Vous êtes sur la page 1sur 552

\nvaan#

O

IJDNVSOV^

'Or

-n

O

•IIBRARY^/

}zmm\>.

<.avaan#

%

>î?AHva8ni^^

vvlOSANC[Ifj>

o

%a3AiNn3WV

vKlOSANCF[fj>

o

'^/sa3AiNn3WV

.^^l•UBRARY(9/

^-ÏOJIIVJJO^'

^oFCAiiFo%,

^(9Aav}j8ii#

^lOSANCFlfj>

o

"^/^aîAiNn 3WV

Vr

A>;lOSANCFlfj>

O

 

^A«3AINn3WV

^

^OJITVDJO'^

^OFCAlIFOfî^

v^lOSANCFlfj>

S

</?130nvsoi^

^CJUVÛ-JO^"

^OFCAUFO;?^

AME UNIVERS//,

o

^\^F•UNIVERVA

^VvllIBRARYQ^^

"^AajAiNflîWv

^llIBRARYQr^

^<!/0JllVJJO>'

^OFCAIIFO/?^

^lOSAVCElfj-^

"^AajAiNnawv^

o

"^aîAiNnjwv

^vM-lIBRARYO/^

>&Aav8an#

\\^[ UNIVERi"//

<rii33NVS01^

\MFl'NIV[RJ/A %

|5S|

^^llIBRARYO^^

«-0

'^(ïojimjo^

.M^OF CA1IF0%

^\V\LUNIVERV^

^ajAINH]

o

^

^,

 

c

 

o

^«ÏOJIIVJJO^

^<ÏOJI1VJJO>^

.^0F-CAIIF0%

^oFCAiiFo;?^

^^WEU^'lVERv,5

 

o

 

ê

^

o

^<?A«va9n-#

"^OAyvygni^^

\WEUNIVERS/A

^lOSANCElfj>

^^l•llBRARY6>/^

o

o

 

^/58]AINn-3V\V

"^(i/OJnVJ JO"^

^\^E•UNIVER5/A

o

-^^^l•llBRARYQc

vj<lOSANCFlfj->,

o

^/SaîAINflîVVV

<^IIIBRARYQ/:^

^OFCAIIFO/?^

\WEUNIVERS'/A

'Jr

\ fȎ^%

4n>

^.

vjvlOSANfil

S/Or-

^'SdJAINHJWV^

MllBRARYd?r

'<!/OJIIVJJO>'

OFCAIIFO/?^

4r

^AaVH8ll-3V^'^

aOSANCElfj>

^<?AaV88n#

\>^EUNIVERI/A.

<ril3DNVS01^

AME UNIVERS//,

>&Aava8IH>^'^

^lOSASCElfj^

'%83AINn-3V\V^

v^lOSANCElfj>

^T^lJON^-SOr^

'''saîAiNnmv

^^lllBRARYQ/r

^^^^l•UBRARYQ^

(SaîAINIUWV

^<!/0JllV3-jO'ï^

<lOSAVCElfj>

.^,OFCAIIFO%

5^ «

•—^

't^.

'5a3AINn3WV

^'OAavaaiii^'^

IlIBRARYQc

.VOJIIVJJO

OFCAIIFO/?^

:lOSMElfj>

S'

Sa3AINi13V\V

>

-<

:10SANCEIÙ>

SilîAINnJWV^

lIBRARYQr

,\\^E UNIVERS//-

<riijDNvsm^

.^irtEUNIVERSy/,

ê

o

WvMIBRARYQc

^WJIWJ JO"^

^OFCAIIFO^^

^<5AaV88n-5S^

^\\[l)NIVERS/A

.^OFCAIIFO/?^

'^OAav83n#

^lOSANCEl^j> ^

1^

'^/sa3AiNn-3WV^

v>;lOSANCE[fj>

^

'^/5a3AIN(l-3\^V

-v^llIBRARYQr

^.ÏOJllVDJO't'

^OFCAIIFO/?^

^<?Aav88in"^

vjvlOSANCElfj^

"^/ilJONVSOV^^

<>NlllBRARY/?/:

