Vous êtes sur la page 1sur 8
Portrait Il remodèle la mémoire après les attentats Alain Brunet lutte de façon originale contre

Portrait Il remodèle la mémoire après les attentats

Alain Brunet lutte de façon originale contre le stress post­traumatique, alors qu’une première étude évalue
Alain Brunet lutte de
façon originale contre le
stress post­traumatique,
alors qu’une première
étude évalue le
psychisme des victimes
LIRE PA GES 3 E T 8
«S uperbactéries »
la guerre
est déclarée
Cancer :
l’immunité
à la rescousse
Où en est l’immuno­
thérapie, qui mobilise
les défenses du malade
contre la tumeur ?
Le pointàl’occasion
du congrès mondial
de Chicago
LIRE PA GE 2
Bactérie Escherichia coli, résistante
aux antibiotiques de dernier recours.
STEVE GSCHMEISSNER/SPL/COSMOS
Surfer sur
l’espace-temps

Si l’on ne découvre pas rapidement de nouveaux antibiotiques, les bactéries résistantes pourraient tuer 10 millions de personnes par an en2050, selon un récent rapport britannique. Enquête sur un enjeu sanitaire majeur et sur les ripostes envisagées

paul benkimoun

L a dernière fois qu’une telle mobilisation sanitaireaeu lieu, c’était face aux ravages de l’infection par le VIH. D’abord limité au monde de la santé, le sujet avait de telles répercussions globales, notamment en

termes d’économie et de sécurité, qu’il a fini par être inscritàl’agenda politique international et a fait l’objet d’une mobilisation qui a changé la donne et a renverséla tendance. C’estàprésent le tour de la ma­ réemontante des infections résistantes aux antibio­ tiques d’êtreàl’ordre du jour de réunions des chefs d’Etat et de faire l’objet d’engagements concrets. Une réaction qui se développe alors qu’une nou­ ve lleatout ré ce mm ent déf rayé la chronique :

l’identif ication en Pennsylvanie, chez une femme âgée de 49 ans, d’une bactéri e Escherichia coli ré­ sistante à l’un de s a nt ibiotique s de derni er re ­ cours, la colistine. Différents médias nord­améri­

cains ont relayé, en la déformant par fois, cette in­ formation publiée le 26 mai dans la revue Antimi­ crobial Agents and Chemotherapy par une équipe de médecins mi litaires du Walter Reed Institute. Présentée à tor t comme le premier cas de résis­ tance à un antibiotique de dernier recours aux Etats­ Unis – il en existe depuis le début des années 1990 –, il s’agit en réalité de la première occurrence améri­ caine d’un mécanisme découvert en Chine à la f in de l’année 2015. Jusqu’ici, les résistances connues étaientliées à un gène mutant por té par un chromo­ some bactérien quin’est donc pas échangeable entre bactéries. Au contraire, dans le cas chinois initial et dans celui de Pennsylvanie, le gène baptisé MCR­1 se trouve sur un plasmide, une molécule d’ADN circu­ laire, qui peut être transféréàune autre bactérie, qui deviendraàson tour résistante.

Modifier le s comportements

Face à l’émergence d’une bactérie résistant réelle­ mentàla panopli e d’antibiotiques existants, le s ra is ons d’ inquiétude so nt do nc bi en avérées , même si cela ne signif ie pas que les re cours face aux infections soient déjà épuisés. D’autant plus que les chiffres sont sans appel et donnent le ver ­ tige. Comme le souligne le récent rapport dirigé par Lord Jim O’Nei ll, « S’attaquer mondialement aux infections ré sistante s aux traitements », si l’on n’agit pas maintenant, d’icià2050, le nombre de dé cè s annuels dusàl’antibioré sistance s’élè­ vera à 10 millions, et le coût économique cumulé atteindra 100 000 mi lliards de dollars. Une perspective que seules peuvent conjurer la modif ication des comportements af in de passer à

une uti lisation raisonnée des antibiotiques et une re la nce de s e ffor ts de re cherche et déve lo pp e­ ment pour découvrir de nouvelles molécules. Ce qui implique une volonté p olitique, des moyens fi nanc ie rs et une mobi lis at io n des acteurs, pu­ blics et privés, de la recherche. Le phénomène concerne notamment des bacté­ ries dites « à Gram négatif » (selon leur réaction à une méthode de coloration), parmi lesquelles Esche­ richia coli, Acinetobacter baumannii, Pseudomonas aeruginosa, Klebsiella pneumoniae ou différentes es­ pèces du genre Enterobacter, mais des bactéries à Gram positif sont également impliquées. Quatre classes d’antibiotiques sont considérées comme étant par ticulièrement génératrices de résistances:

l’association amoxicilline­acide clavulanique (dont le chef de file est commercialisé sous le nom d’Aug­ mentin), les céphalosporines, les fluoroquinolones et la témocilline, une pénicilline à spectre étendu, qui peut être une alternative à d’autres antibioti­ ques à plus large spectre. Pour un nombre croissant de pathologies, comme «la pneumonie, la tubercu­ lose, la septicémie et la gonorrhée, le traitement est devenu difficile, voire impossible, à la suite de la perte d’efficacité des antibiotiques », souligne l’Organisa­ tion mondiale de la santé (OMS).

LIRE LA SUITE PA GES 4-5

Une expérience spatiale réussie pourrait faire avancer la chasse aux ondes gravitationnelles de plusieurs années

LIRE PA GE 3

ondes gravitationnelles de plusieurs années LIRE PA GE 3 Cahi er du « M onde»N o

2 | AC TUALITÉ

MERCREDI 8 JUIN 20 16

LE MONDE · SCIENCE & M ÉDECINE

Cancer : l a l ame de fo nd des immunothérapies

ONCOLOGIE - L’effer vescence autour des traitements qui mobilisent nos défenses immunitaires pour éliminer les tumeurs s’est confirmée lors de l’ASCO, grand-messe annuelle de la cancérologie à Chicago

U ne nouve lle fois, le s i mm uno­ thérapies ont été à l’honneur lors du grand congrès de cancérologie de l’American So ci ety of Clinical Oncology (ASCO), du 3 au7juin à

Chicago. «Ce congrès le conf irme : ces nouvelles armes thér apeut iques au gmen te nt la su rv ie globale des patients. Et ce al ors qu’e ll es son t administrées en deuxième ou troisième ligne de traitement, dans des cancers avancés ou métas­ tatiques », relève Laurence Zitvogel, directrice scientif ique du programme Immunothérapie à l’Institut Gustave­Roussy de Villejuif. Les immunothérapies, ou comment miser sur nos propres défenses immunitaires pour com­ battre les tumeurs. «C’est d’abord une révolution conceptuelle. Cela revientàdire: le problème du cancer, ce n’est pas la cellule cancéreuse mais la tolérance du système immunitaire à l’égard des tumeurs, résume le docteur Aurélien Marabelle, directeur du développement clinique du pro­ gramme Immunothérapie à Gustave­Roussy. On cible l’immunité pour qu’elle fasse le boulot !» Amorcée en 2010, cette révolution flambe en 2014, avec l’arrivée d’anticorps spécifiques, conçus pour «casser » la tolérance immunitaire à l’égard des cellules cancéreuses. Leur chef de fi le est un « anti­CTLA­4», l’ipi limumab. Avec cet anticorps, un patient sur cinq atteint de méla­ nome métastatique bénéf icie d’une surv ie pro­ longée alors même qu’i l souffre d’un cancer au pronostic jusque­là très sombre. Des résultats très inattendus, qui «impressionnent» les onco­ logues eux­mêmes.

Une sur vie à cinq ans

Dès 2011, d’autres anticorps arrivent : les «anti­ PD1» et les « anti­PDL1 ». Eux aussi débloquent le système immunitaire, en levant d’autres ver­ rous. Moins toxiques que les CTLA4, ils vont prendre le pas. Chez cer tains malades, la surv ie peut atteindre plus de cinq ans. Les oncologues hésitent à parler de « guérison », mais le mot est lâché. Ces anticorps se montrent désormais actifs contre plus de v ingt cancers : poumon, rein, vessie, ORL, estomac, maladie de Hodgkin… « Jamais un traitement antitumoral n’avait eu un spectre d’activité aussi large », note­t­on à l’Insti­ tut Gustave­Roussy. «Les autorisations de mise sur le marché [AMM] n’arrêtent pas de tomber aux Etats­Unis », constate le docteur Marabelle. Pour autant, seule une fraction des patients semble bénéf icier de ces traitements sur le long terme : sous un anti­PD1, par exemple, 20 % des patients atteints de cancer du poumon ont une survie vraiment prolongée. A l’ASCO 2016, trois grandes tendances ont été dessinées. Tout d’abord, on commence à tester ces immunothérapies en première ligne de trai­ tement des cancers du poumon, en combinai­ son avec la chimiothérapie. Par ai lleurs, «dans le cas du lymphome de Hodgkin, la chimiothérapie classique guérit 90%des patients, mais au prix, parfois, d’une toxicité cardiovasculaire dix à quinze ans plus tard. D’où cette interrogation :

chez les sujets jeunes ou âgés, chez qui les chimiothérapies sont bien plus toxiques, faut­il remplacer ce traitement conventionnel par une immunothérapie d’emblée ? Le débat est en cours », analyse Aurélien Marabelle.

? Le débat est en cours », analyse Aurélien Marabelle. L’immunothérapie s’appuie, notamment, sur les cellules

L’immunothérapie s’appuie, notamment, sur les cellules T (orange) pour attaquer les cellules cancéreuses (mauves).

DR ANDREJS LIEPINS/SPL/COSMOS

Seconde grande orientation : ces immunothéra­ pies sont parfois associées entre elles. «En asso­ ciant un anti­CTLA­4àun anti­PD1, par exemple, on obtient jusqu’à 55 % de réponses objectives dans le mélanome métastatique. Un essai de phase II présenté à l’ASCO montre que 64 % de patients sur­ vivent à deux ans », annonce Aurélien Marabelle. «C’est aujourd’ hui l’option gagnante », estime Laurence Zitvogel. Pour autant, les toxicités de ces deux anticorps se cumulent. Dèslors qu’on déver­ rouille le système immunitaire, il peut s’attaquer à des tissus normaux. A Gustave­Roussy, des pro­ grammes de gestion de cette double toxicité ont été mis en place. Cette édition de l’ASCO a aussi entériné la mon­ tée en puissance d’autres stratégies. Parmi elles, les « anticorps bispécifiques ». L’un d’eux, le blina­ tumomab, agit par deux bras armés. Le premier cible un antigène à la surface de nombreuses cel­ lules tumorales, le CD19. Le second cible le CD3, un récepteur exprimé par les lymphocytes intra­ tumoraux. Grâce à ce contact forcé, le lympho­ cyte T va tuer la cellule tumorale. «Dans la leucé­ mie aiguë lymphoblastique B de l’adulte en

rechute, cet anticorps donne 43%de rémission complète», indique le professeur Nicolas Boissel, hématologueàl’hôpital Saint­Louis (AP­H P, Paris). «De nouveaux anticorps bispécifiques sont évalués dans les tumeurs solides », indique le docteur Marabelle. Là encore, deux types de toxi­ cité sont à surveiller : une libération intensive de cytokines, qui peut provoquer des défaillances d’organes, et une toxicité neurologique. D’autres immunothérapies sur fent sur cette lame de fond. Ainsi de s trè s médiatique s «CAR T­cells », ou «cellulesTpor teuses de récep­ teurs chimériquesàl’antigène ». Le principe: à partir d’une prise de sang , les cellules immuni­ taires du patient sont prélevées. Puis leur ADN est modif ié in vitro par une thérapie génique, de façon à leur faire exprimer des récepteurs qui ciblent les cellules tumorales. Une fois multi­ pliées hors de l’organisme, ces cellulesmodif iées sont réinjectées au patient. Avec ces cellules T, des réponses cliniques étonnantes ont été obte­ nues dans cer taines leucémies. «Cette approche est aussi développée dans les mélanomes métas­ tatiques et les cancers du poumon », dit Sébastian

