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Université de Pau et des Pays de l’Adour Ecole Doctorale 481 Sciences Sociales et Humaines

Université de Pau et des Pays de l’Adour

Ecole Doctorale 481 Sciences Sociales et Humaines

Faculté de Droit, d’Economie et de Gestion

Centre d'Analyse Théorique et de Traitement des données économiques

Transferts de fonds vers le Maroc : enjeux, comportement et impacts

THESE POUR LE DOCTORAT EN SCIENCES ECONOMIQUES

(Arrêté du 7 août 2006)

Présentée et soutenue publiquement par

Farid Makhlouf

6 Juillet 2013

Jury :

Jamal BOUOIYOUR, Université de Pau et des Pays de l’Adour : Directeur de thèse Jean-Louis COMBES, Université d'Auvergne (Clermont-Ferrand 1) : Rapporteur Jean-Pierre FLORENS, Université de Toulouse1 : Rapporteur Alain ALCOUFFE, Université de Toulouse1 : Suffragant Driss AJBALI, Directeur du Conseil de la Communauté Marocaine à l'Etranger (CCME) :

Suffragant Jean-Michel UHALDEBORDE, Université de Pau et des Pays de l’Adour : Suffragant

« L’université n’entend donner aucune approbation ni improbation aux opinions émises dans cette thèse. Ces opinions doivent être considérées comme propres à l’auteur. »

II

A la mémoire de mes grands-parents

Remerciements

« Je remercie mon directeur de thèse Jamal Bouoiyour pour son travail d’orientations et de conseils. Je tiens à remercier Jean-Louis Combes et Jean-Pierre Florens d’avoir accep- té d’être les rapporteurs de cette thèse. Je remercie également Alain Alcouffe, Driss Ajbali et Jean-Michel Uhaldeborde d’avoir accepté de participer à ce jury.

Je remercie Serge Figiel, Olivier Jérémy, Christian Beyriere et toute sa famille no- tamment Loïs, Christian Delseaux et sa famille, Lulu, Ilham Maya, Sabine Suarez, Adil Naa- man, Marestin, Alexandra, Charles Regnacq, Fronçois Xavier, Mouhamad Abedel Nabi et l’équipe de restaurant Don Quichotte. Sans eux ce travail ne sera jamais terminé. Mes remer- ciements s’étendent à toutes les personnes qui m’ont aidé à l’élaboration de mes travaux de recherches, et bien évidemment à cette thèse. Je remercie en tous les chercheurs du CATT notamment Patrice Cassagnard et Claude Emonnot. Au sein de cette organisation j’ai trouvé un environnement propice et idéal pour apprendre et avancer mes travaux de recherche.

Je remercie mes amis qui m’ont aidé au long de cette thèse, Jonie, Aukli, Véronique Zaragoza, Mughal Mazha, Refk Salmi et Daniele Caquineau. Je remercie, également, toute ma famille pour son soutien au long de ce chemin notamment mon frère Mouloud, mon cousin Karim et mon oncle Makhlouf. Enfin, je remercie énormément Koussila Bedrane sans elle cette thèse ne sera pas finie.»

Soyez certains de ma sincère reconnaissance, de ma gratitude et mes profonds respects

IV

Résumé

Le phénomène de transferts de fonds suscite un débat passionnant au sein de la classe poli- tique, des chercheurs et des universitaires. Ceci est dû au fait qu’il touche à des aspects hu- mains, économiques et financiers. Les transferts de fonds sont considérés comme étant une source de financement importante pour la majorité des pays en développement. Le Maroc n’échappe pas à cette logique. Il est, en effet, l’un des pays qui reçoit le plus de transferts de fonds dans le monde. L’objet de notre thèse est triple. Il s’agit dans un premier temps, de comprendre l’évolution des transferts de fonds depuis les années 1980 jusqu’à aujourd’hui. Dans un deuxième temps, il s’agira de cerner les principaux déterminants de ces transferts. Dans un troisième temps, nous proposerons une analyse approfondie de l’impact des trans- ferts de fonds sur l’économie marocaine dans son ensemble, avec une attention particulière aux politiques de change et aux politiques monétaires. En utilisant des techniques économé- triques adéquates et pertinentes ainsi que des données fines (bilatérales), nous arrivons à mettre en lumière des aspects importants des transferts de fonds. En effet, les transferts de fonds constituent un enjeu majeur pour l’économie marocaine, de même, le comportement des migrants en termes de transferts varie selon le pays d’accueil et dans le temps. Leur impact ne s’avère pas être nuisible (absence du phénomène du syndrome hollandais) à l’économie marocaine. Les politiques marocaines d’émigration semblent être pertinentes. Cependant, pour être efficaces, ces politiques doivent être plus hétérogènes, en tenant compte des spéci- ficités et des caractéristiques des migrants en fonction des pays d’accueil.

Mots clés : Transferts de Fonds, Faits Stylisés, Propriétés Cycliques, Déterminants, Pays d’Accueil, Syndrome Hollandais, Maroc.

JEL Classification: C10, E01, E32, E60, F62, F40, F41, O10.

V

Abstract

The phenomenon of migrant remittances has attracted keen interest among policymakers, scholars and researchers. This owes to the fact that remittances involve multiple human, eco- nomic and financial aspects. International remittances have become an important source of foreign exchange for several developing countries. One such country is Morocco, being one of the world’s major remittance-receiving countries. This dissertation deals with three features of remittance inflows to the country. First of all, the evolution of remittances from 1980 on- wards is analyzed. Secondly, key drivers of these flows are empirically determined. Thirdly, their impacts on the Moroccan economy are examined in detail, especially those pertaining to the country’s exchange rate and monetary policy. Employing pertinent sophisticated econo- metric techniques and bilateral data, we come up with important findings in this context. We find that remittances are indeed playing a major role in the Moroccan economy; that the be- havior of Moroccan migrants in terms of the amounts remitted back home vary with respect to the destination countries as well as the time dimension; and those remittances do not appear to induce the Dutch disease in the country’s economy. As a result, Morocco’s migration policies seem to be adequate. The policy can be made more effective by adapting it to the diverse fea- tures and specificities of Moroccan migrant communities residing in different parts of the world.

Keywords: Remittances Stylized Facts, Cyclical Properties, Determinants, Host Coun- tries, Dutch Disease, Morocco.

VI

TABLE DES MATIÈRES

Résumé

V

Liste des figures

X

Liste des tableaux

XI

INTRODUCTION GENERALE

1

CHAPITRE 1 : TRANSFERTS DE FONDS : CARACTERISQUES, FAITS STYLISES ET ENJEUX

10

1. Introduction

11

2. Migrants marocains et institutions

13

2.1. Répartition et évolution des migrants marocains

13

2.2. Politiques d’émigration

17

3. Transferts de fonds : caractéristiques et faits stylisés

19

3.1. Comptabilisation et mesures des transferts de fonds

20

3.2. Tendance des transferts de fonds

22

3.3. Les canaux des transferts de fonds

28

3.4. Répartition géographique des transferts de fonds vers le Maroc

29

3.5. Croissance des transferts de fonds et convergence

31

3.6. Volatilité des transferts de fonds

34

3.6.1. Dispersion relative

34

3.6.2. Ecart type mobile

35

3.6.3. Variabilité des transferts de fonds par pays d’accueil

37

3.6.

Le poids des transferts de fonds dans l’économie marocaine

39

3.6.1. Comparaison des flux financiers vers le Maroc

39

3.6.2.

Le rôle social des transferts de fonds

41

VII

3.6.3.

Le rôle économique des transferts de fonds

45

3.6.4. Relation entre les transferts de fonds et la balance courante (1975-2009)

49

3.6.5. Relation avec le taux de croissance économique

51

4.

Conclusion

54

CHAPITRE 2 : PROPRIETES CYCLIQUES DES TRANSFERTS DE FONDS

56

1. Introduction

57

2. Etat de l’art : propriétés cycliques des transferts de fonds

59

3. Méthodologie

65

3.1. Stratégie d’estimation

66

3.2. Données

66

4. Résultats et discussion

68

4.1. Données annuelles

68

4.2. Données trimestrielles

74

4.2.1. Transferts de fonds et PIB du Maroc

74

4.2.2. Pays d’accueil et transferts de fonds

80

5. Conclusion

86

Annexe chapitre 2

88

CHAPITRE 3 : PAYS D’ACCUEIL, REVENU ET TRANSFERTS DE FONDS

95

1.

Introduction

96

2.

Revue de la littérature sur les déterminants des transferts de fonds

98

3.

Etude empirique

105

3.3.

Résultats et commentaires

111

3.3.1. Résultats du modèle linéaire

111

3.3.2. Résultats du modèle dynamique

118

3.3.3. Résultats du modèle semi-paramétrique

121

4. Les enseignements des données trimestrielles

VIII

128

5.

Conclusion

131

Annexes chapitre 3

132

CHAPITRE 4 : IMPACT DES TRANSFERTS DE FONDS SUR LE TAUX DE CHANGE 151

1. Introduction

152

2. Revue de la littérature : impact des transferts de fonds sur le taux de change

153

2.1. Approche qualitative

153

2.2. Approche quantitative (Méta-Régression)

156

2.2.1. Méthodologie

158

2.2.2. Modèle à effets fixes

159

2.2.3. Modèle à effets variables

160

2.2.4. Résultats

161

3. Analyses empiriques : relation entre les transferts de fonds et le taux de

162

3.1. Demande de monnaie, taux de change et transferts de fonds : les enseignements du

modèle VAR structurel

162

3.1.2. Modèle VAR structurel

167

3.1.3. Résultats et discussion

169

3.2.

Impact sur le taux de change effectif réel

171

3.2.1. Transferts de fonds et politique de change du Maroc

172

3.2.2. Fondamentaux du taux de change effectif réel

174

3.2.3. Stratégie d’estimation

176

3.2.4.

Résultats et discussions

179

3.3.

Analyse bayésienne

181

4.

Conclusion

185

Annexes chapitre 4

187

CONCLUSION GENERALE

Bibliographie

IX

192

197

Liste des figures

Introduction

Figure 0.1: Top 10 pays qui reçoivent les transferts de fonds (2010)

3

Figure 0.2: Evolution de RNB par habitant (1960-2009)

5

Chapitre 1 Figure 1.1: Stock d’émigration dans les pays du Maghreb (2010)

15

Figure 1.2: Stock d’émigration marocaine selon les principales destinations (2010)

16

Figure 1.3: Les transferts de fonds reçus et envoyé dans le monde (1970-2010)

22

Figure 1.4: Evolution des transferts de fonds en dollars courants (1975-2009)

23

Figure 1.5: Transferts de fonds par migrant dans le monde

24

Figure 1.6: La part des transferts de fonds des marocains résidant à l’étranger dans les transferts globaux

(1975-2009)

25

Figure 1.7: Evolution mensuelle des transferts de fonds (janvier 1998- Décembre 2010)

Figure 2.1: Cycles du PIB

26

Figure 1.8: Caractéristiques des transferts de fonds 2002-2007

28

Figure 1.9: Répartition géographiques des transferts de fonds en 2010

29

Figure 1.10: Transferts de fonds moyens par migrant (2008)

30

Figure 1.11: Pays d’accueil et transferts de fonds

32

Figure 1.12: Ecart de richesse et transferts de fonds

33

Figure 1.13: Dispersion relative (1982-2010)

35

Figure 1.14: Ecart type mobile (1982-2010)

36

Figure 1.15: Comparaison des flux financiers à destination du Maroc

40

Figure 1.16: Le taux de croissance des transferts de fonds

43

Figure 1.17: Transferts de fonds et taux de chômage (1987-2009)

44

Figure 1.18: Répartition des transferts de fonds au Maroc

46

Figure 1.19: Répartition des investissements des migrants marocains au Maroc

47

Figure 1.20: Taux de croissance de consommation et transferts de fonds USD courant (1976-2009)

48

Figure 1.21: Relation non paramétrique entre les transferts de fonds et Balance courante

50

Figure 1.22: Relation entre les transferts et les importations et les exportations

51

Figure 1.23: PIB par habitant et transferts de fonds (1975-2010)

52

Chpitre 2

69

Figure 2.2: Cycles des Transferts de fonds

69

Figure 2.3: Réponses des cycles des transferts suite au choc des cycles de PIB du

72

Figure 2.4 : Le taux de croissance des transferts de fonds (1998-2010)

76

Figure 2.5: Digramme polaire (transferts de fonds en million de dirham marocain valeur)

77

Figure 2.6: Réponses des cycles des transferts suite au choc des cycles de PIB (Maroc)

79

Figure 2.7: Réponses des cycles des transferts suite au choc des cycles de PIB (accueil)

84

Figure A2.1: Evolution PIB et transferts de fonds (en milliards)

89

Figure A2.2: PIB et Transferts de fonds (données trimestrielles, 1998 :1 ; 2010 :4 )

89

Figure A2.3: Cycles des transferts de fonds et PIB du Maroc filtre HP

90

Figure A2.4: Cycles des transferts de fonds et PIB filtre moyenne mobile

90

Figure A2.5: Cycles des transferts de fonds et PIB filtre polynomial 2

91

Figure A2.6: Cycles des transferts de fonds et PIB filtre polynomial 3

91

Figure A2.7: Cycles des transferts de fonds et PIB filtre polynomial 4

92

Figure A2.8: Cycles des transferts de fonds et PIB du pays d’accueil (filtre HP)

92

Figure A2.9: Cycles des transferts de fonds et PIB (filtre moyenne mobile)

93

Figure A2.10: Cycles des transferts de fonds et PIB du pays d’accueil (filtre BK)

93

Figure A2.11: Cycles des transferts de fonds et PIB du pays d’accueil (filtre non paramétrique)

94

Chapitre 3 Figure 3.1: Impact de l'écart de revenu sur les transferts de fonds

112

Figure 3.2: Impact du taux de change nominal sur les transferts de fonds

116

Figure 3.3: Décomposition de la variance des transferts de fonds (le poids du PIB par tête dans les pays

119

d’accueil pour la pérode=5)

X

Figure 3.4: Le taux de croissance des transferts de fonds pendant la crise (2008-2009)

120

Figure 3.5: Résultats semi-paramétrique (partie non paramétrique)

124

Figure 3.6: Réponse des transferts de fonds suite au choc des revenus du pays d’accueil et d’origine

130

Figure A3.1: Impact du revenu du pays d’accueil sur les transferts de fonds bilatéraux

136

Figure A3.2: Impact du revenu du Maroc sur les transferts de fonds bilatéraux

138

Figure A3.3: Impact de la productionde blé sur les transferts de fonds

140

Figure A3.4: Impact du taux de change sur les transferts de fonds

142

Figure A3.5: Impact de l’inflation au Maroc sur les transferts de fonds

144

Figure A3.6: Impact de l’inflation dans le pays d’accueil sur le taux

146

Figure A3.7: Impulse réponses données trimesrtielles

150

Chapitre 4 Figure 4.1: Modèle à effets fixes versus à effets variables

157

Figure 4.2: La part des exportations marocaines vers l'Europe (15)

163

Figure 4.3: Relation entre la masse monétaire et l’inflation (1962-2011)

163

Figure 4.4: Transferts de fonds et taux de change

164

Figure 4.5: Interventions sur le marché de change

166

Figure 4.6: Réponse de taux de change et masses monétaire suite au choc des transferts de

170

Figure 4.7: Evolution du taux de change effectif

174

Figure 4.8: Décomposition de la valeur ajoutée

178

Figure A4.1: Evolution des variables utilisées dans le modèle (VARs)

190

Figure A4.2: Test de stabilité (OLS-CUSUM)

191

Figure A4.2: Distributions a posteriori

194

****

Liste des tableaux

Introduction Tableau 0.1: Indicateurs socio-économiques (Maroc)

Tableau 2.1: Propriétés cycliques

6

Chapitre 1 Tableau 1.1: Répartition géographique des migrants marocains en 2004

14

Tableau 1.2: Resultat MCO

27

Tableau 1.3: Relation entre les transferts de fonds et les pays d’accueil (1982-2008)

37

Tableau 1.4: Contribution à la croissance en (%)

38

Tableau 1.5: Utilisation des transferts de fonds au Maroc

46

Chapitre 2

63

Tableau 2.2: Statistiques descriptives données annuelles (1982-2010)

67

Tableau 2.3: Statistiques descriptives données trimestrielles (1998 : 1 - 2010 : 3)

67

Tableau 2.4: Test de racine unitaire

68

Tableau 2.5: Corrélation des cycles données annuelles (1982-2009)

70

Tableau 2.6: Test de racine unitaire

74

Tableau 2.7: Corrélation de PIB et Transferts retardés (1998 : 1 - 2010 : 3)

75

Tableau 2.8: Part des transferts des principaux 10 pays d’accueil

80

Tableau 2.9: Statistiques descriptives, 1998:1 - 2010:3

81

Tableau 2.10: Test de racine unitaire

81

Tableau 2.11: Corrélation de PIB accueil et Transferts retardés (1998 : 1 - 2010 : 3)

82

Tableau A2.1: Résultats par pays d'accueil

88

Chapitre 3

Tableau 3.1: Motivations d'envois

99

Tableau 3.2: Impact du revenu et comportement sur les transferts de fonds

102

Tableau 3.3: Impact du taux de change sur transferts de fonds

103

Tableau 3.4: Statistiques descriptives

109

Tableau 3.5: Déterminats des transferts de fonds pour les pays du Golfe

115

Tableau 3.6: Nombre d’observations en fonction des variables explicatives

122

Tableau 3.7: Résultats semi-paramétriques (partie paramétrique)

126

XI

Tableau A3.1: Résultats du modèle linéaire

132

Tableau A3.2: Décomposition de la variance

147

Chapitre 4 Tableau 4.1: Principales études sur le syndrome hollandais et les transferts de fonds

155

Tableau 4.2: Résultats de modèle (méta-régression)

161

Tableau 4.3: Statistiques descriptives (modèle Vargas-Silvas,2009)

168

Tableau 4.4: Statistiques descriptives (modèle Lartey et al.,2012)

