de détails pratiques seraient à décider avant de


passer à l’introduction d’une allocation universelle, dont certains dilueraient
certainement l’idéal décrit plus haut.

Le montant

Une des critiques du projet se réfère au fait que les dépenses pour une vie
décente d’une personne seule ne sont pas les mêmes que les dépenses par

8
Pionnier des droits de l’homme en Amérique et France.

42
personne dans un ménage nombreux. Si le montant mensuel de l’allocation
s’élevait à CHF 3000.- par personne, celui qui vit seul vivoterait, tandis qu’un
couple avec 3 enfants jouirait d’un confortable revenu de CHF 15000.- Une
demi-allocation pour les enfants serait susceptible d’atténuer cette inégalité,
mais dans ce cas, quelle serait la vie avec CHF 4500.- pour un parent seul avec
un enfant ? Autrement dit, un montant égal pour tous, même modifié pour les
enfants, est problématique.

Dans le même ordre d’idées, il est avancé comme critique qu’une allocation
égale pour tous ignore le fait que les personnes handicapées, âgées ou
hébergées en institution ont des besoins supplémentaires et qu’un montant
pour couvrir le minimum vital d’une personne valide et indépendante ne
suffirait pas à ces groupes.

Dès le moment que l’on admet des subtilités liées à la taille du ménage, l’âge,
le degré de dépendance ou toute autre caractéristique, on perd une partie des
avantages avancés par les promoteurs de l’allocation universelle : il devient
nécessaire de déterminer le montant auquel chacun à droit en fonction de ces
critères, d’où la nécessité de formuler la demande, de se soumettre à une
enquête et à des conditions. La simplicité de l’idéal est affaiblie, l’économie des
coûts administratifs s’effrite.

D’autres considérations susceptibles d’affaiblir les avantages d’un montant


unique sont liées au lieu de domicile. Les disparités du coût de la vie entre
cantons ne sont pas négligeables, et même à l’intérieur d’un canton ou d’une
ville le coût du logement peut varier considérablement, indépendamment du
choix du locataire : encore des demandes et des preuves à soumettre,
conditions à remplir, modifications dans les dossiers à opérer.

La couverture

« Une allocation pour tous » : concept simple, mais qui est ce « tous » ? On
n’échappe pas à une définition de la population des ayants droit, basée sur le
domicile ou le permis de séjour, ou encore la « suissitude ». Quelle durée de
domicile ou quel permis donnerait droit à l’allocation ? Est-ce que les Suisses
de l’étranger seraient couverts ? Qu’en serait-il des demandeurs d’asile, des
étudiants étrangers, des sans-papiers ? Les décisions sur les catégories qui
recevraient la prestation impliqueraient, elle aussi, la disparition de la
simplicité de l’idéal.

Financement de l’allocation universelle

Des hésitations encore plus fortes face à l’idée d’un revenu inconditionnel pour
tous concernent le financement : est-ce que le pays est en mesure
économiquement de s’offrir cette prestation ?

43
Une première réponse consiste à évaluer la somme totale de prestations
sociales versées aujourd’hui et de calculer le revenu qui reviendrait à chacun si
ce montant était réparti de manière égale, en comptant une demi-allocation
pour les enfants de moins de 18 ans. Se basant sur une population de 7
millions d’habitants, dont 25 % sont des mineurs, on arrive à CHF 1600.- par
mois par adulte et CHF 800.- par mineur en redistribuant les 120 milliards de
prestations actuellement versés par année.

Dans le scénario d’allocation universelle, les charges sociales payées par les
salariés et les employeurs disparaissent, étant donné qu’un des buts est de
dissocier la sécurité économique du travail. Aujourd’hui ces charges financent
plus de la moitié des CHF 120 milliards (Office fédéral de la statistique, 2003).

Il s’agirait donc de compenser ce montant, d’environ CHF 75 milliards. La


question est donc : est-ce que l’État a la capacité d’augmenter ses recettes, en
mettant à contribution les sources telles que l’impôt sur le revenu, sur la
fortune, sur les gains en capital, sur les successions, ou encore les taxes sur le
tabac, l’alcool, l’énergie et autres biens de consommation ?

Dans ce contexte, notons que la TVA et autres taxes sur la consommation,


longtemps considérées comme antisociales, car moins progressives que l’impôt
sur les revenus, regagnent la faveur pour des raisons de justice sociale et de
facilité d’administration. Il est possible soit d’échapper complètement à la
déclaration d’impôt (revenu du travail ou autres ressources au noir), soit de
réduire le revenu imposable à peu de chose ou à rien du tout en effectuant des
déductions plus ou moins justifiées. Mais il est moins facile de se soustraire à
la consommation (on peut toutefois éluder la TVA en consommant « au
noir »); pour rendre la TVA plus progressive il serait possible de varier les taux
de taxe selon le « degré de luxe » de l’article.

Par ailleurs, l’effort fiscal pour compenser les 75 milliards est modéré du fait
que ceux qui reçoivent l’allocation en restituent une partie en impôts ou en
taxes. Des simulations détaillées faites en Afrique du Sud sont instructives à
cet égard.

Les effets indirects de l’allocation universelle

Le poids de l’allocation dans le budget de l’Etat serait moins important, car


d’autres dépenses publiques diminueraient suite à l’introduction de cette
mesure.
Le lien entre difficultés financières et santé semble être confirmé par des
études menées depuis de nombreuses années. Deux récentes publications
confirment l’existence de ce lien, notamment par le fait que moins de stress lié
aux bas salaires a des répercussions sur la santé. Bouzidi (2004) décrit les
déclarations des employés dont le salaire est bas, qui admettent que leur
absentéisme pour maladie est souvent dû au stress relatif aux soucis pour
arrondir les fins de mois. Rossini et Favre-Baudraz (2004) notent aussi que,

44
parmi les chômeurs en fin de droits qui s’endettent en se mettant à leur
compte, par exemple des mères seules qui acceptent le travail sur appel mal
payé, des immigrés sans emploi, presque tous payent de leur santé leur
situation précaire. Savoir qu’il existe au moins un socle en dessous duquel ses
ressources ne peuvent pas tomber allégerait ces causes de maladie et ses
coûts publics.

D’autres économies pour le porte-monnaie public pourraient découler, par


exemple, d’une baisse des frais d’administration de la sécurité sociale, de
moins de chômage, car sans les charges sociales, la main-d’œuvre serait
moins chère, donc plus attractive aux employeurs, de moins de conflits
familiaux autour des questions d’argent, de moins d’appels aux finances
publiques parce que les habitants auraient plus de temps disponible pour les
actions communautaires et ainsi de suite.

