Vous êtes sur la page 1sur 3

« Espill de la vie religieuse », œuvre anonyme du XV° siècle.

--------------
Un moine appelé Je m’aime bien, en quête de Dieu,
rencontre l’abbesse Superbe et lui demande :
Amour de Dieu est-il là ?, et son serviteur Amour du prochain ?
L’abbesse Superbe le fait attendre et lui offre un très bon repas.
Il n’y avait pas très longtemps
– lit-on dans l’œuvre anonyme –
qu’il était dans cette maison, bien servi
et bien accompagné des deux vierges
Reputatio Sui et Confidentia Sui,
quand arriva Amour de Soi avec son serviteur Mépris des Autres.
Je m’aime bien se réjouit de son arrivé
et allant tout de suite lui baiser la main
– ce qui fut bien accueilli –
il lui demanda : « Seigneur, êtes-vous Amour de Dieu ? »
« Oui », répondit Amour de Soi.
« Eh bien, dit Je m’aime bien, j’ai entendu dire
que vous donnez beaucoup de plaisirs à vos serviteurs
et de nombreuses consolations et que par amour de vous
on atteint le paradis
et c’est pourquoi je suis venu, si vous me voulez pour serviteur ».
Amour de Soi lui répondit :
« Amusez-vous et ne vous souciez de rien,
car vous êtes arrivé au bon endroit
et notre Seigneur vous a fait la grâce
d’échapper aux dangers et aux pièges
du chemin et de la mer dans ce monde,
et arriver à bon port dans cette religion et sainte maison. »

Cette description du narcissisme, même si le mot n’est pas utilisé dans le texte,
définit parfaitement ce qui occupe actuellement l’attention de beaucoup de
psychanalystes qui appellent « organisation narcissique pathologique » une
organisation de la personnalité basée sur le mensonge : une partie de la personnalité
(la narcissique) s’offrant à l’individu comme issue pour éviter les chagrins et les
souffrances qui accompagnent la relation amoureuse et la dépendance émotionnelle
de l’être aimé et donneur d’amour. Le mensonge du narcissisme est toujours, au fond,
le mensonge d’Amour de Soi se présentant comme Amour de Dieu, remplaçant
l’Amour du prochain par le Mépris des Autres et se félicitant que sa victime soit
arrivée à cette religion (croyance, idéologie, secte) si « sainte ». Dans ce récit,
l’individu épris de lui-même (Je m’aime bien) demande de l’aide à la Superbe pour
qu’elle le mette en contact avec Amour de Dieu et Amour du prochain, mais en fin de
compte, ces derniers sont Amour de Soi et Mépris des autres. Amour de Soi est
convaincu, à travers la Superbe, d’être lui-même Amour de Dieu (le soi-même élevé
au rang de Dieu). Tandis que Je m’aime bien attend Amour de Soi, il est servit par
Reputatio Sui et Confidentia Sui (l’orgueil de soi et la confiance en soi). Je m’aime
bien demande et attend des plaisirs, des consolations et la gloire, et il se propose donc
comme serviteur à Amour de Soi qui l’encourage à ne s’inquiéter de rien et à ne pas
souffrir, et le félicite d’avoir échappé aux dangers et pièges de la route et d’être arrivé
à « cette religion et maison si sainte ».
C’est là, en essence, le narcissisme et le fondamentalisme : la volonté de
conserver l’omnipotence infantile pour échapper aux souffrances de la vie qui mènent
à la différenciation et à l’acceptation des limitations individuelles. Aucun texte ne
surpasse en finesse et en concision cette description de l’anonyme du XV° siècle. Il
conduit le lecteur à observer que l’amour de soi-même et le mépris des autres
s’élèvent au rang de religion, de quelque chose à quoi on doit croire par conviction et
sans possibilité de critique, quelque chose de saint, c'est-à-dire un fondement
indiscutable et sanctifié qui libère des souffrances et promet le bonheur : Un
fondamentalisme qui justifie le mépris et même la haine et qui est si fondamental à
l’essence humaine que, dans la religion chrétienne on considère la tentation de la
superbe comme la cause du péché originel.

Illustration parfaite de ce texte :


Les adeptes français de Jakob Lorber n’hésitent pas
à monopoliser Dieu pour eux tous seuls :
http://la-maison-de-dieu.over-blog.com/
En toute modestie parait-il.

Ne serait-ce pas plutôt en toute suffisance,


c'est à dire « l’orgueil de soi » et la « confiance en soi »
si joliment appelés Reputatio Sui et Confidentia Sui
décrits ci-dessus ?