178

Tableau 4.5:

Résultats (MCO, GMM)

180

Tableau 4.6:

Résultats (modèle bayésien)

185

Tableau A4.1: Données utilisées dans la méta-analyse

187

Tableau A4.2: Décomposition de la variance

189

XII

INTRODUCTION GENERALE

Introduction générale

Les conséquences engendrées par la migration internationale suscitent un important débat, tant dans les pays d’accueil que d’origine. Ceci est dû au fait que cette dernière touche à plu- sieurs aspects : politique, mais aussi économique, social et sociétal. Dans cette thèse, nous allons traiter l’une des conséquences la plus importante de la migration internationale, à sa- voir les rapatriements de fonds. Ces derniers peuvent être définis comme étant des transferts interpersonnels entre les migrants et leurs familles et amis restés dans le pays d’origine. Il est à signaler que les pays en développement bénéficient d’une part très importante de ces trans- ferts. Selon les estimations de la Banque mondiale, 3% de la population mondiale sont des migrants. Ils ont transféré environ 483 milliards de dollars en 2011. Ces transferts vont aug- menter davantage dans les années à venir, selon les prévisions de la Banque Mondiale, le montant des transferts de fonds sera de 534 milliards de dollars en 2015. Plus de 70% de ces transferts sont destinés aux pays en développement. De ce fait, ils méritent une attention par- ticulière. De plus, ils ont augmenté considérablement depuis les années 2000. Le taux de croissance moyen annuel était de 11,5% sur la période 2000-2010, selon la même source. Par conséquent, ils constituent une source de financement non négligeable pour les pays en déve- loppement (Ratha, 2003 ; Lopez et Fajnzylber, 2008). Au-delà, ils sont considérés comme étant résilients dans les périodes de crise (Sirkeci et al., 2012). Si les transferts de fonds augmentent, c’est bien entendu avant tout parce que, malgré les res- trictions sur les mouvements de population (visas imposés par les principaux pays d’accueil), les flux migratoires continuent eux aussi à augmenter (Cassagnard et Makhlouf, 2013). Les Etats-Unis sont à la fois le premier pays d’immigration et le premier émetteur de fonds :

ils ont 40 millions de migrants et plus de 50 milliards de dollars sont envoyés en 2010 vers le reste du monde depuis les Etats-Unis, selon les données la Banque Mondiale. Il est à signaler que l’Europe de l’Ouest attire essentiellement les migrants issus du reste de l’Europe et les pays de la rive sud de la méditerranée. Les pays exportateurs de pétrole situés dans le Golfe persique sont les destinations principales des migrants issus du Moyen Orient, de l’Afrique du Nord, et de l’Asie du Sud et du Sud-Est. Plus spécifiquement, la France occupe la 8 ème place des pays les plus attractifs, derrière l’Espagne, avec environ 5 millions de migrants et 5 mil- liards de dollars envoyés.

1

Introduction générale

L’inde et la Chine sont les pays qui bénéficient le plus de l’argent de leurs migrants 1 . Selon les données de la Banque Mondiale 2 , environ 55 et 51 milliards de dollars sont reçus par des familles indiennes et chinoises respectivement, en 2010. Les transferts de fonds peuvent re- présenter un poids non négligeable dans certaines économies récipiendaires (le Tadjikistan reçoit environ 30% de son PIB). Le contexte international actuel des transferts de fonds montre qu’ils constituent une source importante de financement. Ils ont enregistré un taux de croissance relativement élevé. Ceux à destination du Maroc n’échappent pas à cette logique. En effet, le volume des transferts de fonds envoyés par les migrants marocains ne cessent d’augmenter depuis les années 2000. Par exemple, sur la période 2000-2008, le taux de crois- sance moyen annuel des transferts était de 13,75% 3 . Leur part dans le PIB marocain était de 7% en 2011. Ces chiffres peuvent ne représenter que partiellement la réalité de ces flux puis- qu’une part importante ne passe pas par les canaux officiels (Freund et Spatafora, 2008), comme les banques, les bureaux de poste, les organismes spécialisés dans les transferts de fonds, mais par des canaux informels, comme par exemple les colis ou les lettres. Dans la région MENA 4 , le Maroc compte parmi les pays qui bénéficient le plus des transferts des migrants après l’Egypte. En outre, le Maroc fait partie des 10 pays en développement qui reçoivent le plus de transferts de fonds de la part de ses migrants dans le monde (figure 0.1).

1 Transferts de fonds plus rapatriement des salaires.

2 http://siteresources.worldbank.org/INTPROSPECTS/Resources/334934-1199807908806/World.pdf

3 Calculs de l’auteur à partir des statistiques d’Office des Changes du Maroc.

4 Middle East and North Africa.

2

Introduction générale

Figure 0.1 : Top 10 des pays qui reçoivent les transferts de fonds (2011)

10 des pays qui reçoivent les transferts de fonds (2011) Source : Banque Mondiale (WDI, 2013)

Source : Banque Mondiale (WDI, 2013)

Il est important de signaler que les travaux universitaires sur les transferts de fonds des mi- grants prennent une place de plus en plus importante dans la littérature économique. Toute- fois, cette part reste encore marginale par rapport à la littérature consacrée aux autres flux financiers à destination des pays en développement, notamment les Investissements Directs Etrangers (IDE) 5 . Ce regain d’intérêt pour les transferts de fonds peut trouver son explication dans l’importance de ces flux. En effet, ils dépassent les flux des IDE et de l’aide au dévelop- pement pour la plupart des pays en développement (Makhlouf et Mughal, 2013a). Mais aussi, dans leur impact éventuel sur l’amélioration du niveau de vie, la réduction de la pauvreté et les inégalités et in fine sur l’accélération de la croissance économique des pays bénéficiaires. Nous pouvons dire que les travaux pionniers, de Lucas et Strak (1985) au niveau micro- économique et de Swamy (1981) au niveau macro-économique, ont déclenché un débat pas- sionnant sur le phénomène des transferts de fonds. Cependant, il reste beaucoup de pistes à explorer dans cette problématique, notamment sur les propriétés cycliques et les éventuels impacts qu’engendrent ces transferts dans les pays en développement. Le Maroc est très cons- cient de l’ampleur et des conséquences de ces flux financiers. Ces derniers prennent une place de plus en plus importante dans les politiques économiques mises en palace par ce pays. C'est

5 Par exemple sur le site d’ideas « http://ideas.repec.org/ », nous trouvons environ 5 000 références concernant l’expression ‘transferts de fonds’ et plus de 20 000 concernant l’expression ‘investissements directs étrangers’.

3

Introduction générale

pourquoi nous souhaitons contribuer à ce débat par cette thèse consacrée entièrement à ce phénomène dans le cas du Maroc. Ce dernier constitue, en effet, un bon exemple d’analyse et d’étude pour plusieurs raisons :

ce pays est historiquement un pays d’émigration ;

des données fines sur les transferts de fonds y sont disponibles depuis bien long- temps ;

les transferts de fonds sont opérés globalement par des canaux officiels (De Haas et Plug, 2006) ;

Les transferts de fonds constituent la deuxième source de devises après celles géné- rées par les exportations de phosphate 6 (Office des Changes du Maroc) en 2009.

Trois sortes de questionnement sont posées dans cette thèse :

Quelles sont les propriétés des transferts de fonds (cyclicité, stabilité, stationnarité) ? Quels sont leurs déterminants ? Quelles sont leurs conséquences sur l’économie marocaine, et en particulier sur la problématique du change ?

Le choix d’étudier le Maroc correspond à un triple objectif : expliquer d’une manière rigou- reuse la problématique des transferts de fonds ; contribuer à la littérature empirique sur la na- ture et l’impact de ces transferts sur le développement ; combler le vide concernant les études sur les transferts de fonds dans l’un des pays MENA qui reçoit le plus de transferts. En général, ces transferts vers le Maroc sont assurés, pour une grande partie, par des migrants non qualifiés (Bouoiyour et al., 2003). Le total des transferts à destination du Maroc le place parmi les pays qui en bénéficient le plus. Les raisons de cette performance sont nombreuses, à savoir, le nombre important de marocains résidant à l’étranger (environ 10% de sa popula- tion), la proximité géographique entre le Maroc et les principaux pays d’accueil, les politiques incitatives mises en place par les autorités marocaines à travers le Ministère de la Communau- té Marocaine à l’Etranger (MCME). Selon les données de ce ministère, la majorité des mi- grants marocains se trouve en Europe, notamment en France (plus de 80% en Europe et 30% en France). Ceci peut être expliqué par plusieurs facteurs dont la proximité géographique, la langue, le passé colonial, etc. Selon les données de l’Office des Changes du Maroc, plus de 40% des transferts en 2010 sont, d’ailleurs, assurés par les marocains résidant en France.

6 Le Maroc est considéré parmi les principaux exportateurs du phosphate.

4

Introduction générale

En ce qui concerne l’économie marocaine, son évolution a connu des changements remar- quables. En effet, depuis son indépendance en 1956, le Maroc a connu des mutations notables. Il est passé d’un pays à faible revenu à un pays à revenu intermédiaire faible. La figure 0.2 ci- après retrace l’évolution du Revenu National Brut par habitant (RNB par habitant) calculé selon la méthode Atlas 7 , d’après les données de la Banque Mondiale. Ce graphique montre qu’à partir de 1990, le Maroc a changé de catégorie, en passant des pays à faibles revenus aux pays à revenus intermédiaires faibles.

Figure 0.2 : Evolution du RNB par habitant (1960-2009)

Figure 0.2 : Evolution du RNB par habitant (1960-2009) Source : Banque Mondiale (WDI-2011) L’économie marocaine

Source : Banque Mondiale (WDI-2011)

L’économie marocaine est basée essentiellement sur les services. En effet, la répartition de la valeur ajoutée entre les différents secteurs de l’économie marocaine révèle que le secteur des services occupe la première place avec un ratio qui varie dans une fourchette de 40 à 50% du PIB, que le secteur industriel varie aux alentours de 30%, et que celui de l’agriculture varie autour de 20% pour la période 1980-2009 (selon les données de la Banque Mondiale, 2012).

7 Selon la Banque Mondiale, le facteur Atlas est utilisé pour effectuer des comparaisons internationales. Il est défini comme étant un facteur de conversion qui permet de corriger les fluctuations de taux de change. Pour plus de détails voir (http://donnees.banquemondiale.org/a-propos/classification-pays/atlas).

5

Introduction générale

En matière de réformes économiques, le Maroc a poursuivi des plans macro-économiques dans le but de diversifier sa croissance économique (OMC, 2010). In hoc sensu, l’économie marocaine a enregistré relativement de bonnes performances notamment depuis la fin des années 2000. Le tableau 0.1 qui donne quelques indicateurs socio-économiques de l’économie marocaine montre en partie cette évolution. Le taux de croissance moyen, sur la période de 2000 à 2011, est de 6%. Néanmoins, ce pays, comme d’ailleurs les autres pays du Maghreb, est sensible aux aléas climatiques (Drine, 2011).

Tableau 0.1 : Indicateurs socio-économiques (Maroc)

Pauvreté seuil national (en % de la popula- tion)

Espérance de

Taux de chô- mage

PIB en $ cou- rant (en milliards)

Population

Taux d'ouver-

vie

totale

ture 8

 

(en millions)

9%

(2007)

72 (2010)

10% (2009)

100,2 (2011)

32,27 (2011)

82,59% (2011)

15,3% (2001)

68 (2000)

13% (2000)

37 (2000)

28,79 (200)

61,33 (2000)

Source : Banque Mondiale (WDI) (2012)

La migration marocaine participe à l’amélioration des conditions de vie au Maroc, elle peut également participer à son développement. Le Maroc comme d’autres pays en développement aura besoin de ses émigrés à travers leurs implications notamment en matière de transferts de biens, de capitaux et de technologies pour améliorer l’efficacité de son économie. Concernant les études sur les transferts de fonds, elles peuvent s’effectuer sur plusieurs domaines et ap- proches. En effet, les transferts de fonds peuvent être étudiés suivant deux aspects : micro et macro-économiques. La branche micro-économique des transferts de fonds s’intéresse princi- palement aux liens entre les migrants et leurs familles, ainsi qu’aux déterminants des envois de fonds et leurs impacts. Dans cette approche, les transferts de fonds impactent les décisions des ménages en termes d’offre de travail (Makhlouf et Mughal, 2013b), d’investissement (Yang, 2008), de migration, d’éducation, de consommation et de choix professionnel (Medina et Cardona, 2010), etc. La majorité des études dans ce cadre se font à travers des question- naires et des enquêtes établis dans les pays d’accueil et/ou d’origine. L’approche macro- économique analyse les relations entre transferts de fonds agrégés et les principaux agrégats économiques tels que la croissance, la consommation, l’investissement, le développement financier, le taux de change, etc. Dans cette approche, la macro-économétrie semble l’outil le plus pertinent pour appréhender l’impact des transferts de fonds.

8 (Explorations+Importations)/PIB

6

Introduction générale

Dans cet ordre d’idées, les transferts peuvent être traités sous deux perspectives temporelles :

une de court terme et une autre de long terme. La première concerne par exemple, la volatilité, les propriétés cycliques, etc. La deuxième s’intéresse principalement à l’impact des transferts de fonds sur la croissance et le développement. Il y a lieu de signaler que leurs impacts dé- pendent aussi des caractéristiques spécifiques des pays récipiendaires tels que le régime de change, les degrés de mobilité des capitaux, le développement financier, la qualité des institu- tions, etc. Les transferts de fonds sont censés avoir des effets bénéfiques sur les pays d’origine. Des tra- vaux ont, en effet, montré que les transferts de fonds ont un impact positif sur l’éducation, la santé et l’accumulation de capital humain et physique (Cox Edwards et Ureta, 2003 ; Woo- druff et Zenteno, 2007), mais aussi sur la réduction de la pauvreté (Adams et Page, 2005). Cependant, ils peuvent aussi avoir des effets négatifs (réduire la compétitivité, creuser les inégalités, décourager le travail). De plus, ils peuvent favoriser la corruption (Berdiev, et al.,

2013).

Il est à signaler que le comportement du migrant varier selon le contexte spatial et temporel. De même, les aléas relatifs au climat affectent le comportement des transferts de fonds (Mug- hal et Makhlouf, 2011). Ces derniers augmentent, par exemple, dans des périodes de catas- trophes naturelles car ils sont motivés par des sentiments altruistes. Ils sont considérés comme contra-cycliques et stables (Ratha, 2007). Par conséquent, cette stabilité peut permettre aux pays d’émigration d’accéder facilement à une source externe de financement fiable et sûre. Cependant, le débat sur les propriétés cycliques des transferts de fonds est loin d’être clos. Les résultats peuvent dépendre de la durée de la migration, de la nature du filtre mobilisé et du type de données (mensuelles, trimestrielles, annuelles). Les déterminants des transferts de fonds peuvent être macro et microéconomiques. Ils sont sensibles aux conditions économiques des pays d’accueil et d’origine (Barajas et al., 2010a). Toutes ces caractéristiques rendent le phénomène des transferts de fonds complexe. Par con- séquent, les études relatives à ce phénomène méritent de la prudence. Le contexte de l’étude doit être pris en compte, car il peut influencer les résultats et bien évidemment les conclusions sur les transferts de fonds. Une mauvaise spécification du phénomène peut conduire à des résultats biaisés, puis à des décisions erronées en termes de politiques d’émigration. Par exemple, la sensibilité des migrants aux variations du taux de change doit être étudiée de ma- nière précautionneuse afin de cerner la sensibilité du migrant par rapport à cette variable. En

7

Introduction générale

effet, le taux de change peut être un levier important pour drainer les transferts de fonds no- tamment en période de crise. Le gouvernement marocain a mis en place des politiques qui consistent à mobiliser et à drai- ner l’épargne de ses émigrés vers l’économie locale pour promouvoir le développement du pays (Bouoiyour, 2006). Elles visent aussi à simplifier les procédures de transfert de cette manne. Les objectifs des politiques d’émigrations sont essentiellement mis en œuvre par le Ministère de la Communauté Marocaine à l’Etranger, la Fondation Hassan II et le Conseil de la Communauté Marocaine à l’Etranger (CCME). Ces initiatives sont très intéressantes parce qu’elles permettent d’aider les migrants marocains à rester connectés avec leur pays d’origine tout en participant à son développement. Le Maroc n’est pas le seul pays qui a mis en place des politiques d’émigration bien élaborées. On trouve environ 57 pays en développement à travers le monde qui ont crée des institutions dédiées à leurs émigrés (Handbook of Diaspora, 2012). A titre de comparaison, dans le cas du Mexique, le gouvernement a mis en place le projet trois pour un (Tres por Uno), dans le cas du Pakistan, le gouvernement a mis en place le PRI (Pakistan Remittances Initiative) dans le but de faciliter les procédures d’envois d’argent. En effet, la qualité des institutions ont un impact sur les transferts de fonds (Singh et al., 2009). Par ailleurs, les transferts de fonds peuvent influencer, également, la qualité des institutions (Abdih et al., 2012). Cet effet peut être positif ou négatif. Berdiev et al. (2013) trouvent, par exemple, que les transferts fonds augmentent la corruption en estimant un panel de 111 pays. Cependant, dans le cas mexicain, Tyburski (2012) trouve que les transferts de fonds réduisent la corruption. De plus, ils peuvent influencer les dépenses publiques pendant les périodes qui précèdent les élections (Combes et al., 2013). Le gouvernement marocain a considéré que les transferts de fonds sont une source de finan- cement pour l’économie marocaine. En 1968, le plan quinquennal (1986-1972) a fixé l’objectif d’augmentation du nombre d’émigrés afin de diminuer les pressions sur le marché du travail et d’augmenter les transferts de fonds (Bouoiyour, 2008). En ce qui concerne les banques nationales, elles se sont installées dans les pays d’accueil afin de drainer plus d’épargnes des migrants marocains. De plus, la politique de change mise en œuvre par le gouvernement marocain permet aux migrants marocains de détenir des comptes libellés en monnaie étrangère convertible. L’ensemble de ces actions montre l’intérêt du gou- vernement marocain vis-à-vis de ses émigrés et les transferts de fonds. L'organisation de cette recherche s’articule comme suit :

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Introduction générale

dans un premier chapitre, un diagnostic de l’évolution des transferts de fonds depuis les années 1980 jusqu’à aujourd’hui (croissance, répartition par pays d’accueil, point d’inflexion, etc.) sera fait ainsi que l’évaluation des politiques migratoires du Maroc en tant que pays d’origine. Dans ce chapitre, nous allons également analyser la con- vergence du comportement des transferts de fonds des nouveaux pays d’accueil vers les anciens pays d’accueil ; dans un deuxième chapitre, il s’agira de cerner les comportements des transferts de fonds. Pour cela, nous essayerons d’étudier les propriétés cycliques des transferts de fonds, en utilisant à la fois des données annuelles et trimestrielles. Pour tester la ro- bustesse des résultats, nous utiliserons plusieurs filtres et techniques économétriques ; dans le troisième chapitre, nous étudierons les principaux déterminants macro- économiques des transferts de fonds. Nous nous focaliserons, alors, sur le rôle des pays d’accueil, les revenus des migrants et ceux de leurs familles restées au Maroc ; nous étudierons, dans le quatrième chapitre, l’impact des envois de fonds des migrants sur l’économie marocaine. Plus précisément, nous discuterons l’hypothèse selon la- quelle les transferts de fonds provoquent le syndrome hollandais. Enfin, nous conclu- rons ce travail en proposant des recommandations ainsi que des perspectives de re- cherche.

