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Circulations migratoires et contrôles aux frontières

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Circulations migratoires et contrôles aux frontières 51 CIRCULATIONS MIGRATOIRES ET CONTRÔLES AUX FRONTIÈRES

CIRCULATIONS MIGRATOIRES ET CONTRÔLES AUX FRONTIÈRES

Antoine PÉCOUD *

Les pratiques de circulations migratoires se sont paradoxalement développées dans un contexte de renforcement des contrôles aux frontières. Jamais autant de migrants n’ont franchi de manière aussi répétée les frontières interétatiques ; mais jamais également les États n’ont autant tenté de surveiller, voire de réduire les flux de personnes. Comment interpréter cette contradiction apparente ? Comment concilier le durcissement des politiques migratoires et la fluidité des itinéraires des migrants, leurs nouvelles formes de nomadisme et leurs pratiques transnationales ?

En d’autres termes, quelles sont les interactions entre les pratiques des migrants et le contexte politique ? Quel est l’impact des poli- tiques migratoires sur la possibilité ou la nécessité de circuler ? Si les déplacements transnationaux des migrants peuvent aller à l’encontre de l’ordre politique et constituer un défi pour les États, ces derniers n’en conservent pas moins une influence sur les conditions dans lesquelles les migrants circulent. Les migrations transnationales ne se développent pas dans un vacuum institutionnel et politique, mais représentent plutôt le résultat d’une dialectique entre les initiatives des migrants et les contraintes institutionnelles imposées par les États.

On peut circuler parce qu’il n’a jamais été aussi facile de se déplacer, de franchir les frontières, de vivre simultanément ici et là-bas et de saisir des occasions professionnelles aux quatre coins de la planète. Mais on peut également circuler parce qu’on ne trouve nulle part sa place ; la précarité du nomadisme se substitue alors à la précarité des conditions de vie dans les sociétés de départ et de destination.

En analysant les rapports entre circulations migratoires et contrôles aux frontières, cette contribution cherche à dépasser l’exaltation du nomadisme migrant et la condamnation de l’inhospitalité des pays d’accueil pour penser simultanément les processus d’inclusion et d’ex- clusion qui sont au cœur des dynamiques migratoires contemporaines.

* Chercheur associé, URMIS (Université de Paris VII) et Migrinter (Université de Poitiers).

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Contrôler l’immigration aujourd’hui

Les deux dernières décennies ont vu l’émergence de l’immigration comme un enjeu sociopolitique majeur. Depuis l’éclatement de l’Union soviétique, l’augmentation des demandes d’asile, l’apparition de nou- velles immigrations en provenance d’Europe de l’Est ou d’Asie, les “abus” du droit au regroupement familial, le développement de l’im- migration irrégulière et la présence des sans-papiers ainsi que la traite des êtres humains sont devenus des questions centrales dans la plupart des pays d’Europe et d’Amérique du Nord. Confrontés à ces enjeux et inquiets de ce qu’ils perçoivent comme la porosité de leurs frontières, les États réagissent en élaborant de nouvelles mesures pour contrôler les flux migratoires.

Les abords des pays occidentaux font ainsi l’objet de fortifications croissantes. C’est le cas à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, ou des segments de mur ont été construits et ou des méthodes sophis- tiquées d’origine militaire sont employées pour interpeller les migrants. En Europe, la zone frontière entre l’Espagne et le Maroc connaît la même évolution. Le renforcement des contrôles ne se limite pas à la frontière mais pénètre à l’intérieur des États : la recherche de migrants en situation irrégulière s’intensifie par le biais de contrôles sur les lieux de travail ou de restrictions de leur accès aux services sociaux et aux prestations de l’État-providence. Une fois identifiées, les personnes en si- tuation irrégulière peuvent être arrêtées, puis expulsées : le recours à de telles méthodes, longtemps réservées à des situations exceptionnelles comme les guerres, illustre le durcissement des politiques migratoires.