Cependant, ces éventuels effets d’une allocation universelle sur le


comportement des bénéficiaires et d’autres acteurs, ainsi que les scénarios
financiers, restent pour l’instant plutôt théoriques. On ne sait pas ce que
feraient les gens s’ils disposaient de ce type de revenu. Comment le
dépenseraient-ils, et avec quel effet sur la consommation et l’économie ? Le
montant étant forcément modeste, éventuellement de larges secteurs de la
population ne changeraient rien dans leurs habitudes de vie. Peut-être que
d’autres diminueraient leur temps de travail : se lanceraient-ils dans une
formation, dans des activités de la société civile ou de la politique, ou iraient-
ils à la plage ? On ne sait pas non plus comment les employeurs ou les
syndicats ou d’autres groupes de la société réagiraient à la nouvelle situation.

Pour élucider l’aspect économique du projet, des études scientifiques visant à


établir des simulations réalistes de recettes susceptibles de financer un revenu
de base sont indispensables. Plusieurs scénarios sont nécessaires : le chiffre de
CHF 1600.- calculé ci-dessus est avancé à titre d’exemple seulement. Le
résultat pourrait être tout différent, tant pour les deniers publics et l’économie
que pour les effets sur le comportement des bénéficiaires et les autres effets
indirects si le montant de l’allocation était plus élevé ou plus bas que CHF
1600.-.

Une allocation-socle

Certains auteurs, conscients de la difficulté de financer une allocation pour


tous, proposent son introduction progressive, en commençant par exemple par
certains groupes d’âge (si c’était les enfants, cela équivaudrait à une allocation
familiale universelle) ou par quelques groupes professionnels (en Suisse cela
pourrait être les paysans).

45
D’autres prônent plutôt l’idée d’une allocation versée à tous, mais d’un
montant plus modeste que le minimum vital9. Cette solution soulagerait la
situation des « working poor », définis en Suisse comme ceux dont la
rémunération, même en travaillant à plein-temps, ne dépasse pas CHF 2100.-
net pour une personne seule et CHF 4000.- pour un couple avec deux enfants.

Une allocation universelle, même modeste, pourrait réduire de manière


significative le nombre de personnes dans cette situation, estimé à 231 000
salariés mais touchant 7,4 % de la population si on tient compte de leurs
dépendants, nombre qui semble être en augmentation (Crettaz Eric, 2004).

Avec la notion d’allocation-socle, plutôt que l’allocation-minimum vital, on


perdrait une bonne partie des avantages présentés au tableau 2. La majorité
des prestations actuelles de la sécurité sociale serait maintenue, mais à des
montants inférieurs au niveau actuel. Le grand avantage serait surtout de
rassurer les petits revenus que leurs ressources ne peuvent pas descendre en
dessous du montant de l’allocation.

D’autres critiques de l’allocation universelle

Certains craignent que la certitude de recevoir de quoi vivre sans effort serait
la mort du travail, ou du moins que la demande du travail se réduirait au point
de nuire à l’économie. En effet, alors que de multiples études montrent que la
majorité des personnes souhaitent avoir une activité professionnelle, d’autres
confirment que beaucoup de personnes souhaitent travailler moins, ce qui
serait favorisé si une partie du revenu de travail était remplacée par une
allocation inconditionnelle.

Une autre crainte concerne l’éventuel encouragement à une immigration de


masse, attirée par une prestation qui n’existe pas chez eux. Ce mythe du
tourisme social semble désormais être démenti (Tabin et al., 2004) : il faut
autre chose pour que les populations se déracinent en nombre afin d’aller vivre
ailleurs.

Enfin, les problèmes de la transition du système actuel à l’innovation proposée


seraient énormes : conserver les droits acquis créerait des inégalités de
traitement criantes, et il faudrait plus qu’une génération avant d’arriver à une
uniformité approximative du revenu social.

9
Cette option correspond à celle proposée en Afrique du Sud : la somme de R100 est estimée à un quart
du minimum vital, mais elle est suffisante pour permettre à 73 % des démunis de sortir de la pauvreté
(Taylor, 2002).

46
L’expérience d’autres pays

Plusieurs pays ont amorcé une réflexion sérieuse sur l’introduction d’une
allocation universelle, dont certains ont passé à l’acte, sous des formes qui
varient de pays en pays.

Dans sa lutte contre la pauvreté et le chômage importants, le Gouvernement


d’Afrique du Sud a créé, en 2000, le Committee of Inquiry into a
Comprehensive System of Social Security (Taylor Committee). Dans son
rapport au gouvernement (Taylor, 2002), le comité a vivement recommandé
l’introduction d’une modeste allocation pour tous, s’appuyant sur des études
économiques et fiscales démontrant les effets positifs de la mesure sur la
pauvreté, le chômage, les groupes vulnérables, et prouvant que le pays avait
largement la capacité de la financer. Une association BIG (Basic Income Grant)
réunissant un large éventail de la société civile milite également pour ce
revenu de base (Frye and Kallmann, 2003). Les exigences politiques n’ont pas
encore permis l’implémentation du projet (Matisonn and Seekings, 2003).

Le Président du Brésil a signé en 2003 une loi pour l’introduction dès 2005 d’un
revenu de citoyenneté. D’un montant couvrant les dépenses minimales pour
nourriture, logement, écolage et soins, l’allocation est destinée aux Brésiliens
ainsi qu’aux étrangers domiciliés dans le pays depuis au moins 5 ans. Tenant
compte des disponibilités budgétaires, l’introduction sera progressive, à
commencer par les secteurs de la population les plus pauvres (BIEN, 2004).

Dans une société où plus de la moitié de la population active travaille dans


l’économie informelle, et où la structure administrative manque pour vérifier
les déclarations des ménages quant à leurs revenus, la mesure sera introduite
vraisemblablement par la graduelle suppression de la conditionnalité financière
pour les prestations actuellement octroyées aux ménages pauvres.

En France, le Premier ministre a commandité en 2002 une étude sur


l’isolement social. La recommandation principale du rapport est l’introduction
d’un dividende universel comme nouvelle manière de répartir les richesses, de
façon à « vaincre l’isolement par la valorisation de tous les temps de la vie, de
toutes les formes d’activité et de toutes les situations de vie » (Boutin, 2003,
chapitres D.2). L’auteur propose un montant mensuel de 330 Euros pour
chaque personne, se basant sur des travaux d’économistes qui estiment qu’en
France la part du revenu du travailleur due non pas à son propre effort mais
plutôt aux moyens matériels et connaissances accumulées par les générations
précédentes, s’élève à 330 Euros par mois.
Les travaillistes britanniques ont introduit une allocation pour chaque nouveau-
né, intouchable jusqu’à la majorité mais engrangeant des intérêts composés
pendant 18 ans. En plus, pour remplacer le système actuel de rentes de
retraite (reconnu comme le plus complexe au monde), le Ministre du Travail et
des Pensions propose une « citizen’s pension », basée uniquement sur la durée
de résidence, rompant le lien avec travail et contributions.