9

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

CHAPITRE 1 : TRANSFERTS DE FONDS : CARACTERISQUES, FAITS STYLISES ET ENJEUX

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Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

1. Introduction

La migration internationale a des répercussions dans les pays d’accueil et d’origine. Leur ’im- pact sur les pays d’origine se manifeste par plusieurs aspects : taux de fécondité (Beine et al., 2008) ; transferts de connaissances 9 (Meyer, 2001 ; Meyer et Brown, 1999 ; Saxenian, 2005 ; Hunger, 2004 et Sheila, 2011), productivité et marché de travail (Katseli et al., 2006). Mais l’aspect le plus visible demeure, sans conteste, celui des transferts de fonds. Ces derniers pro- fitent de manière directe et instantanée aux familles qui les reçoivent. Ceci n’est pas le cas, par exemple, de l’aide au développement qui passe par le « filet » des agences nationales et qui, par conséquent, peut être détournée de son objectif. Les transferts de fonds ont augmenté considérablement depuis les années 2000 et sont rési- lients en période de crise économique (Ratha, 2007). La croissance annuelle moyenne des transferts envoyés par les migrants dans le monde est de 10,32% 10 pour la période 1990-2008. Cette augmentation pourrait s’expliquer par la conjonction de plusieurs facteurs tels que :

l’amélioration des institutions économiques des pays d’accueil ; le degré de plus en plus accru d’implication des migrants vis-à-vis de leurs pays d’origine ; le développement des moyens de communication et la baisse des coûts liés aux envois de ces transferts 11 . Précisons d’emblée que cette augmentation profite davantage aux pays en développement. En effet, en- viron 66,61% 12 des transferts dans le monde sont destinés aux pays à revenu moyen. De ce fait, pour certains pays en développement, les transferts de fonds constituent une ressource financière étrangère importante, indispensable aux équilibres macro-économiques. Leurs montants dépassent celui des IDE et des aides au développement pour certains pays (Makhlouf et Mughal, 2013a). Le Maroc n’échappe pas à cette tendance. Ce dernier compte parmi les pays qui ont le plus bénéficié des transferts des migrants internationaux après

9 Peuvent être définies comme étant un processus de création de nouvelles idées et d’innovations qui permettent d’augmenter la productivité.

10 Selon des données de la Banque Mondiale

11 Voir sur le site de la Banque Mondiale « Remittance Prices Worldwide » http://remittanceprices.worldbank.org/

12 WDI-World Bank

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Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

l’Egypte, dans la région MENA, en 2010 13 . En outre, plus de 19% des transferts de fonds dans le monde Arabe sont destinés au Maroc 14 . Ceci est dû, en partie, aux stratégies mises en place par les autorités marocaines. Ces dernières ont, en effet, dès le départ considéré que la migra- tion et son corollaire les transferts de fonds comme un moyen parmi d’autres permettant à ce pays d’accéder aux sources de financement extérieur, à travers justement les transferts de fonds. Mais aussi, un accès aux savoir et aux connaissances extérieurs, par le truchement de retour des étudiants partis pour faire leurs études à l’étranger et parfaire leurs connaissances. Dès l’indépendance, le Maroc a encouragé l’émigration pour des raisons politiques et écono- miques (De Haas, 2005). Les principales destinations sont la France, les Pays-Bas, l’Allemagne et depuis les années 1980, l’Espagne et l’Italie (De Haas et Plug, 2006). Au-delà des frontières de l’Europe, nous trouvons également le Canada et les Etats-Unis, ainsi que certains pays du Golfe persique. Certains gouvernements des pays d’émigration ont compris le potentiel et le rôle de leurs mi- grants dans le développement du pays. L’engagement de la migration au profit de leurs pays d’origine n’est pas un phénomène nouveau (Handbook of Diaspora, 2012). Par conséquent, afin d’inciter les migrants à participer au développement de leurs pays d’origine et en tirer le plus de bénéfices, les gouvernements doivent proposer des programmes adéquats qui facilitent aux migrants leurs engagements auprès de leurs pays d’origine. Cela passe par la connais- sance parfaite des spécificités des migrants, telles que le niveau de qualification, les spécifici- tés des principaux pays d’accueil et la nature de la migration (temporaire ou permanente). A titre d’exemple, le Sénégal fut le premier à créer un ministère dédié à ses migrants, ce fut en 1993. Actuellement, le nombre de pays d’émigration qui ont créé des instituions dédiées à leurs émigrés est de 56 (Handbook of Diaspora, 2012). Le but final de ces politiques étant le renforcement de la confiance entre le pays d’origine et leur migrant. Pour appréhender le phénomène des transferts de fonds dans le cas du Maroc, ce chapitre in- troductif propose de répondre aux questions suivantes :

quelles sont les spécificités des transferts de fonds à destination du Maroc ?

Comment sont-ils effectués et comment ont-ils évolué ?

13 Par exemple en 2010, plus de 6 milliards de dollars courants pour le Maroc et plus de 7 milliards de dollars pour l’Égypte, selon les données de la Banque Mondiale. Si l’on tient compte de la population ou du PIB, ce pays dépasse largement l’Egypte.

14 Calcul effectué à partir des données de la Banque Mondiale.

12

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Peuvent-ils jouer un rôle sur l’économie marocaine dans son ensemble ? Si oui, par

quels canaux ? Afin de répondre à ces interrogations, ce chapitre propose en premier lieu, une analyse con- cise des faits stylisés des migrants marocains et en second lieu, une étude bien détaillée sur l’évolution, la tendance et le rôle des transferts de fonds dans la croissance et le développe- ment de ce pays. L’organisation de ce chapitre se présente de la façon suivante : la section 2 expose l’importance des flux migratoires marocains, ainsi que les politiques mises en place par le gouvernement marocain vis-à-vis de ses émigrés. Le but est, premièrement, d’étudier l’évolution et la répartition géographique des migrants marocains, deuxièmement, de proposer une analyse des politiques marocaines d’émigration. Dans la section 3, nous présenterons des faits stylisés concernant les transferts de fonds, notamment le rôle social et économique qu’ils peuvent jouer dans les économies des pays d’origine. L’intérêt de cette section est de mettre en évidence l’évolution et l’importance des transferts de fonds. Enfin, ce chapitre conclura sur certaines difficultés inhérentes à ce phénomène.

2. Migrants marocains et institutions

Aujourd’hui, la migration marocaine a changé de profil, elle est devenue plus diversifiée géo- graphiquement, car il existe d’autres changements (féminisation, capital humain, etc.). En effet, la France, principale destination durant les années 1970 a cédé la place à d’autres pays d’accueil tels que les pays du Golfe et l’Amérique du Nord. Nous allons voir dans cette sec- tion les caractéristiques de cette migration ainsi que les politiques mises en place par les auto- rités marocaines pour venir en aide à ses émigrés.

2.1. Répartition et évolution des migrants marocains

La migration internationale est une composante de la mondialisation qui subit probablement le plus de restrictions. Certains pays d’accueil ont imposé des restrictions à la migration (Clemens, 2011), mais les flux migratoires n’ont pas diminué. En effet, d’autres canaux se sont substitués à la migration de travail. Parmi ces derniers, nous trouvons, notamment, celui de regroupement familial (De Haas et Plug, 2006). Cette dynamique migratoire a donné lieu à l’apparition d’un stock important de migrants marocains. Il est considéré parmi les plus grands en Europe de l’Ouest (Fondation Hassan II, 2005). Le tableau 1.1 donne la répartition géographique des migrants marocains en 2004.

13

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Tableau 1.1 : Répartition géographique des migrants marocains en 2004

Amérique

Afrique

Les

pays

arabes

du

Europe

Asie

Golfe

5,79%

0,17%

9,15%

 

84,71%

0,17%

Source : Ministère Chargé de la Communauté Marocaine à l’Etranger (2012)

Les raisons qui poussent les migrants marocains à choisir l’Europe comme destination préfé- rée, notamment la France (environ un million des migrants marocains se trouvent en France en 2012 15 ) sont : la proximité géographique ; la langue ; la politique et l’écart de revenu entre les deux entités. Dans la région du Maghreb, le Maroc a le taux d’émigration le plus élevé en 2005 (figure 1.1). Si l’écart de revenu (écart salarial) demeure la principale raison de la migra- tion, d’autres facteurs peuvent également expliquer ce phénomène comme : la situation éco- nomique du Maroc, la volatilité de la croissance économique ainsi que sa dépendance des aléas climatiques. En tout cas, la croissance économique n’arrive pas à absorber le chômage 16 .

15 D’après le Ministère Chargé de la Communauté Marocaine à l’Etranger. 16 Le taux de chômage moyen est de 13% pour la période (1995-2009), calcul effectué à partir des données de la Banque Mondiale.

14

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Figure 1.1 : Stock d’émigration dans les pays du Maghreb (2010)

1.1 : Stock d’émigration dans les pays du Maghreb (2010) Source : Banque Mondiale : ‘Migration

Source : Banque Mondiale : ‘Migration and Remittances Factbook 2011’

Les causes de la migration sont multiples et complexes et ne se résument pas aux seules con- ditions économiques du pays d’origine. En effet, d’autres causes sont liées aux pays d’accueil. Dès lors, les modèles (push / pull 17 ) ne sont pas en mesure d’expliquer d’une manière globale les causes de la migration marocaine (De Haas, 2010). D’autres facteurs peuvent donc in- fluencer les mouvements migratoires marocains tels que la langue, le réseau dans les pays d’accueil, etc. Par exemple, dans le cas du Maroc, Fokkema et De Haas (2011) évaluent les facteurs qui sont à l’origine de la migration, les déterminants de pré-migration. Ils concluent que l’éducation, le regroupement familial, le régime politique dans les pays d’origine, effet réseaux et l’information concernant le pays d’accueil perçue par le potentiel migrant jouent un rôle important dans la migration marocaine. Il est à signaler par ailleurs que le profil du migrant marocain a connu des mutations remar- quables dans le temps. Au début des années 1950, la migration marocaine était constituée essentiellement d’hommes avec un niveau de qualification relativement faible. Ce type de migration répondait à la demande résultante de la (re)construction de l’Europe, notamment au cours des trente glorieuses. Suite au regroupement familial, nous assistions à une féminisation

17 Cette approche initialement développée dans un cadre néo-classique. Dans ce cadre les travailleurs migrent parce que sont pauvres dans leur pays d’origine et espèrent être mieux dans les pays d’accueil.

15

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

de la migration. Enfin depuis les années 1990, le nombre d’étudiants marocains, installés d’une manière définitive dans les pays d’accueil n’a cessé d’augmenter (Cahier de Plan, 2010, p. 51). Depuis peu de temps, la migration marocaine connaît un nouveau visage lié à l’apparition de nouvelles zones d’arrivée comme l’Espagne et l’Italie (Cahier de Plan, 2010). Ces deux der- nières destinations attirent plutôt des marocains non qualifiés (De Haas et Plug, 2006). L’immigration en Belgique et aux Pays-Bas a commencé dès les années 1950. Cependant, la présence de marocains a débuté à la fin des années 1960 et au début des années 1970 (De Haas et Plug, 2006). La figure 1.2 ci-dessous donne la répartition des migrants marocains sui- vant les principaux pays d’accueil.

Figure 1.2 : Stock d’émigration marocaine selon les principales destinations (2010)

marocaine selon les principales destinations (2010) Source: Ratha and Shaw (2007) updated with additional data

Source: Ratha and Shaw (2007) updated with additional data for 71 destination countries as described in the Migration and Remittances Factbook 2011.

Comme nous l’avons signalé précédemment, la France reste le pays d’accueil des marocains par excellence, suivie de l’Espagne et de l’Italie. Concernant la Belgique, le Canada et les

16

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Pays-Bas, ils se partagent quasiment le même nombre de marocains résidant à l’étranger 18 . Enfin, nous retrouvons les pays arabes, notamment les pays exportateurs de pétrole (De Haas,

2005).

Le gouvernement marocain participe très activement via une politique d’émigration au renfor- cement des liens entre les migrants marocains et le Maroc. Dans la sous-section ci-dessous, nous allons analyser les principaux modes d’interventions du gouvernement marocain, ainsi que l’objectif de ses interventions.

2.2. Politiques d’émigration

Les transferts de fonds constituent le principal lien entre la migration et le développement (Ratha, 2007). Ils constituent un enjeu majeur de la migration sur le plan micro et macro- économique. Sur le plan micro-économique, ils permettent aux familles de subvenir à leurs besoins vitaux. Au niveau macro-économique, ils contribuent à l’amélioration de certains in- dicateurs économiques. Par conséquent, ils occupent une place de choix dans les politiques économiques de la plupart des pays en développement (Agunias, 2006). A ce propos, depuis les années 1960, le gouvernement marocain encourage les politiques d’émigration de manière très active (MPI 19 , 2005). Effectivement, les politiques migratoires marocaines ont été con- çues dans le but de renforcer les liens entre les marocains résidant à l’étranger et le Maroc (Bouoiyour, 2005). C’est ainsi que le but de ces politiques était dans un premier temps, d’encourager l’émigration, puis de favoriser les transferts de fonds (De Haas et Plug, 2006). Plus tard, le Maroc a renforcé et consolidé ses relations avec leurs migrants par le biais de ses consulats et ambassades dans les pays d’accueil. In hoc sensu, le Ministère chargé de la Communauté Marocaine à l'Etranger (MCME) fut créé en 1990. Au cours de la même année fut créée la Fondation Hassan II 20 . Les migrants marocains peuvent contribuer à améliorer le niveau de vie national en partici- pant à l’allègement des pressions sur l’emploi, dans un pays où le chômage est endémique 21 .

18 Plus de détails sur les statistiques des migrants marocains, voir l’ouvrage de Fondation Hassan II et Organisa- tion International de Migration ‘OIM’ (2003).

19 Migration Policy Institute.

20 Le but de cette organisation est d’aider les migrants marocains à renforcer leurs liens avec le Maroc.

21 Le taux de chômage officiel au Maroc est de 10% en 2009 après avoir été 22.85% en 1995 selon les données de la Banque Mondiale (2012).

17

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Ils participent aussi via la migration estudiantine à l’acquisition des connaissances et du sa- voir-faire. Ils financent, aussi, l’économie locale par le biais des transferts de fonds. Toute- fois, l’impact des transferts de fonds est ambigu 22 . Le Maroc a, justement, essayé d’organiser les flux migratoires pour en tirer le maximum de profit (Bouoiyour, 2005). Ainsi, les autorités marocaines ont aussi créé, comme nous l’avons déjà précisé, des organismes dans le but d’accompagner leurs migrants dans leurs différentes démarches assurant ainsi un lien fort avec le pays d’origine. En 2002, le nouveau roi du Maroc, Mohammed VI a annoncé de nou- velles mesures pour faciliter les investissements des migrants marocains (De Haas et Plug, 2006). Ce maillage administratif a été renforcé par la mise en place du Conseil de la Commu- nauté Marocaine résidant à l'Etranger (CCME), dont le rôle est de mettre en place une straté- gie d’intégration de la communauté marocaine et de renforcer ses liens avec le Maroc. Dans cet ordre d'idées, les banques marocaines ont compris l’importance de l’épargne des migrants. En effet, dès 1971, elles se sont installées directement dans les pays d’accueil, voire pour cer- taines au sein même des ambassades et consulats marocains (Bouoiyour, 2005). Parmi les « packages » qui ont été proposés par le gouvernement dans le but de booster les transferts de fonds, on peut citer à titre d’exemple le Fonds « MDM Invest » permettant aux migrants ma- rocains d’investir au Maroc. Ce fonds s’est développé après la crise financière 23 de 2008 dans le but de soutenir les flux des transferts de fonds. D’autres projets similaires ont été mis en place comme Mig-ressources, projet signé entre l’Italie et le Maroc.

Fonds « MDM Invest » Dans le but d’encourager les migrants marocains à investir davantage, le gouvernement a mis en place un fonds « MDM Invest ». Il s’agit d’une subvention de 10% du coût total du projet accordée aux migrants marocains sous trois conditions :

le montant d’investissement est compris entre 1 et 5 millions de Dirham Marocain ;

l’apport personnel en devises est supérieur ou égal à 25% du coût du projet ;

le financement bancaire ne dépasse pas 65% du projet 24 .

A coté de cette stratégie unilatérale, nous trouvons d’autres stratégies bilatérales à l’instar de

celle signée avec l’Italie (Mig-ressources).

