Fiche de lecture : VIRNO, Paolo (2001). Grammaire de la multitude.

Pour une analyse des formes de vie contemporaines. Montreal, Editions
de l'éclat & conjonctures. (Ed 2002). Traduit de l’italien par DASSAS,
Véronique. 137 pp
Par Cristián PERUCCI-GONZÁLEZ

Enseignant en philosophie du langage à l’Université de Rome III, Paolo Virno
manifeste le besoin de renouveler les concepts dont la théorie politique a fait usage
depuis les trois derniers siècles. Son recueil de conférences intitulé Grammaire de la
multitude, est probablement l’exposition la plus claire des fondements de sa
réflexion : à partir des années 1970, affirme-t-il, on commence à voir dans
l’Occident des comportements sociaux inédits, des nouveaux agencements
économiques, l’émergence de formes de production auparavant inexistantes qui
définissent le modèle connu comme le post-fordisme. Certainement, il y a le
développement d’une configuration politique corrélative. Sur cette basse, il
entreprend un analyse de ce schéma dont la méthode n’est pas de créer une
nouvelle terminologie, mais surtout de revivifier des idées négligées jusqu’à nos
jours. Notamment, celle de multitude.
De façon très figurative, parfois caricaturesque, il nous parle d’une ancienne
polémique philosophique et politique entre le concept de multitude et celui du
peuple. Le dernier épisode de cette dispute serait incarné au 17 e siècle par Spinoza
et Hobbes respectivement, en personnifiant les termes par ses théoriciens
principaux, où définitivement le peuple finisse par « l’emporter » face à la
multitude. Logiquement, l’avènement des états nationaux semble clôturer ce débat.
Virno voit ainsi la nécessité d’insuffler une nouvelle vie à la multitude afin de mieux
comprendre les rapports économiques et politiques contemporains ; pour Spinoza,
la multitudo est une pluralité permanente qui ne converge vers un Un. C’est « la
forme d’existence social et politique du Nombre [Molti] en tant que Nombre »1.
Cependant, au lieu de plonger dans l’œuvre de Spinoza, Virno préfère de reprendre
Hobbes et le peuple en cherchant de définir la multitude par opposition. C’est-àdire, déterminer ce qui est la multitude par son contraste avec le peuple. Chez
Hobbes la multitude est liée à l’état de nature, mais celle-ci ne disparaisse pas une
fois le corps politique constitué. Chaque peuple garderait occulte sa multitude ;
l’unité de l’État ne ferait que la réprimer, quoique la menace de sa réapparition y
pesse toujours.
Afin de retracer le devenir conceptuel de la multitude, l’auteur se demande
ensuite sous quelle forme elle a subsistée à la modernité, l’époque de
l’effondrement de son utilisation théorique. Dans l’ensemble, elle survit dans deux
courants intellectuels. D’une part, la pensée libérale entendrait par multitude
quelque chose demeurant à l’intérieur de la sphère privée ; le privé perçu comme
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VIRNO, Paolo (2001). Grammaire de la multitude. Pour une analyse des formes de vie
contemporaines. Montreal, Editions de l'éclat & conjonctures. (Ed 2002) p 8