47
Le Gouvernement irlandais a mis l’instauration d’un « basic income » à l’ordre
du jour législatif, projet justifié à ses yeux par la forte croissance économique
de ces dernières décennies dans ce pays.

Mais c’est l’Etat de l’Alaska qui va le plus loin vers la mise en application du
principe de l’allocation universelle. Dans les années septante, les recettes
publiques ont connu une subite augmentation, grâce aux revenus pétroliers.
Estimant que cette richesse appartenait à toute la collectivité, présente et
future, et conscient que cette manne ne tomberait pas indéfiniment, l’Etat n’a
pas souhaité la dissiper dans la construction d’infrastructures ou autres œuvres
prestigieuses.

C’est ainsi que l’Alaska Permanent Fund a été créé en 1977 pour recevoir ce
revenu (www.afpc.org). Depuis lors, le produit des investissements du fonds
est distribué sous forme de dividende social annuel à chaque homme, femme
et enfant (près de 2000 $ par personne en 2000). Un montant insuffisant pour
vivre, certes, mais qui permet à des familles de revenu modeste de s’offrir des
biens de consommation conséquents dont ils se privaient par manque de
capitaux suffisants, tels que frigo, TV, manteaux d’hiver. Les études sur les
effets économiques du dividende mettent en lumière que, représentant 6 %
des revenus de la population, cette mesure a eu un effet frappant en égalisant
la distribution de revenus : l’Alaska est maintenant l’État le plus équitable des
États-Unis. Par ailleurs, le dividende a contribué à réduire la pauvreté et à
atténuer les variations de conjoncture (Goldsmith, 2002).

La dignité humaine

En dépit de l’article 25.1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme –


« Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant » – la Suisse ne garantit
pas encore ce droit. Le premier article des droits fondamentaux de la
constitution fédérale déclare que « la dignité humaine doit être respectée et
protégée »10. L’idée de l’allocation universelle va exactement dans ce sens en
permettant d’éviter ou au moins d’atténuer tant les insuffisances financières
que les souffrances découlant de la conditionnalité qui caractérise la sécurité
sociale actuelle. Par contre, le présent « glissement vers la conditionnalité »
(Rossi, 2004), inhérent aux réformes successives des assurances sociales, va à
l’encontre de cet article.

Conclusion

En fin de compte, c’est la volonté politique qui déterminera si la Suisse est


prête un jour à repenser sa sécurité sociale, plutôt que de bricoler par des
retouches désespérées les systèmes actuels. Elle l’a fait en 1948 : au moment
de l’introduction de l’AVS, tous savaient que cette mesure aurait un coût, et

10
Constitution fédérale, article 7.

48
personne ne pouvait prévoir comment les retraités allaient réagir à cette
nouvelle donne, ni calculer les effets sur l’économie d’une telle injection de
liquidités. Pourtant, le risque a été pris, et ce système, qui est un fleuron de la
société suisse, a bien fonctionné.

Le régime d’allocations familiales, évoqué plus haut, prouve que les principes
d’universalité et de non conditionnalité ne sont pas étrangers à la Suisse. Autre
pas dans la même direction : on parle à l’heure actuelle de taxes
« écologiques » pour compenser les coûts externes engendrés par certaines
activités, et dont le montant pourrait être distribué forfaitairement à
l’ensemble de la population.

Face à la volonté qui se manifeste ailleurs d’imaginer de nouvelles solutions,


on peut poser la question suivante : pour assurer la sécurité du revenu de la
population suisse, le rôle de l’État devrait-il être de promouvoir la croissance
dans l’espoir de maintenir par ricochet éventuel l’emploi et les charges
sociales, cela dans l’espoir encore de « sauver » des assurances qui ne
couvrent même pas tout le monde ? Ou devrait-il être de viser directement la
finalité en garantissant un revenu minimum pour tous en toutes
circonstances ?

Adresse email :
pcherold@worldcom.ch

____________________

3.3.2 Monsieur Christophe Dunand, Association pour la promotion


de l’Economie Sociale et Solidaire (Après)

Postulat de départ

• Le travail a une place fondamentale dans les processus d’insertion


sociale. Le travail donne : sens, identité et liens sociaux…

• Constat : un besoin de travail d’autant plus grand que les ressources


(compétences, réseau social, matérielles, etc.) sont limitées

• Un enjeu central de la cohésion sociale est de maintenir en activité


professionnelle la majorité des citoyens qui ont besoin de travailler pour
exister.

• La question de l’insertion pour tous n’est pas une option, c’est une
nécessité!

49
Quelle insertion et pour qui ?

Il y a deux grandes catégories de personnes dépendantes :

• Celles qui trouvent un emploi et le gardent, en particulier grâce au


soutien socio-sanitaire nettement amélioré

• Celles qui perdent durablement leur emploi ou qui n’en trouvent pas

La question est comment assurer une activité professionnelle à ceux que le


marché de l’emploi principal ne veut pas ?

Une issue existe, accepter le principe d’un marché complémentaire. C’est-à-


dire proposer des emplois annexes au marché principal : un marché de
l’emploi aidé par la collectivité ou proposer des emplois solidaires (nouvelle loi
cantonale sur le chômage). Ces emplois seraient destinés en priorité au
maintien des liens sociaux, de la cohésion sociale et permettrait un pas vers le
marché principal.

Deux grandes catégories de personnes en difficulté à placer

1. Les personnes autonomes qui n’exigent pas d’encadrement


spécifique ou régulier sur la place de travail. Ces dernières sont à placer
dans des organisations de l’économie sociale et solidaire avec un suivi
régulier.

Qu’est-ce qui caractérise les entreprises de l’économie sociale et solidaire ?

• But non lucratif ou « lucrativité » limitée (bénéfices réinvestis dans


l’activité ou la collectivité)
• Finalité au service de la collectivité (intérêt général)
• Organisation démocratique (une personne = une voix)
• Autonomie de gestion
• Activité continue de production de biens et services

Concrètement ce sont plutôt des entreprises sociales, des coopératives, des


sociétés anonymes sans but lucratif qui offrent des métiers et des niveaux de
responsabilité très différents.

