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Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres L'iconographie barbare dans

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Puig i Cadafalch Josep. L'iconographie barbare dans l'art asturien. In: Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 83année, N. 1, 1939. pp. 35-42;

Document généré le 04/06/2016

: 10.3406/crai.1939.77123 http://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1939_num_83_1_77123 Document généré le 04/06/2016

ICONOGRAPHIE BARBARE DANS L'ART ASTURIEN 35

— si public et pourtant si secret — ce contuhernium littéraire,

sur deux maîtres réputés, par certains, d'un abord assez froid et d'humeur critique ! Mais ils avaient l'un et l'autre au contraire le cœur le plus spontané, comme notre confrère Maurice Hol- leaux que ses disciples n'ont pas tous bien connu, ni imité, et qui, voulant un jour protéger Fabia, ici, d'avoir osé dire carrément qu' « en tant qu'historien, l'originalité de Tacite était nulle », s'indignait avec vivacité contre tant de modernes « aussi sottement froissés, vous disait-il, que si, en vérité,

Tacite eût été

de leur proches »

!

Messieurs, je m'arrête. Vous voyez de quels grands esprits j'ai eu à évoquer devant vous les ombres. Songeons que H. Lechat et Ph. Fabia ont retrouvé peut-être, dans quelque bocage élyséen, vers le pré d'asphodèles, leur subtil entretien terrestre. Mais comme ils manquent à notre Compagnie, dont l'un ne fut d'ailleurs jamais que le correspondant !

M. J. Puigi Cadafalch fait une communication sur les thèmes wisigothiques dans la sculpture asturienne au ixe siècle1. MM. Marcel Aubert et Emile Mâle présentent des observations.

COMMUNICATION

L'ICONOGRAPHIE BARBARE DANS l'aRT ASTURIEN,

PAR

M.

J. PUIG 1 CADAFALCH,

L'examen des

thèmes

CORRESPONDANT DE

représentés

dans

l'aCADÉMIE.

l'art

roman

amène chaque jour à des conclusions plus complexes. L'invasion arabe a transmis à l'Europe occidentale le répertoire des thèmes de la Perse, héritière de la vieille civilisation mésopotamienne. Mais elle a été précédée par des apports iconographiques orientaux dus aux peuples qui ont envahi l'Europe à la fin du ive siècle et, particulièrement en Espagne, aux Wisigoths. L'ornementation des costumes de ces peuples barbares, du harnachement de leurs.

1. Voir ci-après.

3t> COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIR DES INSCRIPTIONS

chevaux, de leurs armes, est pleine de thèmes de l'art

l'art des steppes, qui

s'est développé à partir du vue siècle avant J.-G. et dont

l'extension géographique va de la Mongolie, à travers la Sibérie, jusqu'aux rives de la Mer Noire, et à la Hongrie. Un fort courant iranien se jette, comme un affluent, dans les eaux de ce fleuve immense qui remonte jusqu'à la Chine et aux Indes. Les Barbares nomades recueillent aussi des thèmes chrétiens. On sait qu'un certain nombre de ces thèmes iconographiques ont persisté dans le fonds complexe qui constitue 1 art roman du xne siècle et décore les portails des églises et les chapiteaux des cloîtres. Mais on connaît moins leur existence en Occident à une date antérieure, pendant la période qui nous a laissé en Espagne les églises asturiennes. Mon objet est d'étudier les thèmes barbares qui se trouvent dans un monument extraordinaire et peu connu, l'église asturienne de Santa Maria de Naranco, datant du ixe siècle.

animalier que M. Rostovtzeff appelle

L'église de Santa Maria de

Naranco et

celle de

San

Miguel de Lillo, qui datent du temps de Ramire Ier (842- 850), se trouvent aux environs d'Oviedo, capitale des Astu-

ries. La Chronique d'Albelda, rédigée vers 883, raconte que le roi Ramire construisit en ce lieu une église et un palais voûtés [in locam Ligno dicto Ecclesiam et Palacia

arte fornicea mire construxit) l. L'église est celle de San Miguel; Santa Maria de Naranco est une partie du palais.

