Réforme n°3671 - 8 septembre 2016

La reine des élections a perdu sa
couronne
L’élection présidentielle reste le grand rendez-vous de notre vie commune,
mais elle a perdu sa valeur symbolique, sa capacité à rassembler les
Français.

À lire
Le miroir et la scène
Myriam Revault d’Allonnes
Le Seuil, 196 p., 19 €.
Le religieux et le politique dans la Révolution française
Lucien Jaume
PUF, 176 p., 26 €.
La barricade renversée
Olivier Ihl
Éditions du Croquant
148 p., 15 €.
La bataille de la présidentielle a commencé. Le quinquennat, les primaires, la
folle ambition des hommes et des femmes imposent d’amorcer la joute
électorale aussi vite que possible. À cette idée, la plupart de nos concitoyens
sentent leur cœur se soulever : « Quoi ? Déjà ? Encore ? », déclarent-ils au fil
des enquêtes, comme si la politique, cette passion nationale, perdait à leurs
yeux la faculté de les faire tenir ensemble.
Tandis que le terrorisme nous menace et que l’économie française reste
fragile, quel sens peut prendre la confrontation de la présidentielle ? Doit-elle
se réduire au choix d’un caporal ou d’un gestionnaire, au moyen d’un
gigantesque programme de télé-réalité ? Peut-elle, au contraire, permettre au
pays de dire non seulement ce qu’il est, mais ce qu’il veut devenir ? Entre une
conception triviale et une vision mystique de ce rituel républicain, parions qu’il
existe un juste équilibre. Malgré les critiques ou le rejet qu’elle suscite,
l’élection présidentielle demeure une échéance particulière.
D’emblée, posons le principe que la déception de nos concitoyens face à la
vie politique en générale n’est pas une exception, mais la règle. Depuis
toujours, les Français manifestent une forme de colère ou des reproches à son
égard sans qu’il faille s’en inquiéter : cela prouve qu’ils en attendent quelque
chose. L’intensité de ce mécontentement, seule, varie.
L’originalité de notre époque provient du fait que ce n’est pas l’excès de

solennité de l’élection présidentielle qui génère l’ire de nos concitoyens, mais
sa banalisation. Cela tient au fait que le président, naguère délesté des
contingences ordinaires, s’est changé en une sorte de Premier ministre bis.
« Les rédacteurs des lois constitutionnelles de 1875 ont pensé la fonction
présidentielle comme une concession faite aux monarchistes, rappelle Olivier
Ihl, professeur à l’Institut d’études politiques (IEP) de Grenoble. C’est de
Gaulle, comme chacun sait, qui a renforcé cette tendance et voulu que le
président puisse personnifier notre pays. » L’incarnation, selon cet historien
spécialiste du XIXe siècle, n’est pas une façon d’enchanter le champ politique,
mais une capacité à entrer en résonance intime, presque musicale, avec les
aspirations du pays, tout ce par quoi chaque Français peut se sentir relié à
une histoire de longue durée. « C’est une alchimie, le fruit produit de notre
culture, ajoute-t-il. Or, avec Nicolas Sarkozy et plus encore avec François
Hollande, le président devient le chambellan de notre vie quotidienne, le
surintendant qui propose des recettes, intervient sur tout et n’importe quoi. »
Un point de vue partagé par le philosophe Lucien Jaume, chercheur au CNRS,
pour qui le spectacle actuel est celui d’un pouvoir de plus en plus dépendant
de la société, ce qui l’oblige à répondre aux besoins immédiats qu’elle exprime
et réduit l’État au rôle de partenaire, parmi d’autres, alors qu’il devrait être le
garant d’un certain nombre de principes et de valeurs. L’intégration
européenne explique en grande partie cette évolution. « Juridiquement, ce
processus a conduit à des transferts de souveraineté, souligne Lucien Jaume.
Un tel projet était possible à la condition que les chefs d’État ou de
gouvernement puissent expliquer, à chaque étape, les raisons des
changements, rappeler autant que possible que cette construction prend sa
source dans une histoire commune. Or, les acteurs politiques français
d’aujourd’hui n’en parlent jamais, ce qui prive nos concitoyens d’une
compréhension du sens des choses. »
Dans ces conditions, l’élection présidentielle devient une machine à produire
des frustrations : d’un côté, chacun des candidats prétend qu’une fois élu il
répondra aux attentes pratiques des gens, lors même que l’Union européenne
lui en retirera les moyens ; de l’autre, les électeurs espèrent encore que le
futur président, comme les rois thaumaturges, guérira le pays de ses maux les
plus graves.
Plutôt qu’une alchimie par laquelle présent et passé, psychologie et sociologie
provoquent l’émergence d’un visage de la France, ce ne sont que coups
tactiques et jeux de marketing. « L’essentiel n’est plus de présenter une vision
à long terme, résume Olivier Ihl, mais de devancer ce que l’on croit que les
électeurs désirent afin d’apparaître, au propre comme au figuré, comme le
plus populaire. »
Ainsi prend racine ce que l’on nomme la crise de la représentation politique.
Pour la philosophe Myriam Revault d’Allonnes, la multiplication des

candidatures et l’agitation générée par les primaires empêchent aujourd’hui de
comprendre le sens véritable de ce malaise : « La représentation politique ne
vaut pas uniquement pour délégation de pouvoir, quand chaque électeur
glisse un bulletin dans l’urne. Elle implique aussi que les citoyens soient
capables de se représenter eux-mêmes puis de tisser des liens avec les
autres. Le peuple n’existe pas comme une entité naturelle, c’est l’opération
représentative qui transforme des individus dispersés en peuple. »
Alors que l’élection présidentielle devrait favoriser le ressourcement de cette
relation singulière, un spectacle médiatique incessant masque les enjeux,
pèse lourd sur le déroulement de la campagne. « Quand les citoyens
demandent à être mieux représentés, ils ne savent pas toujours par qui
exactement, souligne encore Myriam Revault d’Allonnes. Il ne s’agit pas pour
eux de désigner quelqu’un qui serait leur double, mais de faire vivre un lien,
personnel et collectif, qui les rattache au pouvoir. C’est parce qu’aujourd’hui ce
lien fait défaut que l’on peut parler d’une crise de représentation politique. »
La décroissance des flux
Pour sortir de l’ornière, les possibilités ne sont pas légion. Les analystes
pensent qu’il faudrait abolir le quinquennat. « Il exerce une insupportable
pression sur le candidat élu à la magistrature suprême, observe Olivier Ihl.
Une dissociation des temps électoraux par le retour au septennat favoriserait
la clarté des enjeux politiques, éviterait au président de se prendre pour le
chef du gouvernement. » Mais le problème ne se pose pas uniquement sur le
terrain des institutions. « Il faudrait arrêter le flux de la mondialisation qui nous
conduit à des situations impossibles, arrêter le flux des images qui met en
concurrence toutes les idées, toutes les personnes, en temps réel et dans un
sentiment d’urgence extrêmement dangereux », préconise Lucien Jaume. Un
bien joli programme, qui ne manque pas d’ambition...

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