Pourquoi les entreprises commerciales ou les services publics ne sont pas


représentés dans l’ESS ? À court terme, les organisations de l’ESS sont les
plus à même d’offrir des conditions de travail adaptées :

• Signature d’une charte par les membres du réseau Après (123


institutions sont membres à ce jour)

50
• Plate-forme de placement avec des conditions cadre très strictes pour
pouvoir recevoir des personnes

• Éviter les problèmes d’exploitation des personnes dans les entreprises


commerciales

• Éviter les problèmes de substitution des emplois publics au sein des


administrations

Il est important aussi d’avoir un cahier des charges clair, ainsi qu’une définition
de quotas d’heures annuelles afin d’éviter que l’on se retrouve dans une
situation « bénévoleurs – bénévolés ».

2. Les personnes qui nécessitent un encadrement élevé. Celles-ci ont


besoin d’une place de travail dans une entreprise adaptée, du type des
entreprises sociales, ateliers protégés, avec des niveaux d’exigences
variables :

• Seuil bas
• Seuil moyen
• Possibilité de former les individus non qualifiés
• Sans limitation dans le temps
• Avec un appui pour pouvoir évoluer en tout temps vers le marché
principal

Les perspectives

• Faire reconnaître le besoin de travailler pour exister: insérer est un enjeu


sociétal
• Assurer à chacune et chacun, quel que soit le potentiel de travail, l’accès
à une activité
• Préparer la mise en œuvre des emplois solidaires
• Évaluer rapidement le besoin de places de travail adapté dont le nombre
est à développer
• Valoriser cette force de travail dans des activités utiles à la société
• Démontrer que produire et inclure n’est pas incompatible, quand
l’économie est au service de la personne
• Souligner que l’ESS n’est de loin pas qu’une économie des marginalisés

www.apres-ge.ch

____________________

51
3.3.3 Monsieur Bernard Babel, Fondation Pro, Entreprise
Sociale Privée

Un exemple de solution avec une entreprise différente

PRO est une Entreprise Sociale Privée qui a été créée dans le but d’offrir du
travail à des personnes au bénéfice d’une rente d’invalidité, par le biais
d'activités soumises aux règles économiques traditionnelles.

L’idée de créer cette entreprise dans le but de maintenir actifs des travailleurs
du bâtiment devenus handicapés a été lancée en 1987. Ce pari a été
largement tenu puisque d’un effectif de 5 personnes, PRO est aujourd’hui
passé à plus de 200 personnes, dont 160 collaborateurs handicapés issus de
tous les milieux professionnels et touchés par divers handicaps (physiques,
psychiques, mentaux ou sensoriels).

Organisée autour de six départements de services :

• Restauration & Service traiteur


• Multiservices
• Menuiserie
• Industrie services
• Signalisation et Centre d’évaluation professionnelle

PRO fournit à ses clients des prestations au prix du marché, dans les délais
requis et à la qualité convenue. Aujourd’hui le chiffre d’affaires annuel
approche les 10 millions de francs suisses, avec un autofinancement par la
production qui s’élève à plus de 80%.

Le concept repose sur la responsabilisation de chacun et la reconnaissance du


travail fourni à ses clients. PRO a pour objectif principal d’assurer la pérennité
de ses places de travail en développant avec ses clients et ses fournisseurs des
partenariats de long terme, basés sur des relations d’affaires économiquement,
socialement et écologiquement efficaces.

Si l’entreprise approche bientôt de ses 20 ans, ses valeurs d’origine n’ont pris
aucune ride, bien au contraire. Elles ont été dès le départ et restent les
suivantes :

• Fournir des emplois à des personnes handicapées et les confronter aux


exigences du marché
• Redonner une identité sociale grâce au travail
• Éviter une prise en charge injustifiée qui dévalorise l’engagement
personnel dans la réussite

52
En tant qu’entreprise, PRO adopte une approche « marché » qui consiste à
rechercher et à proposer des activités à des clients potentiels afin de générer
du travail. Ce travail crée les emplois pour lesquels elle recherche des
collaborateurs handicapés. L’aide reçue par l’OFAS, sous forme d’une
subvention à l’encadrement, permet de compenser partiellement le surcoût lié
à l’environnement d’accueil des personnes handicapées.

La variété et la taille de ses 6 départements permettent à PRO d’offrir :

• Des emplois en CDI à des personnes au bénéfice d’une rente AI


• Une palette d’activités permettant une large possibilité de métiers au
sein de la même entreprise
• Des possibilités d’évolution dans les métiers en fonction du
développement de chaque individu
• Un rôle économique pour chacun, valorisé par une exposition
permanente à l’économie de marché

Cette diversité permet une grande flexibilité, élément important pour pouvoir
accueillir des collaborateurs qui très souvent ont dû se reconvertir dans
d’autres activités suite à leur handicap.

Le peu d’alternative aux emplois que nous proposons impose une politique de
croissance prudente. PRO s’est ainsi engagé sur la voie du développement
durable au travers de 3 responsabilités :

• Une responsabilité économique pour assurer sa pérennité


• Une responsabilité sociale permettant d’assurer des places de travail à
long terme
• Une responsabilité citoyenne en cherchant à optimiser en permanence le
rapport autofinancement/subvention, dans des activités respectueuses
de l’environnement et dans une démarche d’entreprise.

Avec la différence, on avance…

www.pro-geneve.ch

____________________

53
3.3.4 Monsieur Bernard Girod, Entreprise Serbeco S.A.
Transport, traitement, récupération et valorisation des
déchets

Monsieur Bernard Girod achète cette entreprise privée en 1991 à un retraité.

L’origine de son implication dans l'intégration d’un personnel socialement


défavorisé vient sans doute, dit-il, de ses parents qui sont rattachés
politiquement au PDC – qui place l'être humain au centre de ses
préoccupations - et par le fait que son père était professeur de sociologie à
l'Université de Genève.

Historique

Serbeco est d’abord une entreprise industrielle du déchet. Monsieur Bernard


Girod développera le recyclage du Pet et du bois. Ses mandats viennent à 40%
du service public. De ce fait, Monsieur Bernard Girod trouve normal de rendre
à la collectivité ce qu’il touche en engageant des personnes handicapées. Il
refuse les avantages financiers ou les aides de l’Etat parce qu’il engage des
gens en difficulté.
En 1992, il prend un maître socio professionnel pour s’occuper des personnes
handicapées. Face à deux complications majeures, l’entreprise doit, pour un
temps, arrêter ses engagements. La première cause est liée à des difficultés
financières dues au rétrécissement des marges et la deuxième fait suite au
décès du maître socio-professionnel !