Amigorena, directeur de l’unité Inserm Immu­ nité et cancer de l’Institut Curie. Certaines biotechs développent des approches originales. La société belge Celyad, par exemple, manipule leslymphocytes T pour leur faire acqué­ rir des récepteurs portés par des « cellules tueu­ ses » (NK). Ces cellules modifiées «ciblent poten­ tiellement plus de 80 % des tumeurs », selonCelyad. « C’est un pari pour lequel nous nous associons à Curie », annonce le docteur Amigorena. Jusqu’où ira cette révolution ? Le coût astrono­ mique de ces traitements est très régulièrement pointé. Sur tout, «la chirurgie, la radiothérapie et la chimiothérapie restent les trois piliers des traitements du cancer. Comme pour les thérapies ciblées, l’immunothérapie n’est efficace que dans un sous­groupe de patients qu’il reste à identifier. Elle app orte une cartouche supplémentaire dans l’arsenal thérapeutique », indique le profes­ seur Christophe Le Tourneau, oncologue à l’Ins­ titut Curie. L’étude des « très longs répondeurs » à ces nouvelles thérapies pourrait livrer des pistes de progrès. p

florence ro sier

S’AUTOSURVEILLER POUR ANTICIPER LES RECHUTES

L es traitements (chirurgie, médicaments, radiothéra­ pie…) ne sont pas le seul

moyen d’améliorer le pronostic des cancers. Un système simple d’autosurveillance, avec transmis­ sion desdonnées par Internet, per­ met d’allonger significativement la survie, tout en améliorant la qualité de vie. C’est ce que vient de démontrer une étude de phase III menée par une équipe française auprès de 133 patients ayant un cancer bronchique avancé. Les résultats devaient être présentés lundi 6 juin au congrès annuel de la Société américaine d’oncologie clinique (ASCO), à Chicago. «Grâce au suivi personnalisé que permet ce dispositif, nous détec­ tons les complications et les rechu­ tes plus tôt, et pouvons donc offrir plus ra pidement u ne prise en charge adaptée aux malades », souligne le docteur Fabrice Denis, cancérologue à l’Institut interré­

gional de cancérologie Jean­Ber­ nard (Le Mans), principal auteur de ces recherches. « Cette appro­ che, poursuit­i l, s’inscrit dans une nouvelle ère du suivi des cancers, dans laquelle les patients échange­ ront des informations en continu avec leur oncologue, bien au­delà des visites programmées.» Le cancer du poumon est parmi les plus fréquents : le nombre de nouveaux cas par an est d’environ 1,2 million dans le monde, 45 000 en France. Il reste aussi parmi les plus redoutables, malgré des pro­ grès thérapeutiques. En 2013, lors d’une étude pi lote sur ces mêmes tumeurs, Fabrice Denis et ses collègues avaient éta­ bli qu’une autosurvei llance heb­ domadaire de six paramètres cli­ niques (poids, fatigue, perte d’ap­ pétit, douleur, essoufflement, toux) est un outi l f iable de suivi, permettantmême de repérer une rechute six semaines plus tôt, en

moyenne, qu’avec les examens d’imagerie programmés. Depuis, les patients soignés pour ces can­ cers au centre Jean­Bernard se voient proposer systématique­ ment ce système de survei llance.

Sur tablette ou smartphone

Po ur le nouve l e ss ai, qu iaé té mené dans cinq établissements français, privés et publics, 133ma­ lades avec un cancer du poumon avancé, préal ablement tra ités , ont été inclus. Ils ont été aléatoi­ rement répar tis en deux groupes. Dans le premier, les patients ont eu un suivi cl assique compre­ nant consu ltation mé dicale et scanner tous les trois à six mois. Dans le second, ils ont bénéf icié du lo gici el d’autosurvei ll ance, dé nommé Mo ovcar e. La fr é­ quence des consultations était la même qu e d ans le pr emi er groupe, mais celle des scanners de contrôle était div isée par trois.

L’autosurvei llance a por té sur douze paramètres, les six déjà évalués lors de l’étude pi lote et six nouveaux: fièvre, présence de sang dans les crachats, nodules sous la peau, dépression, modif i­ cati on de la vo ix , œ dè me du visage. «En passant de six à douze paramètres, la sensibilité du test bondit de 86 %à100 %», précise le docteur Denis. Autrement dit, cette stratégie permet de détecter davantage d’anomalies pouvant faire suspecter une complication (embolie pulmonaire ou infec­ tion, par exemple) ou une rechute de la tumeur. Chaque semaine, sur un ordina­ teur, une tablette ou un smar t­ phone, le patient renseigne ces douze critères et les données sont transmises automatiquement au médecin par Internet, avec un sys­ tème sécurisé. «Le logiciel étudie en permanence la dynamique des symptômes et leur association, et

envoie une alerte, si nécessaire, détai lle Fabrice Denis. Souvent, les patients qui rechutent ont ten­ dance à attendre plusieurs semai­ nes avant de consulter, mais si le médecin les appelle car ilareçu un signal d’alerte, ils viennent. » Cette approche a por té ses fruits. Au bout d’un an de suivi, la survie était en moyenne de 75 % dans le groupe avec l’autosurvei llance, de 49 % dans l’autre, alors que le taux de rechute était comparable dans les deux groupes. Le bénéf ice était patent quels que soient le type de cancer et son stade évolutif (III ou IV). Les chercheurs ont aussi pu mesurer une amélioration signif i­ cative de la qualité de vie dans le groupe avec autosurvei llance. Face à de tels résultats, l’étude, qui devait au dépar t inclure jusqu’à 220 malades,aété stoppée plus tôt que prévu par un comité indé­ pendant. Faci le à uti liser pour les malades, le système n’est pas

contraignant pour les médecins :

quinze minutes hebdomadaires suff isent pour gérer 60 patients uti lisateurs. Un dossier a été déposé auprès de l’Europe par Sivan Innovation, la star t­up informatique qui détient les brevets, pour une vali­ dation comme dispositif médical. Le logiciel devrait être disponible sous forme d’application, en fran­ çais et en anglais. Son cadre d’utili­ sation pourrait largement dépas­ ser les tumeurs du poumon. Des essais randomisés sont en cours chez des patients avec des cancers du rein, du sein, de la vessie et des lymphomes. D’autres doivent bientôt suivre pour des tumeurs de la prostate et du côlon. Cette autosurvei llance pourrait sans doute être utile aussi dans le suivi des maladies chroniques non can­ céreuses, relève le docteur Denis. Un terrain de plus à explorer. p

sandrine cabut

AC TUALITÉ

LE MONDE · SCIENCE & MÉDECINE MERCREDI 8 J UIN 2016

| 3

Sur les traces psychiques des attentats

SANTÉ PUBLIQUE - Une étude sur 422 personnes touchées par les attaques de janvier 2015 évalue leur état de santé et leur prise en charge médico-psychologique

mois après les attentats janvier 2015 contre Char­

lie Hebdo et l’Hyper Cacher,

les f usi llades de Montrouge et de

Dammar tin­en­Goële, qui ont causé la mor t de dix­sept person­ nes, 38 % des «civ ils » (proches, riverains, commerçants…) expo­ sés aux événements présentaient au moins un trouble de santé mentale: 20 % répondaient aux critères d’un état de stress post­ traumatique (ESPT), 10 % souf­ fraient de dépression caractéri­ sée, et 30 % de troubles anxieux.

S ix

de

Prise en charge très bénéfique

Tels sont quelques­uns des pre­ miers résultats de l’enquête lancée par Santé publique France et l’agence régionale de santé Ile­de­ France, rendus publics lundi 6juin

sur le site de ces agences. Au total, 232 intervenants (forces de l’ordre, pompiers, secouristes, associa­ tions…), et 190 civils touchés de plus ou moins près par ces quatre événements ont par ticipé à cette étude originale, appelée « Im­ pacts » (Investigation des mani­ festations traumatiques post­ attentats et de la prise en charge thérapeutique et de soutien). Les 422 volontaires ont été clas­ sés en trois catégories, selon leur degré d’exposition. D’abord,les in­ dividus « directement menacés» (qui ont assisté aux tueries, aux prises d’otages, entendula voix ou

vu des terroristes, ont euune arme

pointée sur eux, etc.). C’était le cas

de 58 personnes (30 %) dans la po­

pulation civile et de 14 (6 %) des in­ tervenants. Ensuite, ceux qui ont été « indirectement menacés» (qui ont vu du sang , des corps, ont fui…). Enf in, les « impliqués » (témoins plus à distance, person­ nes endeuillées…). L’enquête a été menée avec des entretiens par une vingtaine de psychologues formés

au psycho trauma.

«Chez les civils, les conséquences psychopathologiques se révèlent d’autant plus fréquentes que le gradient d’exposition était élevé, souligne l’épidémiologiste Sté­ phanie Vandentorren, responsa­ ble de la cellule régionale Ile­de­ France de Santé publique France, quiapiloté l’étude. Ainsi, un ESPT est présent chez 31 % des personnes qui ont été directement menacées, beaucoup moins chez celles indi­ rectement menacées (12 %) ou im­ pliquées (11 %). » Une propor tion élevée de troubles somatiques

(11 %). » Une propor tion élevée de troubles somatiques Place de la République, à Paris,

Place de la République, à Paris, le 14 novembre 2015. Santé publique France va aussi enquêter sur les victimes de la seconde vague d’attentats de 2015.

OLIVIER LABAN-MATTEI / MYOP POUR « LE MONDE »

(fatigue, troubles ostéoar ticulai­ res…) a aussi été constatée. 44 % ont dû consulter. Plus d’un sur cinq (22 %) a indiqué avoir aug­ menté sa consommation d’al­ cool, de tabac ou de cannabis. «Ça permet de ne pas penser », disent des par ticipants. Près d’un tiers (soit 60 personnes) s’est retrouvé à unmoment dans l’impossibi lité de travai ller po ur ra is ons de santé. Au bout de sixmois, 11 (6 %) n’avaient pas repris leur activité professionnelle. Au tre e ns eignement, la pris e en charge psychologique précoce et active, notamment par les cel­ lu le s d’urgence mé dico­psycho­ lo gique (CUMP ), se mble porter ses fruits. Ceux qui en ont bénéf i­ cié, soit la moitié des civi ls expo­ sés, ont deux fois moins de trou­ bles six mois après que ceux qui n’y ont pas eu recours : 35% ver­ sus 65 %. « S eu lemen t 7 % d es person nes on t c ons ul té de leur pr opre in it ia tive , e t d ’a ut an t moins qu’e ll es étaien t d ir ect e­ ment menacées », insiste Stépha­ ni e Vandentorren. « Neu f m ois après les événements, des person­ nes en souffrance n’avaient béné­

fi cié d’au cun sou tien. Ell es ne s’étaient pas fait connaître », ren­ chérit le psychiatre T hi erry Bau­ bet, re sp ons able de la CUMP de Se ine­Saint­Denis (hôpital Av i­ cenne, AP­H P), co ord ina te ur scientif ique de l’étude. Il faut se­ lon lui « aller chercher les gens ».

Actions et formations

Du côté des intervenants, les répercussions psychologiques ont été beaucoup moins fréquentes. A six mois, l’ESPT concerne 7 per­ sonnes (soit 3% des 232 interve­ nants), les troubles anxieux 32 (14 %). Comme pour les civils, un sur deux a été pris en charge sur le plan psychologique, le plus sou­ vent au sein de son institution. «Le temps de mobilisation et la durée d’intervention étaient considéra­ bles, en particulier pour les forces de l’ordre et les acteurs de la prise en charge psy, et un tiers des interve­ nants étaient présents sur plusieurs des quatre sites », souligne le doc­ teur Vandentorren. Ces premiers résultats descrip­ tifs seront consolidés et publiés. Ils ont été présentés aux autorités sanitaires et aux acteurs concer­

nés, af in d’élaborer des recom­ mandations. Il est ainsi préconisé de rendre plus systématique et plus large la prise en charge pré­ coce et active. «L’enquête montre l’ importance des cel lules d’ur­ gence, mais au ssi la nécessité d’avoir des lieux où s’adresser à plus long terme car des demandes nous parviennent encore », expli­ que T hierry Baubet. Quant aux professionnels et volontaires, i ls sont incités à assurer des forma­ tions sur les conséquences psy­ chiques de tels événements. Les attentats du 13novembre ne font que renforcer cette nécessité. La deuxième phase de l’enquête associe Santé publique France et l’Inserm. Le suivi de cette cohorte est d’autant plus impor tant que certains des par ticipants ont aussi été exposés aux attentats du 13 no­ vembre2015. L’agence de santé publique lance de nouveaux tra­ vaux relatifsàcettedernièrevague d’attentats, pour étudier ses conséquences chez les milliers de personnes impliquées, et dans la population générale. p

pascale santi et sandrine cabut

TÉLESCOPE

ESP AC E

Le Lu xe mbourg i nves tit dans la prospec tion de s astéroïde s

Le Luxembourg poursuit son projet

d’exploitation minière de l’espace. Le 3 juin,

le gouvernement du Grand­Duché a indiqué

avoir ouvert une ligne de crédit de 200 mil­ lions d’euros pour développer des technolo­ gies liées à l’utilisation des ressources de

l’espace. Le premier ministre, Xavier Bettel,

a également précisé qu’une loi était en

préparation pour permettre l’exploitation de ces ressources et qu’elle «entrera en vigueur l’an prochain ». Elle vise à garantir la propriété de la roche spatiale aux entreprises l’exploitant, «en accord avec la législation internationale ». Le Luxembourg souhaite attirer des entreprises étrangères : les star t­up américaines Deep Space Industries et Planetary Resourcesyont déjà créé des représentations.

