Nos démocraties ne vont plus être dans nos moyens

Par Michel CRINETZ
Le Canada, cheval de Troie des États-Unis en Europe
NOTRE ASSUJETTISSEMENT DEFINITIF AUX AMERICAINS,
C’EST MAINTENANT
Le dogme suprême des traités européens est la concurrence libre et non faussée,
chez nous et avec le monde entier. Avec son corollaire financier, la libre circulation
des capitaux, auxquels, pour mieux les attirer, il faut accorder tous les droits. Tous les
droits sur nous et sur nos États.
La Commission, organe administratif hors sol, est viscéralement hostile aux
souverainetés des États membres et de leurs citoyens. Englués dans leur servitude
volontaire, nos gouvernants élus la laissent nous dépouiller progressivement de tous
nos pouvoirs démocratiques.
Dans l’inversion typique de la novlangue orwellienne en usage, comme tout est fait
dans l’intérêt des investisseurs, on déclare que tout est fait dans l’intérêt des
citoyens, pardon, des consommateurs.
L’Union signe donc de nombreux traités de libre investissement avec toutes sortes
de pays de tailles diverses, et, maintenant, avec le Canada (CETA).
Elle voudrait faire de même avec les États-Unis (TAFTA), mais ces derniers font des
difficultés, ne voulant pas renoncer à leur protectionnisme. Du reste, une fois le CETA
signé, ils n’auront plus besoin du TAFTA, et même M. Trump n’y verra que des
avantages : tous les droits pour les Américains, aucun pour les Européens aux ÉtatsUnis. Du jamais vu !
En effet, CETA donnera tous les droits aux multinationales américaines en Europe,
via leurs filiales canadiennes, et aucun aux multinationales européennes aux ÉtatsUnis, qui ne sont pas signataires de ce traité.
Le CETA sera adopté par nos gouvernants le 18 octobre. Le 27 octobre, les chefs
d’État européens et du Canada signeront l’accord final, qui devrait être mis en œuvre
(de manière d’abord provisoire) suite à un vote du Parlement européen début 2017,
en attendant qu’il soit ratifié par l’ensemble des parlements nationaux des pays
membre de l’Union européenne dans les années à venir, mais uniquement pour les
aspects relatifs aux droits de propriété.
La Commission européenne publie un communiqué pour minimiser le plus grand
danger de ces traités, les pouvoirs exorbitants accordés aux investisseurs sur les
États, en expliquant que les « gouvernements peuvent changer leurs lois sans se

demander si cela affecte un investissement ou de futurs bénéfices pour les
investisseurs. L’affaire sera réglée par un tribunal objectif et toute compensation
n’excèdera pas la perte subie par l’investisseur. »
C’est à peu près ça ; sauf pour les services financiers, où c’est pire, car eux, ils
pourront contester les nouvelles réglementations. En clair, les gouvernements
peuvent en droit « changer sans se demander », mais, en pratique, ils se
demanderont à chaque fois combien ce changement risque de leur coûter ; et alors,
pourront « librement » décider de renoncer à changer quoi que ce soit.
Il ne nous sera pas interdit de légiférer, mais à chaque fois il faudra dédommager les
investisseurs américains de leurs bénéfices futurs, lesquels sont déjà comptabilisés
dans leurs bilans et dans leurs bonus. Alors que l’obligatoire étude d’impact de 2011
avait donné un avis défavorable au principe même de ces arbitrages.
Un cigarettier américain fait des profits en vendant des cigarettes en Europe (via sa
filiale canadienne). Vous pourrez augmenter la taxe sur les cigarettes en France pour
lutter contre le tabagisme, mais alors il vendra moins de cigarettes (c’est bien le but)
et fera moins de profits : il faudra lui rembourser la différence.
Un pétrolier américain a obtenu un permis de fracturation hydraulique en Pologne.
Elle interdit la fracturation. Elle doit lui rembourser les profits futurs.
Un constructeur américain lance une gamme de Diesel. Vous taxez le Diesel ou
limitez son usage. PAYEZ.
Un semencier américain vend des OGM en Europe. La France en interdit
l’importation. Elle paie. De même pour une mesure sanitaire ou phytosanitaire
(article 4.1) ; ou alors il faut vraiment démontrer, après de longues études, toujours
contestables, toujours contestées, que le produit est nocif.
Pour les produits pharmaceutiques, l’article 4.5 renvoie à un « protocole de
reconnaissance mutuelle de conformité » d’où il résulte qu’un médicament déclaré
bon au Canada est automatiquement bon en Europe. Si vous l’interdisez, payez.
PAYEZ, PAYEZ, PAYEZ.
Il y a extension des appels d’offres pour les marchés publics. Au-dessus d’un certain
montant, l’État et les collectivités locales ne devront plus faire un appel d’offres
seulement européen, mais un appel d’offres européen et canadien ; et donc, en
pratique, étasunien ; mais la réciproque n’est pas vraie, les États-Unis n’étant pas
partie à l’accord.
Et puis, la Commission ment par omission. Il y a quand même des décisions
explicitement interdites, comme augmenter un droit de douane à l’importation, ou
instaurer des restrictions à l’importation et à l’exportation. Pour notre petite
agriculture paysanne, déjà moribonde, ce sera le coup de grâce asséné par le