En 1996, Monsieur Bernard Girod débute une collaboration avec Le Vallon,


l’unité de fin de peine des services de détentions. Les hommes engagés sont
des personnes valides, ils ont donc moins besoin d’accompagnement que les
personnes souffrantes d’un handicap. Depuis maintenant 10 ans, l’entreprise
travaille avec du personnel des services pénitentiaires en semi-liberté et en fin
de peine. En 2005, le patronage s’implique plus fortement dans la collaboration
avec Serbeco en mettant en place dans la société un poste de maître socio-
professionnel à plein temps, payé à 50% par l’entreprise et l’autre 50% par le
patronage.

La plupart des personnes qui sont employées dans l’entreprise sont engagées à
long terme ou de façon définitive. Les personnes sont complètement intégrées
(soirée du personnel…) et tout le monde oublie d’où elles viennent et leurs
origines sociales. Monsieur Bernard Girod révèle avoir un taux élevé de
réussite. Il refuse de connaître les dossiers des personnes envoyées par le
patronage. Il considère cela comme le respect d’autrui. Il a toujours travaillé
au feeling pour accueillir des gens à problèmes. Il les prenait sous son aile,
mais il dit avoir eu beaucoup de désillusions. Maintenant, avec l’aide du maître

54
socio-professionnel, les choses sont plus claires, plus faciles à gérer et plus
professionnelles.

L’entreprise se renouvelle sans cesse, c’est pourquoi aujourd’hui elle propose


12 secteurs d’activité. En 1991, elle comptait 4 personnes, aujourd’hui, 84
collaborateurs y travaillent.

En conclusion

Pour terminer cet exposé, les propos de Monsieur Girod illustrent bien la
démarche à suivre pour entamer une collaboration entre une entreprise privée
et des organismes sociaux.

« À Serbeco, nous avons cassé le mur d’une véritable entreprise pour aller vers
les plus défavorisés, et les services pénitenciers ont fait de même en cassant le
mur de leurs réticences en croyant en lui et en étant convaincu qu’il n’allait pas
exploiter une main d’œuvre défavorisée ».

Il trouve également que c’est une bonne solution de rattacher à l’entreprise un


maître socio-professionnel, car cela la soulage et en même temps le suivi est
plus adéquat pour la personne.

www.serbeco.ch
____________________

3.3.5 Monsieur Sandro Cattacin, Département de sociologie, Université


de Genève

La dynamique sociétale se caractérise par un triple processus de


différenciation : différenciation des modes de vie, différenciation des horizons
temporels, différenciation des acteurs systémiques. Ces différenciations ont
ébranlé les fondements de la sécurité sociale basée sur une logique
assurancielle ou de couverture homogène, sans pour autant la réformer dans
une perspective cohérente. Les conséquences visibles de cette crise des
grandes œuvres assurancielles et de redistribution sont une société des
inégalités croissantes, de perte de sécurité et d’augmentation de situations de
précarité allant jusqu’à l’existence de « surnuméraires » se trouvant au-dehors
de ce système du bien-être qui s’est construit dans l’après-guerre pour
maintenir une classe moyenne stable.

55
Ces dynamiques ont pour conséquences que le cœur de l’Etat social11 touche
toujours moins de gens et que les protections mises en place pour des
situations de marginalité sont mobilisées régulièrement. L’aide sociale,
longtemps vue comme un élément de la sécurité sociale en voie de disparition
sort de la marge et devient un dispositif central de l’Etat social. Des modèles
de réforme partent du point de vue que l’aide sociale – sous forme d’un revenu
minimal garanti – devrait se trouver au centre de la sécurité sociale et les
assurances sociales auraient la fonction de compléter cette base.12

La production systématique de la précarité

Si cette idée de réforme semble convaincante pour Monsieur Cattacin – parce


qu’elle permettrait de supprimer l’angoisse alimentaire des personnes se
trouvant régulièrement ou durablement en marge du marché du travail
compétitif et parce qu’elle correspond à ce que la société du bien-être nous
promet, à savoir le respect de la dignité humaine – elle nous semble
néanmoins loin de sa réalisation. Politiquement bloquée par une crise de
l’utopie sociale-démocrate d’une société juste et par un rééquilibrage du
pouvoir entre Etat et économie, une réforme allant dans la direction d’instaurer
une garantie de survie matérielle se heurte à l’incapacité actuelle de se
projeter vers le futur. On doit donc partir du point de vue qu’une
transformation – nécessaire – du système de production du bien-être ne se
fera pas de manière radicale, mais par étapes, en prenant en considération des
pressions sociales nouvelles.

Ces pressions sociales se manifestent à plusieurs niveaux. Tout d’abord, nous


sommes confrontés à une transformation de la logique de production
capitaliste, passant d’un modèle fordiste de l’uniformité – qui a fondé la vision
technocrate du développement sociétal – à une logique flexibiliste. Cette
logique, issue d’une critique du conformisme fordiste, a instauré – Max Weber
dirait que cet esprit est devenu une « cage ferrée »13 – l’organisation flexible
de la production et du travail. Elle a aussi généralisé la différence comme
caractéristique de l’innovation, faisant sauter les schémas formatifs visant
l’uniformité des parcours et des savoirs, mais aussi les carrières linéaires.
L’économie flexibiliste crée « l’homme flexible » soumis à l’adaptation
continuelle déterminée par des tiers et l’employé précarisé ne sachant plus qui
le guide, mais obligé de répondre présent quand et où le marché du travail le
lui impose. Cette économie est donc structurellement basée sur la production
de précarité et d'insécurité. On est très loin de la fin du travail, mais très près
de la fin de l’emploi à vie.

11
Dans la recherche sur l’Etat social, l’on entend en principe par ce "cœur" les dispositifs assuranciels
dans le domaine de la santé, de la vieillesse, du chômage et des accidents, en excluant l’aide sociale.
Paradoxalement, les chercheurs sont tombés dans la même trappe de l’illusion d’une société sans
pauvreté.
12
Monsieur Cattacin se réfère au modèle proposé par exemple par Rossi et Sartoris pour la Suisse (Rossi
et Sartoris 1995 et Rossi 1996).
13
Monsieur Cattacin se réfère à la logique de développement de « l’éthique protestante » (Weber 1988).

56
Dans la même dynamique macro-sociologique, nous constatons ensuite que,
après l’ébranlement de la société fordiste, nous nous trouvons confrontés à
une société pluralisée, individualisée et caractérisée par une
communautarisation anarchique, affaiblissant les réseaux de soutien
traditionnels et le nucleus familial dans son rôle d’avant-dernier filet de
secours. Le soutien basé sur une solidarité de proximité ne se mobilise plus
aussi facilement, créant des mondes de l’abandon – que ce soit les jeunes
adultes, toujours plus longtemps dans des situations de précarité matérielle,
ou les personnes âgées dont personne ne veut s’occuper. Mais, contrairement
aux personnes âgées, dont le revenu et la prise en charge par le système
traditionnel de l’Etat social sont garantis, les jeunes adultes représentent un
défi majeur pour le système du bien-être, tant du point de vue de la
construction d’une société stable, que de celui d’une société innovatrice. Placé
dans des schémas tels que le Revenu minimum d’insertion (RMI) en France ou
encore l’aide sociale en Suisse, le risque s’installe d’une vie marginalisée.

