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tDITION REVUE ET CORRIGÉE PAR L'AUTEUR

En application de la loi dIt J ImarJ 195 7,
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ft priJtnl OIlVTage Jans l'allforùation de l'idirtllr
ou dll Ctmrt franfaù d'exploita/ion di, droit dt ropie.

© Anselm J appe
Première édition italienne: Edizioni Tracee, Pescara, 1993
Première édition française: Éditions Via Valeriano. Marsei lle, 1995

Et pour /,{di/ion franfaise :
© 2001, by Édirions Denoël
9, tue du Cherche-Midi, 75006 Paris
ISBN 2-207-25150-0
B 25 150-5

Liste des abréviations des œuvres
les plus fréquemment citées.
(Les détails bibliographiques des écrits de Debord
se trouvent dans la bibliographie en fin de volume.)

Cdvq : Henri Lefebvre, Critique de la vie quotidienne,
vol. 1 : Introduction, L'Arche, Paris, seconde édition avec une
nouvelle préface, 1958; vol. Il : Fondements d'une sociologie
de la quoîidienneté, L'Arche, Paris, 1961.
Corn. : Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Gallimard, collection Folio, Paris, 1996.
HCC : Gy6rgy Lukâcs, Histoire et conscience de classe, traduction de Kostas Axelos et Jacqueline Bois, nouvelle édition augmentée, Minuit, Paris, 1984.
IS : Internationale situationniste, réédition Arthème
Fayard, Paris, 1997 (le premier chiffre indique le numéro de
la revue, le second la page) .
OCC : Guy Debord, Œuvres cinématographiques complètes, Gallimard, Paris, 1994.

. " Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l'organisation et de l'action de la tendance situationniste internationale ». La Société du Spectacle. Gallimard . cit. Panégyrique. 1996. op. Rapp. in Inter- nationale situationniste. LS. 1992. Paris. in Commentaires. Paris. : Guy Debord. indique l'Internationale lettriste. cil. PoU. La Véritable Scission dans /'Internationale. VS : Guy Debord. Gallimard. SdS : Guy Debord. op. : Guy Debord. collection Folio. Paris. 1998. " Préface à la quatrième édition italienne de La Société du Spectacle ». Préf. Arthème Fayard. 1993. Paris. Gallimard. : Guy Debord . indique également l'organisation du même nom. LL. : Guy Debord présente Potlatch.8 GUY DEBORD Pan.

Sommaire Abréviations des œuvres citées Introduction à la deuxième édition française . LE CONCEPT DE SPECTACLE Faut-il brûler Debord? Le spectacle. stade suprême de l'abstraction Debord et Lukdcs L 'histoire et la communauté comme essence humaine Notes de la première partie LA PRATIQUE DE LA THÉORIE L'Internationale lettriste Les situationnistes et l'art La critique de la vie quotidienne Les situationnistes et les années soixante Mai 68 et la suite Le mythe Debord Le spectacle vingt ans après Notes de la deuxième partie 7 Il 15 15 21 41 57 75 81 81 103 115 126 150 156 172 182 .

JO GUY DEBORD PASSÉ ET PRËSENT DE 1-" THÉORIE La critique situationniste dans le contexte de son époque Les apories du sujet et les perspectives de l'action Les deux sources et les deux aspects de la théorie de Debord 195 195 208 224 Notes de la troisi ème partie 241 Bibliographie de Guy Debord 247 Bibliographie critique 253 Index des noms cités 263 .

Mais la perspective historiographique. Enfin. que d'une pre~i ère percée dans cette direction théorique . que durant les quatre décennies précédentes. ---_.. p~~-. la recherche des sources de la pensée de Debord. et sur Debord en particulier.. le lecteur intéressé peut trouver aujourd'hui un matériel bien plus abondant que celui que peut offrir le deuxième chapitre de ce livre.apport à la tradition . Ainsi. d~ sa positi-.. de nombreux témoins qui ont connu Debord ont publié leurs souvenirs.S.'arxiste et la comparaison avec d'autres auteurs contemporains. au départ._-- . Mais c'est surtout avec la publication du premier volume de sa Correspondance qu'on dispose d'un témoignage inestimable sur la vie de Guy Debord et sur l'histoire interne de l'Internationale situationniste. tandis que d'autres se sont mis à enquêter sur les détails de sa vie. la détermi~io. plus de livres et d'articles ont été publiés sur les situationnistes. Le souci principal est ici l'analyse théorique.INTRODUCTION À LA DEUXIÈME ÉDITION FRANÇAISE Ces cinq dernières années. Il ne s'agissait de rien d'autre. biographique et anecdotique n'est qu'un aspect très secondaire de cet ouvrage. Malheureusement. pour ce qui est de la biographie de Debord et des vicissitudes de l'I..

et parfois au pied de la lettre. en quelques paragraphes. aux • mélanges les plus étranges. JI faut espérer que quelqu'un aborde ce domaine d'une façon sérieuse. et si les comptes rendus y trouvaient quelque chose à critiquer. L'auteur se réserve d'y revenir à une autre occasion. il serait souhaitable que d'autres le fassent également à partir de leur propre point de vue. Là où. aux allégeances les plus inattendues. Ce livre est largement consacré au Debord théoricien et praticien de la révolution . si l'auteur de cet ouvrage a cherché à approfondir sa recherche par la publication de quelques essais. Ce livre a plu à ceux dont le jugement . J'analyse théorique est largement absente. aux conclusions de ce livre. Or. elle ressemble souvent étrangement. L'auteur n'a pas jugé utile d'ajouter des pages sur l'étonnant destin qu'a connu Debord depuis sa mort. désormais répandue surtout dans le monde anglo-saxon. de même que sur J'incorporation de Debord dans la pensée postmoderne.12 GUY DEBORD aucune autre publication n'a entrepris depuis de continuer sur cette voie. il s'occupe certainement trop peu du Debord poète. sans séparer ces deux côtés de son activité: on s'est trop souvent enthousiasmé pour le grand écrivain et sa langue parfaite en faisant abstraction du contenu de ses écrits. c'était en général une trop grande fidélité à son sujet. Sur les milliers de pages consacrées ces derniers temps à Debord. lorsque la conspiration du silence fut remplacée par une conspiration du bavardage et que J'on assista aux hommages les plus surprenants. JI a été traduit en cinq langues par des éditeurs toujours plus importants. on s'y essaie. dans tous les sens du mot. Par conséquent. Le succès de ce livre a dépassé toutes les attentes de son auteur.

Mais ses plus grandes satisfactions. en particulier. il a déplu à certains autres. lui a apporté la confirmation la plus precieuse: savoir que tout ce qu'il lui semblait comprendre sur son sujet à partir de ses lectures correspondait assez exactement à la vérité. l'auteur les a reçues à travers les rencontres que le livre lui a procurées des deux côtés de l'équateur.INTRODUCTION À LA DEUXIÈME ÉDITION FRANÇAISE 13 importait à l'auteur. Heureusement. Anselm Jappe Genazzan 0. décembre 2000 . L'une d'entre elles.

.

nous parlons des dernières décennies en Europe occidentale . une enseignante fut condamnée à la prison à vie parce qu'elle détenait un exemplaire de la Science de la logique de Hegel. pour des gens totalement inoffensifs. qui organisa le premier autodafé de livres.a tenu ses penseurs. on trouve assurément Guy Debord. Plus d'un qui s'est prétendu ennemi juré du monde existant a été accueilli à bras ouverts dans les universités ou à la télévision. Notre époque. Mais finalement . non sans raison. au contraire . Et en Iran. c'est plutôt la police qui s'est intéressée à lui. sous le régime du Shah.LE CONCEPT DE SPECTACLE Faut-il brûler Debord ? Certaines époques ont montré qu'elles croyaient fortement dans la puissance de la pensée critique. ou cette autre qui envoya au bûcher Bruno et Vanini. et non les organes normalement chargés de diffuser la pensée. Pendant longtemps. Ce fut le cas pour celle de l'empereur chinois Ts'in Che Hoang Ti. et celle qui condamna Anaxagore et Socrate. dans un élan d'amour réciproque. Parmi les rares personnes considérées comme tout à fait inacceptables.

à s'imposer dans l'esprit de l'époque. De ce Marx-là. je ne m'en suis plus du tout étonné. depuis les directeurs de télévision jusqu'au dernier des spectateurs. car les théories qu'il avait élaborées avec ses amis. ou devant la " spectacularisation» de l'information que l'on déplore à propos d'événements tragiques tels que les guerres et les catastrophes. Faut-il déplorer cette «désinformation »? Un socialiste autrichien de la première moitié du siècle a dit : «Quand j'ai commencé à lire Marx. Mais on est rarement plus explicite. Les plus informés vont parfois jusqu'à dire que ce terme serait le titre d'un livre écrit par un certain Debord. ont commencé. Il est désormais communément admis. il est aujourd'hui de rigueur de parler de " société ·du spectacle ». les situationnistes. laissant ainsi entendre qu'il s'agirait d'une sorte de MacLuhan plus obscur. » On a réduit les théories de Marx à une simple doctrine économique sur l'appauvrissement prétendument inévitable du prolétariat. Devant l'invasion des mass media. on pourra même parler dans les écoles. Il existe certainement peu d'auteurs contemporains dont les idées ont été utilisées de façon aussi déformée. et généralement sans même que l'on cite son nom. Quand j'ai commencé à comprendre Marx. malgré tous les obstacles. je me suis étonné de ne pas en avoir entendu parler à l'école. dont on dénonce de plus en plus les effets sur les enfants collés à l'écran de télévision dès leur plus jeune âge. Depuis lors on assiste à une autre technique d'occultation : la banalisation. on s'emploie à réduire les . De la même manière.t6 GUY DEBORD ce comportement n'a plus suffi. que nous vivons dans une «société du spectacle ». pour ensuite dénoncer triomphalement l'erreur de Marx.

LE CONCEPT DE SPECTACLE 17 idées de Debord à une théorie des mass media. Ce rapprochement entre Marx et Debord n'est pas arbitraire. Une époque qui se sert de l'écroulement du despotisme bureaucratique soviétique . pour porter un « coup final» à tout ce qui est lié à la pensée marxiste. doit trouver plus que gênante J'une des rares théories d'inspiration marxiste qui s'est vue sans cesse confirmée par lès faits depuis trente ans. cette comparaison n'est pas arbitraire: Iii compréhension des théories de Depmd_nécessite avant tout que J'on fixe sa place parmi les théories marxistes. en lui concédant comme unique intérêt pour le présent celui d'être un «père des néo-avant-gardes de la vidéo» ou un « précurseur des punks» . La présente étude porte avant tout sur l'actualité de la . du jeu et de J'« Urbanisme unitaire» ? Le pivot de J'agitation situationniste n'étaitil pas la révolution de la vie quotidienne? Bien sûr tout ceci a son importance. on finit également par réduire J'activité théorico-pratique de Debord pour l'ensevelir dans le grand cimetière des avantgardes passées. Cette incompréhension est déjà manifeste dans l'usage fréquent du mot «situationnisme ».et du triomphe apparent de la version occidentale de la gestion de la société. 1/13) en y décelant une tendance abusive à pétrifier leurs idées en dogme. Mais à trop vouloir privilégier cet aspect. èë propos pourrait étonner certains lècteurs :' l'i~térêt de Debord résiderait-il donc dans l'interprétation qu'il fait de Marx? Debord n'était-il pas avant tout le représentant d'une avant-garde artistique qui voulait dépasser J'art au moyen du « détournement » et de la « dérive» . Pour une autre raison. terme que les situationnistes ont résolument refusé depuis le début (IS. afin de lui donner hâtivement raison sur quelques points spécifiques et ne plus parler du reste.et ces exemples ne sont pas inventés.

Cet essai touche donc à l'actualité d'une partie centrale de la pensée de Marx. Nous avons surtout approfondi les questions théoriques et la relation de Debord avec les autres acteurs de son époque historique . On démontrera également dans quelle mesure ce dernier concept constitue la clé pour comprendre le monde d'aujourd'hui.18 GUY DEBORD théorie du « spectacle» telle qu'elle a été élaborée par Debord. comme la discussion sur le rôle de l'organisation révolutionnaire. car ceux-ci ont déjà fait l'objet de certaines recherches relativement bien documentées '. car ils font partie d'un projet global qui vise à une existence riche et passionnelle au lieu de la contemplation passive. et J'on examinera le rapport de Debord avec les courants minor itaires du marxisme qui se sont référés à cet aspect de la pensée de Marx. Cependant. les activités pratiques de Debord. et qui veut abolir tout ce qui rend actuellement une telle vie impossible. autrefois importants. concept dont on cherchera à clarifier la véritable signification. sa vie et ce que l'on pourrait appeler son « mythe» seront pris en considération. et son utilité pour une théorie critique de la société contemporaine. Nous nous sommes peu étendus sur les aspects anecdotiques et biographiques. nous n'avons accordé que la part indispensable à certains aspects. . où le résultat de J'activité humaine s'oppose à J'humanité au point de menacer celle-ci d'extinction par une catastrophe écologiqu(:! ou par la guerre. mais qui aujourd'hui pourraient évoquer les débats byzantins sur la nature divine ou humaine du Christ. On démontrera que le spectacle est la forme la plus développée de la société fondée sur la production des marchandises et sur le « fétichisme de la marchandise» qui en découle.

êhange. la plus " usage faitsimple et pourtant la moins souvent posée :""'quel on de l'énorme accumulation de moyens dont la société dispose? La vie effectivement vécue par l'individu est-elle devenue plus riche? Évidemment non. Aucun changement à l'intérieur de la sphère de l'économie nesera suffisant tant que l'économie elle-même ne sera pas passée sous le contrôle conscient des individus. n'y voit pas un revers inévitable du progrès. de la valeur d'r!. ni de distribuer plus équitablement que dans le passé ses résultats. démentant ainsi ceux qui attendaient une révolution venant d'ouvriers subissant une misère croissante. La critique sociale posa alors la question la plus globale.kYI.. le capitalisme ne se montrait pas du tout incapable de développer davantage ses forces productives. en plus du dégoût croissant qu'inspiraient ceux qui utilisaient Marx pour justifier leurs goulags et leur nomenklatura.LE CONCEPT DE SPECTACLE 19 Au cours des années soixante. nous expliquerons pourquoi cette expression n'a rien à voir avec les affirmations du même ordre que l'on peut éventuellement entendre de la bouche même du pape. Sur la base des indications fournies par Debord lui-même. ni un destin de l'homme moderne n'ayant d'autre remède qu'un improbable retour en arrière. L'économie moderne et son existence en tant que sphère séj:2arée -. du travail abstrait et de la forme~va. Tandis que le pouvoir de l. l'individu se trouve dans l'impossibilité de gérer son propre univers. En ces années-là. C'est de cela qu'il faut parler. Il y décèle une conséquence du fait que l'économie a soumis à ses propres lois la vie humaine. de nombreuses théories marxistes ou prétendues telles semblaient désormais dépassées. Debord.seront. analysées ici comme conséquences de ~la marchandise. contrairement à beaucoup d'autres.a société dans son ensemble paraît infini. .

Mais une lecture attentive révèle que La Société du Spectacle suit de près un certain courant marxiste. dont l'un des mérites est d'avoir adapté ces théories à une époque très différente. Ceci ne signifie pas que l'on nierait l'originalité de Debord. Lui-même écrit dans son livre autobiographique Panégyrique (1989) : «De plus savants que moi avaient fort bien expliqué l'origine de ce qui est advenu». Le chef de file de ce courant est G. quelle que soit sa variante. lorsque Debord en fait. 83). et qu'il nomme le «Spectacle». Lukacs. Avec les arguments de Marx et de Lukacs. qui avait repris et élaboré la critique marxienne du «fétichisme de la marchandise» en tenant compte des mutations intervenues depuis Marx dans la réalité sociale. c'est davantage pour appuyer ses propres thèses que pour faire état de ses sources.(considérée non pas comme un épiphénomène du développement capitaliste. auxquelles il doit plus qu'il n'y paraît à première vue.20 GUY DEBORD / C'est ce que fait depuis la Première Guerre mondiale le courant minoritaire du marxisme qui assigne une importance centrale au problème de l'aliénalion.. il est par conséquent indispensable de bien analyser ses sources. extraite de La Société du Spectacle (Pan. l'essentiel est cependant d'avoir souligné que le développement de l'économie devenue indépendante. ne peut qu'être l'ennemi de la vie humaine. . mais comme son noyau même) Il s'agit là encore d'une façon très phi losophique de concevoir le problème. Pour saisir les idées que Debord expose dans La Société du Spectacle (1967). Debord tentera par la suite de forger une théorie pour comprendre et combattre cette forme particulière de fétichisme qui est née entre-temps. citant ensuite sa propre paraphrase de la théorie marxienne de la valeur d'échange. La Société du Spectacle n'abonde pas en citations'. dans Histoire et conscience de classe.

Les écrits de Debord se prêtent mal aux paraphrases. tant pour la beauté du style que pour le danger d'en trahir le contenu par des paraphrases trop « interprétatives ».. selon laquelle « il n'y a sans doute pas eu trois livres de critique sociale aussi importants dans les cent dernières années» (OCC. pré_te~ avoir dit l'essentiel 4. Le problème et la difficulté QOur une exégèse de l'œuvre de Debord. stade suprême de l'abstraction Le concept de « société du spectacle» est souvent compris dans un rapport exclusif à la tyrannie de la télévision ou de moyens analogues. Aucun texte de Debord n'est venu des sollicitations d'un rédacteur en chef ou des obligations d'un contrat d'édition. On ne peut éviter de faire un important usage de citations. bien que très succincte. Il ne l'a fait que lorsque cela lui paraissait nécessaire. Debord a écrit peu. Debord luimême n'a approuvé que les seules lectures rigoureusement littérales de sa pensée.LE CONCEPT DE SPECTACLE 21 en approfondit certaines tendances. 183-184)3. Pendant longtemps. «sa manifestation superficielle la plus écrasante» (SdS § 24). Le spectacle. mais re-fuse toute interprétation. comme il le souligne lui-même (Pan. 42). ce n'est pas pour autant que nous voulions justifier l'affirmation de Debord concernant La Société du Spectacle. qui ressemblent en réalité à une simple reproduction de ses textes. c'est p~ment que celle-ci. en partage certains problèmes. L'aspect mass-médiatique du spectacle est pourtant considéré par Debord comme le plus « restreint ». et exige d'être prise à la lettre. Si nous suivons l'évolution de la critique de l'aliénation précisément chez ces trois auteurs. Ce n'est qu'apparemment qu'il s'agirait de l'in- .

À vingt ans. qui peut se caractériser comme une dégradation de 1'« être» en «avoir». il définit pour la première fois le spectacle: «La constl1lction de situations commence au-delà de l'écroulement moderne de la notion de spectacle. Il est facile de voir à quel point est attaché à l'aliénation du vieux monde le principe même du spectacle : la non-intervention ) (Rapp. et non la reproduction de situations déjà existantes. . En 1957. La contemplation passive d'images. mais son analyse systématique est développée en 1967 dans les 221 thèses de La Société du Spectacle 5. • La constatation de ce fait est au cœur de toute la pensée et de toutes les activités de Debord. L'analyse de Debord s'appuie sur l'expérience quotidienne de 'appauvrissement de la vie vécue.. Par rapport à un premier stade de l'évolution historique de l'aliénation. dans la plate-forme pour la fondation de l'Internationale situationniste. Dans les douze numéros de la revue Internationale situationniste publiés entre 1958 et 1969. le spectacle consiste en une dégradation ultérieure de 1'« avoir» en «paraître» (SdS § 17). ce concept occupe une place de plus en plus importante. Le spectacle consiste dans la recomposition des aspects séparés sur le plan de l'image.22 GUY DEBORD vasion d'un instl1lment neutre et mal utilisé. Le fonctionnement des moyens de communication de masse exprime au contraire parfaitement la structure de la société entière dont ils font partie. en 1952. Tout ce qui manque à la vie se retrouve dans cet . 699). ainsi que de la perte de tout aspect unitaire dans la société. il réclame un art qui soit la création de situations. de sa fragmentation en spfîères de plus en plus séparées. qui de surcroît ont été choisies par d'autres. se substitue au vécu et à la détermination des événements par l'individu lui-même.

onUl est issu.assivité de la contemplation. c'est-à-d ÎL~d u. et ce dernier fera tout pour renforcer l'isolement de l'individu. acteurs ou hommes politiques.On peut citer en exemple les personnages célèbres. où « les images qui se sont détachées de chaque aspect de lavie fusionnent dans un cours commun » (SdS § 2). trois conséquences majeures: « Le secret généralisé. emprisonnés dans des rôles misérables (SdS § 60-61 ). car le spectacle accapare à son profit toute la co~munication : celle-ci devient exclusivement unilatérale.spas une pure et simple adjonction au monde.ns la « foule atomisée» (SdS § 221) peut éprouy er le besoin du ~pectacle . Le spectacle n'est don.!.kt son message est Un : l'incessante justification de la société ----existante. (La séparation est l'alpha et l'oméga du spectacle » (SdS § 25). ils ne retrouvent leur unité que da ns le spectacle. le spectacle n'a pas besoin d'arguments sophistiqués : il lui suffit d'être le seul à parler sans attendre la moindre réplique. et simultanément son principal produit. Mais les individus ne s'y trouvent réunis qu'en tant que séparés (SdS § 29). --- -- . qui sont chargés de représenter cet ensemble de qualités humaines et de joie de vivre qui est absent de la vie effective de tous les autres individus.. Il existe deux fondements principaux au spectacle 6)« Le '-l!nouvellement technologique incessant» e îJ la fusion économico-étatique ». 19). comme pourrait l'être une propagande diffusée. et si les individus sont séparés les uns des autres. et dal2. .s sa phase la plus r ' cente..LE CONCEPT DE SPECTACLE 23 ensemble de représentations indépendantes qu'est le spectàële. est donc la e.spectacleJlltmême et du m9 d~ de prod~s. Sa condition préalable. le faux sans ré lique ~un présent perpétuel » (Com. Pour ce faire. Seul l'«individu is~dJl. le spectacle étallt celui qui parle tandis que les « atomes sociaux » écoutent.

" le sens le plus abstrait et le plus mystifiable» (SdS § 18). mais aussi l'instrument avec lequel cette partie domine la société tout entière.. mais il structure les images selon les intérêts d'une partie de la société. d'un autre côté il est également une partie de la société. GUY DEBORD l2. Et dans ce processus l'image finit par devenir réelle. En subordonnant tout à ses propres exigences.ar les moyens de la communication. et la réalité finit par devenir image. comme l'écrit Debord (SdS § 9) en inversant la célèbre affirmation de Hegel. Il l'est d'autant plus qu'il est aussi le plus superflu et par conséquent le moins justifiable. lité par son image. Car si d'un côté le spectacle est toute la société. mais la société qui a besoin de ces images.24 • .. Tout pouvoir a besoin du mensonge pour gouverner. le spectacle doit donc falsifier la réalité à tel point que «dans le monde réellement renversé.. Il est vrai que le spectacle utilise plus particulièrement la vue. Le spectacle ne reflète donc pas la société dans son e-nsemble. et ceci n'est pas sans effet sur l'activité sociale réelle de ceux qui contemplent les images. Cette image est par ailleurs nécessairement falsifiée. partout on retrouve la substitution de la réa. il est aussi le plus mensonger. le vrai est un moment du faux ». mais le spectacle étant le pouvoir le plus développé qui ait jamais existé. De l'urbanisme aux partis politiques de toutes tendances. de la vie quotidienne aux passions et aux désirs humains. Le problème n'est cependant pas 1'«image » ni la «représentation» en tant que telles. étant cause d'un compOJ1ement réel. comme l'affirment tant de philosophies du xx' siècle. C'est l'activi~s::::: i~e tout entière qui est captée par le spectacle à ses propres fins. ae l'art aux sciences. mais le problème réside dans l'indépendance atteinte par ces représentations qui se soustraient au .

chaque idée et chaque geste ne trouve son sens qu'en dehors de luimêmeS. ni un produit inévitable du déveroppement CIe la techniqüe:J:a séparàhon survenue -entre l'activité réelle de la société etSa. mais se comportent comme des êtres indépendants. éliminant de la vie tout dialogue. C'est la séparation la plus ancienne qui a créé les autres: celle du Pouvoir. Qans le spectacle. deyient évident que le spectacle est l'héritier de la religion. §lIes naissent de-la P!atique sociale collective. !!. Àpa~tir del a-di-. plus il ressent sa propre impuissance. Dans ce monde «le spectateur ne se sent chez~ -' ui nulle part» (SdS § 30). tout comme dans la religion. toutes les sociétés ont connu à l'intérieur d'elles-mêmes un pouvoir institutionnalisé.LE CONCEPT DE SPECTACLE 25 contrôle des homme~et leur parlent sous forme de monologue.-eniui «se montrent à nous dans toute leur puissanc~ » (SdS § 31). l'humanité se comporte de la même manière devant ces forces qu'elle a créées~ qu'elle a laissé échapper.!fs au -s êîii êie la ~pci ~té Eillememe.~ représe~tati Oi1ëSt uneconséquence. une ins- .'olutio n des communautés primitives.des séparat~.à la vie individuelle. chaque moment de la vie. où elle prend l'apparence d'un dieu qui s'oppose à l'homme en tant qu'entité étrangère. et il est significatif que le premier chapitre de La Société du Spectacle porte pour épigraphe une citation de L 'Essence du christianisme de Feuerbach. À ce point. La vieille religion avait projeté la puissance de l'homme dans le ciel. au point que les gestes les plus ordinaires sont vécus par quelqu'un d'autre à la place du sujet lui-même. le spectacle accomplit la même opération sur terre. Tout ceci n'est ni un destin. La contemplation de ces puissances est inversement proportionnelle . Plus l'homme reconnaît de pouvoir aux dieux qu'il a créés.

Cependant ces antagonismes ne sont pas de \ . celui du prolétariat qui revendique la vie face à un système où « la marchandîsëse contemple elle-même dans un monde qu'elle a créé" (SdS § 53). Ce qui précède ne concerne pas seulement le capitalisme des sociétés occidentales: tous les systèmes socio-politiques modernes participent du règne de la marchandise et du spectacle. mais aussi pour pouvoir activement modeler la société selon ses propres exigences. de l'automobile à la télévision. non seulement pour instaurer une domination étendue à tous les aspects de la vie. Ce stade «spectaculaire » du développement capitaliste s'est progressivement imposé à partir des années vingt. Le véritable antagonisme. désignant le spectacle comme « l'autoportrait du pouvoir à l'époque de sa gestion totalitaire des conditions d'existence » (SdS § 24).26 GUY DEBORD tance séparée. Mais en 1988 il doit reconnaître que la mainmise du spectacle sur la société était encore imparfaite en 1967. comparée à la situation vingt ans plus tard (Corn. De même que le spectacle est une totalité à l'intérieur d'une société. Debord semblait penser que celui-ci avait atteint un stade presque indépassable. Pourtant ce n'est qu'à l'époque moderne que le Pouvoir a pu accumuler des moyens suffisants. Cette évolution subit une continuelle accélération: en 1967. et s'est renforcé après la Seconde Guerre mondiale. 20). il l'est également à l'échelle mondiale. et tous ces pouvoirs avaient quelque chose de spectaculaire. Ille fait principalement au moyen d'une production matérielle qui tend à recréer continuellement tout ce qui engendre l'isolement et la séparation.. est occulté par le spectacle des antagonismes entre des systèmes politiques qui en réalité sont essentiellement solidaires.

comme il arrive dans beaucoup de mouvements révolutionnaires du tiers-monde. qui est réputée appartenir à la consommation de l'ensemble» (SdS § 65). comparé à celui des sociétés du «spectaculaire diffus ». Debord identifie le modèle vainqueur du spectacle avec celui qui offre le plus grand choix de marchandises variées (SdS § 110).27 LE CONCEPT DE SPECTACLE simples chimères. apparaît leur pseudo-négation. c'est-à-dire les partis communistes traditionnels. supplée l'idéologie comme marchandise suprême. Ail faible développement économique de ces sociétés. Son image négative a pourtant sa fonction dans la «division mondiale des tâches spectaculaires» (SdS § 57) : la bureaucratie soviétique et ses ramifications dans les pays occidentaux. en dernière instance. et au moment inévitable de la ~_ . sont appelés en 1967 par Debord «pouvoir spectaculaire concentré». À cette époque déjà. déjà problématique. grâce à sa police. À côté des pays où la marchandise se développe librement. de sorte que les opposants à l'intérieur de l'un des systèmes spectaculaires prennent souvent pour modèle l'autre système . Il semble qu'il n'y ait pas d'autre alternative que ces deux formes. son point culminant est l'obligation pour tous de s'identifier à un chef. la Chine ou de nombreux pays du tiers-monde. au même titre que les gouvernements fascistes instaurés dans les pays occidentaux en temps de crises. Ces régimes. Mao ou Soukarno. représentent illusoirement la lutte contre le spectaculaire diffus. Le spectaculaire ___ _x _ _ concentré est peu flexible et gouverne. ils traduisent le développement inégal du capitalisme dans les différentes parties du monde. les sociétés dominées par la bureaucratie d 'État comme l'Union soviétique. Chacune de ces marchandises promet l'accès à cette «satisfaction . qu'il s'appelle Staline.

et sa consommation corollaire)J (SdS § 6). ce qu'on nomme le « temps libre )J. La classe qui a instauré le spectacle. . Aujourd'hui la valeur d'échange « a fini par diriger l'usage)J (SdS § 46) et le détachement de la marchandise de tout besoin humain authentique atteint finalement un niveau pseudo-religieux avec les objets manifestement inutiles: Debord cite les collections de pOlie-clés publicitaires qu'il désigne comme une accumulation des « indulgences de la marchandise)J (SdS § 67). que la chute d'aucune Ilion ne pourrait conclure. Non seu lement le travail. mais aussi les autres activités humaines. le spectacle dans son ensemble se renforce . à l'intérieur de la société. Le spectacle ne chante pas les hommes et leurs armes. dit Debord dans l'une des plus belles expressions de La Société du spectacle. Le spectacle n'est donc pas lié à un système économique déterminé. Dans la lutte que se livrent les divers objets.Le spectacle est alors le chant épique de cet affrontement. « il est l'affirmation omniprésente du choix déjà fait dans la production. où l'homme n'est que spectateur. mais il traduit la victoire de la catégorie de l'économie en tant que telle. Ce fait démontre que la marchan dise ne contient plus un « atome)J de valeur d'usage. doit sa domination au triomphe de l'économie et de ses lois sur tous les autres aspects de la vie.. sont organisés de façon à justi fier et à perpétuer le mode de production régnant. La production économique s'est transformée d'un moyen en une fin - . Le spectacle est « le résultat et le pro. la bourgeoisie. mais les marchandises et leurs passions» (SdS § 66). chaque marchandise peut s'user. mais qu'elle est désormais consommée en tant que marchandise'.. jet du mode de production existant)J.28 GUY DEBDRD désillusion apparaît déjà une autre marchandise qui fait la même promesse.