303

C’est le nombre d’entreprises créées par la recherche publique française (universités, organismes, CHU…) en 2014, selon une étude

du Réseau Curie, qui fédère les professionnels de la valorisation et du transfert de technologie. L’enquête a collecté les informations de 146 acteurs de la recherche (dont 59 universités et 19 organismes de recherche). Le CNRS compte pour près du tiers de ces créations. L’étude révèle également que 959 millions d’euros ont été dépensés en contrats de recher- che par ces acteurs, à comparer aux 25 milliards environ de la mission « recherche et enseigne- ment supérieur » du budget de l’Etat.Anoter que 164 millions d’euros ont été levés pour

le soutien aux start-up, que 3 520 brevets

ont été délivrés et que la propriété intellectuelle

a rapporté 145 millions d’euros, grâce

aux brevets mais aussi, pour 10 millions, aux marques déposées.

MA THÉMA TIQUES

Une preuve géante

Des informaticiens des universités du Texas, du Kentucky et de Swansea (Royaume­Uni) ont démontré, grâce à 800 processeurs et deux jours de calculs, un théorème mathé­ matique, dit «des triplets pythagoriciens ». La question était de savoir s’il est possible de colorer avec deux couleurs seulement l’ensemble des entiers, de manièreàce que les triplets a, b etcvérifiant a 2 + b 2 = c 2 soient de la même couleur. La réponse est oui, jusqu’à 7 824 mais pas au­delà. Les chercheurs ont dû explorer un fichier de 200 teraoctets, soit 200 disques durs d’ordinateur actuels. C’est le plus gros utilisé jusqu’à présent dans une preuve par ordinateur. Le résultat frustrera les mathématiciens car il ne donne pas d’explications sur le sens de la valeur seuil de 7 825.

> htt p: //arxiv.org/abs/1605.00723

Nouveau succès autour des ondes gravitationnelles

PHYSIQUE - Une expérience spatiale confirme la faisabilité d’un télescope géant

C’ est l’année des ondes gravitationnelles. Après l’annonce à for t reten­

tissement d’une première décou­ verte de l’effet sur Terre de ces vibrations de l’espace­temps, le 11 février, voici que l’expérience LISA Pathf inder (LPF) annonce

des résultats mei lleurs que prévu.

Ce satellite, lancé le 3 décembre,

est un laboratoire destiné à véri­

fier la faisabi lité d’un projet fou :

mesurer dans l’espace le passage d’ondes grav itationnelles avec trois lasers longs d’au moins un

mi llion de kilomètres chacun !

Les résultats de LPF, parus le 7 juin dans Physical Review Letters, sont si bons que le lancement du projet eLISA, le nom de cette expé­ rience ambitieuse de l’Agence spatiale européenne (ESA) soute­ nue par la NASA, pourrait être avancé de plusi eurs anné es. « L’ESA travaille à un calendrier rapide avec un appel pour définir le

concept fin 2016 et un choix de l’or­ bite en 2020. Techniquement nous pourrions être prêts pour un lance­ ment en 2028 », estime Karsten Danzmann, directeur du consor ­ tium eLISAàl’Institut Alber t­Eins­ tein d’Hanovre. Jusqu’à présent l’après­2030 était évoqué…

Un tour de force de précision

Mais qu’a donc prouvé Lisa Path­ fi nder ? Q u’ il est p ossible de maintenir dans l’espace, en chute libre et avec une très grande préci­ sion, deux masses, de manière à ce que l’écar t entre les deux ne soit modifié que par le passage d’une onde gravitationnelle. Plus précisément, « la force résiduelle entre les deux est équivalente au poids d’une bactérie sur Terre », explique Antoine Petiteau, res­ ponsable pour la France de LPF au laboratoire Astropar ticule et cos­ mologie,àParis. La tâche n’était pas simple car ces masses tests de

deux ki logrammes en or et pla­ tine sont soumis es à de nom­ breuses perturbations : rayons cosmiques, bombardement de grains de poussière, vent solaire et effets parasites causés par le sa­ tellite dans lequel ces masses se trouve nt susp endue s p ar de s champs électriques. « D ès les premières mesures, à partir du 1 er mars, nous avons cons­ taté un comportement meilleur que [ce qui est prescrit par] le cahier des charges », souligne Eric Plagnol, ancien responsable pour la France de LPF. Après 45 jours de données de plus, les paramètres étaient cinq fois meilleurs qu’es­ péré. « Les résultats de LPF sont tout simplement un tour de force en matière de précision expérimen­ tale », salue, dans un texte accom­ pagnant la parution, David Reitze, directeur de LIGO, l’expérience américaine quiarepéré les ondes gravitationnelles sur Terre.

Malgré cela, LPF ne peut faire aussi bien que LIGO car la distance entre les masses, d’environ trente centimètres, est insuffisante.Mais c’est le même système de contrôle fin dumouvement des masses qui sera installé sur LISA:suspension électrique des masses, micropro­ pulseurs du satellite pour corriger les trajectoires, installation opti­ quedemesuredes écar ts… « Ilétait indispensable de faire ce test car c’est le seul qu’on ne peut faire sur Terre », note Antoine Petiteau. Dans la ligne de mire de L ISA, des trous noirs géants dix mille à di x mil lions de fo is plus lo urds que le S olei l, comme il en existe au cœur de cer taines galaxies. Avec ce succè s, le s s péci aliste s ont f ait leurs calcu ls. LISA aurait pu repére r les de ux trous obs er­ vé s p ar LIGO, qui se to urnai ent auto ur en spirale, ci nq ans avant le ur fu sion ! p

david larousserie

Dans l’ êt de la science mathieu vidard mathieu vidard 14:00-15:00 14:00-15:00 la tête au
Dans l’
êt de
la science
mathieu vidard
mathieu vidard
14:00-15:00
14:00-15:00
la tête au carré
avec, tous les mardis,
la chronique de Pierre Bar thélémy

4 |

ÉVÉNEMENT

LE MONDE · SCIENCE & M ÉDECINE MERCREDI 8 JUIN 20 16

MONDE · SCIENCE & M ÉDECINE MERCREDI 8 JUIN 20 16 Outre la colistine, une demi­douzaine

Outre la colistine, une demi­douzaine d’anti­ biotiques, dont les carbapénèmes (de la fami lle des bêta­lactamines, dont le premier représen­ tantaété l’historique pénici lline découverte for ­ tuitement en 1929), sont considérés comme ceux de dernier recours, qu’i l s’agit donc de pré­ server le plus longtemps possible des résistances qui ont commencé à apparaître.

Redynamiser la recherche

Que c e s oitàu n n iveau n at io nal ou inte rnatio­ nal, le s rapport s, re command at io ns et pl ans se so nt mu ltipli és ce s derni ers te mp s: ra pp or t dirigé par le profes seur Je an Carle t e t Pla n a nt i­ biotique s ( do nt la troisième éd it ion , 2 011­2016, va arrive ràé chéance) en France, rapp or t « Anti­ mi crobial Re sis tance in G7 Co un tri es and Beyo nd » d e l ’O CDE, en se ptembre 2 015, qu i montre que le s E tats membres du G7 cons om­ mant le p lu s d’antibi otique s ( France et Espa­ gne) so nt au ssi ceux où la fréque nce de s rés is­ tances est l a p lu s é levé e, rapp or t d irigé par Lord Jim O’Nei ll à l a demande du p re mi er ministre britannique , D av id Cameron, en mai 2016… Tous dressent un constat inquiet de la situation, identifier les causes de l’expansion irrésistible de l’antibiorésistance, proposer un ensemble de mesures et déployer des moyens, af in de relancer la recherche et développement de nouveaux anti­ biotiques, un domaine que de nombreux labora­ toires pharmaceutiques ont abandonné. Sous l’impulsion de l’Allemagne, la réunion des minis­ tres de la santé du G7 en octobre 2015 a adopté une déclaration allant dans le sens d’une action coor­ donnée et résolue. Lord O’Neill, devenu secrétaire d’Etat au commerce dans le gouvernement de David Cameron, compte bien redynamiser la recherche de nouveaux antibiotiques en s’ap­ puyant sur le G20 prévu en septembre et en misant sur une réunion de haut niveau des Nations unies sur le sujet. De leur côté, une centaine de laboratoires phar­ maceutiques ont lancé, en janvier 2016, un appel aux gouvernements les inv itant à «aller à pré­ sent au­delà des déclarations d’intention actuelles et de passer concrètementàl’action, en collabora­ tion avec les entreprises, pour soutenir l’investisse­ ment dans le développement d’antibiotiques, tests diagnostiques, vaccins et autres produits vitaux pour la prévention et le traitement des infections résistantes aux traitements ». Le rappor t O’Nei ll avance le principe d’une «ré­ compenseàl’entrée sur le marché », d’un mon­

La lutte contre les « superbactéries », un enjeu mondial

SUITE DE LA PREMIÈRE PA GE

18 mars, d’un décret ministériel en application de la loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimenta­ tion et la forêt. Ces mesures prévoient «l’inter­ diction du recours préventif à une cinquantaine d’antibiotiques critiques, c’est­à­dire leur utilisa­ tion sur des animaux non affectés par une bacté­ rie pathogène » et «la réalisation de tests permet­ tant de s’assurer qu’un autre antibiotique ne pourrait pas être utilisé avant toute prescription d’un antibiotique critique en médecine vétéri­ naire », précise un communiqué commun de Marisol Touraine, ministre en charge de la santé, et de Stéphane Le Foll, ministre de l’agriculture.

Le retour de la colistine

Face aux infections bactériennesàGram négatif, qui peuvent se révéler très dangereuses, les mé­ decins sont même allés rechercher un viei l anti­ biotique, la colistine, arrivé sur le marché vers la fin des années 1950, mais dont l’usage était pro­ gressivement tombé en désuétude au cours des années 1970 en raison de sa toxicité. Au début des années 2010, des travaux de réévaluation ont été entrepris par une équipe internationale sur financement par l’Institut national de l’allergie et des maladies infectieuses (l’un des NIH améri­ cains), af in de mieux définir la dose eff icace et limiter le risque d’émergence de résistances, tout en diminuant les effets toxiques, notamment sur le rein. Les tests ont été effectués chez des pa­ tients hospitalisés en situation critique, avec une défai llance plus ou moins importante de la fonc­ tion rénale, en uti lisant le méthanesulfonate de colistine, une forme inactive qui se convertit en colistine active une fois dans l’organisme.