22 Voir chapitre 2.

23 Plus de détails sur la récente crise financière voir Stiglitz (2011).

24 Plus de détails voir le site du Ministère Chargé de la Communauté Marocaine à l’Etranger (MCCME).

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Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Mig-ressources 25 Ce projet vise à faciliter la procédure d’investissement au Maroc pour les marocains installés en Italie. De plus, le gouvernement marocain offre des services d’assistance pour l’accompagnement des migrants marocains dans leurs investissements, comme la mise en contact avec les acteurs locaux afin de promouvoir le développement local. Le gouvernement a, en outre, annoncé le programme « Stratégie et Plan d’Action » pour la période 2008-2012. Ses objectifs sont : « Accompagner l'enracinement des nouvelles générations dans les pays d'accueil sans déracinement par rapport au pays d'origine. Défendre les droits et intérêts des MRE aussi bien au Maroc que dans les pays d'accueil. Faire participer les compétences ma- rocaines à l'étranger aux chantiers de développement au Maroc. Encourager l'investissement productif des marocains du monde. » (MCCMRE) 26 . Ce plan comporte ainsi une stratégie de mobilisation des migrants marocains pour le développement du Maroc visant à les encourager pour participer à des projets économiques et sociaux. Enfin, les institutions qui se chargent d’appliquer des programmes en direction de la migra- tion marocaine sont, en plus du Ministère Chargé de la Communauté Marocaine Résidant à l’Étranger et de la Fondation Hassan II pour les marocains résidant à l’étranger, l’Observatoire de la Communauté Marocaine Résidant à l’Etranger, le ministère des Affaires Étrangères et de la Coopération, la Direction des Affaires Consulaires et Sociales et le Conseil Consultatif des Marocains à l’Etranger. Ces institutions ont enregistré un certain succès, notamment en matière d’informations et d’assistance fournies aux migrants marocains (De Haas et Plug,

2006).

Nous venons de voir l’importance de la migration marocaine et les politiques marocaines vis- à-vis de celle-ci. Dans la section ci-dessous, nous allons étudier les faits stylisés concernant les transferts de fonds engendrés par les migrants marocains.

3. Transferts de fonds : caractéristiques et faits stylisés

Le but de cette section est de rappeler un certain nombre de caractéristiques et de faits stylisés relatifs aux transferts de fonds : leur évolution ; le mode d’envois ; leur répartition ; leur vola-

25 Migration and Return, Resources for Development. 26 Disponible sur le site du ministère http://www.marocainsdumonde.gov.ma/minist%C3%A8re-de-la-

cmre/strat%C3%A9gie-et-plan-d%27action

19

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

tilité. Pour bien appréhender les statistiques sur les transferts de fonds, nous commençons par une mise en garde préalable portant sur les difficultés de leur comptabilisation.

3.1. Comptabilisation et mesures des transferts de fonds

L’Organisation Internationale de Migration (OMI) définit les transferts de fonds comme étant l’ensemble des transferts monétaires personnels effectués par les travailleurs migrants vers leurs proches dans les pays d’origine. En raison de leur importance, beaucoup de gouverne- ments ont considéré les transferts de fonds comme une composante capitale et pertinente du développement (FMI, 2009). Cependant, il y a lieu de signaler la difficulté de trouver des données fiables sur les transferts de fonds. Ceci est dû principalement aux méthodes de leur comptabilisation (Reinke, 2007). De plus, beaucoup de ces fonds s’effectuent par des canaux informels non comptabilisés dans la balance des paiements. Ceux passant par les canaux offi- ciels sont comptabilisés sous trois rubriques dans la balance courante :

rémunération des salariés ;

envois des fonds des travailleurs ;

autre secteur transferts des migrants.

Nous constatons une confusion entre ces rubriques par certains pays en développement (OCDE, 2006). Par exemple, la Banque Centrale des Philippines 27 comptabilise la totalité des transferts de fonds des migrants dans la rubrique rémunération des salariés. D’autres Banques centrales, telles que la Banque Centrale de la République Tchèque 28 et celle de la Bulgarie 29 comptabilisent les transferts de fonds des travailleurs avec les transferts privés dans la ru- brique autres transferts courants (OCDE, 2006). Les transferts de fonds non comptabilisés sont estimés au moins à 50% des déclarés (Grabel, 2008, p. 3). Toutefois, il est compliqué d’évaluer de manière exacte leur montant car les sources de données sont nombreuses (De Luna-Martinez, 2005). En effet, De Luna-Martinez (2005) mène une enquête sur un échantil- lon de pays en développement sur les sources des données des transferts de fonds. Il trouve que 90% des pays de l’échantillon collectent des données auprès des banques commerciales, 65% collectent les données auprès des bureaux de change, 38% utilisent les compagnies des transferts de fonds et 35% utilisent les bureaux de poste comme source des transferts de

27 Bangko Sentral ng Pilipinas

28 Česká národní banka

29 Bălgarska narodna banka

20

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

fonds. En 2005, la Banque Mondiale a organisé une réunion dans le but d’améliorer l’information sur les chiffres des transferts de fonds. Pour résumer, les transferts de fonds font l’objet d’une triple écriture :

ils sont comptabilisés dans le compte rémunération des salariés « résidents à l’étranger » pendant une durée de moins d’un an ; des résidents à l’étranger d’une durée de plus d’un an ; les transferts de capital des migrants qui représentent le transfert des richesses des mi- grants d’un pays à l’autre 30 . Selon le rapport de l’OCDE 31 , certains pays ne respectent pas cette règle comme les Philip- pines, la République Tchèque, la Bulgarie. Pour connaitre l’ampleur de ces envois de fonds, certains auteurs font la somme des trois rubriques (Ratha, 2003). D’autres démarches pour calculer les transferts de fonds consistent à faire la somme de tous les envois de fonds des résidents quelle que soit la durée du séjour à l’étranger, mais sans intégrer les transferts de richesse (Taylor, 1999). Daianu (2001) suggère de faire la somme des postes suivants : rému- nération des salariés (résidents inférieur à un an) ; envois de fonds (des résidents à l’étranger de plus d’une année) et autres transferts courants. Malgré l’importance des transferts de fonds, ainsi que le rôle joué par ces derniers dans les économies des pays d’origine, les données relatives aux transferts de fonds sont moins perti- nentes par rapport à d’autres items dans la balance des paiements (FMI, 2009). La figure 1.3 ci-après, nous retrace l’évolution des transferts de fonds reçus et payés dans le monde. Nous constatons qu’il existe une différence notable entre les transferts de fonds reçus et ceux en- voyés, notamment depuis le milieu des années 1990. Ce problème de données peut poser des difficultés en fragilisant les estimations et les études sur l’impact réel des transferts de fonds sur les économies des pays d’origine. En ce qui concerne le Maroc l’Office des Changes, pla- cé sous tutelle du ministère chargé des finances de collecter les données concernant les trans- ferts de fonds en respectant les normes internationales notamment celles du FMI.

30 Perspectives des migrations internationales :SOPEMI-Edition 2006-ISBN92-64-03629-6-OCDE page 150.

31 Perspectives des migrations internationales :SOPEMI-Edition 2006-ISBN92-64-03629-6-OCDE.

21

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Figure 1.3 : Les transferts de fonds reçus et envoyé dans le monde (1970-2010)

de fonds reçus et envoyé dans le monde (1970-2010) Source : Banque Mondiale 2011 (WDI) 3.2.

Source : Banque Mondiale 2011 (WDI)

3.2. Tendance des transferts de fonds

Depuis l’année 2000, les transferts de fonds ont connu une évolution ascendante (Figure 1.4), aussi bien au Maroc que dans le reste de monde. Le taux de croissance annuel moyen entre 1975 et 2000 est de 5% pour le Maroc et de 10% pour le reste du monde. Sur la période 2000- 2009, ce taux atteint 11% et 12% pour le Maroc et le reste du monde, respectivement. Plu- sieurs explications peuvent être avancées concernant cette augmentation :

le renforcement des contrôles aux frontières suite aux événements du 11 septembre (Fondation Hassan II, 2005) ;

l’amélioration des institutions financières dans les pays d’accueil ;

la baisse des frais liés aux envois de fonds. Par exemple, dans le cas d’El Salvador, Ay- cinena et al. (2009) montrent qu’une réduction d’un dollar des frais d’envois permet d’augmenter de vingt-cinq dollars les transferts de fonds par mois ;

l’amélioration des instruments de mesure des transferts de fonds (Ratha, 2007) ;

l’amélioration des statistiques liées à la comptabilisation des transferts de fonds.

22

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Figure 1.4 : Evolution des transferts de fonds en dollars courants (1975-2009)

Crise financière 2008 11 septembre 2001
Crise financière
2008
11 septembre 2001

Source : Banque Mondiale (WDI-2011)

La figure 1.4 nous montre une augmentation notable des transferts de fonds depuis 2000. Cela peut s’expliquer par le renforcement du contrôle sur les transferts informels, par l’incitation à utiliser des canaux formels, par la réduction des coûts d’envois. A cet égard, le choix des ca- naux d’envoi (formel, informel) dépend de plusieurs facteurs tels que la proximité géogra- phique, la langue, le coût de transaction, la vitesse d’envoi, la sécurité liée à l’envoi (Freund et Spatafora, 2008). Si globalement les transferts de fonds ont montré une tendance à la hausse, la crise finan- cière 32 de 2008 a causé une baisse notable de ces derniers. Selon les données de la Banque mondiale, si la baisse a été limitée dans le cas marocain (9% seulement), elle a été plus impor- tante dans d’autres pays (38% au Kenya), (Cali et al., 2008). L’une des raisons pour laquelle la baisse des transferts de fonds vers le Maroc a été modérée est liée à la baisse des coûts d’envoi. Selon la Banque Mondiale (2010) En moyenne les coûts liés aux envois avant la crise étaient de 8,4% et seulement de 5,6% pendant la crise. De plus, la diversification de la migration marocaine peut aussi contribuer à la stabilité des transferts de fonds.

32 L’impact de la crise financière sur les transferts de fonds est bien documenté par (Sirkeci, et al.2012).

23

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

La figure 1.4 montre que dès 2009, les transferts de fonds sont repartis à la hausse. Si l’on tient compte des transferts de fonds par migrant 33 , on constate que cette moyenne continue à augmenter (figure 1.5).

Figure 1.5 : Transferts de fonds par migrant dans le monde

Figure 1.5 : Transferts de fonds par migrant dans le monde Source : Banque Mondiale et

Source : Banque Mondiale et Nations-Unis. e : estimation (2012)

Si, comme le montre la figure 1.4, la tendance des transferts de fonds vers le Maroc suit celle du reste de monde ; En revanche, la part 34 des transferts de fonds des migrants marocains par rapport au total des transferts du monde entier a baissé (passant environ de 5% en 1975 à 2% en 2000), cette part restant stable depuis 1997 (figure 1.6).

Contrairement aux années 1970, où les migrants ont peu de choix en matière de procédés pour envoyer de l’argent à leur famille. Dans cette époque là, les organismes de transfert sont peu nombreux et s’ils existent les frais sont très élevés (De Luna Martinez, 2005). Actuelle- ment, les migrants disposent d’une panoplie de moyens qui leurs permettent d’envoyer de l’argent. De plus, avec la généralisation de l’utilisation de l’outil internet dans les pays d’origine, notamment au Maroc (le nombre d’utilisateurs est passé d’environ 1000 en 1995 à

33 Les transferts totaux divisés par le nombre de migrant. 34 La part est calculée en divisant les transferts de fonds du Maroc sur ceux du monde entier.

24

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

plus de 15 millions en 2010 selon les données de la Banque Mondiale) les migrants peuvent avoir plus de facilités pour se connecter avec leurs pays d’origine. Cet outil a permis un accès plus facile à l’information par les migrants, ceci implique une réduction de l’asymétrie de l’information entre le migrant et sa famille. Cette réduction de l’asymétrie de l’information peut pousser les migrants à ajuster leurs transferts de fonds.

Figure 1.6 : La part des transferts de fonds des marocains résidant à l’étranger dans les transferts globaux (1975-2009)

à l’étranger dans les transferts globaux (1975-2009) Source : Banque Mondiale (WDI, 2011) et caculs de

Source : Banque Mondiale (WDI, 2011) et caculs de l’auteur

Les principaux pays d’accueil 35 des migrants en 2010 sont les Etats-Unis, avec plus de 40 millions de migrants, suivi de la Russie et de l’Allemagne, avec plus de 10 et 5 millions de migrants respectivement. Certains pays en développement sont devenus une nouvelle destina- tion comme l’Inde. Dans notre cas, la part mondiale des transferts de fonds à destination du Maroc représente plus de 1 % en 2009 (figure 1.6). En fait, les envois de fonds sont destinés principalement aux pays classés dans la catégorie à revenu intermédiaire. Les pays les plus pauvres notamment les pays subsahariens ne bénéficient pas ou peu des envois des fonds. En 2010, seulement 5,52% des envois de fonds sont destinés aux pays à faible revenu.

35 Selon les données de la Banque Mondiale (2012).

25

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Nous venons de voir l’évolution des transferts de fonds globale pour le Maroc et le reste du Monde. Ce chapitre s’intéresse aux caractéristiques des transferts de fonds. Or, l’utilisation des données annuelles peut estomper certaines particularités des transferts de fonds. Pour mieux analyser et étudier le comportement des transferts de fonds, nous utiliserons des don- nées mensuelles. L’idée principale est de savoir si les transferts de fonds présentent un effet saisonnier. En effet, la figure 1.7 montre un effet saisonnier (composante saisonnière). Globa- lement les pics précèdent la rentrée scolaire. Dans le chapitre 2, nous allons, étudier en détail le comportement (propriétés cycliques) des transferts de fonds.

Figure 1.7 : Evolution mensuelle des transferts de fonds (janvier 1998- Décembre 2010)

fonds ( janvier 1 9 9 8 - D é c e m b r e

Source : Office des changes marocain (2011)

26

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Pour appréhender la saisonnalité des mois de juillet et d’août, nous allons constituer des va-

riables indicatrices (variable dummy) pour chaque mois. En intégrant la constante dans le

modèle ci-après, nous sommes obligés d’omettre le mois de janvier pour éviter la colinéarité

parfaite. Le modèle peut s’écrire comme suit :

parfaite. Le modèle peut s’écrire comme suit : (1) et , Remit : les transferts de

(1) et

parfaite. Le modèle peut s’écrire comme suit : (1) et , Remit : les transferts de
parfaite. Le modèle peut s’écrire comme suit : (1) et , Remit : les transferts de

, Remit : les transferts de fonds.

Les paramètres estimés du modèle (1) sont donnés dans le tableau1.2 infra

Tableau 1.2 : Résultats MCO

Constante

Février

Mars

Avril

Mai

Juin

3006,03***

-369,1

-139,4

-65,03

-55,66

149,6

(-9,657)

(-0,83)

(-0,31)

(-0,14)

(-0,12)

(0,3)

Juillet

Août

Septembre

Octobre

Novembre

Décembre

1428,55***

1249,40***

44,35

135,24

-65,88

292,08

(3,245)

(2,838)

(0,101)

(0,30)

(-0,15)

(0,664)

R2 ajusté : 0.13, () test de T, *** significativité à 1%

Les résultats montrent clairement que les transferts de fonds augmentent significatement dans

le mois de juillet et août.

Nous venons de voir la tendance des transferts de fonds, dans la section suivante nous

étudierons les canaux utilisés pour ces transferts d’une manière générale et dans le cas

marocain en partculier.

27

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

3.3. Les canaux des transferts de fonds

Les canaux d’envois d’argent sont informels et formels. Les canaux informels sont :

envoyer de l’argent par le biais des amis qui se rendent au pays ; utiliser le système de « Hawala 36 » ; envoyer de l’argent dans des enveloppes en utilisant les bureaux de postes. Plusieurs canaux formels peuvent être utilisés pour transférer l’argent des migrants : les banques, les organismes de transferts, les postes, etc. Etonnement, nous constatons que très peu d’études explorent de manière détaillée ces canaux de transferts (Agunias, 2006). Dans le cas du Maroc, les transferts de fonds se font par des virements bancaires (61%), par des billets de banques (27%), des mandats postaux (12%) (figure 1.8). Cependant, le migrant peut choi- sir d’autres canaux informels pour transférer l’argent. La part des fonds transférés par des canaux informels varie entre 10 et 50% (OCDE, 2006). Les études empiriques ont montré que le choix de moyen d’envoi ne dépend pas que des frais, mais aussi de la vitesse et la disponi- bilité des services (Orozco, 2004).

Figure 1.8 : Caractéristiques des transferts de fonds 2002-2007

1.8 : Caractéristiques des transferts de fonds 2002-2007 Source : Ministère Chargé de la Communauté Marocaine

Source : Ministère Chargé de la Communauté Marocaine à l’Etranger

36 Hawala est considéré comme un système international de transferts de fonds (Pohoata et Caunic, 2007).

28

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Les virements bancaires occupent une place importante dans le choix des canaux de transfert. Ceci pourrait être le résultat de la présence de succursales marocaines dans certains pays d’accueil. A cet égard, les banques marocaines les plus importantes sont installées en France. Par ailleurs, environ 40% des virements bancaires sont effectués avec le groupe des banques populaires (Fondation Hassan II, 2005). Une partie de ces virements reste sous forme de dé- pôts. En 2008, cela représentait 29% des transferts dont ¼ des dépôts sont rémunérés et ¾ ne l’étaient pas (Berriane et Aderghal, 2010). Précisons qu’en 2001, environ 18% des migrants marocains avaient un compte de dépôt, et la quasi-totalité des dépôts étaient libellés en Dir- hams, alors que les migrants marocains peuvent aussi détenir des comptes libellés en devises ou en Dirhams convertibles (Fondation Hassan II, 2005). Les transferts de fonds déposés en comptes de dépôts peuvent stimuler le développement financier. La relation entre les trans- ferts de fonds et le développement est testée empiriquement par plusieurs travaux (Aggarwal et al., 2006 ; Esteves et Khoudour-Castéras, 2009 ; Bouoiyour et Makhlouf, 2011). Les con- clusions de ces études suggèrent deux types de relation entre les transferts de fonds et le déve- loppement financier : complémentarité ou substituabilité.