. Nous parlons d'une économie devenue indépendante qui soumet la vie humaine. il ne vise qu~à reproduire ses propres c-. On aura compris qu'ici nous ne parlons pas d'économie au sens de « production matérielle». et la domination de l'économie sur la société entière entraîne cette diffusion maximale de l'aliénation qui constitue justement le spectacle.à son stade spectaculaire crée et manipule sans cesse des besoins qui ne visent qu'au « seul pseudo-besoin du maintien de son règne » (SdS § 51). Le spectacle n'est rien d'autre que ce règne autocratique de l'économie marchande (par ex. C'est une conséquence de la victoire remportée par la marchandise à l'intérieur du mode de production. Téconomie. 14). la production économique est basée sur l'aliénation. L'explication de la prédominance de la valeur d'échange sur la valeur d'usage ne s'écarte pas de celle de Marx. l'aliénation est devenue son produit principal . L'économie autonomisée est en soi une aliénation. tout en utilisant des expressions aussi colorées que celle-ci: « La valeur d'échange est le condottiere a .29 LE CONCEPT DE SPECTACLE et le spectacle en est l'expression: avec son « caractère fondamentalement tautologique » (Sd S §.13). mais le transforme seulement en monde de l'économie » (SdS § 40). «L'économie transforme le monde.. sans laquelle nulle société ne saurait bien sûr exister. Le second chapitre de La Société du Spectacle analyse ensuite le processus par lequel « l'économie tout entière est alors devenue ce que la marchandise s'était montrée être au cours de cette conquête: un processus de développement quantitatif » (SdS § 40). Com. L'«économie » doit donc être comprise ici comme une partie de l'activité humaine globale qui domine sur tout le reste.ciitions d ' existe~ce . Au lieu de serVir les déS"lrs-hmnams.

30 GUY DEBORD de la valeur d'usage. Quand Debord conçoit l'aliénation . car l'abondance de la marchandise n'est rien d'autre qu'un manque pourvu matériellement. Debord parle d'une «baisse tendancielle de la valeur d'usage" comme «constante de l'économie capitaliste " (SdS § 47). mais qui dans l'histoire du «marxisme" ont connu peu de succès. la question de la SUIvie au sens large se pose toujours. Et si Marx a parlé de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. même le plus banal. l'aliénation est constituée par le monde objectif et sensible. Feuerbach perçoit l'aliénation dans la projection de la puissance humaine dans le ciel de la religion. Même si le progrès de l'écono mie a résolu sur une partie de la planète le problème de la SU Ivie immédiate. tant que le sujet n'arrive pas à reconnaître ce monde comme son produit propre. autrement dit de la subordination croissante de tout usage. il développe certaines idées fond amentales chez Marx. le vrai sujet est l'homme dans son existence sensible et concrète. c'est-à-dire à la pure quantité.l'aliénation est une inversion entre sujet et attribut.Feuerbach. De même pour les «jeunes hégéliens" . Ils la conçoivent toutefois de façon exactement opposée à Hegel: pour eux. qui finit par mener la guerre pour son propre compte" (SdS § 46) '. Il est aliéné quand il devient l'attribut d'une abstraction qu'il a posée lui-même. et qu'il la ramène à la marchandise et à sa structure. Moses Hess et le Marx de la première période . L'homme dépend alors de son propre produit devenu indépendant. aux exigences du développement de l'économie. et pas par hasard. Pour Hegel.le spectacle comme un processus d'abstraction. mais qu'il ne reconnaît plus comme telle et qui lui apparaît donc comme un sujet. qui . entre concret et abstrait.

deux abstractions auxquelles l'homme s'aliène dans ses qualités de membre d'une communauté et de travailleur. et Debord peut dire du spectacle que son «mode d 'être concret est justement l'abstraction» (SdS § 29). et ces abstractions elles-mêmes devenues sujet ne se présentent plus comme des choses. s'est transformé en une fin. L'argent en est l'exemple le plus évident. mais sont encore plus abstraites. c'est-à-dire qu'il possède de l'argent. Hess et le jeune Marx identifient dans l'État et dans l'argent deux autres aliénations fondamentales. mais qu'une aliénation particulière pèse sur une partie de celle-ci. un homme devant Dieu . mais servent exclusivement à lui faire atteindre ce que lui-même a créé et qui. Ceci signifie aussi que le phénomène ne concerne pas de façon égale toute 1'« humanité ». Le spectacle est en effet le développement le plus extrême de cette tendance à l'abstraction. Les activités de l'homme n'ont pas de but en soi. On peut dire que le spectacle incorpore toutes les vieilles aliénations : il «est la reconstruction matérielle de l'illusion reli- .LE CONCEPT DE SPECTACLE 31 laisse l'homme impuissant sur terre. c'est-à-dire sur celle qui doit travailler sans posséder les moyens de production. Dans toutes les formes d'aliénation. mais il la retrouve égaIement dans les abstractions de la philosophie idéaliste. La dévalorisation de la vie au profit des abstractions hypostasiées atteint désormais tous les aspects de l'existence. un «soi» au sens philosophique. Son propre produit ne lui appartient pas et lui apparaît donc comme une puissance étrangère et hostile. étant devenues des images. bien que conçu seulement comme un moyen. qu'il est un citoyen de l'État. l'individu concret n'a de valeur que pour autant qu'il participe de l'abstrait. pour laquelle l'homme dans son existence concrète n'est qu'une forme phénoménique de l'Esprit et de l'universel.

] marquèrent l'aliénation de l'essence humaine JO ». entre le rapport social et ce que ce dernier produit 12.qui est comme la « cellule du corps Il)) .. revient plus tard dans les écrits de Marx sur la critique de l'économie politique. ni du capital. c'est-à·dire sa valeur d'usage. entre production et consommation. Marx dépasse cette conception encore trop philosophique de l'aliénation comme inversion du sujet et de l'attribut. Quelques années plus tard. il est « inséparable de l'État moderne» (SdS § 24). entre quantité et qualité. lui et Engels se moquent des « auteurs allemands» qui « derrière la critique française de la monnaie [ .et de l'opposition entre concret et abstrait. Dans le Manifeste communiste. entendue au sens d'abstraction. Il fait ainsi découler toutes les formes les plus développées de l'économie capitaliste de cette structure originaire de la marchandise . Il ne faut pas oublier que dans cette analyse de la forme·marchandise. Mais le concept d'aliénation. Marx analyse la (orme de la marchandise en tant que noyau de toute la production capitaliste.. et comme assujettissement de 1'« essence humaine» à ses propres produits. et démontre que le processus d'abstraction est au cœur de l'économie moderne au lieu d'en être un simple revers déplaisant. Marx souligne le caractère double de la marchandise: outre son utilité. . il est « l'idéologie matérialisée» (titre du dernier chapitre de La Société du Spectacle) ' . <d 'argent que l'on regarde seulement» (SdS § 49). elle possède une valeur qui détermine la relation par laquelle elle est échangée contre d'autres marchandises (valeur d'échange). ni de la vente de la force de travail. Dans le premier chapitre du premier volume du Capital. Marx ne parle pas encore de plus·value. où d'autre part se trouve révélée l'origine historique du processus d'abstraction.32 GUY DEBORD gieuse» (SdS § 20).

La valeur d'un produit n'est donc pas constituée par le travail concret et spécifique qui l'a créé. des muscles. dans la mesure où elles en représentent différentes quantités. dont la seule mesure est le temps dépensé. des nerfs. mais bien par le travail abstrait: «Avec les caractères utiles particuliers des produits du travail disparaissent en même temps et le caractère utile des travaux qui y sont contenus. au sens d'une pure « dépense productive du cerveau. selon des conditions de production données. à une dépense de force humaine de travail sans égard à la forme particulière sous laquelle cette force a été dépensée. de la main de l'homme 15». la marchandise n'a aucune qualité spécifique. et les diverses marchandises ne se différencient que d'un point de vue quantitatif. Mais toutes les marchandises ont une substance commune qui permet de les échanger. Il s'agit toujours du temps qui est nécessaire en moyenne pour fabriquer un certain produit dans une société donnée. La valeur d'une marchandise n'est que la «cristallisation» de cette « matière» qu'est le «travail humain indistinct 14 ». au travail humain abstrait 13.LE CONCEPT DE SPECTACLE 33 La qualité concrète de chaque marchandise est nécessairement différente de celle de toutes les autres marchandises qui sur ce plan ne sont pas mesurables entre elles. En tant que valeur. il~6nt tous ramenés au même travail humain. et les formes concrètes diverses qui distinguent une espèce de travail d'une autre espèce. » Ainsi se perd le caractère qualitatif des divers travaux produisant différents produits. c'est-à-dire d'une plus grande quantité de travail . Cette « substance de la valeur» est identifiée par Marx dans la quantité de temps de travail abstrait nécessaire pour produire la marchandise. Il ne reste donc plus que le caractère commun de ces travaux. et les travaux plus compliqués ont la valeur d'un travail simple multiplié.

et maintient son caractère qualitatif. produisent elles-mêmes ce dont elles ont besoin et se limitent à l'échange occasionnel des excédents. Chaque travail particulier fait partie d'une division des tâches à l'intérieur de la communauté à laquelle il est directement lié. La valeur d'usage. comme les villages.34 GUY DEBORD simple. n'est que le «porteur» de la valeur d'échange. la valeur"». La valeur d'une marchandise se présente toujours sous la forme d'une valeur d'usage qui. Les rapports des hommes peuvent être brutaux. le travail abstrait. La subordination de la qualité à la quantité et du concret à l'abstrait fait partie de la structure de la marchandise. la valeur d'usage dirige la production. et donc sur la marchandise. doit devenir «la forme de manifestation de son contraire. En effet. dans le processus d'échange. mais comme conséquence d'un phénomène historique déterminé. une marchandise doit toujours avoir une valeur d'usage et répondre à une exigence. qu'elle soit réelle ou induite. par exemple quand le serf de la glèbe ou . Le processus par lequel le concret devient un attribut de l'abstrait est entendu ici par Marx non plus dans un sens anthropologique. Cependant. la diffusion de la marchandise est un phénomène de l'époque moderne. pour se réaliser. mais les productions humaines ne sont pas toutes fondées sur l'échange. C'est pourquoi Marx dit que le lien social est produit avec la production matérielle. Tant que les différentes communautés humaines. Marx retrouve la formule plus générale de toute la production capitaliste: deux choses concrètes prennent la forme de quelque chose d'autre qui les relie. Dans la formule apparemment très banale «vingt mètres de toile valent autant que cinq kilos de thé ». dont la forme finale est l'argent. mais ils restent bien reconnaissables.

Dans une société où les individus ne se rencon- . on n'accède que par la médiation de la valeur d'échange. leur subjectivité doit s'aliéner à la médiation du travail abstrait qui efface toutes les différences. La production capitaliste signifie l'extension des caractéristiques de la marchandise à l'ensemble de la production matérielle et des rapports sociaux. ou plus précisément de l'argent. par l'intermédiaire de laquelle on accède à d'autres valeurs d'usage. que la production elle-même se dirige essentiellement vers la création de valeur d'échange. mais sans qu'il le sache. Leur être concret. Dans la société moderne. dont Marx parle et qu'il compare explicitement à l'illusion religieuse où les produits de la fantaisie humaine semblent animés d'une vie propre 19. les individus sont isolés à l'intérieur d'une production où chacun produit selon ses propres intérêts. objectivées en valeur d'échange qui peut ensuite se retransformer en valeur d'usage. Le travail lui-même devient force de travail à vendre pour exécuter du travail abstrait. Les hommes ne font rien d'autre que s'échanger des unités de travail abstrait. d'un objet concret. Ce n'est que lorsqu'un certain seuil est dépassé dans le développement et le volume des échanges.LE CONCEPT DE SPECTACLE 35 l'esclave constatent qu'une part de leur produit leur est soustraite par leur maître. fait naître l'illusion que ce sont les qualités concrètes d'un produit qui décident de son destin 17 . Il s'agit là du célèbre «caractère fétiche de la marchandise et son secret 18» . La valeur des produits est créée par l'homme. La valeur d'usage de chaque produit réside alors dans sa valeur d'échange. c'est-à-dire au concret. À la valeur d'usage. Le fait que la valeur se présente toujours sous la forme d'une valeur d'usage. Leur lien social s'établit seulement a posteriori à travers l'échange de leurs marchandises.

sous forme d'argent . mais ne dissipe point la fantasmagorie qui fait apparaître le caractère social du travail comme un caractère des choses. Le travail abstrait représenté dans la marchandise est totalement indifférent à ses effets sur le plan de l'usage. sont l'expression pure et simple du travail humain dépensé dans leur production. Les rares fois où dans la discussion marxiste on a parlé de "fétichisme de la marchandise". Cela signifie que la caractéristique du capitalisme est déjà contenue dans la double nature de la mar- . en tant que valeurs. ne suivant que ses propres règles. que les produits du travail.36 GUY DEBORD trent que dans l'échange. mais sont effectivement" des rapports de choses entre personnes et des rapports sociaux entre les choses 2ll ". Le concept de «fétichisme" signifie plutôt que la vie humaine tout entière est subordonnée aux lois qui résultent de la nature de la valeur. Marx lui-même avait averti que" la découverte scientifique faite plus tard. Selon une formule de Marx. la première de toutes étant son continuel besoin de s'accroître. la transformation des produits du travail humain et des relations qui y ont présidé en quelque chose d'apparemment" naturel" implique que toute la vie sociale semble être indépendante de la volonté humaine et qu'elle se présente comme une entité en apparence autonome et "donnée". marque une époque dans l'histoire du développement de l'humanité. Mais ce n'en est qu'un des aspects. c'est-à-dire comme une fausse représentation de la "véritable" situation économique. li ne vise qu'à produire à la fin de son cycle une plus grande quantité de valeur .qu'il n'yen avait au départ". celui-ci a presque toujours été traité comme un phénomène n'appartenant qu'à la seule sphère de la conscience. des produits eux-mêmes 21 ". les relations sociales non seulement apparaissent.

En effet on trouve simultanément chez Marx deux aspects. Marx a mis à nu la « forme pure» de la société de la marchandise. comme le croyaient les marxistes du mouvement ouvrier. cette critique constituait une audacieuse anticipation. comme la terminologie de Debord pourrait peut-être le faire penser. indépendamment de son contenu concret) et exigences humaines. À son époque. du contraste existant entre la critique de la valeur et le contenu de la majeure partie de son œuvre. l'un qui tend à se libérer de l'économie et l'autre qui tend à se libérer par l'économie. comme certains veulent le faire. celle dans laquelle il examine les formes empiriques . et ses successeurs marxistes encore moins. Du point de vue de la valeur. Marx lui-même n'avait pas conscience. une donnée « neutre» qui ne devient problématique que lorsqu'elle porte à l'extorsion de « plus-value» (autrement dit à l'exploitation).LE CONCEPT DE SPECTACLE 37 chan dise : être nécessairement un système en crise permanente. loin d 'être. Dans sa critique de la valeur. sans que l'on puisse simplement les attribuer à différentes phases de sa pensée. le trafic de plutonium ou de sang contaminé vaut plus que l'agriculture française. mais elle est constituée elle-même par la valeur. conduit au contraire inévitablement à une collision entre raison « économique» (création de toujours plus de valeur. mais une forme sociale totale qui cause elle-même une scission de la vie sociale en divers secteurs. non par une quelconque aberration. alors que ce n'est qu'aujourd'hui qu'elle est en mesure de saisir vraiment l'essence de la réalité sociale. mais en raison de cette même logique de la valeur 23 • On comprend que la valeur n'est en aucune façon une catégorie «économique». L'« économie» n'est donc pas un secteur impérialiste qui a soumis les autres domaines de la société. La valeur.

comme la création d'une classe nécessairement exclue de la société bourgeoise et de ses « bénéfices ». Au contraire. car cette part était légitime dans la phase ascendante du capitalisme. C'est alors qu'émerge sa contradiction de base. issue de la structure de la marchandise. Tout en la déformant souvent". Ce développement a connu son apogée à l'époque qui se trouve résumée dans les noms de Ford et de Keynes. tandis que ses aspects les plus faibles se trouvent là où sa pensée demeure liée au marxisme du mouvement ouvrier. en réalité. au moment où le marxisme du mouvement ouvrier célébrait ses plus grandes victoires. Il ne pouvait pas voir combien cette dernière était encore pleine d'éléments précapitalistes. Le marxisme du mouvement ouvrier . des imperfections du système de la marchandise. Debord était en même temps l'un des derniers . dans les années soixante-dix surgit une crise qui ne vient pas. l'aspect le plus actuel de la pensée de Debord est d'avoir été parmi les premiers à interpréter la situation présente à la lumière de la critique marxienne de la valeur. comme les précédentes. mais bien de sa victoire totale. ou même à l'opposé de ce qui devait plus tard résulter du triomphe progressif de la forme-marchandise sur tous les résidus précapitalistes. lorsqu'il s'agissait encore d'imposer les formes capitalistes contre les formes pré bourgeoises. n'étaient dus qu'à sa forme imparfaite. Comme nous espérons le montrer. de sorte que la plupart de ses caractères étaient encore très différents.38 GUY DEBORD de la société capitaliste de son époque. le mouvement ouvrier ne manquait pas de raisons de s'y référer.n'a retenu que cette part de la théorie de Marx. avec tous leurs reflets plus ou moins élaborés dans le champ intellectuel. Marx considère par conséquent comme des traits essentiels du capitalisme des éléments qui.de la social-démocratie au stalinisme.

si l'on considère que le « marxisme ». L' « image » et le « spectacle » dont parle Debord doivent s'entendre comme un développement ultérieur de la formemarchandise. Dans la subordination de toute la vie aux exigences économiques. étant donné que celui-ci est nécessairement le reniement de la vie elle-même dans toutes ses manifestations concrètes. dont la mise en évidence semblait même un fait révolutionnaire. l'exploitation économique n'est pas le seul mal du capitalisme. L'aliénation et la dépossession constituent le noyau de l'économie marchande. Ils ont en commun cette caractéristique de réduire la multiplicité du réel à une forme unique. tout comme la science bourgeoise. ce marxisme ne remarquait pas là un des effets les plus méprisables du développement capitaliste. ne considérant que les côtés abstrait et quantitatif du travail sans en voir la contradiction avec son côté concret 25. abstraite et égale. C'est pourquoi il serait parfaitement vain d'attendre qu'une bonne solution des problèmes vienne du développement de l'économie et de la distribution adéquate de ses bénéfices. En second lieu. l'image et le spectacle occupent chez . Il s'agissait là d'une authentique redécouverte. ne faisait pas de « critique de l'économie politique » mais se bornaient à faire de l'économie politique. mais au contraire une donnée ontologique. En premier lieu. aucune des nombreuses variantes à l'intérieur de l'économie marchande ne peut opérer de changement décisif. En effet.LE CONCEPT DE SPECTACLE 39 représentants d'un certain courant de la critique sociale et l'un des premiers de sa phase nouvelle. et les progrès de cette dernière sont nécessairement les progrès des deux premières. qui de plus ne pourrait pas fonctionner autrement. Rappelons ici deux conséquences de la critique du fétichisme que Debord a su saisir avec une grande anticipation.

de même que l'argent en était la matérialisation. le capital atteint un tel degré d 'accumulation qu'il devient image (SdS § 34). Les images se matérialisent à leur tour et exercent une influence réelle sur la société: c'est . se transform e en capital. " Il s'agit d'un " détournement" de la première phrase du Capital: "Toute la vie des sociétés modernes dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme un e immense accumulation de marc handises. Selon la théorie marxienne. Le spectacle est conçu par Debord comme une visualisation du lien abstrait que l'échange institue entre les hommes. l'accumulation de l'argent. mais un rapport social e ntre des personnes. médiatisé par des images 2G" (SdS § 4). " Le caractère fondame ntalement tautologique du spectacle " (SdS § 13) reflète exactement le caractère tautologique et autoréférenciel du travail abstrait qui ne vise qu'à augmenter la masse de travail mort objectivé et traite en effet la production de valeurs d'usage comme un simple moyen pour atteindre ce but ". comme l'est l'argent. mais de toute activité possible (SdS § 49) -justement parce que tout " ce que l'ensemble de la société peut être et faire" est deve nu marchandise. selon Debord. si elle dépasse un seuil qualitatif." La substitution du mot "capital" par le mot" spectacle" dans une phrase de Marx se retrouve dans cell e-ci : " Le spectacle n'est pas un ensemble d'images.40 GUY DEBORD Debo rd la meme place qu 'occ upent dans la théorie marxi enne la marchandise et ses dérivés. Le spectacle est l'équivalent non seulement des biens. La première phrase de La Société du Spectacle proclame: "Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles.

Le retour de ce concept à partir des années cinquante . Malgré cela. au moins comme un mot à la mode.LE CONCEPT DE SPECTACLE 41 pourquoi Debord dit que l'idéologie est loin d'être une chimère (SdS § 212). 47). À leurs yeux. Pourtant cette interprétation de Marx peut se vanter d'avoir d'illustres prédécesseurs: « Ce n'est pas la prédominance des motifs économiques dans l'explication de l'histoire qui distingue de façon décisive le marxisme de la science bourgeoise. Debord et Luk6cs La pensée marxienne est donc une constatation et une critique de la réduction de toute la vie humaine à la valeur. Le premier qui reprend en termes sérieux le concept de « fétichisme » est Lukâcs en 1923 dans Histoire et conscience de classe 28 . De la mort de Marx jusqu'aux années vingt. ils fondent la condamnation du capitalisme sur la paupérisation croissante. il tombe dans un oubli quasi total: Engels dans sa dernière période ne lui accorde guère d'importance. écrit Gy6rgy Lukâcs dans Histoire et conscience de classe (HCC. Ce « point de vue» chez Lukacs est étroitement lié à la redécouverte du concept de « fétichisme de la marchan dise». Lénine et Kautsky. conçoive la sphère économique comme opposée à la totalité de la vie. ne doit pas faire oublier la vie difficile qu'il a connue chez les « marxistes». . qui se réfère à Marx. les difficultés d'accumulation ou la baisse du taux de profit. il doit sembler surprenant que Debord. pas plus que Rosa Luxembourg. c'est le point de vue de la totalité». des générations d'adversaires et de partisans de Marx ont interprété ce constat comme une apologie de cette réduction. c'est-à-dire à l'économie et à ses lois.

devenu ensuite dans les années soixante un véritable livre culte. Debord ne fait pas grand état de cette filiation.42 GUY DEBORD et il faut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que ce concept se répande un peu plus dans le camp marxiste. Celui-ci. ne pouvant plus empêcher la redécouverte de son texte. À sa publication. de sorte que peu de gens ont l'occasion d'en subir l'influence. le livre de Lukacs fait fureur . 176). placées en épigraphes du second chapitre de La Société du Spectacle. autorise en 1967 une réédition en allemand et y ajoute une autocritique de grande importance. où les prolétaires cessent d'être « des spec- . et ce dernier devient vite aussi légendaire qu'introuvable. a exercé une profonde influence sur Debord. Mais lorsque le décès officiel du stalinisme vient alimenter la recherche d'un marxisme différent. dans un autre passage.dans tous les sens du terme .. anathème partagé par la socialdémocratie allemande. il cite quelques lignes de la Différence des systèmes de Fichte et de Schelling du jeune Hegel (SdS § 180) qui semblent extraites du livre de Lukacs (HCC. Debord ne rappelle explicitement que celle qui conçoit le palti comme « la médiation [ ..et l'année suivante il est condamné par la Troisième Internationale. les citations se limitent à deux phrases. et en 1960 paraît la traduction française intégral e. on y trouve l'origine de la direction dans laquelle celui-ci développe les thèmes marxiens. contre la volonté de Lukacs. Parmi les théories de Lukacs. certains chapitres du « livre maudit du marxisme» sont publiés en 1957 et 1958 dans la revue Arguments. l'auteur lui-même prend ses distances par rapport à son livre. J entre la théorie et la pratique ». Histoire et conscience de classe. Quelques années plus tard.

ou rien» (SdS § 122).LE CONCEPT DE SPECTACLE 43 tateurs». il est nécessaire de fournir un jugement global qui ne se laisse pas éblouir par les différentes options existant apparemment à l'intérieur du spectacle. mais la phrase choisie est caractéristique: « Le règne de la catégorie de la totalité est le porteur du principe révolutionnaire dans la science» (lS. Et cette contestation n'a de vérité. afin qu'ils ne mettent jamais en doute l'ensemble.son insistance sur celle-ci est l'un des rares aspects du livre auquel il reconnaît encore une validité en 1967 (HCC. qu'en tant que contestation de la totalité» (lS. et de réalisme. mode de production et type de vie quotidienne. Dans les nombreuses pages de la revue Internationale situationniste. 396 postface) . Lukacs n'est cité qu'une seule fois. et il affirme qu'ainsi Lukacs décrivit « tout ce que le parti bolchevik n'était pas » (SdS § 112) 29. Les situationnistes soulignent leur refus en bloc des conditions existantes et en font un principe épistémologique : « La compréhension de ce monde ne peut se fonder que sur la contestation. ils refusent par conséquent tout changement qui ne serait que partiel. Nous avons vu que dans la conception de Debord. Cette catégorie est en effet centrale aussi bien chez Lukacs . Pour les situationnistes. le degré d'aliénation désormais atteint a mis les ouvriers « dans l'alternative de refuser la totalité de leur misère. et ainsi de suite. 4/31 . styles de vie contraires. Le spectacle. II incite les spectateurs à exprimer un jugement et à choisir l'une ou l'autre de ces fausses alternatives. au moins dans sa forme « diffuse ». 7/9-10) .que chez Debord. le spectacle est à la fois économique et idéologique. conceptions artistiques opposées. Selon La Société du Spectacle. se présente toujours sous divers aspects: tendances politiques différentes. . qui cite HCC. 48).

Lukacs nomme «réification» cet effet du fétichisme qui transforme les processus en choses. typique de la Deuxième Internationale. Lukacs soutient qu' « à cette étape de J'évolution de l'humanité. 109). mais quelque chose qui obéit à ses propres lois. Cette science reste prisonnière de ce fétichisme de la marchandise que la vraie critique doit dissoudre. de même qu'un certain marxisme «vulgaire» sous son influence. son apport personnel consiste dans J'analyse de la mar- . «le chapitre du Capital sur le caractère fétichiste de la marchandise recèle en lui tout le matérialisme historique » (HCC. C'est pourquoi.et Lukacs affirme explicitement que la méthode de celui-ci dérive de Hegel . Cette incapacité correspond parfaitement à la fragmentation effective de J'activité sociale. Seul le marxisme authentique .reconnaît dans tous les faits isolés des moments d'un processus total. selon Histoire el conscience de classe. 110). La science bourgeoise prend pour vraie J'apparente autonomie des « choses» et des «faits» et cherche à en étudier les « lois». se laissent abuser par de prétendues contradictions comme celle qui apparaît entre sphère économique et sphère politique. et en particulier à la parcellisation croissante du travail. il n'y a pas de problème qui ne renvoie en dernière analyse à cette question et dont la solution ne doive être cherchée dans la solution de l'énigme de la structure marchande» (HCC. La science bourgeoise. À propos de la marchandise.44 GUY DEBORD Lukacs JO explique que plus la pensée bourgeoise réussit à comprendre les « faits » particuliers de la vie sociale. 212) . plus elle est incapable d 'en saisir la totalité. «En présupposanlles analyses économiques de Marx» (HCC. Dans une crise économique ou dans une guerre elle ne voit pas le résultat plus ou moins bouleversé de l'activité humaine.affirmation inouïe en 1923.

il n'existe entre les diverses classes sociales qu'une différence de degré dans la réification. 110 et suivantes) . tout le monde se limite à essayer de tirer quelques avantages d'un système qu'on . Quiconque travaille doit vendre sa force de travail comme une chose. de simple médiation entre des processus productifs. comme veulent bien le croire les économistes bourgeois. tandis que tout le reste demeure absolument au-delà de l'activité consciente et ne peut qu'être contemplé. se transforme en élément central de la production dont elle détermine le caractère même (HCC. la vente comprend aussi les capacités psychiques. À la différence des autres époques.LE CONCEPT DE SPECTACLE 45 chandise comme « catégorie universelle de l'être social total» (HCC. et dans le cas du bureaucrate. de même que le technicien « vis-à-vis du niveau de la science et de la rentabilité de ses applications techniques» (HCC. comme dans le cas de la chaîne de montage. Le passage de la présence de la marchandise dans des échanges occasionnels à la production systématique de marchandises n'était pas un passage seulement quantitatif. Par rapport à Marx. Dans le capitalisme. Ceci n'exclut pas cependant une quelconque « activité ». Lukacs souligne beaucoup plus le caractère « contemplatif » du capitalisme. 113). le fait décisif est que la fonction de l'ouvrier dans le processus productif se réduit à un rôle passif à l'intérieur d'un calcul préétabli qui se déroule suivant son propre automatisme. même frénétique et harassante . 127) . C'était un passage qualitatif dans lequel la marchandise. Chaque individu ne peut reconnaître qu'une infime partie du monde comme son produit. Mais l'entrepreneur qui contemple la marche de l'économie ou le développement de la technique est également réifié.

insensés en eux-mêmes. L'homme devient de plus en plus «spectateur» (HCC. 129. dans laquelle ils voient une aliénation du sujet. 163) Debord utilise la même expression dans le paragraphe 24 de La Société du Spectacle. 207) de l'automouvement des marchandises. Dans cette fausse conscience a également sombré la version «économiciste» du marxisme. Lukâcs affirme que la science. la «non-intervention ». qui ramène toutes les transformations sociales au déterminisme des lois de l'économie. Bien plus que Marx. c'est la condamnation nette de toute forme de contemplation. Ce qu'ont en commun de façon spécifique Debord et Lukacs. qui lui semble une «seconde nature» (HCC. les travaux individuels. Lukacs relie la réification à la division du travail. En s'opposant explicitement à Engels. les activités modernes font partie d'un calcul étendu. Le travail en miettes peut donc moins que jamais produire un lien social dans lequel les hommes se rencontrent individuellement et concrètement.46 GUY DEBORD trouve déjà tout prêt et «défini une fois pour toutes» (HCC. Ils identifient le sujet avec son activité. La contemplation est évidemment liée à la séparation. 118. phénomène qui avait fait de grands « progrès" dans le demi-siècle qui sépare Lukacs de Marx. étant donné que le sujet ne peut contempler que ce qui s'oppose à lui comme séparé de lui. l'industrie et l'expérimentation se fondent sur une attitude contemplative en face des «faits» dans lesquels le mouve ment s'est apparemment coagulé'l (HCC. Tandis que le processus productif de l'artisan médiéval était une «unité organique irrationnelle» (HCC. 127). Dans ce calcul. 116). sont recomposés par des «spécialistes ». et pour Debord la contemplation. est le contraire . 168).

.