La princ ip al e c au se en es t l ’us age a busif ou inapproprié des moléc ules antibactéri enne s. En mé de ci ne hu maine, la pres cr ip ti on est le plus so uvent e ffec tuée sans re courir au préal a­ bleàu n test d iagnostique po ur conf irmer qu’i l s’agit b ie n d’une infec tion bactéri enne, ce qu i cond ui tàdes pris es probabi liste s e t i nj usti­ fi ées . L ’us age d ’an tibi otique s h or s d e toute pres crip tion mé dicale e st également u n g ra nd po urvoyeur de ré sistance s. L’ us age exc es sif de ce s m éd ic aments chez l’ animal estàp ré se nt la rgement dénoncé, en par ticu li er en ra is on du re cours au x a nt ibi otique s, notamment a ux Etats­Unis, à des fi ns non mé dicales , mais po ur tir er par ti du fai t que le s a nima ux qu i e n cons omment dev ie nnent p lu s g ro s. Cela a justif ié en France une action dans le domaine agricole, quiapris la forme du plan Ecoantibio 2012­2017. En termes quantitatifs, le plan national de réduction des risques d’anti­ biorésistance en médecine vétérinaire « vise une réduction en cinq ans de 25 % de l’usage des anti­ biotiques vétérinaires, en développant les alter­ natives qui permettent de préser ver la santé animale sans avoir à recourir aux antibiotiques ». Au mois d’avri l 2016, de nouvelles mesures réglementaires encadrant le recours aux anti­ biotique s critique s en médecine vétérinaire sont entrées en vigueur en France (où les vétéri­ naires sont à la fois prescripteurs et vendeurs des médicaments), à la suite de la parution, le

« LA PREMIÈRE MENACE SANITAIRE »

A la demande du gouverne­

ment britannique et en

collaboration avec la fon­

dation caritative Wellcome Trust, Lord Jim O’Neill a dirigé une mis­ sion sur la lutte contre les infec­ tions résistantes aux traitements dans le monde. Publié le 19 mai, le rapport final présenté par l’ancien économiste en chef de la banque Goldman Sachs, devenu secrétaire d’Etat au commerce dans le gou­ vernement de David Cameron, a été très remarqué tant par ses cons­ tats que par ses recommandations audacieuses.

Quelle est l’ampleur du problème de la résistance aux antibiotiques ? Il est énorme. Nous estimons que d’icià2050, le nombre des décès liés à la résistance aux antimicro­ biens pourrait atteindre 10 mil­ lions par an dans le monde. Cela dépasserait le nombre de décès actuellement provoqués par le can­ cer.Ace coût en vies humaines, il faut ajouter un coût économique de 100000 milliards de dollars en termes de per te de production mondiale d’ici à 2050, si aucune mesure n’est prise, soit plus que la taille de l’économiemondiale.

Est­ce que lemonde et les dirigeants de la planète ont pris conscience de cette question? La prise de conscience et l’atten­ tion évoluent très rapidement et c’est encourageant. La décision de

notre premier ministre de deman­ der un rapport indépendant à l’échelle mondialeaété très favora­ blement accueillie un peu par tout. Différents événements sanitaires alarmants, en par ticulier la décou­ verte de résistancesàla colistine, à l’origine en Chine, ont constitué un choc même pour le monde de la santé. Très récemment, aux Etats­ Unis, la presse a fait état d’un cas de résistance à la colistine. Les gens commencent à comprendre qu’il ne s’agit pas seulement d’un phé­ nomène que les médecins annon­ cent pour le futur,mais qu’il frappe déjà à notre por te.

Comment e st né vo tre g ro up e de travai l ? Le premier ministre britannique a été convaincu par des personnali­ tés expérimentées de l’univers médical du Royaume­Uni que la résistance aux antibiotiques cons­ tituerait la plus grande menace sanitaire mondiale et que, pour résoudre ce problème, il fallait pro­ bablement impliquer des person­ nes en dehors du monde de la santé. Lorsqu’on m’a proposé de diriger ce rappor t, j’ai demandé:

pourquoi moi ? Pourquoi avez­ vous besoin d’un économiste ? Avec le recul, c’était une décision avisée, car il fallait traduire le déf i en termes économiques et f inan­ ciers, entre autres pour queles déci­ deurs politiques prêtent attention au sujet. La par tie diff icileàprésent est de parvenir à un accord interna­

tional, car le problème ne peut pas être résolu isolément par un pays.

Quelles sont les interventions­ clés pour s’attaquer à ce défi? Parmi nos 29 propositions, quatre sont essentielles. La première est de lancer une campagne de sensibili­ sation du publicadaptée àdes situa­ tions nationales diverses. Ensuite, et c’estpeut­êtrelaplus impor tante, nous recommandons pour les pays occidentaux que, d’ici à 2020, les antibiotiques ne soient plus pres­ crits sans test diagnostique préala­ ble, af in d’éviter les prescriptions superflues. La troisième proposi­ tion est de parvenir à un accord sur la réduction graduelle du niveau d’utilisation des antibiotiques dans l’agriculture sur une période de dix ans à par tir de 2018. Enf in, nous avons besoin de nouvelles molécu­ les antimicrobiennes. A cet effet, nous proposons un système de «récompenses à l’entrée sur le marché » avec une somme de l’or­ dre de1à1,5 milliard de dollars pour –j’insiste sur chaque mot –ceux qui produiraient avec succès de nou­ veaux médicaments appropriés. Cela ne serait valable que tant qu’ils accepteraient des conditions stric­ tes sur la commercialisation de leurs antibiotiques.

Pour inciter à développer de nou­ veaux antibiotiques, vous suggé­ rez unmécanisme «play or pay » – participez ou payez. En quoi consiste­t­il?

C’est u ne de s d ifférente s m aniè­ re s de f inancer le s réc ompe ns es à l’entrée sur le marché. L’ industri e pharmaceutique se trouve da ns une po si ti on tr ès par ti cu li èr e. El le es t l a s eu le qu i p oss èd e l e savo ir­faire tec hnique . S ’y aj oute ce que les éc onomiste s app el le nt le « p ro bl ème du pass ager cl an­ de st in ». Le s l ab or atoires phar­ maceutique s o nt beso in que les antibiotique s m archent p our que le urs au tres mé di caments ai ent le ur uti li té et le ur marché. Donc le s i ndustri els qu i c hoisiss ent de ne pas pr od uir e d e n ouve au x antibi otique s e n b énéf ic iant de le ur situ at io n de « pass ager cl an­ de st in » d oi ve nt accept er de paye r p our ceux qu i le font. Sans surpris e, l’ industri e p harmaceu­ tiq ue n’es t p as ex tr êmemen t en thousias te sur le « p lay o r pay » , car il défi e s es convictions. Ma is face à l ’antibi oré sis tance, chacun do it qu it te r s a z one de confor t, sa ns qu oi nous nous re trouve ro ns avec 10 mi ll io ns de morts p ar an.

Etes­vous optimiste à propos d’une réponse efficace à la résis­ tance aux antibiotiques ? Je pourrai le dire en octobre. J’es­ saye d’obtenir, en septembre, un accord du G20 sur la question de nouveaux antibiotiques et un « accord de haut niveau » des Nations unies. Je serais très déçu si nous n’y parvenions pas. p

prop os recueillis par p.be.

Un biologiste présente un test destiné à identifier les bactéries résistantes aux carbapénèmes, les antibiotiques

Un biologiste présente un test destiné à identifier les bactéries résistantes aux carbapénèmes, les antibiotiques de dernier recours.

SCIENCE SOURCE/BSIP

tant de1à1,5 mi lliard de dollars, pour les entre­ prises qui mettraient au point avec succès de nouveaux antibiotiques et s’engageraientàres­ pecter des conditions strictes de commercialisa­ tion. Ce bonus pourrait, entre autres options, être alimenté par un mécanisme «play or pay », où les industriels qui ne développent pas de nou­ velles molécules antibactériennes f inanceraient la récompense de ceux qui s’y sont engagés. Simultanément, une autre initiative a été prise, le 24 mai, lors de l’Assemblée mondiale de la santéàGenève : la Drugs for Neglected Diseases initiative (DNDi) – organisation de recherche indépendante à but non lucratif luttant contre les maladies tropicales – et l’Organisation mon­ diale de la santé ont conjointement lancé le par ­ tenariat « Global Antibiotic Research and Develo­ pment» (GARD, Par tenariat global pour le déve­ loppement des antibiotiques). GARD doit s’atta­ quer à la résistance aux antibiotiques, «une menace majeure pour la santé publique ».

Perdre la pierre angulaire de la médecine

Evoqua nt le s c ons éque nce s d ’une abs ence d’ inve st iss ements da ns ce do maine, le do cteur Ma ri e­Pau le Ki eny, so us­direc tri ce génér al e à l’OM S, a a ff irmé : « S ans cela, nous po urrions per dre la pierre angulaire de la médecine mo derne, et les inf ections et bless ures légèr es qui ét aien t t ra it ables po urr aien t t uer à n ou­ ve au . M ais nous devo ns égalemen t c hanger la man ière do nt nous ut il isons les nouve aux a nt i­ bi ot iq ue s p our ra le nt ir la cons ti tu tion de résis ­ ta nces. » GA RD s’assurera é galement de c e que « t ou t n ouve au pr od ui t p rove nan t d e c et te in i­ ti at ive s oi t a bo rd able po ur to us ». « Nous po urr ons considér er que nos eff orts au ro nt été c our on nés de su ccès si, dans cinq à

se pt an s, no tre po rtef eu il le de tr ois ou qua tre projets déb ouche su r u n p ro du it , e st ime pour sa par t le doc te ur Bernard Péc ou l, direc te ur exé­ cutif de la DNDi. No us al lo ns travail ler à p artir d’anti bi ot iq ue s a ba nd onnés , e n a mé lio rant les

fo rmulations, mais au ssi su r d es combinaisons d’anti bi ot iq ue s o u l ’a ss oc iati on d’ un an tibioti­ que et d’ une molécule qui amplif ie son action. » Lors du la ncemen t d e l ’ini tia tive GA RD, l a DN Di a a nn on cé avoir obten u d es engage­ ments gouve rnementaux de la par t des minis­

tè re s e n charge de l a s anté en Al lemagne et au x

Pays ­Bas, du Co ns ei l de l a rec herche mé dicale d’Afrique du Sud e t du D épar te ment b ri tanni­ que d u développ ement i nternati onal. Mé de ­

ci ns sa ns frontières ap pui e é galement l’initia­

tive . L ’e ns emble de ce s s outiens se traduit p ar

un to tal de 2 m il lions d’euros pour le s deux an­ né es de phas e d’incubation. Fidèleàson orientation de par tir des besoins des patients, la DNDi va travai ller avec l’OMS sur une liste des maladies infectieuses prioritaires, entre autres le sepsis néonatal (réponse inflam­ matoire généralisée à une infection grave, el le tue6mil lions de nouveau­né s par an dans le

monde), la gonorrhée… «Nous n’allons pas aller su r l es piste s o ù l es In st it ut s n at ionaux de la san té américains (N IH ) o u d ’a ut res ac teurs comme l’Union européenne sont déjà présents

les résistances aux antibiotiques dans les ser vi­

ces de soins inte nsifs , m ais déve lo pper une complémentarité », plaide Bernard Pécoul. « Les industriels de la pharmacie ont créé des projets, pu is on t d emand éàl ’Un ion eu ro péen ne de lancer un appel d’offres sur l’objectif qu’ils ont prédéf ini. No us vo ulons procéder à l’i nverse. Surtout, insiste Bernard Pécoul, il est nécessaire de réi nvente r l a r echerche pu blique et privé e

Un phénomène naturel amplifié

« La résistance aux antibiotiques constitue aujourd’hui l’une des plus graves menaces pesant sur la santé mondiale. Elle peut frapper n’importe qui, à n’importe quel âge, dans n’importe quel pays. L’antibiorésistance e st un phénomène naturel, mais qui est accé léré p ar le mauvais usage des anti- biotiques chez l’homme et l’animal. » C’est en ces termes que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) décrit les faits essentiels sur la résistance aux antibiotiques. Ce terme s’applique à des bactéries chez lesquelles la mutation d’un gène a engendré la capacité de ne pas être détruites par les antibiotiques. Au départ, il s’agit d’un mécanisme de sélection naturelle qui est amplifié par une antibiothérapie mal prescrite (inutile ou inappropriée) ou mal suivie (traitements arrêtés de manière intempestive). Plus large, le terme de « résistance aux antimicrobiens » englobe éga- lement des infections dues à des virus (VIH, par exemple), à des parasites (paludisme) ou à des champignons (candidoses).

pour trouver une nouvelle famil le d’antibioti­ ques et ne pas réitérer ce qui s’est passé avec les quinolones, une famille originale très eff icace, dont l’utilisation trop ab ondante a rapidement engendré des résistances. »

De s moyens conséquents

Qu el le s que so ie nt le s m oda li té s, la batai ll e contre les ré sistance s aux antimi crobi ens et au x a ntibiotique s en p ar ticu li er ne po urra pas être g agné e s ans le dé ploi ement d e m oyens cons éque nts. A l’image des NI H des Etats­Unis, qu i o nt annoncé en janvi er 201 6 qu’ il s a ccor­ da ie nt 5 m il lions de do ll ars de fi nancement à

24 projets de re cherche de st iné sàdévelopp er

de s t ra itements non traditionnels po ur le s i n­ fe ctions bactéri enne s. Une dé ci sion qu i s ’ins­ cr it da ns le Pl an d’ acti on nati onal po ur com­ batt re le s b actéri es ré sistante s aux antibi oti­ ques adopté p ar la Ma is on Bl anche. Ma is le changement des comportements tant de s p ro fe ssi onnels de sa nté que de s p at ie nt s n’es t p as moins im pé rat if. « E n F ra nce, 158 000 person nes con tr acten t c haque an née

une infection à b actérie mu lt irésista nte e t 1 2 5 00 en déc ède nt » , rap pe la it le profes se ur Je an Car­ let, da ns un bi la n s ur la cons ommation d’ anti­ bi otique s p aru en nove mbr e 2 015. To ut le mond e s e s ouvi en t d e l a c am pagne la ncé e en 2002 par l’Assur ance­mal adi e a utou r d u slog an « L es an tibiotiques, c’es t p as auto ma ti­ que » , ave c p our obje ctif une dimin uti on de

25 % de leur us age.

