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L'Épée de Suzanne, histoire du temps de François Ier, par Emmanuel Gonzalès Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque

L'Épée de Suzanne, histoire du temps de François Ier, par Emmanuel Gonzalès

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Gonzalès, Emmanuel (1815-1887). Auteur du texte. L'Épée de Suzanne, histoire du temps de François Ier, parCLIQUER ICI POUR ACCÉDER AUX TARIFS ET À LA LICENCE 2/ Les contenus de Gallica sont la propriété de la BnF au sens de l'article L.2112-1 du code général de la propriété des personnes publiques. 3/ Quelques contenus sont soumis à un régime de réutilisation particulier. Il s'agit : - des reproductions de documents protégés par un droit d'auteur appartenant à un tiers. Ces documents ne peuvent être réutilisés, sauf dans le cadre de la copie privée, sans l'autorisation préalable du titulaire des droits. - des reproductions de documents conservés dans les bibliothèques ou autres institutions partenaires. Ceux-ci sont signalés par la mention Source gallica.BnF.fr / Bibliothèque municipale de (ou autre partenaire). L'utilisateur est invité à ... s'informer auprès de ces bibliothèques de leurs conditions de réutilisation. 4/ Gallica constitue une base de données, dont la BnF est le producteur, protégée au sens des articles L341-1 et suivants du code de la propriété intellectuelle. 5/ Les présentes conditions d'utilisation des contenus de Gallica sont régies par la loi française. En cas de réutilisation prévue dans un autre pays, il appartient à chaque utilisateur de vérifier la conformité de son projet avec le droit de ce pays. 6/ L'utilisateur s'engage à respecter les présentes conditions d'utilisation ainsi que la législation en vigueur, notamment en matière de propriété intellectuelle. En cas de non respect de ces dispositions, il est notamment passible d'une amende prévue par la loi du 17 juillet 1978. 7/ Pour obtenir un document de Gallica en haute définition, contacter reutilisationcommerciale@bnf.fr . " id="pdf-obj-1-2" src="pdf-obj-1-2.jpg">

Gonzalès, Emmanuel (1815-1887). Auteur du texte. L'Épée de Suzanne, histoire du temps de François Ier, par Emmanuel Gonzalès. 1865.

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DE

L'ÉPÉE

SUZANNE

OUVRAGES

DU

MEME AUTEUR

Les Frères de la Côte.

Les Mémoires d'un ange.

Les trois fiancées.

Le Vengeur du mari. Esau le lépreux. Le Chasseur d'hommes. Les sept baisers de Buckingham. Une princesse russe.

Les Sabotiers de la Forêt-Noire.

Mes jardins de Monaco.

L'Heure du berger. L'Hôtesse du connétable. Les Proscrits de Sicile.

La Belle Novice. La Mignonne du Roi.

Imprimerie générale de Ch. Lahure, rue de Fleuras, 9, à Paris.

DE

L'ÉPÉE

SUZANNE

PARIS

LIBRAIRIE DE L.

HACHETTE ET

Cie

BOULEVARD

SAINT-GERMAIN,

77

1865

Droit de traduction réservé

A MON AMI CONSTANT GUÉROULT

Souvenir affectueux

EMMANUEL GONZALES

L'ÉPÉE DE SUZANNE.

Dans notre dernier roman historique : l'Hôtesse du

Connétable, nous avons essayé de raconter les singu-

lières péripéties qui signalèrent la fuite de Charles de Bourbon, lorsque la haine de la reine mère, Louise de Savoie, le força à s'exiler de son pays.

Les persécutions aveugles et tenaces qui avaient ai-

gri le caractère de ce grand capitaine, la spoliation inique de son patrimoine, la perte de ses charges, ex-

pliquent l'ambition coupable qui lui fit prendre les

armes contre François Ier, son rival de gloire et son

roi.

Ce nouveau Coriolan devait cependant trouver dans

l'amour désintéressé d'une pauvre fille du peuple une

consolation touchante

son âme ulcérée et agitée

pour d'un ardent désir de vengeance.