Enfin, nous sommes confrontés avec un troisième type de logique de


précarisation qui, lui aussi, est issu d’une transformation au niveau macro-
sociétal, à savoir l’accélération, la différenciation et la globalisation des flux
migratoires. Si cette nouvelle tendance globale s’exprime dans une
augmentation des flux migratoires de personnes à haute qualification, nous
sommes aussi confrontés à une augmentation des migrations fortement
précarisées, accompagnées d’une criminalité liée à l’organisation du passage
d’un pays à l’autre. Ces migrants clandestins à la recherche d’une vie meilleure
en Occident étaient longtemps un phénomène marginal en Europe, tandis que
les Etats-Unis nous surprenaient par leur gestion normalisée de ces migrations,
en passant d’une limitation stricte à des amnisties massives.

En Europe, cette transformation vers une société de la gestion des flux


migratoires irréguliers ne se fait que lentement et en partant du sud de
l’Europe. En effet, il n’est pas surprenant que le contraste entre un Etat social
fort (du centre au nord de l’Europe) et la régularisation des migrants
apparaisse. L’accès à un statut régulier apporte nettement moins d’avantages
aux migrants qui se trouvent illégalement aux Etats-Unis, en Italie ou encore
en Espagne (des pays où de larges parties de la sécurité sociale sont
organisées sur la base d’une affiliation assurancielle, visant l’acquisition de
droits), comparé aux Etats sociaux différenciés que nous connaissons dans le
reste de l’Europe. D’ailleurs, la pression accrue sur les prestations sociales
dans ces Etats tend à aggraver le contraste entre l’acceptation d’une migration
irrégulière et sa régularisation. La conséquence en est l’existence d’une partie
croissante de la population dans une situation de précarité, maintenue à cause
d’une distance trop importante entre les bénéficiaires de l’Etat social et ces
nouveaux parias.

57
Ces trois tendances de précarisation ne sont évidemment pas indépendantes,
mais elles se renforcent entre elles. La personne clandestine travaillant pour
une mère divorcée qui ne peut pas se permettre une employée régulière parce
qu’elle est aussi sous la pression d’une économie flexibilisée n'en est que
l’exemple le plus connu. Pour le système de sécurité sociale, tel qu’il s’est
construit en réaction aux défis de l’industrialisation, ces transformations ne
signifient rien d’autre que l’aboutissement de sa logique fordiste.

De la logique assurancielle à la logique des droits individuels


Son adaptation se fait lentement, sans fondamentalement mettre en cause la
logique assurancielle, mais en modifiant sensiblement l’ampleur de la
couverture. En effet, les grandes œuvres assurancielles se transforment, en
intégrant à leur manière la précarisation qui se généralise. À l’exemple du
Royaume-Uni, l’assurance chômage diminue l’ampleur de ses prestations pour
s’aligner toujours plus sur les standards de l’aide sociale. Ce qui a été introduit
comme différenciation fondamentale au début du 20e siècle, un peu partout en
Europe – à savoir une différenciation entre « fainéants » et ceux en quête de
travail – se dédifférencie à nouveau pour entrer dans une redéfinition des
relations entre soutien matériel et droit à l’aide. À la place d’un droit
assuranciel acquis s'instaure une logique de réciprocité, pénalisant l’attitude
jugée non-coopérative ou simplement une difficulté de placement d’une
personne.

Le système de retraite se réorganise pour atteindre au moins le but de garantir


un minimum vital par la redistribution étatique. Ce qui dépasse ce minimum –
et c’est la tendance à l'échelle internationale – sort de la logique de
redistribution étatique pour être privatisé par le biais des assurances
complémentaires qui garantissent le statut social selon les choix individuels.

Le système de santé, lui aussi, développe des prestations à la baisse,


différencie les riches des pauvres et nous prépare à une médecine à plusieurs
vitesses où l’unique crainte est qu’une partie de la population – à l’image des
clandestins – n’accède plus du tout aux prestations. Des adaptations sont
visibles dans des initiatives de diminution des barrières d’accès à la santé qui
ne visent pas la meilleure santé pour tous, mais des services minimaux pour
les personnes en précarité.

L’aide sociale aussi est en baisse de prestations. La pauvreté est relativement


facile à déterminer; déduire par contre des prestations qui s'en suivent est
difficile et dépend du statut de la personne, mais aussi de l’organisation et de
l’unité territoriale qui s’en occupe. De l’aide matérielle donnée par le système
caritatif à l’aide sociale étatique, les traitements se différencient fortement. En
Suisse, par exemple, être pauvre et requérant d’asile conduit à des prestations
mineures que si on est suisse; être pauvre amène aussi à une différence de
traitement selon le canton où l'on vit.

58
Cet ébranlement des prestations assurancielles et des garanties de survie et
cette dédifférenciation entre aide aux chômeurs, soutiens aux salaires faibles
et aide sociale changent le questionnement de base de notre système de bien-
être. Il ne s’agit plus de réfléchir autour de la question du plus haut bien-être
pour le plus grand nombre de personnes – le modèle fordiste –, mais quel est
le standard minimum d’intervention. La recherche du meilleur encadrement en
termes socio-sanitaires est individualisée et privatisée, pendant que l’action
collective, en particulier étatique, s’occupe des personnes en précarité. Ces
personnes qui ne sont pas organisées dans une logique de classe sociale, mais
qui vivent leur destin – d’ailleurs extrêmement différencié comme l’ont montré
les études sur la nouvelle pauvreté – de manière isolée.

Dans cette mouvance vers une intervention du système du bien-être orienté


aux marges (importantes) de la société, nous revivons une situation qui
rappelle les racines de l'Etat libéral minimal de nos sociétés démocratiques qui
s’est transformé – malgré lui pour certains pays comme la Suisse – en Etat
social. L’Etat libéral, qui avait justement programmé l’aide aux personnes
matériellement précarisées, allait compenser ce minimalisme par une logique
de droits individuels permettant la plus grande liberté possible – au moins
théoriquement – à la libre entreprise, qu’elle soit orientée économiquement ou
socialement.