Si la mémorisationaété excellente, il n’en de­ meure pas moins que l a France re ste l’un de s plus gros uti lis ateurs d’ antibiotique s e n E u­ ro pe : « E ll e c onsom me 30 % d e p lu s q ue la moyenne européenne, trois fois plus que les pays les plus vertueux, qui nous sontàbien des égards comparables. Cette surconsommation entraîne une dépense injustif iée de 71 millions d’euros par rapp ort à la moyenne européenne, et de 441 mil­ lion s par rapp ort aux pays le s plus vertueux », poursuivait le professeur Carlet. Il rappelait que, si le niveau d’antibioré sistance n’est pas aussi élevé que ce qu’i l devrait être en conséquence, cela n’est dû qu’à de « très bonnes mesures d’ hy­ giène à l’hôpital etàla mise en place de mesures d’isolement drastiques lors de toute infection ou colonisation avec des bactéries multirésistantes (BMR) ». Un rempar t indisp ensable, mais trop précaire pour suff ireàéloigner la menace. p

paul benkimoun

ÉVÉNEMENT

LE MONDE · SCIENCE & MÉDECINE MERCREDI 8 J UIN 2016

| 5

L’HÔPITAL

MOBILISÉ

L orsqu’un patient arrive à l’hôpital, notamment en réanimation, la prise en charge du maintien de ses fonc­

tions vitales prime, mais une véritable lutte est aussi lancée contre les bactéries multiré­ sistantes (BMR), à l’origine de la plupar t des infections contractées àl’hôpital (dites noso­ comiales). En France, on compte 158 000 cas d’infections à BMR chaque anné e, dont 16 000 infections invasives, et 12 500 pa­ tients en meurent, selon l’étude «Burden BMR », réalisée par Santé publique France. Deux grandes fami lles sont recherchées :

les staphylocoques dorés résistants àlaméti­ ci lline, les célèbres SARM, présents sur la peau. Et les entérobactéries de la flore diges­ tive, productrices de bêta­lactamases à large spectre (dites EBLSE). D’autres bactéries plus dangereuses peuvent être dépistées, comme les entérobactéries productrices de carbapé­ némases (EPC), qui inhibent l’action des car­ bapénèmes, antibiotiquesàtrès large spec­ tre de dernier recours. Plus rares (moins de 1%des entérobactéries sont résistantesàcet antibiotique), ces bactéries hautement résis­ tantes émergentes (BH Re) sont redoutables. C’est un sujet d’inquiétude pour tous les acteurs de santé. «Elles font l’objet de nom­ breux efforts de détection et de contrôle en France depuis le début des années 2010 », explique le docteur Bruno Coignard, direc­ teur adjointàla direction desmaladies infec­ tieuses de Santé publique France. A l’arrivée aux urgences, les inf irmières posent systé­ matiquement les questions : «Avez­vous voyagé récemment?» et «Avez­vous été hos­ pitalisé dans un pays étranger ?» «Un malade sur quatre rapatriés de l’étranger est porteur de BH Re », constate le professeur Jean­Chris­ tophe Lucet, chargé de la prévention des infections à l’hôpital Bichat­Claude­Bernard (Paris). Une étude a montré que les person­ nes qui par taient en voyage dans les zones intertropicales, dont 11 % étaient por teuses d’EBLSE au dépar t, revenaient avec un taux de 50 %, et même 70 % pour l’Asie du Sud­Est. Point positif, tempère le professeur Lucet, «un porteur sain se débarrasse de ces BMR dans les deux mois qui suivent son retour ». Un bémol : ces dépistages sont loin d’être exhaustifs, notamment pour les patients venant d’établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) ou de soins de suite et de réadaptation.

Entre 15%et 20%de patients porteur s

En cas de suspicion, 24 à 48 heures plus tard, les résultats des prélèvements tombent. Les patients sont placés en isolement plus ou moins strict, avec consignes et codes cou­ leurs pour les soignants à l’entrée des cham­ bres. Dans ce cas­là, «la marge thérapeutique est très faible », pointe le professeur Christian Richard, responsable du Comité de lutte contre les infections nosocomiales (CLI N) central de l’AP­H P, chef du serv ice de réani­ mation médicale à l’hôpital Bicêtre. Pour le patient, «cela est discriminant et source d’an­ xiété, il faut l’accompagner », dit Alain­Michel Ceretti, fondateur de l’association de lutte contre les infections nosocomiales Le Lien. «On les rassure en leur disant que notre peau est truffée de bactéries, notre flore digestive aussi. Elles nous protègent. Il faut juste éviter de les transmettre à un autre patient plus fragile », explique l’infectiologue Vanina Meyssonnier, du centre de référence des infections ostéo­ar ticulaires du groupe hos­ pitalier Diaconesses­Croix Saint­Simon. Si la fréquence des SARM ne cesse de recu­ ler (29 % des souches de staphylocoques dorés étaient résistantes en 2004 contre 17 % en 2014), les EBLSE augmentent – une souche de Klebsiella (bactérie de la fami lle des enté­ robactéries) sur trois est aujourd’hui résis­ tante. Entre 15 % et 20%des patients dépistés à l’entrée en réanimation à l’hôpital Bichat sont porteurs d’EBLSE, précise le professeur Lucet. C’estlamoyenne pour les grands hôpi­ taux. Les études ont montré un taux de5%à 6%dans la population générale n’ayant pas fréquenté les hôpitaux en France. Les règles d’hygiène sont donc primordia­ les. Si les habitudes changent, notamment avec les solutés hydroalcooliques (SHA), de gros progrès restent à faire. L’enjeu est aussi de réduirela consommation d’antibiotiques, àla hausse depuis 2010. Notamment en v ille, où 90 % de ces molécules sont prescrites. «C’est donc auprès des généralistes, urolo­ gues, gériatres… qu’il faut renforcer la forma­ tion pour une juste prescription. C’est très pré­ occupant», résume Vanina Meyssonnier. p

pascale santi

6 |

RENDEZ-VOUS

LE MONDE · SCIENCE & M ÉDECINE MERCREDI 8 JUIN 20 16

LIVRE

Un e i nitiation à l a m émétique

La propagation de parodies, remix ou blagues récurrentes sur Internet est l’objet de recherches

david laro usserie

Q ui n’a pas souri devant un chat facétieux vu sur le Web? Qui n’a pas fait suivreàses contacts des

citations réelles ou inventées des acteurs Chuck Norris et Jean­Claude Van Damme ? Qui n’a jamais vu de parodies de la colère d’Adolf Hitler dans le film La Chute, en lien avec l’actualité ? Tous ces exemples et bien d’autres sont des mèmes, c’est­à­ dire des « unités de transmission cultu­ relle ou des unités d’imitation », comme lesadéf inis en 1976 le biologiste Richard Dawkins. Plus concrètement, il s’agit de la propagation d’images, de vidéos, d’attitu­ des, majoritairement par l’intermédiaire d’Internet. C’est bien plus que de la diff u­ sion à l’identique de ces blagues ou messa­ ges, car de véritables réinterprétations so nt op érées , c omme avec la dans e coréenne Gangnam Style, les batai lles au sabre laser de La Guerre des étoiles… Pour mieux appréhender ce concept, une nouvelle collection universitaire de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne pro­ pose ce bref ouvrageàla construction assez hétérogène. Il mêle en effet textes et ima­ ges, essais et interviews, lexiques et graphi­ ques, bibliographie et batterie de questions. L’intérêt est de croiser sur ce sujet les regards académiques d’anthropologues et de sociologues comme de spécialistes de sciences plus dures. Un informaticien analyse ainsi lescourbes de diff usion de ces mèmes par différents modèles distinguant ceux au succès long et ceux plus éphémères. Une ar tiste note des différences culturelles, les fameux chats ayant peu de succès en Ouganda, par exem­ ple. Les mèmes apparaissent aussi comme des moyens de contourner la censure, comme les Chinois l’ont montré en arbo­ rant sur leurs pages des photos d’eux avec des lunettes de soleil pour soutenir un mili­ tant des droits de l’homme. Un fondateur d’une base de données de plus de deux mille mèmes, Know your meme, revient sur les raisons et les intérêts de ce projet. Témoin de cettemosaïque, une double page explique comment créer facilement son propre mème. Une sociologue élargit la dis­ cussion à celle des remix vidéo, qui permet­ tent à la fois de divertir, de protester ou de contrôler, paradoxalement, sa vie privée. En conclusion so nt esquiss ées de s réponses à des questions vertigineuses. Le s m ème s p euve nt ­i ls deve nir de s armes? Pourrait­on en fabriquer automa­ tiquement, à l’aide de robots ou d’algorith­ mes? Aura­t­on bientôt, grâce aux impri­ mantes 3D, des mèmes matériels ? Les mèmes vont­i ls disparaître? L’ensemble, malgré sa mince taille, cons­ titue une riche et pédagogique introduc­ tion à ce sujet multifacette. Dans la même collection et sur le même principe assez hétéroclite, signalons égale­ ment Le Miracle Wikipédia, qui revient sur la naissance de la célèbre encyclopédie en ligne, les tensions qui la traversent depuis

les origines, et éclaire son avenir. p

La Culture internet des mèmes, de Frédéric Kaplan et Nicolas Nova, Presses polytechniques et universitaires romandes, 96 pages, 12,50 euros.

L’AGENDA

SANTÉ PUBLIQUE

Prévention du diabète

La Semaine nationale de prévention du diabète, organisée par la Fédération française des diabétiques, se tient jusqu’au 10 juin. L’objectif est de sensibiliser le public sur cette maladie, qui touche 4 mil­ lions de personnes en France, et de l’encou­ rageràadopter des comportements pour la prévenir ou limiter ses complications. Informations sur les actions organisées par tout en France : www.contrelediabete.fr

organisées par tout en France : www.contrelediabete.fr LE SECRET DE LA PHALÈNE DU BOULEAU C’est une

LE SECRET DE LA PHALÈNE DU BOULEAU

C’est une icône de la théorie de l’évolution : la phalène du bouleau, qui portait à l’ori- gine une robe grise pour passer inaperçue sur les troncs qui lui valent son nom, se trouva fort dépourvue lorsque vint la révolution industrielle. La suie recouvrant désormais les arbres britanniques ne per- mettait plus à Biston betularia de se cacher des oiseaux. C’est alors que des individus noirs apparurent et prospérè- rent. La revue Nature du 2 juin explique que cette transforma- tion est due à la mutation d’une partie d’un gène, cortex, qui serait survenue vers 1819 – une date qui correspond aux relevés des naturalistes britanniques.