à cette phrase de Debord : « Avec la séparation généralisée du travailleur et de son produit. se perdent tout point de vue unitaire sur l'activité accomplie. mais seulement l'ouvrier. mais désormais comme conséquence d'une fausse reconstruction de la totalité.. laissant le reste aux soins « du médecin. L'unité et la communication deviennent l'attribut exclusif de la direction du système» (SdS § 26). Au contraire. du fossoyeur et du prévôt des mendiants 32 ». Les « lois abstraites» ont cessé d'être une pure médiation.48 GUY DEBORD vail ne réunit plus de façon immédiate et organique et dont la cohésion est bien plutôt. et se sont recomposées dans un système cohérent. toute communication personnelle directe entre les producteurs [ . dans une mesure sans cesse croissante. L'insatisfaction et la révolte peuvent même devenir un engrenage du mécanisme spectaculaire (SdS § 59) . Le jeune Marx reproche à l'économie politique de ne pas voir l'homme. La véritable recomposition des scissions ne peut se faire sur le plan de la seule pensée: seule l'activité dépasse la . J. médiatisée exclusivement par les lois abstraites du mécanisme auquel ils sont intégrés » (HCC. du juge. lui est refusée dans le travail comme partout ailleurs (SdS § 43). Lukacs en 1923 enregistre la perte de toute totalité et reprend implicitement le concept de Max Weber du « désenchantement du monde».. et de ne s'intéresser à lui que lorsqu"il travaille. la banalisation continue à dominer le monde (SdS § 59). 118). en réalité. en lui réservant apparemment dans la sphère de la consommation et du temps libre cette attention qui. Ceci est particulièrement flagrant dans l'extension de la réification au-delà de la sphère du travail. le spectacle « prend en charge» l'homme tout entier. comme dictature totalitaire du fragment. Debord décrit comment par la suite aussi.

253). tandis que l'aliénation en est une déviation spéciale dans des conditions sociales déterminées» (HeC. en d'autres termes. Dans sa préface de 1967 il dénonce la conception du sujet-objet identique comme irrémédiablement idéaliste. mais aussi le langage. puisque avec l'aliénation. La théorie du prolétariat n'a en effet de valeur qu'en tant que {( théorie de la praxis » en voie de se transformer en {( une théorie pratique bouleversant la réalité» (HeC.positif ou négatif. C'est l'un des principaux motifs qui ont incité Lukacs à renier ensuite son texte. Un tel concept d'aliénation accepte.. le sujet-objet identique s'y trouve théorisé. au contraire t'aliénation naît seulement . N'importe quel travail. est une objectivation. Le vrai pivot philosophique d'Histoire et conscience de classe est l'exigence que le sujet n'admette pas d'objet indépendant en dehors de soi.. selon le cas . sans s'en apercevoir. la négation de l'ordre existant est passée du champ théorique à celui de {( la pratique révolutionnaire qui est la seule vérité de cette négation» (SdS § 84). De même La Société du Spectacle affirme que {( dans la lutte historique elle-même [ .LE CONCEPT DE SPECTACLE 49 contemplation. Et lorsque Debord annonce {( qu'aucune idée ne peut mener au-delà du spectacle existant. 414 postface). il résume l'un des thèmes clés de Internationale situationniste. il veut abolir toute objectivité. qui reprochait inlassablement à tous les autres détenteurs de vérités plus ou moins exactes de s'abstenir de toute preuve pratique. mais seulement au-delà des idées existantes sur le spectacle» (SdS § 203). l'identification hégélienne des deux termes et ne tient pas compte de la définition marxienne de l'objectivation comme {( mode naturel. et l'homme ne connaît vraiment que ce qu'il a fait.de maîtrise humaine du monde. ] la théorie de la praxis se confirme en devenant théorie pratique » (SdS § 90) et qu'avec Marx.

et même il revendique comme un fait proprement humain. son objectivation étant identique à son aliénation» (SdS § 80) . où celui-ci montre que pour Hegel l'aliénation était identique à l'objectivation de l'Esprit. et il n'est pas facile de les séparer. il ne refuse pas. 400 postface) et qu'elle a influencé la naissance de l'existentialisme allemand et français. On peut donc se demander jusqu'à quel point cette confusion ne se retrouve pas chez Debord. La nécessité d'opérer une distinction entre aliénation et objectivation était naturellement connue bien avant 1967. le milieu où le sujet se réalise en .50 GUY DEBORD quand l'essence de l'homme s'oppose à son être (Hee. la critique de l'aliénation capitaliste et celle de la simple objectivité coexistent dans Histoire et conscience de classe. au-delà de ses intentions. et Lukacs pense que" cette grossière erreur fondamentale a sûrement contribué dans une large mesure au succès d'Histoire et conscience de classe» (HeC. des Manuscrits économico-pnilosophiques de 1844 de Marx. la perte du sujet dans les objectivations changeantes que le temps apporte et dont le sujet sort enrichi. En identifiant les deux concepts. Debord a voulu éviter cette" grossière et fondamentale erreur». et donc aussi nécessaire que passagère. comme le montrait Hegel. Histoire et conscience de classe a involontairement défini l'aliénation comme une conditio humana. et rappelle que Marx s'était libéré du" parcours de l'Esprit hégélien allant à sa propre rencontre dans le temps. 401 postface). il suffit de rappeler la publication. C'est le contraire de cette aliénation où le sujet se trouve devant des abstractions hypostasiées comme quelque chose d'absolument autre: "Le temps est l'aliénation nécessaire. Debord ne désigne pas du tout l'objectivation comme quelque chose de nécessairement mauvais. en 1932. En vérité.

la société qui sépare à la racine le sujet et l'activité qu'elle lui dérobe. le sépare d'abord de son propre temps..qui est une « aliénation nécessaire ».Debord. Comme c'était déjà le cas dans Histoire et conscience de classe. Selon les situationnistes . Debord oppose l'espace caractérisé par son non-mouvement... reprend ici des termes hégéliens . À plusieurs reprises. L'aliénation sociale surmontable est justement celle qui a interdit et pétrifié les possibilités et les risques de l'aliénation vivante dans le temps» (SdS § 161). le soupçon que le sujet pourrait être rongé à l'intérieur de lui-même par les forces de l'aliénation qui. doit être au moins partiellement porteur d'exigences et de désirs différents de ceux causés par la réification.il suffirait que les sujets empiriques s'entendent entre eux sans intermédiaires. ] Mais son contraire est justement l'aliénation dominante [ . À « l'inquiet devenir dans la succession du temps » (SdS § 170) . Semb le absent d'Histoire et conscience de classe. pour aboutir à des conclusions révolutionnaires. Debord est amené à présumer que la réification se brise contre un sujet qui dans son essence est irréductible à la réification. comme déjà pour Lukâcs. les fait s'identifi er activement au système qui les contient. Debord semble concevoir le spectacle comme une force qui agit de . comme de La Société du Spectacle. ] Dans cette aliénation spatiale. Pour Debord. en conditionnant aussi l'inconscient des sujets. Le sujet . l'un des modes fondamentaux de la réification est la spatialisation du temps 33. comme il le dit luimême. Debord a souligné que l'attitude situationniste consiste à s'identifier avec le passage du temps.LE CONCEPT DE SPECTACLE 51 se perdant [ .mais Debord était certainement le moins naïf à cet égard . . même celui qui se présente ici et maintenant.

52 GUY DEBORD l'extérieur sur «la vie ». Ce n'est pas le sujet lui-même qui est aliéné. il peut finalement reconnaître qu'il en est le véritable auteur. c'est pourquoi sa conscience est «conscience de soi de la marchandise» (HeC. Pour Lukâcs. un simple objet de ce qui advient : étant contraint de vendre sa force de travail comme une marchandise. Car il faut bien qu'il existe un sujet substantiellement «sain» pour qu'on puisse parler de «falsification» de son activité. le sujet. nous retrouvons donc ici la théorie du sujet-objet identique. il affirme que le spectacle est à la rois la société même et une partie de la société (SdS § 3). puisque l'ouvrier se trouve être toujours. il est donc luimême la principale marchandise du capitalisme. la réification . L'un et l'autre voient l'essence du prolétariat non pas dans ses conditions économiques. la bourgeoisie toutefois s'y trouve à l'aise. comme il l'était déjà par Histoire et conscience de classe. mais c'est une donnée en soi qui est attribuée d'office à la classe. Si la réification s'étend à toutes les classes. 210). Se voyant réduit à un simple objet du processus du travail. Pour autan t que le spectacle tende ensuite à envahir matériellement« la réalité vécue » (SdS § 8). car le règne de la marchandise est son règne. Pour cette raison. la conscience de classe n'est pas une donnée empirique que l'on retrouve immédiatement dans la classe ou même chez chaque prolétaire. mais son monde. Ce sujet qui résiste à la réification est identifié par Debord avec le prolétariat"'. En effet. mais dans son opposition à la réification. quand ce dernier en est le reflet «infidèle» (SdS § 16). et quoi qu'il arrive. celle-ci en est distincte et est même l'opposé. La seule classe intéressée au dépassement de la réification est le prolétariat. Mais le monde objectif n'aurait pas d'existence autonome s'il n'était que le «re flet fidèle» de son producteur.

Debord écrit que « la réussite du système économique de la séparation est la prolétarisation du monde » (SdS § 26) . en « destin typique de toute la société» (HeC. il ne pourra pas s'arrêter avant de reconstituer la totalité: ce « processus d'ensemble. le rapport entre travail salarié et capital. [et qui] représente par rapport aux faits la réalité supérieure et authentique » (HeC. 219). en concevant celui-ci comme « l'immense majorité des travailleurs qui ont perdu tout pouvoir sur l'emploi de leur vie et qui. celui-ci pourra inversement reconnaître dans chaque « objectivation » un rapport entre des hommes. Lukacs et Debord soulignent tous deux que dans la société moderne.LE CONCEPT DE SPECTACLE 53 est destinée à être dépassée quand elle atteint son niveau le plus élevé: quand tout aspect humain se sera éloigné de la vie du prolétariat. le travail d'une bonne partie des classes moyennes s'effectue dans des conditions prolétarisées . le prolétariat découvrira toutes les autres formes de réification. est en train de devenir celle de la société tout entière. Debord soutient que le prolétariat continue d'exister. 229). 8/13). La soumission de toute la vie aux exigences de la marchandise. À la différence de presque tous les observateurs des années soixante. comme le calcul et la quantification. la condition du prolétaire. 119). se redéfinissent comme le prolétariat» (SdS § 114). dès qu'ils le savent. Il est l'ensemble des « gens qui n'ont aucune possibilité de modifier l'espacetemps social que la société leur alloue à consommer» (lS. si on ne l'entend pas uniquement par rapport au salaire. dans lequel l'essence du processus s'affirme sans falsification et dont l'essence n'est obscurcie par aucune fixation chosiste. médiatisé par des choses (HeC. En partant de la forme de réification la plus évidente. transforme le destin de l'ouvrier. c'est-à-dire la réification. Dans cette voie.

Cette impol1ance majeure. entre ceux qui ne peuvent. et ceux qui veulent l' abolir . ni en acte. Même si ses revendications économiques peuvent être satisfaites. c'est que le prolétariat n'est pas encore parvenu à . le spectacle ne peut jamais lui garantir une vie riche en termes de qualité. Le spectacle l'exclut nécessairement de l'accès à la totalité des produits humains et lui interdit d'employer pour un libre jeu ce que l'économie spectaculaire utilise pour un continuel accroissement de sa production aliénée et aliénante. Face à la totalité du spectacle. « le négatif à l'œuvre". son projet ne peut qu'être total et non se limiter à une « redistribution des richesses" ou à une « démocratisation" de la société. On peut tranquillement supposer que le prolétariat est révolutionnaire dans son essence. puisque la quantité et la banalité constituent son fondement. ou plutôt doivent maintenir l'aliénation. il l'est aussi de toutes les possibilités de richesse humaine dont il crée les bases.54 GUY DEBORD (SdS § 114). augmente considérablement le poids qu'ils conféraient aux formes de fausse conscience. si presque toutes ses actions concrètes doivent être considérées comme « réformistes" . ni en pensée. dépasser la séparation entre sujet et objet. tels que les partis ouvriers bureaucratisés. La véritable contradiction sociale se situerait alors entre ceux qui veulent. et ceux qui au contraire y tendent. C'est pourquoi le prolétariat se trouve être l'ennemi de l'existant. en soi. S'il n'en fait pas la démonstration flagrante . Le prolétariat est alors plus étendu que jamais " . Le prolétariat n'est pas seulement privé de la richesse matêrielle qu'il produit. indépendamment de toute augmentation de la dose quantitative de survie. que les situationnistes attribuaient aux facteurs « subjectifs". Elle permettait aux situationnistes de réduire l'importance de faits qui semblaient contredire leur théorie.

«Dans le pouvoir des Conseils [ . mais parce que sa place dans le processus de production. après sa participation à la République des Conseils hongroise. Lukacs sympathise lui aussi avec les Conseils. Dans les Conseils. Les Conseils ouvriers ne sont donc pas seulement une institution sociale qui dépasse les institutions bourgeoises et leur division des pouvoirs. Aux alentours de 1920. les Conseils «concentrant en eux toutes les fonctions de décision et d'exécution» (SdS § 116). l'activité à la première personne remplacera enfin la contemplation des actions d'un parti ou d'un chef. Une telle définition est évidemment très générale et bien éloignée de celle de Marx. mais ce qu'ils peuvent devenir. 122). Le pouvoir des Conseils transformera «la totalité des conditions existantes ».. la figure concrète qu'assume le prolétariat en tant que sujet-objet identique est celle des Conseils ouvriers.. sa cohésion et sa concentration massive dans quelques lieux lui fournissent aussi les moyens de renverser l'ordre existant. avec lesquels les prolétaires peuvent d'abord conduire la lutte et par la suite gouverner une future société libre.et ce n'est qu'ainsi que l'on peut comprendre ce qu'ils sont déjà (VS. le prolétariat est la classe révolutionnaire. non parce qu'elle est celle qui a le plus grand motif d'insatisfaction.LE CONCEPT DE SPECTACLE 55 son être pour soi. car il veut «se reconnaÎtre lui-même dans son monde» (SdS § 179). La question n'est pas de savoir ce que les ouvriers sont actuellement. Selon Debord. à cause de ses illusions et par la faute de ceux qui les manipulent pour leur propre compte. Ici sont abolies toute séparation et toute spécialisation. mais ils établiront la communauté . Pour Marx. ] le mouvement prolétarien est son propre produit. à la conscience de son être vrai. et ce produit est le producteur même» (SdS § 117).

la tâche du prolétariat ne peut pas être de s'emparer de ces instruments. le moteur de l'histoire est la lutte des classes. Étant donné que son économie et son État ne sont qu'une aliénation et la négation de toute vie consciente. Mais" la bourgeoisie est la seule classe révolutionnaire qui ait jamais vaincu» (SdS § 87).. car sa victoire dans la sphère politique est une conséquence de sa précédente victoire dans le champ de la production matérielle. devenant maître et possesseur de son monde qui est l'histoire» (SdS § 74). L'histoire moderne" n'a pas d'objet distinct de ce qu'elle réalise sur elle-même [ . sous peine d'un nouvel esclavage. Selon La Société du Spectacle. dans le processus historique. qui identifie le "prolétariat à la bourgeoisie du point de vue de la saisie révolutionnaire du pouvoir» (SdS § 86).. Ce "devenir maître» ne peut en aucune façon être entendu au sens où le développement des forces productives porterait au pouvoir d'abord la bourgeoisie. Debord rejoint Lukacs dans son refus d'une explication uniquement scientifique de l'histoire. ] Le sujet de l'histoire ne peut être que le vivant se produisant lui-même. comme cela s'est produit en Russie et dans d'autres pays. car chez lui" il s'agit d'une compréhension de la luite et nullement de la loi» . qui n'est pas un pur reflet des processus économiques. puis le prolétariat. Le plus grand reproche que La Société du Spectacle adresse à Marx est celui d'avoir cédé" dès le Manifeste» à une conception linéaire de l'histoire.phrase qui pourrait également figurer dans Histoire et conscience de .56 GUY DEBORD humaine dans laquelle le monde entier sera une création du sujet. sujet et objet coïncident déjà en soi. et la lutte historique est l'effort pour les faire coïncider aussi pour soi. Debord approuve Marx.

Pour Marx. il affirme qu'en réalité l'aliénation n'existe que là où 1'« essence» de l'homme est en contradiction avec son «être» (HCC. Chez Debord on ne trouve aucune tentative de fonder une «ontologie». il faut organiser les « conditions pratiques de la conscience» (SdS § 90) de l'action prolétarienne. ce qui n'exclut pas nécessairement toute définition de 1'« essence humaine». 401 postface). et il en déduit la nécessité d'une «ontologie marxiste ».et aussitôt après il cite cette célèbre phrase de L'Idéologie allemande. la tentative marxienne de tirer des révolutions manquées des enseignements ayant valeur scientifique a ouvert la voie aux futures dégénérescences de la bureaucratie ouvrière. au lieu de se placer sous la conduite de différents chefs. Dans les Manuscrits de 1844. l'histoire humaine est une partie de l'histoire naturelle. cela suppose évidemment l'existence d'une «essence humaine» qui puisse servir de paramètre pour déterminer ce qui est «sain» et ce qui est «aliéné». «Nous ne connaissons qu'une seule science. et de se fier à un développement qui ressemble à un processus naturel. En vérité. production qui s'est . L'histoire et la communauté comme essence humaine Nous avons déjà évoqué la question du sujet dont l'activité peut être réifiée. Marx conçoit cette essence comme l'appartenance de l'homme à son genre naturel. Lukacs critique la confusion entre aliénation et réification qu'il avait faite lui-même en 1923. la science de l'histoire» (SdS § 81) 36. et l'histoire naturelle de l'homme est justement la production de la nature humaine . comme son Gattungswesen .LE CONCEPT DE SPECTACLE 57 classe . Selon Debord. en 1967. Quand.

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GUY DEBORD

déroulée dans l'histoire": "L'œil est devenu l'œil humaill
tout comme un objet est devenu un objet social, humaill»
étant donné que" la formatioll des cinq sens est l'œuvre de
toute l'histoire passée 38». Cette humanisation de la nature,
dans laquelle l'homme se produit et s'humanise lui-même,
est comprise par Marx comme un échange organique avec
la nature et comme un développement des capacités productives, au sens large.
On retrouve chez Debord la conception selon laquelle
l'essence humaine, au lieu d'être une donnée fixe, est identique au processus historique, compris comme autocréation
de l'homme dans le temps. « L'homme [ ... ] est identique au
temps» (SdS § 125). S'approprier sa propre nature signifie
avant tout s'approprier le fait d'être un être historique. Dans
les cinquième et sixième chapitres de La Société du Spectacle, ceux qui sont les moins lus, Debord présente une
brève interprétation de l'histoire. Il y considère cette vie historique et la conscience que les hommes en ont comme le
principal produit de l'accroissement de la domination
humaine sur la nature.
Tant que prédomine la production agricole, la vie reste
liée aux cycles naturels et se présente comme un éternel
retour: les événements historiques, tels que les invasions
ennemies, apparaissent comme des troubles venus de l'extérieur. Le temps a un caractère purement naturel et
« donné ». Il commence à acquérir une dimension sociale
quand se forment les premières classes au pouvoir. Cellesci non seulement s'approprient du surplus matériel que la
société réussit à produire, mais n'étant pas tenues de passer
tout leur temps dans les travaux, elles peuvent aussi se
consacrer aux aventures et aux guerres (SdS § 128). Tandis
que la base de la société demeure immuable de génération

LE CONCEPT DE SPECTACLE

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en génération, il existe déjà au sommet un temps historique
(SdS § 132). Temps historique signifie temps irréversible,
dont les événements sont uniques et ne se répètent pas. Il
en naît le désir de s'en souvenir et de les transmettre, c'està-dire les premières formes de conscience historique. Pour
un petit nombre de personnes, l'histoire commence déjà à
prendre une direction, un sens et une signification. Et ceci
aboutit aux premières tentatives pour la comprendre, survenues dans cette « démocratie des maÎtres de la société »
qu'est le monde des polis grecques (SdS § 134). Au moins
à l'intérieur de la communauté des citoyens libres, les problèmes de la société peuvent être discutés ouvertement, et
l'on parvient à admettre qu'ils dépendent du pouvoir de la
communauté, et non de celui d'une divinité, d'un destin ou
d'un roi sacré. La base matérielle de la société reste cependant liée au temps cyclique. Cette contradiction donne lieu ,
pendant une autre longue période, au compromis des religions semi-historiques, c'est-à-dire les religions monothéistes; le temps irréversible, sous forme de l'attente d'une
rédemption finale, se conjugue avec une dévaluation de
l'histoire concrète, considérée comme une simple préparation à cet événement décisif (SdS § 136).
La démocratisation du temps historique ne parvient pas à
progresser jusqu'au moment où la classe bourgeoise, à partir de la Renaissance, commence à transformer le travail luimême (SdS § 140). À la différence des modes de production précédents, le capitalisme accumule, au lieu de revenir
toujours au même point; il bouleverse sans cesse les procédés de production, et par-dessus tout le plus fondamental, le travail. Ainsi, pour la première fois dans l'histoire, la
base même de la société bouge, et pourrait donc accéder
au temps linéaire et historique . Toutefois, au même

60

GUY DEBORD

moment, la société tout entière perd son historicité, si l'on
entend par là une série d'événements qualitatifs, étant
donné que le nouveau temps irréversible est celui de la
« production en série des objets» : ce temps est par conséquent un « temps des choses» (SdS § 142). Le nivellement
de toute qualité réalisé par la marchandise transparaît aussi
dans la fin de tOlltes liber1és et prérogatives traditionnelles,
ainsi que dans la dissolution de toute autonomie des lieux.
Dans les sociétés cycliques, la dépendance aux forces
aveugles de la nature poussait la société à se soumettre aux
décisions du pouvoir, parfois réelles, comme ce fut le cas
pour l'irrigation dans l'Orient antique, d'autres fois imaginaires, comme dans les rites saisonniers des rois-prêtres
(SdS § 132). L'économie marchande se présente comme le
successeur de la nature et la bourgeoisie comme son gestionnaire. Le fait que le vrai fondement de l'histoire soit
l'économie, c'est-à-dire un produit de l'homme, doit demeurer dans l'inconscient; et donc la possibilité d'une histoire
consciente et vécue par tous doit rester dans l'ombre. C'est
dans ce sens que Debord interprète la célèbre parole de
Marx dans Misère de la philosophie, selon laquelle la bourgeoisie, après avoir pris le pouvoir, pense qu'« il y a eu de
l'histoire, mais il n'yen a plus» (SdS § 143).
Sous la domination de la marchandise, le temps est profondément différent de celui du passé. C'est un temps dont
tous les moments sont abstraitement égaux entre eux, et ne
se distinguent que par la quantité plus ou moins grande:
exactement comme la valeur d'échange. Déjà, Histoire et
conscience de classe avait analysé l'importance du temps
spatialisé et « exactement mesurable» pour la production
moderne (HCC, 117). Le caractère cyclique se reconstitue
dans le quotidien, dans le temps de la consommation, «le

LE CONCEPT DE SPECTACLE

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jour et la nuit, le travail et le repos hebdomadaire, le retour
des périodes de vacances» (SdS § 150). Dans l'économie
capitaliste, le temps est devenu une marchandise qui,
comme toutes les autres, a perdu sa valeur d'usage au profit de la valeur d'échange. L'organisation de pseudo-événements, la création d'« unités de temps» apparemment intéressantes, sont devenues l'une des principales industries,
comme dans le cas des vacances 39. Au contraire, le temps
irréversible et historique peut seulement être contemplé
dans les actions d'autrui, mais jamais expérimenté dans sa
propre vie. «Les pseudo-événements qui se pressent dans la
dramatisation spectaculaire n'ont pas été vécus par ceux qui
en sont informés» (SdS § 157). D'autre part, ce que l'individu peut vivre réellement dans son quotidien est étranger
au temps officiel et reste incompris, puisqu'il ne dispose pas
des instruments pour relier son vécu individuel au vécu collectif et lui donner une signification plus importante.
Il est intéressant de noter comment Debord utilise les catégories économiques marxiennes pour les appliquer au
temps historique considéré comme le principal produit de
la société. Dans les sociétés primitives, le pouvoir s'approprie de «la plus-value temporelle» (SdS § 128); « les maîtres
détiennent la propriété privée de l'histoire» (SdS § 132); « le
principal produit que le développement économique a fait
passer de la rareté luxueuse à la consommation courante est
donc l'histoire» - mais seulement celle des choses (SdS § 142); le temps est la « matière première de nouveaux
produits diversifiés» (SdS § 151). Selon Marx, l'expropriation
violente des moyens de production des petits producteurs
indépendants, comme pour les paysans et les artisans, a été
une condition préalable pour l'instauration du capitalisme.
Debord dit que pour soumettre les travailleurs au « temps-

62

GUY DEBORD

marchandise, la condition préalable a été l'expropriation
violente de leur temps » (SdS § 159) .
Le spectacle doit nier l'histoire, car celle-ci prouve que la
loi n'est rien, mais que tout est processus et lutte. Le spectacle est le règne d'un éternel présent qui prétend être le dernier mot de l'histoire. Sous le stalinisme, ceci avait atteint la
forme d'une manipulation et d'une réécriture systématiques
du passé. Dans les pays du spectaculaire diffus, le procédé
est plus subtil; on commence par détruire toutes les occasions où les individus peuvent s'échanger sans intermédiaires leurs expériences et leurs projets, où ils peuvent
reconnaître leurs actions et leurs effets. La perte totale de
toute intelligence historique ne laisse pas d'autre choix aux
atomes sociaux que celui de contempler le cours inaltérable
de forces aveugles. Sont également détruites toutes les possibilités de comparaison qui pourraient faire sentir aux individus le contraste entre la falsification opérée par le spectacle et les formes anciennes.
Nous trouvons chez Debord une opposition entre vie
humaine et économie encore plus forte que chez Marx et
Lukâcs. Lukâcs souligne que même dans les sociétés
anciennes stratifiées en états, l'économie est la base de tous
les rappOJ1s sociaux, mais «qu'elle n'a pas atteint [... J objectivement non plus, le niveau de l'être-pour-soi)); elle demeure
par conséquent dans une forme inconsciente (HeC, 81). Au
contraire, à l'époque moderne, «les moments économiques
ne sont plus cachés denière la conscience, mais présents dans
la conscience même (simplement inconscients ou refoulés,
etc.) ) (HeC, 82-83). Dans un autre passage " , il affirme: «c'est
la première fois que l'humanité - par la conscience de
classe du prolétariat [.. .J - prend consciemment l'histoire

. son autonomie. qui en faisait proprement une économie. entendue au sens de rupture de l'autoréglementation du processus. ] Là où était le ça économique doit venir le je» (SdS §§ 51-52). elle se révèle comme une création de l'homme. Dès l'instant où surgit la possibilité réelle du « règne de la liberté ». C'est alors qu'entre en scène la volonté consciente du prolétariat que Lukacs appelle la « violence ». Histoire et conscience de classe rappelle à tous les marxistes qui l'avaient oublié que les crises ne sont pas dues L . La tâche du prolétariat est celle de devenir «la classe de la conscience » (SdS § 88).. 289). l'économie. Au moment où elle dirige toute la vie. dépend d'elle (. avec une violence sans cesse accrue..LE CONCEPT DE SPECTACLE 63 en ses propres mains» (Hee. « Mais l'économie autonome se sépare à jamais du besoin profond dans la mesure même où elle sort de l'inconscient social qui dépendait d 'elle sans le savoir (. 288) et que s'achève ainsi la nécessité de se limiter à interpréter et suivre le cours objectif du processus économique. en fait. et celui-ci en prend conscience. toutes « les forces aveugles poussent à l'abîme d'une façon véritablement aveugle. 95). . apparemment irrésistible.. le développement des forces économiques a été nécessaire. Selon Debord. ] seule la volonté consciente du prolétariat peut préserver l'humanité d'une catastrophe» (HeC. car c'est seulement ainsi que l'économie a abandonné sa position de base inconsciente. et la conscience signifie « le contrôle direct des travailleurs sur tous les moments de leur vie » au lieu de la subordination à ce que l'on a créé d'une façon inconsciente.. ] Au moment où la société découvre qu'elle dépend de l'économie. La production matérielle de la société du futur « doit être la servante de la société consciemment dirigée. elle doit être supprimée comme économie» (HeC. et ( . elle doit perdre son immanence.

les processus sociaux prennent le caractère d'un processus aveugle. bien loin qu'ils puissent le diriger" ». à des rapports de grandeur entre des facteurs économiques. celleci est de nature qualitative et non quantitative.comme dans les sociétés qui l'ont . Cela signifie que dans le capitalisme . c'est-àdire aux revendications salariales et au refus ouvrier de la pacotille consommable. 135-137). "leur propre mouvement social prend ainsi la forme d'un mouvement des choses. Dans sa recherche d'un sujet ou d'une essence nécessairement antagoniste au spectacle.définie par Marx comme" une période sociale dans laqu elle la production et ses rapports régissent l'homme au li eu d'être régis par lui 41» . comme le Callungswesen d'origine feuerbach ienne. mouvement qui les mène. signalé plus haut et repris aussi par Lukacs dans sa dernière période. En vérité on touche ici à une limite évidente de la théorie de Debord_ La logique de la forme-valeur veut que dans la société de la marchandise . Debord souligne que s'il y a crise économique. et cette crise économique serait d'ailleurs elle-même due au renouveau de la lutte de classes. comme les habitations nouvelles (liS. Il ne s'agit pas d'une pure illusion. il y voi t tout au plus une aggravation de la crise générale du système spectaculaire. mais aussi à une sorte de révolte de la valeur d'usage (HCC. De la même façon. Il est vrai que pour les hommes. comme le croient ceux qui "derrière» les" lois du marché» ou les «impératifs technologiques» veulent retrouver un sujet agissant. Lorsque survient la récession dans les années soixante-dix. 28).r 64 GUY DEBORD seulement à des causes quantitatives. Debord finit par un rappel explicite au prolétari at et une référence implicite à des concepts plutôt vagues.

en même temps. ne sont les acteurs de l'histoire: le processus aveugle de la valeur les a créés et ils doivent au prix de leur propre ruine en suivre les lois.LE CONCEPT DE SPECTACLE 65 précédé et qui connaissaient d'autres formes de fétichisme. y compris au sens étroit du terme -les sujets. il se réfère à cet aspect de la théorie de Marx qui met au centre les concepts de « classes» et de {( lutte des classes». Il est inscrit dans la logique de la forme marchandise qu'elle fasse des classes une catégorie parmi les autres et qu'elle détache progressivement toutes les catégories de leurs porteurs empiriques. L'insistance sur la {( lutte des classes» méconnaît cependant la nature des classes créées par le mouvement de la valeur et qui n'ont de sens qu'à l'intérieur de celui-ci.argent. le caractère inconscient de la société régie par la valeur. Debord a mis eh lumière. Il ne s'agissait dès lors que de luttes de distribution à l'intérieur d'un système que personne ne remettait sérieusement en cause. pas plus individuellement que collectivement. État. Ceci est devenu visible aujourd'hui: l'individu moderne est un véritable {( homme sans qualités». Mais. Le prolétariat et la bourgeoisie ne peuvent pas être autre chose que les outils vivants du capital variable et du capital fixe: ils sont les comparses et non les metteurs en scène de la vie économique et sociale. qui est bien réelle dans la société présente. comme le prétendent le structuralisme et la théorie des systèmes. Cela ne signifie pas que l'histoire soit par nature un processus sans sujet. passent nécessairement par la médiation d'une forme abstraite et égale pour tous . mais représente plutôt la plus grande tare du capitalisme. bien que sous une forme succincte. ne constitue pas une donnée ontologique et immuable. Leurs conflits. avec de multiples rôles l . dont se réclame égaIement le mouvement ouvrier. marchandise. c'est-à-dire les luttes de classes. L'absence du sujet.

ou bien écologiste en tant qu'habitant. uni non seulement par ses conditions de travail mais aussi par toute une culture. comme les bas salaires ou l'exclusion des ouvriers des droits politiques. un style de vie. Un tel marxisme est nécessairement «sociologiste ». un «état» au sens féodal. valeur. La mission historiq ue secrète du mouvement prolétarien a été celle-ci . marchandise. menace en dernière analyse toutes les classes. et désormais l'enjeu de la compétition se borne à trouver une place plus confortable dans l'aliénation générale. détruire les restes précapitalistes. Ce sont précisément les luttes de classes qui ont aidé le capitalisme à s'accomplir en permettant aux masses laborieuses d'atteindre le statut de «monades» abstraites et égales participant pleinement à l'argent et à l'État. généraliser les formes abstraites telles que droit. dans la mesure où il ramène les développements de la société capitaliste à l'action consciente de . Cela s'est souvent fait contre la résistance de cette même bourgeoisie qui restait attachée à défendre des formes en réalité prébourgeoises. et anti-écologiste en tant que salarié inquiet pour son emploi. et imposer ainsi la logique pure du capital. On peut être simultanément ouvrier et copropriétaire de son usine/entreprise. n'était en fait qu'un résidu prébourgeois. formes que le mouvement ouvrier lui-même identifiait faussement avec l'essence du capitalisme. Le développement de la société. Les classes dominantes elles-mêmes ont perdu toute «maîtrise ».66 GUY DEBORD interchangeables qui en réalité lui sont tous étrangers. L'existence d'un prolétariat puissant. et qui se trouvait plus ou moins en dehors de la société bourgeoise. qui se présente même aux plus puissants comme une fatalité à laquelle ils doivent s'adapter s'ils veulent maintenir à COUlt terme leurs intérêts particuliers. argent. et non le résultat du développement capitaliste.

très justement. À plusieurs reprises. Quand Debord croit possible.LE CONCEPT DE SPECTACLE 67 groupes sociaux considérée comme un facteur présupposé. de même que le prolétariat. Le prolétariat était appelé au secours par les situationnistes qui lui confiaient la tâche de « réaliser l'art » crS. S'arrimer à de tels concepts lui semblait le signe d'un radicalisme salutaire. sommet de l'ère fordiste. selon Engels. mais en réalité c'était confondre le capitalisme avec ses stades antérieurs et imparfaits. Il était parti à la recherche des porteurs réels possibles d'une place déjà assignée dans une construction téléologique de l'histoire. c'est le système fétichiste qui agit. Cela devait le conduire à de fortes oscillations entre ses définitions du prolétariat. et il l'oublie à nouveau quand il identifie ce sujet au prolétariat. ne se laissait pas convaincre par la propagande diffusée au cours des années cinquante et soixante. Debord l'admet implicitement: « Pour la première fois. était l'héritier de la philosophie classique allemande. Il participe de la sorte à l'illusion typique du sujet bourgeois qui croit pouvoir décider quand. tantôt identifié sociologiquement aux ouvriers. 1/8). celle des adversaires du spectacle. l'existence d'un sujet par sa nature même « hors» du spectacle. donnant pour preuve la disparition du prolétariat au sens traditionnel. selon laquelle l'harmonie avait remplacé l'antagonisme social. tantôt à ceux à qui il manque tout (SdS § 114) 43. dans les conditions actuelles. Ces résultats du développement capitaliste n'éliminent pas du tout son caractère antagoniste: ils suppriment seulement l'illusion que la part antagoniste est l'un des pôles constitués par la logique capitaliste elle-même. c'est la théorie en tant qu'intelligence de la pratique . Debord. au contraire. il semble oublier ce qu'il a lui-même déclaré sur le caractère inconscient de l'économie marchande.