rouleau compresseur des grandes exploitations américaines, avec des règles
sanitaires et phytosanitaires qui ignorent le principe de précaution (qu’il faudrait donc,
en droit strict, retirer de notre Constitution).
Nous pourrons ainsi importer des quantités illimités de gaz de schiste et de pétrole
bitumineux dont l’extraction apocalyptique va encore accélérer la destruction des
forêts du Nord de l’Alberta. Le Québec a décidé un moratoire sur la fracturation
hydraulique, mais Long Pine lui réclame 250 M€ par un arbitrage au titre du traité de
libre investissement avec les États-Unis, qui sert ici de modèle. Pour les lecteurs
écologistes, se reporter au chapitre 24 intitulé « Commerce et environnement »,
prière de bien respecter l’ordre des facteurs : le commerce passe avant
l’environnement ; mais, c’est promis, on y fera attention…
Les dédommagements seront accordés par un tribunal arbitral international qui
aura pour seule fonction de dédommager les investisseurs. Il aura tous pouvoirs
pour considérer les jugements civils, pénaux ou administratifs des tribunaux français
ou européens comme des « dénis de justice, illicites, abusifs, coercitifs,
contraignants, injustes, inéquitables, arbitraires, discriminatoires » (article 8.10). Et,
en effet, un jugement local, donc biaisé, qui ne ferait pas droit à la demande fondée
d’un investisseur canadien n’est-il pas déjà en soi suspect d’être discriminatoire ? Il
est même écrit que le tribunal n’a pas à prendre en compte le droit interne des
parties (article 8.31). Un seul droit aura cours : celui du juste profit.
°°°
S’agissant des services financiers, les évolutions réglementaires ne se feront
qu’après concertation avec les parties prenantes (pour une fois, les mots sont bien
choisis). L’octroi d’agréments à des banques et autres institutions financières
canadiennes devra se faire sur un pied d’égalité avec les institutions financières
européennes. Cela vaut pour l’accès libre aux marchés financiers, y compris pour la
fourniture transfrontières de services financiers. De même pour les Américains, via
leurs filiales canadiennes, en Europe.
Si un produit ou un service financier nouveau est autorisé au Canada, sans avoir
encore été examiné en Europe, il y est automatiquement autorisé (article 13.7.7, à
part quelques exceptions limitativement énumérées), et ceci en application du droit
canadien (article 13.14), puisque le droit européen n’existe pas encore : l’Europe est
parfois un peu lente avec les nouveautés….
Quant aux dédommagements, il ne seront pas fixés par le tribunal arbitral standard,
suspect d’amateurisme, mais par un « groupe spécial d’arbitrage » composé de
personnes ayant des connaissances et de l’expérience dans le domaine financier ;
bref, des professionnels de la profession… Outre le remboursement des
dommages et intérêts, ce tribunal spécial se voit octroyer un véritable pouvoir

réglementaire : selon l’article 13.20.5, il peut décider qu’une mesure prise par un
État est incompatible avec le Traité ! Ce qui ouvre droit à des mesures de rétorsion
pour l’État qui s’estime lésé… Et l’article 29.12 invite vivement l’État en faute à mettre
sa réglementation en conformité avec la décision du groupe spécial d’arbitrage, et ce,
dans un délai « raisonnable », délai qui sera également fixé par ledit groupe spécial
(article 29.13.2). En attendant, la partie requérante est en droit de recevoir une
compensation (article 29.14.1).
Paris et Francfort se font concurrence pour attirer les multinationales financières
installées à Londres qui voudraient déménager après le Brexit. Peine perdue. Les
banques américaines et britanniques établiront leur siège « européen » à Toronto,
avec une succursale à Montréal pour les francophones indécrottables, qui adoreront
l’accent de la Belle Province.
Les filiales londoniennes des banques anglo-saxonnes auront perdu leur passeport
européen ? La belle affaire ! Comment le leur refuser à Toronto ? Ce serait une
discrimination contraire au traité.
°°°
La Commission exige la mise en œuvre immédiate de l’accord, provisoire, dit-elle,
sans attendre toutes les approbations nécessaires.
Pour les parties douanières et réglementaires, il lui suffit d’une majorité qualifiée,
qu’elle obtiendra.
Pour les arbitrages sur les dédommagements, qui touchent au « droit sacré de la
propriété », il lui faut l’unanimité.
Arriverons-nous à l’empêcher, comme vient de le voter le Parlement wallon ? Les
dirigeants concernés s’emploient déjà à inverser la décision wallone, ce que notre
premier ministre vient aussi de demander lors de sa visite au Canada.
Ou détournerons-nous le regard juste au moment opportun, comme vient de le faire
le 5 octobre le groupe socialiste en « démissionnant » pour une seule journée cinq
de ses députés de la commission des affaires européennes pour empêcher le
blocage par le Parlement français de l’application provisoire du traité ?
Sinon, nous n’aurons bientôt plus les moyens de payer pour rester
souverains, de payer pour rester une démocratie.
Comme l’avait expliqué Mendès-France le 18 janvier 1957, il y a deux manières de
supprimer la démocratie, c’est-à-dire les pouvoirs du peuple : la manière brusque du
dictateur qui les confisque d’un coup, et la manière progressive et peu visible des
technocrates qui les rognent petit à petit ; ce pourquoi il avait voté contre le Marché
commun.

Le sort de la Grèce, ça vous dit ?
Pour l'éviter, manifestez et harcelez vos représentants élus pour qu’ils
préservent ce qu’il reste de notre démocratie !