Les chroniques contemporaines ont attesté l'in-

fluence de Suzanne Lallier sur le coeur et l'esprit du

connétable de Bourbon. Elle fut réellement renfer-

1

2

L'ÉPÉE DE SUZANNE.

mée dans une cage de fer par l'ordre de Mme Louise

de Savoie, dont l'orgueil et la jalousie s'offensaient de

la tendresse que la douce fille avait inspirée au prince

illustre qui, malgré la gloire de François 1er, fixait sur

lui l'attention de toute l'Europe. Nos lecteurs se souviennent peut-être: de l'épisode

de la recluse dans l'Hôtesse du Connétable. Lorsque Charles de Bourbon dut fuir du château de Mme Diane de Montchenu, où il avait trouvé asile, lui et son com-

pagnon fidèle, M. de Pompérant, il fut contraint d'a-

bandonner Suzanne Lallier presque mourante, inani-

mée, dans sa cage

de

fer ; il

ne dut son salut qu'au

dévouement du jeune neveu de la comtesse, Didier de

Montchenu, et de ses nains favoris, qui jouèrent un

rôle si important dans la légende de son évasion.

L'histoire de Suzanne, cet

gardien du conné-

ange

table, ne s'arrêtait pas là; sa mission n'était pas rem-

plie, et nous avons retrouvé dans les manuscrits du

temps les traces de cette vie de dévouement et de mar-

tyre. Nous avons cru devoir céder au voeu des lecteurs

sympathiques qui ont favorablement accueilli le récit de la fuite du connétable de Bourbon, et leur faire connaître les nouvelles épreuves qui étaient destinées

à la. pauvre recluse, symbole de l'amour pur et désin- téressé.

1

LA VIPERE.

Depuis la mort du comte de Montchenu, le château où

sont passées les premières scènes de notre récit est

se

devenu de plus en plus triste. On dirait du manoir d'un

gentilhomme huguenot; ses larges tours noircies et dégra-

le temps semblent campées sur lacolline comme

dées

par

de sinistres chevaliers, veillant immobiles sous leur froide

et impénétrable armure. De leur manteau de sombre ver-

dure s'envolent le matin ou viennent s'engouffrer le soir

des nuées de. corbeaux dont les cris discordants et confus pénètrent l'âme d'une secrète terreur.

Mais

ce qui manque

c'est

surtout au manoir, c'est le clique-

pages et

rô-

tis des armes,

l'agitation des écuyers, des

des varlets, c'est le réjouissantparfum des cuisines

tissent des moutons entiers, c'est le bruit des disputes et

des éclats de rire, c'estle choc des gobelets, c'estla caval-

cade traversant le pont noir avec ses belles dames, ses brillants cavaliers, ses meutes effarées, ses gerfauts en-

chaînés au poing desfauconniers,enfin c'est l'âme et la vie.

Les hommes d'armes sont partis

du roi François 1er, qui marche

sur

rejoindre l'armée

pour

la Lombardie, et; il ne

reste plus au château

de vieux et débiles serviteurs

que

qui parcourent tristement

ces préaux naguère si animés.

Le soir, une femme vêtue de deuil erre lentement dans

les jardins. Sa démarche est languissante ; ses traits char-

4

L'EPEE DE SUZANNE.

mants ont perdu l'éclat de la santé

dans ses grands

yeux de la fièvre. Fièvre sources de la vie !

un feu sombre brille

;

bleus, où se devine l'ardeurmaladive

de l'âme, qui consume rapidement les

Cette femme, c'est la belle comtesse Diane, la veuve du comte de Montchenu.

Quelle est la source secrète du mal quila dévore comme

un poison subtil et infaillible ? Est-ce la mort violente de

son mari ? Est-ce le regret de voir sa beauté condamnée à s'éteindre dans le remords et l'abandon comme ces fleurs

splendides qui grandissent et s'épanouissent dans quelque île perdue et meurent sous l'oeil de Dieu seul,

sans que

ou

nul être humain ait admiré l'éclat de leurs couleurs

savouré la suavité de leurs parfums ?

Non, ce qui

cette âme ardente, c'est une passion

ronge

profonde et implacable qui s'est attachée à son coeur comme

la flamme à l'huile, et qui ne s'éteindra

le jour où

que

elle ne sera plus alimentée, c'est-a-dire quand ce coeur

cessera de battre.