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D’autre part. nous pouvons témoigner la division entre peur et angoisse. car d’un certain point de vue. elle le redéfinie. Or. et signalent ainsi la crise de ces tendances. Prenant la terminologie de Kant. l’intelligence. ce binôme se renforce avec le peuple et se débilite avec la multitude. « provoquée par l’exposition pure et simple au monde. la capacité d’apprentissage. la plus commune de toutes. dans les habitudes partagées. 2) traditionnellement la peur fait partie du domaine du collectif (public). L’homme-animal. Mais en dehors de la conjoncture il y a aussi un danger absolu. exprime Virno. quand on s’avance dans le vaste monde. l’autoréflexion. la pensée démocratiquesocialiste voit la multitude dans le domaine de l’individuel : « le peuple c’est le collectif. La peur se situe donc à l’intérieur de la communauté. Il faut tenir en tête qu’il pense toujours aux formes de vie de nos jours.ce qui est dépourvu de présence publique. Seulement à l’intérieur d’une communauté substantielle. un risque suprême inscrit dans « l’être-au-monde » dont la protection se trouve exclusivement dans le « moi transcendante ». la tradition étant bouleversée par la suprématie de l’innovation. ou le risque de perte d’emploi) qui produisent crainte nécessairement suffoquée par des protections particulières (refuge. p 12 Ibid. mais aussi par l’agitation déréglée des individus singuliers »2. la multitude se révèle par l’impuissance présumée. voilà des couples qu’ont perdu peu à peu leurs frontières conceptuelles. p 19 2 . Privé-public. la chose la plus partagée. Ceci est un espace où la réunion de la multitude a lieu. En premier lieu il développe la dialectique entre crainte et protection (recherche de sécurité). il explique l’existence des dangers particuliers (par exemple un risque d’avalanche. au moins pour trois raisons : 1) difficilement on peut parler aujourd’hui de communauté substantielle. assurance). La multitude ne s’oppose pas à l’Un. Ces considérations préliminaires permettent à Virno de diviser ses conférences en trois bloques thématiques. ou trois entrées pour approfondir et articuler la multitude. mais dans les facultés communes du genre humain : le langage. instance qui constitue des canaux capables de contenir la praxis et l’expérience collective. créant une confusion entre le sentiment de peur et celui d’angoisse. à l’imprévu. Mais aujourd’hui. on peut penser le peuple comme une stratégie visant à écarter les dangers. les individus subissant une exposition constante à l’inhabituel. individuel-collectif. le fait d’être partout un étranger. et de angoisse. La relation avec le monde n’est plus atténuée par la communauté. n’ayant pas un milieu 2 3 Ibid. par l’incertitude et l’indécision avec lesquelles se manifeste notre relation à lui »3. tandis que l’angoisse émerge à mesure qu’on s’éloigne des choses connues. le « ne-pas-se-sentir-chez-soi ». 3) la logique que nous éprouvons une crainte et ensuite nous cherchons une protection correspondante est erronée. et l’angoisse de l’individuel (privé). L’unité de la multitude ne se trouverait point dans l’État. Cette distinction se prolonge chez Heidegger dans les concepts de peur (à l’avalanche ou au chômage). est le sentiment d’isolement ressenti par l’individu. sa compréhension étant le but de ses efforts.

tout en alertant des possibilités de confusion 4 Ibid. qui préservait les prérogatives d’un individu. de la réaction rapide face à l’innovation. tel que le « droit de résistance » (jus resistentiae) au 18e siècle. ceci est une nouveauté. il préfère d’évoquer la défense des expériences plurielles. émerge quand l’activité intellectuelle devient la véritable force de la production de richesse. c’est l’un des traits élémentaires des formes de production postfordistes. Mais la multitude contemporaine. Virno. Il rappelé des vieux exemples. ou intellect public. Les premiers sont des formes logiques et linguistiques très générales. D’après Virno. qui opère dans -et fomente. L’intellect général. pour mieux saisir le problème intègre un concept développé par Marx : l’intellect général (general intellect). Nous vivons dans le temps de la mise en valeur du pragmatisme. « Le general intellect. de l’adaptabilité aux changements. là où la communauté substantielle disparait. en tant que l’un des principaux théoriciens du post-fordisme. la seule boussole à portée de main est constituée par l’intellect pur.préétabli où il déploie son instinct. car elles ne nous offrent pas des critères essentiels pour nous positionner. soit l’ossature du discours. C’est dans la modification de la dialectique crainte-protection qu’on vient de décrire. le risque de tomber dans le mauvais versant de la multitude est grand : il peut se produire une multiplication des hiérarchies. l’appropriation et la ré-articulation du savoir/pouvoir contrôlé par l’État. des locutions appropriées à un contexte spécifique. dans une sphère où le Nombre peut s’occuper des affaires communes. on se demande comment peut la multitude constituer une sphère publique non étatique. Pour s’orienter dans le monde on ne peut plus s’appuyer sur les formes précises d’un contexte déterminé. Il y a d’autres concepts qui nous aident à comprendre l’enracinement de la multitude actuelle. d’une communauté locale ou d’une corporation contre le pouvoir central. Virno ne s’avance pas encore dans la forme concrète qui devrait prendre la non-représentation . Aristote. précise le significat des lieux communs (topoi koinoi) et son rapport avec les lieux spéciaux (topoi idioi). Il affirme que si l’aspect public de l’intellect ne s’articule pas dans un espace politique.la crise du pouvoir étatique. s’il ne devient pas république. Du point de vue économique. Il n’aperçoit le danger qu’après s’avoir formé à tâtons une certaine orientation. devrait inévitablement se doter d’une forme de démocratie non représentative. qui s’affirme la multitude contemporaine. les lieux spéciaux ont tendance à disparaitre en même temps que les lieux communs se fortifient. tandis que les seconds sont des façons de parler qui conviennent à des sphères concrètes de la vie en société. qu’il s’agit de l’unité soumise au mode d’être de la multitude. multiplie comme un fou les formes de soumission »4. Dans nos jours. Ou bien. On pourrait dire que la vie de l’esprit devient en elle même publique. p 32 3 . ou le profil extérieur de l’intellect. La « rose des vents » émerge à partir des principes de la vie de l’esprit. est d’abord désorienté dans le monde. sa face collective. sphère publique. Du point de vue politique. communauté politique. par exemple.