Les politiques de contrôle débordent également du cadre national pour s’étendre au-delà des frontières. C’est notamment le cas avec la coopération entre États de destination, d’origine et de transit, par le biais de laquelle les premiers aident logistiquement et finan- cièrement les seconds et les troisièmes à maîtriser le départ des migrants et à mieux contrôler leurs frontières. Des pays tels que le Mexique ou le Maroc deviennent ainsi des zones tampon destinées à endiguer l’émigration depuis l’Amérique centrale ou l’Afrique subsa- harienne. Ces négociations entre États impliquent parfois l’aide au développement, de plus en plus souvent conditionnée à la coopé- ration dans le contrôle des flux migratoires et dans la réadmission des migrants refoulés. Cette coopération s’étend également à des acteurs privés, comme les transporteurs aériens, mis à contribution pour contrôler le droit de leurs passagers à circuler.

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La conséquence la plus troublante de ces politiques concerne le nombre de décès de migrants. On estime qu’au moins un migrant meurt quotidiennement à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, principalement d’hypothermie, de déshydratation, d’insolation ou par

noyade 1 . En Europe, des associations ont répertorié plus de 4 000 morts aux frontières entre 1992 et 2003 2 . Ces tragédies qui procèdent des passages clandestins des frontières ne sont pas propres aux pays occi- dentaux ; des décès ont été recensés au large des côtes australiennes,

à la frontière entre le Mexique et le Guatemala et dans le Sahara.

Dans tous les cas, ces chiffres sont probablement inférieurs à la réalité car personne ne sait combien de corps ne sont pas retrouvés.

Le coût des contrôles est également financier. D’après un rapport de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), les 25 pays les plus riches dépensent entre 25 et 30 milliards de dollars par an pour faire respecter les lois sur l’immigration 3 . Ces dépenses ne concer- nent pas seulement le contrôle des frontières, mais aussi la délivrance des visas et des permis de séjour, les poursuites à l’encontre des migrants en situation irrégulière, leur détention et expulsion, l’inspection des lieux de travail et la prise de sanctions contre les employeurs, le traitement des demandes d’asile et la prise en charge des réfugiés ainsi que la recherche de clandestins.

Pour mettre cette somme en perspective, il est tentant de la comparer

à celle consacrée au développement. D’après une étude de la Banque

mondiale, les États dépensent annuellement entre 40 et 60 milliards de dollars pour le développement, alors que 40 à 70 milliards supplé- mentaires seraient nécessaires pour atteindre les objectifs du millénaire

pour le développement 4 .

1. Cf. CORNELIUS, Wayne, “Controlling ‘unwanted’ immigration : lessons from the United States, 1993-2004”, Journal of Ethnic and Migration Studies, vol. 31, n° 4, 2005, pp. 775-794.

2. http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/mortsauxfrontieres

3. Cf. MARTIN, Philip, Bordering on control : combating irregular migration in North America and

Europe, Geneva : IOM, 2003, 103 p.

4. Cf. DEVARAJAN, Shantayanan ; MILLER, Margaret ; SWANSON, Eric, Goals for development :

history, prospects, and costs, Washington : World Bank, 2002, 44 p.

La déclaration du millénaire a été adoptée en septembre 2000 lors d’une réunion des chefs d’État et de gouvernements dans laquelle ils se sont fixés des objectifs concrets afin de faire progresser le développement et réduire la pauvreté d’ici 2015 : faire disparaître l’extrême pauvreté et la faim ; garantir à tous une éducation primaire ; promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes ; réduire la mortalité infantile ; améliorer la santé maternelle ; combattre le VIH/SIDA, le paludisme et autres maladies ; assurer la durabilité des ressources environnementales ; mettre en place un partenariat mondial pour le développement. Voir http://www.hcci.gouv.fr/lecture/fiches/fi02.html [NDLR].

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Si on ne peut mettre en doute la volonté des États de contrôler les flux migratoires, on peut discuter de l’efficacité de leurs politiques. Celles-ci ne paraissent en effet pas produire les résultats escomptés :

certains migrants sont certes arrêtés à la frontière tandis que d’autres sont expulsés, mais beaucoup parviennent à échapper aux contrôles, en prenant plus de risques, en passant par d’autres zones fronta- lières et en s’en remettant davantage à des passeurs professionnels. La persistance de l’immigration irrégulière, malgré la sophistication des mesures de contrôle, crée un écart entre le but affiché des poli- tiques et leurs résultats.