Ces racines libérales qui se présentent comme « force des origines »14 dans le
débat actuel, réactualisent la logique de droits individuels qui s’oppose à la
logique de classe. La lutte contre la pauvreté, la marginalité et l’exclusion
sociale se réinventent, au début de ce siècle, en termes libéraux. La société
civile est appelée à s’aider elle-même et l’Etat prend en charge les personnes
qui sont dans le besoin, et ceci dans une logique d’aide à la survie et non plus
dans une logique de maintien d’appartenance de classe.

Ce n’est là qu'une partie de la réinvention du système de bien-être en cours.


L’autre tendance qu’on pourrait nommer « l’américanisation de l’Europe » lit
les situations de précarité comme un effet du manque d’égalité sur le libre
marché des compétences et une fermeture des corporatismes territoriaux à
l’égard du pluralisme humain. Cette lecture des transformations en cours qui
se fait par exemple au niveau de la législation européenne nous conduit à
identifier l’obstacle majeur de la lutte contre la précarité dans l’empêchement
de la mobilité sociale et territoriale – seule clé de l’avancement social. Qu’il
s’agisse donc de la législation anti-discriminatoire, de droits minimaux d’accès
à la santé ou encore de la mise en place de lieu d’accueil pour les sans-abri, le
système du bien-être est en train de focaliser ses énergies sur la lutte contre la

14
Monsieur Cattacin fait référence aux idées néo-institutionnalistes mettant en évidence la force des
premières décisions institutionnelles pour le développement structurel et la marge de manœuvre des
réformes (Merrien 1990).

59
permanence définitive dans la marginalité. Il est évident que ceci ne réussit
pas toujours et les ajustements en cours en témoignent. Néanmoins, le
passage d’une situation de garanties pour les uns et de marginalités pour les
autres à un système qui tente de donner des possibilités d’avancement dans
toute situation de marginalité est désormais inéluctable.

Rendre possible l’ascension sociale

Le passage d’un système d’égalité utopique – représenté par le projet fordiste


et social-démocrate européen – à un système d’égalité d’ascension, comme il
s’est développé de façon paradigmatique aux Etats-Unis et se développe de
façon pragmatique en Europe, ce passage contient à la fois des chances et des
risques. L’idée que l’Europe devient un lieu qui permet l’innovation grâce à la
migration et qui donne une chance à toute personne d’accroître sa position
sociale par son propre engagement et grâce à un système qui permet l’accès
facile au soutien minimal, bref, l'idée d'une société à haute mobilité sociale et
territoriale fait son chemin. À cette société correspond un ensemble
d’initiatives de soutien à des personnes précarisées, freinant l’aggravation de
leur situation. Ce soutien lie l’aide à un devoir (la « contre-prestation ») de
recherche de toute possibilité d’amélioration de la position sociale. Par cela,
l’aide sociale – mais aussi les mesures d’insertion des personnes au chômage
ou des personnes dépendant d’une rente d’invalidité – est dynamisée.

Cette transformation vers un système d’égalité des « capabilités » - des


chances pour toute position sociale d’accéder à un statut même légèrement
amélioré – priment évidemment l’initiative individuelle, la capacité de changer
et d’innover, la capacité de mobiliser son capital social. Par ce changement, la
logique universaliste d’égalité des chances basée sur un axiome erroné
d’égalité de départ qui a pour conséquence d’augmenter et cimenter les
appartenances de classe est mise en doute. Elle est même en contradiction
avec les dynamiques sociétales d’une économie flexibilisée et globalisée et
d’une société pluralisée et différenciée en continuelle transformation. Les
conséquences négatives sont à l’ordre du jour du débat politique : la
déstabilisation de ladite classe moyenne, composée des gagnants du système
du bien-être traditionnel.

Dans cette démarcation entre société du bien-être ancienne et nouvelle,


l’Europe tente d’éviter les dérives connues du système des Etats-Unis, à savoir
l’acceptation qu’une partie de la population soit condamnée à la misère. Mais
ce n’est pas par une proposition de citoyenneté forte à accès universel à la
classe moyenne – comme le prône par exemple la Suède – que la lutte contre
la précarisation systématique est gagnée. Ce serait une réponse nationaliste
d’exclusion perdante, parce que la négation de toute marginalité augmenterait
la conflictualité sociale. C'est aussi une réponse dangereuse pour ces parties
de la population qui vivent dans la précarité et qui se voient nier tout soutien

60
au nom d’un universalisme programmatique. Ainsi, le développement d’une
variante européenne de citoyenneté sociale – qui signifie une citoyenneté
différenciée permettant l’ascension sociale à tout le monde et une garantie de
survie matérielle – demandera une capacité de mise en cause des anciens
schémas de réponse et une révision critique des valeurs fondamentales d’une
société libérale et démocratique, quelle que soit sa couleur politique.

___________________

4 CONCLUSION

Ce forum riche en interventions et en implication de la part de nos


intervenants, nous a permis d’obtenir une vue d’ensemble sur la question
posée ce matin. Rappelons ici que la population décrite est constituée de
personnes gravement atteintes dans leurs dépendances, et non de celles
intégrées dans le marché du travail.

Notre système de sécurité sociale est vieillissant. Autrefois, les phases de la vie
se déroulaient de manière linéaire et prévisible. Aujourd’hui, même si la
période « enfance – adolescence » est relativement semblable, on constate de
nombreux va-et-vient quant à l’occupation professionnelle et formative de
l’adulte. L’augmentation forte du nombre de chômeurs est également à
prendre en compte. De plus, la durée de la retraite est largement augmentée.
Or, les lois ne notre système social, sauf quelques exceptions, ne se sont pas
adaptées à cette mutation.

Comme nous l’avons vu tout du long de ces Actes, les pressions sociales se
manifestent à tous les niveaux, puisque de manière générale les prestations
diminuent et leurs critères d’obtention augmentent, pendant que parallèlement
croissent les dettes des institutions.

Malgré ces importantes problématiques financières, il ne faut pas oublier que le


suivi et l’assistance à promulguer doivent tenir compte également des
appréhensions des personnes marginalisées et des préjugés de ceux qui les
reçoivent. Ces mesures sont facilitées lorsque les différents services sont en
réseau.

Il a souvent été évoqué la condition de stabilisation de la dépendance comme


pré-requis à la prise en charge. Cette exigence est-elle réaliste ? Que proposer
aux personnes qui n’ont pas atteint ce stade et qui manifestent toutefois un
désir d’intégration ? Et n’est-ce justement pas une aide bien ciblée à ce
moment-là qui les aidera à atteindre la stabilisation exigée ?

Certains participants proposent le développement d’un marché


complémentaire, disposant d’emplois parallèles au marché principal, soutenu
par des collectivités, ou de type « solidaire ». Cela ne se substituerait

61
naturellement pas à des structures telles que les ateliers protégés, ni au
développement des entreprises à bas seuil.