Son contraire est la "dictature totalitaire du fragment» (lS.68 GUY DEBORD humaine qui doit être reconnue et vécue par les masses. dissolution qui est produite par la victoire d'annihilation qu'a remportée. Chez Debord. sur le terrain de l'économie. "elle n'est plus la lutte volontariste du parcellaire. l'I. et en général contre les séparations. La communauté est corrodée par l'échange: le spectacle signifie" la dissolution de toutes les valeurs communes et communicables.. ] est la vraie nature sociale de l'homme. 246-247). 6/6). Debord dit que" la communauté [ . affirme que "ce sont les Conseils [ouvriers] qui auront à être situationnistes» et non l'inverse". et où tous disposent des moyens pratiques . la nature humaine» (lS. la valeur d'échange dressée contre la valeur d'usage» (lS. 11/64). La polémique contre l'économie autonomisée.. 10/11). 8/33). Elle exige que les ouvri e rs deviennent dialecticiens» (SdS § 123).S. Si la nature de l'homme est son historicité. et qu'elle attend que les ouvriers viennent jusqu'à elle (lS. mais son triomphe» (SdS § 213). cette dernière semble désigner la communauté humaine comme" une soc iété harmonieuse» qui sait" gérer sa puissance» (OCC. Quand l'idéologie atteint son apogée dans le spectacle. où l'on voit" ces fragments de la puissance sociale qui prétendent représenter une totalité cohérente. suppose au préalable le concept de totalité. cette historicité implique que la communauté soit un authentique besoin de l'homme. ID/59). Une vraie communauté et un vrai dialogue ne peuvent exister que là où chacun peut accéder à une expérience directe des faits. et tendent à s'imposer comme explication et organisation totales» (lS.

un noble pouvait dissiper ses richesses pour élever son prestige. constituaient des formes de communication directe où chacun gardait le contrôle sur une partie au moins de sa propre activité. comme dans le cas des corporations qui limitaient la production pour maintenir un certain niveau qualitatif. bien qu'encore limités à certaines catégories de la population.LE CONCEPT DE SPECTACLE 69 et intellectuels pour décider de la solution des problèmes. Cela se produit partout où les sujets accèdent au monde non plus par leur expérience personnelle. un fragment de la totalité sociale s'est soustrait à la discussion et à la décision en commun et donne ses ordres dans la communication unilatérale. il n'y a pas d'État» (IS. 8/30). qui sont infiniment plus manipulables et qui impliquent par eIlesmêmes un consentement passif. Le contraire c'est le spectacle : ici. selon Histoire et conscience de . jusqu'aux tavernes populaires. Les formes communautaires anciennes. au lieu de le réinvestir dans un cycle accru de la production. Le passé a connu des réalisations partielles de ces conditions : les polis grecques et les républiques italiennes médiévales en étaient les exemples les plus avancés. Mais aussi le village. Les situationnistes étaient convaincus que la communication directe des sujets suffirait pour mettre un terme aux hiérarchies et aux représentations indépendantes: « Là où il y a communication. mais à travers des images. les forces productives étaient soumises aux ordonnancements traditionnels. On peut rappeler que presque toutes les sociétés précédant la société marchande dépensaient leur surplus dans la fête et le luxe. Dans le passé. le quartier. dont la dissolution était une condition indispensable. la corporation. les activités éCQnomiques pouvaient être également subordonnées à d'autres critères: dans la société médiévale.

119). Le jeune Marx. en lui assignant . dans la vie sociale et économique. dans ses premiers livres Lukiics considérait avec nostalgie les temps" pleins de sens n. c'est un bourgeois. En effet. La référence à F. 116. l'homme est divisé: dans lasphère politique c'est un citoyen. comme le Moyen Age. par opposition au "calcul n des temps modernes. Tônnies (HeC. est à cet égard significative: la première est un lien purement extérieur médiatisé par l'échange entre des personnes en perpétuelle concurrence. 166). dans sa Critique de la philosophie du droit de Hegel. où il parle d'" unité organique» (HeC. tant bien que mal. et il en reste quelque chose dans Histoire et conscience de dasse. l'inventeur de l'opposition entre société et communauté. Dans la société moderne. pour qui la dissolution des anciens liens a ôté aux hommes la sécurité et la plénitude résultant de l'appartenance à un "état».70 GUY DEBORD classe. 132). Mais en substance. Il y a là une contradiction car il s'agit de quelque chose qui à l'origine était unitaire et qui s'est divisé en deux parties opposées: les anciens "états» étaient. mais ce n'est qu'ainsi que peut se former l'individu libre qui n'est plus déterminé par ces appartenances 45. membre d'une communauté abstraite. tous deux sont du même avis que Marx. des communautés qui "conservaient» l'individu dans son intégrité. approuve ce dernier d'avoir conçu" la séparation entre la société civile et la société politique comme une contradiction 46 n. Debord lui aussi stigmatise le spectacle comme une "société sans communauté» (SdS § 154). pour que" l'ensemble de la satisfaction des besoins de la société se déroule sous la forme du trafic marchand n (HeC. étaient donc des sociétés incomplètement soumises aux critères économiques. la seconde est un ensemble de liens personnels concrets et une unité organique d'où naissent les actions de l'individu.

moral. l'abstraction et les séparations de la société moderne sont donc un stade de passage inévitable pour la recomposition d'une communauté libre. mais concernait tous les aspects de son existence 47. Au fond. on retrouve une téléologie semblable d'un esprit hégélien: « Toute communauté et tout sens critique se sont dissous au long de ce mouvement [le développement de l'économie marchande]. 176). extraite d'Histoire et conscience de classe (SdS § 180 . et qu'ensuite s'opère toujours une tendance à la totalité et à la recomposition. La recomposition des forces séparées ne peut avoir lieu que lorsque le développement de l'économie marchande a révélé la domination de l'économie sur la société et perfectionné la maîtrise de la nature. Au contraire les classes modernes se basent exclusivement sur une différence sociale 48• L'isolement. dans lequel les forces qui ont pu grandir en se séparant ne se sont pas encore retrouvées » (SdS § 25). mais que leur séparation était une condition nécessaire pour leur croissance et leur réunification à un niveau plus élevé. Le même déterminisme semble revenir dans la thèse selon laquelle les « sociétés unitaires » ou « sociétés du mythe » doivent se dissoudre en éléments autonomes. À la différence du lien qui existe entre le « libre» vendeur de sa force de travail et son acheteur. tendance qui s'exprime initialement dans l'art puis dans sa négation .c'est ici que Debord place la citation mentionnée plus haut de la Différence des systèmes de Fichte et de Schelling de Hegel . social et économique.LE CONCEPT DE SPECTACLE 71 un statut à la fois juridique. le lien entre le seigneur féodal et le serf n'était pas uniquement économique.HCC. Debord est du même avis que Lukacs dans sa . Ici Debord exprime clairement l'idée que les diverses séparations au sein de l'unité ne sont pas seulement destinées à se recomposer. Dans La Société du Spectacle.

exactement comme il la provoque selon les théories" économicistes ». Il semble que l'on retrouve ici. chez Lukâcs comme chez Debord. La transformation de la nature. L'aspect" déterministe» ressort aussi de la constatation qu'un autre facteur est devenu central dans l'histoire: la conscience du désaccord entre l'existant et le possible. par une voie plus indirecte. qui est pour- . en s'appuyant sur une citation marxienne. la révolution. en changeant seulement son gestionnaire. Ce développement. On peut trouver aussi discutable l'acceptation sous-jacente de toutes les souffrances du passé. le spectacle est au contraire l'expression de "ce que la société peut faire. 393 postface). La domination sur la nature devrait désormais conduire la société à poser la question" que faut-il en faire?» et à l'utiliser pour dépasser le travail au profit d'une activité libre. mais dans cette expression le permis s'oppose absolument au possible» (SdS § 25). bien qu'il se fasse au détriment de tant d'hommes. considérées comme nécessaires pour arriver à l'actuel état des forces productives. Cette conception est toutefois en contradiction évidente avec l'assertion que toute la production bourgeoise est aliénation dans sa structure même. dont on attend qu'il provoque. et que par conséquent le prolétariat ne peut succéder à la bourgeoisie comme nouveau maître dans ce champ. la théorie selon laquelle le prolétariat doit hériter du monde créé par la bourgeoisie.72 GUY DEBORD préface de 1967 : celui-ci. Tandis que le sacré des sociétés anciennes exprimait" ce que la société ne pouvait pas faire». est la cond ition préalable d'une société enfin libérée (HCC. se reproche de ne pas avoir compris à l'époque d'Histoire et conscience de classe que le développement des forces productives par la bourgeoisie a une fonction objectivement révolutionnaire.

ceci reste vrai pour Debord dans un sens plus large: non pas comme ({ une condamnation automatique à court terme de la production capitaliste».. Debord avertit que la théorie critique ({ n'attend pas de miracles de la classe ouvrière. Debord écrit. En 1965 il annonce ({ le déclin et la chute de l'économie spectaculairemarchande» (lS. que la culture Sagan-Drouet représente « un stade probablement indépassable de la décadence bourgeoise» (Rapp.. Après 68. 8/4-5) et pour maintenir dans l'inconscient le véritable fonctionnement de la société. En 1957 déjà.LE CONCEPT DE SPECTACLE 73 tant le grand mérite de la bourgeoisie. Cette sorte de finalisme rappelle la Phénoménologie de l'esprit. Que les forces de production finissent par subvertir les rapports de production. en regard du grandiose développement possible» (lS. avec trop d'optimisme.. les situationnistes pensent que ({ le renversement du monde renversé» et l'accomplissement de l'histoire sont arrivés. Mais les situationnistes sont à maints égards étrangers à l'optimisme excessif que produit souvent le finalisme. 10/3). Elle envisage la nouvelle formulation et la réalisation des exigences prolétariennes comme une tâche de longue haleine» (SdS § 203). l'I. Même dans les moments les plus forts de Mai 68. met en garde contre le triomphalisme. est utilisée par celleci pour conserver les hiérarchies actuelles (lS. 8/7). les situationnistes retiennent que la société européenne de l'après-guerre représente le dernier stade de la société de classe multiséculaire. mais comme la « condamnation [ . à laquelle rien ne peut succéder qu'un renversement général. Il ajoute que ({ la critique qui va au-delà du spectacle doit savoir attendre» (SdS § 220). comme le pensait Hegel . ] du développement à la fois mesquin et dangereux que se ménage l'autorégulation de cette production. 613). Mais sur un plan plus général.S.

en 1969. Un exemple de substitution du vécu par des images datant d'octobre 1967 . du moins pour cette époque . dans Internationale situationniste : « Le spectacle. l'histoire et la vie réelle sont revenues à l'assaut du ciel spectaculaire» (IS. 12/50). Dans les mois suivants [c'est-à-dire en 68].est commenté ainsi.exemple extrême. Dans le chapitre suivant nous verrons comment ceci est advenu.74 GUY DEBORD face à Napoléon. puis face à l'État prussien. va connaître le début du renversement du rapport de forces. . au moment où il a poussé si loin son invasion de la vie sociale. et comme le croyait Marx durant la révolution de 1848.

.

Paris. op. 1988. marxienne ne serait pas autre chose qu'une variante de J'économie politique de ses prédécesseurs bourgeois. p. Gallimard . se matérialise. fr. Livre l.. pp. lors d'une première lecture. Les principes éditoriaux et les traductions de toute celle édition sont extrêmement discutables et nous avons modifié à plusieurs reprises la traduction. Le Capital. p. se réduit à une image. Flammarion. Mais s'il en était ainsi. Le Capital. et ce qui possédait une certaine réalité matérielle. 147). in Karl Marx. Celle phrase plaît tellement à son auteur qu'il la réutilise quand il se cite lui-même plus de vingt ans après (Pan. tel Ricardo. Adorno affirmait que. 83-84). cit. Karl Marx. rien n'est plus erroné que J'opinion de ces interprètes selon lesquels ce n'est que pour des motifs méthodologiques que Marx a commencé par J'analyse de la valeur. 548. f. Louis Althusser. 13. recommande à ses lecteurs. Par conséquent. vol. l. J'argent et J'État../nflarmoniques. Theodor W. op. p. Manifeste du Parti communiste. vol. et il se dévoile en affirmant que les pages sur le caractère fétiche de la marchandise. la plus ancienne et de loin la plus diffusée. 1965. néfaste résidu d'hégélianisme. . 13 et 22) . de sauter le chapitre initial du Capital. la ' critique de J'économie politique. Karl Marx et Friedrich Engels. p. désormais. ont exercé une influence extrêmement pernicieuse sur le développement du marxisme selon lui (<< Avertissement au lecteur du Livre J du Capital. On peut une fois de plus observer que dans le spectacle survien t un continuel renversement entre image et chose: ce qui n'était qu'« idéal " la religion et la philosophie. 1O. la valeur d'échange se consomme et la valeur d'usage s'échange et "toute jouissance qui s'émancipe de la valeur d'échange acquiert des traits subversifs ' (<< Du fétichisme en musique et de la régression de J'audition " tr.. 12. n03. Œuvres. l. 8. IRCAM. [1969].76 GUY OEBORD 7. 1989. vol. Œuvres. Déjà dans les années trente. Paris. 565. cit. 187. par exemple. 11. qui n'aurait de sens que lue à travers J'analyse ultérieure de la plusvalue. préface au Capital. 9. Pour celui qui s'étonnerait du fait que J'on ait si peu parlé du «travail abstrait " voici précisément un premier élément significatif: la traduction française du Capital citée dans ces pages.

F. c'est-à-dire dans «l'argent qui produit de l'argent ». op. 606.11. cit.. 586. 572. Si une tonne de fer et deux onces d'or ont «la même valeur» sur le marché.IISI). p. p. Op.5.11.. le caractère tautologique de la production de valeur atteint son expression la plus claire: «A [argent]A' [davantage d'argent] : nous avons ici le point de dépalt primitif du capital. surtout dans le premier chapitre (cf. 19. p. Il est vrai que Marx a luimême revu cette traduction. ci!. Titre du quatrième paragraphe du premier chapitre.1872. cit. Op. Op.11. Danielson du 28. p.LE CONCEPT DE SPECTACLE 77 a tout simplement supprimé les derniers mots «au travail humain abstrait» que nous ajoutons ici même. cit. mais il s'agit en réalité d'un rapport entre les quantités de travail qui les ont produites (cf. Le Capital. dans le numéro 13 (1993) de la revue allemande Krisis. p. 15.. et aussi la lettre d'Engels à Marx du 29. 16.1873). 23. 21. ses lettres à N. C'est la formule primitive et générale au capital.. cit. mais elle la subordonne à sa propre forme. (Les premiers mots de cette citation manquent dans la traduction française). vol. 17.1878 et du 28.. op. l'une des rares publications de ces dernières années ayant approfondi ces arguments: « La teneur contemplative et affirmative avec laquelle Hegel fait se développer la réalité à partir du concept d « Être» est totalement étrangère à la description marxienne [de la valeur]. Le Capital.. du 15. 20. condensée dans un raccourci vide de sens» (Le Capital..1 A. Loc. 18. la «valeur» ne peut contenir la réalité. le sens commun y voit un rapport naturel. cit. 608. 608). La critique marxienne de la valeur n'accepte pas la valeur comme une don- . 22. Dans le capital productif d'intérêt. III.M [marchandise]A' réduite aux deux extrêmes A-A' où A' =A +.1878. mais il est vrai aussi qu'il s'est plaint d'avoir dû «aplatir» beaucoup de passages pour les rendre acceptables au lecteur français. se détruit elle-même. p. cit. détruisant cette dernière et. l'argent dans la formule A. p. (La référence au fer et à l'or manque dans la traduction française). ce faisant. Chez Marx. 14. 607. op. Ernst Lohoff écrit. Op. cit. argent qui se multiplie.

aucune transformation n'est réalisée sous son côté abstrait. Lukâcs a plus tard vigoureusement renié cette affirmation. sous son côté concret. . Strasbourg. 26 . 32. Sulliver. p. Roubin. Et précisément. Paris. 28 [réédition Champ Libre. qui reprenait aussi cette thématique : Isaac 1.. 280). Aix-les-Bains. travail mort objectivé). mais coïncide plutôt avec sa crise. même de façon forcenée. c'est-à-dire quantitatif (cf. Elle déchiffre son existence autosuffisante comme une apparence. et dans ce cas. cit. Il faut également rappeler un texte publié en 1924 en Union soviétique et passé presque inaperçu. Paris. et non la passivité. op. 9/26). vol. p. Paris. nous nous référons exclusivement au Lukâcs d'Histoire et conscience de classe. par exemple. vol. 1226. 27. Marx qualifie de "point de vue bourgeois" le point de vue "purement économique ». fr. Manuscrits de 1844.. Les situationnistes. la réalisation à grande échelle de la médiation en forme de marchandise ne porte absolument pas au triomphe définitif de celle-ci. 30. cité également dans HCC. De la misère en milieu étudiant. cit. op." 24. 29. mais uniquement une augmentation de valeur (argent. en observant que c'est justement l'activité. Cf. Alors que le travail. 25. 72. qui est typique de la bourgeoisie.lll. déclaraient qu'ils étaient marxistes" bien autant que Marx disant "Je ne suis pas marxiste" » (IS. 1978. p. Histoire et conscience de classe avait davantage raison que son auteur ne veut l'admettre en 1967. Karl Marx. Éditions sociales. fr. p. les situationnistes approuvent malgré tout cette conception de l'organisation et voudraient l'appliquer à eux-mêmes. Le Capital. Le Capital. tr. Sur le plan théorique. 1976. peut parfaitement pat1ir d'un" fait" ou d'une" loi. D'où son caractère tautologique. 1968. 1966. dont la validité est acceptée passivement. 1995]. EssOls sur la théO/je de la valeur de Marx. tr. 1042. 28. produit toujours une transformation qualitative (par exemple un tissu qui devient un manteau).78 GUY DEBORD née de base positive. 3!. En disant" Lukâcs ». et n'argumente pas davantage en son nom. excluant de notre propos son parcours ultérieur. J. Mais s'activer. Cf. qui abhorraient les dogmes et les dsmes». Maspero.

Berkeley Los Angeles . étant l'une des premières formes . . Mais on pouvait s'attendre à quelque chose de moins superficiel de la part de cet historien de la philosophie. qui s'est fait remarquer par de bons travaux sur l'École de FrancfOit. la question s'est retournée: les classes moyennes. op. Debord met l'accent tantôt sur l'aliénation de 1'«homme» ou de 1'«individu ». cit. tout en étant {( la confirmation de la méthode » (SdS § 77). à l'origine. occupent désormais tout l'espace social. selon l'introduction de 1923 d'Histoire et conscience de classe.Londres. pp. Plus encore qu'Histoire et conscience de classe. 38. 92 et 94. et le règne du spectacle est leur expression. Downcast Eyes. The Denigration of Vision in TwentiethCentury French Thought. De toute façon. la méthode dialectique. d'aliénation du quotidien. de ce point de vue. fut prononcé lors d'une conférence en 1919 durant la République des Conseils hongroise. University of Califomia Press. Il s'agit du texte « Le Changement de fonction du matérialisme historique ». Vingt ans après dans les Commentaires. 9/13. 37. pp. 95-96. 39.LE CONCEPT DE SPECTACLE 79 33. « on a l'écho de ces espoirs exagérément optimistes que . 35. 34. renvoie au-delà de la société bourgeoise» (HCC. mais il leur manque la conscience de classe du prolétariat. 36. et des plus avancées. Lukacs dit de l'analyse hégélienne de la société bourgeoise que {( seule la démarche de cette déduction. tantôt sur celle du {( travailleur». 1994. 40.. On trouve quelques observations à ce sujet dans le livre de Martin Jay. dont Debord avait d 'abord annoncé qu'elles seraient absorbées par le prolétariat. cit. même Debord a fini par admettre que la classe prolétarienne a été absorbée par la classe moyenne. et dans lequel. Manuscrits. Marx. Le {( Club Méditerranée » a souvent été une cible polémique des situationnistes. 187) et Debord écrit que l'existence du prolétariat dément la conclusion hégélienne. Leurs conditions de vie sont prolétarisées en terme de privation de tout pouvoir sur leur propre vie. il est intéressant de noter que les universitaires sont en train de cesser de traiter Debord en « auteur marginal ». Op. dont le septième chapitre s'intitule « From the Empire of the Gaze to the Society of the Spectacle: Foucault and Debord ». cité également dans IS. qui.

p. déclarer:" Une grande majorité d'entre nous sont des prolétaires [ . pp. le "marxisme» aurait déjà pu déduire de ces indi· cations la nature en dernière analyse quantitative des classes sociales. Critique de la philosophie du droit de Hegel. 187. cit. 1990. 615·616.. cit. 1118·1122). l. Le Capital. p. 43. Op.. Paris. 41. cit. Document du débat interne à l'l. cité in Pascal Dumontier. vol. 960. 111. pro· phète turinois de ce qu'il définit lui·même comme la "pensée faible». 1982. op. in Marx. vol. cit.. Gérard Lebovici. p.80 GUY DEBORD beaucoup d'entre nous ont eu.1990. 47. Les Situationnistes et Mai 68. cité in 1/ Manifesto. Gallimard. ou le chapitre" Formes précapitalistes de la pro· duction» de Fondements de la critique de l'économie politique. Œuvres. pp. Théorie el pratique de la révolution (1966·1972). 44. op. 46. Il. . et par conséquent le fait qu'elles ne sont pas un facteur présupposé. par exemple le premier chapitre de L'Idéologie olle· mande (surtout Marx. Œuvres. vol. Op. 609..S. mais un facteur dérivé dans la société marchande. 48. En vérité. On ne s'étonnera donc pas de voir un Gianni Vattimo.10. Karl Marx.. Paris. Ill. en 1970. 42. 12/1 0/1990). 954. quant à la durée et au rythme de la révolution» au cours de cette période (HCC. p. J Prolétaires non pas de la propriété.. 45. 9). mais de la "q ua· lité de la vie"» (La Stampa. Cf.

qui s'étaient donnés le nom d'« Internationale lettriste ». nous ne l'avons pas cherchée dans les livres. et ne s'effacerait jamais tout à fait. à exercer une certaine influence sur le monde. certains jeunes gens plutôt égarés. lui aussi. au Quartier latin. 251) : la reformulation des théories de Marx par Debord. le jeune Debord entamait un parcours qui devait l'amener. à la fin de 1952. Rétrospectivement il affirmera avec certitude que le désordre qui a bouleversé le monde en 68. dans des bistros évités par tout étudiant respectable. L'élaboration et la diffusion de la théorie de Debord ont eu davantage le caractère d'une aventure passionnante que d'un séminaire d'études marxologiques. la future «élite» préparait sa carrière. à quelques pas de là. mais en errant» (OCC. analysée dans le chapitre précédent.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE L'Internationale lettriste «La formule pour renverser le monde. a eu pour origine quelques tables de bar où. Tandis qu'à l'École normale supérieure. buvaient sans mesure et . n'est pas née d'une étude érudite. et encore moins d'une activité militante dans les petits ou grands partis de la gauche.

ni aux éloges des intellectuels de journaux. est soulignée par son affirmation que la haine dont il fut toujours entouré remorrterait à cette époque: « Certains pensent que c'est à cause de la grave responsabilité que l'on m'a souvent attribuée dans les origines. . L'aventure de Debord s'enchaîne à partir de ce début: "II faut découvrir comment il serait possible de vivre des lendemains qui soient digrres d'un si beau début. ou même dans le commandement. 246). 252). L'importance de ses premières activités. 252-253). Cette première expérience de l'illégalité. "II est admirable de constater que les troubles qui sont venus d'un lieu infime et éphémère ont finalement ébranlé l'ordre du monde)} (Oee. l'extrême rareté d'un tel phérromène explique pourquoi" ceux qui nous exposent diverses pensées sur les révolutiorrs s'abstiennerrt ordinairement de nous faire savoir comment ils ont vécu )} (OCC. Nous n'avons pas aspiré aux subsides de la recherche scientifique. Dès cette époque. qui passaient alors presque inaperçues. ce que Debord au contraire n'omet pas de faire. 82 GUY DEBORD projetaient des errances systématiques appelées" dérives)}. La singularité de Debord tient encore au fait qu'il peut dire: "Ce que nous avions compris. il est donc indispensable de jeter un regard sur ce qu'il a fait. En parlant de luimême. 220).r. ses amis et lui sont" possesseurs d'un bien étrange pouvoir de séduction : car personne ne nous a depuis lors approché sans vouloir nous suivre)} (Oee. je suis aussi le seul dont la vie ressemble à ses ouvrages)} (Pan. il cite l'affirmation de Chateaubriand: "Des auteurs modernes français de ma date. Nous avons porté l'huile là où était le feu)} (OCe. nous ne sommes pas allés le dire à la télévision.. 53). Pour mieux comprendre ses idées. 246) affirme Debord en évoquant cette période dans son film ln girum. on veut la continuer toujours)} (Oee.

218) l'élaboration d'une théorie n'était qu'un élément.et la fondation de l'Internationale lettriste? En 1952. Né le 28. depuis cent ans. 219). 35). chez moi. Le point de départ était « le dépassement de l'ali » réalisable à ce moment-là « à partir de la poésie moderne s'autodétruisant» (Préf. Qu'a-t-il donc fait cette année-là. Debord aspire dès son adolescence à une vie pleine d'aventures. dont la figure avait été élevée par les surréalistes à l'exemple suprême de l'homme totalement opposé à toutes les valeurs bourgeoises. il a cherché et entrevu en effet « le « passage au nord-ouest» de la géographie de la vraie vie» (Préf. bien qu'important. il n'entend consacrer sa vie à aucun art ni à aucune étude universitaire (Pan.12. « avec quatre ou cinq personnes peu recommandables de Paris ». En 1951.. Sans aucun doute. à part un curieux film .. Je crois plutôt que ce qui. c'était la poésie moderne.. 131) : « Après tout. Debord est resté fidèle à cette intention. d'un jeu complexe 1. Cette entreprise s'est développée jusqu'à devenir une guerre sociale où les théories « sont des unités plus ou moins fortes qu'il faut engager au juste moment dans le combat» (OCC. Debord. a déplu d'une manière très durable. et l'aventurier pré-dadaïste Arthur Cravan. fût « une sOlie de théoricien des révolutions» serait donc « la plus fausse des légendes» (OCC. 20).. d'après lui. « le dépassement de l'art» se présente à Debord sous la forme du lettrisme. Que lui.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 83 de la révolte de mai 1968. c'est ce que j'ai fait en 1952» (Pan.pour ainsi dire . Dans un premier temps. Ses modèles étant Lautréamont. Nous étions quelques-uns à penser qu'il fallait exécuter son programme dans la réalité » (Pan. au festival du cinéma de . qui nous avait menés là. 130-131). 35).1931 à Paris..

