Planète Populations

L’Onu dénonce les
violences commises envers
les populations indigènes.
l

Notamment le rôle néfaste
joué par les associations de
protection de la faune et la
flore.
l

Alors que s’ouvre,
ce samedi, une conférence
internationale sur la
protection des espèces.
l

Lencas
HONDURAS

Les Lencas, peuple autochtone du
Honduras, n’ont aucune
reconnaissance, protection, ni exercice
effectif de leurs droits sur leurs terres.

Les indigènes
valent moins
que des bêtes
Massaïs
KENYA/TANZANIE

En Tanzanie, des milliers de Massaïs
sont chassés de leurs terres et se
retrouvent dans des zones arides qui
manquent d’eau et de pâturages.

Bakas
CAMEROUN

Les Bakas s’alimentent entre autres
avec de la viande de brousse. Ils sont
parfois pris pour cible par les gardes
de zones protégées.

Indiens
YELLOWSTONE

Pour créer le parc naturel de
Yellowstone en 1872, le
gouvernement américain a
violemment expulsé les autochtones.

Conservation et autochtones, un long désamour

R

ien ne devrait relier les Sâ­
mes, les Lencas et les Gua­
ranis Kaiowas. Les pre­
miers peuplent les régions
arctiques du nord de la
Finlande, de la Suède et de la Nor­
vège. Les seconds sont établis dans les
montagnes du sud­ouest du Hondu­
ras, et les derniers vivent depuis tou­
jours sur les terres brésiliennes du
Mato Grosso do sul. Pourtant, ces po­
pulations indigènes ont une chose en
commun : toutes les trois luttent ac­
tuellement pour leur survie.
Les menaces qui pèsent sur ces peu­
ples sont bien connues : les projets
d’extraction minière ou d’exploita­
tion des énergies renouvelables, le
développement
boulimique
de
l’agrobusiness, et la mise en chantier
d’un nombre croissant d’infrastruc­
tures énergétiques aux proportions
gargantuesques, ravagent leurs ter­
res. Marginalisés, ces “petits” peuples
ainsi dépossédés n’ont qu’un accès li­
mité aux autorités nationales, régio­
nales et locales, qui font peu de cas de
leur situation, quand elles ne finan­
cent pas directement des groupes ar­
més pour les déloger.
L’homme ou le tigre
Bien remplie mais non­exhaustive,
cette liste doit encore intégrer une
autre menace, plus surprenante à
première vue : les violations des
droits des populations autochtones
commises au nom de la protection de
l’environnement. Alors que s’ouvre
ce samedi à Johannesbourg (Afrique

24

du Sud) la 17e conférence des parties
à la Citès – la Convention sur le com­
merce international des espèces me­
nacées d’extinction – la rapporteuse
spéciale sur les droits des popula­
tions indigènes, Victoria Tauli­Cor­
puz, publie un rapport qui dresse un
constat on ne peut plus clair : “Les
peuples autochtones sont victimes de la
création de zones proté­
gées de plus en plus éten­
dues, […] qui entraînent
des violations de leurs
droits
fondamentaux
telles que l’expropriation
des terres, le déplace­
ment forcé, le rejet de
l’autonomie, l’accès res­
treint aux moyens de
subsistance, et la non­re­
connaissance de leur
autorité”.
Yellowstone vidé
de ses Indiens

extrêmes que l’on ait recensés en
Asie, en Afrique et en Amérique du
Sud au cours des dernières années.
Le phénomène n’est pas récent.
“Durant près d’un siècle, les mesures de
conservation ont consisté à vider les zo­
nes protégées de toute présence hu­
maine”, indique le rapport de Victo­
ria Tauli Corpuz. “Pour créer les pre­
mières zones protégées
‘modernes’ en 1872 – le
parc national de Yellows­
tone – et en 1890 – le
parc national de Yo­
semite – le gouvernement
des Etats­Unis d’Améri­
que a violemment expulsé
les autochtones d’Améri­
que. Les parcs étaient
considérés comme ‘des
milieux sauvages’ vierges
de toute occupation et ex­
ploitation humaines, […]
Il a été considéré que le
recours à la force coerci­
tive sous ses pires formes
était légalement et mora­
lement justifié pour chas­
ser la population autochtone et préser­
ver la biodiversité”.