^.ÏOJIIVJJO^^

^OFCAIIFO/?^

^<?Aav!iaiH^'^

^\\E UNIVERî/A

o

.\MEUNIVERS-//,

^-rii3DNYS0V'<^

v^lllBRARY6>/

-^.i/oj iiv> jo>

,^0FCAIIF0%

^\\MINIVER5•//,

o

\MEIINIVERS-//,

<ril30NYS01^

^J^UlBRARYar^

"^/iaJAINHJWV^

-oNiUBRARY^/

'^(ÏOJIIVJJOV'

^OFCAIIFO/?^

'^<?Aavagii-i^J^^

^lOSANCElfj>

o

%a3AiNn3\\v

^VOSANCElfj>

O

^/sa3AiNnjv\v

A>^lilBRARYQc

>i

-:;

^«ÏOJIIVJJO"'^

^^0FCAIIF0%

^^<?Aav{lg^•l^^'^

\>.lOSANCElfj>

"^/^aaAiNHjwv

^lOSANCElfj>

o

^

'^/^aîAINllJUV

^^^MLIBRARYQr^

^v

rîi;^

^^

^\^M

>-

a:

<

ac

>-

fie

<

>

^'

HISTOIRE

DE LA

LANGUE ROUMAINE

MAÇON, PROTAT FRERES, IMPRIMEURS.

HISTOIRE

DE LA

LANGUE ROUMAINE

PAR

OVIDE DENSUSIANU

TOME PREMIER

LES ORIGINES

PARIS

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR

28, RUE BONAPARTE, 28

I9OI

A MESSIEURS

GASTON PARIS et ADOLPHE TOBLER

HOMMAGE RECONNAISSANT

DE LEUR ANCIEN ÉLÈVE

PRÉFACE

L'ouvrage que nous présentons au public est le premier

langue rou-

essai fait

pour étudier l'histoire de

la

maine depuis ses origines jusqu'à nos jours. Comme tel,

il ne

sera pas exempt de lacunes et contiendra plus

d'un point prêtant à la critique; nous serons les pre-

miers à le reconnaître et à profiter des observations des

savants compétents.

Notre livre a pour but de réunir en un ensemble les

différents travaux qu'on a publiés jusqu'ici, en Roumanie

et à l'étranger,

sur tel

ou tel chapitre de l'histoire du

roumain. Pour chaque question que nous avons traitée,

nous nous sommes efforcé de mettre à contribution les

études les plus importantes dont elle

a

fait l'objet.

Cette partie de notre travail n'a pas été Tune des plus

aisées. Étant donnée la pauvreté, en matière de philo- logie romane, des bibliothèques de Bucarest, nous avons

dû compléter nos matériaux à l'étranger, mais nos courts séjours en France et en Allemagne ne nous ont pas

toujours permis de pousser les recherches aussi loin

que nous l'aurions voulu. Il se peut donc que quelques

travaux nous aient échappé. Nous croyons toutefois

avoir produit pour chaque sujet ce qui était essentiel et

nous espérons que notre publication donnera une idée

assez fidèle de l'état actuel de nos connaissances.

Sur plusieurs questions, nos opinions diffèrent de

celles qui sont courantes aujourd'hui en Roumanie ;

VIII

PREFACE

nous nous attendons môme à ce qu'elles ne soient pas

toujours approuvées par les philologues de notre pays. La manière dont nous nous représentons la formation de la langue roumaine n'est pas, en effet, de nature à

satisfaire les susceptibilités de nos compatriotes. Il

nous importe cependant peu que la philologie vienne

parfois dissiper les illusions patriotiques auxquelles

on tient encore en Roumanie. Nous avons cru qu'il

fallait rompre avec les préjugés qui ont influencé jusqu'ici les études sur le roumain. Notre seule préoccu- pation étant la recherche de la vérité, nous nous sommes imposé comme devoir de garder l'objectivité la plus

absolue dans nos investigations et de sacrifier toute

considération étrangère à la science. C'est pour ces

raisons que notre livre s'adresse surtout aux lecteurs

impartiaux et spécialement aux romanistes étrangers,

qui pourront envisager les faits avec le même calme et

le même désintéressement que nous.