Les interprétations de cette situation divergent. Pour certains, elle est le signe que le contexte actuel de mondialisation remet en question la possibilité même de maîtriser les flux migratoires, et ce pour plusieurs raisons : les migrations représentent une composante socioéconomique de nature structurelle dans la plupart des pays, tant d’origine (sous la forme de transferts de fonds notamment) que de destination (en tant que main-d’œuvre bon marché), ce qui les rend très difficiles à arrêter. Les États sont de surcroît confrontés à un dilemme car leurs frontières doivent rester ouvertes au commerce international et au tourisme. Les flux migratoires créent également des réseaux sociaux qui connectent les pays et facilitent ensuite leur perpétuation. Des groupes de pression peuvent en outre exercer une contrainte sur le gouvernement afin qu’il tolère les flux migratoires dont ils tirent profit 5 .

Comme l’illustre la différence entre pays occidentaux et pays du Moyen-Orient exportateurs de pétrole, le contrôle de l’immigration est particulièrement difficile pour les démocraties de marché, qui se caractérisent par le respect des droits humains fondamentaux et le rôle prépondérant du marché. Ce dernier a une tendance à l’expan- sion qui fait rapidement de l’immigration une option, tandis que le respect des droits implique que même les personnes en situation irrégulière bénéficient d’une protection juridique minimale. Selon la philosophie des droits de l’homme, les individus sont protégés en tant que personnes et non en raison de leur nationalité, et le respect de ces droits est parfois imposé par une instance supranationale ou la justice, limitant ainsi l’autonomie des États 6 .

5. Cf. CORNELIUS, Wayne ; TSUDA, Takeyuki ; MARTIN, Philip L. ; HOLLIFIELD, James (Eds.), Controlling immigration : a global perspective, Stanford : Stanford University Press, 2004, 534 p.

6. Cf. HOLLIFIELD, James, Immigrants, markets, and states : the political economy of postwar

Europe, Cambridge : Harvard University Press, 1992, 320 p.

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Pour d’autres cependant, la difficulté des États à contrôler leurs frontières n’est qu’une impression. Historiquement, la maîtrise absolue n’a jamais été la norme. On soutient parfois que l’ouverture des fron- tières était une réalité au XIX e siècle ; cette image de laisser-faire est probablement exagérée, mais elle indique que les États n’ont que pro- gressivement acquis la capacité et la légitimité de contrôler la circu- lation des personnes 7 . De ce point de vue, les États maîtrisent aujourd’hui davantage les flux que par le passé, et leur apparente perte de contrôle repose sur le mythe d’une souveraineté parfaite qui n’a jamais existé. De plus, les politiques affichées peuvent s’avérer différentes des intentions réelles ; une indifférence à l’égard de l’immigration irré- gulière peut ainsi servir les intérêts d’États ou d’employeurs désireux de disposer d’une main-d’œuvre sans statut juridique et désorganisée. Les contrôles sont alors autant affaire de symboles que de résultats, l’enjeu étant de démontrer aux citoyens et électeurs que la situation est maîtrisée ; des mesures visibles mais inefficaces permettent aux gouvernements de développer une rhétorique pro-contrôle (voire anti- immigration) tout en préservant l’accès à la main-d’œuvre étrangère 8 .

Transnationalisme et circulations migratoires

C’est dans ce contexte de contrôle des flux de personnes que se sont développées les migrations transnationales et les pratiques de circulations migratoires. Depuis une quinzaine d’années, les chercheurs ont mis en évidence de nouvelles formes de mobilité au sein des popu- lations d’origine immigrée, permettant à ces dernières de dépasser l’alternative classique entre migration temporaire (suivie d’un retour dans le pays d’origine) et migration permanente (débouchant sur une intégration en profondeur dans la société d’accueil). Par le biais de circulations transnationales, les migrants parviennent à vivre à cheval sur plusieurs sociétés, s’insérant durablement dans les pays de destination tout en conservant des liens forts avec leur pays d’origine.

Il existe différentes manières de pratiquer ce transnationalisme, qui recouvre un vaste éventail de processus sociaux. Les premiers travaux américains consacrés aux migrations transnationales décrivent des migrants qui développent une manière d’être et de vivre dans deux

7. Cf. TORPEY, John, The invention of the passport : surveillance, citizenship and the State, Cambridge :

Cambridge University Press, 2000, 211 p.

8. Cf. FREEMAN, Gary, “Can liberal States control unwanted migration ?”, Annals of the American

Academy of Political and Social Science, n° 534, 1994, pp. 17-30.