Une inscription gravée

raconte que le roi Ramire et la reine Paterna avaient restauré cet habitaculum et construit cet autel en 886 de l'Ère hispanique (848 après J.-C). La Chronique de Silos expose clairement cette histoire : à plus de deux milles d'Oviedo, le roi avait bâti une église dédiée à saint Michel ;

sur l'autel de cette église

nous

1.

Espana Sagrada, t. XIII, p. 452.

ICONOGRAPHIE BARBARE DANS L,'ART ASTURIEN 37

à soixante pas de cette église, il construisit, sans faire usage de bois, un palais de deux étages, qui fut plus tard • transformé en une église de la Vierge Marie. Fecit quoque in spatio LXpassuum ad ecclesiam Palatium sine ligno, miro opère, inferius, superius cumulatum, — quod in Ecclesiam postea versum, est beatae Dei genitricis, Virgo Maria inibi adoratur1. Le monument correspond aux textes : "il est construit sans bois, voûté en berceau, il a deux étages, il n'a pas l'orientation liturgique des églises, son plan est celui de la salle d'un palais.

La Chronique de l'évêque Sebastien 2 nous énumère les

diverses dépendances du Palais. Le roi Ramire, dit-elle,

construisit : palatia,

praetoria. Cette énumération nous donne l'idée d'un

ensemble de bâtisses indépendantes, où les mots triclinia

du

monarque et le mot praetoria, la partie destinée aux

fonctions publiques. En fait, Santa Maria de Naranco serait la Salle du Palais, analogue à celle d'Aix-la-Chapelle ou à celle qui est représentée sur la Tapisserie de Bayeux, ou

encore à celle

s'enivrent les guerriers. Nous sommes peu renseignés sur les

Palais du vme et

ixe siècles. Éginhard est laconique en ce qui concerne la disposition des Palais de Charlemagne. Dans un passage il nous parle de Vaula regia d'Aix-la-Chapelle unie à l'église par une galerie [Porticus quant inter basilicam et regiam

operose mole construxerunt) .

Beowulf et où

et domata indiquent le logis

balnea,

triclinia vel domata adque

destiné à la vie privée

dont parle

le

poème de

Cette dépendance avait

comme celle de Naranco deux

1. Espana Sagrada, t. XVII, p. 290.

2. Ihid., t. XIII, p. 487.

38 COMPTES RENDUS DE l' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

étages de forme rectangulaire allongés, avec des absides au centre des grands côtés et une autre dans l'un des petits côtés qui correspondent aux antichambres rectangulaires de Santa Maria de Naranco situés au centre des murs

longitudinaux et des extrémités de la salle. La transformation des formes absidales cylindriques en formes rectangulaires est constante dans les églises des Asturies. Sur le Rhin, où survivaient les traditions barbares,

les palais des grandes salles rectangulaires

allongées pourvues d'un foyer central et desservies par de petits vestibules. L'habitation féodale dans sa forme plus élémentaire est le donjon ; il se complique et devient le château et, à l'extérieur des murailles, on y bâtit la Salle. Les documents catalans du xie siècle distinguent clairement le Château du Palais, et ceux-ci de la Salle.

existaient dans

Salle du Palais de Naranco sont ornés

d'arcatures, à la naissance desquelles se trouvent des cercles, paraissant suspendus à la corniche par de larges bandeaux. Nous sommes en présence d'un type exceptionnel de décoration. Il arrive fréquemment en architecture que des objets réels décorant les murs soient reproduits en peinture ou en sculpture, comme les draperies du socle des absides peintes dans les églises romanes ou les tapisseries des Salles de Palais. Les boucliers et leurs transformations d'apparat étaient pendus aux murs des 'églises et des salles des châteaux ; l'usage, très antique, remonte aux Grecs et aux Romains qui ont pendu des boucliers dans les portiques de leurs temples et de leurs atria. Traités en céramique, de forme circulaire, véritables plats vernis, parfois en disques de