Isou veut porter à son terme l'autodestruction des formes artistiques commencée par Baudelaire. à utiliser dans la déclamation onomatopéique. Isou étend ce procédé et d'autres à tous les domaines artistiques et sociaux. mais de la civilisation entière'. projette un film intitulé Traité de Bave et d'Éternité. la lettre.[ GUY DEBORD Cannes. comme le cinéma et l'architecture. à utiliser dans le collage. mais sous celui de la créativité généralisée. Celle-ci est à la fois un élément graphique. né en 1924 en Roumanie. il faut rappeler que ce mouvement doit beaucoup aux dadaïstes . puis à reconstruire. le saut à faire pour atteindre ce but étant la réduction de la poésie à son élément ultime. presque sans image. et avec des poésies onomatopéiques et divers monologues en guise de bande-son. on trouve déjà une bonne part de l'esprit qui caractérisera plus tard Debord et les situationnistes. Tout l'art traditionnel est déclaré mort. qu'ils lui demeurent fidèles ou qu'ils le dépassent: avant tout la conviction que le monde entier est d'abord à démonter. reliant ainsi la poésie.. Dans le lettrisme d'Isou. mais que par ailleurs il a inventé beaucoup de choses qui ont permis à d'autres artistes « avant-gardistes» des années soixante d'époustoufler le monde. Reprenant la charge iconoclaste des dadaïstes et des premiers surréalistes. et l'alternative est inventée aussi par Isou: le détournement. propose dès 1946 à l'establishment culturel parisien un renouvellement complet non seulement des arts.pensons à l'Ursonate de Kurt Schwitters . non plus sous le signe de l'économie. sous les huées. Il s'agissait des lettristes d'Isidore Isou. une sorte . il rencontre un groupe qui. Avec un petit groupe de fidèles. la peinture et la musique. Du point de vue de l'histoire de l'art. et un élément sonore. Ce dernier.

on trouve déjà.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 85 de collage qui réutilise des éléments déjà existants pour de nouvelles créations. mais laisse néanmoins ses traces. Il en va de même pour l'idée d'Isou d'inventer de nouveaux procédés plutôt que d'exécuter des œuvres. dans les arts. des inaugurations de galeries d'art et des festivals de cinéma. à Pâques. en interrompant des représentations théâtrales. et d'en revendiquer ensuite la paternité pour tout ce qui ressemble à ces procédés. deviennent égaIement des idées centrales chez Debord. dans le lettrisme d'Isou.n'est pas suivie à la lettre par Debord. dans l'art. Le groupe d'Isou se consacre en outre à l'organisation de petits scandales. et l'introduction des comportements et des sentiments. se succèdent les phases ampliques dans lesquelles se développe toute une richesse d'instruments expressifs. Tout ceci. et les phases cise/antes dans lesquelles l'art perfectionne. mais aussi avec le sectarisme et les polémiques internes que cela implique. Selon Isou. encore aisés à provoquer à cette époque. La découverte de la jeunesse comme catégorie sociologique et comme force révolutionnaire potentielle . uni à une pratique non conformiste de la vie. puis détruit peu à peu ces raffinements 3. la tendance à croire qu'un petit groupe est appelé à opérer la palingénésie du monde. avec toute la plaisante mégalomanie. rend ce mouvement attrayant même pour certains jeunes dont les préoccupations ne sont pas à proprement parler artistiques. L'aspiration à dépasser la division entre artiste et spectateur. Un scandale spectaculaire a lieu en 1950. autrement dit du style de vie. dans la cathédrale de Notre-Dame : un jeune homme déguisé en dominicain monte en chaire et annonce aux fidèles que .une autre réelle anticipation lettriste sur les années soixante . Enfin.

au débat» (Oee. Il). 222) et il offre aussitôt sa contribution. presque personne sur . annoncé et reproduit préalablement dans l'unique numéro de [on. ou " lettristes de droite ». encore que de façon vague. d'être trop positifs et trop artistes. Le sens de la provocation est de dépasser le principe de la passivité du spectateur: à la différence des deux ou trois films lettristes précédents. le tout interrompu par de fréquents silences.86 GUY DEBORD "Dieu est mort». Debord écrit: "Tout de suite je me suis trouvé comme chez moi dans la plus mal famée des compagnies» (Oee. des observations sur la vie des lettristes et quelques affirmations théoriques. se succèdent vingt-quatre minutes de silence et d'obscurité totale. Bien qu'il soit présenté dans un ciné-club" d'avant-garde ». Le groupe de Debord veut lier son action à une critique sociale d'inspiration marxiste. le film est interrompu au bout de vingt minutes par un public indignés. Au début du film on entend: "Le cinéma est mort. tantôt noir. celte action s'achève par une tentative de lynchage. on projette son film. Passons. Debord ne se préoccupe plus d'une nouvelle esthétique. quatre personnes fond ent à Aubervilliers l'Internationale lettriste 6. Assurément. et reproche aux" vieux lettristes ». Le 30 juin 1952. il veut mettre un point final même au plus récent des arts. si vous voulez. À la fin. En novembre 1952. revue du cinéma lettriste (avril 1952) 4. une arrestation et la une dans les journaux. Il ne peut plus y avoir de film. on entend une série de citations provenant des sources les plus diverses. mais le scandale n'est pas celui qu'attendaient probablement les spectateurs: tandis que l'écran est tantôt blanc. Son titre est Hurlements en faveur de Sade. Ses amis et lui vont ainsi se trouver très vite en conflit avec Isou et ses fidèles. dont l'idolâtrie de la "créativité» représente à leurs yeux un dangereux idéalisme.

on voit apparaître dans la pemture un nouvel académisme un peu « avant-gardiste ». Au contraire. d'autre part à l'involution spiritualiste de beaucoup de ses adeptes.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 87 le moment ne prend acte de ce que proclament quelques jeunes gens «marginaux» dans un bouge de banlieue. Avant de suivre le parcours de cette singulière organisation. hormis un très bref moment d'euphorie. qui se poursuit jusqu'aux années trente. Ce n'est que hors de France qu'il peut encore inspirer. d'une part à son entrée dans les temples de l'art bourgeois et dans la publicité. Dans le champ littéraire. après la guerre. Belgique et Danemark. après la Libération de 1945. de semblables déclarations devaient être fréquentes dans un certain milieu. les vieilles gloires du genre Mauriac ou Gide demeu- L . sont marquées en France par une effervescence notable. d'autant qu'à cette époque. en France. Ce fait surprenant est dû sans nul doute à la «carrière» ultérieure de Debord. en particulier la première moitié. le morceau de papier sur lequel ils fixèrent alors leurs principes en vingt lignes est présenté comme un document historique dans un gros volume illustré 7. ou comme le groupe belge de Marcel Mariën. Les années vingt. des groupes comme COBRA en Hollande. le climat politique et culturel est plutôt gris. sa décadence devient brutalement évidente: on en remarque les signes. arrêtons-nous un instant pour examiner le moment historique dans lequel elle est née. connu sous le nom d' « École de Paris». Au contraire. Mais quarante ans plus tard. à mille lieues de toute nouveauté révolutionnaire. Si le surréalisme avait déjà perdu beaucoup de sa charge novatrice dès 1930. du moins indirectement.

Mais hormis leur incapacité totale à se faire entendre en public. et plus significatives encore sont les contorsions obscènes du quatrième. devant le "caractère socialiste" de l'Union soviétique et l'" extraordinaire intelligence objective" du PCF . le PCF se caractérise par un dogmatisme délirant.88 GUY DEBORD rent imperturbables. et radotant sur une" logique prolétarienne JJ. Totalement inféodé à l'URSS de Staline. juste au début des années cinquante. d'anarchistes et de bordiguistes.passent très vite dans le camp libéral. Aron et Camus . mais doté d'un quart des votes électoraux et d'un très grand prestige. le Parti communiste exerce un véritable terrorisme sur les intellectuels et parvient à étouffer toute pensée de gauche qui n'irait pas dans le sens de ses manuels. la" paupérisation absolue du prolétariat J. Aux forces bourgeoises. Sartre. seul semble s'opposer le Parti communiste.Merleau-Ponty. du fait de son rôle dans la Résistance et de sa politique" nationale". y compris les spécialistes de l'antistalinisme qui devaient pulluler quelques années plus tard. chassé du gouvernement en 1947.qui n'y soit soumis pendant quelque temps. on ne trouve pratiquement aucun intellectuel . On voit apparaître aussi des groupes de trotskistes.à part naturellement les intellectuels bourgeois .comme il l'écrit encore en février 1956. La revue Les Temps modernes esquisse après 1945 une critique du stalinisme. Les choses sont encore plus nettes en politique. En France plus que dans tout autre pays occidental.les trotskistes ne réus- . mais il est significatif que trois de ses quatre fondateurs . À cette époque. tandis que semble épuisée toute veine réellement novatrice. dénonçant entre autre. même auprès des autres forces politiques. ceux-ci souffrent de structures autoritaires et de stérilité théorique .

et ne recherche pas du tout la jonction entre la théorie révolutionnaire marxiste et l'exigence des avantgardes de « changer la vie H. Le taux de croissance du rendement par heure de travail est le plus élevé du monde. introduisant un « style H. Il ne s'agit pas d'une simple croissance quantitative. seule position marxiste indépendante. malgré toutes ses limites. Les années culminantes de l'activité des jeunes lettristes correspondent exactement à ce bref laps de temps. représente la seule véritable nouveauté de l'après-guerre 8. tandis que dans les autres pays européens la moyenne n'est que de 33 %9. mais d'un passage qualitatif qui bouleverse profondément la vie quotidienne.le taux des personnes employées dans l'agriculture (27 %) est le double du chiffre hollandais (13 %) -. entre 1954 . en l'espace de quelques années elle parvient au niveau des pays les plus développés. d'un certain niveau théorique. sa préparation pendant les années de l'Internationale lettriste est indissociable du rapide et profond changement que la France a subi dans les années cinquante. existant alors en France. celle-ci ne se distingue pas beaucoup des « communistes de gauche H des années vingt. l'économie française est encore relativement arriérée par rapport à celle des pays du Nord .LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 89 sissent même pas à décider entre eux si oui ou non la société soviétique est une société de classe. Alors qu'au début de cette période. et entre 1953 et 1958 la production industrielle en France s'accroît de 57 %. le groupe qui va publier la revue Socialisme ou Barbarie (voir ci-dessous). On peut donc affirmer que le lettrisme d'Isou. Si l'activité des situationnistes dans les années soixante était une tentative de réponse à la nouvelle situation sociale créée par le capitalisme moderniste. figuré par le « métro-boulot-dodo H. D'un désaccord de ce genre naîtra. au début 1949. Au début cependant.

fait qu'en France plus qu'ailleurs. La question qui revient si souvent dans leurs publications: «Ces moyens modernes servirontils à la réalisation des désirs humains?» s'explique dans le cadre de la plus profonde restructuration de la vie quotidienne que la France ait jamais connue. à un moment où celle-<:i existe déjà dans d'autres pays. dans lequel les sociologues croient aujourd'hui reconnaître le moment culminant d'une" seconde et silencieuse révolution française» qui arracha violemment" la France à son cadre encore traditionnel » et qui marque le début de l' " aliénation» actuelle". réside dans le fait qu'elles ont été parmi les premières à reconnaître dans ces nouveaux phénomènes les données de base d'une nouvelle lutte de classe. qui nient aux pal1isans d'Isou d'être encore des lettristes . et la jeune génération est particulièrement portée à apprécier le changement. En 1955 la machine à laver le linge apparaît sur le marché.90 GUY nEBORD et 1956. les dépenses des Français en électroménager doublent. L'activité des lettristes . Oebord évoquera plus tard la beauté de Paris au temps de sa jeunesse " quand. on peut voir venir la modernisation capitaliste " . et la même année on construit à Sarcelles les premiers grands ensemb les. et où les diverses factions de l'intelligentsia peuvent croire que leurs querelles ont une importance universelle puisqu'elles sont parisiennes. le nombre des étudiants du secondaire s'était multiplié par six en l'espace de vingt ans.comme se nomment simplement les adhérents de l'I.S. Entre 1954 et 1956. En 1953 a lieu la première émission télévisée en direct. Cette subite irruption de la modernité.L. En 1957. L'importance de l'I.est inséparable de l'époque où Paris est encore pour quelque temps la capitale culturelle du monde. et de l'I.L. . les" habitations à loyer modéré» qui depuis ont ravagé toutes les banlieues.

Quelques années plus tard. De tous les coins du monde y viennent encore des jeunes qui. et qui. quand l'underground . comme une avant-garde audelà même de tout art.. du moins après l'exclusion de certains éléments purement nihilistes. dans les années soixante.c'est ce qui constitue l'internationalisme. et sont convaincus que leurs «œuvres . avait représenté leur lieu de liberté. les descendants de ceux qui s'étaient soulevés tant de fois pour chasser leurs seigneurs. Au lieu de la vie morne que leur propose la société tout entière.resteraient dans l'histoire» (Potl. menacés par la misère et la police 14. pendant si longtemps. Nous ne sommes pas alors dans les années soixante. ils n'en sont pas moins très fiers d'eux : ils méprisent le monde qui les entoure et tous ceux qui ne sont pas aussi décidés qu'eux à rompre avec la vie bourgeoise. IS. Le centre est encore habité par un peuple au sens ancien du terme. 180). elle a brillé d'un feu si intense» (Oee. Même si les choses ne se passent pas sans mal dans les trois ou quatre bars où ils se retrouvent. pour être à Paris. bien qu'ils en représentent objectivement par certains côtés une espèce d'aile plus extrémiste.LA PRAT1QUE DE LA THÉORlE 91 pour la dernière fois. avait tant changé 12 . dont certains sont nord-africains ou étrangers résidant à Paris . Cette nouvelle «Internationale» comprend environ une douzaine de jeunes gens. ayant en commun l'opposition tragique de leur subjectivité avec le reste du monde 13. Ils se considèrent. 227). tout ceci s'achève. comme les situationnistes seront les premiers à le dire (<< La chute de Paris ». Ils méprisent l'existentialisme. acceptent de dormir sous les ponts.pratiquement inexistantes . ils fondent leur épopée sur la recherche de la passion et de l'aventure. 417) . Mai 68 est aussi une tentative des jeunes pour reprendre la ville qui.

ou si vous estimez posséder seulement une intelligence brillante. non sans rappeler que pour beaucoup d'entre eux l'aventure s'est mal terminée. À part la diffusion sporadique de billets portant des inscriptions comme «Si vous vous croyez du génie. Jacques Fillon et Gil 1. Wolman. Après l'exclusion d'un certain nombre de personnes. Rien ne peut dispenser la vie d'être absolument passionnante. mais à une époque où un tel groupe reste très isolé et entouré d'ennemis. Mohamed Dahou. Malgré l'hostilité et les truquages du monde. à cô té de Debord. adressez-vous à l'Internationale lettriste ». auteur d'un film lettriste en 1952. ils s'adressent au public dans des petites revues ronéotées. l'amour et l'urbanisme sont des moyens qu'il nous faut commander pour la résolution d'un problème qui est avant tout d'ordre éthique. sans indulgence.92 GUY DEBORD devient à la mode et est largem ent accepté. et de 1954 à 1957 vingt-neuf numéros de Potlatch. sa femme Michèle Bernstein . et Debord par la suite fera souvent l'éloge de cette période héroïque. mais en véri té ses déclarations méritent par elles-mêmes d'être remarquées : «Les plus beaux jeux de l'intelligence ne nous sont rien. les participants d'une aventure à tous égards redoutable se rassemblent. dont on peut rappeler. de deux ou trois pages chacun. Il est probable que personne aujourd'hui ne se souviendrait de l'I . un noyau dur de l'I. Tout ceci confère une extraordinaire intensité aux rencontres et aux événements. ou bien: «Construisez vous-mêmes une petite situation sans avenir"». Nous considérons généralement qu'en dehors de cette participation. il n'y a . se constitue en 1953. si celleci n'avait pas constitué les débuts de Debord.L. Nous savons comment faire. L'économie politique.L. De 1952 à 1954 paraissent quatre numéros d'Internationale lettriste.

leur activité est absolument sérieuse. tandis qu'il descendra à 20. Le refus du travail et l'aspiration vague à la «révolution ». Ou plus exactement. nous amuser de tout» (PotL. les rendent semblables aux premiers surréalistes .les «vives luttes de factions et l'exclusion de meneurs dépassés» (Potl. chaque geste. suivent sept signatures. Sous peine d'exclusion. mais aussi beaucoup plus sincères. le fait que leur revue donne le compte rendu d'une réunion de lettristes tenue pour décider de brèves inscriptions à la craie à faire dans quelques points de la ville. l'âge moyen est de 23 ans au moment de la constitution de l'I. selon les calculs effectués quelques années après. de plus en plus. même privé. Ils sont très jeunes: à l'été 1953. chaque mot des membres doivent correspondre à l'esprit du groupe.L. «Presque tout ce qui se passe dans le monde suscite notre colère et notre dégoût». À cette époque d'éclectisme effréné dans tous les . La recherche de l'aventure. de la passion et du jeu doit se dérouler avec la rigueur d'une organisation révolutionnaire de type léniniste... 17-18). le tout dans la tradition des tracts surréalistes (PotL. «nous savons pourtant. 156) et ils repoussent l'assertion courante selon laquelle la vie est triste (PotL. 43) . La propension à l'exactitude statistique et l'allusion aux épurations au sein du groupe . leur âge moyen est d'environ 21 ans. l'affirmation de leur subjectivité et leur niveau culturel bien réel malgré tout.bien que les jeunes lettristes soient plus frustes et plus négatifs.8 ans quelques mois plus tard à la suite de purges internes (IS. les longues discussions au cours d'une autre séance sur la question de savoir s'il faut abattre toutes les églises ou bien les destiner à d'autres usages : tout ceci indique que. pour les jeunes lettristes. qui interdit en plus tout contact. avec l'exclu. affirment-ils.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 93 pas de manière honorable de vivre» .. 3/17). 39) .

» Cependant. sinon la terreur ". lequel avait .Debord gardera la même exigence dans toutes ses activités ultérieures. La grande majorité des membres de ces organisations a fini d'ailleurs par être exclue sur proposition de Debord. dans les quelques pages d'Intemationale lettriste.S. Ce n'est pas pour rien si.94 GUY DEBORD domaines. auxquels on ne demande qu'une adhésion formelle des principes du parti. et l'l. l'Internationale lettriste exige de ses participants une rupture inconditionnelle avec tous les éléments de la vie environnante. cherchent à maintenir un nombre minimum de participants.. car dans ces dernières la rigueur est toujours mêlée à des considérations tactiques et à la recherche d'un nombre élevé d'adhérents. et leur vaut d'innombrables reproches et des accusations de "stalinisme». sur le plan de la pensée comme sur celui du vécu. et la question de savoir de quoi un individu se satisfait prouve sa valeur .L. en exigeant une participation sans faille. Ce manque total d'indulgence vis-à-vis de l'extérieur C" Nous n'avons aucune relation avec les gens qui ne pensent pas comme nous» [PotI. cette discipline se distingue de celle des organisations léninistes. Au contraire l'l. 185)) caractérise les lettristes et les situationnistes comme peu d'autre élément. on trouve deux fois la phrase détournée de Saint-Just: "Les rapports humains doivent avoir la passion pour fondement. Mais il est plus intéressant de souligner ici que la singulière combinaison entre la recherche du dérèglement et la rigueur est un élément de plus qui lie les jeunes lettristes au surréalisme. li s'agit de l'autodéfense d'un groupe qui opère dans des conditions difficiles et qui par ailleurs a identifié la cause de la dégénérescence des autres groupes avec leur trop grande tolérance interne. 166)) comme vis-à-vis d'eux-mêmes C" II vaut mieux changer d'amis que d'idées» [PotI.. dès l'origine.

lA PRATIQUE DE lA THÉORIE

95

introduit dans le monde artistique les exclusions, les scissions et les orthodoxies. Le rapport du groupe de Debord
avec le surréalisme originaire est ambigu 17, tandis que par
rapport au surréalisme contemporain, ils parlaient d'« agonies véreuses et théosophiques» (Potl., 176). Breton en particulier est l'objet d'une véritable haine œdipienne. Un
« manifeste» de vingt lignes en 1953 annonce que « la société
actuelle se divise donc seulement en lettristes et en indicateurs, dont André Breton est le plus notoire 18»; dans Potlatch, ils parlent des «inquisiteurs bourgeois comme André
Breton ou Joseph MacCarthy » (Potl., 80), et ils écrivent des
phrases comme: « De Gaxotte [historien ultra-réactionnaire]
à Breton, les gens qui nous font rire se contentent de dénoncer en nous [ ... ] la rupture avec leurs propres vues du
monde qui sont, en fin de compte, fort ressemblantes»
(Potl., 107). Pour le soixantième anniversaire de Breton,
quelques amis belges des lettristes envoient de fausses invitations convoquant des centaines de personnes à l'hôtel
Lutétia où Breton devait soi-disant parler « de l'éternelle jeunesse du surréalisme». Morale de la farce selon Potlatch :
«Aucune bêtise ne peut plus surprendre si elle se recommande de cette doctrine» (Potl., 240).
Les lettristes affirment parallèlement « que le programme
des revendications défini naguère par le surréalisme}) était
un «minimum» (Potl., 44). Ils reconnaissent le rôle positif
joué par le surréalisme, moins par ses œuvres que par sa tentative de « changer la vie» et d'aller au-delà de l'art. Le surréalisme avait été une destruction, encore artistique, de l'art,
alors que maintenant s'impose une tâche bien plus grande,
qui n'est plus expressive ou esthétique : « la construction
consciente de nouveaux états affectifs}) (Potl. , 106).
La « construction de situations}) est en effet le concept clé


96

GUY DEBORD

des jeunes lettristes 19; elle ne peut se réaliser par l'affirmation de dogmes, mais par la recherche et par l'expérimentation. Debord en parle dès ses premiers écrits - dans la
revue lOTI, déjà citée - , et nous retrouvons ce concept
quinze ans plus tard quand il analyse la façon dont le spectacle empêche les hommes de créer leur propre destin. Le
programme est toujours le même, mais, dans les dix premières années, il se résume principalement à l'idée du
dépassement de l'art.
Dans les années cinquante, il est facile de constater le
manque de nouveautés culturelles, et les lettristes se
moquent - chez Robbe-Grillet tout particulièrement - de
toutes ces « nouveautés», auxquelles ils reprochent de n'être
qu'une pâle copie des avant-gardes historiques que personne n'aurait songé à prendre au sérieux quelques années
auparavant. Mais il ne s'agit pas d'attendre l'arrivée d'un
nouveau courant artistique: « Toute la peinture abstraite,
depuis Malevitch, enfonce des portes ouvertes» (Potl., 215);
« tout le champ possible des découvertes» du cinéma est
épuisé (Potl., 139); « la poésie onomatopéique et la poésie
néo-classique ont simultanément manifesté la dépréciation
complète de ce produit» (Potl., 209). Les lettristes - déjà
avec Isou - pensent que l'invention d'une technique artistique, une fois réalisée, réduit tous ses utilisateurs futurs au
rang de banals imitateurs.
Potlatch offre une explication originale à cet immobilisme
de l'art: ce sont « les rapports de production qui contredisent le développement nécessaire des forces productives
aussi dans la sphère de la culture» (Potl., 274). De même
que l'accroissement de la domination humaine sur la nature
a dépassé l'idée de Dieu, les nouveaux progrès de la technique rendent possible et nécessaire le dépassement de l'es-

LA PRATIQUE DE LA THÉORIE

97

thétique. L'Église était une « sorte de monument élevé à tout
ce qui n'est pas encore dominé dans le monde» (Pot!., 205).
L'art est l'héritier de la religion 20 car il exprime le fait que
l'homme n'est pas en mesure d'utiliser les nouveaux moyens
pour se créer une vie quotidienne différente (Pot!., 170); et
c'est précisément l'apparition d'un nouvel ordre possible
qui rend inutile la simple expression du désaccord. C'est le
sens de l'affirmation de Debord et Wolman, selon laquelle
le lettrisme n'est pas « une école littéraire», mais la
recherche expérimentale d'une nouvelle {( manière de
vivre» (Pot!., 186). Potlatch réclame l'unité de l'art et de la
vie, non pour abaisser l'art à la vie actuellement existante,
mais au contraire pour élever la vie à ce que l'art promettait. La richesse de la vie promise par l'art, de même que les
techniques d'intensification des sensations qui distinguent
les pratiques artistiques, doit se retrouver dans le quotidien.
Les lettristes espèrent ainsi dépasser les surréalistes. Breton
avait parlé de « la beauté, dont il est trop clair qu'elle n'a
jamais été envisagée ici [par lui] qu'à des fins passionnelles 21 »; pourtant, les surréalistes se sont contentés d'écrire
des livres dans lesquels ils affirmaient hautement la nécessité de vivre les nouvelles valeurs au lieu de seulement les
décrire. En 1925 ils proclamaient: « 1° Nous n'avons rien à
voir avec la littérature. Mais nous sommes très capables, au
besoin, de nous en servir comme tout le monde. 2° Le surréalisme n'est pas un moyen d'expression nouveau ou plus
facile [ ... ] 3° Nous sommes bien décidés à faire une Révolution 22.» Mais la suite s'est avérée plutôt différente.
Si la poésie est morte dans les livres, elle « est maintenant
dans la forme des villes», « elle se lit sur les visages». Et il ne
faut pas se limiter à la chercher où elle est: il faut construire
la beauté des villes, des visages: « la beauté nouvelle sera

98
DE SITUATION»

GUY DEBORD

(Potl., 41-42). À la différence des surréalistes, les
lettristes n'attendent pas grand-chose des replis cachés de la
réalité, des rêves ou de l'inconscient; il faut au contraire
refaire la réalité elle-même. " L'aventurier est celui qui fait
arriver les aventures, plus que celui à qui les aventures arrivent» (Potl., 51) - cette belle affirmation pourrait être l'épigraphe de tout le parcours de Debord. Les arts ont désormais la fonction de concourir à un nouveau style de vie, et
au début les lettristes parlent d'" art intégral ». Les situations
que rech erchent sans cesse les futurs situationnistes contiennent un aspect matériel, et la réalisation véritable de la
construction de situations sera un nouvel urbanisme, où
tous les arts seront utilisés pour créer une ambiance passionnante.
L'intérêt des lettristes pour l'urbanisme est un fruit de la
psychogéographie, terme par lequel ils désignent l'observation systématique des effets que produisent les différentes
ambiances urbaines sur l'état d'âme. Les lettristes publient
plusieurs descriptions des zones qui peuvent subdiviser la
ville du point de vue psychogéographique, ainsi que des
observations sur des lieux précis". L'exploration est réalisée
au cours d'une dérive, qui est" une technique du passage
hâtif à travers des ambiances variées 24»: ce sont des promenades d'environ une journée au cours desquelles on se
laisse" aller aux sollicitations du terrain et des rencontres».
L'importance du hasard diminue avec la connaissance
accrue du terrain, qui permet de choisir les sollicitations auxquelles on veut répondre. Mais seuIl'" Urbanisme unitaire»
pourra fournir une vraie solution: la construction d'ambiances permettant non pas d'exprimer des sensations, mais
d'en susciter de nouvelles. L'intérêt pour une telle architecture antifonctionnaliste s'accroît durant l'agitation lettriste et

U\ PRATIQUE DE U\ THÉORIE

99

constituera l'un des premiers points de rencontre avec les
autres groupes artistiques européens qui conflueront ensuite
dans l'Internationale situationniste.
Les lettristes, au lieu de créer des formes entièrement nouvelles, veulent reprendre des éléments déjà existants pour
les disposer différemment. Cette technique du « réemploi»,
qui remonte d'une part au collage dadaïste, d'autre part aux
citations déformées adoptées par Marx et Lautréamont, est
appelée détournement. II s'agit d'une citation, ou d'une réutilisation dans un sens plus général, qui « adapte» l'original à
un nouveau contexte. C'est aussi une manière de dépasser
le culte bourgeois de l'originalité et de la propriété privée
de la pensée. Dans certains cas on peut utiliser des produits
de la civilisation bourgeoise, même les plus insignifiants
comme la publicité, en modifiant leur sens; dans d'autres
cas on peut au contraire rester fidèles au sens de l'original
- par exemple une phrase de Marx - en changeant sa
forme . Tandis que le collage dadaïste se limitait à une dévalorisation, le détournement se fonde sur une dialectique
de dévalorisation et revalorisation (lS 10/59), en niant
« la valeur de l'organisation antérieure de l'expression»
(lS 3/10). Les éléments y prennent un nouveau sens. On peut
déjà remarquer ici l'aspiration de Debord à dépasser la pure
négativité qui avait distingué Dada. Théorisé systématiquement dans un article de Debord et Wolman en 1956 25 , le
détournement fut l'un des aspects les plus caractéristiques
des lettristes et des situationnistes : les tableaux kitsch
repeints par Jorn, les bandes dessinées composées avec de
nouvelles légendes, les films de Debord presque exclusivement construits à partir d'extraits d'autres films, constituent
différentes formes de détournement. L'exemple suprême est
La Société du Spectacle. Reconnaître toutes les citations

reste une bohème qui place de vagues . extraite des Confessions d'un mangeur d'opium de Thomas De Quincey. toute la conception sociale de Debord est basée sur le détournement: tous les éléments pour une vie libre sont déjà présents. et on ne voit pas d'autres partis révolutionnaires.. (Préf. Certains emprunts reviennent avec insistance dans ses textes. ou encore la métaphore de la recherche du «passage au nord-ouest ». Énoncer des programmes «utopiques» comme celui de 1'« Urbanisme unitaire» n'est pas très difficile.100 GUY DEBORD détournées contenues dans le texte exige une solide culture". Mais le PCF ne suscite aucune sympathie. du moins. le lettrisme d'Isou et tant d'autres l'ont fait de façon analogue.7/18). comme celui du Manifeste communiste: «La grosse artillerie avec laquelle on bat en brèche toutes les murailles de Chine 27». Au cours des pre-mières années. Dans un sens plus large. Ce qui distingue l'LL. et dès le début elle tend à se rattacher aux traditions révolutionnaires. ou la phrase du Panégyrique de Bernard de Clairvaux de Bossuet: «Bernard. il faut seulement en modifier le sens et les organiser différemment (par exemple : IS.. Bernard.. 28 )). mot que Debord emploie encore jusqu'en 1960.L. l'I. dans la culture comme dans la technique. les créations du passé ne sont ni dépréciées ni contemplées avec respect.. demande «aux partis révolutionnaires prolétariens d'organiser une intervention armée pour soutenir la nouvelle révolution» en Espagne " .. ne manqueront pas à la guerre civile» (Potl. l'I. 131). c'est la recherche des moyens pratiques pour réaliser un tel programme. cette verte jeunesse ne durera pas toujours . 28). Ainsi. mais «utilisées à des fins de pro-pagande ».L. En 1954 Debord annonce que «les meilleures raisons.