et qui ne peut être accompli sans la présence d’autrui. au moins de forme partielle. pour sa part. Particulièrement. elle est une opération tout à fait publique. p 44 Ibidem 4 . l’auteur réfléchis sur ce qu’il appelle la répartition classique de l’expérience humaine : le travail (poiésis). L’auteur s’efforce ainsi de formuler le profil des fluctuations entre praxis et poiésis en s’appuyant notamment sur Hannah Arendt. l’auteur se sert de la distinction entre « activité-avec-œuvre » et « activité-sans-œuvre ». Il y a tant de politique dans le travail. Virno voit dans l’industrie culturelle l’espace où se développe la virtuosité comme travail de masses. à la relation avec la présence d’autrui »6. est un échange organique avec la nature. ou ce que Virno appelle un virtuose). C’est le cas du pianiste (artiste-interprète. n’intervient pas sur la nature sinon sur les relations sociales. la familiarité constitutive avec la contingence. une déviation de l’intellect pur vers le travail et la politique. le possible »5. la politique fabrique des nouveaux objets : l’État. Deuxièmement. qui même chez Marx prends parfois une apparence de multitude.entre multitude et classe ouvrière. dont sa « production est inséparable de l’acte producteur » d’après la formule de Marx. Cette dernière est celle qui ne laisse pas un objet séparable de l’exécution du travail. médiocre. Cette dernière ne constitue pas une expérience historique mais un concept théorique. l’action politique (praxis) et l’intellect (ou vie de l’esprit). d’une certaine manière. c’est le travail postfordiste qui a absorbé en lui-même des caractéristiques typiques de l’action politique : « le commencement de processus inédits. Or. quand elle affirme que la politique avait commencé à imiter le travail. L’activité de l’être qui parle ne produit pas quelque chose d’extérieure. car nous avons tous recours au langage humain en tant que force productrice. et elle est forcement liée à « l’exposition aux yeux des autres. un processus prévisible qui peut être répété. Virno déclare penser ce phénomène dans le sens inverse. dit-il. chacun d’entre nous est potentiellement un virtuose. sur la contingence. Pour lui. le dépassement du modèle fordiste se produit quand les procédures de l’industrie culturelle se répandent et deviennent un exemple incontournable pour les autres industries. Nous avons déjà vu que l’intellect général est. en revanche. elle donne à la communication humaine la forme d’une marchandise qui valorise la coopération sociale entre les travailleurs. elle transforme les compétences linguistico-cognitives en instrument de production. l’histoire. L’intellect. le parti. Virno affirme que cette division est en crise. est un acte solitaire et invisible. Afin de mieux décrire ce déplacement. Pour quoi ? Parce qu’au 20e siècle. L’action politique. Ces trois domaines ont toujours éprouvé des intersections. ils ont partage de sujets. Le travail. voire à l’activité politique. Il n’est plus des individus faisant des 5 6 Ibid. cependant aujourd’hui nous ne pouvons plus faire la distinction entre l’un et les autres. l’imprévu. elle agit sur l’imprévu. Il y aurait une plus-value produite par la politique. que la multitude de nos jours finisse par être dépolitisée. Autrement dit.

Virno essaie de combiner le concept de multitude avec d’autres notions philosophiques. a l’occasion d’individuer. le sujet. car le sujet consiste en un mélange de traits pré-individuels avec des éléments individués. comme le langage d’une communauté déterminée. Tant les affects comme les passions seraient des témoins de cette oscillation. puisque celle-ci est un terme tellement fécond qui « doit pouvoir profiter de bien des prédicats »8. opération qui pourrait être pensé comme la forme concrète de la non-représentation. actuellement. et centrifuge dans le cas du second (radicalisation de l’individu). « à trouver des expédients. des trucs. le principe de légitimation du pouvoir absolu n’est plus dans le transfert du droit naturel de chaque individu vers le souverain. il fait d’abord référence au principe d’individuation. une partie importante de l’activité de l’employé revient à affiner la communication en elle-même. il fait allusion à la désobéissance civile et à l’exode. Bref. mais dans le transfert de l’intellect à l’administration de l’État. La conséquence fondamentale aperçue par Virno c’est que. L’auteur évoque ici deux thèses de Gilles Simondon autour de l’individuation à l’époque de la multitude : 1) l’individuation n’est jamais achevée. étant donné que. l’habileté dans la communication. Cette perspective clarifie un peu plus l’opposition entre peuple et multitude. 7 Ibid.choses différentes. En troisième lieu. qui n’est pas un principe mais un processus qui aboutit à l’individuation des singularités qui conforment le Nombre. ou la face non-servile de la multitude. Ces plans d’action rappellent à l’ouvrier qu’il y existe bien d’autres choses à perdre que ses chaînes. qui sont mises en relation par l’ingénieur . des qualités dont on pourrait priver à l’administration étatique. p 83 10 Ibid. spécifiques. p 86 8 5 . La coopération sociale comme force productive institue un espace à structure publique. comme l’ensemble des forces productives. le collectif du premier étant centripète (l’unité de l’État). « tandis que la langue est à tout le monde et à personne. « En participant à un collectif. le passage du pur et simple pouvoir-dire à une énonciation particulière et contingente détermine l’espace de ce qui est vraiment à moi »9. la part de réalité pré-individuelle qu’il porte toujours en lui-même »10. Nous pouvons ainsi dire que les composants de l’intellect général sont des éléments pré-individuels. Pour sortir de cet agencement. des solutions qui améliorent l’organisation du travail »7. Pour cela. 2) l’expérience collective n’éclipse pas les traits de l’individu singulier. aujourd’hui. L’exemple de la langue est très fonctionnel pour comprendre ce que Virno veut exprimer. qui est la demeure des attitudes traditionnellement politiques. p 63 Ibid. p 79 9 Ibid. comme le surplus de savoir. loin de renoncer à ses traits les plus particulières. plutôt elle figure l’espace où le phénomène d’individuation a lieu. au moins en partie.