Pour ce qui concerne l'arrangement de la matière,

nous avons adopté le système du Grundriss der roma-

nischen Philologie, suivi aussi par M. W. Meyer-Lùbke dans

sa Grammatik der romanischen Sprachen. Les discussions de détail et la bibliographie ont été données dans des notes à la fin des alinéas ou des paragraphes, sauf les

cas où quelques ouvrages devaient être cités dans le

corps même du texte. Ce procédé nous a paru plus com-

pages, qui

mode que

celui des renvois en

bas

des

empêche souvent les lecteurs de mieux suivre l'exposé.

Nos notes s'adressent surtout aux spécialistes qui vou-

draient étudier les questions dans tous leurs détails et

compléter les renseignements donnés par nous. Comme

les matériaux que nous avons mis en oeuvre sont fort

dispersés et n'ont pas encore été coordonnés, nos notices bibliographiques ont être parfois plus déve-

PRÉFACE

IX

loppces que nous ne l'aurions voulu. Nous croyons

cependant n'avoir rappelé que ce qui méritait d'être

connu et ce qui

rieures.

pourra faciliter les recherches ulté-

nous avons

employé pour le daco-roumain l'orthographe phonétique,

la seule qui nous semble praticable aujourd'hui et qui

arrivera, nous espérons, avec le temps à s'imposer par-

tout. Pour le macédo- et l'istro-roumain nous avons

suivi le système de M. G. Weigand, quoique nous ne

l'approuvions pas en tout. Nous nous sommes abstenu d'y introduire des innovations, pour ne pas rendre

Quant à la transcription

des

sons,

difficiles les recherches dans les textes publiés par ce

savant.

En terminant, nous devons exprimer nos remercie-

ments aux amis qui nous ont aidé dans notre travail et spécialement à M. M. Bartoli qui a bien voulu faire pour

nous des recherches dans les bibliothèques de Vienne et

nous communiquer quelques citations des ouvrages que

nous n'avons pu avoir à Bucarest, et à M. J. Saroïhandy

qui a eu l'obligeance de revoir à Paris les premières

épreuves de notre livre.

Munich, octobre 1900.

O. D.

LISTE DES ABREVIATIONS

a.-bulg. = ancien bulgare,

émil. = émilien.

a.-esp. = ancien espagnol.

eng. = engadin.

a.-fr. = ancien français,

esp. = espagnol.

a.-it. = ancien italien,

a. -port. = ancien portugais,

fr. = français.

a.-prov. = ancien provençal,

franc-comt. = franc-comtois.

a.-roum. = ancien roumain,

frioul. = frioulan.

alb. = albanais,

allem. = allemand,

gallur. = gallurien.

arét. = arétin.

gasc. = gascon,

arag. ^ aragonais.

gén. = génois,

germ. = germanique,

ban. = parler roumain du Banat.

goth. = gothique,

basq. = basque.

gr. = grec.

béarn. = béarnais.

bergam. = bergamasque.

hong. = hongrois.

bol. = bolonais. bret. = breton.

ion. = ionien.

bulg. = bulgare.

ir. = istro-roumain.

byz. = byzantin.

it. = italien.

cal. = calabrais.

lat. = latin.

campid. ^ campidanien.

lecc. = dialecte de Lecce.

cat. =: catalan.

lith. == lithuanien,

celt. ^= celtique.

logoud. = logoudorien.

com. ^ dialecte de Côme.

lomb. = lombard,

corn. = comique.

lorr. = lorrain,

cr. = croate.

lucq. = lucquois.

cum. = cuman.

lyonn . lyonnais.

dauph. =- dauphinois.

mant. = mantouan.

dor. = dorien.

mgl. = parler macédo-roumain de

dr. = daco-roumain.

Meglen.