Son château lui semble un désert, non

pages et

de

parce que son

quitté,

peuple de gens d'armes, de

mais

parce que

leil de ce logis

valets l'a

Didier ne l'habite plus. Didier était le so-

féodal ; sa présence le remplissait tout en-

tier. Depuis son départ, l'âme de MmeDiane flotte éperdue

dansles limbes d'un morne désespoir, semblableà ces vais-

seaux égarés au milieu des banquises de la mer Glaciale.

Elle est sans cesse agitée des sensations les plus diverses.

Tantôt ses serviteurs l'admirent comme une sainte, car

elle est miséricordieuse et charitable aux

qui

pauvres gens

viennent implorer son aumône ; tantôt ils

s'étonnent de

la voir se montrer vrantes infortunes.

cruelle et sans pitié pour les plus na-

Un jour, vers deux heures, quoique la chaleur forçât les

eux-mêmes à déserter les champs

la comtesse

paysans

fait seller son cheval favori, et, malgré les prières de ses

,

femmes, elle s'éloigne seule du château; elle veut par-

L'EPEE DE SUZANNE.

5

courir cette campagne

rappelent l'image

de

brûlante dont tous les sentiers lui Didier. Ici jaillit d'un rocher une

source à laquelle ils ont bu tous deux; gît le tronc d'un

sur lequel ils se sont assis. Plus loin, à l'ombre, de

elle le surprit dormant de fatigue au retour de

chêne

cette haie

la chasse. Derrière ces peupliers bruit un ruisseau qu'il

lui a fait franchir,

dans ses bras. Ah !

tyr

un soir d'ouragan, en l'emportant

ce mar-

par

qu'il était beau et courageux,

du comte Aurélien !

et comme elle était heureuse,

lorsqu'elle espérait être aimée de lui ! Mais le rêve a été

court. C'est une.autre femme qui a dompté ce coeur si

fier. A cette pensée, Diane croit voir surgir Clotilde de-

vant elle, son fouet de chasse se lève machinalement

pour

frapper cette heureuse rivale, et elle lance son cheval au

galop, car elle éprouve un irrésistible besoin d'action.

Elle veut fendre l'espace comme une flèche qui cherche

l'oiseau dans l'air. Il lui faut tromper

corps

la fatigue du

par

cette horrible inquiétude de l'esprit

pour

et du coeur qui

l'a fait sortir d'elle-même

s'attacher à des fantômes. de course effrénée, Diane

Au bout d'un quart d'heure

pénétrait dans un bois de chênes dont l'épais feuillage

l'enveloppa

tout à coup

grosses

d'ombre et de fraîcheur. Elle tres-

saillit, et deux

larmes roulèrent sur ses joues pâles.

Sans doute elle

était saisie d'un souvenir plus doux et plus

vif

que

regard

les précédents, car elle s'arrêta court, jeta un long

autour d'elle et murmura :

« Oui, c'est bien ici qu'unjour

....

Oh! Didier ! Didier!

pourquoi ai-je cru que ce baiser de frère était un baiser

d'amour. Elle mit pied à terre, attacha

»

son cheval à une grosse

pas

de un

branche d'arbre, et, apercevant à quelques

tas de

clairière que

leil, elle

Là,

alla s'y asseoir. pendant quelque temps, Diane

menus rameaux amoncelés dans une sorte de petite

l'ombre des grands chênes garantissait du so-

parut

s'absorber

dans ces songes du passé qui l'enchantaient et la tortu-

6

L'ÉPÉE DE SUZANNE.

raient à la fois ; puis, brisée de ses nuits d'insomnie, elle

pencher en

arrière,

la chaleur et la lassitude

à

peu

sa tête

se

elle, finit

par

bien diffé-

par

laissa

peu ses yeux se fermer, et

s'endormir. Presqu'au même instant, deux

personnages,

vers

rents d'âge et d'aspect, se dirigeaient

la clairière.

