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recherche

Ile de Ré et littoral
la dynamique des sables
otre planète a vécu, entre -18 000 et

N - 5 000 ans, un épisode de remontée du


niveau des océans très rapide (jusqu’à
1 à 3 cm/an), de l’ordre de 130 mètres, puis une
période de relative stabilité jusqu’à nos jours. Au
troisième millénaire avant J.-C., la mer avait à
peu près atteint son niveau actuel. Depuis cette
époque, le trait de côte du littoral a continué à se
modifier, non plus sous l’effet des variations du
niveau marin, mais par comblement des baies et
des estuaires, dû essentiellement aux apports de Des chercheurs du Centre littoral de géophysique de
sédiments continentaux par les fleuves, et au dé- l’Université de La Rochelle explorent les fonds sablonneux,
placement, par la houle et les marées, des masses encore mal connus, des pertuis du littoral charentais,
de sédiments accumulés en période de bas niveau
marin. «Ce phénomène s’observe de manière en particulier le banc du Bûcheron de l’île de Ré
spectaculaire dans notre région, explique Eric
Par Mireille Tabare Photos Sébastien Laval
Chaumillon, maître de conférences en géophysi-
que à l’Université de La Rochelle. Il y a 2 000
ans, la mer recouvrait tout le territoire de l’ac-
tuel Marais poitevin, dessinant un large golfe sa forme actuelle. Mais le trait de côte a continué
s’étendant presque jusqu’à Niort. En 2 000 ans, à se modifier, sous l’effet conjugué des apports
le trait de côte a progressé de 70 km sur la mer. sableux et de la dynamique marine. Au nord de
Une avancée considérable, résultant de la ten- l’île, par exemple, la baie du Fier d’Ars se com-
dance naturelle au comblement du golfe, conju- ble et se referme inéluctablement. La presqu’île
guée à l’activité humaine de poldérisation.» dunaire de Trousse-Chemise grossit et se déplace
vers l’est – plus de 300 mètres en un siècle ! –
LE FIER D’ARS PEU À PEU OBSTRUÉ contribuant à obstruer petit à petit l’entrée du Fier.
C’est le même processus, à une échelle plus ré- Ce phénomène est amplifié par la présence dans
duite, qui a conduit à la formation de l’île de Ré cette zone d’une longue flèche sableuse, ancrée
actuelle, par l’édification progressive de cordons au niveau de la plage de Trousse-Chemise et
littoraux entre les quatre îlots originels. Une his- orientée vers l’est, le banc du Bûcheron. En même
toire relativement récente, avec d’abord le com- temps que son volume augmente, le banc du Bû-
blement de la passe entre les îlots d’Ars et des cheron a tendance à se déplacer sur toute sa lon-
Portes, jusqu’à sa fermeture complète au Xe siè- gueur du nord vers le sud. Un suivi par photogra-
cle, puis le rattachement, au XVIIe siècle, de l’îlot phies aériennes, réalisé depuis quelques dizaines
d’Ars à l’îlot de Ré au niveau du Martray, avec d’années, atteste de son basculement progressif
enfin, en 1752, la construction de la première vers la presqu’île de Loix. Son rattachement, à
route reliant Loix à l’île principale. A la fin du terme, à la côte loidaise aurait pour conséquence
XVIIIe siècle, l’île de Ré avait globalement acquis de limiter l’effet de chasse à marée basse et d’ac-

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célérer le processus de colmatage du Fier d’Ars, région, soumises à l’influence conjuguée des cou-
et sa fermeture. Une évolution qui menace la rants de marées et de houle. On sait aujourd’hui
biodiversité, et toutes les activités humaines liées modéliser les effets de la houle d’une part, des
au milieu mouillé actuel : saliculture, ostréicul- marées de l’autre, sur les bancs immergés, mais
ture, pisciculture, navigation de plaisance. on ne dispose pas encore de modèles pour simu-
La prise en compte de ce phénomène de comble- ler l’évolution des bancs contrôlés par cette dou-
ment, observable sur toute la côte charentaise, ble influence. Elaborer ce type de modèles, tel
constitue un enjeu majeur du développement ré- est l’objectif à moyen terme de notre étude.»
gional. Sous l’impulsion du Conseil général de Pour collecter les données qualitatives et quanti-
tatives qui vont permettre de valider ces modè-
les, les scientifiques se sont focalisés sur l’obser-
vation de quelques bancs estuariens offrant des
caractéristiques particulièrement intéressantes. Ils
ont d’abord réalisé un suivi morphologique de
ces bancs dans le temps.