] est déjà une nécessité pour l'État capitaliste comme pour ses successeurs marxistes. pour poser le « problème de la survivance ou de la destruction de ce système». À cette époque où subsiste encore un prolétariat au sens classique. en vertu d'un principe plutôt « existentialiste» : le fait que « la vie passe. hors celles que nous devons inventer et bâtir nous-mêmes» (Pot!. et que nous n'attendons pas de compensations. ]. Partout on s'est borné à l'abrutissement obligatoire des stades ou des programmes télévisés [ .. C'est pourtant durant cette période que les lettristes vont jeter les bases des élaborations futures. les lettristes refusent le syndicalisme ou les revendications purement économiques.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 101 espoirs dans une « révolution» mythique. 50-51). Ils constatent la totale dégénérescence de la gauche. qui ne réussit même pas à fournir un soutien concret à la cause de la liberté algérienne. . et elles ne sortent pas de la bouche d'un sociologue ni d'un marxologue professionnel. 30-31). Ces déclarations de 1954 étaient véritablement prophétiques à une époque où le phénomène n'en était qu'à son tout début. le changement n'est qu'une dérision» (Potl. ou serviront-ils à créer de nouvelles aliénations? « Le vrai problème révolutionnaire est celui des loisirs. De façon cohérente.. ils sont parmi les premiers à entrevoir les termes inédits dans lesquels le problème commence à se poser : qu'adviendra-t-il de la part croissante de temps libre à la disposition de la population? Les moyens techniques modernes permettront-ils à l'homme de vivre sous le signe du jeu et du désir.. . Si cette question n'est pas ouvertement posée avant l'écroulement de l'exploitation économique actuelle. Les interdits économiques et leurs corollaires moraux seront de toute façon détruits et dépassés bientôt. L'organisation des loisirs [ .. mais leur détachement vis-à-vis de la « politique » fait .

Le secret du pouvoir de séduction des théories situationnistes dans les années soixante s'explique par leur volonté d'associer le contenu de la nouvelle révolution. mais il lui faudra plusieurs années pour devenir un programme cohérent. annoncée par l'art. Plusieurs vont se perdre en route dans les mois suivants.L. dans laquelle paraissent quelques articles des lettristes. En 1955. avec des participants de huit pays.102 GUY DEBORD qu'ils se bornent à des commentaires très succincts sur l'évolution politique intérieure et internationale. Quelques mois plus tard. le nouveau mouvement a des . inclus dans le vieux mouvement ouvrier. L'I. Cette exigence apparaît déjà dans les premiers temps de l'l. comme Debord le reconnaîtra rétrospectivement en 1957 cPotl. aux moyens pratiques de sa réalisation. 263).. Mariën. en septembre 1956 à Alba dans le Piémont. Mais l'amitié avec le peintre danois Asger Jorn se révèle plus féconde. Debord en a d'autres. Celui-ci. Il a beaucoup d'amis dans différents pays d'Europe. Jorn fonde en Italie un "Mouvement International pour un Bauhaus Imaginiste". et de tous ces contacts naîtra une première rencontre. en créant un art de type expressionniste. avec le peintre et architecte hollandais Constant. Les Lèvres nues. aux "excès du sectarisme" et à la "pureté inactive". sur la côte ligure. et qu'ils ne s'engagent jamais dans des analyses plus détaillées. avait animé entre 1948 et 1951 le groupe COBRA. En juillet 1957 à Cosio d'Arroscia. en compagnie du peintre piémontais Pinot-Gallizio. doit d'abord dépasser sa tendance au "nihilisme satisfait ". La première étape est la collaboration avec la revue belge dirigée par M.L. huit personnes décident de foncier l'" Internationale situationniste ». qui cherchait à retrouver l'esprit révolutionnaire du surréalisme..

On ne peut pas continuer à « mener une opposition extérieure ». Cette possibilité est en phase avec le fait que la léthargie de l'après-guerre semble toucher à sa fin : Debord parle « de ce renouveau révolutionnaire général qui caractérise l'année 1956». Être « dans et contre la décomposition » (Potl. Algérie et dans les pays scandinaves. . Allemagne. . pour l'utiliser à nos fins » (Potl. France. Le contexte pourrait donc être favorable à l'apparition d'une nouvelle force révolutionnaire. « il faut nous emparer de la culture moderne. 249). affirme Debord . même si celle-ci doit encore chercher sa cohérence. mais surtout les grandes révoltes en Pologne et en Hongrie (Potl. Belgique. mais aussi la possibilité d 'élargir considérablement les bases du projet. Les situationnistes et l'art Les premières années de l'agitation situationniste se déroulent en grande partie à J'intérieur du monde artistique . 262). Debord définit explicitement comme « un pas en arrière» cette union entre le radicalisme lettriste et d'autres forces qui évoluent encore à l'intérieur d'une perspective artistique.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 103 adeptes en Italie. La gauche traditionnelle s'est totalement discréditée et la culture a atteint un degré de décomposition qui n'échappe plus à personne. 269) contient le risque d'une régression. et le dénominateur commun se limite pratiquement au thème de l'Urbanisme unitaire et à l'expérimentation pour créer de « nouvelies ambiances» dans le but de susciter de nouveaux comportements et d'ouvrir la voie à une civilisation du jeu. Hollande. . Grande-Bretagne. avec les événements survenus en Algérie et en Espagne. La plupart sont des peintres.

. La neutralisation des avant-gardes artistiques devient par conséquent l'une des principales préoccupations de la propagande bourgeoise. Debord passe en revue les progrès de conscience qui se sont accomplis dans le futurisme. Debord identifie la source de la dégénérescence du mouvement avec la surévaluation de l' in- . 691) . peut retarder le changement de la base de la société. et le retard dans le changement des superstructures. le dadaïsme . élaboré par Debord comme plate-forme provisoire pour la nouvelle organisation. et si étranger à toute mode linguistique.. mais aussi dans la prose du XVII' siècle et les textes de Saint-Just.dont" la dissolution [ . Debord y définit la culture comme le reflet et la préfiguration de l'emploi des moyens dont dispose une société.. Ce texte d'une vingtaine de pages constitue la première présentation systématique des idées de Debord alors âgé de vingt-cinq ans. 696) : c'est ce qu'on peut lire dans le Rapport sur la construction des situa/ions et sur les conditions de l'organisation et de l'action de la tendance situationniste internationale. ] était nécessitée par sa définition entièrement négative ". contrairement à ce qu'affirme le marxisme dit " orthodoxe ". qui puise à la fois dans les écrits de jeunesse de Marx et de Hegel. Dans son style si efficace.104 GUY DEBORD et de la problématique culturelle. La culture moderne est restée arriérée par rapport au développement de ses moyens..et le surréalisme. Louant la richesse du programme surréaliste originaire. mais dont l'apport se retrouve dans toutes les avant-gardes successives (Rapp. c'est-à-dire de la culture. et c'est aussi le plus long qu'il ait écrit avant La Société du Spectacle. Toutefois Debord affirme: "Les problèmes de la création culturelle ne peuvent plus être résolus qu'en relation avec une nouvelle avance de la révolution mondiale" (Rapp.

telles que la dérive ou la {( situation construite». Ce qui était auparavant une protestation contre le vide de la société bourgeoise se retrouve maintenant fragmenté et dissous {( dans le commerce esthétique courant». 698-699). Les arts ne seront pas niés. peut-on dire.soit par {( l'affirmation joyeuse d'une parfaite nullité mentale» (Rapp. il n'y a plus de place. nous voyons un exemple particulièrement évident de la fonction totalement dévoyée des vieilles avant-gardes après 1945. le {( réalisme socialiste» des pays de l'Est se situe à un niveau encore plus bas. Quand l'éloge surréaliste de l'irrationnel est récupéré par la bourgeoisie pour embellir ou justifier la complète irrationalité de son monde. consistera en une vaste expérimentation des moyens culturels pour s'insérer {( dans la bataille des loisirs». lettrisme.Debord cite l'existentialisme . mais des situationnistes qui. entre autres choses.S. Il va de soi que pour Debord. Bauhaus Imaginiste). L'art ne doit plus exprimer les passions du vieux monde. L'élaboration d'une {( science des situations» sera la réponse au {( spectacle» et à la non-participation. comme chez Beckett ou chez Robbe-Grillet. mais contribuer à inventer des passions nouvelles: .. 693). consistent à {( miser sur la fuite du temps». Ceci peut se faire soit par {( la dissimulation du néant» . La première tâche de l'I.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 105 conscient. mais tous feront partie de cette unité d'ambiance matérielle et de comportement qu'est la situation.. Il ne reconnaît de valeur positive qu'à ces forces qui ont ensuite conflué dans l'I.S. (COBRA. {( Dans une société sans classes. il n'y aura plus de peintres. 700) 30. feront de la peinture» (Rapp. Pour l'œuvre d'art tendant à la {( fixation de l'émotion» et à la durée. comme une affirmation positive de ce vide. qui est le véritable nouveau théâtre de la lutte des classes (Rapp.. toutes les procédures situationnistes.

déjà . il doit l'élargir. Par conséquent. la fonction principale de la « propagande hyperpolitique» est de « détruire [ ... ni à une révolution uniquement « cu lturelle ». produite à grande échelle sur de longs rouleaux vendus au mètre. Quelques mois après la fondation. Le « théâtre d'opérations» sera la vie quotidienne: « Ce qui change notre manière de voir les rues est plus important que ce qui change notre manière de voir la peinture» (Rapp.. qui dans leur diversité se complètent bien. 700) . l'I. ] l'idée bourgeoise du bonheur» et les passions du vieux monde (Rapp. Jusqu'en 1960. et de Pinot-Gallizio sont également importants. En juin 1958 sort à Paris le premier numéro de la revue Internationale situationniste. avec sa couvelture métallisée caractéristique. dont un groupe entier de peintres allemands du nom de SPUR. entré en 1958. PinotGallizio invente la « peinture industrielle».. ensuite les numéros deviennent plus rares. mais aussi plus volumineux. mais d'autres personnes arrivent. les exclusions commencent. Jusqu'en 1961 elle paraît à un rythme quasi semestriel.S. D'une façon ou d'une autre. les apports de Constant. Les objectifs des situationnistes ne se limitaient donc pas à une révolution purement politique. mais la culture reste toutefois le seu l lieu où l'on puisse poser dans sa totalité la question de l'emploi des moyens de la société " . et de nombreux Scand inaves. Ils envisageaient la création d'une nouvelle civilisation et une réelle mutation anthropologique. 701). Durant les quatre premières années de son existence.106 GUY DEBORD au lieu de traduire la vie. tourne autour de la collaboration entre Debord et Jorn. toutes les activités situationnistes de cette période sont placées sous le signe de l'expérimentation et du détournement (IS 3/10-11). Jorn. La liberté octroyée dans le domaine cu lturel devient l'alibi pour couvrir l'aliénation de toutes les autres activités.

Debord tourne un moyen-métrage intitulé Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps. et Debord affirme en effet dans le premier numéro d'Internationale situationniste que leur organisation « peut être considérée [ .qu'ils nomment « essai d'écriture détournée» . Cette fois. le texte du film suit une « trame » qui évoque les années lettristes. élabore des projets détaillés pour une ville utopique. Pour une partie du groupe. En même temps. publie quelques monographies sur ses artistes et accepte d'organiser au Musée communal d'Amsterdam un labyrinthe adapté à la dérive. où « chaque page se lit en tous sens. 3/11). Toutefois. sur le rapport entre « culture » et « révolution ». demeurent dans l'I..S. Debord en tête . bien qu'en fin de compte l'exposition n'ait pas eu lieu. 1/21)34. L'I. retrace les années de l'Internationale lettriste en utilisant exclusivement des « éléments préfabriqués».S. mais les positions de Debord sont partagées par de nouveaux venus comme le Belge R. achète de vieux tableaux au marché aux puces et peint par-dessus. Les situationnistes veulent s'emparer du secteur culturel pour le transformer. .LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 107 célèbre au niveau européen.S. et où les rapports réciproques des phrases sont toujours inachevés» (lS.édités en nombre limité : Fin de Copenhague 32 et Mémoires 33. Vaneigem et l'exilé .après 1961 . appelée « New Babylon ». une fracture irrémédiable apparaît bientôt dans l'I. Ce dernier livre. seuls Debord et Bernstein. de l'ancien groupe lettriste. Constant. ] comme une tentative d'organisation de révolutionnaires professionnels dans la culture » (lS. avec des images en grande partie empruntées ailleurs et détournées. . Debord lui-même entreprend une certaine forme d'activité artistique: avec Jorn il produit deux livres de collage . architecte de profession.

il existe au contraire de nouvelles candi/ions révolutionnaires (15. Pinot-Gallizio est exclu le même mois.S. 4/5). ni accepter vraiment la discipline requise. dans la perspective d'une «évolution lente" plutôt que d'une révolution qu'ils estiment lointaine.tentent de coordonner les actions du mouvement. « Notre époque n'a plus à écrire des consignes poé/iques. Constant ne juge pas opportun de renvoyer à «après la révolution " toute tentative de réalisation de l'Urbanisme unitaire.S. plus tard. même lorsque. la libération de l'ait ayant été «la des/rue/ion de l'expression elle-même» (15. 11/66) . 3/6).108 GUY DEBORD hongrois A. Presque tous les artistes de l'l. il animera le mouvement des « provos" à Amsterdam (15. Constant est contraint de quitter 1'1. En revanche. Au cours de l'été 1960. Des œuvres comme Finnegan 's Wake ont déjà mis fin à la pseudo-communication. Jorn enfin. se faisant traiter de « technocrate ". D'autres situationnistes au contraire ne veulent pas sortir d'une conception traditionnelle de l'artiste.5. mais à les exécuter" (15. dans des termes plus honorables.qui réunissent environ une douzaine de participants . peu disposé à se laisser dicter sa loi par une organisation. expriment leur scepticisme quant à la vocation révolutionnaire du prolétariat et préféreraient confier aux intellectuels et aux artistes la tâche de contester la culture actuelle. en 1961 de façon amicale". 8/33). Les conférences annuelles . l'exclusion . ni d'en différer les expériences pratiques. et la tâche consiste désormais à trouver une communication différente (15. 3/22-24) . Kotanyi -la sphère de l'expression est vraiment dépassée. Mais les divergences deviennent insurmontables. 3/3-7) et à réaliser l'art comme «praxis révolutionnaire" (IS. se sépare de l'l. car il n'a pas su résister à la tentation d'une carrière personnelle dans les galeries d'art. Pour Debord. avant de devenir une cible polémique.

d'autre part la société empêche l'artiste de le faire vraiment.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 109 de la section allemande et la scission de presque tous les Scandinaves . Il est significatif que les situationnistes. la question de l'art occupe de nombreuses pages dans Internationale situationniste. Durant quatre ans environ. Déjà au mois d'août 1961. Michèle Bernstein loue la « peinture industrielle» de Gallizio précisément parce qu'elle représente un progrès sur l'artisanat (IS. une résolution est votée qui définit toute production d'œuvre d'art comme « antisituationniste ». mettant ainsi pratiquement fin au programme de contestation de la culture de l'intérieur.S. l'I. Les situationnistes se veulent initialement les partisans d'un modernisme radical qui méprise toutes les formes artistiques existantes considérées comme inadaptées à la nouvelle situation créée par le progrès de la domination sur la nature. Cette contradiction a fait que la libération de l'art moderne a été son autodestruction et que l'artiste refuse son . Au moins jusqu'en 1963. lors de la cinquième conférence de l'1.au printemps 1962 se déroulent dans une atmosphère de sectarisme et de haine réciproque. D'une part la situation historique offre objectivement à l'artiste la possibilité de disposer de ces moyens pour déterminer le sens de la vie. au prix d'une réduction de l'organisation à un nombre minimal.les « nashistes» . alors que Debord et Vaneigem se consacrent à l'écriture de leurs livres. continuent de lui reprocher son « refus d'envisager l'emploi libérateur des moyens techniques supérieurs de notre temps» (IS. même sous la forme de débats internes. L'unité de l'1. 2/33). 2/27). à G6teborg en Suède.S. bien qu'ayant beaucoup atténué la polémique contre le surréalisme. se fait entendre assez peu. et la société lui reconnaît abstraitement ce droit.S. est enfin acquise en 1962.

mais sont des simples boutiquiers. réaliser directement dans la vie quotidienne les valeurs artistiques comme un art anonyme et collectif. Les activités altistiques traditionnelles n'ont de valeur qu'en tant qu'elles concourent à la création de situations. jusqu'au bout. un "art du dialogue" (lS. mais comme embellissement et adoration du néant. mais qu'ils représentent " le seul mouvement qui puisse. et l'on peut être situationniste sans" créer". l'I. qu ' il n'ex iste donc aujourd'hui que deux possibilités: soit poursuivre cette destruction. Au contraire. pour la première fois dans l'histoire. Les situationnistes se considèrent comme les vrais successeurs des avant-gardes de la période 1910-1925. Cela signifie l'abandon de toute" œuvre" qui vise à durer et à être conselvée comme marchandise d'échange. 4/37). 9/25). répondre au projet de l'artiste authentique" (lS.S.110 GUY DEBORD métier trop limité (IS. mais pour dépasser la dichotomie entre moments artistiques et moments banals.S. dans une opposition caractéristique de sa pensée. se conçoit comme une "avant-garde de la présence" (lS. 3/4). en englobant la survie de l'art dans l'art de vivre. avec . non pour la remplacer par un art sans œuvres. a conçu toute son activité comme une sorte d'avant·garde artistique. précisément parce qu'ils ne sont plus des artistes.S. annonce. puisque le comportement fait partie de l'Urbanisme unitaire et qu'il en est même le véritable but. Cette création ne pourra cependant pas dépasser quelques ébauches tant qu'on ne disposera pas totalement d'une ville au moins pour y construire une vie expérimentale. soit. L'l. L'I. les faux successeurs des avant-gardes ne peuvent même plus revendiquer un intérêt esthétique. par des happenings ou des performances. 8/14) face à l'" avant-garde de l'absence" des Ionesco ou des Duras qui se font applaudir comme des gens audacieux parce qu'ils proposent.

L.. Non avant elle. dans la période de l'après-guerre. l'important est « l'invention d'une activité supérieure» (Potl. L'I.S. 9/40-41) et l'une des principales aliénations. L'art du passé n'est absolument pas 1 L . même dans son état le plus moderne. Déjà les jeunes lettristes ridiculisaient l'abandon de l'art comme une « conversion religieuse» de la part d'artistes déjà ratés.S. en surévaluant peut-être l'importance du phénomène. estiment souhaitable mais lointaine (IS.. Il suffit de lire ce passage de 1963: « Nous sommes contre la forme conventionnelle de la culture. Les situationnistes veulent « mettre la révolution au service de la poésie» . le néo-primitivisme.. l'art a perdu son statut de « privilège de la classe dominante». qualifie presque toutes les tendances artistiques de son temps de « néo-dadaïstes». [ . 3/8). et considère comme réalisable et proche cette union entre la vie et l'art que les autres mouvements. 3/5).et non l'inverse. est à l'opposé d'une attitude anticulturelle. Il faut rappeler à quel point l'I.mais « d'une poésie nécessairement sans poèmes» . L'I. cette critique purement négative déjà faite par les dadaïstes.S. Ce qui la sépare des artistes de la « décomposition » est parfaitement exprimé dans la formule « nous ne voulons pas travailler au spectacle de la fin d'un monde. Nous disons qu'il faut la réaliser. pour devenir un produit de grande consommation (IS. ] Nous nous plaçons de l'autre côté de la culture. mais à la fin du monde du spectacle» (IS. 8/31). 8/21). comme les surréalistes des années trente (IS. même les plus avancés. observe. que. le bon sens petit-bourgeois du boucher. Elle souligne qu'elle-même propose quelque chose de nouveau et de positif. mais après. mais évidemment pas en lui préférant l'ignorance. en la dépassant en tant que sphère séparée » (IS.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 111 un demi-siècle de retard. 228). selon l'I.

a bien accompli son rôle qui était grand» (lS. en sont nées. Il est néanmoins curieux d'observer combien la condamnation situationniste de l'œuvre d'art est semblable à la conception psychanalytique qui voi t dans l'œuvre la sublimation d'un désir irréalisé. C'est sans doute l'un des points les plus discutables de la théorie situationniste de l'art. Dans les périodes où la révolution est lointaine. mais Debord y apporte un fondement théorique ultérieur à l'affirmation de l'impossibilité d'un aIt autonome aujourd'hui. l'art perd sa fonction. a eu pour fonction de représenter justement l'unité perdue. Dans La Société du Spectacle.112 GUY DEBORD condamné: il a souvent constitué le seul témoignage. 8/31). 7/24). des problèmes clandestins de la vie (lS. le progrès ayant ôté toute entrave à la réalisation des désirs. tout l'art moderne était antibourgeois (lS. 9/40). sans tout condamner ou tout approuver (lS. la culture. et ce n'est que dans son entourage qu'on trouvait des conduites séduisantes. partout où il s'est trouvé réellement critique et novateur par les conditions mêmes de son apparition. Selon les situationnistes. c'est dans les cercles poétiques que se maintient l'idée de la totalité (lS. la sphère culturelle en tant que thème explicite n'occupe qu'une place limitée. car celle-ci est de toute façon inférieure aux désirs. indépendantes entre elles. 8/21). L'un e d'elles. Plusieurs sphères séparées. que dans celui du vécu et de la communication (Sd § 180). Debord explique que l'unité de la vie a été perdue lorsque la société originaire basée sur le mythe s'est dissoute avec la division croissante du travai l. 6/25) . Sur l'art du passé il faut porter des jugements historiques et sobres. En bref. Dans le premier cas il s'agit de la science. aussi bien dans le champ de la connaissance et du savoir.« Nous pensons que l'art moderne. bien que déformé. dans .

La culture. plus elle prend conscience du fait que son indépendance est contraire à sa tâche. en elle l'innovation gagne toujours sur les tentatives de conservation (Sd § 181). Se trouvant dans une société partiellement historique. il n'a eu lieu qu'environ un siècle plus tard. Dès que la culture atteint son indépendance Debord ne spécifie pas à quel moment -. L'art devait être « le langage de la communication» (Sd § 187). La rationalité que la société divisée a reléguée dans la culture découvre inévitablement qu'elle est partiellement rationnelle tant qu'elle est séparée de la totalité de la vie (Sd § 183). Mais comme l'idée qu'une partie de la totalité puisse prendre la place de la totalité est évidemment contradictoire.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 113 le second de l'art. pour être fidèle à son « cœur» historique. C'est précisément parce qu'elle représente ce qui manque dans la société la communication. la culture l'est aussi en tant que sphère autonome. Feuerbach et Marx. tandis que dans l'art. comme elle est le cœur de la société entière. et le sachant. Debord rappelle que ce tournant s'est produit dans la philosophie avec Hegel.qu'elle doit refuser d'en être seulement l'image 36 . mais la perte progressive de toutes les conditions 1 L . l'unité des moments de la vie . L'essor des connaissances conduit la culture à prendre conscience du fait que l'histoire est son « cœur» (Sd § 182). la culture ne peut que refuser de représenter ce « sens» qui dans une société véritablement historique serait vécu par tous. doit donc dissoudre toute qualité ontologique ou statique. plus elle doit mettre en doute sa fonction sociale. s'enclenche un processus dans lequel plus la culture progresse. Plus la culture devient indépendante. Son apogée doit donc être également sa fin comme sphère séparée.

et ce n'est pas un hasard . l'art a de plus en plus accru son refus d'être le langage fictif d'une communauté inexistante. et plus l'art exprime l'urgence du changement. l'autodestruction du langage est alors « récupérée" pour la « défense du pouvoir de classe" (Sd § 184). Au cours du processus de destruction de toutes les valeurs formelles qui s'est déroulé de Baudelaire à Joyce et Malevitch. Détachée de la nécessité de re/rouver dans la pratique un langage nouveau. L'art moderne prend fin avec Dada et les surréalistes qui. En même temps. et il n'est pas. bien que de façon imparfaite. avaient voulu supprimer l'art autonome et réaliser ses contenus. avec la double défaite des avant-gardes politiques et esthétiques.celui de la littérature et celui des arts figuratifs . Son avant-garde est sa disparition" (Sd § 190). il ne peut plus y avoir d'art honnête: celui qui veut rester fidèle au sens de la culture ne peut le faire qu'en la niant comme sphère séparée et en la réalisant dans la théorie et la pratique de la critique sociale (Sd § 2\0-211). plus il doit également exprimer l'impossibilité de le réaliser sur un plan purement artistique. La répétition de la destruction des formes dans le théâtre de l'absurde. La phase « active" de la décomposition s'achève entre les deux guerres. À partir de cette période. « Cet ait est forcément d'avant-garde.que le " dernier grand assaut du mouvement révolutionnaire prolétarien" (Sd § 19\). La décomposition change alors de signification et fait partie des tentatives bourgeoises de maintenir l'art comme objet mort à contempler. dans le "Nouveau . en même temps . l'autodestruction de l'art exprime la nécessité de retrouver un langage commun qui soit réellement celui « du dialogue" (Sd § 187).114 GUY DEBORD de la communication a porté le langage .à constater justement l'impossibilité d'une communication (Sd § 189).

La fin de l'art autonome. offre à la consommation toute l'histoire de l'art : la société du spectacle tend à reconstruire.. essentielle à la culture de la décomposition 37. La critique de la vie quotidienne Au cours des premières années de l'I. Déjà les avant-gardes « historiques» voulaient opérer un changement qui prenne justement en compte cette vie quotidienne « banale ». presque toujours exclue de la réflexion. Simmel et L :4me et les formes du jeune Lukacs. la vie quotidienne restant égale malgré les changements dans les « hautes» sphères de la vie. avec les débris de toutes les époques et de toutes les civilisations. l'autre thématique dominante est celle du quotidien . la philosophie elle aussi s'ouvrait à la prise en considération du quotidien. « simple proclamation de la beauté suffisante de la dissolution du communicable» (Sd § 192).S. Avec le « changer la vie» de Rimbaud. une sorte d 'édifice baroque exprimant parfaitement cette négation de l'aspect historique. dans la nouvelle peinture abstraite ou dans le pop art n'exprime plus l'histoire qui dissout l'ordre social existant. de sa critique et de sa transformation révolutionnaire . puis dans la phénoménologie et dans l'existentialisme. et considérait le quotidien comme le lieu de la banalité par excellence. d'abord avec G. elle conférait à cette banalité un caractère éternel. La réflexion philosophique faisait cependant de la « quotidienneté» une autre catégorie abstraite. mais n'est qu'une plate copie de l'existant d'un point de vue objectivement affirmatif.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 115 roman». les avant-gardes . entendu comme une succession de différents styles. Au même moment.

Quand ensuite les jeunes lettristes passent d'une attitude de refus spontané à un approfondissement théorique. il ne l'est pas du fait d'un destin immuable. Il s'agit bien sûr d'un quotidien qui reste entièrement à construire.L. au moment même où le quotidien pourrait se libérer de nombreuses entraves. ils découvrent l'œuvre d'Henri Lefebvre. Poser cette simple question: « Dans sa vie quotidienne. L'influence de ce der- . Les premières critiques des surréalistes à l'égard de l'Union soviétique ne concernaient pas sa structure économique ou sociale. mais la survivance de nombreux éléments de la morale bourgeoise. voulant utiliser les créations artistiques pour la construction de situations. Dans les écrits de l'I. et justement ils ne veu lent pas abaisser ces autres moments de la vie au niveau de la vie quotidienne telle qu'on la connaît. ils vont même jusqu'à renverser le rapport traditionnel entre l'art et la vie. s'ébauche déjà la critique de cette nouvelle vie quotidienne qui s'impose. l'individu sera-t-il plus heureux?» était le moyen le plus simple et le plus approprié pour critiquer beaucoup de conceptions prétendues marxistes. tout ce qui se détache du quotidien est une aliénation et une dévaluation de cette vie quotidi enne et réelle.116 GUY DEBORD artistiques avaient entrepris un chemin inverse: la vie quotidienne apparaît comme quelque chose qui peut et qui doit changer. Les jeunes lettristes aussi se préoccupent d'abord de trouver un autre style de vie. mais résulte d'un ordre social déterminé. Si le quotidien actuel est effectivement un lieu de privation. une autre vie quotidienne. Pour eux. telle que l'obéissance filiale " . elle est même le paramètre qui décide de la valeur des transformations réalisées ou promises. selon lesquelles la révolution signifiait surtout l'augmentation de la productivité. en faveur de soi-disant « moments supérieurs ».

en même temps que de concurrence. il est le premier à faire connaître en France les manuscrits de jeunesse de Marx. philosophe et sociologue. les situationnistes diffusent une bande dessinée détournée sur laquelle figure une reproduction du tableau La Mort de Sardanapale portant l'inscription: « Oui. utilisant des éléments de Nietzsche. Dans les années vingt. cherchant de façon souvent grotesque à concilier ses recherches avec la ligne du Parti. Lefebvre devient pour un temps « le plus important des philosophes marxistes contemporains 41 ». la pensée de Marx est bien une critique de la vie quotidienne» (reproduit dans IS. vingt ans après. Ce groupe se trouve dans un rapport de collaboration. publié en 1946. Lefebvre écrit que « le marxisme dans son ensemble est donc bien une connaissance critique de la vie quotidienne» (Cdvq . jusqu'alors peu traitée en France 40. Durant la « déstalinisation ». il anime le groupe « Philosophies ». Henri Lefebvre. et dans La Conscience mystifiée (1936) il aborde la thématique de l'aliénation. Le premier. Si sa célébrité dans les années cinquante est surtout due à de nombreuses œuvres de vulgarisation marxiste. et selon certains dilettantes. avec les surréalistes. Après cette expérience 39. l'une des rares tentatives d'élaborer en France une théorie marxiste indépendante. porte encore la marque du climat enthou- . 11/33). Il milite pendant trente ans. Dans les années trente. son importance dans le champ de la théorie tient avant tout aux deux volumes de la Critique de la vie quotidienne. a participé durant sa longue vie (1901-1991) à de nombreuses étapes décisives de la culture française et a publié environ soixante-dix livres. Lefebvre s'inscrit au Parti communiste. et. 161).LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 117 nier sur les futures théories situationnistes est importante: en 1946. bien que sa pensée soit en vérité très éclectique . Husserl et Heidegger.

le second volume de la Critique de la vie quotidienne. Acquise auprès des surréalistes durant leur collaboration dans les années vingt. et qu'il ait été jusqu'en 1958 un membre éminent du PCF. Quand Lefebvre et Debord se rencontrent à la fin des années cinquante. ]] avait une réputation d'hérétique. malgré ses polémiques ultérieures parfois violentes à leur égard. publié en 1961. reprennent l'analyse d'un point de vue substantiellement différent ". Lefebvre fut la seule personnalité ayant un rôle institutionnalisé dans le monde culturel avec qui les situationnistes ont accepté de collaborer. Luimême déclare: "Cette métamorphose de la vie quotidienne m'a fait communiquer avec le surréalisme à travers Eluard. coïncident presque mot pour mot. elle demeura chez lui très vive. 6/20-27) -. Les deux textes. d'autre part. selon Lefebvre il s'agissait d'" une histoire d'amour qui n'a pas bien fini")J. Ce message. je l'ai transmis aux situa- . ils sont déjà parvenus chacun de leur c6té à des résultats similaires. Les situationnistes ont sans doute été attirés par son aspiration à la métamorphose de la vie réelle. De cette riche rencontre sortiront d'une part: "Perspectives de modifications conscientes dans la vie quotidienne)J conférence prononcée par Debord en mai 1961 devant un groupe d'étude réuni par Lefebvre 14 (reproduite dans IS. bien qu'étant un universitaire et un intellectuel "affirmé)J. même si l'on peut penser que Debord a lu le premier volume de la Critique de la vie quotidienne. beaucoup plus tard. publié à la fin de la même année. sur certains points.118 GUY DEBORD siaste de la Libération survenue peu de temps auparavant. Une relation intellectuelle et personnelle intense s'établit entre eux durant quelques années. La préface à la seconde édition (1958) et le deuxième volume.