PHOTO : ILIK SACCHERI/AFP

des naturalistes britanniques. PHOTO : ILIK SACCHERI/AFP IMPROBABLOLOGIE UN PARACHUTE EST-IL VR AIMENT UTILE ? Pa

IMPROBABLOLOGIE

UN PARACHUTE EST-IL VR AIMENT UTILE ?

Pa r P IERRE BART HÉLÉMY

Jo urnaliste et blo gueur Pa sseurdesciences.blog .lemonde.fr

L’ histoire des sciences et des techniques a

retenu que, le 26 décembre 1783, le physi­

cien français Louis­Sébastien Lenormand

sauta du haut de la tour de l’observatoire de Mont­ pellier avec un engin de son invention, une espèce de grand parasol qu’i l baptisa parachute. Il sortit de l’expéri ence indemne. Même si ce disp ositif a désormais plus de deux siècles, il existe un grand si lence à son sujet, un si lence scientif ique : jamais aucune étude comparative n’a été mené e p our mesurer avec précision l’apport du parachuteàla surv ie de ceux qui en sont équipés. Pour dire la chose autrement: lorsque l’on saute d’une très grande hauteur, se casse­t­on en moins de mor­ ceaux si l’on parcour t le trajet jusqu’au sol sous une toile tendue que si on l’effectue en chute libre ? Aucune étude ne le dit ! Une lacune inacceptable, car la science peut et doit tout mesurer, y compris ce qui semble év ident, sur tout ce qui semble évident… Après tout, i l existe bien des cas de miraculés ayant survécuàdes chutes vertigineuses et, à l’inverse, des

histoires de morts en parachute. Comme l’explique avec humour un ar ticle publié par une équipe alle­ mande dans le numéro de mai du European Spine Journal, cette lacune est principalement imputable à la déclaration d’Helsinki de l’Association médicale mondiale: consacré aux principes éthiques qui doi­ vent s’appliquer «à la recherche médicale impli­ quant des êtres humains », ce texte précise qu’«il est du devoir des médecins engagés dans la recherche » de protéger la vie de ceux sur qui on fait des expé­ riences. Par conséquent, même s’i l doit être assez facile de trouver quelques olibrius assez décérébrés pour accepter de tester la résistance de leur sque­ letteàun saut depuis le sommet de la tour Eiffel, la déontologie empêchera que le test soit mené. Nos scientif iques allemands ont donc dû trouver autre chose et embaucher comme cobaye… « Erwin, le gentil patient». Erwin est une poupée qu’outre­ Rhin les parents offrentàleurs enfants quand ils leur prédisent un avenir de chirurgien ou de tueur en série (même si les qualités techniques requises sont semblables, les vocations s’avèrent légèrement différentes). Les bambins peuvent lui ouvrir le ven­ tre pour jouer avec ses organes internes en tissu, puis tenter de les remettreàla bonne place.

Pour les besoins de l’expérience, les auteurs de l’étude ont tout retiré sauf le cœur et mis, en guise de foie, de rate et de vessie, trois ballons pleins d’eau, tandis que des baudruches remplies d’air jouaient le rôle de poumons dans le thorax. Les chercheurs ont également ôté la bourre qui garnissait la tête d’Erwin et y ont inséré deux autres ballons pleins d’eau pour mimer les hémisphères cérébraux. Ils ont construit, en briques de Lego, une colonne ver­ tébrale ainsi qu’un bassin, puis ils ont balancé leur petit bonhomme reconstitué depuis une tour de vingt mètres de haut. Vingt­cinq fois accroché à un parachute. Et vingt­cinq fois sans. Ap rè s c haque saut/ga me lle, un vé ri table mé de ­ ci n légiste ré cupé rait Erwin et vé rif iait s a compo si­ tion inte rne. Ré su ltat: le parachuté n’a eu auc un trau matisme crâni en et, po ur ainsi dire, auc une bles sure. S’i l ava it été humain, il au ra it survéc u à to us le s s au ts . O n n e p eut pas en dire a uta nt de l’ au tre E rwin, qu i s ’e st bris é les os et ex plos é les or gane s p lu s s ouve nt qu ’à so n tour. Pour le s aute urs de l’étude , l a s ci ence a p arlé . I ls dé cl arent d’ ai lleurs, en concl usi on, qu’ «i ls ut il iser aien t u n parachute » s’i ls deva ie nt sauter d’ une très grande hauteur.Al’unanimité . p

AFFAIRE DE LOGIQUE – N°967

hauteur.Al’unanimité . p AFFAIRE DE LOGIQUE – N°967 Magie des nombres premiers Un nombre premier, c’est

Magie des nombres premiers

Un nombre premier, c’est un entier supérieur à1qui n’est divisible que par 1 et lui-même. Ex is te -t-il une gr ill e 3 × 3 c onte na nt de s e nt ie rs po siti fs d is ti ncts don t l es so mme s p ar ligne s, co lo nne s e t diagonales soient toutes, non pas le même nombre comme dans un carré magique, mais des nombres premiers ? Si oui, quelles sont, parmi les grilles répondantàla question, celles dont la somme totale est la plus petite ?

a b c d e f g h i
a
b
c
d
e
f
g
h
i

SOLUTION DU N° 966

L’aire maximale de la chambre de Bob est égale à √24, soit envi- ron 4,9 m 2 (pas très grand e…). Elle reste la même quel que soit l’ordre des côtés.

2 3 a α 1 π−α 4
2
3 a
α
1
π−α
4

• Dès lors que l’on sait que l’aire maximale est obtenue quand le qu ad ri la tère est insc ri ptib le (résul ta t dû, en tre au tres, à Steiner), on peut la calculer. On la découpe en deux triangles de diagonale commune (rouge) de longueur a et de côtés (1, 2, a)

et (3, 4, a). Leurs angles sommets sont respectivement α et 180° – α

(le quadrilatère est inscriptible).

Il suffit alors de savoir que l’aire d’un triangle est le demi-produit de deux côtés et du sin us de

l’angle qui les sépare. Les aires respective s s ont d onc sinα et 6 sinα, et l’aire totale est

S=7sinα.

Par ailleurs, la formule d’Al-Kashi dans le premier triangle s’écrit :

a 2 =1 2 +2 2 – 2 × 1 × 2 × cos α et dans le deuxième triangle a 2 = 3 2 + 4 2 + 2 × 3 × 4 × cos α On en déduit : cos α=–5/7 et donc sin α= √24/7, d’où S=√24.

• S i o n é change l’ordre de deux côtés consécutifs (par exemple 1 et 2), le s p oin ts resten t s ur le

même cercl e e t l ’aire reste la même par symétr ie d’ax e l a

médiatrice de la diagonale.

Or, toute permutation des 4 côtés peut s’obtenir en échangeant suc- cessive men t, une ou plusieurs fois, des côtés consécutifs.

ÉLISABETH BUSSER ET GI LLES COH EN © POLE 2016

affairedelogique@poleditions.com

LLES COH EN © POLE 2016 affairedelogique@poleditions.com De la danse à la littérature en passant par

De la danse à la littérature en passant par le jeu…

• Danse avec les sciences le 11 juin en Loire Atlantique

L’association Résonance art et science organise à La Chapelle-sur-Erdre, salle Balavoine, son dernier atelier « D anse avec les s ciences » d e l a s aison.

Les enfant se sont atte ndus de 9h30 à 1 0h15, les adult es de 10h15 à 1 1h3 0. Les notions mathématiques et physiques (symétrie, rotation et translation,

nombres, espace et temps, poids et gravitation) y s eront explorées par le mouvement, la danse et les jeux de rythme, qui créeront ainsi un imaginaire corporel mathématique pour apprivoiser les sciences. Informations sur http://resonanceartetscience.jimdo.com/en-pratique/

• Exposition « Roman et algèbre » en Ille-et-Vilaine jusqu’au 24 juin

« La littérature et les mathématiques sont deux façons d’enregistrer le réel, de le

refléter, le mesurer, le déduire, l’expliquer, l’explorer ». L a g alerie des Petits - Carreaux de Saint-Briac présente l’exposition « Roman et algèbre ». Son commiss aire, Nik ol as Fo uré, artiste renn ais don t l es œuvres son t empreintes d’algorithmique et de thèmes mathématiques, a réuni les créations d’un collectif d’artistes. L’ambition : construire un dédale dans lequel se croi- sent différents langages, au profit d’une liberté plastique où polyèdres, ombres, instruments de mesure, représentation du chaos, ont naturellement leur place. Informations sur www.galeriedespetitscarreaux.com •Prix Bernard Novelli de programmation de jeu : jeunes geeks, inscrivez-vous ! Le Prix Bernard-Novelli récompense chaque année des lycéens et collégiens auteurs de projets informatiques autour du jeu. Le but : concevoir et program- mer un jeu mathématique ou logique. Les projets, encadrés ou non par un ensei- gnant durant l’année scolaire, doivent être finalisés par les jeunes pendant l'été et envoyés avant le 30 septembre. Outre des prix attractifs (trophées, calcula- trices…), le vainqueur verra son jeu développé sous forme d'application mobile. Règlement et inscription sur http://tropheestangente.com/inscription.php

INFOGR APHIE : H ENRI-OLIVIER

INFOGR APHIE : H ENRI-OLIVIER CARTE BLANCHE La bataille de l’ADN Pa r L AU RENT

CARTE

BLANCHE

La bataille de l’ADN

Pa r L AU RENT ALEXANDRE

A lui seul, le génome n’explique ni

ne justif ie tout. La génétique a

récemment révélé l’extrême com­

plexité de notre biologie, qui se bâtit grâce à unmélange de déterminisme génétique,

de ré po ns eàl ’e nv ironnement e t de

hasard. Loin des v isions simplif icatrices

des années 2000 que le programme inter­

national de séquençage avait fait émerger, nous savons désormais que la plupar t des maladies sont le fruit de multiples muta­ tions génétiques associées aux spécifici­

té s individuel le s de nos mo de s de v ie.

L’environnement, qui modif ie l’expres­ sion de nos gène s, ex plique que deux jumeaux vont ainsi diverger, même sur

des caractéristique s p our le squelles ils sont génétiquement identiques. On quali­ fie d’épigénétiques ces différences indui­

tes par l’environnement; elles se tradui­

sent par des modif ications de protéines

qui entourent la molécule d’ADN et/ou

l’ajout de radicaux chimiques sur cer tai­

nes por tions de l’ADN.

Craig Venter, dont le rôleaété détermi­ nant dans le premier séquençage complet de l’ADN humain, a créé en 2013 Human

Longev ity Inc (H LI), qui v iseàséquencer

des millions d’êtres humains. L’objectif de

cette société est de corréler le génoty pe (ADN et épigénétique) avec le phénotype (notre état physique, médical et cognitif ). Compte tenu de la complexité des interac­ ti ons entre m utations , C ra ig Ve nter

estime qu’i l faudrait séquencer 10 mi l­ lions d’individus pour identif ier la quasi­ totalité de la composante génétique des maladies et de nos caractéristiques phé­ notypiques. Son programme de séquen­ çage devrait dépasser 1 million d’indivi­

dus par an, pour lesquels il dispose d’un

dossier médical électronique de grande qualité, grâce à un accord avec des assu­ reurs santé. Le but avoué est de créer un logiciel permettant d’optimiser la prise en charge des patients et d’augmenter leur espérance de vie.

Redéfinition de l’humanité

A c ôté d u p ro gr amme de HL I, le s p ro ­

gramme s p ubli cs se mble nt dé ris oires :

Genomics Engl and vi se 10 0 0 00 séque n­ çages d’ ic iàf in 201 7, et le prog ra mme

fran ça is de séque nçage e st pe rd u d ans

de s déda le s b urea uc rat ique s. Le s systè ­

me s exp er ts issus de ce s p ro gr amme s

sero nt de s monstres de puiss ance et d’ in­

te ll igen ce . C ha cu n c oû te ra de s m il liards de do ll ars et s’autoaméliore ra par l’ ana­

lyse en te mp s rée l de m il lions de do ssi ers

de pati ents, ce qu i f ai t c ra indre que le s leaders califor ni ens de l’éc onomi e numé­ rique obti ennent le m onop ole de c ette mé de ci ne du fu tur. D erri èr e c es pro­

gr amme s, la pres si on se ra forte p our

mo dif ie r les chromos ome s e n u ti lis ant

le s tec hnol og ies d’éd it ion du génome (mégan uc lé as es , TALEN, nuc lé as es à

do igt de zinc et Crispr­Cas9) qu i p ermet­

te nt de changer la séque nce ADN.