3.4. Répartition géographique des transferts de fonds vers le Maroc

Les transferts de fonds vers le Maroc proviennent essentiellement des pays de l’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord ainsi que de certains pays du Golfe persique (figure 1.9).

Figure 1.9 : Répartition géographiques des transferts de fonds en 2010

Figure 1.9 : Répartition géographiques des transferts de fonds en 2010 Source : office des changes

Source : office des changes du Maroc (2012)

29

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

La majorité de ces transferts proviennent de France (environ 40% du total des transferts en

2010). Ceci s’explique par la présence d’un nombre important de migrants marocains. La part

de la France (70%) était, néanmoins, plus importante dans les années 1980 selon les données

de l’office des changes du Maroc. Cette baisse peut s’expliquer, en partie, par la diversifica- tion des destinations des marocains avec l’apparition des nouveaux pays d’accueil comme l’Italie et l’Espagne.

Si nous nous intéressons au montant moyen annuel transféré par migrant 37 , l’ordre de classe-

ment des pays change (la France n’occupe plus que la troisième position). En effet, la figure 1.10 montre que l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis occupent les deux premières places. Cela pourrait s’expliquer par la nature et le type des migrants. En d’autres termes, les migrants dans ces deux pays peuvent être qualifiés et temporaires. De plus, les migrants qualifiés sont

la plupart du temps mieux rémunérés et peuvent donc envoyer davantage de fonds.

A l’exception de l’Arabie Saoudite et des Etats-Unis, la somme des transferts de fonds par

migrant est quasiment similaire pour la France, l’Italie, l’Espagne et l’Allemagne.

Figure 1.10 : Transferts de fonds moyens par migrant (2008)

Figure 1.10 : Transferts de fonds moyens par migrant (2008) Source : Office des Changes du

Source : Office des Changes du Maroc, Fondation Hassan II (2012) et calculs de l’auteur

37 La moyenne est calculée sur la base du montant total des transferts divisé par le nombre des migrants, sous l’hypothèse que tous les migrants contribuent aux transferts de fonds.

30

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Il est évident, que les transferts de fonds dépendent des revenus perçus par le migrant, la du- rée de son séjour, sa situation et le pays d’accueil, etc. Plusieurs autres facteurs peuvent in- fluencer les montants des transferts de fonds comme le genre, le niveau d’éducation, l’âge, etc. Effectivement, les femmes pourraient envoyer des sommes moindres, en termes absolus par rapport aux hommes. Ceci est dû au fait que les femmes ont un salaire généralement plus faible que les hommes. Concernant le niveau d’éducation, les études montrent que les mi- grants hautement qualifiés transfèrent moins d’argent (Funkhouser, 1995). Comme en Tuni- sie, Jelili et Jallal (2002) trouvent que le niveau d’éducation est corrélé négativement avec le montant des transferts de fonds des migrants tunisiens. Nous venons de voir que le montant des transferts par migrant est différent selon le pays de résidence, nous allons voir ci-après comment la durée de séjour peut impacter les transferts de fonds vers le Maroc.

3.5. Croissance des transferts de fonds et convergence

La dimension temporelle du comportement des transferts de fonds est marginalisée par la lit- térature (Bettin et Luccetti, 2012). Dans ce chapitre, nous étudions le comportement des trans- ferts de fonds dans les nouveaux et les anciens pays d’immigration. Orozco et al. (2005) sou- lignent une relation négative entre la durée de migration et les transferts de fonds. Ainsi, une année de plus de migration réduit de 2% les transferts de fonds. La figure 1.11 ci-après, montre une relation négative entre le taux de croissance moyen des transferts de fonds et les montants initiaux transférés dans le cas du Maroc. En effet, la droite de régression montre qu’il y a une relation négative entre les transferts de fonds initiaux (1982) et le taux de crois- sance moyen annuel sur la période (1982-2010) pour les principaux pays d’accueil des mi- grants marocains. La figure 1.11 met en lumière le fait que de rester plus longtemps dans le pays d’accueil peut affecter négativement les montants des transferts. Cette relation s’explique également par le fait que les nouveaux migrants ont tendance à envoyer davantage de fonds, probablement dans le but de rembourser les frais liés aux coûts de la migration. Brown (1998) soulignait déjà que les transferts de fonds étaient affectés par la durée de la migration mais aussi par la composition et la taille de la migration. Les variations de ces trois composantes peuvent modifier la tendance des transferts de fonds. Parmi les facteurs qui peu- vent également baisser le taux de croissance des transferts de fonds, nous trouvons la réces- sion économique dans les pays d’accueil, le regroupement familial et l’érosion de l’altruisme avec la durée de la migration. En effet, la durée de séjour pourrait affecter négativement

31

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

l’attachement des migrants à leur pays d’origine. Les restrictions des flux migratoires dans les vieilles destinations peuvent aussi expliquer la baisse des transferts de fonds. Par exemple, depuis le choc pétrolier de 1973 la migration vers la France a baissé (De Haas et Plug, 2006). Le graphe 1.11 ci-après montre clairement que le taux de croissance des transferts de fonds en France est plus faible par rapport aux autres pays d’accueil. Or, la France est considérée comme étant l’une des destinations les plus anciennes des migrants marocains (Chattou,

1998).

Figure 1.11 : Pays d’accueil 38 et transferts de fonds

Nouvelles destinations Anciennes destinations
Nouvelles destinations
Anciennes destinations

Source : Office des changes marocain (2012) et calculs de l’auteur

La figure 1.11 montre aussi que le taux de croissance des transferts de fonds depuis la France et des Pays-Bas est faible par rapport à celui de l’Espagne et de l’Italie, ces deux derniers

38 France (FRA), Pays-Bas (NLD), Belgique (BEL), Allemagne (DEU), Danemark (DNK), Suède (SWE), Arabies Saoudite (SAU), Suisse (CHE), Grande Bretagne (GBR), Emirats Arabes Unis (ARE), Italie(ITA), Etats-Unis (USA), Espagne (ESP).

32

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

étant des nouvelles destinations pour les migrants marocains (Khachani et Mghari, 2006). Ces premiers enseignements nous ont incité à réfléchir davantage sur le lien entre les transferts de fonds et la nature des pays d’accueil (vieille destination versus nouvelle destination). Pour ce faire, nous proposons un indice (I) qui nous permet de capter le lien entre les transferts de fonds et l’écart de richesse entre les pays d’accueil et le pays d’origine (Maroc). L’indice (I) est calculé comme suit :

.
.

Cet indice dépend du montant des transferts de fonds, du revenu dans le pays d’accueil et d’origine ainsi que du nombre d’habitant dans les deux pays. Si nous supposons que l’écart de richesse est stable, cet indice tend vers 0 quand les transferts augmentent. Si R représente les transferts de fonds, la variation de la différence de richesse entre le pays d’accueil et d’origine, nous obtenons les propriétés suivantes :

et d’origine, nous obtenons les propriétés suivantes : lim W 0, R = +• I =

lim

W 0,R

=

+•

I

=

0,

et

lim

W 0,R

=

0

I

= +•

. Les résultats de l’évolution de cet indice pour les prin-

cipaux pays d’accueil sont retracés dans la figure 1.12.

Figure 1.12 : Ecart de richesse et transferts de fonds

1.12. Figure 1.12 : Ecart de richesse et transferts de fonds Source : Office des changes

Source : Office des changes du Maroc (2012), Banque Mondiale (2012) et calculs de l’auteur

33

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Pour la France, la Belgique, et les Pays-Bas, l’indice est stabilisé autour de 10 -5 depuis les années 1980. Ceci peut s’expliquer par le fait que les transferts de fonds sont stables par rap- port aux autres pays d’accueil et très supérieurs à W. Ces pays représentent les anciens pays d’accueil pour le Maroc. Pour les Etats-Unis, l’Espagne et l’Italie qui sont de nouvelles desti- nations, la valeur de I est d’abord plus importante car R est moins élevé mais les courbes con- vergent vers celle de la France en raison de l’augmentation du R au fur et à mesure que les migrants s’installent. Dans les anciens pays d’immigration, la stabilité relative de I peut s’expliquer par le fait qu’il existe une compensation entre les nouveaux envois de fonds des migrants nouvellement installés et l’érosion des transferts des migrants anciennement instal- lés. Cela met en évidence le lien entre l’attachement et la durée de la migration. En d’autres termes, plus la durée de migration est longue plus le migrant se détache de son pays d’origine.

3.6. Volatilité des transferts de fonds

Les transferts de fonds sont considérés comme des flux financiers les moins volatiles, notam- ment par rapport aux IDE (Ratha, 2003 ; Grabel, 2008 ; Mughal et Makhlouf, 2011). Cepen- dant, la hausse ou la baisse soudaine des transferts de fonds peut avoir un effet déstabilisateur sur les économies récipiendaires. La connaissance avancée sur la volatilité des transferts de fonds permet d’anticiper des comportements non souhaités.

3.6.1. Dispersion relative

La volatilité est l’amplification des fluctuations d’une variable autour d’une tendance (Malik Bensafta et Gervasio, 2011). Dans notre cas, elle mesure l’importance des fluctuations des transferts de fonds sur la période de 1982 à 2010 pour la plupart des pays d’accueil des mi- grants marocains. Ecart type divisé par la moyenne (figure 1.13) montre trois types de pays d’accueil 39 : les pays à forte volatilité (l’Espagne, les Etats-Unis, l’Italie, les Emirats Arabes Unis et la Grande Bretagne), les pays avec une volatilité intermédiaire (le Danemark, la Suède, la Suisse, et l’Arabie Saoudite) et les pays à faible volatilité (la France, les Pays-Bas, la Belgique et l’Allemagne). Nous remarquons que les pays à faible volatilité sont de vieux pays d’accueil pour les migrants marocains. La stabilité des transferts de fonds dépend égale-

39 France (FRA), Pays-Bas (NLD), Belgique (BEL), Allemagne (DEU), Danemark (DNK), Suède (SWE), Arabies Saoudite (SAU), Suisse (CHE), Grande Bretagne (GBR), Emirats Arabes Unis (ARE), Italie(ITA), Etats-Unis (USA), Espagne (ESP), Total des transferts de fonds (TOT).

34

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

ment de la spécificité des pays d’accueil et des conditions économiques des pays d’origine. En effet, les pays à revenu élevé font partie de la zone euro et connaissent une certaine stabili- té économique et une certaine ressemblance.

Figure 1.13 : Dispersion relative (1982-2010)

ressemblance. Figure 1.13 : Dispersion relative (1982-2010) Source : Office des Changes du Maroc et calculs

Source : Office des Changes du Maroc et calculs de l’auteur

Toujours d’après la figure 1.13, les pays d’accueil qui présentent une forte volatilité sont des nouveaux pays d’immigration. Les migrants marocains étant nouvellement installés, leurs transferts de fonds sont plus volatiles, car ils sont plus sensibles aux changements écono- miques dans les pays d’accueil et le Maroc. Ces nouveaux migrants peuvent aussi être éco- nomiquement plus vulnérables par rapport à ceux déjà installés depuis une longue période. Les pays ayant une volatilité intermédiaire sont : le Danemark, la Suède, l’Arabie Saoudite et la Suisse.

3.6.2. Ecart type mobile

La figure 1.13 nous donne la volatilité sur toute la période. Cependant, si la variabilité n’est pas constante dans le temps, la mesure utilisée dans la figure 1.13 peut nous donner une mau- vaise information sur la volatilité. Pour remédier à cette situation, nous allons calculer l’écart type glissant.

35

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

L’écart type, calculé tous les 6 ans pour la période de 1982 à 2010, dont l’évolution est pré- sentée sur la figure 1.14 pour les principaux pays d’accueil, permet de mesurer la volatilité d’une série chronologique. Le but de cet indice, dans notre cas, est de tester la robustesse de la dispersion relative présentée dans la figure 1.13. Nous voulons comparer l’écart type entre la France (pays à faible volatilité dans notre échan- tillon) avec les pays ayant une grande volatilité, comme l’Espagne et les Etats-Unis. Nous observons que l’indice est stable pour la France par rapport aux autres pays (l’Espagne, l’Italie, les Emirats Arabes Unis et les Etats Unis). Cependant, l’indice des ces derniers pays converge vers celui de la France.

Figure 1.14 : Ecart type mobile (1982-2010)

de la France. Figure 1.14 : Ecart type mobile (1982-2010) Source : Office des Changes du

Source : Office des Changes du Maroc (2012) et calculs de l’auteur

A ce stade, nous remarquons que le comportement des transferts de fonds est relativement stable en France par rapport à d’autres pays d’accueil. Cela peut s’expliquer par le fait que les migrants résidants en France lissent leurs envois d’argent vers le Maroc, en raison de la pré- sence d’une politique de protection sociale.

36

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

3.6.3. Variabilité des transferts de fonds par pays d’accueil

Si la volatilité peut constituer un problème pour les pays bénéficiaires, nous pouvons la con- sidérer comme un risque potentiel 40 . Cependant, ce risque diffère selon le pays de résidence. Le tableau 1.3 donne les différentes valeurs du risque et du rendement des transferts de fonds pour les principaux pays d’accueil. Le risque est mesuré par l’écart type des rendements de transferts. Ces derniers sont mesurés par la moyenne des taux de croissance sur la période 1982-2008 sous l’hypothèse de l’exogénéité des transferts de fonds.

Tableau 1.3 : Relation entre les transferts de fonds et les pays d’accueil (1982-2008)

Pays d’accueil

Risque spécifique

Rendement

Elasticité avec les PIB d’accueil

Italie

39%

37%

86%

Espagne

17%

33%

90%

Etats-Unis

17%

26%

92%

Royaume-Uni

11%

19%

86%

Suisse

3%

17%

91%

E.A.U.

5%

17%

75.93%

Danemark

8%

16%

86%

Suède

8%

16%

93%

Arabie Saoudite

5%

12%

76%

Pays-Bas

12%

11%

64%

Allemagne

7%

10%

74%

U.E.B.L

4%

9%

90%

France

3%

8%

87%

Global

17%

10%

Source : Office des Changes du Maroc (2012) et calculs de l’auteur

Trois informations principales peuvent être déduites du tableau 1.3 : les pays qui ont un ren- dement élevé ont un risque élevé ; la France et la Suisse peuvent être considérées comme « source stable » avec un minimum de risque ; l’Espagne, l’Italie et les Etats-Unis ont un risque plus élevé ; la plupart des pays d’accueil ont un risque inférieur au risque global. La source de la variabilité des fonds n’est pas seulement une conséquence des chocs écono- miques. Elle peut aussi venir de la nature de la migration, qualifiée ou non, temporaire ou

40 Notamment pour les pays à forte dépendance.

37

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

permanente, masculine ou féminine, etc. L’économie marocaine prend part, aussi, à la variabi- lité des transferts de fonds par le biais des chocs qu’elle subit. Il s’agit des chocs économiques ou des catastrophes naturelles. Les chocs économiques dans le pays d’accueil ou d’origine ne suffisent pas pour expliquer d’une manière structurelle le comportement des migrants. Ces chocs peuvent créer des com- portements opportunistes ou d’arbitrage temporel et spatial. Si l’on prend des investissements des migrants, ces derniers ont le choix de les réaliser soit dans les pays d’origine ou dans le pays d’accueil. Ils peuvent aussi faire un arbitrage dans le choix du moment opportun pour investir (immédiat ou dans le futur).

La contribution à la croissance 41 La croissance des transferts de fonds peut être décomposée en la somme de la croissance de chaque pays d’accueil. Le tableau 1.4 donne la contribution à cette croissance des principaux pays d’accueil pour la période 2000 à 2010.

Tableau 1.4 : Contribution à la croissance en (%)

FRA

BEL

NLD

DEU

ITA

DNK

SWE

SAU

GBR

USA

ESP

CHE

ARE

2000 4,55

19,6

13,6

0,51

24,0

1,34

0,00

3,54

11,8

5,54

8,69

2,90

1,05

2001 33,0

0,84

13,5

6,79

20,6

0,40

0,12

0,40

4,62

9,81

6,99

0,88

0,51

2002 9,95

-2,01

26,73

11,16

42,06

0,67

0,10

-0,49

5,89

7,46

-1,20

-1,76

0,16

2003 32,1

-0,38

-2,68

-5,90

23,7

-1,11

0,42

-3,26

12,4

5,64

42,85

0,25

-3,32

2004 26,2

-5,06

-20,6

2,00

20,3

-1,06

0,24

1,10

-3,46

14,5

48,36

3,15

11,2

2005 25,04

8,71

5,84

7,32

2,34

-0,14

0,03

6,20

5,76

-3,93

21,96

-4,6

18,6

2006 51,79

-0,75

4,67

3,88

11,37

0,26

0,18

0,88

-1,41

5,49

19,85

0,87

-0,40

2007 37,9

1,95

4,90

1,55

13,4

0,13

0,07

2,37

6,55

0,72

25,20

-0,3

1,91

2008 119

-5,06

8,90

4,59

13,1

-7,32

0,39

-3,39

6,76

-28,9

38,39

-14

-29,9

2009 29,01

-25,7

2,24

-14,8

18,9

5,14

0,46

-6,43

8,18

28,19

63,72

8,09

-5,77

2010 48,96

-5,99

4,48

-5,64

-15

-0,3

0,87

12,8

19,54

11,28

-12,95

3,22

12,07

Source : Office des Changes du Maroc (2012) et calculs de l’auteur

41 France (FRA), Pays-Bas (NLD), Belgique (BEL), Allemagne (DEU), Danemark (DNK), Suède (SWE), Arabies Saoudite (SAU), Suisse (CHE), Grande Bretagne (GBR), Emirats Arabes Unis (ARE), Italie(ITA), Etats-Unis (USA), Espagne (ESP).