La création
d’une réserve
de tigres en
Inde a
entraîné
l’expulsion des
populations
locales pour
éviter que les
félins ne soient
dérangés.

La région de Chure,
au Népal, a par exem­
ple été déclarée zone
protégée en 2014 sans que les res­
ponsables des communautés autoch­
tones – qui comptent plus de cinq
millions d’habitants – aient été con­
sultés. De l’autre côté de la frontière,
en Inde, la création d’une réserve de
tigres dans le parc de Kanha (centre)
a entraîné l’expulsion pure et simple
des populations locales pour éviter
que les félins ne soient dérangés. Des
exactions qui n’ont rien d’inhabituel,
et qui sont loin d’être les cas les plus

Changement tardif
Cette conception s’est répandue en
Afrique, en Amérique du Nord, en
Australie, en Russie, en Asie et en
Amérique latine. Elle est restée le
principal modèle de gestion pendant
plus d’un siècle et “a encore une in­
fluence considérable sur les initiatives
actuelles en matière de conservation.”

La situation a progressivement évo­
lué dans les années 80, lorsque des
normes juridiques internationales
ont fait leur apparition et permis aux
peuples autochtones de se mobiliser
pour revendiquer leurs droits fon­
ciers coutumiers. Une avancée essen­
tielle, car les surfaces de zones proté­
gées ont pratiquement doublé à la
même époque – passant de 8,7 mil­
lions de kilomètres carrés en 1980 à
16,1 millions en 2000 – ce qui n’a pas
manqué de provoquer de nouvelles
vagues de violence.
Les meilleurs gardiens
“Les peuples autochtones considèrent
que la protection de la terre est un de­
voir sacré, mais ces peuples ne se disent
pas nécessairement écologistes”, expli­
que Victoria Tauli­Corpuz à “La Libre
Belgique”. “Ce qui a abouti à un man­
que flagrant de reconnaissance de la
part des organisations écologistes. Il est
pourtant largement admis que les ter­
res ancestrales de ces peuples sont celles
qui contiennent les écosystèmes les
mieux préservés, et que les indigènes
pratiquent le mode de conservation le
plus efficace.” Les territoires tradi­
tionnels autochtones représentent
environs 22 % de la surface de la terre
et abritent à eux seuls 80 % de sa bio­
diversité. Selon les Nations unies, en­
viron 50 % des zones protégées dans
le monde ont été établies sur des ter­
res traditionnelles. Mais en 2014,
moins de 5 % de ces zones étaient gé­
rées par leurs habitants.
Valentin Dauchot

La Libre Belgique - samedi 24 et dimanche 25 septembre 2016

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LIZ GILBERT/REDUX/REPORTERS

Coincés entre les réserves naturelles et les zones de chasse, les Massaïs sont régulièrement expulsés sur des terres arides.

“Sur le terrain, l’atmosphère est plus agressive”