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pays à la fois en effectuant des allers et retours fréquents. Ils maintiennent de ce fait une appartenance simultanée à deux entités nationales ou sociales 9 , particulièrement bien illustrée par les entrepreneurs immigrés qui, tout en vivant aux États-Unis, créent des entreprises dans leur pays d’origine et font de leur double implantation le ressort de leur succès 10 .

Dans d’autres cas, le transnationalisme est défini de manière plus souple comme un ensemble de pratiques et/ou de relations humaines qui se développent simultanément dans le pays d’origine et le pays d’accueil ; il peut alors s’agir d’investissements politiques ou humani- taires, de liens familiaux, de pratiques culturelles ou simplement d’atta- chements identitaires et symboliques. Dans sa version la plus virtuelle, le transnationalisme se rapproche de la notion de diaspora, qui est en général davantage affaire de sentiment d’appartenance et d’identité que de déplacements concrets.

En France, les recherches ont également mis en évidence la né- cessité de dépasser l’opposition entre migrations temporaires et perma- nentes, mais l’ont davantage appréhendée en termes de circulations migratoires. Celles-ci désignent généralement les pratiques des migrants qui vivent de façon nomade ou itinérante, à cheval sur plusieurs pays. La circulation de ces migrants crée de nouveaux territoires “circula- toires”, qui ne recoupent pas les frontières administratives et étatiques et peuvent s’étendre sur plusieurs continents. Ce phénomène n’est pas entièrement nouveau, comme l’illustrent les travaux de Gérard Salem sur les réseaux de colporteurs mourides, enracinés au Sénégal mais déployés dans l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest et de l’Europe médi- terranéenne 11 . Depuis, de nombreux travaux ont analysé les pratiques de circulations migratoires, notamment autour du bassin méditerranéen et, dans une moindre mesure, à l’est de l’Union européenne 12 .

9. Cf. GLICK SCHILLER, Nina ; BASCH, Linda ; SZANTON BLANC, Christina (Eds.), Towards a trans-

national perspective on migration : race, class, ethnicity, and nationalism reconsidered, New

York : Annals of the New York Academy of Sciences, n° 645, 1992, 259 p.

10. Cf. PORTES, Alejandro ; HALLER, William ; GUARNIZO, Luis Eduardo, “Les entrepreneurs trans- nationaux : une forme alternative d’adaptation économique des immigrés”, in : PERALDI,

Michel (sous la direction de), La fin des norias ? Réseaux migrants dans les économies

marchandes en Méditerranée, Paris : Éd. Maisonneuve & Larose, 2002, pp. 51-89.

11. Cf. SALEM, Gérard, “De la brousse sénégalaise au Boul’Mich : le système commercial mouride en France”, Cahiers d’Études Africaines, vol. 21, n° 81-83, 1981, pp. 267-288.

12. Cf. DIMINESCU, Dana (sous la direction de), Visibles, mais peu nombreux

: les circulations migra-

toires roumaines, Paris : Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2003, 339 p. ; PERALDI,

Michel (sous la direction de), La fin des norias ? Réseaux migrants dans les économies marchandes

en Méditerranée, Paris : Éd. Maisonneuve & Larose, 2002, 495 p. ; TARRIUS, Alain, La mondia-

lisation par le bas. Les nouveaux nomades de l’économie souterraine, Paris : Éd. Balland, 2002,

168 p.

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Bien que proche des travaux sur les migrations transnationales, la notion de circulation migratoire en diffère sensiblement : le transna- tionalisme concerne en général les liens entre pays d’origine et pays d’accueil, tandis que la circulation implique un ensemble territorial plus complexe, fait de villes, de régions d’origine et de destination ainsi que de lieux de transit. Quelles que soient leurs différences cependant, ces travaux ne font guère de place aux nouvelles formes de contrôle des flux migratoires mises en place par les États. Ces deux débats semblent se développer dans une indifférence réciproque : d’une part, les politologues explorent les évolutions des politiques migratoires et les méthodes de contrôles des flux, leur efficacité et les enjeux moraux et politiques qu’elles soulèvent ; d’autre part, les sociologues et les anthropologues étudient, sur la base de méthodes le plus souvent ethnographiques, les nouvelles mobilités des migrants, le trans- nationalisme, les circulations migratoires et les diasporas.