Le premier était un vieillard dont la barbe et les che-

veux blancs comme la neige encadraient avec une certaine

majesté des traits profondément creusés

un rayon

ce visage rustique aux grands

court, aux lèvres épaisses comme

le chagrin ;

par

de bonhomie narquoise avait égayer autrefois

bleus limpides, au nez

yeux

celles des francs buveurs;

mais à cette heure, la

par

bleau;

rude de l'homme était ravinée

peau

les larmes et gercée comme la toile d'un vieux ta-

son

regard était fixe, effaré, comme si son esprit

y

s'absorbait dans quelque contemplation intérieure. If

avait là l'empreinte visible d'un grand malheur, d'un de

ces terribles ébranlements de l'âme sous lesquels la raison s'affaisse et s'obscurcit sans s'éteindre tout à fait.

Le

compagnon

ce

du connétable,

de ce vieillard n'était autre

le fou

que

subtil et malicieux Moucheron,

qui n'a-

vait

pas encore quitté la

province ; pour ne pas attirer l'at-

sayon

des

paysans.

tention

sur lui, il avait adopté le

<< Arriverons-nous bientôt? demanda le vieillard en

s'arrêtant tout à coup et s'appuyant contre le tronc d'un

hêtre. Oui, répondit le nain; quoique j'aie l'habitude de

toujours à l'aventure, en me fiant à mon instinct un chien de chasse,je ne m'égarejamais. Dans une

voyager

comme

heure, nous serons au château de Montchenu, mon brave

Jean.»

Le bonhomme se redressa péniblement. « Allons ! j'ai déjà marché pendant bien des heures

-,

pour

le

la retrouver, et je ne sentais ni le soleil, ni la pluie, ni

vent, car l'image de la

créature me semblait tou-

pauvre

jours marcher devant moi.

Dans une heure, as-tu dit, nous

L'ÉPÉE DE SUZANNE.

7

serons à Montchenu. Oh ! quel

courage je me sens

au

coeur ! Quand mes pieds devraient m'y

porter sur un sen-

tier de braises rouges, marchons,

marchons, mon ami ! »

Moucheron le regarda d'un air de pitié.

« Mais vous êtes brisé de lassitude, Jean. Vos jambes

tremblent comme celles d'un homme ivre, votre front est

couvert de sueur et vous pouvez

vous donc un peu à l'ombre Jean tressaillit.

de

à peine respirer. Reposez-

ces grands arbres. >>

« Me reposer!, et quand je le voudrais, le pourrai-je

je n'aurai pas

retrouvé l'enfant, tant

je la croi-

tant

que

que

rai morte, froide et

immobile dans un trou de terre, elle qui

courait gaie et mutine comme une chèvre dans nos champs,

quand elle était une simple petite paysanne?

Vous le voulez ! dit le nain. Soit !

en avant !

»

Moucheron se fraya adroitement un chemin à travers

les broussailles qu'il écartait

faciliter la marche de

pour pas à s'arrêter en poussant

son compagnon,mais il ne tarda

une exclamation de surprise.

Jean le regarda. « C'est étrange dit le nain en lui montrant Mme Diane

endormie au milieu de la clairière.

Quelle est cette dame? la connais-tu, Moucheron?

— Elle est belle comme un fée, murmura le vieillard.

Hélas!

pourvu

fée, Jean, car c'est

mander

....

»

soit

une méchante

que

à

pas elle-même que vous venez de-

ce

ne

Il se tut brusquement, et un léger frisson parcourut ses membres.

Jean allait l'interroger sur la cause de son silence, mais

en suivant la direction des

regards de son compagnon

comprit sa terreur soudaine.

,

il

Une vipère glissant avec une nonchalante lenteur entre les branches sèches dont la chaleur, l'avait attirée, s'allon-

geait sur la poitrine de la comtesse ; puis, arrêtant à six pouces de son visage sa tête plate et triangulairefixait sur la

8

L'ÉPÉE DE SUZANNE.

charmante dormeuse deux petits yeux gris étincelants de colère.

« Malheureuse femme ! s'écria le vieillard d'une voix

; elle est perdue.

rauque

Perdue ! répéta le nain.

Oui, cette vipère est de la plus dangereuse espèce ;

son venin est mortel et tue en moins de deux heures. » Moucheron ne parutpas fort touché du danger que courait Mme Diane.