Ma is le s g énétici ens so nt sur le po int de fr anchir une éta pe enco re pl us trou­ bl an te qu i o uv re la per sp ec tive d’ une

re dé fi ni ti on ra di cal e d e l ’h umani té .

George C hu rc h e st un génétici en bri ll ant et ic ono cl as te d’ Har va rd , i mp ré gné de

cu ltu re transhumaniste . I lap ublié, avec

vi ngt­quatre c hercheurs et ind ustri els,

un ar ti cle d ans la grande rev ue Science,

dé tai ll an t l e p ro jet « H uman Genome

Proje ct­Write ». Ce s leaders de la biologie

de sy nt hè se ve ulent c ré er ta bu la ra sa en

dix ans u n g én om e humain entièrement

nouve au pe rmettant de g énérer de s c el ­

lu le s h umaine s total emen t i né di te s.

Ce tte tec hnique po urrait aussi pe rmettre

la création de bé bés sans auc un parent, ce

qu iaé mu de nombreux sc ie nt if ique s e t

théolog ie ns, même si cette p ersp ec tive

est p lu s lointaine et n’est p as un obje ctif

du groupe de Church. Il ne s’agirait même

plus de concevo ir de s « bé bés à l a c ar te », mais de crée r u ne nouve lle humanité : u n

dé ba t s ur l’encadr emen t d es projets

transhumaniste s dev ie nt urgent. p

Laurent Alexa ndre Chirurgien urologue, président de DNAVision l.alexandre@dnavision.be

PHOTO : MARC CHAUMEIL

RENDEZ-VOUS

LE MONDE · SCIENCE & MÉDECINE MERCREDI 8 J UIN 2016

| 7

L’ hôpital malade du mandarinat

TRIBUNE - Selon le neurochirurgien Marc Lévêque, le système de nomination des professeurs de médecine est aujourd’hui inadapté et leurs missions doivent être repensées

L ongtemps considéré comme le fe r d e l ance de la mé de ci ne fr an ça is e, le pr es tigi eux et

puiss ant c or ps de s p ro fe ss eurs de s universités et praticiens hospitali ers (PU­PH) en se ra it ­i l devenu le t alon d’Achi lle?Les mutations de l’hôpital, de la recherche médicale, sans comp­ ter cel le s dont les facu ltés de mé de ­ cine ont grand besoin, ne devrai ent­ el le s pas nous inciter à décloisonner ce corps du reste des médecins hospi­ taliers par une contractualisation sur les objectifs et les moyens ?

Un profil très uniforme

Depuis l’ord onnance fo nd at ri ce de 19 58, le s P U­PH « c onsacren tàl eu rs fo nctions hospi ta li èr es, à l ’e nseigne­ men t e tàl a r echer che la to ta lité d e leur ac tivité profes si onne lle » . Aup ara­ va nt , le m édeci n é tudiaitàl a f acu lté et (s’)exe rç ai t d irec te ment d ans so n cabinet, ce qu i f it direàL ouis­Ferdi­ nand Cé line : « E lle est bien défendue la science, je vo us le dis, la fa culté, c ’est une armoire bien fe rmée. De s p ots en masse, peu d e c onf it ure. » En même te mp s qu’el le s réalis ai ent l ’uni té de li eu, ce s n ou ve ll es disp osi ti ons offrai entàn ombre de c hefs de s er­ vice hospitali er la possibi lité de deve­ nir profes seurs, à c ondition d’ accep­ te r cette double chargeàtemps plein. Pa r c ette r éfor me, le s«h ospi tal o­ unive rsi taires » a ccé dè re nt au so m­ met de la hi ér ar chi e h ospi tali èr e po ur s’y m aintenir. Ce ti tre d e P U­PH e st l’ ab outisse­ ment d’un lo ng parcours méri to cra­ tiq ue . L e c andid at do it signer de nombreus es publicati ons, effec tuer un sé jour à l ’é tr anger et être g uid é

pa r u n a în é i nf lu en t, qu i j ou er a d e so n rése au po ur ap puye r s on « p ou ­ la in ». Obs ervons que c e volumineux cahi er de s c harges mêl ant a ctivité cli­ nique , e ns eignemen t e t rec herche conduit «àu n p ro fi l t rès uniforme de jeunes hospi ta lo ­un iversita ires, do nt l’ un if orm it é b ride po te nt iel lemen t chacune des mi ssions par le po ids des aut res » , c om me le dé nonçai t, en 2011, le rap port Gai ll ard s ur l’évo­ lut ion de ce st at ut. So us ré se rve d e remp lir ce s conditions et qu’un po ste se lib ère, on accè de à c ette a risto cra­ ti e m éd ic ale e nt re 35 et 50 ans, pl us fac il emen t l or sq ue l’on es t u n homme : l es fe mme s c ons ti tu en t moins de 20 % de s es effectifs, tandis qu’e lles re prése ntent p rè s de l a m oi­ tié des mé de ci ns. Une fois ce sésame en poche, l’impé­ trant p ourra devenir chef de serv ice ou de pôle. Parallèlementàsa carrière hospitalière, il grav ira les éc helons universitaires et ses activités sci enti­ fiques lui permettront, dans le même te mp s, de de ve nir dir ec te ur de re cherche, d’encadrer de s t hé sa rd s, de récolter des f inancements…

Le s«hypermédecins » cumulent

Cet investissement boulimique force, bien entendu, le respect. Alors, pour­ quoi s’inquiéter du cumul d’activités de ces«hypermédecins » ? Est­i l e ncore acceptable que le m é­ de ci n qui pass e, par fo is, le moins de te mp s d ans so n s erv ic e e n r ais on de ses mu ltipl es re sp ons abi li té s puiss e d emeurer à s a tête, so uvent ju squ’ à s a retr ai te ? Ce d ifféren ti el import ant de rec onnaiss ance entre cette é lite et le s autres mé de ci ns hos­

« LES INNOVATIONS D’HIER CONSTITUENT LES BLOCAGES D’AUJOURD’HUI. NOTRE PAYS PEINE À SE RÉFORMER ET À SE MODERNISER »

pitali ers, par fo is to ut au ssi méritants et ti trés , n ’e ngendre­t­i l p as amer ­ tume et te nsi ons da ns be auc oup de se rv ic es ? U ne ra ncœur qu i n e m an­ qu e p as de s’ex acerb er lo rs qu e l e mé de ci n h ospi tali er ré alis e qu’ il lu i faut être«c hape ro nné » c haque fo is qu ’i l s ou hai te innove r, publi er ou, to ut si mp le men t, s’en tretenir avec so n administrat io n. A l’heure où l’hôpital public souffre d’ un dé fa ut d’ at tr activi té , c ette pesa nte h ié ra rc hi e doi t, au ssi, être re considérée. I l dev iendra de moins en moins compréhensible qu e les membres de ce corps ne puiss en t re mettre régu lièrement leurs titres en jeu. Il en est ainsi au Canada, où les enseignants sont reconduits ou non selon l’appréciation de leurs internes. Cette forme de « flexisécurité » invi­ terait l’hospitalo­universitaireàassu­ rer sa charge d’enseignement, et non à la déléguer à ses « subordonnés », et contribueraitàrendre l’enseignement médical plus attractif. La conséquence en serait un renouvellement et une diversif ication des effectifs. Cette sou­

plesse serait également source d’ému­ lation dans la recherche médicale et contribueraitàmoderniser la direc­ tion des services : trop peu de chefs de serv ice ou de pôle sont aujourd’hui préparés aux fonctions managériales.

Médecine algorithmique

L’ arrivé e d es MO OC , l es cours en ligne, des simulateurs et des nouvel­ le s technologies de l’information et de la communication invite à reconsi­ dé re r l a m issi on du profes se ur de mé de cine. Le s b ou leversements que provoquera l’avènement de la méde­ cine algorithmique conduiront, quoi qu’i l e n s oi t, à rep ens er le conte nu même des études. La mé de ci ne hospi tal o­unive rsi ­ taire f rançais eap ermis d’ innove r, de bri ller et, ce qu i l a fonde, de mi eux so ign er no s p at ie nt s. Mais on ne peu t i gn ore r que le s i nnova ti ons d’ hi er cons ti tu en t l es bl oc ag es d’ auj our d’ hu i. Co mme da ns tan t d’ au tres do maine s, notre p ays p eine à s e r éfor mer et à s e m od ernis er. Po ur tan t, cett e i ndisp ens ab le ré forme du st at ut de PU­P H d ev ra êt re , p our re prendre u ne formule e n vo gu e, l’« un de s c han ti ers du pro­ chain qu inque nna t » . C ’e st à c ette co nd ition que l a m édec ine français e continue ra de rayo nner et, sur to ut, de so ign er au mi eux. p

Marc Lévê que est neurochirurgien

à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière,

à Paris. Il représente les chirurgiens au sein de la Commission médicale d’établissement de l’AP-HP. @marclevequemd

Le supplément «Science&médecine » publie chaque semaine une tribune libre. Si vous souhaitez soumettre un texte, prière de l’adresser à sciences@lemonde.fr

UN APPARTEMENT GONFLABLE POUR LA STATION SPATIALE

ISS Module BEAM SO UR CE : N AS A; BIGELOW AER O S PACE
ISS
Module BEAM
SO UR CE : N AS A; BIGELOW AER O S PACE
ISS Module BEAM SO UR CE : N AS A; BIGELOW AER O S PACE Masse

Masse : 1 ,4 t

BEAM SO UR CE : N AS A; BIGELOW AER O S PACE Masse : 1

Vo lume : 1 6 m 3

AS A; BIGELOW AER O S PACE Masse : 1 ,4 t Vo lume : 1

4,01 m

AER O S PACE Masse : 1 ,4 t Vo lume : 1 6 m 3
AER O S PACE Masse : 1 ,4 t Vo lume : 1 6 m 3
AER O S PACE Masse : 1 ,4 t Vo lume : 1 6 m 3

3,26 m

la station spatiale internationale (ISS) a gagné un nouvel appar tement, le samedi 28 mai, avec le déploiement réussi du Bigelow Expandable Activity Module (BEAM), une pièce gonflable qui préfigure de f uturs habitats spa­

tiaux, mais aussi lunaires et mar tiens. Le gonflage du BEAM a été délicat, les différentes couches de Kevlar de son enveloppe étant restées comprimées plus longtemps que prévu en raison d’un retard de plusieurs mois pour son

lancement. Ce concept d’architecture légèreaété imaginé par la NASA dans les années 1990. Rober t Bigelow, l’en­ trepreneur à qui l’agence américaine a confié sa réalisation, rêve d’hôtels orbi­ taux construits sur ce principe.

Les astronautes de l’ISS devraient visiter le BEAM brièvement cette semaine. Le module restera accroché deux ans à la station pour évaluer son étanchéité et sa résistance aux rudes conditions du vide spatial. p

8 |

RENCONTRE

LE MONDE · SCIENCE & M ÉDECINE MERCREDI 8 JUIN 20 16

MONDE · SCIENCE & M ÉDECINE MERCREDI 8 JUIN 20 16 Alain Brunet, à Paris, le

Alain Brunet, à Paris, le 26 mai.

FRÉDÉRIC STUCIN/PASCO POUR «LE MONDE »

Alain Brunet, réparateur de mémoires

PORTRAIT - A l’origine d’un traitement novateur pour les états de stress post-traumatique, ce psychologue québécois est venu proposer son aide à la France après les attentats du 13 novembre 2015. Une étude de grande ampleur est lancée

S a distraction, dit­i l, est légendaire. « J’ai tout oublié, sauf mes enfants, mais cela pourrait arriver», sourit Alain Brunet. Distrait peut­être, mais incontestablement bri llant.