Cette indifférence mutuelle est étrange. Il semblerait en effet que le durcissement des contrôles devrait rendre le franchissement des fron- tières plus difficile et limiter par conséquent les possibilités de circuler. Wayne Cornelius montre par exemple comment, à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, le renforcement des contrôles n’a pas diminué l’intensité des flux mais en a changé la nature : en rendant le franchis- sement de la frontière aléatoire et dangereux, les contrôles aux frontières ont incité les migrants en situation irrégulière à s’installer durablement aux États-Unis et à réduire les allers et retours qu’ils avaient longtemps pratiqués. Les politiques migratoires ont ainsi réduit la possibilité de circuler, du moins pour une certaine catégorie de migrants 13 .

Mais les études disponibles ne problématisent guère les déplacements des migrants, comme s’il s’agissait de simples trajets, qui certes reconfi- gurent les espaces migratoires, les territoires, les identités ou les dyna- miques sociales, mais qui s’effectueraient dans un vacuum institutionnel et politique. Alejandro Portes et al définissent par exemple le trans- nationalisme par l’existence d’activités transfrontalières répétées et durables 14 ; cela revient à considérer comme acquis un élément qui devrait être analysé, à savoir la capacité même des migrants à franchir les frontières 15 . De même, Alain Tarrius propose des notions

13. Cf. CORNELIUS, Wayne, “Controlling ‘unwanted’ immigration”, art. cité.

14. Cf. PORTES, Alejandro ; HALLER, William ; GUARNIZO, Luis Eduardo, “Les entrepreneurs trans- nationaux”, art. cité, pp. 60-61.

15. Cf. WALDINGER, Roger ; FITZGERALD, David, “Transnationalism in question”, American Journal of Sociology, vol. 109, n° 5, March 2004, pp. 1177-1195.

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comme « savoir circuler » ou “savoir-traverser-les-frontières” ; il traite ce- pendant surtout du savoir-faire culturel, humain ou marchand qui fonde le « cosmopolitisme » des migrants et leur permet de naviguer avec aisance au travers de pays, de villes et de milieux socioculturels différents 16 . On en apprend très peu sur la manière dont les migrants traversent les frontières et affrontent les obstacles administratifs et politiques, sur leur statut juridique dans les différents pays parcourus et sur l’impact des contrôles des flux mis en place par la plupart des États occidentaux.

Cette indifférence vis-à-vis du cadre juridique dans lequel se dé- placent les migrants s’inscrit dans la perception dominante des migrations transnationales et des circulations migratoires, généralement décrites en opposition aux logiques politiques et étatiques. Les déplacements de migrants s’effectueraient contre la volonté des États de fixer les popu- lations sur le territoire national et de les assujettir à leur juridiction. En se déplaçant, en vivant dans plusieurs sociétés à la fois, les migrants refuseraient cette logique d’appartenance nationale et s’affranchiraient des processus de catégorisation dans lesquels les enferment les sociétés de destination, ici versus là-bas, eux versus nous, citoyens versus étrangers ; ils développeraient leurs propres identités, multiples, auto- nomes et libérées des logiques étatiques. Les migrations transnationales sont ainsi fréquemment célébrées pour leurs vertus émancipatrices et décrites comme le résultat de l’esprit d’initiative des migrants, capables de redéfinir leurs rapports aux États, de gérer des appartenances identitaires et sociales complexes et de substituer à la subordination aux allégeances nationales de nouvelles formes de cosmopolitisme.

La notion de « mondialisation par le bas », utilisée par Alejandro Portes et Alain Tarrius 17 , illustre cette opposition entre la fluidité des trajectoires migratoires et la rigidité des cadres nationaux. Elle inscrit en effet les déplacements des migrants dans un contexte de mondia- lisation et souligne les limites de la capacité des États à maîtriser les processus transnationaux, qu’il s’agisse des multinationales qui se mon- dialisent “par le haut” ou des migrants qui, profitant de la facilité des échanges internationaux (transports, communications), prennent également place dans l’ensemble des flux (capitaux, informations, biens) qui débordent les États. En créant des espaces transnationaux à cheval sur plusieurs pays, les circulations migratoires contribueraient

16. TARRIUS, Alain, La mondialisation par le bas, op. cit.

17. Ibidem ; PORTES, Alejandro, “La mondialisation par le bas : l’émergence des communautés trans- nationales”, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 129, septembre 1999, pp. 15-25.