« C'est une punition de Dieu, reprit-il; cette femme a

mauvais coeur ; laissons faire la Providence, qui s'est chargée de son châtiment.

Tu blasphèmes, mon fils, dit Jean en le regardant

indignation; n'est-ce pas

par

ce chemin?

Si

la Providence qui nous a

cette noble dame a com-

avec

faitpasser

mis quelque méchante action, raison de plus pour la

sauver.

Je

comprends vraiment pas, bonhomme

ne vous

Jean, » interrompit le nain avec dépit.

Le vieillard continua d'une voix sévère :

« La religion nous ordonne de rendre le bien

que

le

pour

mal. Il faut

celte femme ait le temps de se repentir et

de réparer ses

fautes.

Ce sont de belles maximes, répliqua le nain avec un sourire dédaigneux, mais qui diable a jamais songé à les pratiquer à la cour? D'ailleurs, comment empêcher

cette jolie bête de mordre la comtesse, quand nous le vou-

drions?

C'est un secret

tu n'as pas appris non plus à la

que

maître Moucheron. Êtes-vous sorcier ou faiseur de miracles au village,

cour,

bonhomme ? Si nous approchons

de chasser

pour essayer

ou de tuer la vipère, nous l'irriterons davantage, et voilà

tout. Je te dis, incrédule, que je puis sauver cette dame,

reprit le vieillard.

L'ÉPÉE DE SUZANNE.

9

Je suis curieux d'assister à cette jonglerie, >> mur-

mura Moucheron. Jean haussa les épaules, puis il reprit :

<< Je suis vieux et courbé

l'âge, mon fils, alourdi

par

le chagrin, je ne pourrais marcher sans bruit à travers

broussailles. Toi, tu es jeune, léger, agile ; prends

par

les

cette gourde qui pend à mon cou ; elle est pleine de

lait.

Va la déposer doucement près de cette

dame ;

pauvre

en-

suite tu t'éloigneras à pas sourds, et tu

siffleras douce-

ment. >> Le nain regarda son compagnon avec une sorte d'admi-

ration railleuse :

« Voilà donc,

murmura-t-il, tout le mystère contenu

dans votre grimoire, ami Jean. Je pensais que

charmer les vipères ou

de celle-ci

;

que vous aviez reconnu

mais si vous croyez

pour courir à votre gourde,

tesse

Diane n'ait pas

vous saviez

l'innocence

qu'elle va lâcher sa proie

peur

que la com- à notre

ren-

j'ai bien

gagné grand chose

contre. Obéis et hâte-toi ! dit impérieusementle vieillard.

à l'éclat de plus en plus ardent qui jaillit

Ne vois-tu

des

toi!

pas

yeux de

la vipère qu'elle va mordre la dame? Hâte-

»

Moucheron, plus ému qu'il ne voulait le paraître, se mit dans les broussailles, déposa la gourde ouverte

ramper

plus près possible de la dormeuse et ne fit pas plus de

le reptile lui-même.

que

se reculant de quelques

pas,

il commença à siffler

à

le

bruit

Puis,

doucement sur un rhythme lent et monotone.

Il était

car la vipère, se ramassant sur elle-

temps,

même, allait s'élanceret piquerla comtesse au visage; mais

la mélodie bizarre et somnolente du nain produisit sur elle

une impression singulière; elle resta un instant immo-

bile, comme fascinée

les vibrations des sons, ses an-

par

neaux se détendirentmollement, sa petite tête se tourna du

côté d'où partaitle sifflement qui la charmait, puis ses pe-

10

L'ÉPÉE DE SUZANNE.

tits yeux

vers

Un

enflammés se fixèrent sur la gourde tentatrice,

ramper.

rigides et con-

laquelle Moucheron la vit bientôt

vague

sourire dilata alors les traits

tractés du vieux Jean ; il la surveillait avec une attention

inquiète, mais dès qu'il la vit flairer et aspirer

ainsi

pour dire les émanations qui s'échappaient de la gourde,il s'ap- procha lentement de Moucheron et lui remit une baguette

courte et flexible qu'il venait de

couper.

Tout deux retenaientleur haleine.