L’EXPLORATION SISMIQUE DES BANCS


DE SABLLE
Grâce à une collaboration avec le Service hydro-
graphique de la Marine nationale, les chercheurs
ont pu disposer, par exemple, de cartes anciennes
très précises de la longe de Boyard, dans le per-
tuis d’Antioche, établies régulièrement depuis
deux siècles, ce qui leur a permis d’étudier le com-
portement du banc – sa forme, son volume, sa
dynamique – sur une période exceptionnellement
longue. «L’étude morphologique constitue un des
aspects de notre travail, mais là où nous inno-
vons réellement, c’est dans le domaine de
l’“exploration sismique” des bancs de sable, sou-
ligne Eric Chaumillon. Grâce à une technique très
récente, apparentée à l’échographie médicale,
mais utilisant des ondes acoustiques à plus basse
fréquence, il est devenu possible de sonder l’in-
térieur du banc, d’étudier son architecture in-
Eric Chaumillon, la Charente-Maritime et de la Direction départe- terne, de caractériser les différentes couches qui
maître de
conférences en mentale de l’Equipement, une étude globale sur le constituent, et, à partir de là, de reconstituer
géophysique à l’évolution des sédiments sableux du littoral cha- son histoire.» L’équipe de recherche dispose pour
l’Université de rentais a été engagée depuis deux ans, en colla- ce travail d’un appareil hautement performant, qui
La Rochelle,
sur le banc du boration avec le Centre littoral de géophysique lui a été prêté par l’Université de Caen. Le Boo-
Bûcheron (CLDG) de l’Université de La Rochelle. «Notre mer IKB Seitec présente deux avantages par rap-
au nord de l’île
de Ré.
objectif est double, explique Eric Chaumillon, port aux autres systèmes de sondage. Il permet
responsable, au sein du CLDG, de cette étude. Il de réaliser des mesures d’une très haute résolu-
s’agit d’abord de répondre à la demande des or- tion, de l’ordre de quelques dizaines de centimè-
ganismes d’Etat concernés, en leur fournissant, tres, et peut être utilisé par faible profondeur d’eau
à court terme, les éléments d’analyse scientifi- – jusqu’à 1 m.
que et les résultats qui leur permettront d’enga- Dans le cadre de l’étude engagée en collabora-
ger des actions concrètes. Cette étude présente tion avec le Conseil général et la DDE, Eric
également un intérêt scientifique à plus long Chaumillon et son équipe ont déjà réalisé plu-
terme. Elle s’inscrit dans le cadre du projet de sieurs campagnes de mesures sur le pertuis d’An-
création, au sein de l’Université, d’un Institut du tioche et les rivages de l’île d’Oléron. Ils focali-
littoral, réunissant des chercheurs de différentes sent cette année leurs investigations sur le per-
disciplines autour de la problématique littorale. tuis Breton et le littoral nord de l’île de Ré. Avec
Elle s’intègre également dans un projet d’étude une première campagne réussie en février, à bord
impulsé par le CLDG sur la morphologie et la du bateau du Conseil général, portant sur le banc
dynamique des bancs de sable estuariens, ces du Bûcheron, le Fier d’Ars et les plages adjacen-
accumulations sableuses très spécifiques à notre tes. Une deuxième campagne est programmée

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recherche
pour mai, sur le bateau du CNRS Côte d’Aqui-
taine. Son objectif : une exploration sismique à
mailles plus larges de tout le pertuis Breton. «Nous
disposerons alors d’une somme importante de
données entièrement nouvelles sur le littoral ré-
gional. A partir de là, il sera possible à court
terme de réaliser une estimation des volumes de
sables des bancs étudiés et d’émettre de premiè-
res hypothèses sur les conditions d’édification de L’Institut du littoral
ces bancs.» Grâce à ces résultats, les responsa- Le projet de création, au sein de l’Université de Carte en
bles régionaux pourront choisir, parmi toutes les La Rochelle, de l’Institut du littoral – une structure couleur :
Extrait de la
solutions envisagées – dragage, évacuation du sa- interdisciplinaire consacrée à l’étude du littoral – a été
morphologie
accepté officiellement. Un budget a été voté dans le
ble, utilisation du sable pour recharger les plages sous-marine
cadre du contrat de plan Etat-Région, qui permettra de (bathymétrie)
environnantes… –, celles qui seront les plus ap- construire un bâtiment pour accueillir l’Institut et du nord de l’île
propriées. D’un point de vue scientifique à plus d’acquérir les équipements nécessaires. de Ré obtenue
long terme, l’ensemble de ces données contribuera Intégré dans cet institut, l’Observatoire du littoral, par le sondeur
dirigé par Eric Chaumillon, aura pour vocation acoustique,
à l’élaboration de modèles simulant les transports par la DDE en
spécifique de développer un suivi géophysique à long
de sédiments soumis à la double influence des 1998 pour le
terme du littoral. compte du
marées et de la houle, qui permettront de prévoir
Conseil général
l’évolution dans le temps des accumulations sa- de Charente-
bleuses côtières. «Même sous nos latitudes, il reste Maritime.
On distingue
encore beaucoup d’espaces inexplorés, bien sou- bien le banc du
vent faute de moyens techniques adaptés, note Bûcheron en
Eric Chaumillon. Ainsi, c’est grâce à la mise au jaune et rouge
(reliefs positifs)
point d’un appareil d’analyse sismique à très qui ferme la
haute résolution, dont nous ne disposions pas communication
encore il y a quelques années, que nous avons pu entre le Fier
d’Ars, au sud,
entreprendre l’exploration des rivages de Ré et et le pertuis
Breton,
au nord.

Profil nord-sud recoupant l’extrémité orientale du


banc du Bûcheron (sur le plan de position, c’est le
3° profil nord-sud en partant de l’est). Il s’agit d’un
profil sismique très haute résolution obtenu avec le
Boomer IKB Seistec.

d’Oléron. Il faut savoir que ce matériel sophisti-


qué ne peut être utilisé que par mer très calme –
maximum force 2. En tenant compte aussi du fait
que les campagnes de mesures doivent être me-
nées en périodes de forts coefficients de marées,
Plan de position de la mission DSIRE, du 19-23 février 2001
le nombre de jours par an où nous pouvons tra- (67 profils soit 118 km). Les traits représentent les routes
vailler est très réduit. C’est pourquoi nous envi- du navire au cours desquelles les scientifiques ont
sageons de disposer à terme de manière auto- enregistré des profils sismiques très haute résolution avec
le Boomer IKB Seistec. Les données bathymétriques
nome de notre propre matériel d’analyse sismi- proviennent de la base de données du Service
que THR, ainsi que d’un bateau.» ■ hydrographique de la Marine nationale.

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