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à la perte d’influence du cadre national. L’importance accordée aux

activités marchandes — évidente dans les travaux d’Alejandro Portes, Michel Peraldi ou Alain Tarrius — alimente encore cette “désétatisation” des migrations transnationales.

Alain Tarrius écrit par exemple : « Le “savoir-circuler” nomade, la production de richesse, l’agrégation en communautés de la réussite éco- nomique “souterraine” mais bien réelle, sont soumis à l’oralité, à la fluidité, et revêtent des caractères de grande modernité dans un monde de cir- culations et de flux : les États, avec leurs hiérarchies de dominations, donc leurs frontières, codes, normes et autres médiations formalisées, freinent et interrompent les circulations de personnes, d’idées, de matières. Les réseaux communautaires de l’économie souterraine bousculent ces rigidités » 18 . Il

y aurait ainsi, d’un côté, des États incapables de s’adapter à un contexte

de mondialisation et, de l’autre, des migrants habiles, inventifs, en phase avec les transformations du monde contemporain, et par conséquent, suppose-t-on, capables de déjouer les contrôles aux frontières. Les mi- grations transnationales confirmeraient la thèse exposée ci-dessus de l’incapacité des États à contrôler les flux migratoires à l’heure de la mondialisation.

Les circulations migratoires entre inclusion et exclusion

Les États et les politiques d’immigration jouent pourtant un rôle décisif dans le développement des migrations transnationales. La persistance des liens entre les migrants et leur pays d’origine n’est par exemple pas sans rapport avec les politiques qui ont conduit à l’établissement de populations immigrées en Europe ; durant les trente glorieuses, le recrutement d’une main-d’œuvre d’origine étrangère participait d’une volonté de limiter l’ampleur et la durée de l’immi- gration : était en effet privilégiée une immigration temporaire et essentiellement masculine. Il n’est donc pas surprenant que les migrants aient maintenu un lien fort avec leur pays d’origine : c’était précisément le but des politiques d’immigration. La double appartenance aux pays de destination et d’origine est à cet égard autant voulue des migrants que contrainte par les États.

De même, les migrations transnationales contemporaines sont parfois activement encouragées par les pays d’origine des migrants, qui voient

18. TARRIUS, Alain, Arabes de France dans l’économie mondiale souterraine, La Tour-d’Aigues :

Éditions de l’Aube, 1995, 216 p. (voir pp. 6-7).

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en l’émigration une manière de réduire le chômage et une source de devises étrangères. Ils développent alors des stratégies qui ambi- tionnent à la fois de faire partir leurs citoyens et de conserver un lien fort avec eux, par le biais notamment de l’introduction de la double nationalité ou de la représentation politique. Des études réunies par Jocelyne Cesari montrent également que les activités des réseaux d’entrepreneurs entre l’Europe et le Maghreb répondent en partie aux stratégies de développement des pays nord-africains, qui visent à développer le secteur privé et à s’ouvrir à l’international ; ces réseaux ne font donc pas que contester les autorités nationales, ils peuvent aussi servir plus ou moins directement leurs intérêts 19 .

La manière dont les migrants circulent est également influencée par les politiques migratoires. Dana Diminescu montre comment les pratiques circulatoires des migrants roumains ont varié depuis l’écla- tement de l’Union soviétique : initialement, demander l’asile était pos- sible, ce qui leur permettait de contourner les entraves à leurs migrations vers l’Europe de l’Ouest ; suite à des changements dans les politiques d’asile, cette option a disparu et l’immigration irrégulière est alors devenue le seul choix, entraînant des changements importants dans la manière de circuler 20 . Michel Peraldi note également que la diversi- fication des trajectoires des migrants algériens résulte en partie de la fermeture des frontières en Europe, qui a redirigé les candidats au départ vers d’autres pays 21 . En Afrique, le renforcement des contrôles aux frontières entre les pays au sud et au nord du Sahara (sous l’impulsion notamment de l’Union européenne) entrave la circulation des migrants au sein de cet espace, aboutissant à de nouvelles manières de se déplacer comme la migration par étapes 22 .

