Et pour finir…

LE GÉNOME (et après ?)
Le séquençage complet du génome humain, annoncé à grand bruit,
s’est récemment achevé. Le génome : un mot, une phrase de 3 milliards de lettres, utilisant un alphabet à quatre molécules, symbolisées par A, T, G, C, et qui nous décrit en détails. Cette notion fascine,
mais elle dérange aussi. Car aux gènes des maladies se sont ajoutés les
gènes de prédisposition, puis les gènes de comportement. Comment en
sommes-nous arrivés à accepter aussi facilement d’être tout entiers enfermés dans une molécule, fut-elle hélicoïdale et longue de plus d’un
mètre, tout en dénonçant cette atteinte à notre liberté ?
Et mise à part la lourde symbolique portée par les gènes, la publication du génome humain est-elle un grand pas pour l’humanité ou
un petit pas pour la science, un non-événement, un résultat scientifique comme il en est publié des milliers chaque semaine dans la littérature spécialisée ? L’accueil réservé à ce séquençage par la communauté scientifique est mitigé.
● Les plus enthousiastes considèrent qu’il s’agit d’une révolution
qui va changer radicalement le travail des biologistes et permettre
des avancées médicales majeures.
● Les critiques soulignent le caractère purement technologique de
l’exploit, son exploitation économique irréaliste et ses dangers éthiques.
● Entre les deux, une ligne modérée, tout en reconnaissant la valeur
de l’outil pour la recherche et l’intérêt historique de l’aventure, s’inquiète
des simplifications et médiatisations excessives de l’événement et en
profite pour rappeler la nécessité de poursuivre l’effort de recherche
et de réflexion scientifique et éthique.

Principe : le génome, une carte sans légende
L’hérédité, autrement dit la ressemblance parents/enfants, a été très
tôt conçue sur le mode de l’héritage. Mais si, lorsqu’on hérite d’une maison, c’est ce bien lui-même qui est transmis, en génétique, on considère
que ce ne sont pas les caractères eux-mêmes qui sont transmis, mais
quelque chose de virtuel qui les représente et qui les porte. La théorie
n’a pas changé depuis la nuit des temps. Seule notre conception du support des caractères a progressé, du germe à l’homoncule, pour aboutir
à la conception actuelle d’un « programme », comme celui de nos ordinateurs, porté par une molécule d’ADN. De cette théorie découle l’évidente nécessité du décryptage d’un tel programme…
Méfions-nous des évidences : le programme génétique, qui aurait
dû nous expliquer la vie, apparaît aujourd’hui bien plus déroutant que
l’organisme lui-même. La biologie aime à placer ailleurs, en l’occurrence
dans les gènes, ce qu’elle ne parvient à régler ici et maintenant. Pourquoi
avons-nous des bras ? Grâce au gène des bras. Pourquoi avons-nous des
yeux ? Grâce au gène des yeux. Autrefois, de la même manière, la création était une explication universelle. Aujourd’hui, dans le champ de la
science, le Créateur virtuel et omniscient porte le nom d’ADN.
L’impression d’immensité inaccessible se dégage des cartes publiées. Les banques de séquences génétiques contiennent des dizaines
de milliards de nucléotides, les constituants des acides nucléiques. Gènes
seuls (fin des années soixante-dix), puis génomes entiers d’organismes
simples comme les virus (années quatre-vingt), puis génomes bactériens
(années quatre-vingt-dix), le rythme s’est accéléré jusqu’au Graal du génome humain. Pourtant, « le » génome de la drosophile ou de l’homme n’existe pas,
sauf à accepter l’idée dangereuse d’une norme ou d’un prototype, car nous
sommes tous différents. Même les jumeaux, voire les clones, ne sont pas 100 %
identiques. Il faudrait donc séquencer un premier génome, puis de nombreuses
variations de celui-ci. Par exemple, « la » séquence « du » virus du sida, conçue
au départ comme s’il n’y en n’avait qu’un, a laissé place à d’infinies variations.
De plus, « le » génome maintenant séquencé, il reste, last but not least, à identifier le rôle de chacun des gènes étiquetés : un copieux travail, même si le
nombre de gènes se réduit à 30 000 ou 40 000 au lieu des 100 000 ou 120 000 envisagés naguère.

Perspectives : la physiologie pour expliquer le génome
En fin de compte, depuis plus de vingt ans, les gènes ont bien constitué un outil de recherche et de technologie très précieux, mais ils ne nous ont jamais livré
la clef de la connaissance ultime du vivant. On connaît parfaitement la correspondance entre l’ADN et la séquence des acides aminés formant les protéines.
Mais on ne comprend toujours pas comment, à partir de ce collier d’acides aminés, se forme dans l’espace une protéine fonctionnelle. Nous ne sommes donc

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pas près d’expliquer, en partant du génome, comment s’organise un humain
formé de centaines de milliers de milliards de cellules comportant chacune des dizaines de milliers de protéines. On peut même craindre que le réductionnisme moléculaire nous plonge dans la complexité du vivant, pour ne pas dire dans la perplexité, et nous éloigne rapidement de sa compréhension.
Il est révélateur que les articles consacrés au génome, celui-ci compris, énoncent ce que nous apportera ce travail, au futur, plutôt que ce qu’il nous apporte,
au présent. Il faut certes du temps pour analyser, annoter, une telle montagne de
signes. Mais les génomes plus simples et connus depuis longtemps, tels que celui du virus du sida (depuis 1985 !), s’ils ont efficacement guidé la recherche, n’ont
pas fait entièrement la lumière sur les problèmes qu’ils étaient censés traiter. De
même,, la génétique humaine a identifié de nombreux gènes fortement associés à des caractères ou des maladies. Mais, comme toujours, une association statistique significative n’implique pas une relation de cause à effet : les
yeux bleus ne causent pas les cheveux blonds. Et même lorsqu’il est avéré qu’un
gène est bel et bien responsable d’une maladie, l’accumulation de marqueurs diagnostiques sans moyens thérapeutiques est toujours délicate.
De nombreuses voix s’élèvent pour préparer l’ère post-génomique. Selon de
nombreux spécialistes, nous devons revenir à la physiologie. La physiologie vat-elle nous permettre de comprendre ce qui se passe dans le génome, puisque le
génome a été incapable de nous expliquer la physiologie ? Espérons qu’avec les
deux, nous avancerons…

A.I.M. 88 - 2003

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