. qui porte en sous-titre « Introduction». Quoi qu'il en soit. dimension aussi fondamentale que méconnue de l'existence humaine . de la vie quotidienne. Pour la première fois.mais ces derniers auraient certainement nié l'insinuation selon laquelle ils attendirent Lefebvre pour découvrir la nécessité d 'un tel changement. la manière adoptée par Lefebvre est cependant plutôt éloignée de l'approche qu'en feront ensuite les situationnistes. 30). de Baudelaire et Rimbaud jusqu'aux surréalistes (Cdvq 1.Lefebvre estimera plus tard que cette découverte est d'une importance comparable à celles de l'analyse freudienne de la sexualité et de l'analyse marxienne du travail (Cdvq II. Lefebvre défend la richesse. et non dans les moments « exceptionnels». le lieu de la réalisation humaine.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 119 tionnistes 45» . au détriment des problèmes réels et quotidiens. Lefebvre reconnaît « qu'il n'y a pas eu d'avant-garde depuis les surréalistes. la vie quotidienne de la société bourgeoise avec la vie quotidienne en tant que telle (Cdvq l. 145). affirme l'importance de la vie quotidienne. selon lui « bourgeoises». dit-il. L'évasion vers un royaume du fantastique et du bizarre. La vive polémique de Lefebvre contre ces mouvements et le reproche qu'il leur fait de détester le travail relèvent de l'esprit « communiste)) de l'époque et sont bien loin de pouvoir intéresser Debord. est mise en avant par le modernisme littéraire. Le premier volume de la Critique de la vie quotidienne. même après la rupture. si ce n'est les situationnistes 46 » . Aussi la soutient-il contre toutes les tentatives.118-142). le quotidien est abordé d'un point de vue critique et marxiste. au moins potentielle. et voit dans celle-ci. 125. Mais dix ans après. de la décrire comme un lieu irrémédiablement voué à la banalité: c'est confondre.

Pour le renouveau du marxisme (Cdvq l. est l'idée que le quotidien constitue l'unique réalité.120 GUY DEBORD Lefebvre avance des idées sensiblement différentes à ce propos.il cite comme exemple les« grandes idées" (Cdvq l. il retire sa critique excessive du surréalisme (Cdvq l. ou dans l'affirmation que la philosophie est elle aussi une aliénation. . qui ne doit pourtant pas être «abolie" mais «dépassée". Dans de telles assertions. se trouvent préfigurés quelques thèmes majeurs de la théorie situationniste des années soixante. celle-ci n'arrivera que lorsque les masses ne pourront et ne voudront plus vivre comme avant (Cdvq l. Les «conditions objectives" ne suffisent pas pour produire une révolution. 37) et propose même un «romantisme révolutionnaire". c'est-à-dire réalisée quotidiennement (Cdvq l. 195). 191) il assigne une place centrale à la critique de l'aliénation de la vie quotidienne et de sa scandaleuse pauvreté en regard de ce que la science et la technique rendraient possible. 213). face à laquelle se dresse une irréalité produite par l'aliénation. entre autres les modes de vie. La conception de Lefebvre. et sa réalisation amènerait la disparition des divisions entre les moments supérieurs et inférieurs de la vie (Cdvq l. et témoigne d'une forte méfiance envers la dimension individualiste considérée comme «bourgeoise". 265) ". 182). Lefebvre rompt ainsi avec la conception stalinienne selon laquelle la base économique détermine mécaniquement la superstucture. qui semble toutefois plus réelle . L'espoir que la vie privée s'efface au profit de la dimension politique et collective représente aussi une manière de concevoir la désaliénation de la vie quotidienne liée à l'atmosphère de l'après-guerre. Le véritable contenu de la philosophie est dans l'idée de 1'« homme total". qui se rapproche des futures thèses situationnistes.

elle peut donc tenir compte de l'irruption soudaine de la « modernité» dans la vie quotidienne française. une nouvelle aliénation (Cdvq l. 221). dont nous avons déjà parlé. Ce retard est d'autant plus sensible que la technique a énormément creusé cet écart entre le possible et le réel auquel Lefebvre attribue une grande force de propulsion. 245-246). 15). alors que la puissance de la société se déploie dans l'État ou dans l'industrie (Cdvq l. 263) à la mesure de la domination sur la nature désormais atteinte. les loisirs représentent d'un côté une critique de la vie quotidienne. La longue préface à la seconde édition date de 1958. dans les conditions actuelles. 201).LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 121 entre le rationnel et l'irrationnel (Cdvq 1. Dans ce sens. il conçoit le retard de la vie quotidienne en termes essentiellement matériels: le prolétaire habite souvent dans un taudis. puisqu'ils contiennent l'idée d'un libre usage des moyens. 213) et d'une « sagesse nouvelle» (Cdvq l. dans son temps « libre». 16). Lefebvre constate avant tout une nette détérioration de la vie quotidienne. comme il arrive plus ou moins dans la fête traditionnelle (Cdvq l. 49). C'est particulièrement vrai quand l'homme. De même. 244). puisqu'elle est en mesure d'opposer au quotidien actuel des possibilités réalisables. Lefebvre augure d'un « art de vivre» (Cdvq l. et parle d'«Ïnégalité du développement» (Cdvq 1. on peut dire que la technique exerce sur la vie quotidienne une critique plus efficace que la critique opérée par la poésie. 41-45) 48. entre le public et le privé. qui représente un secteur en retard par rapport à l'évolution de la technique. il a espoir que l'on puisse arriver à un progrès sans revers négatifs (Cdvq l. On sent ici la 1 L . et non de simples rêveries (Cdvq l. mais ils constituent par ailleurs. devient un spectateur qui vit par personne interposée (Cdvq l. Toutefois.

. Lefebvre publie l'article «Le romantisme révolutionnaire ". non pas au nom du passé et de la pure rêverie. ou bien est-ce un lieu de pauvreté auquel il faut opposer la construction de la vraie vie? Lefebvre luimême semble du premier avis dans le premier vo lume. 58) et il affirme que «les choses avancent (c'est-à-dire que certaines choses disparaissent) par leur plus mauvais côté... il refuse la socialisation à travers l'État qui «semble alors le seul lien des atomes sociaux. se retrouve dans la théorie situationniste. (Cdvq l. même dans les pays soi-disant socialistes (Cdvq 1. où naît l'aliénation. C'est précisément la possibilité désormais existante d'une nouvelle totalité qui crée le vide culturel actuel. Le concept de Lefebvre selon lequel le quotidien est la frontière entre le dominé et le non-dominé. celui-ci maintiendrait le désaccord entre l'individu progressiste et le monde. Il reste toutefois une ambiguïté fondamentale : la vie quotidienne actuelle est-elle malgré tout un lieu de richesses cachées d'où peut partir une contestation généralisée. 82). 48). mais sans le ramener à un antagonisme supra-historique entre l'individu et la société en tant que tels. 72). dans lequel il théorise l'avènement d'un nouveau romantisme qui critiquerait la réalité. il soutient que la vie quotidienne et le degré de bonheur atteint dans celle-ci sont un paramètre pour mesurer le progrès social.122 GUY DEBORD ligne de séparation avec le stalinisme" et l'on entrevoit le terrain de rencontre avec Debord dans une série d'analyses: à l'idée courante que l'homme se réalise dans le travail. mais aussi la désaliénation (Cdvq l. il fait remarquer que l'aliénation économique n'est pas l'unique aliénation (Cdvq 1. Toujours en 1957. Lefebvre objecte que le travail parcellisé ôte cette possibilité (Cdvq l. et du deuxième avis dans le second.. (Cdvq l. 97). mais du possible et du futur. 102).

mais reproche à son auteur de se limiter à « la simple expression du désaccord».dont Lefebvre cite l'affirmation selon laquelle la vie quotidienne « est littéralement colonisée» (Cdvq II. et aussi de la réaction à la manipulation des besoins qui se séparent des désirs (Cdvq II. mais des besoins et des désirs. 37). et ce romantisme. Désormais « l'art peut cesser d'être un rapport sur les sensations pour devenir une organisation directe de sensations supérieures » crS. étant donné que les villes nouvelles témoignent seulement de la dégradation de la vie quotidienne (Cdvq II. Dans le premier numéro d'Internationale situationniste. Il range l'urbanisme parmi les secteurs de la vie restés « en retard » par rapport au développement général des techniques de production (Cdvq II. La collaboration avec Debord . de leur richesse et de leur complexité (Cdvq II. 1/21). Lefebvre reconnaît qu'une transformation sociale pourrait naître non plus de la misère.se remarque dans d'autres concepts communs à tous deux. au lieu d'envisager des tentatives pratiques pour expérimenter de nouveaux usages de la vie. et c'est une erreur d'avoir encore confiance comme il le fait dans l' « expression» des contradictions de la société. en thématisant les usages possibles des moyens de contrôle sur la nature. auxquels il consacrera de nombreux écrits au cours des quinze années suivantes 51. Le « possible-impossible» de Lefebvre est trop imprécis crS. 16. 3/6). L . 91). serait une expression de la modernité au meilleur sens du terme. Au même moment. 1/21).LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 123 dit Lefebvre. 17) . Lefebvre commence à se passionner pour les problèmes d'urbanisme et d'espace. alors que « les contradictions ont déjà été exprimées par tout l'art moderne jusqu 'à la destruction de l'expression elle-même» crS. 82). Debord approuve ce projet dans ses lignes essentielles. 149).

on trouve de fréqu ents renvois à la « non-participation» et à la « passivité». 26). Lefebvre souligne que le quotidien et J'histoire sont de plus en plus séparés (Cdvq Il. 225). même dans la sphère de la politique révolutionnaire: grands dirigeants. telle que la télévision (Cdvq JI. 187). Enfin. Lefebvre prend également en considération la fin de l'art: il faut ajouter au programme de Marx J'exigence de faire devenir monde non seulement la philosophie. Lefebvre approfondit sa conviction que la philosophie est morte et destinée à être dépassée. et non d'un devenir-philosophie du monde (Cdvq Il.124 GUY DEBORD À l'époque de son amitié avec Debord. l'État et l'économie. 29. 188). 78. précisément comme un secteur sous-développé et colonisé.S. actions historiques. dans le sens d'un devenir-monde de la philosophie. lui fait toutefois remarquer que cette idée « fut à la base de la pensée révolutionnaire depuis la onzième Thèse sur Feuerbach» (lS. . et Debord dans sa confé rence considère le quotidien comme un secteur qui suit avec un certain retard le mouvement historique. Bernstein et Vaneigem. 226). qui présente le monde comme un «spectacle» (Cdvq Il. Et c'est justement du point de vue de la vie quotidienne que l'on peut et que l'on doit refuser tout ce qui prétend lui être supérieur. L'I. renforcées par les nouveaux moyens techniques. C'est le lieu où est produite l'histoire. mais inconsciemment et de manière que cette histoire s'en détache et s'érige en puissance indépendante. dans le second volume de la Critique de la vie quotidienne. 3/5). mais également l'art et la morale. il résiste également aux bouleversements qu'apporte le développement des forces productives dans les autres sphères de la société. Si le quotidien est séparé de l'histoire. puisqu'ils sont une « manière de métamorphoser fictivement le quotidien» (Cdvq Il. prétentions à l'éternité ".

Lefebvre est désormais une de . Il affirme que « ce processus cumulatif entraîne la société [ . et quand en 68 se présente le grand moment. ce qu'il n'était pas dans les sociétés anciennes [ . 335). qui sont cycliques. dans La Société du Spectacle. les routes de Lefebvre et des situationnistes se séparent. Ce schéma. ] dans l'histoire» et qu'alors « l'économique devient prédominant et déterminant.bien que Lefebvre n'en soit pas non plus l'inventeur -l'opposition entre les sociétés de reproduction simple. Les situationnistes continuent leur chemin. et qui dépensent leur surplus en œuvres et en fêtes. liée au cyclique mais soumise à l'accumulation. 324).. ] Individus et groupes font cette histoire. lieu de l'événement unique et qualitatif. Une vraie vie personnelle devrait se créer comme œuvre et comme histoire consciente. soustraite aux aveugles mécanismes de la vie quotidienne (Cdvq II. stables et non cumulatives. 337) . Quelques années plus tard . en particulier à propos d'un écrit sur la Commune de Paris 53. tandis qu'ils s'accusent mutuellement de plagiat. et l'histoire. Mais déjà on trouve dans le second volume de la Critique de la vie quotidienne . 317-327). où le caractère cyclique ne disparaît pas. Lefebvre poursuit ses recherches en élargissant la portée anthropologique. . actuellement cyclique et soumis au quantitatif. et les sociétés de la reproduction élargie.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 125 La différence entre le quotidien. mais aveuglément» (Cdvq II. et tente. se situe à leur intersection (Cdvq II. la vie quotidienne.. analogue au schéma ma rxiste de la reproduction simple et élargie du capital. n'apparaît chez Debord que plus tard.. mais sert de base (Cdvq II. Les activités humaines elles-mêmes se divisent alors en cumulatives et non cumulatives. de se situer en alternative au structuralisme. est appliqué par Lefebvre à l'ensemble de la vie sociale. sans grand succès.

Entre 1962 et 1966. Un quart de siècle plus tard.S. a pris des situationnistes au moins autant que ces derniers ont pris chez lui. . dont la signification est aujourd'hui reconnue par beaucoup d'études concernant cette période 55. Lefebvre. dans une moindre mesure. mais conserve un potentiel d'actualité.dont l'intérêt n'est pas seulement historiegraphique. Le moins que l'on puisse dire est que personne n'a mieux anticipé le contenu libérateur de 68 que les situationnistes. normalement moins.et. ['histoire de 1'I.S. indépendamment de savoir dans quelle mesure ils ont « influencé" les acteurs de ce mouvement et si ceux-ci en étaient conscients. on peut affirmer que les situationnistes ont été les seuls à développer une théorie . se déroule essentiellement en France. entretient une agitation souvent souterraine. N'ayant jamais plus d'une vingtaine de membres. intitulée « De la littérature et de l'art moderne considérés comme processus de destruction et d'autodestruction de ['art"". et de quelques opuscules. du maoïsme. comme on peut le voir dans une de ses conférences de 1967. 1'I. une pratique . de l'ouvriérisme et des freude-marxistes ont sombré dans les oubliettes de l'histoire. pour sa part. l'I. de deux numéros de revues en Allemagne et en Scandinavie.S.126 GUY DEBORD leurs cibles préfé rées en tant que «récupérateur" qui cherche à capter les thèmes révolutionnaires dans l'optique de la société existante. Les situationnistes et les années soixante Après 1962. hormis la publication d'Internationale situationniste. se montre raremen t en public. et après que les théories d'Althusser.

et ce geste.A. et de quelques moyens pour y remédier. qui aujourd 'hui peut paraître banal. se déplace alors vers la recherche des moyens pratiques de sa mise en actes. et proposé ensuite l'auto dissolution du syndicat en affirmant que celui-ci n'était qu'un instrument d'intégration des étudiants dans une société inacceptable. s'ajoute.S. le contenu de l'opuscule de Strasbourg écrit en grande partie par M. des personnes proches de l'I. Mais alors. Mais c'est à la fin de 1966 que l'activité de 1'I. pour susciter un large écho dans la presse et déchaîner des actions judiciaires. l'élaboration de l'analyse situationniste de la société est pratiquement terminée. entre dans sa phase décisive. aient utilisé ses finances pour faire imprimer un opuscule situationniste. À ces actes d'une rébellion étudiante naissante. qui très vite allait devenir quasi quotidien dans les universités françaises.S..S. Khayati. C'est ce qui ressort de la diffusion d'une brochure 56 sur la révolte des Noirs de Watts (fin 1965). sexuel et notamment intellectuel. était alors aussi une nouveauté. avec le fameux « scandale de Strasbourg H.LA PR. élus à la direction locale du syndicat étudiant. membre de l'1. pour faire scandale. : De la misère en milieu étudiant.S. dans laquelle Debord explique que le spectacle destiné aux Noirs est une version pauvre du spectacle blanc. politique. psychologique. Moles . diffusé par dizaines de milliers d'exem- . qui refuse les canaux traditionnels de la contestation. Cet événement. demandent tout. il avait suffi que quelques sympathisants de 1'I. le cybernéticien A. considérée sous ses aspects économique. ceux-ci comprennent donc plus vite la duperie et.S. Ce texte.TIQUE DE LA THÉORIE 127 Vers 1965. possédant moins. avaient interrompu par un jet de tomates la conférence d'un professeur. et l'intérêt de l'I. n'aurait pas beaucoup attiré l'attention s'il s'était produit deux ans plus tard. Quelques mois plus tôt.

Khayati termine par une exhortation à concevoir la révolution comme une fête et un jeu. Des tracts composés de bandes dessinées détournées diffusent les propositions situationnistes: non pas une quelconque revendication sur tel ou tel aspect partiel. Comment les situationnistes y sont-ils parvenus? En premier lieu probablement du fait de leur cohérence. de leur intransigeance et de leur refus de l'éclectisme. À la fin de l'année 1967 paraissent les deux ouvrages de théorie situationniste: La Société du Spectacle et le Traité du savoir-vivre à l'usage des jeunes générations de Vaneigem 58. du moins en France. l'être le plus universellement méprisé. qui devait bientôt apparaître sur de nombreux murs 57. suivie d'une brillante et mordante satire de la vie étudiante et d'un résumé des idées situationnistes. après le policier et le prêtre. car tous ceux qui prétendaient la défendre avaient abdiqué. et conclut sur le mot d'ordre «Vivre sans temps mort et jouir sans entraves ».128 GUY DEBORD plaires en France puis à l'étranger. ne fait aucune concession aux étudiants contents d'être étudiants et désireux seulement d'améliorer leur statut: «Nous pouvons affirmer sans grand risque de nous tromper que l'étudiant en France est.» C'est ce que proclame la première phrase. Le contenu profond de Mai 68. et moins encore un militantisme «au service du peuple ». S. «Ce qui avait le plus manqué à l'intelligence depuis quelques dizaines d'années. sans négliger l'aspect théorique. était beaucoup plus en phase avec 1'1. ce «renversement du monde renversé» qui a existé pendant un moment. comme les porteurs de la seule et unique théorie révolutionnaire adaptée à l'époque nouvelle. mais la révolution par le plaisir. qu'avec les «Comités Viêt-nam » ou les demandes de réforme universitaire. c'est précisément le . Ils se considèrent.

On ne pourra pas se permettre de nous supporter. des Aragon. « si nous pouvons nous tromper momentanément sur beaucoup de perspectives de détail. Combattre tous les faux critiques et les prétendus révolutionnaires est pour eux l'une des principales tâches. Ils n'ont pas de relations avec le monde académique. des Godard» (lS. De nombreuses tendances révolutionnaires ont été récupérées pour n'avoir pas su choisir suffisamment entre partisans et adversaires de la société en question. 9/25) est une phrase clé dans la trajectoire d'un refus de l'œcuménisme dominant. Les situationnistes ne participent nullement à cet univers. nous voulons que les idées redeviennent dangereuses. n'apparaissent pas à la radio ou à la télé- . par exemple avec le stalinisme. et ils ne lésinent pas en critiques ad hominem. « En fait.S.. 9/4-5). 9/25). Les nombreuses polémiques qu'entretiennent entre eux les représentants des diverses tendances « semi-critiques)) ne les empêchent pas en réalité de se soutenir réciproquement dans leur participation au monde existant (IS.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 129 tranchant» (IS. nous n'admettrons jamais d'avoir pu nous tromper dans le jugement négatif des personnes)) (lS. les situationnistes demandent des prises de position publiques et sans équivoque. et affirment explicitement que.elle pratique la rupture en chaîne (lS. Ceci explique la part importante des ruptures avec tous ceux qui ne sont pas à la hauteur des exigences avancées par l'I. À ceux qui veulent collaborer avec eux. comme des Sartre. 11/30). ne participent à aucune table ronde ou rencontre culturelle. dans la pâte molle du faux intérêt éclectique. 10/78 et suivantes). de même qu'avec ceux qui acceptent des contacts avec des individus que l'I. des Althusser. n'écrivent pas d'articles dans d'autres revues ou journaux.S. juge compromis . Ils refusent de prendre en compte ceux qui se sont déjà compromis.

tandis que d'autres pensent à un futur lointain.S. d'autres sont accusés de ne posséder aucune théorie. enfin à tous ceux qui parlent en termes très abstraits et très lointains de la révolution sociale ou de la fin possible de l'art ou du bouleversement de la vie quotidienne. alors que tant de révolutionnaires ont les yeux braqués sur les révolutions du passé. ne sont ni étudiants. «sans écho. l'I. Les situationnistes trouvent pour chacun une raison particulière de le désapprouver. au lieu de voir la révolution au présent. À beaucoup ils reprochent de s'accommoder avec l'existant sur le plan théorique.130 GUY DEBORD vision. comme Cohn-Bendit. peut encore leur faire le reproche de ne dire la vérité que sur un mode purement abstrait. Ils soulignent néanmoins qu'il faut abandonner la bohème au sens traditionnel. Ils se distinguent de tous les autres protagonistes de 68 : ils n'appartiennent pas à l'université. sans possibilité d'intervention» (lS. reste très évidente dans leurs objectifs comme dans leurs moyens. ou simplement d'abandonner des positions révolutionnaires antérieures. ni enseignants comme Althusser. les situationnistes reprochent de ne pas comprendre que tout cela est déjà en acte ou du moins possible. ils ne viennent pas d'un milieu littéraire comme Sartre. La tâche qui s'impose est une analyse des nouvelles conditions et des nouveaux sujets. 8/11) 59. ou pire. même s'ils sont peut-être sincèrement intéressés par la révolution. la bohème artistique. et qu'il vaut mieux prendre pour modèle des «saboteurs» comme Arthur Cravan (lS. ou bien de se condamner à l'inactivité par une méfiance excessive envers tout type de structure organisée. et pas davantage du monde bariolé des militants de gauche. Leur origine. Et à ceux qui ont su éviter tous ces écueils. . car celle-ci produit toujours des œuvres d'art cotées ensuite sur le marché. 12/4). de mépriser J'apport de la théorie.

Nous avons déjà rappelé que Debord étend le concept de « prolétariat» à tous ceux « qui ont perdu tout pouvoir sur l'emploi de leur vie et le savent» (SdS § 114).S. au contraire si personne ne les prend en compte.le « luddisme» -. l'I. il établit un parallélisme entre le premier assaut prolétarien. certains actes « criminels» sont maintenant les précurseurs de la « destruction des machines de la consommation permise» (SdS § 115). Debord y voit un refus de la marchandise et de la consommation imposée. à prêter une attention particulière aux nouvelles formes de rébellion sociale : depuis les grèves sauvages jusqu'aux formes apparemment « apolitiques». a une réponse infaillible: lorsqu'elles trouvent un large public et sont ouvertement discutées dans la presse bourgeoise. L'urbanisme ludique et la construction de situations étant passés au second plan. c'est parce qu'il s'agit de vérités trop scandaleuses pour être admises. . Reconnaître que 1'« on assiste à notre époque à une redistribution des cartes de la lutte de classes. fondé sur la contestation des structures de production. De même que le mouvement ouvrier classique avait été précédé par des attaques contre les machines . c'est qu'il était devenu impossible de les ignorer. le sujet central de l'I. ni à sa continuation exacte dans le schéma ancien» (lS.S.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 131 Pour ce qui est de l'impact de ses propres thèses. et le second assaut dirigé cette fois contre l' « abondance» capitaliste.S. 8/13) incitait l'I. tels que les actes de vandalisme exécutés par des bandes de jeunes ou bien les saccages survenus dans les quartiers noirs des États-Unis. certainement pas à sa disparition. devient « le deuxième assaut prolétarien contre la société de classes» (SdS § 115) dont les idées situationnistes veulent être la théorie.

etc. tout au moins pendant quelque temps. C'est exactement la même opposition qu'entre acteurs et spectateurs. C'était l'époque où la France se couvrait de maisons modernes et de villes entières d'une laideur jusqu'alors inimaginable. Quand 68 leur donne raison. Dans la planification des villes. 6118). fondamentale dans le spectacle. Mais ils sont effectivement les seuls à entrevoir là un nouveau potentiel révolutionnaire. décrites par les situationnistes comme des « camps de concentration» (IS. 7116). eux-mêmes reconnaissent la valeur historique d'une certaine recherche sociologique.132 GUY DEBORD Recueillir les nombreux indices du mécontentement et du refus que la société des années soixante suscitait n'était certes pas une prérogative des situationnistes. Le refus de tous les aspects de la société existante. ils peuvent proclamer fièrement qu'ils ont été les seuls à « reconnaître et [à] désigner les nouveaux points d'application de la révolte dans la société moderne (qui n'excluent aucunement mais. ramènent tous les anciens) : urbanisme. mais aussi de presque toutes les tentatives pour y pOlter remède. cette architecture est à l'habitation ce que boire un Coca-Cola est à la boisson. spectacle. il devient évident que la vraie dichotomie moderne se situe entre organisateurs et organisés." (IS. les gratte-ciel et les lieux de vacances du type « Club Méditerranée". La critique de l'urbanisme était l'un des principaux sujets de l'analyse situationniste de la dégradation de la vie. 6/33-34). en particulier aux États-Unis (IS. depuis les lettristes jus- . 12/4). au contraire. idéologie. a souvent généré autour de Debord. Dans les supermarchés. qui pouvait atteindre l'indignation la plus vive. ils découvrent « une géologie du mensonge» et une matérialisation des hiérarchies (IS.

S. commettrait un lourd contresens en laissant entendre que la vie est totalement réifiée à l'extérieur de l'activité situationniste» (in VS.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 133 qu'aux « pro-situationnistes» des années soixante-dix. avec cette ferme conviction que toute action pratique était déjà une trahison de la pureté du refus. D'après l'I. une tendance au nihilisme. d' «arrivisme» chaque fois que celle-ci obtenait un certain succès dans le monde (lS. Debord déclare aux situationnistes réunis pour leur septième conférence: « Dans l'aliénation de la vie quotidienne. destiné le plus souvent à couvrir l'incapacité de ses auteurs pour toute action pratique. c'est la vision claire des fins et des méthodes de lutte . En 1966. Elle ne s'est pas suffisamment L .S. 134). Les situationnistes ne veulent ni se complaire dans une pureté quelconque. les possibilités de passions et de jeux sont encore bien réelles. 10/72. quand il ne servait pas à accuser purement et simplement l'I.S. étant donné qu'il ne peut se passer complètement de «leur participation» (lS. 9/3. Le système contient des contradictions insurmontables. comme celle de ne pouvoir aliéner totalement ses sujets. ni se limiter à « une simple amélioration du discours dialectique dans le livre même» plutôt que dans la réalité (IS. 7/9). À plusieurs reprises. Ce qui manque. et il me semble que 1'I. ce ne sont ni le motif d'insatisfaction ni le sujet révolutionnaire qui manquent pour un mouvement révolutionnaire nouveau. 11/58). L'impitoyable analyse de la puissance du conditionnement totalitaire dans la société du spectacle n'empêchait pas les situationnistes de voir à l'œuvre des forces antagonistes. Debord a dû combattre ce radicalisme purement abstrait. 10/73). il n'est pire ennemi de l'émancipation prolétarienne que les illusions qu'elle entretient sur elle-même. .