Les murs de la

ICONOGRAPHIE BARBARE DANS L'ART ASTUR1EN 39

marbre, on les rencontre aussi dans les édifices romains d'Italie et dans ceux de l'Orient. Le thème d'un disque, placé à la naissance des arcs, est parvenu jusqu'à aujourd'hui à travers la Renaissance, forme inutile de l'architecture, comme une parole morte du langage. A Santa Maria de Naranco, les sculptures représentent des boucliers circulaires pendus au mur, comme les guerriers les pendent dans le Poème de Beowulf. Ces boucliers sont décorés de thèmes imités de ceux qui ornent les objets de bronze des peuples barbares qui ont envahi l'Europe. La composition des disques de Santa Maria de Naranco

est uniforme : une tresse mince les entoure ; une

tresse forme un second cercle à la moitié du rayon ; entre

les deux, une tige ondulée de vigne, vieux thème oriental qui s'était infiltré déjà dans l'art ibérique, et qui semble ici hérité des Golhs. Au centre, dans le petit cercle, un thème iconographique. C'est le type de composition

autre

ornementale des

petites

plaques circulaires barbares

et

des

grands plats circulaires d'apparat, missorium ou reposito- rium, transposition en métal des boucliers de guerre. Les bandes qui soutiennent les boucliers sont ornées de tresses et divisées par quatre arcades ornées soutenues par des colonnes trapues, comme celles des bases de Saint- Miguel de Lillo, égales aux arcades ornementales orientales reproduites sur le chapiteau de Tak-i-Bustan, et sur une des couronnes de Guarrasar. Dans les deux arcades

supérieures, sont représentées deux figures, les mains levées, soutenant sur leur tête un lourd fardeau. On a cherché l'origine de cette attitude dans la transformation

de l'image de Daniel orant, que l'on rencontre sur les bronzes barbares d'une partie de l'Europe, jusqu'au Caucase. Une

de ces boucles est très significative : elle est ornée de

représentation de Daniel entre les lions ; ceux-ci ont la

tête en

la

bas,

léchant les pieds du prophète dont les bras

40 COMPTES KËNDUS DE l' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

levés touchent la ligne supérieure de l'encadrement l. A côté se trouve le prophète Habacuc, qui a sur la tête une

table, avec les pains qu'il apporte à Daniel. L'attitude est très antique : c'est celle des porteurs de tributs et des

vaincus

soutenant le

trône, dans les

reliefs assyriens et

perses.

Le thème de Daniel dans la disposition iconographique

et décorative des

chapiteau

du

xe

boucles barbares,

siècle

à

San

Pedro

se retrouve

de

un Nave, près de

sur

Zamora.

Une

inscription gravée sur les boucles et sur le

chapiteau indique clairement le thème, mais sur le

chapiteau, Habacuc est transformé par l'inscription en saint Philippe, dans l'attitude singulière de porter un fardeau

bras levés. A Santa Maria de

Naranco, les figures aux bras levés, comme de minuscules

atlantes, peuvent représenter les vaincus, tandis que les chevaliers vainqueurs sont figurés dans les arcades

inférieures. Enfin,

chevalier sur les boucles barbares 2, mais le sculpteur astu- rien pouvait plus facilement en trouver le modèle sur les stèles romano-celtibériques de la région et sur les monnaies antiques encore en circulation.

des autres boucliers

sont également des thèmes usuels sur les boucles de

parfois la représentation du

sur

la

tête

et

sur

les

on rencontre

Les thèmes qui

décorent l'umbo

ceinturons barbares : le lion, les oiseaux affrontés,

l'oiseau

élémentaire formé de deux carrés, thème oriental qui se

trouve déjà sur les étoffes hellénistiques d'Egypte 3. Un autre bouclier représente un quadrupède, probable-

au centre d'un entrelacs

probablement deux cygnes,

1. Barrière de Flavy. Les arts industriels des peuples barbares de la

Gaule. (Paris, 1901.) Boucle provenant de Chalon-sur-Saône, planche

— M. Besson. L'art barbare dans l'ancien diocèse de Lausanne

(Lausanne, 1909), p. 88.

XXXVIII.

2.

Jules Baum. La sculpture figurale en Europe à l'époque

mérovingienne. Paris, 1937.