car difficilement on pourrait dire qu’il s’agit d’un texte de philosophie. La reproductibilité technique. Néanmoins. C’est une sorte d’observation distraite. le bavarde devient le virtuose postfordiste. parmi d’autres. de la théorie marxiste. mais qui ne croit pas en elles par conventionnelles et infondées). Le caractère de ces raisonnements est varié. qui détermine les faits par ses mots. pour sa part. chiacchiera en italien) et la curiosité seraient aussi des termes servant à réfléchir sur la multitude contemporaine. il faut remarquer qu’il nous propose une panoplie importante de concepts qui peuvent servir à des finalités diverses. Si. Il ne peut pas être autrement quand l’intimité de la vie de l’esprit est en jeu. La position méprisante de Heidegger contraste avec celle de Walter Benjamin. 104 6 . en étant disponible au plus grand nombre d’entre elles. A l’heure actuelle. de sociologie ou de politique. la situation émotive de la multitude se matérialise dans des comportements distinctifs de l’opportuniste (« celui qui affronte un flux de possibilités toujours interchangeables. qui emploient la conceptualisation déjà réalisée pour établir des considérations autour de la multitude postfordiste. en se pliant à la plus proche pour ensuite passer promptement de l’une à l’autre »11) et du cynique (celui qui adhère à des règles. Dans ce sens. serait un désir d’expérimenter et de connaitre différent à celui du philosophe. celui qui produit une chose indissociable de l’acte de production. La participation centrale de l’intellect dans l’activité productive postfordiste se fait toujours sous la condition d’une situation émotive. p 98 Ibid. le performatif. Bien qu’il participe au courant des penseurs marxistes italiens qui ont théorisé autour du post11 12 Ibid. d’après la définition de Marx. pour qui la flânerie permet d’appréhender les choses dans des détails qui passent inaperçues à l’œil du théoricien. Heidegger. de l’économie. son principal théoricien et détracteur. Il est un peu de tout. « dilate et enrichit les capacités perceptives des hommes » parce qu’elle permet un marge de liberté énorme et imprévu à l’observateur. le travail effectué dans un espace à structure publique pose la force de travail au fond de son concept. Le bavardage (le discours sans structure. Le premier est une énonciation linguistique non fondée. qui ne porte pas la charge de correspondre fidèlement au monde. comme moyen pour satisfaire une curiosité universelle. affirme que « le bavardage est la possibilité de tout comprendre sans aucune appropriation préliminaire de la chose à comprendre »12. qui examine les phénomènes sans y approfondir. La partie finale de l’ouvrage est constituée par une présentation d’idées aphoristiques. une forme dégradée de l’amour pour le savoir.Ensuite. parce que chez elle la prééminence revient aux sens et non pas à la pensée. ce n’est qu’à l’époque postfordiste qu’elle intègre à pleine titre la vie de l’esprit. tiré de l’histoire. La curiosité. la force de travail est « la somme de toutes les aptitudes physiques et intellectuelles qui existent dans la corporéité » (le soulignement nous appartient). Voici un reflet de l’intégralité du travail de Virno.

Et aussi ce qui nous intéresse davantage. et finalement pour déconstruire ainsi des catégories bien réelles qui ont ignoré la multitude à tort. par la possibilité qu’elle nous offre de mettre à l’épreuve des outils analytiques qui semblent actuellement anachroniques .fordisme. c’est plutôt la représentation qu’il fait de la multitude la valeur principale de ses efforts. 7 . fondamentalement par l’utilité qu’elle peut fournir à l’étude d’autres contextes politiques et économiques .