38

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Le tableau 1.4 montre que la France a toujours une contribution positive pour la croissance sur la période. D’autres pays représentent plus au moins des contributions négatives et posi- tives selon l’année. Par exemple, en 2010, la France, la Suède, l’Arabe Saoudite, la Grande Bretagne, les Etats-Unis, la Suisse et les Emirats Arabes Unis ont une contribution positive. Par contre, la Belgique, l’Allemagne, l’Italie, le Danemark et l’Espagne ont une contribution négative. Nous pouvons déduire à partir de ce tableau que la France est une source sure et fiable des transferts de fonds vers le Maroc.

3.6. Le poids des transferts de fonds dans l’économie marocaine

Dans cette section, nous allons essayer de montrer l’importance des transferts de fonds dans l’économie marocaine. Pour cela, nous allons commencer par les comparer avec d’autres flux financiers à destination du Maroc, puis discuter de leurs rôles dans le financement de l’économie.

3.6.1. Comparaison des flux financiers vers le Maroc

Les transferts de fonds sont considérés comme le plus important flux financier vers les pays en développement après les investissements directs étrangers (Ratha, 2003). La part des trans- ferts de fonds dans la richesse du Maroc est plus importante que celle des flux des IDE et des aides au développement (figure 1.15). Cette part varie aux alentours de 6 à 9% du PIB 42 . De plus ces transferts peuvent augmenter dans les périodes de crise et de catastrophes naturelles (Ratha, 2003). Cette situation n’est pas propre au Maroc, il est reconnu, aujourd’hui, que les transferts de fonds jouent un rôle financier très important dans les pays en développement (Bouoiyour et Makhlouf, 2011).

42 D’après le classement des transferts de fonds de la Banque Mondiale (2009)

39

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Figure 1.15 : Comparaison des flux financiers à destination du Maroc

: Comparaison des flux financiers à destination du Maroc Source : Banque Mondiale (WDI-2011) Les transferts

Source : Banque Mondiale (WDI-2011)

Les transferts de fonds peuvent être classés en trois catégories :

i) les transferts de fonds destinés à aider les familles restées dans le pays d’origine ;

ii) les transferts de fonds individuels dédiés au financement des projets d’investissements ;

iii) les transferts de fonds effectués d’une manière collective afin de réaliser des projets

collectifs. Il est à noter que l’aide au développement connait une stagnation remarquable depuis des dé- cennies (figure 1.15). Les causes sont manifestement bien connues et il n’est pas opportun d’y revenir. Avec la crise que connaissent des pays développés, cette tendance n’est pas prête de s’inverser, d’où l’importance des transferts de fonds. La Banque Mondiale 43 est consciente de ce phénomène et met « les bouchées doubles » pour mieux exploiter ce levier.

43 Le volet sous la rubrique « Migration and Remittances ».

http://econ.worldbank.org/WBSITE/EXTERNAL/EXTDEC/EXTDECPROSPECTS/0,,contentMDK:21121930~

pagePK:64165401~piPK:64165026~theSitePK:476883,00.html

40

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Nous avons souligné précédemment l’importance et le poids des transferts de fonds dans la richesse marocaine et l’implication du gouvernement de ce pays dans la gestion des affaires migratoires. Mais, nous n’avons pas discuté du rôle qu’ils peuvent avoir dans les économies récipiendaires notamment dans le cas du Maroc. Pour évaluer ce rôle, nous allons scinder notre analyse en deux catégories. La première consiste à étudier le rôle social, et la deuxième se focalisera sur le rôle économique de transferts de fonds.

3.6.2. Le rôle social des transferts de fonds

Les transferts de fonds peuvent avoir des effets positifs sur le bien être global. Cela passe par l’amélioration des conditions de vie des familles bénéficiaires de ces transferts. Ils peuvent se substituer aux mécanismes d’assurance traditionnels dans les pays qui n’ont pas de systèmes d’assurance suffisamment performants. Ils peuvent également jouer un rôle non négligeable dans la santé et l’éducation des enfants. Par exemple, Lopez-Cordova (2004) a associé la baisse de la mortalité infantile à une augmentation des transferts de fonds au Mexique. Les transferts de fonds contribuent aussi d’une manière positive à l’inscription des enfants à l’école et à la baisse du travail des enfants (Dessy et Rambeloma, 2009). De plus, Medina et Cardona (2010) trouvent que les ménages colombiens bénéficiaires des transferts de fonds dépensent 10% de plus dans l’éducation par rapport aux non bénéficiaires. Dans le cas du Maroc, plus précisément dans la région Souss-Massa, Bouoiyour et Miftah (2013) trouvent que les transferts de fonds baissent le travail des enfants et réduisent la probabilité de décro- chage scolaire. C'est ainsi que beaucoup de pays en développement utilisent les transferts de fonds pour financer leur développement local (Grable, 2008). Bien sûr, ils peuvent améliorer les conditions de vie des ménages récipiendaires d’une manière directe, mais ils peuvent aussi créer beaucoup d’activités et d’emplois via la création des entreprises. De cette façon ils ré- duisent le chômage et les pressions sociales. Dans cet ordre d'idées, les transferts de fonds contribuent à la baisse de la pauvreté par l’amélioration des revenus des ménages récipien- daires. In hoc sensu, Il est démontré que les transferts de fonds réduisent la pauvreté (Adams et al., 2008; Adams et Page, 2005; Quartey et Blankson, 2004). Ceci est d’autant plus vrai que les transferts de fonds sont de plus en plus importants pendant les périodes de crise (Grabel, 2008). Toutefois, l’impact des transferts de fonds sur les inégalités reste ambigu (Ratha, 2003; López-Córdova et Olmedo, 2006). Certaines études soulignent que les transferts de fonds ag- gravent les inégalités. Par exemple, Rodriguez (1998) observe que les transferts de fonds ap- profondissent les inégalités aux Philippines. Adams (1991) remarque, dans le cas de l’Egypte,

41

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

le même phénomène, de même pour Mughal et Diwara (2010) dans le cas du Pakistan. En revanche, Taylor (1999) est convaincu que les transferts de fonds ont un effet stabilisateur sur la distribution des revenus au Mexique. Ils peuvent améliorer la stabilité de l’économie. Si la stabilité de l’économie est l’un des objectifs du gouvernement du Maroc, son économie reste vulnérable aux aléas climatiques (Drine, 2011). Les transferts de fonds peuvent contri- buer dans certains cas, notamment dans les périodes de crise, à la stabilité des économies d’origine (Ratha, 2007). De plus, Les transferts de fonds atténuent les effets des catastrophes naturelles, dans les pays où le poids des transferts de fonds excède 17 % du PIB (Ebeke et Combes, 2013).

Pour illustrer cette idée dans le cas marocain, nous avons calculé l’évolution du taux de crois- sance des transferts de fonds (figure 1.16). Nous montrons en analysant ce graphique que les pics de croissance des transferts de fonds correspondent à des catastrophes naturelles et/ou à une baisse de l’activité économique. Selon EM-DAT (2011), nous avons pu distinguer les catastrophes naturelles en fonction du nombre de personnes sinistrées. C'est ainsi que la crois- sance des transferts de fonds en 1999 avoisine les 45%, ce qui correspond à la sécheresse qui a touché le pays pendant cette année. Toutefois, l’augmentation des transferts de fonds dans les périodes de catastrophes naturelles n’est pas spécifique au Maroc. Ce phénomène se géné- ralise aux pays en développement d’émigration.

42

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Figure 1.16 : Le taux de croissance des transferts de fonds

Figure 1.16 : Le taux de croissance des transferts de fonds Source : Banque Mondiale (WDI-2011)

Source : Banque Mondiale (WDI-2011) et "EM-DAT(2011) : The OFDA/CRED International Disaster Database

Les transferts de fonds peuvent jouer un rôle important dans l’absorption des crises sociales. À ce propos, les transferts de fonds sont destinés aux ménages qui en ont besoin mais sans être forcement les ménages les plus nécessiteux. Ils contribuent à aider les familles bénéfi- ciaires à subvenir à leurs besoins en matière de consommation courante, éducation, santé, etc. Selon les Cahiers de Plan (2010), dans le cas du Maroc, durant les premières années de l’émigration, le migrant essaye d’améliorer les conditions de vie des membres de sa famille. Au niveau du village, les transferts de fonds contribuent à des projets de développement comme l’aménagement de certaines pistes, l’adduction d’eau potable. D'ailleurs, les transferts de fonds peuvent jouer un rôle de « protection sociale » dans les pays d’origine. Ce rôle est pertinent notamment dans les périodes de crises économiques (en particulier dans des pé- riodes où le taux de chômage est trop élevé) ou de maladie des proches. La figure 1.17 montre une relation négative entre les transferts de fonds et le taux de chômage. À ce sujet, des études suggèrent que les transferts de fonds ont deux types d’effets opposés : des effets bénéfiques et d’autres préjudiciables (Funkhouser, 1992). En d’autres termes, Funkhsouer (1992) observe que les transferts de fonds ont un impact négatif sur l’offre de travail et un impact positif sur

43

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

la création d’entreprises (self-employment). De plus, les transferts de fonds augmentent la création des ‘start-up’ quand le secteur public est petit et le pays est relativement ouvert (Vaa- ler, 2011). D’un coté, ces fonds ont tendance à faire baisser le taux global d'activité, en rédui- sant la nécessité pour certains membres de la famille de participer au marché du travail et d’un autre coté ils peuvent favoriser la création d’emplois notamment par la création des en- treprises.

Figure 1.17 : Transferts de fonds et taux chômage (1987-2009) 44

: Transferts de fonds et taux chômage (1987-2009) 4 4 Source : Banque Mondiale (WDI-2011) et

Source : Banque Mondiale (WDI-2011) et calcul de l’auteur

La question concernant l’offre de travail 45 s’avère cruciale dans la mesure où une source sup- plémentaire de revenu qui s’accumule à d’autres revenus non salariaux peut avoir un impact négatif sur la probabilité qu’un individu participe au marché du travail. Dans les modèles classiques sur le marché du travail, les revenus non salariaux peuvent avoir un impact négatif sur l’offre de travail. Des précautions doivent donc être prises sur la relation entre les trans- ferts de fonds et le marché du travail, d’autant plus que le taux de chômage est relativement élevé au Maroc 46 . Il serait raisonnable de penser que les transferts de fonds peuvent alléger les pressions sociales et ainsi aider les familles récipiendaires à trouver du travail. Toutefois,

44 Sauf l’année 1994, l’observation concernant le taux de chômage n’est pas disponible.

45 La plus part des études sont réalisées au niveau micro-économique.

46 Le taux de chômage en 2009 est de 10% selon les données de la Banque Mondiale.

44

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Barham et Boucher (1995) remarquent qu’il existe une relation négative entre les transferts de fonds et la participation au marché du travail. Rodrigez et Tiongson (2001) soulignent que les transferts de fonds ont un impact négatif sur le marché du travail. Dans le cas de la Jamaïque, Kim (2007) montre que les transferts de fonds augmentent le salaire de réservation. Récem- ment, dans le cas du Pakistan, Makhlouf et Mughal (2013a) remarquent que les transferts de fonds ont un effet négatif sur l’offre de travail. Acosta (2006), quant à lui, déduit, de son enquête, que les transferts de fonds améliorent le budget des familles bénéficiaires et réduisent leurs problèmes de liquidités au Salvador. Donc, ils permettent plus d’investissements et de consommations. Il montre également que les trans- ferts ont un impact négatif sur le travail des enfants. Funkhouser (1992) observe que les trans- ferts de fonds favorisent la création d’entreprises dans le cas du Nicaragua. De même, dans le cas du Maroc, les transferts de fonds permettent de pérenniser certaines activités en milieu rural, en donnant des moyens financiers aux petits exploitants pour combler leurs déficits, notamment dans les périodes de sécheresse (Cahier du Plan, 2010, p. 57).

3.6.3. Le rôle économique des transferts de fonds

Actuellement, le débat sur l’impact des transferts de fonds sur les économies des pays d’origine est en pleine effervescence. Ceci est dû à plusieurs raisons : d'abord, ils peuvent jouer un rôle crucial dans la stabilité macro-économique des pays exportateurs de main d’œuvre ; ils peuvent aussi soutenir la consommation (Banque Mondiale, 2006). De plus, ils réduisent la volatilité de la consommation. A cet égard, Combes et Ebeke (2011), en utilisant des données de panel pour un groupe de pays en développement ont trouvé une relation néga- tive entre les transferts de fonds et l’écart types de la consommation. Ils déduisent que les transferts de fonds réduisent la volatilité de consommation. Ils influencent aussi les politiques fiscales (Ebeke, 2011). Ils impactent également les dépenses de l’Etat (Kapur et Singer, 2006 ; Shahbaz et al., 2008). In hoc sensu, certains pays taxent les transferts de fonds 47 , ce qui permet d’avoir des ressources supplémentaires. Donc, les transferts de fonds peuvent im- pacter les dépenses des ménages, de l’Etat et des entreprises. Dans le cas du Maroc, nous avons distingué (Makhlouf, 2011) deux types de transferts de fonds vers le Maroc : ceux visant à aider les familles en allégeant leurs contraintes budgétaires

47 La Colombie 0,004% de montant de transfert, l’Equateur 12%, la Géorgie 20%, le Pérou 0,1% et la Pologne utilise le même taux appliqué à l’impôt sur le revenu (De Luna Martínez, 2005).

45

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

(transferts de fonds pour la consommation finale) ; ceux correspondant à un investissement. Ces deux types réagissent différemment suite à un choc économique au Maroc.

Figure 1.18 : Répartition des transferts de fonds au Maroc

Figure 1.18 : Répartition des transferts de fonds au Maroc Source: Berriane et Aderghal (2010, p.

Source: Berriane et Aderghal (2010, p. 17.

La figure 1.18 montre que la part des transferts de fonds destinée à la consommation est plus importante. Ceci confirme que les migrants aident leurs familles à subvenir à leurs besoins de consommation. L’investissement occupe une part très faible, environ 8%. La part des trans- ferts de fonds destinée à l’investissement peut changer en fonction de la conjoncture écono- mique. En effet, nous avons déduit (Makhlouf, 2011) que dans des périodes de forte apprécia- tion du taux de chômage, les transferts de fonds à vocation d’investissements pourraient bais- ser. A l’opposé, les transferts de fonds destinés à la consommation finale pourraient augmen- ter. En ce qui concerne l’utilisation des transferts de fonds, le tableau 1.5 ci-dessous montre la répartition des transferts de fonds.

Tableau 1.5 : Utilisation des transferts de fonds au Maroc

Budget

Santé

Education

Immobilier

Immobilier

Projet

Investissement

familial

familial

individuel

social

productif

69%

30%

26%

6%

10%

1%

13%

Source : Banque Africaine de Développement 2009

46

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

L’étude réalisée par Miotti et al. (2010) sur un échantillon de 215 migrants marocains enquêtés en 2008 dans les bureaux de poste en France, montre que plus de 70% des fonds transférés sont alloués aux dépenses courantes et 6% à l’investissement. Si les migrants arri- vent simultanément à satisfaire les besoins de première nécessité des membres de leurs fa- milles et à accumuler de l’épargne, ils peuvent, alors, s’engager dans des projets d’investissement. D’ailleurs, les migrants marocains investissent plus dans leurs pays d’origine que dans leur pays d’accueil. L’essentiel des investissements (89 %) est réalisé dans le secteur immobilier (figure 1.19).

Figure 1.19 : Répartition des investissements des migrants marocains au Maroc

des investissements des migrants marocains au Maroc Source : Cahiers du Plan (2010) n° 32, p.5.

Source : Cahiers du Plan (2010) n° 32, p.5.

Du point de vue du profil des investisseurs, le sexe masculin est surreprésenté et une majorité d’entre eux ont un âge compris entre 35 et 49 ans 48 . Au niveau macro-économique, le taux de corrélation entre les transferts de fonds et l’investissement est de 0,96 49 . Au niveau macro- économique 50 , les transferts de fonds n’interviennent pas uniquement sur l’investissement et la croissance. Dans le cas du Pakistan, Khan et al. (2007) soulignent que les transferts de fonds contribuent significativement à la consommation. Aux Philippines, Quisumbing et al.

48 Plus de détails sur l’enquête voir Fondation Hassan II (2005).

49 Le taux de corrélation entre les transferts de fonds et la consommation finale des ménages est de 0,964 sur la période 1975-2010. Calcul effectué d’après les données de la Banque Mondiale.

50 Cette thèse se positionne dans une démarche macro-économique des transferts de fonds.

47

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

(2008) observent que les transferts de fonds stimulent la consommation de biens durables. Les transferts de fonds peuvent aider les ménages bénéficiaires à lisser leur consommation. En effet, Chami et al. (2003) mentionnent que les transferts de fonds sont utilisés majoritairement dans la consommation des ménages. En cas de baisse du revenu des ménages récipiendaires, notamment dans des périodes de crise ou de catastrophes naturelles, les transferts de fonds peuvent compenser entièrement ou en partie de cette baisse pour maintenir la consommation à son niveau habituel. De plus, la rela- tion entre les transferts de fonds et la volatilité de la consommation est négative (Combes et Ebeke, 2011). Dans le cas du Maroc, la figure 1.20 montre que le taux de croissance des transferts de fonds est corrélé avec celui de la consommation finale des ménages 51 . De la même manière, ils contribuent à alléger les contraintes financières résultant des imperfections des marchés du crédit.

Figure 1.20 : Taux de croissance de consommation et transferts de fonds USD courant

(1976-2009)

consommation et transferts de fonds USD courant (1976-2009) Source : Banque Mondiale WDI-2011 5 1 Le

Source : Banque Mondiale WDI-2011

51 Le taux de corrélation entre les transferts de fonds et la consommation finale des ménages est de 0,968 sur la période 1975-2010. Calcul effectué d’après les données de la Banque Mondiale (2010).

48

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Les familles dans les régions rurales tirent principalement leurs revenus de l’activité agricole. Par exemple, dans le cas de la Pologne, Barbone et al. (2012) concluent que les transferts de fonds augmentent le revenu réel disponible des ménages de 0,2% et la consommation de 0,1%. Les transferts de fonds, dans ce cas, auront un impact considérable sur la consomma- tion dans les périodes de sécheresses ou d’inondations. De même, ils impactent d’autres gran- deurs macro-économiques telles que la balance des paiements et / ou la croissance écono- mique.