XII LISTE DES ABREVIATIONS

mil. = milanais,

modén. = modénais. mold. = moldave, mor. = morave.

mr. = macédo-roumain.

nap. = napolitain, navarr. = navarrais.

néo-gr. = néo-grec,

norm. = normand.

ombr. = ombrien,

osq. = osque.

pad. = padouan. parm. = parmesan.

pers. = persan. pic. = picard.

piém. = piémontais.

pis. = pisan.

plais. = parler de Plaisance. pol. = polonais. port. = portugais.

prov. = provençal.

rom. = roman,

romagn. = romagnol.

roum. = roumam.

rtr. = rhétoroman.

rutli. = ruthcne.

sic. = sicilien,

sienn. == siennois.

si. slave,

slov. = slovaque.

tarent. = tarentin.

tchèq. = tchèque,

tess. = tessinois.

tosc. = toscan,

transylv.

=

parler

Transylvanie,

triest. = triestin.

tyr. = tyrolien, tzig. = tzigane.

valaq. ^ valaque.

vaud. = vaudois.

vegl. = vegliote.

vén. = vénitien, véron. = véronais.

walI. = wallon.

roumain de

INTRODUCTION

On trouvera peut-être hardie notre tentative de donner une Histoire de la langue romnaine, surtout d'après un plan

aussi développé que celui que nous nous sommes proposé de

suivre. Les difficultés qu'un tel travail comporte ne sont pas

toujours faciles à surmonter et elles pourraient décourager le

philologue le plus dévoué à sa tâche et le plus consciencieux.

De tous les idiomes romans, le roumain est, en effet, celui

dont le passé est le moins connu et le moins étudié. L'époque

la plus importante de son histoire, celle qui comprend tout

le moyen âge,

ne peut guère être reconstituée d'après des

sources directes, puisque, comme on

le sait,

on

ne trouve

aucun document écrit en roumain avant le xvi^ siècle.

Si

quelques formes roumaines anciennes nous ont été conservées chez les chroniqueurs byzantins et dans des documents slaves

et latins,

elles

sont trop

peu

nombreuses et

extrêmement

insuffisantes pour qu'on puisse se faire une idée plus précise de

l'état

de la langue avant

le

xvi*" siècle.

Le philologue se

trouve par ce fait devant une lacune de plusieurs siècles et,

faute

de renseignements directs, il doit

se contenter

de

simples inductions.

Les difficultés ne

disparaissent pas quand on arrive au

xvi^ siècle et l'on veut tracer l'histoire de la langue roumaine

à partir de cette époque jusqu'à nos jours. L'insuffisance des

matériaux et le manque d'études préalables se ressentent à

chaque pas et rendent malaisées les recherches de l'historien.

Les textes qu'on a publiés jusqu'ici ne représentent qu'une petite

partie de l'ancienne littérature roumaine et plusieurs d'entre eux n'ont pas été édités d'une manière irréprochable, de sorte

XIV

INTRODUCTION

qu'ils ne peuvent toujours être mis à contribution par

philologue. Leur valeur est, en outre, inégale,

composent en majorité de traductions qui, au point de vue

syntaxique surtout, offrent un intérêt médiocre et doivent être

utilisées dans la plupart des cas avec précaution. Les docu-

puisqu'ils se

le

ments

publics et

privés, qui sont les plus importants

pour

connaître le passé d'une langue, n'ont été publiés qu'en très petit nombre. Et ceux-là même qui ont été tirés de la poussière des bibliothèques n'ont pas encore été étudiés à tous les points de vue, ce qui explique l'insuffisance des connaissances qu'on a

aujourd'hui de l'ancien roumain. Si nous nous rapprochons des temps modernes et si nous voulons donner une image de l'état

actuel de la langue roumaine, les choses se présentent certaine- ment sous un aspect plus favorable ; mais ici aussi le philologue manque d'informations précises. La dialectologie roumaine en est encore à ses débuts, et il fimdra plusieurs générations de

travailleurs ;issidus pour arriver à établir l'extension géogra-

phique de telle ou telle particularité du roumain. Le macédo- roumain ne nous est pas suffisamment connu, malgré les tra-

vaux qui lui ont été consacrés dans ces derniers temps. Plus

incomplets sont encore les renseignements que nous avons sur

l'istro-roumain. Quant au daco-roumain, il reste aussi à être

étudié plus consciencieusement, puisque plusieurs régions lin-

guistiques des plus importantes de son domaine n'ont pas

encore été explorées par les linguistes.