Il est donc excessif de percevoir les États comme de rigides entités débordées par les flux migratoires, et, plus largement, par l’intensité des flux engendrés par la mondialisation. Loin d’être passifs et im-

19. Voir en particulier CATUSSE, Myriam, “L’émancipation territoriale des acteurs économiques marocains : mobilisation de réseaux transnationaux et réforme de l’espace économique et social national”, in : CESARI, Jocelyne (sous la direction de), La Méditerranée des réseaux.

Marchands, entrepreneurs et migrants entre l’Europe et le Maghreb, Paris : Éd. Maisonneuve &

Larose, 2002, pp. 203-230.

20. Cf. DIMINESCU, Dana, “L’installation dans la mobilité : les savoir-faire migratoires des Roumains”, Migrations Société, vol. 13, n° 74, mars-avril 2001, pp. 107-116.

21. Cf. PERALDI, Michel, “Les nouvelles routes algériennes”, in : ANTEBY-YEMINI, Lisa ; BERTHOMIÈRE, William ; SHEFFER, Gabriel (sous la direction de), Les diasporas. 2000 ans dhistoire, Rennes :

Presses universitaires de Rennes, 2005, pp. 371-383.

22. Cf. BREDELOUP, Sylvie ; PLIEZ, Olivier, “Migrations entre les deux rives du Sahara”, Autrepart, n° 36, 2005, pp. 3-20.

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puissants, les États font preuve d’inventivité pour s’adapter à cette nou- velle donne et conserver leur influence. Comme nous l’avons indiqué dans la première partie de cette contribution, ils réagissent à la diffi- culté de contrôler les frontières entre États en développant de nouveaux outils et en déplaçant les frontières vers les pays d’origine des migrants et à l’intérieur des sociétés de destination. C’est ainsi que les frontières internes se durcissent, que les conditions de vie des migrants se préca- risent et que des dynamiques d’exclusion de plus en plus violentes se mettent en place, aboutissant à la fois à la criminalisation des immigrés et à l’exploitation de leur force de travail 23 .

La situation est donc contrastée. La mondialisation et les inter- connections entre États créent des occasions pour les migrants, qui peuvent développer des appartenances multiples, circuler d’un pays

à un autre et créer des vies et des identités à cheval sur plusieurs

sociétés. Mais de telles évolutions prennent place dans un contexte fortement marqué par les politiques migratoires et les interventions

des États. Celles-ci créent des contraintes institutionnelles qui contribuent

à façonner la manière dont les migrants circulent ; si elles peuvent

empêcher les migrants de se déplacer librement, elles peuvent également les encourager à circuler soit en leur refusant la pleine incorporation dans les pays de destination, soit en les incitant à émigrer.

Ces dynamiques d’inclusion et d’exclusion sont au cœur des poli-

tiques migratoires contemporaines. D’un côté, les États ont vocation à rassembler, fidéliser et contrôler leurs “sujets”, c’est-à-dire toutes les personnes présentes sur leur territoire, et en particulier les migrants que leur origine étrangère rend suspects d’allégeance à des pays ou des cultures autres. Dans cette optique, les migrations transna- tionales et les pratiques de circulation constituent un défi incontestable aux logiques étatiques. Mais d’un autre côté, les États développent des politiques migratoires qui conduisent au contraire à l’exclusion et

à la marginalisation des personnes d’origine étrangère de façon soit

explicite et voulue (en privilégiant des migrations temporaires et sai- sonnières par exemple), soit indirecte (en précarisant le statut juridique des migrants ou en restreignant leur accès à la citoyenneté). À cet égard, le nomadisme des migrants apparaît comme une réponse contrainte

23. Cf. FASSIN, Didier ; MORICE, Alain ; QUIMINAL, Catherine (sous la direction de), Les lois de l’in-

hospitalité : les politiques de l’immigration à l’épreuve des sans-papiers, Paris : Éd. La Découverte,

1997, 278 p. ; REA, Andrea, “Le travail des sans-papiers et la citoyenneté domestique”, in :

PERALDI, Michel (sous la direction de), La fin des norias ? Réseaux migrants dans les économies

marchandes en Méditerranée, Paris : Éd. Maisonneuve & Larose, 2002, pp. 459-478.

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à cette exclusion ; Michel Peraldi note par exemple que c’est fonda- mentalement l’incapacité ou le refus des États de faire une place à certaines catégories de migrants qui encourage la mobilité 24 .