A 52 ans, ce psychologue clinicien et cher­ cheur québécois est devenu l’un des grands spécialistes des états de stress post­traumati­ que (ESPT), pour lesquels il a mis au point un traitement étonnant. Son principe: associer une psychothérapie brève avec réactivation du souvenir traumatique à du propranolol, un médicament qui diminue l’intensité des émo­ tions associéesàun souvenir. Les médias français ont découvert la «mé­ thode Brunet » mi­avri l, quand le chercheur de l’université McGi ll de Montréal est venu dans la capitale présenter le projet «Paris MEM», une étude qui va tester cette stratégie chez des centaines d’individus souffrant d’ESPT, principalement dans les suites des attentats du 13 novembre2015. «L’état de stress post­traumatique est un trou­ ble de la mémoire émotionnelle », justif ie Alain Brunet. D’où l’idée d’apaiser cette mémoire trop vive, cause de tous les maux dans l’ESPT:

flash­back, cauchemars… En pratique, le pa­ tient prend un comprimé de propranolol avant chaque session de psychothérapie. La première fois, il écrit le récit de son trauma. Il va le lireàl’intervenantàchacune des six séan­ ces. En fin de traitement, le ressenti lié au texte doit avoir perdu de son intensité.

« Une riposte au terrorisme »

L’ ampleur de l’étude parisi enne – qui vi se 400 pa rt ic ip ants – e st iné di te ; l’e nt hou­ siasme et la fébri lité du professeur Brunet, perceptible s. Pour le clinici en et humaniste qu’i l e st, c’e st «la p ossibilité de remettre des gens sur pied en un temps record après un évé­ nement de grande envergure ». « Une rip oste de la psyc hi atr ie au te rr orisme » au ssi. Et, pour le chercheur universitaire qu’il est tout au tant, c’es t « l ’o pp ortun it é d e val id er à grande échel le le blocage de la reconsolida­ tion mnésique ». L ’ab outissement de v ingt an s de rec herche s, celui d’ un lo ng chemin semé d’embûches. Sa première rencontre avec les traumas psy­ chiques est brutale. Alain Brunet est étudiant en psychologie quand le Québec connaît la pire tuerie scolaire de son histoire, le 6 décem­ bre1989. Un homme de 25 ans tue quatorze élèves fi lles de Polytechnique Montréal au nom d’un combat antiféministe, avant de se donner la mort. « J’ai été frappé par le peu de

connaissances que l’on avait du stress post­ traumatique, qui était pourtant répertorié dans le DSM [la classif ication nord­américaine des maladies mentales] depuis 1980 », se sou­ vient­i l. Quelques années plus tard, en stage postdoctoral à San Francisco, i l assiste à une conférence du Californien Larry Cahill. Grâce à des expériences chez des sujets sains, le cher­ cheur américain a montré que la prise de pro­ pranolol – un médicament ancien uti lisé notamment en cardiologie – réduit l’intensité de souvenirs émotionnels sans affecter celle de souvenirs neutres. Le Canadien est fasciné, tout comme Gui llaume Vaiva et François Ducrocq, deux jeunes psychiatres français qu’i larencontrés à la f in des années 1990 au Texas lors d’un congrès. «Onatout de suite accroché avec ce type dont on percevait l’intelli­ gence et l’épaisseur, souligne François Ducrocq, aujourd’hui chef des urgences psychiatriques au CHU de Lille. Il était intéressé par les théories psychodynamiques à la française, tout en ayant la rigueur des Anglo­Saxons et leur côté ma­ chine de guerre pour les publications. » «Alain Brunet, qui est p arfaite ment b ilin­ gue, a f ai t l e p on t e nt re les deux côtés de l’Atlantique, où les conceptions du stress post­ traumatique étaient bien différentes, p our­ suit Gui llaume Vaiva, dé sormais professeur de psychiatri eàLil le. En France, c’était sur­ tout l’affaire des psychiatres militaires, et la prise en char ge, su rtou t p sychanalytique, avait m ontré ses li mites. L’approche nor d­ am ér ic ai ne étai t c en trée su r l es thér apies co gnit ivo­compo rtementales , avec d e b ons résultats, mais une rechute fréquente. » Au sein du trio, l’idée germe de tester le pro­ pranolol en prévention, chez des personnes qu i v ie nnent d’ê tre exp os ées à u n évé ne­ ment traumatisant. Mais c’est en France que va se faire l’étude, car, contrairementàleur col lè gue c anadi en, le s doc te urs Va iva e t Ducroc q o nt un accè s i mmé diat aux victi­ me s, grâce au x c el lu le s d’urgence mé dico­ psychologique (CUMP), mises en place après les attentats de 1995. Les résultats, positifs, sont publiés en 2003, quelques mois après ceux d’un essai améri­ cain. «Nous étions fiers, mais nous avons vite réalisé que ce protocole serait quasi inapplica­ ble en routine : il faut prendre le médicament dans les deux à cinq premières heures, avant la consolidation de la mémoire », ex plique Alain Brunet. Une autre rencontre va lui rouvrir de nou­ veaux horizons : celle de Karim Nader, un chercheur de McGi ll qui v ient de découvrir

qu’un souvenir consolidé – passé dans la mémoireàlong terme – n’est en fait pas «marqué au fer rouge» comme on le pensait jusqu’alors. «A chaque fois qu’on se le remé­ more, il doit être consolidé de nouveau. Cela signifiait qu’il était possible d’intervenir sur un souvenir traumatique chez des patients avec un ESPT constitué », résume Brunet. Cette fois, il est décidé àmener l’étude au Canada. Il envi­ sage d’abord de recruter des vétérans cana­ di ens, d’autant qu’il co ordonne un pro­ gramme national de recherche sur cette population. Mais le projet est ref usé. «Nos tra­ vaux faisaient peur, les gens pensaient qu’on effaçait lamémoire », assurele chercheur. L ’es­ sai est finalement conduit chez des civ ils. «D ès 2005, j’avais la preuve que cette approche était pertinente chez 19 patients. Mais cet arti­ cle, qui est aujourd’ hui mon papier le plus cité,

a été le plus difficile à publier de ma carrière : il

a fallu trois ans », s’amuse­t­i l. Depuis, Alain Brunet a confirmé ses résultats lors d’autres études, menées notamment avec des collè­ gues de Boston et de Toulouse, et plus récem­ ment au Népal. «Les symptômes diminuent de 50 %, et deux tiers des patients ne remplissent plus les critères de l’ESPT en fin de traitement. C’est aussi efficace qu’un an de psychothérapie, ou des mois d’antidépresseurs. »

« Une portée univer selle »

En sera­t­i l de même dans l’étude parisienne ? Une fois de plus, les débuts ont été diff iciles. Quand le Canadien est venu proposer son aide aux psys parisiens, lors d’une réunion mi­dé­ cembre, i l n’a pas, tant s’en faut, été accuei lli à bras ouverts, notamment par les praticiens proches de la psychanalyse. L’intervention du professeur Bruno Mi llet, psychiatreàla Pitié­ Salpêtrière (AP­HP), qui s’est porté volontaire pour agir à titre d’investigateur coordonna­ teur de l’étude,adébloqué la situation. Impatient, Alain Brunet voit déjà plus loin. «Le succès de notre traitement au Népal mon­ tre que cette approche est transculturelle et pourrait avoir une portée universelle, espère­ t­i l. On peut aussi l’envisager pour d’autres pathologies où la mémoire émotionnelle joue un rôle central : les toxicomanies, dont la dépendanceàl’alcool, les phobies… » «Avec cette chimiofacilitation d’une psycho­ thérapie, Alain Brunet estàl’origine d’un chan­ gement de paradigme en psychiatrie, aff irme Gui llaume Vaiva. Cette approche se développe désormais avec d’autres molécules que le pro­ pranolol, comme les corticoïdes. » p

sandrine cabut

pro­ pranolol, comme les corticoïdes. » p sandrine cabut VIE DES LABOS Un réseau européen pour

VIE DES LABOS

Un réseau européen pour le patrimoine

nathaniel herzberg

L e petit monde des sciences du patri­ moine est sur un nuage. Le 11 mars der­ nier, la Commission européenne a

annoncé quels étaient les vingt et un projets phares inscrits sur sa feuille de route 2016 des infrastructures de recherche. Six nouveaux venus se distinguent: des équipements lourds, télescopes ou centres de recherche spécialisés (aérosols, sécurité alimentaire, rivières), et un programme par ticulier, l’In­ frastructure européenne de recherche pour les sciences du patrimoine, l’E­RHIS. Ce que le physicien Loïc Ber trand, un de ses deux coor­ dinateurs pour la France, résume d’une expression : «le CERN des matériaux anciens », en référence au géant européen de la physi­ que des par ticules. Particulier, le projet l’est assurément. D’abord, i l est «distribué», autrement dit, sans véritable domici le fixe. Il s’agira pour lui de coordonner une trentaine d’équipe­ ments existants répar tis sur douze pays. Par ­ ticulière, encore, l’étendue des disciplines conviées au banquet. Archéologie, anthropo­ logie, histoire de l’ar t, paléontologie, conser­ vation et restauration des objets culturels ou d’histoire naturelle,mais aussi physique, chi­ mie, mathématiques, informatique… Depuis quinze ans, il est vrai, les techni­ ques scientif iques de pointe n’ont cessé d’en­ richir la connaissance des objets du patri­ moine. Du vernis des Stradivarius aux fossi ­ les du crétacé, des peintures de la grotte Chauvet à celles de Vincent van Gogh, ce sont des centaines d’objets qui passent chaque année sous le regard, sans cesse plus perçant, des instruments de laboratoires. Mais alors, pourquoi une nouvelle infra­ structure ? Mardi 31 mai, deux cents cher­ cheurs et uti lisateurs se sont retrouvé s au ministè re de l’éduc at io n n at io nale p our une journé e d e p ré se nt at io n d u n ou­ veau­né, ou plutôt de sa première échogra­ phi e–la « création » e st prévue pour 2022. Et si tout n’est pas encore arrêté concernant la st ructureàvenir, les enjeux, eux, so nt apparus clairement.

Accè s aux instruments existants

C’est d’abord développer l’accès de toutes ces sciences humaines et sociales aux instru­ ments existants : le Louvre abrite l’accéléra­ teur de par ticules Aglae ; le synchrotron Soleil,àSaclay, dispose d’une ligne réservée aux matériaux du patrimoine ; le Labora­ toire de mesure du carbone 14 (LMC14), tou­ jours à Saclay, analyse sur son spectromètre de masse quatre mille cinq cents échan­ ti llons chaque année. Vincent Detalle, du Laboratoire de recherche des monuments historiques, a, lui, présenté la plate­forme mobi le Patrimex: une simple camionnette, au premier regard, mais qui cache une série d’outi ls exceptionnels qu’i l déplace directe­ ment sur les sites. Pour tant nombre d’archéologues ou histo­ riens d’ar t n’osent toujours pas saisir les clés ou pousser la porte. D’autres peinent encore à convaincre du sérieux de leurs thématiques. «Quant aux restaurateurs d’œuvres d’art, comme ils exercent en libéral, ils n’ont aucun moyen de se faire une place, souligne Véroni­ que Sorano­Stedman, une des rares dans sa profession à disposer d’un poste de titulaire, en l’occurrence au Centre Pompidou. J’espère que l’E­RHIS va pouvoir changer ça. » Pousser la porte, ou plutôt les por tes. Plu­ sieurs intervenants ont ainsi raconté la diff i­ culté qu’ils rencontrent pour ar ticuler l’accès aux différents instruments. Or, qu’une seule mesure vous manque et toute l’étude peut se dépeupler. C ’est donc une «chaîne opératoire globale » que l’archéologue Anne Lehoërff a appelée de ses vœux. Légitimation, co ordination, do nc, mais aussi construction d’une culture par tagé e. « Crée r u ne vé ri ta ble com mu na ut é » , a ré sumé l’ histori en Eti enne An heim, de l’ unive rsité de Ve rs ai lles ­Saint­Q ue nt in. Faut­ il privi légi er l’objet ou son contexte, le s piè ce s d’exception ou le s témoignages du quotidien ? « L’air de rien, ces questions ne sont pas encore résolues, l’E­RH IS doit nous permettre d’avancer ensemble », espère Loïc Ber trand. « S ortir au ssi de l’ idée que la science sert à percer les mystères de l’art et en fa ire un élément u su el de compréhension des sociétés », e sp ère Jean­Phi lipp e Echard, cons ervateur au Mu sée de la mu sique , à Paris. Autant de que stions fond amentales qu e l ’E­RH IS a s ix ans po ur ré so ud re . Joyeuse grossesse en perspective. p