3.6.4. Relation entre les transferts de fonds et la balance courante (1975-2009)

Les transferts de fonds peuvent avoir un impact positif sur l’équilibre de la balance des tran- sactions courantes. Ils peuvent, également, avoir un effet positif sur la situation des avoirs extérieurs des pays d’origine. Cependant, ils peuvent avoir des effets inflationnistes et con- duire à une appréciation du taux de change réel. C’est pour cela que Grabel (2008) conclut que les effets macro-économiques des transferts de fonds des migrants sont complexes. Dans le but d’analyser la relation entre les transferts de fonds et la balance courante, nous utiliserons la relation non paramétrique 52 . Cette relation est donnée par la figure 1.21. Elle est non-monotone. Plus précisément, les transferts de fonds contribuent à absorber une partie des déficits chroniques de la balance courante. Il y a lieu de signaler que les transferts de fonds sont sans contrepartie. Donc, ils constituent une source de devises non négligeable et intéres- sante. C’est pourquoi, ils peuvent contribuer à la stabilité de l’économie marocaine dans des périodes de chocs.

52 Dans ce cadre, nous n’avons pas besoin de supposer une relation a priori entre la balance courante et les trans- ferts de fonds.

49

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Figure 1.21 : Relation non paramétrique entre les transferts de fonds et balance cou- rante 53

entre les transferts de fonds et balance cou- rante 5 3 Source : Banque Mondiale (WDI-2011),

Source : Banque Mondiale (WDI-2011), et calculs de l’auteur

Les transferts de fonds permettent la stabilisation de la balance courante et réduisent la volati- lité de la production nationale et facilitent l’accès aux marchés internationaux de capitaux (Avendano et al., 2009 ; Chami et al., 2009 ; Ratha, 2010). Cependant, ils peuvent engendrer un “effet de boomerang”, en creusant le déficit de la balance courante, par l’augmentation des importations. Un autre risque lié aux transferts de fonds est celui du syndrome hollandais 54 . Dans le cas du Maroc, cet effet peut être atténué par les interventions des autorités monétaires sur le marché des changes, et par d’autres facteurs liés aux spécificités de l’économie maro- caine (voir chapitre 4). A ce sujet, plusieurs études ont été réalisées dans le but de vérifier ce phénomène. Par exemple, Barajas et al. (2010b), dans une étude effectuée sur des données de panel, ont montré que le risque est plus important dans les cas des pays à revenu intermé- diaire. Concernant des études sur un seul pays, Bourdet et Falck (2006) confirment la pré- sence du syndrome hollandais au Cap-Vert. Ce phénomène, comme nous l’avons montré dans

53 L’estimation est réalisée à l’aide du package « np » sur le R : http://cran.r-project.org/web/packages/np/np.pdf. 54 Nous allons étudier cette question dans le cas marocain dans le chapitre 4.

50

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

des travaux antérieurs, touche aussi le Pakistan (Makhlouf et Mughal, 2013a) et la Tunisie (Makhlouf et Chnaina, 2011). Les transferts de fonds affectent la balance des paiements. Ils ont, d’ailleurs, un impact plus important par rapport à d’autres flux financiers tels que les aides et les IDE, car ils sont plus stables (Mughal et Makhlouf, 2011). Par conséquent, la corrélation entre les transferts de fonds et les importations est plus forte qu’entre les transferts de fonds et les exportations (fi- gure 1.22).

Figure 1.22 : Relation entre les transferts et les importations et les exportations

entre les transferts et les importations et les exportations Source : CHELEM-CEPII, Banque Mondiale (2012) et

Source : CHELEM-CEPII, Banque Mondiale (2012) et calculs de l’auteur

3.6.5. Relation avec le taux de croissance économique

Comme nous venons de le constater, les transferts de fonds stimulent la consommation et l’investissement dans les pays d’origine. Ils peuvent également augmenter les recettes pu- bliques par le biais des taxes à la consommation. Taylor et al. (1996) suppose que les trans- ferts de fonds affectent de manière positive la demande de biens et services, ce qui implique une augmentation de la croissance. Dans cet ordre d’idées, ils contribuent à l’investissement productif. Ils peuvent aussi constituer un facteur stabilisateur de l’équilibre financier dans les périodes de crise (Yang, 2003). Ils promeuvent, également, le capital physique et humain (Adenutsi, 2010 ; Gupta et al., 2009 ; Hildebrandt et McKenzie, 2005 ; Phillips, 2009). Ils peuvent aussi favoriser la croissance économique par le biais du développement financier. En

51

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

effet, Aggarwal et al. (2006) trouvent que les transferts de fonds favorisent le développement financier. La relation entre les transferts de fonds et la croissance dans les pays en développement est ambiguë (Ratha, 2007). Dans cet ordre d’idées, Massey et Parrado (1998) et Griffin (1976) considèrent que les transferts de fonds contribuent à l’investissement productif. In hoc sensu, Bouoiyour (2008) observe que les transferts de fonds augmentent le stock des investissements des ménages marocains. Toujours dans le cas marocain, nous observons (Makhlouf et al., 2012) que les transferts de fonds ont un impact positif sur la croissance économique. La figure 1.23 montre une relation positive entre les transferts de fonds et le PIB par habitant au Maroc. De plus, les transferts de fonds réduisent la volatilité de la croissance économique. Par exemple, en utilisant les données de panel pour 60 pays en développement de 1980 à 2003, Bugamelli et Paternò (2011) montrent que les transferts de fonds sont corrélés négativement avec la volatilité de la croissance économique.

Figure 1.23 : PIB par habitant et transferts de fonds (1975-2010)

1.23 : PIB par habitant et transferts de fonds (1975-2010) Source : Banque Mondiale WDI-2011 et

Source : Banque Mondiale WDI-2011 et calculs de l’auteur

52

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

Dans le cas du Maroc, La figure 1.23 montre que la relation entre les transferts de fonds et le PIB par tête est positive. De plus, Makhlouf et Naamane (2013) trouvent que les transferts de fonds impactent positivement la croissance économique. L’utilisation d’une partie des transferts de fonds dans des investissements peut favoriser la croissance économique. Par ailleurs, les transferts de fonds permettent d’investir dans le capi- tal humain, ce qui implique une croissance positive. Ziesemer (2006) démontre, aussi, que les transferts de fonds ont bien un impact positif sur la croissance économique. Cependant, l’impact des transferts de fonds sur la croissance n’est pas encore clair en raison de résultats disparates. Par exemple, Stark et Lucas (1988), Faini (2007), Mundaca (2009), Garcia-Fuentes et Kennedy (2009) remarquent un impact positif des transferts sur la crois- sance, tandis que Chami et al. (2003), Ramirez et Sharma (2009) observent un lien négatif. L’impact des transferts de fonds sur la croissance passe par plusieurs canaux. Nous pouvons illustrer ces canaux de transmissions entre les transferts de fonds et la croissance économique par le schéma 1.1 ci-après.

Schéma 1.1 : Canaux de transmission

les transferts de fonds et la croissance économique par le schéma 1.1 ci-après. Schéma 1.1 :
les transferts de fonds et la croissance économique par le schéma 1.1 ci-après. Schéma 1.1 :
les transferts de fonds et la croissance économique par le schéma 1.1 ci-après. Schéma 1.1 :

53

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

4. Conclusion

La migration marocaine a connu une évolution remarquable au point d’atteindre 10% de la

population totale. Par conséquent, les transferts de fonds vers le Maroc ont connu une ten-

dance à la hausse. Ils constituent également une source importante de revenu pour plusieurs

familles marocaines. Malgré l’éloignement géographique, les migrants marocains ont entrete-

nu des liens forts avec leur pays d’origine. Ceci se manifeste, pour une partie, par le volume

des transferts de fonds opérés. Ces derniers ne sont pas uniquement destinés à la consomma-

tion mais aussi à l’investissement. Dans ce chapitre introductif, nous avons montré :

premièrement, l’importance et l’évolution de la migration marocaine en donnant aussi

un aperçu sur les politiques mises à disposition des migrants par le gouvernement ma-

rocain ;

deuxièmement, la tendance à la hausse et le poids non négligeable des transferts de

fonds engendrés par les migrants dans l’économie marocaine.

Ce chapitre ne s’arrête pas à ce niveau d’analyse, il étudie également le nature et le compor-

tement des transferts de fonds par pays d’accueil. En effet ce chapitre nous invite à voir au-

delà des chiffres et des faits stylisés concernant les transferts de fonds en analysant leur com-

portement, leurs rôles, et leurs relations avec certaines variables macro-économiques clés.

En termes de volatilité, nous avons trouvé qu’à court terme les transferts de fonds ont un

comportement différent selon le pays d’accueil. En effet, dans les anciens pays d’accueil,

nous montrons que les transferts de fonds sont moins volatiles par rapport aux nouveaux pays

d’accueil. Enfin, le comportement des migrants marocains n’est pas homogène. Ceci, nous

amène à recommander aux autorités d’établir des politiques de ciblage afin d’optimiser ces

flux. Cependant, à long terme nous avons trouvé que le comportement des transferts de fonds

des nouveaux pays d’accueil converge vers celui des anciens pays d’accueil, notamment la

France. Nous avons aussi discuté du rôle éventuel que les transferts de fonds peuvent jouer

dans les économies en développement d’une manière générale et au Maroc en particulier. Ce

dernier dispose d’un nombre très important de migrants qui peuvent jouer un rôle crucial au

niveau économique et social en Maroc, notamment par le biais des transferts de fonds. Ce

rôle, mérite une attention très particulière de la part des universitaires, des chercheurs et des

décideurs, politiques.

Le présent chapitre constitue une description des transferts de fonds des migrants marocains

et témoigne de leur importance. Il constitue une étape préliminaire à une étude approfondie de

54

Chapitre 1 : Transferts de fonds : caractéristiques, faits stylisés et enjeux

ce phénomène. Nous allons traiter maintenant des propriétés cycliques des transferts de fonds dans le cadre marocain.

55

Chapitre 2 : Propriétés cycliques des transferts de fonds

CHAPITRE 2 : PROPRIETES CYCLIQUES DES TRANSFERTS DE FONDS

56

Chapitre 2 : Propriétés cycliques des transferts de fonds

1. Introduction

Fournir des explications à la dynamique des transferts de fonds ainsi qu’à leurs caractéris-

tiques n’est pas une tâche facile. En effet, transférer de l’argent est une décision qui s’appuie

sur plusieurs facteurs liés à l’individu et à sa famille. De même, lorsque nous nous intéressons

à plusieurs individus, sur une longue période et dans des espaces géographiques hétérogènes,

l’étude des transferts de fonds devient encore plus complexe. Dans ce sens, l’environnement

macro-économique dans les pays d’accueil et d’origine peut jouer un rôle non négligeable sur

la décision et le volume d’argent envoyé. D’autres événements ponctuels peuvent aussi in-

fluencer cette décision, comme les fêtes familiales ou religieuses.

Dans la littérature économique, nous pouvons distinguer deux approches principales qui

s’opposent à propos des propriétés cycliques des transferts de fonds. Dans la première ap-

proche, les transferts sont considérés stables et contra-cycliques (Bugamelli et Paterno, 2005 ;

Ratha 2003; Grable, 2008). Selon la Banque mondiale “Remittances may move

countercyclically relative to the economic cycle of the recipient country. Remittances may

risewhenthe recipient economy suffers a downturn in activity or macroeconomic shocks due

to financial crisis, natural disaster, or political conflict, because migrants may send more

funds during hard times to help their families and friends. Remittances may thus smooth con-

sumption and contribute to the stability of recipient economies” (Banque Mondiale, 2006).

Par conséquent, les transferts jouent un rôle significatif dans la réduction des amplitudes des

cycles économiques dans le pays d’origine. Dans la deuxième approche, les transferts de

fonds sont considérés comme relativement volatiles et sensibles aux conditions économiques

des pays d’origine (Ghosh, 2006 ; Mughal et Makhlouf, 2011).

La connaissance des propriétés cycliques des transferts de fonds est importante pour les pays

bénéficiant de volumes conséquents. En effet, cette connaissance va leur permettre de réagir

d’une manière adéquate aux fluctuations des cycles des affaires (Vargas-Silva, 2008). Der-

rière le caractère contra-cyclique des transferts de fonds, nous pouvons supposer principale-

ment un comportement altruiste des migrants. Par contre, si les transferts de fonds sont pro-

cycliques, nous pouvons les catégoriser avec les autres flux d’investissement.

Ainsi, les transferts de fonds peuvent augmenter dans les périodes où les familles restées dans

le pays d’origine ont besoin de dépenser d’avantage par rapport à leurs dépenses habituelles,

comme dans des périodes de fêtes familiales, religieuses, ou lors de la rentrée scolaire. De ce

fait, ils peuvent avoir un comportement saisonnier. Ceci n’exclut pas certains envois pour des

57

Chapitre 2 : Propriétés cycliques des transferts de fonds

motifs d’investissements dans des conditions économiques favorables 55 . Il faut cependant préciser que cette relation n’est pas aussi automatique. En effet, les deux comportements (al- truiste et égoïste) peuvent très bien coexister. Dans ce chapitre, nous souhaitons enrichir le débat à propos des propriétés cycliques des transferts de fonds par une approche empirique. La principale interrogation dans ce travail est donc de savoir si les transferts de fonds sont contra-cycliques ou pro-cycliques. Cependant, l’apport principal de cette étude par rapport aux précédentes consiste à :

étudier les transferts en utilisant des fréquences annuelles et trimestrielles ;

utiliser plusieurs techniques de filtrages, y compris non paramétriques pour tester les deux types de tendances (déterministe et stochastique) ;

tester plusieurs techniques de liaison entre les cycles en vérifiant la robustesse.

Il y a lieu de signaler que dans le cas du Maroc, Sayan (2004) souligne que les transferts de fonds sont pro-cycliques, alors que Bouhga-Hagbe (2006) aboutit à la conclusion qu’ils sont contra-cycliques. Au regard de ces deux études, il semble difficile de pouvoir conclure sur le caractère réel de ces transferts de fonds. C’est pourquoi, ce présent travail invite à aller au- delà de ces contradictions, afin d’éclaircir au mieux les propriétés cycliques de ces transferts. En effet, une connaissance fiable des propriétés cycliques des transferts de fonds est capitale, notamment pour les décideurs et politiciens des pays d’origine, afin de mettre en place des politiques économiques efficaces. La suite de ce chapitre se présente comme suit : dans la section 2, nous allons présenter une revue critique de la littérature sur les propriétés cycliques des transferts de fonds. Puis, la sec- tion 3 nous permettra d’exposer la stratégie d’estimation en fonction des données utili- sées. Dans la section 4, nous présenterons et commenterons les résultats obtenus avec des périodicités différentes. Dans la section 5, nous tirerons les conclusions de ce chapitre.

55 Le gouvernement marocain a mis en place des programmes dans le but de favoriser des investissements de ses émigrés. Voir le chapitre 1, p. 5.

58

Chapitre 2 : Propriétés cycliques des transferts de fonds

2. Etat de l’art : propriétés cycliques des transferts de fonds

Les cycles des transferts de fonds peuvent être accentués par plusieurs facteurs, comme la conjoncture économique dans les deux pays (d’origine et d’accueil), le taux de change, l’inflation, les cycles des affaires, le degré d’intégration économique, etc. Elbadawi et Rocha (1992) nous expliquent d’ailleurs comment le niveau de transferts peut être affecté par les politiques économiques des pays d’accueil. En prenant l’exemple du Pakistan, nous avons montré dans des travaux antérieurs, que les transferts de fonds en provenance d’Europe sont plus stables que ceux provenant du Moyen Orient et d’Amérique du Nord (Mughal et Makhlouf, 2011). En d’autres termes, la variance des transferts de fonds en provenance de ces deux dernières régions d’accueil est hétéroscédastique. De plus, la stabilité des transferts de fonds pourrait être due en partie au fait que les économies européennes sont stables par rap- port aux autres régions. La situation économique des pays d’origine influence également les transferts de fonds (Swamy, 1981). Dans ce contexte, Elbadawi et Rocha (1992) indiquent que la variation des transferts de fonds est sensible aux périodes des crises, aux catastrophes naturelles et à l’instabilité politique du pays d’origine. Les transferts de fonds peuvent intera- gir en fonction des chocs survenus au sein des pays d’origine (Makhlouf, 2011). Kapur (2004) a montré que les économies ayant subi des chocs macroéconomiques reçoivent généralement plus de transferts de fonds. La conjoncture et les politiques économiques dans les pays d’accueil peuvent jouer un rôle important dans la détermination de la nature et du comporte- ment des transferts de fonds (Mughal et Makhlouf, 2011). El-Sakka et McNabb (1999) défendent l’idée selon laquelle le niveau général des prix affecte les transferts de fonds. Assurément, ceteris paribus, une augmentation générale des prix dans le pays d’origine érode le pouvoir d’achat issu des transferts de fonds. Dans ce cas, ils peu- vent augmenter pour compenser cette perte. Les politiques économiques des pays d’accueil ainsi que le degré de dépendance économique entre le pays d’origine et les pays d’accueil peuvent également jouer un rôle important dans la détermination de la nature des transferts de fonds. Ainsi, le statut du pays d’accueil (nouvelle ou ancienne destination) a un rôle à jouer dans le comportement des transferts de fonds. Plus précisément, les nouveaux pays d’immigrations peuvent engendrer des cycles avec des oscillations plus grandes par rapport aux anciens pays d’accueil. Cela peut s’expliquer, par le fait que les transferts de fonds sont sensibles aux changements économiques dans les nouveaux pays d’accueil, d’autant plus que ces nouveaux

59

Chapitre 2 : Propriétés cycliques des transferts de fonds

migrants peuvent être économiquement vulnérables par rapports à ceux déjà installés depuis une plus longue période, ce qui engendre une volatilité plus importante. Entre les deux extré- mités, il existe des pays à statut intermédiaire dont la volatilité est plus au moins faible (voir chapitre 1). Les transferts de fonds peuvent aussi être déterminés 56 par le revenu courant (keynésien) ou par le revenu permanent (au sens de Freidman). Dans ce dernier cas, les transferts de fonds ne sont pas sensibles aux trajectoires transitoires du revenu, mais ils seront plutôt sensibles aux revenus anticipés. De plus, le risque lié à la concentration des migrants dans une région don- née constitue une menace pour la stabilité des transferts de fonds. Dans le cas où la région en question est touchée par des crises économiques, des conséquences immédiates sur les trans- ferts de fonds peuvent être engendrées. In hoc sensu, Stiglitz (2011) considère les transferts de fonds comme étant un canal de transmission de crise économique des pays d’accueil vers les pays d’origine. Par conséquent la diversification des pays d’accueil peut contribuer à la stabi- lité des transferts de fonds. Si les cycles des transferts de fonds sont corrélés positivement avec ceux de l’activité écono- mique dans le pays d’origine, ils pourraient aggraver les amplitudes des cycles économiques. Par contre, une corrélation négative pourrait les atténuer en absorbant les chocs. Les cycles des transferts de fonds peuvent également influencer les fluctuations d’autres variables macro- économiques, comme le taux de change, la masse monétaire en circulation et la consomma- tion. Ceci peut créer plusieurs difficultés pour les pays d’origine notamment :

des tensions inflationnistes ;

des transferts de fonds difficilement prévisibles qui compliquent la mise en place de certaines politiques économiques ;

la baisse de la part des transferts de fonds destinée à l’investissement ;

des aggravations de la situation des ménages qui dépendent de ces transferts de fonds.