On pourrait alors spéculer sur la nature plus ou moins institution- nellement contrainte des déplacements des migrants en fonction du contexte politique et des différents types de relations entre migrants et États. Les saisonniers incarnent par exemple un cas de circulation contrainte dans la mesure ou leurs allers et retours sont très largement imposés par des politiques migratoires visant explicitement à les empêcher de s’établir durablement dans le pays hôte. Cela ne signifie pas nécessairement qu’ils subissent cette mobilité ou qu’ils en souffrent, certains pouvant même éventuellement y trouver leur compte, mais que leur circulation est surdéterminée par un cadre politique et éta- tique. À l’autre extrême, on pourrait mentionner les migrants hautement qualifiés, recherchés par les États et capables de circuler d’un pays à un autre en fonction de leurs souhaits. Il ne s’agit pas de rejouer l’oppo- sition entre déterminisme social et initiatives individuelles ni d’opposer la toute-puissance des politiques étatiques à l’autonomie et à la dé- brouillardise des migrants. Il s’agit seulement de reconnaître que les migrations transnationales, loin de “défier” les logiques “rigides” des États ou de se développer contre leur volonté, prennent place dans un contexte largement façonné par les politiques migratoires.

La mobilité est souvent associée à la liberté, à l’émancipation et à l’autonomie ; la possibilité et la capacité de se déplacer enrichiraient les marges de manœuvre des individus, élargiraient leurs horizons et représenteraient une ressource bénéfique. Les recherches sur le trans- nationalisme et les circulations migratoires participent de cette approche dans la mesure ou, comme on l’a vu, elles tendent à célébrer le savoir- faire des migrants et leur résistance par la mobilité au cadre normatif de l’État-nation. Mais comme le souligne Vincent Kaufmann, la mobilité peut également constituer une réponse à des contraintes nouvelles. Dans une étude sur la mobilité des cadres, il montre ainsi que c’est la flexibilité exigée par les entreprises qui impose une mobilité accrue, ressentie davantage comme une forme d’aliénation que comme la jouissance de nouvelles formes de compression de l’espace-temps 25 . De façon parallèle, le nomadisme de certains migrants apparaît comme une

24. Cf. PERALDI, Michel, “Les nouvelles routes algériennes”, art. cité.

25. Cf. KAUFMANN, Vincent, “Mobilités et réversibilités : vers des sociétés plus fluides”, Cahiers

Internationaux de Sociologie, n° 118, 2005, pp. 119-135.

Vol. 18, n° 107

septembre – octobre 2006

Circulations migratoires et contrôles aux frontières

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réponse à l’exclusion qui les frappe à la fois dans l’inhospitalier pays d’accueil et dans le pays d’origine.

Conclusion

Le contexte migratoire actuel inspire deux réactions majeures. D’un côté, les barbelés, les morts aux frontières, les camps et l’extrême dureté des gouvernements face aux sans-papiers ; les coûts humains et sociaux des politiques de lutte contre l’immigration irrégulière sont à juste titre dénoncés par les chercheurs et les militants des droits de l’homme. De l’autre, les marchands, les bazars, les “fourmis” et l’ouverture au monde cosmopolite de migrants nomades ; l’inventivité des migrants et leur capacité de construire des identités et des réseaux trans- nationaux sont célébrés comme une forme de résistance — subversive et bienvenue — à l’ordre établi 26 .

Cette étude a tenté de suggérer que ces réalités si différentes sont les deux faces rarement réunies de la même pièce. La mondia- lisation de l’immigration est porteuse à la fois d’émancipation et d’oppression pour les migrants “nomades”, sans que les deux puissent être toujours distingués. Les circulations et les migrations transnationales s’affranchissent des logiques d’inclusion qui caractérisent les politiques d’immigration et d’intégration ; mais elles répondent également à des logiques d’exclusion — économique, culturelle ou citoyenne — qui ne laissent d’autre choix aux migrants que de circuler entre des sociétés qui les refusent.

26. Cf. STREIFF-FÉNART, Jocelyne, “Transnationalité et ethnicité”, in : PERALDI, Michel (sous la direction

de), La fin des norias ? Réseaux migrants dans les économies marchandes en Méditerranée,

Paris : Éd. Maisonneuve & Larose, 2002, pp. 489-495.

Migrations Société