Ces circonstances expliquent pourquoi personne n'a encore osé écrire une Histoire de la langue roumaine, conçue sur un

plan aussi étendu que le nôtre. Des obstacles aussi nombreux et aussi sérieux n'étaient guère de nature à tenter les philo-

logues d'entreprendre un travail pareil.

D'autres raisons ont rendu plus difficile encore une telle

entreprise.

La philologie roumaine a été dominée en général par un esprit

peu scientifique et trop unilatéral. Les théories les plus extra-

vagantes ont trouvé accès auprès des philologues et ont été défendues avec une ardeur, avec un fanatisme même, qui ne pouvait que nuire à la science. Des idées qu'on ne se donnait

INTRODUCTION

XV

pas toujours la peine de contrôler ont été répétées d'un ouvrage à l'autre et présentées avec confiance comme solutions défini-

tives. Des préoccupations étrangères à la science n'ont pas non

plus manqué de se mêler aux discussions scientifiques, pour égarer les savants et pour fausser l'interprétation des faits.

Ces défauts n'ont pas encore complètement disparu des

habitudes de quelques savants, puisqu'ils sont bien enracinés

dans la tradition philologique roumaine et remontent bien

principes

haut.

Leur origine doit

être cherchée

dans

les

mêmes qui ont animé jusqu'ici la philologie roumaine. Il ne

sera donc pas inutile de rappeler ici ces principes et d'exposer

la manière dont on a envisagé, à différentes époques, le passé de

la langue roumaine. Un tel exposé nous permettra de mieux

connaître ce qu'on a tait jusqu'à présent pour l'histoire de la

langue roumaine et ce qu'il reste encore à faire. Il montrera,

en outre, quels sont les points sur lesquels nous nous écartons

de ceux qui ont travaillé avant nous dans cette direction.

Les premiers qui aient étudié de près la langue roumaine

sont les savants transylvains de la

anciens chroniqueurs moldaves et valaques s'occupent aussi

parfois des origines du roumain, mais seulement pour consta- ter des faits de peu d'importance et connus depuis longtemps.

Un Ureche ou un Miron Costin se contente de remarquer

simplement que le roumain est une langue d'origine latine et

Les

fin

du xviii*' siècle.

qu'il se rapproche sur plus d'un point de l'italien. Les mêmes

remarques se retrouvent chez Démètre Cantemir, qui s'efforce

cependant d'aller plus loin que ses prédécesseurs et de résoudre

des problèmes plus compliqués, comme, par exemple, celui de l'existence d'éléments daciques en roumain. Il va sans dire que

de telles observations incidentes

et

isolées n'ont aucune

valeur pour l'histoire de la philologie roumaine.

Dans les travaux des écrivains de Transylvanie, les recherches

philologiques prirent d'emblée une place des plus importantes. Micu, Sincai et Maior, les représentants les plus dignes de l'école

transylvaine, ne se contentèrent pas de constater et d'enregister tel ou tel fait linguistique propre au roumain ; ils employèrent

XVI

INTRODUCTION

toutes les ressources que l'érudition pouvait leur offrir à leur

époque pour établir les principes qui devaient être suivis,

d'après eux, dans les études sur la langue roumaine.

Comme idées générales et comme tendances, il n'y pas de

divergences marquantes qui séparent Micu, Sincai et Maior.