L

a situation des populations indigènes s’est légère­ coup de personnes ont des intérêts tout autres que la pro­
ment améliorée”, reconnaît la rapporteuse spé­ tection de la nature et des communautés locales.”
ciale des Nations unies sur les Droits des popula­
tions indigènes, Victoria Tauli­Corpuz. “Mais dans la Les Bantous et les Pygmées
plupart des cas, leurs droits ne sont toujours pas respec­
Viennent ensuite les problèmes de terrain. “Prenons
tés.” Des chartes spécifiques ont bien été signées par les le cas du Cameroun”, lance le porte­parole du WWF.
associations de protection de l’environnement, et no­ “Trois types de chasseurs sont actifs dans nos réserves. Les
tamment par le WWF qui a été la première à le faire en Bakas d’abord, un peuple indigène pygmée qui vit dans la
1996, mais “ces associations n’ont sou­
réserve et s’alimente entre autres de
vent pas les outils qui leur permettraient de
viande de brousse. Eux, sont autorisés à
s’assurer que les droits des peuples autoch­
chasser dans certaines limites. A côté, on a
tones sont effectivement respectés sur le
les Bantous, une ethnie qui vit majoritaire­
terrain”.
ment dans les grandes villes et qui vient en
RÉSERVES
brousse pour travailler. Eux, ne sont pas
Environ
50%
des
zones
Gestion des gouvernements locaux
protégées dans le monde ont autorisés à chasser dans les zones proté­
“Nous sommes conscients que les droits
gées, mais ils le font de manière illégale
été établies sur des terres
traditionnelles.
des populations locales sont encore ba­
pour s’alimenter car il n’y a pas d’élevages
foués”, reconnaît Koen Stuyck, porte­pa­
pour satisfaire leur demande de viande. Et
role de WWF Belgique. “Mais nous n’avons pas les nous avons enfin les braconniers, les chasseurs profession­
moyens de protéger tous les parcs nous­mêmes. La ma­ nels qui ne viennent pas pour la viande de brousse mais
jeure partie du temps, ce sont les gouvernements qui gè­ pour le grand gibier. Quand vous êtes sur le terrain, diffi­
rent les zones protégées.” Or, ces gouvernements ont gé­ cile de contrôler, et souvent de distinguer tous ces profils
néralement peu des considérations pour les popula­ qui sont parfois reliés entre eux.”
tions indigènes, qui bénéficient rarement de droits de
propriété sur leurs terres et d’un réel accès à la justice. Une armée verte?
“Nous tentons de réunir autorités et indigènes autour de
L’ONG de défense des populations indigènes Survival
la table”, poursuit Koen Stuyck “mais quand nous som­ International dénonce régulièrement ce qu’elle ap­
mes face à des Etats faibles où tout le monde est corrupti­ pelle “la militarisation verte”, le recours par les gardes
ble, la situation devient extrêmement compliquée. Beau­ des zones protégées à des moyens musclés qui les con­

50%

duiraient de temps à autre à littéralement attaquer les
populations indigènes. Le WWF ne soutient pas la po­
sition de Survival International “qui critique facilement
sans être présent sur le terrain”. Mais Koen Stuyck con­
firme que “l’atmosphère est de plus en plus agressive.
Nous faisons face à des braconniers lourdement armés et
de plus en plus militarisés. Résultat: tout le monde est da­
vantage armé. Les gardiens des parcs sont mieux équipés,
et ils peuvent parfois s’attaquer aux populations indigènes
lorsqu’elles sont utilisées comme guides par les bracon­
niers en échange d’armes et d’argent. Tout cela est extrê­
mement difficile à gérer. L’idéal serait de créer des zones
protégées dans lesquelles aucune exploitation économique
n’est autorisée, sauf celle des indigènes.”
Un meilleur accès à l’éducation
L’organisation met­elle assez de pression sur les
autorités pour que celles­ci respectent les droits des
autochtones? “Nous exprimons toujours clairement nos
attentes et les droits des peuples indigènes en font partie”,
répond Koen Stuyck. “Mais la question est parfois déli­
cate, les autorités sont libres d’écouter ou non les ONG. Si
nous mettons trop de pression sur un gouvernement, ce­
lui­ci risque de nous mettre dehors et plus personne ne
sera sur place pour surveiller.” Pour Victoria Tauli­Cor­
puz, ce n’est pas suffisant. “Si les organisations restent si­
lencieuses parce qu’elles ont peur d’être jetées dehors, alors
elles ont tout faux”, estime la mandataire onusienne.
V.D.

samedi 24 et dimanche 25 septembre 2016 - La Libre Belgique

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