Au-delà, ils peuvent également être à l’origine de comportements rentiers de la part des ménages récipiendaires. Les études empiriques sur les propriétés cycliques des phénomènes économiques, notamment le PIB et la consommation, sont abondamment exploitées particulièrement dans les pays dé- veloppés (Verne, 2011). Les fluctuations des variables économiques constituent un domaine de recherche intéressant compte tenu des conséquences qu’ils peuvent engendrer notamment

56 Voir le chapitre 3 pour plus de détails sur les déterminants des transferts de fonds.

60

Chapitre 2 : Propriétés cycliques des transferts de fonds

sur les économies considérées. Dans le cas des transferts de fonds, la littérature économique reste encore insuffisante. Par contre, les organismes internationaux tels que la Banque Mon- diale ou le Fonds Monétaire International ainsi que certains universitaires commencent à s’intéresser aux propriétés cycliques des transferts de fonds, cependant, la littérature dans ce domaine n’est pas assez riche (Sayan et al., 2010). Certaines études montrent que les migrants ont tendance à envoyer davantage de fonds vers leurs pays d’origine lors des périodes de crises économiques, désastres naturels et conflits (Ratha, 2007). Yang (2003), à son tour, note que les transferts de fonds vers les Philippines ont augmenté suite à la crise financière de 1997. Dans ce cas ils sont considérés comme con- tra-cycliques (Ratha, 2007 ; Banque Mondiale, 2006 ; Chami et al., 2005). Néanmoins, ils peuvent aussi augmenter lorsque les conditions économiques sont favorables dans les pays d’origine, principalement lorsque ils sont destinés à l’investissement. Dans ce cas, ils sont considérés comme pro-cycliques. Ils peuvent aussi être acycliques. Sayan (2004) a analysé la corrélation entre les cycles des transferts de fonds (en provenant de l’Allemagne) et les cycles du PIB de la Turquie. Les cycles obtenus, en utilisant le filtre Hodrick Prescott, démontrent que les transferts de fonds sont pro-cycliques. Les résultats sur les propriétés cycliques sont donc différents selon le pays d’origine. Ainsi, Sayan (2006) qui a étudié les propriétés cy- cliques de 12 pays d’émigration (à revenu moyen inférieur) pour la période 1976-2003, en utilisant un filtre polynomial, obtient des résultats différents selon le pays d’origine. Par exemple, pour le Maroc, les résultats montrent que les transferts de fonds sont pro-cycliques. Cependant, toujours dans le cas du Maroc, Bouhga-Hagbe (2006) trouve une relation négative entre la production agricole et les transferts de fonds et conclut que ces derniers sont contra- cycliques. En comparant cette source de revenu (les transferts de fonds) par rapport à d’autres flux fi- nanciers (Investissements Directs Etrangers), Vargas-Silva (2008) souligne, que dans le cas du Mexique, les transferts de fonds sont contra-cycliques, tandis que, les IDE sont pro- cycliques. Toutefois, l’auteur admet que les résultats obtenus manquent de robustesse. Dans une étude plus récente, Sayan et al. (2010) ont conclu que les propriétés cycliques des trans- ferts de fonds sont impactées par les caractéristiques des cycles des affaires du Mexique et ceux des Etats-Unis, en utilisant les données trimestrielles, de 1980 à 2008. La nature de l’interaction entre l’économie d’origine et le pays d’accueil peut donc jouer sur les propriétés cycliques des transferts de fonds. De même, Akkoyunlu et Kholodilin (2006) ont étudié l’interaction entre les transferts de fonds des migrants turcs résidant en Allemagne avec le PIB

61

Chapitre 2 : Propriétés cycliques des transferts de fonds

de la Turquie et de l’Allemagne. Ils ont remarqué que les transferts de fonds réagissent de manière positive aux variations du PIB de l’Allemagne. En revanche, ils ne sont pas sensibles aux variations du PIB de la Turquie. La période d’étude peut biaiser les résultats de l’étude. A cet égard, nous avons constaté que, pour toute la période allant de 1973 à 2008, les transferts de fonds vers le Pakistan sont pro- cycliques (Mughal et Makhlouf, 2010). Cependant durant cette période, nous avons constaté des sous périodes où les transferts de fonds sont contra-cycliques. Cette étude manque de ro- bustesse, du fait que nous avons utilisé un seul filtre pour déterminer les cycles. Sayan et Te- kin-Koru (2007) ont conclu que les transferts de fonds sont contra-cycliques dans le cas du Mexique et pro-cycliques pour la Turquie. Frankel (2011) a noté que les transferts de fonds sont pro-cycliques, en utilisant deux types de régression : la première avec des données bilaté- rales de 64 pays d’accueil et d’origine en 2005 (coupe transversale) et la deuxième en utilisant le même échantillon de pays pour la période 1979-2005 (données de panel). Mandelman et Zlate (2010) en utilisant un modèle SDGE 57 appliqué au cas du Mexique et des États-Unis ont observé que les transferts de fonds sont pro-cycliques. Chami et al. (2008), en utilisant un panel de pays, ont montré une relation négative entre les transferts de fonds et le PIB des pays d’accueil. Le tableau 2.1 résume les principales études sur les propriétés cycliques des trans- ferts de fonds.

57 Stochastic Dynamic General Equilibrium (SDGE)

62

Chapitre 2 : Propriétés cycliques des transferts de fonds

Tableau 2.1 : Propriétés cycliques

Auteurs

Filtre

Période

Pays

Estima-

Conclusion

 

tion 58

Chami et al. 2008

Hodrick

1970-2005

An-

Panel de pays

Régression

Contra-

Prescott

nuelles

 

cycliques

Akkoyunlu

et

Hodrick-

1962-2004

Turquie

Corrélation

Pas de rela- tion

Kholodilin

Prescott

Annuelles

 

(2006),

Vargas-Silva

 

Baxter

et

1981-2006

Mexique

Corrélation

Contra-

(2008)

King

Trimestrielles

 

cycliques

Frankel (2011)

 

Différence de

Coupe transver-

64 pays

Régression

Contra-

 

PIB

sale 2005

d’accueil et

cycliques

 

d’origine

Sayan

et

al.

Baxer

et

1980-2008

Mexique-Etats-

GMM

Contra-

(2010)

King

Trimestrielles

Unis

cycliques

Sayan (2004)

 

Hodrick

1987

:1-2001:4

Turquie

Corrélation

Pro-cyclique

 

Prescott

Trimestrielles

 

Mughal

et

Hodrick

1973-2008

Pakistan

Corrélation

Pro-

Makhlouf (2010)

Prescott

cycliques

Sayan (2006 59 )

 

Polynomial

1976-2003

Maroc

Corrélation

Pro-

 

Annuelles

 

cycliques

Mandelman

et

DSEG

Trimestrielles

Mexique-Etats-

Corrélation

Contra-

Zlate (2010)

 

1995

:2-2006 :3

Unis

cyclique

Sayan et Tekin- Koru (2007)

 

Hodrick-

Trimestrielles

Mexique-Etats-

Corrélation

Pro-cyclique

Prescott et

1987

:1-2003 :3

Unis

 

Polynomial

En résumé, nous arrivons à deux sortes de résultats : les transferts de fonds sont contra- cycliques ou pro-cycliques. Ceci veut dire que les transferts de fonds sont sensibles aux con-

58 Nature de liaison entre les cycles des transferts de fonds et les cycles des affaires

59 Les résultats pour les autres pays sont comme suit : Algérie, Pakistan, Lesotho, République dominicaine, Ja- maïque, Côte d’Ivoire : acycliques ; Bangladesh : contra-cyclique et synchro, Inde : contra-cycliques, Jorda- nie : pro-cycliques et synchro.

63

Chapitre 2 : Propriétés cycliques des transferts de fonds

jonctures économiques des pays d’accueil et d’origine. Nous venons également de voir que

leurs propriétés cycliques sont liées au type de données utilisées et à la mesure de la liaison.

Ils peuvent être vus comme le résultat d’une offre et d’une demande. Le schéma 2.1 illustre

cette idée.

Schéma 2.1 : Impact de la demande des transferts de fonds sur leurs propriétés cy- cliques

Transferts

de fonds

Offre des transferts de fonds par les migrants Contra- Pro-cycliques cycliques Demande des transferts de
Offre des transferts de fonds
par les migrants
Contra-
Pro-cycliques
cycliques
Demande des transferts de
fonds par des familles
Revenus des familles et
leurs migrants

Si nous raisonnons en termes d’offre et de demande des transferts de fonds, nous pouvons

penser que les familles des migrants restées au pays demandent de l’argent à leurs proches

résidant à l’étranger. Cette demande peut notamment dépendre de leurs revenus. Par contre,

l’offre de transferts de fonds est une fonction du revenu du migrant. S’il y a une crise écono-

mique spécifique au pays d’origine qui ne se propage pas entre le pays d’origine et les pays

d’accueil, les ressources financières des familles des migrants auront tendance à baisser mais

pas celles des migrants. De ce fait, les familles demanderont plus d’aides que d’habitude à

leurs proches à l’étranger. Dans ce cas, la demande de transferts de fonds sera supérieure à

l’offre. Si les migrants répondent favorablement à cette demande, les cycles de transferts de

fonds seront contra-cycliques avec l’activité économique. Dans le cas inverse, une conjonc-

ture économique favorable dans le pays d’origine entraînera une baisse de la demande d’aides

des familles. Dans ce cas de figure, les migrants dégageront un surplus de transferts de fonds.

Les cycles des transferts de fonds seront alors pro-cycliques.

64

Chapitre 2 : Propriétés cycliques des transferts de fonds

Les propriétés cycliques des transferts de fonds peuvent être impactées par le pays d’origine, les pays d’accueil et le degré d’interdépendance entre les deux pays. Pour les pays d’origine, les chocs et les aléas sont à l’origine des fluctuations des transferts de fonds car les migrants sont en permanence en connexion avec leur pays d’origine via principalement leurs familles, les médias, etc. La réaction des migrants peut être immédiate ou étalée dans le temps, selon le type de choc. En ce qui concerne les pays d’accueil, nous pouvons déduire que les propriétés cycliques des transferts de fonds reflètent celles des cycles des affaires des pays d’accueil. Etudier le phénomène des transferts de fonds, notamment au niveau macroéconomique, né- cessite beaucoup de précautions. Cela ne remet nullement en cause l’étude de cycles qui peut donner une vision plus compréhensible d’un tel phénomène. Dans la section suivante, nous allons utiliser une approche macro-économétrique pour décortiquer les propriétés cycliques des transferts de fonds vers le Maroc. Pour ce faire, plusieurs filtres seront mobilisés avec des données annuelles et trimestrielles.

3.

Méthodologie

Cette section s’interroge sur les fluctuations des transferts de fonds, en étudiant leurs cycles. Le terme cycle peut être défini comme l’amplitude des mouvements des transferts de fonds par rapport à la tendance. Nous définissons les cycles comme des déviations par rapport à la tendance. Dès lors, la question se pose sur la meilleure manière de décomposer la tendance du cycle. Une fois les cycles des transferts de fonds, du revenu des migrants et celui des familles restées au Maroc extraits, nous étudierons les corrélations entre ces cycles. Pour bien étudier le lien entre les cycles, nous ferons la différence entre une simple corrélation et un lien de causalité. Encore, pour mieux appréhender la cyclicité des transferts de fonds, nous allons analyser graphiquement les cycles pour détecter d’éventuelles sous-périodes pendant les- quelles le comportement des transferts de fonds serait modifié. Dans cette section nous utilise- rons, également, plusieurs filtres afin d’estimer au mieux la tendance.

65

Chapitre 2 : Propriétés cycliques des transferts de fonds

3.1. Stratégie d’estimation Pour analyser la corrélation entre les cycles des transferts de fonds avec ceux des revenus des familles restées au Maroc et des migrants dans le pays d’accueil, nous allons dans un premier temps extraire les cycles pour chacune des variables en utilisant plusieurs filtres : le filtre « HP » (Hodrick-Prescott, 1997), le filtre « BK » (Baxter et King, 1999), le filtre polynomial selon, le filtre moyenne mobile simple, le filtre exponentiel et le filtre non paramétrique. En- suite, nous testerons la stationnarité des cycles en utilisant le test des racines unitaires (ADF 60 ) pour ne retenir que les filtres donnant des cycles stationnaires. Afin de conclure sur les propriétés cycliques, nous analyserons les signes des corrélations obtenues. Un signe néga- tif et significatif traduit le fait que les transferts de fonds sont contra-cycliques. Un signe posi- tif implique que les transferts de fonds sont pro-cycliques. Si la corrélation n’est pas significa- tive, cela traduit le fait que les transferts de fonds sont acycliques. Les résultats seront discu- tés dans les sections ci-après.

3.2. Données

Nous utilisons des données annuelles et également trimestrielles. L’intérêt de considérer des données trimestrielles. C’est qu’elles prennent en considération les tendances courtes telle la saisonnalité (ce que ne se produit pas avec des données annuelles). Pour ces dernières, les transferts de fonds sont mesurés en dirham marocain de 1982 à 2010. Ces données sont obte- nues via le site de l’Office des Changes du Maroc 61 . En ce qui concerne le revenu des familles restées au Maroc, nous utilisons comme variable proxy le Produit Intérieur Brut (PIB) 62 du Maroc, extrait de l’IFS 63 . Les graphiques des variables sont donnés en Annexe (figures A2.1 et A2.2) et les statistiques descriptives sont données dans le tableau 2.2.

60 Augmented Dickey-Fuller.

61 http://www.oc.gov.ma/

62 Pour plus de détails vois le chapitre 3.

63 International Financial Statistics CD-ROM.

66

Chapitre 2 : Propriétés cycliques des transferts de fonds

Tableau 2.2 : Statistiques descriptives données annuelles (1982-2010)

En milliards

 

Moyenne

Médiane

Minimum

Maximum

Écart type

Coefficient de variation

 

Transferts

de

fonds

(fréquences

Remit-

A

annuelles)

28,4

24,2

13,2

52,1

11,2

0,39449

 

PIB

(fréquences

PIB-

A

annuelles)

405

376

238

668

126

0,31067

A : pour annuel.

Pour les estimations trimestrielles, nous utilisons les données trimestrielles (1998 : 1 - 2010 :

3) des transferts de fonds fournies par le site de l’Office des Changes du Maroc. En ce qui concerne le revenu des familles des migrants restées au Maroc, nous avons également utilisé comme variable proxy le Produit Intérieur Brut (PIB) du Maroc en dirham (source IFS). Les statistiques descriptives sont fournies dans le tableau 2.3.

Tableau 2.3 : Statistiques descriptives données trimestrielles (1998 : 1 - 2010 : 3)

En

millions

(Dirhams)

Moyenne

Médiane

Minimum

Maximum

Écart type

C.V.

PIB- T

PIB (fréquences

131990

125610

93840

190690

31381

0,23774

trimestrielles)

Remit- T

Transferts de fonds (fréquences trimes- trielles)

9595,6

9826,2

4105,1

16885

3417

0,3561

T : trimestriel.

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Chapitre 2 : Propriétés cycliques des transferts de fonds

4. Résultats et discussion

Dans cette section, nous allons présenter et comparer les résultats des différents types de don- nées ainsi que les différentes liaisons entre les cycles.

4.1. Données annuelles

Avant de procéder à l’étude des liaisons entre les cycles, nous allons sélectionner les cycles qui sont stationnaires afin d’estimer une corrélation sans biais. En effet, si la relation n’est pas monotone, le coefficient de corrélation qui est proche de 0 n’implique pas toujours l’indépendance entre les deux variables. D’après les résultats présentés dans le tableau 2.4, nous avons retenu les filtres HP, BK et polynomial d’ordre 3 et 4 qui donnent effectivement des cycles stationnaires.

Tableau 2.4 : Test de racine unitaire

Filtre

PIB- A

ADF (test)

Stationnarité

Remit -A

ADF (test)

Stationnarité

Moyenne mobile simple

mc_ PIB-A

-1,6182

I(1)

mc_ Remit-A

-4,391***

I(0)

Moyenne

mobile

expo-

emc_ PIB-A

-0,3997

I(1)

emc_ Remit-A

-2,4969

I(1)

nentielle

Hodrick Prescott

 

hp_ PIB-A

-6,175***

I(0)

hp_ Remit-A