Il vont toujours ensemble et défendent avec la même ardeur les principes qu'ils ont proclamés. Tous leurs travaux philologiques

ne sont au fond que le développement d'une même idée maî-

tresse qu'ils regardent comme le point de départ de toute recherche sur l'histoire ancienne du roumain. Cette idée est la latinité de la langue roumaine, ce qui veut dire, d'après leurs

conceptions, que le roumain n'est pas seulement une langue

dérivée du latin, mais qu'il ne saurait contenir que des éléments

latins. Pour justifier cette manière de voir, il fallait montrer

que le roumain avait conservé avec fidélité son ancien fonds

latin, que tous les idiomes étrangers avec lesquels

venu en contact au cours des siècles n'avaient nullement altéré

sa constitution interne et que si l'on y trouve quelques mots

il

était

insignifiant et pour-

raient, à la rigueur, être éliminés et être remplacés par

slaves, grecs,

etc., ils

sont

en nombre

d'autres, d'origine latine.

Les trois écrivains transylvains

leur

n'épargnèrent rien pour prouver le bien

fondé

de

thèse.

les faits qui leur semblaient nécessaires pour appuyer leurs opi-

nions. Ces faits n'étaient pas toujours f:iciles à trouver, mais à

force de raisonnements et de combinaisons hardies on pouvait arriver à les présenter de telle manière que personne ne dou-

tât plus de leur justesse. Si les faits étaient souvent mal inter-

En se

mettant

à

l'œuvre,

ils

cherchèrent partout

prétés et plus souvent encore exagérés, cela importait peu. Le principal était de combattre avec énergie les adversaires des

Roumains qui allaient jusqu'à contester à leur langue le carac-

tère foncièrement latin, dans le but de la présenter comme un

mélange de tous les idiomes barbares des pays balkaniques.

En dehors de ces questions, les philologues transylvains s'at- tachèrent à résoudre un autre point capital de l'histoire de la

langue roumaine. Il fallait notamment prouver que le roumain représentait le latin des colons romains amenés par Trajan en

INTRODUCTION

XVII

Dacie, et que la thèse soutenue par Sulxcr et par Engel, qui pla-

çaient la naissance de la langue i;oumaine au sud du Danube,

était complètement fausse. Cette question n'avait au fond rien

à faire avec celle de la latinité du roumain, puisqu'on pouvait

très fiicilement mettre en évidence le caractère latin de la langue

roumaine même dans le cas où l'on admettait qu'elle était

sortie du parler des Romains qui avaient colonisé le sud du Danube. Toutefois, une telle question se présentait aux yeux des

écrivains latinistes comme l'une des plus importantes et dont la

solution ne pouvait être retardée. Elle avait surtout une impor- tance politique par le fait que les Roumains devaient montrer à leurs ennemis qu'ils avaient vécu pendant tout le moyen

âge dans la région des Carpathes et que, par conséquent, ils

étaient les maîtres les plus autorisés de la Transylvanie. Ce

sont surtout ces considérations politiques qui animèrent les débats suscités par cette question. Mais, comme il arrive tou-

jours quand la politique entre en jeu, le calme et la modération

cédèrent la place aux polémiques violentes. Et, en effet, les dis-

cussions qui s'engagèrent entre les écrivains transylvains et les savants étrangers à propos de la continuité des Roumains au nord du Danube dégénérèrent en attaques qui rappelaient

trop souvent le ton des pamphlets. La science y était invoquée

à chaque moment, mais ce n'était pas toujours elle qui fournis-

sait les armes aux combattants. Les convictions scientifiques

qu'on croyait défendre, d'un côté comme de l'autre, n'étaient en

réalité que des illusions et un moyen de cacher les vrais motifs

qui avaient provoqué le débat. La cause qu'on voulait élu- cider était à proprement parler un procès que les philologues transylvains cherchaient à gagner à leur avantage. De toute

la science ne pouvait tirer

cette lutte entre les deux partis,

aucun profit. Quand les discussions s'apaisèrent, on vit qu'on

n'était pas bien plus avancé qu'auparavant et que la question

qu'on avait soulevée était loin d'être résolue. L'acharnement

avec lequel les écrivains roumains et allemands avaient embrassé

leur cause devait forcément les empêcher d'étudier les faits avec calme et de voir qu'il y avait peut-être un peu de vérité

dans Topinion de chacun. Le manque de préparation philolo-

Densusianu. Histoire de la lanaue roumaine.