Ces modèles d’insertion « professionnelle » visent dans un premier temps à


éviter une désinsertion sociale plus large, plutôt que de poursuivre de réels
objectifs en terme d’emploi.

Il faut toutefois rester vigilant afin d’assurer la perméabilité de ces différents


marchés, et permettre ainsi à chacun d’y évoluer en fonction de son parcours
personnel.

En outre, il faudrait également veiller, pour que les entreprises accueillent plus
de travailleurs en difficulté, à ce qu’elles aient une meilleure connaissance de
la problématique des addictions, et qu’elles bénéficient elles aussi d’un soutien
étroit de la part du réseau social, leur garantissant un suivi gratuit et illimité.
On pourrait également leur attacher des maîtres socio-professionnels pour les
soulager dans le suivi de ces personnes.

Enfin, certaines recommandations visant plus spécifiquement les personnes en


réinsertion ont été données :

• Favoriser l’accession à un logement


• Privilégier le travail à temps partiel
• Optimiser les connections entre les différents services

Finalement qu’entend-on par réussite ? Est-ce le cas d’une personne qui


reprend un travail, pour s’arrêter trois semaines plus tard parce qu’elle va très
mal et continuer dans sa dépendance. Ou celui de quelqu’un qui se stabilise et
qui trouve sa place dans un atelier, dans une structure particulière, menant
ainsi sa vie de manière satisfaisante ?

____________________

Je tiens à remercier toutes les personnes qui ont accepté de se prêter aux « jeux »
de l’intervention, du scribe et du rapporteur.

Christelle Mandallaz
Coordinatrice des forums addictions, 25 mai 2007

62
5 SITES INTERNETS

5.1 Sites Internets des intervenants par ordre de


présentation

www.geneve.ch/dass/ Département de l’Economie et de la Santé


www.hg-ge.ch Hospice Général
www.cip.ch/CIP/ Centre d’Intégration Professionnelle
www.geneve.ch/emploi/ Département de la Solidarité et de l’Emploi
www.argos.ch Association d’aide aux personnes toxicodépendantes
www.premiereligne.ch Association genevoise de réductions des risques liés aux
drogues
www.fondation-ipt.ch Fondation Intégration pour tous
www.apres-ge.ch Association pour la promotion de l’Economie Sociale et
Solidaire
www.pro-geneve.ch Entreprises sociales privées
www.serbeco.ch Entreprise de recyclage
BIEN-Suisse
pcherold@worldcom.ch
Case postale 58
CH - 1293 Bellevue/GE
Tél. 022 792 09 46
www.unige.ch/ses/socio Département de Sociologie de l’université de Genève

5.2 Divers sites Internets

www.ai-ge.ch Office Cantonal de l’Assurance Invalidité


www.epse.ch Etablissements publics sociaux-éducatifs
www.philias.org Promouvoir et mettre en pratique la responsabilité sociale des
entreprises
www.socialinfo.ch Site d’Informations Sociales
www.croixrouggegenevoise.ch Groupe mobbing
www.boiteaboulots.ch Association boîte à boulots pour jeunes adultes (15 à 25
ans)
www.realise.ch Association réalise
www.webroulette.ch Association Marges qui lutte contre l’exclusion
www.geneve-communes.ch Permanence chômage
www.cebig Centre de bilan Genève

63
6 BIBLIOGRAPHIE

6.1 Bibliographie

! Sandro Cattacin, Organiser les solidarités. La construction du bien-être


par l’interface public-privé en Europe, ed.
! Marc-Henry Soulet, Crises et recompositions. Vers un nouvel équilibre
entre Etat et société civile, Fribourg 1996
! Sandro Cattacin & Matteo Gianni & Marcus Mänz & Véronique Tattini,
Retour au travail ! Le Workfare comme instrument de réforme, Fribourg
2002
! Sandro Cattacin et Barabara Lucas, Autorégulation, intervention
étatique, mise en réseau. Les transformations de l’état social en Europe :
les cas de VIH/Sida, de l’abus d’alcool et des drogues illégales in Revue
française de science politique 49 no3 1999 (379 – 398)
! Sandro Cattacin, Dynamiques sociétales et aide sociale. Le droit d’exister
dans un environnement précarisant in : Walter Schmid & Ueli
Tecklenburg, Vivre librement ? Lucerne 2005 (106 – 112)
! Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Fayard
! Jacques Donzelot, L’avenir du social, Esprit mars
! Serge Paugam, L’exclusion : l’état des savoirs, La Découverte
! Pierre Troton, Les entreprises d'entraînement ou pédagogiques - Entre
apprentissage, expérience et insertion, L'Harmattan.
! Denis Castra, L'insertion professionnelle des publics précaires, Presses
Universitaires de France (PUF)
! François Dubet, La galère : jeunes en survie, Seuil
! B. Charlot, Les Jeunes, l'insertion, l'emploi, Presses Universitaires de
France – PUF 1ère éd
! Erika Flahault, Thomas Couppié, Sylvette Denèfle, Dominique Epiphane,
L'insertion professionnelle des femmes : Entre contraintes et stratégies
d'adaptation, Editeur : PU Rennes
! BIEN-Suisse (2003), Un revenu de base pour chacun-e. Genève : BIEN-
CH.
! Crettaz Eric et OFS, (2004), Travailler et être pauvre : Les working poor
en Suisse. Neuchâtel: Office fédéral de la Statistique.
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! November Andràs (2003), « Le revenu minimum social à Genève : Douze
ans de débats politiques », in November Andràs et Standing Guy (éds.),
Un revenu de base pour chacun(e). Genève : BIT et BIEN-CH, pp.123-
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! Office fédéral de la statistique (2002), Revenu et bien-être : Niveau de
vie et désavantages sociaux en Suisse. Neuchâtel : OFS (Données
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! Rossi Martino (2004), La crise fiscale de l'Etat et la crise de l'Etat social.
Yverdon-les-Bains: Artias.
! L'avenir du travail, de l'emploi et de la protection sociale, Dynamique du
changement et protection des travailleurs. Genève : Organisation
internationale du travail, pp. 71-92
! Tabin Jean-Pierre et al. (2004), Le tourisme social, mythe et réalité.
L'exemple de la Suisse latine. Lausanne : EESP
! Van Parijs Philippe (2003), « L'allocation universelle : une idée simple et
forte pour le XXIe siècle », in Fitoussi Jean-Paul et Savidan Patrick
(éds.), Comprendre les inégalités, numéro spécial de Comprendre. Revue
de philosophie et de sciences sociales. Paris : Presses universitaires de
France, 4/2000, pp. 155-200.

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