Après avoir tourné plusieurs fois autour de la gourde

et s'être coquettement enroulée au goulot avec des ondu-

lations et des frétillements qui attestaient sa joie, la vipère

se décida enfin à

glisser sa tête et on entendit le bruit

piège et la dame est sauvée, dit

y qu'elle faisait en buvant. << La bête est prise

,au

Jean avec un soupir de satisfaction. Achève l'oeuvre, mon

fils. Avance-toi sans

coupe

crainte, et d'un coup de baguette

»

il s'élançad'un bond jusqu'au

en deux la maudite.

Moucheron n'hésita

pas;

reptile, la baguette siffla (dans l'air et la vipère se roula

convulsivement sur elle-même, sans pouvoir prendre son

élan ni ramper

Jean

pour fuir.

posa

s'approcha,

son lourd talon

sur cette tête

plate et hideuse

et l'écrasa, tandis que le nain battait des

mains en criant :

« Victoire ! victoire ! Honneur à vous, bonhommeJean.

Voilà un stratagème dont je ne me serais

avisé.

  • - pas Parce que tu es un homme de cour, mon fils, et que

tu ne savais

pas, comme nous autres paysans, coureurs de

de lait

que de

bois, que les vipères sont plus friandes

sang

»

..

Mais à tout ce bruit la comtesse s'était éveillée en sur-

saut, et elle regardait avec étonnement cette scène singu-

lière, ne lité. Trop

sachant pas encore si c'était un rêve ou une réa-

ressentir un frisson de terreur,

courageuse pour

que

les

nouveaux venus n'étaient pas des

elle devinait

L'ÉPÉE DE SUZANNE.

11

ennemis, et qu'elle leur devait sans doute son salut, car le

reptile étendu sanglant sur le sol à quelques pas d'elle était

un témoignage éloquent en leur faveur.

Et comme ils restaient silencieux, elle s'adressa d'une

voix brève au vieillard :

« Tends ton chapeau, bonhomme, et quoique tu m'aies

rendu peut-être un fort mauvais service, comme tu as cru

bien agir, reçois ton salaire. »

En même temps elle se leva et porta la main à son au-

mônière, mais Jean ne bougea

pas.

« Vous êtes généreuse, madame,

dit-il avec un doulou-

reux sourire, mais je n'accepte

de

récompense pour

a per-

sont

pas

avoir fait mon devoir de chrétien.

C'est Dieu qui

mis au vieillard infirme, dont les mains et les pieds

perclus, de

se traîner jusqu'ici pour vous sauver

presque

d'une horrible mort. » La comtesse fixa sur lui un regard plus doux.

« Pauvre homme ! reprit-elle, toi aussi tu es un souf- freteux, mais c'est ton corps qui est torturé et non ton âme.

Tu es encore heureux.

Mon âme ! dit Jean avec un soupir, elle est plus dé-

chirée

celles qui pleurent dans le purgatoire, madame.

par

que

Et si mes pieds alourdis cheminent si péniblement

monts et

par vaux, c'est, qu'un grand chagrin les guide et

les entraîne.

Quel est donc ce chagrin? demanda Diane. A-t-on volé tes vaches ou tes moutons? A-t-on incendié ta ca-

bane? La grêle a-t-elle ravagé ton champ ! Car voilà vos malheurs, à vous autres

Je vous

ai parlé

paysans.

de

mon- âme

madame,, répliqua

Jean d'un ton de

reproche. Il s'agit d'un malheur qui

,

donne de la force aux plus faibles, de l'intelligence aux plus

simples, du

courage l'âge et les infirmités.

aux plus lâches, qui dompte même

»

La comtesse, surprise de cette réponse, murmura avec

une sorte d'embarras :

12

L'ÉPÉE DE SUZANNE.

« Confie-moi donc ta peine, bonhomme, et si je puis te venir en aide, je tâcherai de m'acquitter envers toi. Madame, dit Jean d'une voix basse et tremblante, je

cherche ma fille !

»

Diane tressaillit :

« Qui donc l'a enlevée? où est-elle? As-tu des

Parle!

preuves,

je

des indices? ...

oh! je veux te servir comme

l'ai promis. Voler à

un pauvre homme son seul amour, sa

!

oh ! c'est indigne. J'attends

seule richesse, sa seule joie

le nom du ravisseur, mon ami.