h

XVIII

INTRODUCTION

gique, d'un côté et de l'autre,

rendit plus difficile encore la

solution de cette question. Les études sur le roumain et les autres langues balkaniques étaient trop peu avancées au com-

mencement du xix^ siècle pour qu'on ait pu y trouver des faits

à l'appui d'une thèse comme celle qui tourmentait les écrivains

de cette époque. C'est pour cette raison que les arguments que

nous rencontrons chez les savants transylvains pour prouver la continuité des Roumains en Dacie ne sont que bien rarement

empruntés à la philologie. C'est surtout à l'histoire qu'ils

demandent les preuves dont ils ont besoin. Et quand l'histoire

ne peut non plus

leur prêter secours,

ils

s'adressent à la

logique et s'efforcent de démontrer la justesse de leurs théo-

ries par des raisonnements abstraits, oubliant toutefois que ce

qui est logique n'est pas toujours historique.

Si les efforts des écrivains transylvains n'ont pas eu les résul-

tats qu'ils voulaient atteindre, il ne faut pas leur contester la

grande part d'influence qu'ils ont eue dans le développement des

études philologiques chez les Roumains. C'est à partir de Micu,

Sincai et Maior qu'on commença à s'intéresser de plus près au

passé de la langue roumaine. Leurs travaux stimulèrent la

curiosité pour ce genre d'études et frayèrent la voie à d'autres

savants.

Celui qui se montra le plus fidèle à la tradition inaugurée par

l'école latiniste fut Timotei Cipariu. Quoiqu'il ait travaillé

jusque dans le derner quart du xix' siècle, alors que plus d'une

idée mise en circulation par les écrivains transylvains avait cessé

d'être généralement admise, il resta attaché avec une conviction

inébranlable aux principes formulés par ses prédécesseurs. Il

échappa cependant aux exagérations que d'autres n'ont pu éviter. Cipariu reprit et développa sur plus d'un point les idées

Il y avait surtout un point Maior s'était écarté

de Maior.

de Micu

et de Sincai et qui

fut

mieux précisé par Cipariu.

C'était celui des rapports du roumain avec le latin. Tandis que

Micu et Sincai considéraient le roumain comme une corruption

du latin classique, Maior chercha à le rattacher directement au

latin populaire. Cette idée que Maior avait emprunté aux philo-

logues étrangers ne fit son chemin que bien lentement parmi les

INTRODUCTION

XIX

savants roumains, et c'est un mérite de Cipariu de lui avoir

accordé l'attention qu'elle méritait. Toutefois, Cipariu, de

même que Maior, ne sut en tirer parti et il ne resta pas fidèle

à ce qu'il avait admis en théorie. Quand il voulut expliquer

tel ou tel mot roumain, c'est toujours le latin classique qu'il

prit comme point de départ. Dans ses essais de réforme de la

langue roumaine il se montra tout aussi inconséquent, puisque,

pour donner un cachet plus latin aux mots roumains, il les

rapprocha toujours des formes du latin

orthographiant presque de la même manière que celles-ci,

Maior n'avait pu mettre en pratique les principes qu'il avait

adoptés, puisqu'à son époque on ne savait presque rien sur le

classique,

en

les

latin vulgaire.

Mais Cipariu

travailla à un moment

les

savants allemands avaient déjà commencé à étudier le latin vulgaire et à fixer ses rapports avec les langues romanes. Il resta

cependant loin du mouvement philologique qui s'effectuait à

l'étranger et continua à étudier le fonds latin du roumain d'après

les théories qui régnaient cinquante ans auparavant, ne profitant

guère des travaux de Fuchs, Diez, Pott et Schuchardt. Cipariu

montre d'ailleurs à cet égard les mêmes défauts qu'on remarque

chez la majorité des philologues roumains, qui ont tenu avec

obstination aux anciennes méthodes et n'ont pas toujours eu

la curiosité de connaître les travaux des romanistes et des lati-

nistes étrangers.

Une autre lacune qu'on observe dans toutes les études de

Cipariu, c'est le manque