3.

Barrière de Flavy, planche XLVIII, Musée d'Orléans ; planche LIV,

;

3, Lizy (Aisne), Musée de Saint-Germain-en-Laye.

ICONOGRAPHIE BARBARE DANS L'ART ASTUR1EN

41

ment un chien luttant contre un serpent, thème qui se voit sur une boucle wisigothique trouvée en Espagne et qui copie l'art des steppes. Les Goths ont reproduit là un vieux thème iranien qui exprime la lutte entre le bien et le mal ; le serpent est un animal impur, création d'Ahriman ; le chien, création d'Ormuzd, est une des créatures que le fidèle mazdéen doit protéger1. Un autre bouclier de Naranco a l'umbo orné de griffons très stylisés, enlacés par des serpents et affrontés des deux côtés de l'arbre de vie qui est transformé en une sorte de

tige.

Suisse, se voient des formes analogues. Le thème, très ancien parmi les peuples nomades des steppes, a été

transporté en

111e siècles avant J.-C.) où les dragons luttant avec des serpents forment d'intéressants thèmes décoratifs symétriques. Aux yeux des peuples barbares le griffon et le serpent devaient avoir quelque pouvoir magique : une boucle wisigothique découverte en Catalogne représente un griffon au bec retourné, luttant contre deux serpents disposés symétriquement et contournant la plaque 2 ; on le retrouve presque identique en Sibérie3. Parfois la reproduction de ces animaux fantastiques est plus précise. Sur une boucle du Musée de Tarragone4 se voient deux griffons buvant dans un même vase. Cette composition, répandue déjà dans le monde romain, fréquente chez les Barbares, reproduite sur le sarcophage de Charen- ton-sur-Cher, aujourd'hui au Musée de Bourges, se trouve sculptée sur une pierre à San Miguel de Lillo.

1. Zeiss. Die Gra.bfun.de ans dem spanischen westgoten Reich (Berlin-

Leipzig, 1934), planche XVI, fig. 11, et p.

Sur plusieurs boucles, trouvées

Chine à l'époque des

en France

et

en

royaumes

combattants (ve-

40.

2.

3. Boucle du Musée de l'Ermitage. Kondakof, Tolstoï et S. Reinach.

Anuari de VInstitut d'Estudis Catalans, 1927-1931, p. 147. '

Zeiss, P. 16.

Antiquités de la Russie méridionale. Paris, 1891. Boucle de la Freed Gal-

lery Art, Washington.

4.

r

42 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

Le thème iranien de l'homme luttant contre un monstre

se trouve gravé de façon rustique sur une pierre de San Pedro de Nave, sous une forme analogue à celle d'une boucle qui provient de Valence1.

Noire ont apporté à

Les Wisigoths

venus

de

la Mer

l'Occident européen divers thèmes populaires usités probablement comme amulettes parmi les Scythes et les Sar-

mates, qui ont peuplé la Russie méridionale, et avaient subi l'influence de la Perse, héritière de la vieille

civilisation chaldéenne.

indirectement, avec la Chine, ils ont transmis aux Barbares envahisseurs de l'Occident un art complexe qui se rattache aux plus vieilles civilisations. Ces formes de l'art asiatique sont des thèmes

iconographiques dont les intéressants monuments asturiens nous offrent un exemple unique ; ils forment lavant-garde de l'influence que les Musulmans transmettront à

l'iconographie complexe

On pourrait résumer les résultats de ces recherches sur l'art asturien par une affirmation empruntée à un

perdu

dans les montagnes de la côte cantabrique : voulant encourager la lutte des successeurs des Wisigoths contre l'invasion musulmane, il rappelle que leurs églises, leurs cités, leurs palais ont été construits « suivant l'ordre des Goths », comme jadis Tolède, la capitale des rois et des conciles wisigoths, dont il prophétisait la reconquête.

contemporain, le moine anonyme du monastère d'Albelda,

En relation avec l'Asie centrale et

même,

de la sculpture et de la peinture romane.

1. Zeis.

P.

15, flg. 9.