>>

Le vieillard la regarda d'un air consterné. Moucheron alors s'avança brusquement :

« Pardon, madame la comtesse, vous me connaissez et

vous ne m'aimez guère ; mais ne me rudoyez pas,

mettez-moi de vous aider à tenir votre parole.

et per- la

Je serai

voix de ce vieillard,

a un peu

veau :

ajouta-t-il très-bas, la douleur

Une idée

fixe brûle son cer-

car,

égaré sa raison.

chercher sa fille. Mais comment? mais où, il n'en

sait rien. Il va droit devant lui, au hasard, en aveugle. S'il

ne m'avait

rencontré, jamais il n'aurait su a qui de-

les paysans se soutien

pour

implore,

pas mander sa fille. Vainement les nobles et

seraient émus de son malheur. Il lui fallait,

et pour

guide, ce vermisseau de terre qui vous

madame. Tu es toujours possédé du démon de l'orgeuil, avor-

ton de cour, dit la comtesse avec un froiddédain. Gomment es-tu devenu l'ami de ce malheureux?

Jean cheminait en pleine

sous l'orage,

campagne

madame. Le tonnerre éclatait en zigzags de feu, déchirant

les

noires. Les arbres se lamentaient et entre-cho-

gros

que suivait le vieillard,

il m'aperçut, se

coup,

mot dire, m'arracha

venir à moi, et, sans

de mon abri, malgré ma résistance. Nous

nuages

quaient leurs branches. Je m'étais réfugié sous un

à quelques

de la route

noyer

pas

absorbé dans sa pensée. Tout à

détourna pour brusquement

n'avions pas fait cinquante pas que la foudre tombait sur

L'ÉPÉE DE SUZANNE.

13

le

et le fracassait. Je crois

vraiment que Jean est

noyer

ou doué de la seconde vue. »

sorcier

Diane sourit.

« Sorcier, il n'aurait

besoin de toi, Moucheron,

pas

pour

retrouver sa fille. Tu es

pouvoir la lui rendre.

plus fin que lui, puisque tu espères

  • - Dieu seul pourrait faire à Jean une telle promesse, madame, car j'ignore si la pauvre créature est morte ou vi-

vante. » Quoique le nain eût baissé la voix

que

n'être entendu

pour

de la comtesse, les oreilles attentives du vieillard

avaient perçu les terribles paroles et il poussa un cri dé-

chirant << Morte ou vivante, ma fille !

:

»

Il trembla sur ses jambes comme une feuille secouée

le vent

et de grosses larmes ruisselèrent le long de ses

par

joues ridées. Diane se sentit émue d'une profonde pitié et interrogea

vivement Moucheron :

« Où donc est sa fille?

Au château de Montchenu, madame, répondit le

nain. Es-tu fou, drôle, et oses-tu te moquer de moi?Es-tu

fou?

Pas à cette heure, madame ; il

temps pour tout.

y a

Et comment se nomme mon sauveur?

Jean Lallier, dit gravement le vieillard.

Ce nom m'est inconnu. Je le sais, madame, reprit le

nain, et pourtant la

fille de cet homme subit une agonie horrible; elle est

morte peut-être des tortures qu'on lui inflige dans les ca-

veaux de Montchenu.

C'est impossible ! s'écria Diane, nul n'oserait chez

moi exercer, à mon insu, le droit de basse et haute justice. Je dis pourtant la vérité, madame. L'iniquité se

consomme et se poursuit sans que vous y preniez part. Le

14

L'ÉPÉE DE SUZANNE.

comte Aurélien avait jugé prudent de vous cacherle sort

de cette malheureuse Suzanne dont

par

consenti à devenir le geôlier et peut-être

ambition il avait

le bourreau.

»

Il

eut un moment de silence.

y

Puis Diane pressant son front entre ses mains reprit :

Elle

se nomme Suzanne? Ah! je comprends tout

maintenant; il s'agit de la recluse.

<<

La recluse ! répéta Jean Laitier en levant sur la com- tesse un regard plein d'angoisse.

Il faut sa voix grêle,

vous sachiez tout, madame,, dit le nain de

que cette femme

pour

quelque

que car