Trotski lui-même a partagé l'autoritarisme bolchevique. .à être le plus gros obstacle au projet révolutionnaire. ont conduit les organisations ouvrières . résu ltant d'une malheureuse identification de leur projet avec les procédés de la révolution bourgeoise.134 GUY DEBORD démarquée du mode bourgeois de concevoir la lutte historique. ce qu i en fait un précurseur du bolchévisme "'. au détriment de la pratique consciente. Le chapitre le plus long de La Société du Spectacle. « Le prolétariat comme sujet et comme représentation ». après l'élimination des minorités radicales. là où celles-ci ont pris le pouvoir .vo ire même des États entiers. les «représentants» très vite autonomisés. Debord retrouve l'origine du problème dans la pensée de Marx lui-même et dans la confiance excessive qu'il accorde aux automatismes produits par l'économie. L'autoritarisme dont ont fait preuve aussi bien Marx que Bakounine au sein de la Première Internationale est un produit de la dégénérescence de la théorie révolutionnaire en idéologie. La social-démocratie de la Deuxième Internationale a généralisé la division entre le prolétariat et sa représentation autonomisée. et ni lui ni ses partisans n'ont jamais reconnu dans la bureaucratie une vraie classe au pouvoir. le manque de méfiance envers la forme État. est consacré à l'histoire du mouvement révolutionnaire moderne. idéaliste et antihistorique. mais seulement une «couche parasitaire ». C'est ainsi que les hiérarchies internes. les structures autoritaires. ont ensuite été victimes de leur idéologie de la liberté. Comme nous l'avons vu. malgré quelques apports positifs. La révolution d'Octobre. aboutit à la domination d'une bureaucratie qui donne le change à la bourgeoisie en tant qu'expression du règne de l'économie marchande. Les anarchistes.

et encore moins rompre avec la tradition léniniste. cette classe ne peut donc pas renoncer à son mensonge fondamental. marquant ainsi le début de la fin de ces régimes. celui d 'être non pas une bureaucratie au pouvoir. Représenter illusoirement l'option révolutionnaire dans le monde fut la tâche des pays staliniens et de leurs appendices dans le monde occidental. Il n'est même pas possible de réformer ces systèmes. a finalement brisé le monopole qu'ils exerçaient sur la soi-disant option révolutionnaire. il n'existait pratiquement aucun théoricien de la gauche qui osât dénoncer l'Union soviétique comme une pure et simple société de classes. son caractère contre-révolutionnaire n'apparaissait même pas très clairement : malgré la condamnation du stalinisme et la rupture avec le PCF. Cette analyse est doublement significative aujourd'hui: presque personne parmi ses ennemis. les partis dits communistes. Debord écrit que « la décomposition mondiale .Yougoslavie ou Cuba. mais surtout la Chine. étant donné que la classe bureaucratique détient les moyens de production à travers la possession de l'idéologie.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 135 Debord analyse avec acuité comment le règne absolu de l'idéologie et du mensonge conduit les régimes bureaucratiques vers un irréalisme total qui a pour résultat un état d'infériorité économique par rapport aux sociétés de « libre échange». ainsi que les fractures successives entre les diverses forces bureaucratiques. Albanie ou Algérie. Viêt-nam. Dans les années soixante. Toute la gauche s'obstinait à reporter ses espoirs révolutionnaires sur un État ou sur un autre . Le conflit entre l'URSS et la Chine. n'aurait cru le système soviétique si fragile et si absurde dans ses fondements au point qu'il puisse s'écrouler à la première tentative sérieuse de réforme. comme parmi ses partisans. mais l'expression du pouvoir prolétarien.

on comprend mal comment un prolétariat. Les situationnistes attribuent également à ces derniers la responsabilité principale du fait que l'occupation des usi nes en Mai 68 n'ait pas débouché sur une vraie révolution.S. et doit.. attribuait une grande importance (lS. mais non son être» (SdS § 114). cesser de « combattre l'aliénation sous des formes aliénées» (SdS § 122). a pu se faire berner depuis tant de décennies par des bureaucrates. . en dernière analyse. L'activité révolutionnaire manquée du prolétariat peut toujours trouver une explication commode dans l'influence des « bureaucraties ouvrières» des syndicats et des partis. On peut constater aujourd'hui que l'URSS a perdu son rôle au moment où disparaissaient presque totalement les tentatives révolutionnaires qui conduisaient le spectacle à organiser leur canal isation sous des formes bureaucratiques. Au contraire. l'Occident soutenait de fait l'URSS.S. 6/3). la participation de tous supprimera les spécialisations et les instances séparées. le résultat final de cette évolution est positif: le prolétariat a perdu « ses illusions. Les Conseils seront à la fois les instruments de lutte et la structure organisatrice de la future société libérée. 12/35-43). auquel l'l. dont l'I. La bourgeoisie est en train de perdre l'adversaire qui la soutenait objectivement en unifiant illusoirement toute négation de l'ordre existant II (SdS § Il l). le facteur le plus défavorab le pour le développement actuel de la société capitaliste. Néanmoins. aux temps du « printemps de Prague ».S. Dans les Conseils ouvriers. Selon Debord.136 GUY DEBORD de l'alliance de la mystificati on bureaucratique est. Le nouvel assaut révolutionn aire peut s'affranchir des ennemis qui l'ont trahi de l'intérieur. en soi révolutionnaire selon l'l. parle depuis 1961 (lS. il peut.

s'accompagne d'une pratique conformiste de la vie. Delvaux et Cardan. dans laquelle une activité politique. Oebord doit beaucoup à la revue Socialisme ou Barbarie 62 • Fondée en 1949 à Paris et se développant autour de la collaborationconflit entre C. Pour ce qui est de la rupture avec le léninisme. Socialisme ou Barbarie définit dès le début le système soviétique comme « pire que le féodalisme». et C. doutant plus qu'il se base sur une logique du « sacrifice». elle analyse sobrement le lien entre accumulation. L'I. Lefort. qui signe parfois MontaI. le dépassement de la version économiciste du marxisme et plus généralement J'ouverture de nouveaux horizons. reconnue par les participants eux-mêmes comme insatisfaisante mais moralement nécessaire. elle fait paraître jusqu'en 1965 quarante numéros 63. quand ceuxci se limitent à vouloir réformer un petit domaine séparé de la vie 61 • La réalisation de ses propres désirs et l'activité révolutionnaire devraient être une seule et même chose. .LA PRA. qui écrit sous les pseudonymes de Chaulieu. comme l'exprime le slogan situationniste « l'ennui est contre-révolutionnaire ». est cependant tout aussi éloignée du mouvement hippie et de la « culture jeune ».TIQUE DE LA THÉORIE 137 L'inquiétude de voir la prochaine explosion sociale tomber une fois de plus aux mains des organisations bureaucratiques pousse les situationnistes à entretenir une vive polémique contre les groupes néo-léninistes qui commencent à pulluler après 1965. Le point de rupture avec le trotskisme est la contestation de la définition trotskiste de l'URSS comme un État fondamentalement ouvrier et seulement accidentellement « dégénéré» à cause de la formation d'une « couche parasitaire». Castoriadis. Au contraire. Le « militantisme» est pour eux inacceptable.S. Coudray.

et explique que dans le sousdéveloppement russe. et ceci est tout aussi valable pour les pays occidentaux. Le groupe Socialisme ou Barbarie redécouvre ainsi les Conseils ouvriers. Socialisme ou Barbarie produit également des analyses semblables sur la Chine " .mais pas identique . Il en résulte que l'oppression et l'exploitation du prolétariat sont de plus en plus l'œuvre de la classe bureaucratique. Il faut alors refuser . signifie se condamner à une complète inefficacité -.qui peut même appa1tenir formellement au prolétariat dans les pays de l'Est . la bureaucratie exerce une fonction similaire . réussisse à produire une superstructure dont ils ne peuvent nier qu'elle soit répressive.138 GUY DEBORD bureaucratie et exploitation. selon ses adversaires. se demandent encore jusqu'au milieu des années soixante comment il se fait qu'un système. de sorte que le véritable antagonisme se situe entre organisateurs et organisés. que la société soviétique est effectivement une société de classes. De tels progrès dans l'analyse sont possibles parce qu'on se rend compte que dans les sociétés modernes. un Althusser. qui perpétue cette scission. chiffres en main. basée sur la plus brutale des exploitations '" Par la suite. Au contraire. Un Sartre. entre dirigeants et exécuteurs. dont ils ne doutent pas que la base économique soit" socialiste ». la propriété juridique des moyens .le concept même de parti d'avant-garde. Socialisme ou Barbarie démontre dès 1949. Il se perd toutefois dans une discussion interminable sur la question de savoir s'il faut alors se limiter rigoureusement à n'être qu'un pur instrument de classe qui diffuse des informations aux ouvriers en refusant tout ce qui ressemble à un pa1ti . ou bien si .option qui.et c'est l'autre point de rupture avec le trotskisme . et tant d'autres.à celle de la bourgeoisie dans le capitalisme occidental.est de plus en plus séparée de leur direction réelle.

Réduire le temps de travail n'est pas un remède suffisant. qui se basent sur des analyses économiques et sociales détaillées. inhérente à un système qui cherche à enlever aux individus tout pouvoir de décision. et la disparition de l'usine comme lieu de socialisation sont analysées très tôt par Socialisme ou Barbarie. Avant d'envisager la réponse situationniste à ce problème qui se posait à tous les groupes français évoluant entre l'anarchisme et le communisme. Les considérations de Socialisme ou Barbarie . ont un caractère concret qui manque généralement aux affirmations souvent abstraites et rhétoriques du débat français de l'époque. Socialisme ou Barbarie . alors qu'il pourrait être rendu «poétique ». etc. même sur leur propre vie. tellement à la mode en 1968 et après.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 139 au contraire une forme quelconque d'avant-garde organisée est indispensable. À la différence des marxistes « orthodoxes ». mais c'est de donner un sens à la vie et au travail. c'est pourquoi elle dénonce le fait que la gauche traditionnelle se limite à demander toujours plus de ce genre de production ou d'éducation. apparaît ici pour la première fois peut-être. si celui-ci reste une servitude. . La revue affirme que le vrai contenu du socialisme n'est pas la planification de l'économie ni le simple accroissement du niveau matériel de la vie. il convient de s'arrêter encore sur certains apports de Socialisme ou Barbarie. dont la signification ne peut être reconstituée que par des spécialistes. en particulier au cours de la seconde moitié des années cinquante. sans toutefois pouvoir se passer de leur collaboration. déjà existantes. libérer la créativité et réconcilier l'homme avec la nature 66 . de même que la contradiction fondamentale subséquente. La fragmentation de la production et de toute la vie sociale. Le thème de]'« autogestion généralisée ».

Debord et P. Canjuers ri. La lutte de classes du futur devrait par conséquent se baser sur des facteurs «subjectifs». c'est-à-dire de ses différentes strates. Ramenant tout au seul antagonisme entre prolétariat et bureaucratie. ses analyses schématiques sont donc des prophéties et ne peuvent s'appliquer dans une stratégie capable de profiter des failles du bloc ennemi. Socialisme ou Barbarie est millénariste : soit socialisme. par exemple les crises de surproduction. même à long terme. adresse à Socialisme ou Barbarie des critiques du même ordre que celles qui seront par la suite fréquemment adressées contre l'I. En 1960. Morin. En 1957 E. cet intérêt sera la source d'une influence réciproque avec les situationnistes. un membre de Socialisme . soit barbarie. Socialisme 011 Barbarie s' intéresse à certains secteurs de la totalité sociale jusqu'alors négligés par l'analyse marxiste. «Socialisme ou Barbarie va droit à l'essentiel. de divers côtés: Socialisme ou Barbarie ne tient pas compte des contradictions internes de la bureaucratie. Comme son nom l'indique. en premier lieu sur le désir de vaincre la passivité imposée et de créer une autre vie. celui-ci continuerait à les accorder. D. n'étaient que les signes d'un capitalisme incomplet. Ce que l'on considérait auparavant comme les contradictions du capitalisme.140 GUY DEBORD est convaincue que le capitalisme est en mesure d'offrir aux ouvriers une situation économique satisfaisante. À partir de 1958. mais pour l'isoler et l'hypostasier" ». e. Étant donné que les hauts salaires et l'augmentation du temps libre contribuent à la stabilité du capitalisme. qui anime alors la revue Arguments. Blanchard]. au contraire on voit émerger alors la contradiction centrale du capitalisme: stimuler la participation des prolétaires et en même temps l'exclure.S.

le concept d'avant-garde ne doit pas être exorcisé «en l'identifiant dans l'absolu à la conception léniniste du parti » d'avant-garde « représentatif et dirigeant » (lS.. 9/34) 69. rédigent ensemble un texte bref mais important : Préliminaires pour une définition de l'unité du programme réuolutionnaire 68 • Mais un peu plus tard.S. La disparition ultérieure de Socialisme ou Barbarie est enregistrée avec satisfaction par les situationnistes (lS. L'I. choisit une troisième voie: elle ne veut être rien d'autre qu'« une Conspiration des Égaux.S . puis elle y voit « l'expression de la frange la plus gauchiste et la plus fantaisiste de ces managers et cadres moyens de la gauche qui veulent avoir la théorie révolutionnaire de leur carrière effective dans la société» (lS. au détriment de la totalité. Toutefois on trouve également chez Debord certaines des critiques adressées par Castoriadis au marxisme. 12/47). pour l'I.S. tandis que Debord en a tiré les points d'application d'une nouvelle révolte possible.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 141 ou Barbarie... dont elle dénonce en premier lieu la volonté d'harmoniser et d'humaniser la production existante (lS. un état-major qui ne veut . etc. Pour l'I. par exemple le refus de considérer la révolte du prolétariat comme une réaction chimique suscitée par la misère. 6/4. au lieu de placer au centre la conscience et la lutte historique. à de la bouillie psychologique. et ses « nouveaux horizons» ressembleront. 8/4) . à la différence de certains groupes anarchisants. 11/64). La différence est que ces idées ont conduit Castoriadis à devenir en l'espace de quelques années un banal défenseur de la «démocratie occidentale». L'I.S. Socialisme ou Barbarie passe de la critique de l'économicisme à la critique du marxisme tout court. anthropologique. noie sous la critique Socialisme ou Barbarie.

6/3). L'I. Sa reconstitlltion doit se rattacher à quatre racines: « le mouvement ouvrier. 9/25) . n'acceptant de contacts qu'avec des groupes et des individus agissant pour leur propre compte. la pensée de l'époque du dépassement de la . et le premier pas consiste à reconnaître que le vieux mouvement a irrémédiablement échoué et qu'il n'en existe pas encore de nouveau (lS. 5/7). L'I. mais elle rend particulièrement difficile l'entrée dans son groupe . voit sa tâche dans un mouvement révolutionnaire « à réinventeY» (lS. dans le triple but d'avoir seulement une « participation au plus haut niveau» (lS. l'I. plus des deux tiers de ses membres furent exclus. et échapper à quelque autre contrôle que ce soit» (lS.S. car elle veut « lâcher dans le monde des gens autonomes» (lS.même si. l'explosion libre devra nous échapper à jamais. Au contraire des organisations « militantes ». Au fur et à mesure des années.le troisième objectif n'a jamais pu être atteint (VS. 8/2728). ne veut pas de disciples» (lS. Comme elle le dit clairement: « L'I.l'une des conditions pour être admis était d'avoir « du génie» (IS. même si en réalité ceux-ci étaient difficiles à trouver. en le libérant de toute illusion.S. 8/59) . 9/25). de maintenir sa propre cohérence interne. et certaines démissions forcées. refuse d'entretenir autour d'elle un cercle de partisans. l'admet ellemême.S. et de pouvoir établir à l'intérieur des rapports égalitaires . Son principe est celui d'un groupe volontairement très petit. 9/26).S. en tout cas. 9/43). non seulement ne fait pas de prosélytisme. « la forme la plus pure d'un corps antihiérarchique d'antispécialisleS» (lS. 7576). comme l'I.142 GUY DEBORD pas de troupes» et déclare: « Nous n'organisons que le détonateur.S. la poésie et l'art modernes en Occident (comme préface à une recherche expérimentale sur la voie d'une construction libre de la vie quotidienne).

sa présence est souvent dénoncée dans mille entreprises de contestation où l'I..S. une quasi-liquidation de l'État.. [ . les situationnistes refusent de diriger les milliers d'individus qui désormais se réclament de leurs idées. à un . Même après Mai 68. Cela leur permet non seulement d'empêcher la formation d'une avant-garde séparée. Cela contribue à créer autour de l'I. THÉORIE 143 philosophie et de sa réalisation (Hegel. de nombreux individus se mettent à utiliser des idées. sous cinq mois. Le livre que le situationniste René Viénet a consacré aux Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations 70 affirme que « l'agitation déclenchée en janvier 1968 à Nanterre par quatre ou cinq révolutionnaires qui allaient constituer le groupe des "Enragés". Marx). devait entraîner. de telles conséquences 71.les « Enragés » déclenchèrent surtout une réaction en chaîne . Feuerbach. les luttes d'émancipation depuis le Mexique de 1910 jusqu'au Congo d'aujourd'hui» (lS. en si peu de temps. ] Jamais une agitation entreprise par un si petit nombre d'individus n'a entraîné.LA PRi\. 10/45-46). qui représenterait le premier pas vers la bureaucratisation.S. » Pour exagérée que soit une telle affirmation . sans siège et sans rencontres avec les journalistes.. des techniques. À partir de 1966. mais aussi d'éviter les manœuvres tacticiennes et le semi-travestissement de leurs idées auxquels doivent recourir les groupes désireux de recueillir le plus d'adhérents possibles. un halo de mystère : elle apparaît alors comme le centre invisible et insaisissable de l'ouragan. n'était pas directement concernée. En effet. après Mai 68. en réalité.TIQUE DE LA. des slogans et un langage situationnistes pour leur propre compte. sans réunions publiques et sans que l'on sache précisément combien et qui sont ses membres. il reste vrai que Debord et ses amis avaient développé..

comme l'avait déjà formulée Marx. s'identifie" au désir [de liberté) le plus profond qui existe chez tous » (lS.. Au contraire. 11 s'agit donc d'une" critique immanente» de la société. menés par peu de gens.S. la capacité d'obtenir de grands effets avec peu d'actes.S. L'I. ils se considèrent eux-mêmes comme des «maîtres sans esclaves» (lS. tellement en vogue dans les années soixante. au lieu de proposer une utopie abstraite.144 GUY DEBORD degré rarement atteint. La tâche de l'avant-garde n'était donc pas.. "il Y a maintenant [1962) [ . Expliquer au prolétariat ce qu'il peut faire .. 1~/81) dans une société qui a perdu toute" maîtrise» sur ses moyens et où " les maîtres viennent du négatif. mais ce sont les alternatives qui manquent. mais de fou rnir des théories aux mouvements déjà existants. leurs idées sont non seulement réalisables. 7/20). de susciler des mouvements révolutionnaires. La société capitaliste sombre déjà d'elle-même. selon l'I. C'est pourquoi les situationnistes refusent résolument qu'on qualifie leurs idées d'" utopiques» (lS. Outre les pratiques révolutionnaires. et l'inciter à le faire. 8113). 9/25). ils réfutent aussi sur le plan pratique la thèse de la mort du sujet et de l'individu. [et) sont porteurs du principe anti-hiérarchique» (lS. ) une foule de praliques nouvelles qui cherchenl leur lhéorie » (IS. parce que l'l. représente une forme d'avant-garde excl uant toute possibilité de manipulation. 8110). De cette façon. il existe égaIement tous les moyens techniques et les autres conditions matérielles pour fonder une nouvelle société. ce qui signifie confronter la réalité de la société avec ses promesses et ses prétentions. pense donc qu'elle n'a pas .S. mais surtout" populaires» et dans la tête de tout le monde (lS. Et celles-ci ne sont pas du tout " utopiques » : alors que les vieux utopistes étaient des théoriciens à la recherche d'une praxis. 7/1 7).

qui était le contenu du véritable art . qui tire sa force en grande partie de la combinaison d'un contenu intellectuel hautement élaboré . Les situationnistes sont également maîtres dans l'art de faire leur propre publicité. le manque ostentatoire de respect envers les autorités et les conventions.LA PRATIQUE DE LA. la dérision de tout ce qui paraît aux autres déjà très audacieux et novateur. le refus de vouloir se faire reconnaître par l'adversaire comme « raisonnable» ou « acceptable». les situationnistes avaient annoncé que le digne successeur du dadaïsme n'était certes pas le pop art américain. Ils ne flattent pas leur public. le recours à des expressions de culture « inférieure » telles que les bandes dessinées. THÉORIE 145 besoin d'aller vendre sa théorie. ils ne manquent jamais de faire paraître le nom de leur organisation dans chacune de leurs interventions publiques. qui traditionnellement en France est encore plus fort qu'ailleurs. mais au contraire l'insultent souvent et le placent face à sa misère. Qualifier J'art. les graffitis sur les murs et les chansonnettes. de « cadavre» aussi décomposé que l'Église scandalise même les plus « radicaux» de cette époque. aussi le plus « avant-gardiste». 7/23). 11/64). qui représente par beaucoup d'aspects une réelle nouveauté : l'usage systématique de l'injure. Déjà. alors tout à fait inhabituelle. La communication. mais certains phénomènes accompagnant la révolte congolaise de 1960 (lS.avec une transgression des formes.souvent vilipendé comme « hermétique» . quelques années plus tôt. méprisant ceux qui n'essaient pas d'y remédier. Dès l'époque des lettristes. et qu'elle peut au contraire attendre que la lutte réelle des ouvriers conduise ces derniers vers les situationnistes. qui se mettront alors à leur disposition (lS. Mais ils ont avant tout un style incomparable.

et ce n'est pas un hasard si les situationnistes ont consacré à l'élaboration d'un style personnel plus d'attention qu'aucun autre groupe révolutionnaire. mais peuvent être renversés. doit maintenant être mise en œuvre (par exemple VS. ce n'était pas seulement par coquetterie littéraire: cet usage a pour fonction d'exprimer la « fluidité» (SdS § 205) des concepts.misère de la philosophie ». inventée par Feuerbach et Marx. en tant que libre appropriation des appOlts positifs du passé. Debord déclare: « II faut mener à leur destruction extrême toutes les formes de pseudo-communication. Si ces inve rsions sont devenues presque un signe distinctif des écrits situationnistes. «L'insoumission des mots» (lS. Déjà en 1958. Certaines réflexions sur la poésie et sur le langage figurent parmi les considérations les plus intéressantes parues dans Intemationale situationniste. c'est-à-dire le fait que les rappOlts entre les choses ne sont pas fixés une fois pour toutes. 1/21). les situationnistes opposent la « communication» et le « dialogue» . pour parvenir un jour à une communication réelle directe» (lS.146 GUY DEBORD moderne laissé en héritage aux mouvements révolutionnaires. a le mieux réussi: « Dans les guerres de décolonisation de la vie quotidienne» (lS.une distinction fondamentale qui jusqu 'ici n'a pas été suffisamment prise en considération. 134). Debord théorise même un «style insU/Tectionnel» (SdS § 206) qui. À 1'« information» dispensée par le pouvoir. Les exemples qu'il fournit se limitent toutefois à l'inversion du génitif du type « philosophie de la misère . 8/28) la libération du langage occupe une place centrale. Néanmoins. coïncide avec le détournement. 8/29) reste l'un des champs dans lequell'l.S. l'accent que les situationnistes mettent sans cesse sur la « communication» est d'une certaine façon .

et se perdent parfois en chicanes. l'I.. À un niveau plus profond. ont affirmé à plusieurs reprises qu'ils représentaient la véritable « essence}). est d'avis que « le projet révolutionnaire doit être réalisé dans les pays industriellement avancés}) (lS. La perspicacité des critiques situationnistes à l'égard des organisations gauchistes et de « la gauche [qui] ne parle que de ce dont la télévision parle» (lS. passivement contemplés en Europe par les « consommateurs de la participation illusoire » pour couvrir leur propre impuissance.S. ne sont pas exemptes de la volonté de maintenir son monopole sur la radicalité.S. et qu'il est plus probable en URSS ou en Angleterre qu'en Mauritanie crs. 7/13). Nous ne détaillerons pas» (lS.LA PRATIQUE DE LA THÉORlE 147 contredit par des affirmations comme celle-ci : « II faudra nous accepter ou nous rejeter en bloc. bien qu'extrêmement minoritaires. se fonde sur un principe léniniste: dans sa propre organisation révolutionnaire s'exprime la rationalité de J'histoire. mais en pratique il était parfois difficile de saisir la différence. 8/62). L'I. S'il était assurément justifié de refuser le culte bourgeois de la « tolérance». on ne peut cependant pas réprimer J'impression que « communication» signifie pour eux J'échange d'idées entre des personnes qui pensent déjà de la même façon . l'expression de 1'« en-soi}) des moments révolutionnaires. On perçoit une certaine dérision du tiers- . Ce n'est pas un hasard si les situationnistes. opposait la « communication de la théorie révolutionnaire» à la « propagande». L'I. 10/32) étonne encore aujourd'hui. comme d'ailleurs Socialisme ou Barbarie 73. 7/19)72. même si les polémiques de l'l.S.S. Une illusion qu'elle réussit aisément à détruire est l'enthousiasme excessif pour les mouvements révolutionnaires du tiers-monde.

en 1968. Seul le prolétariat est considéré par l'I. Le programme de se libérer du travail et d'affirmer les droits de l'individu. par une reconversion générale et permanente des buts aussi bien que des moyens du travail industriel. Les Préliminaires affirment que" travailler à les rendre passionnantes [les activités productives J. «retard du développement» ou "guerre de libération ». pendant la grève générale sauvage. dans le "jamais nous ne travaillerons» de Rimbaud et dans la couverture de La Révolution sunéa/iste n° 4 qui promettait la "guerre au travail ». ni dans les divers groupes" marginaux ». sera en tout cas la passion minimum d'une société libre" ».148 GUY DEBORD mondisme. 8/42. n'est pas du tout convaincue que les étudiants soient un sujet révolutionnaire. comme possédant cette place centrale qui permet de renverser la société tout entière. le mot d'ordre que Debord avait tracé en 1952: "Ne travaillez jamais» ( IS. el elle n'a pas davantage confiance dans les" jeun es 74» en tant que tels. et avait fondé le droit du prolétariat à gouverner la société sur le fait que c'était lui qui travaillait. applique à la problématique du quotidien des concepts comme" sphère arriérée ». On a observé plus d'une fois que cette position paraît plutôt paradoxale pour un groupe qui. avait abandonné toute évaluation positive du travail. L'un des plus gros succès des situationnistes fut de voir réapparaître sur les murs. C'est aussi ce qui la distingue radicalement de ces courants gauchistes auxquels elle pourrait ressembler par d'autres côtés. celui de la subjectivité et du jeu n'avaient de précédents que dans les avant-gardes artistiques. sans doute avant les autres 75. D'autre part l'I.S. ils répondent qu'ils n'ont" à . Au reproche de ne pas tenir compte de la réalité du travail. Toute la gauche. y compris les anarchistes. avait toujours parlé de libérer le travail. quand l'I. 12114).S.S.

LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 149 peu près jamais traité d'autre problème que celui du travail à notre époque: ses conditions. . a déclaré qu'il était inévitable de marcher sur la « même route» que ceux qui se trouvent au pôle opposé quant aux intentions et aux conséquences (1S. par exemple lorsqu'ils proposent la destruction d'édifices anciens en faveur de constructions nouvelles (Potl. mais ils ont observé que l'ensemble des activités sociales.très en vogue dans les années soixante comme réponse à tous les problèmes .-L. Godard. 10/67). Cela s'applique avant tout à la cybernétique . à la psychologie du travail.mais aussi à la sémiotique. 6/25). de nombreuses trouvailles des avant-gardes. Le lieu d'où la société tire son sens et sa justification. celui qui détermine l'identité des individus.S. ses résultats» (1S. Les situationnistes se considèrent. à l'informatique. c'est-à-dire ceux qui cherchent à utiliser les résultats du progrès. IS. au structuralisme. 205-206. et ainsi de suite. et plus spécifiquement les inventions révolutionnaires. comme les porteurs du « moderne». en particulier la consommation des loisirs. Ils considèrent les modernistes comme leurs ennemis les plus dangereux. Ils n'ont jamais produit d'analyses détaillées sur le monde du travail et sur les luttes ouvrières comme l'a fait Socialisme ou Barbarie. dont le cinéma de Oebord (IS. ses contradictions. un bon exemple est leur mépris pour le cinéaste J. 10/58-59). pour mieux organiser la société existante. obéit à une extension de la logique du travail. sans rien y comprendre. 3/16). en particulier durant les premières années.. est en train de se déplacer du travail vers les prétendus «( loisirs» (par exemple IS. accusé de s'être approprié. parfois même dans son sens le plus banal. 9/4) . L'l.

ainsi que dans le douzième numéro d'Internationale situationniste. Les situationnistes tendent à généraliser le mouvement des occupations d'usines et à susciter la formation de Conseils ouvriers. 12/18). la place des situationnistes dans l'histoire est en grande partie liée à la confirmation de leurs . des maoïstes au «Mouvement du 22 mars» de D. mais dans le fait d'être « le commencement d'une époque» (IS. et contre l'influence des grands syndicats sur les ouvriers. 12/3). et leur point de vue est exposé dans le livre de Viénet déjà cité. mais eux-mêmes ne cessent de mettre en garde contre les triomphalismes excessifs.150 GUY DEBORD Ainsi les situationnistes sont également en avance sur un autre argument à la mode après 68. CohnBendit. Leur influence est particulièrement visible dans les inscriptions poétiques qui couvrent les murs de Paris. ils n'en sont pas moins conscients que l'importance de l'événement ne réside pas dans quelques journées de barricades. Bien qu'ils utilisent une rhétorique révolutionnaire souvent très traditionnelle 77. Mai 68 et la suite La participation des situationnistes et d'un groupe apparenté. la «récupération}) bien qu'i ls ironisent ensuite sur ceux qui ont peu de raisons de s'inquiéter d'être «récupérés » étant donné qu'«il n'y a généralement pas grand-chose chez eux qui puisse attirer la cupidité des récupérateurs}) (IS. aux événements de mai et juin 68 est bien connue. Comme nous l'avons dit. Nous nous contenterons de rappeler ici leur lutte contre l'influence des divers groupes «bureaucrates}) sur la contestation étudiante. les jeunes «Enragés}) de Nanterre.

Perniola quelques années plus tard. et la citent de nouveau en 1969 dans le numéro suivant (IS. le projet révolutionnaire qui tend à l'instauration des Conseils. On reconnaît généralement aujourd'hui que 68 a été l'une . Il/52). L'I. ils ne proposent pas une utopie concrète. et la psyché prolétarienne: il s'agit en réalité de trois choses distinctes dont la rencontre n'a pas été dialectique comme le croit de façon erronée l'I. En 1967 Lefebvre.S.mais seulement occasionnelle 80 ». Se figurent-ils vraiment qu'un beau matin ou un soir décisif. mais une utopie abstraite. conclut ainsi quelques observations sur les situationnistes : « Or. » Par la suite. dans la création des situations? Si c'est arrivé une fois. et ceci plus ou moins dans les termes que les situationnistes avaient annoncés. dans Position contre les technocrates.» En 1967 les situationnistes citent cette affirmation sans faire de commentaires (IS. se vante d'avoir prévu non pas la date de l'explosion mais son contenu (IS. les gens vont se regarder en se disant: "Assez! Assez de labeur et d'ennui! Finissons-en!" et qu'ils entreront dans la Fête immortelle.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 151 thèses fournie par cet événement. . Mai 68 a été la preuve qu'un événement très voisin d'une révolution pouvait effectivement se produire dans les sociétés modernes. ils envoient un télégramme à l'Institut d'histoire sociale d'Amsterdam: « Nous avons conscience de commencer à produire notre propre histoire 78. Mais ce n'est vrai qu'en partie. Dans l'instant.S. Mais pour beaucoup d'observateurs il s'agissait plutôt d'un cas fortuit: « La clé pour comprendre leur rapport avec Mai 68 est la triple identification arbitraire entre la subjectivité situationniste. ils devaient sans cesse se référer eux-mêmes au « joli mois de mai 79» . 12/6). 12/54). écrit M. avec un orgueil bien compréhensible. cette conjoncture ne se reproduira plus. le 18 mars 1871 à l'aube.

il n'en demeure pas moins que les causes qui l'ont créé n'ont pas pour autant disparu. qui représentaient à la fois un événement historique et quelque chose qui concernait les individus dans leur essence intime et quotidienne. un « renversement du monde renversé". Mais le reflet simplifié d'une « révolte étudiante" en a opacifié l'image. Si un autre Mai 68 ne s'est pas reproduit jusqu'à présent. et il est bien évident que les revendications particulières concernant la réforme universitaire ou l'augmentation des salaires ne constituaient pas le mobile profond d'une situation aussi inattendue et à la limite de la guerre civile. Après avoir connu ce moment de gloire.S. Au cours des mois précédents. il y avait eu déjà plusieurs grèves sauvages. C'était la preuve que chez un grand nombre de gens sommeille le désir d'une vie totalement différente. il faut se rappeler qu'a eu lieu alors la première grève générale sauvage. l'I. se voit dans un premier temps renforcée. 12/6). Elle admet une série de nou- .S. et que si un jour le désir d'être maître de sa propre vie devait redescendre dans la rue. l'a justement souligné (lS. comme l'I. et que si ce désir trouve le moyen de s'exprimer.S. Pendant quelques semaines il y avait eu une démission de toutes les autorités. il peut à tout moment mettre à genoux un État moderne: exactement ce qu'avait toujours affirmé l'I. et jusqu'à présent la seule.S. parfois accompagnées de formes de « fête permanente" les ouvriers n'avaient pas seulement « imité" l'occupation de la Sorbonne".152 GUY DEBORD des césures les plus profondes de ce siècle. on se rappellerait plus d'un enseignement de l'I. Aucune crise économique n'en fut à l'origine. avec dix millions de travailleurs arrêtant leur travail et occupant en partie les usines. un sentiment que « tout est possible".

en tant qu'organisation est terminée. apparemment du fait de l'incapacité de nombre des nouveaux membres.S. principaleme nt des étudiants et des intellectuels.qui réussissent chacune à publier une revue. Mais la tentative de présenter la fin de l'I. était entrée en crise. il ne reste que Debord et deux autres personnes qui dissolvent l'I. et en attribuent la faute aux nombreuses personnes. La description de ces « pro-situs» et de toute la couche sociale des petits et moyens cadres à laquelle ils appartiennent est aussi cinglante que brillante. qui contemplent et approuvent abstraitement la radicalité situationniste sans être capables de lui donner un minimum d'expression pratique. italienne. Mais en vérité l'I. c'est ainsi qu'un journaliste croit même reconnaître dans La Société du Spectacle « Le Capital de la nouvelle génération 83».LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 153 veaux membres et se réorganise en quatre sections . au printemps 1972 84 • Debord et l'Italien Gianfranco Sanguinetti présentent leur explication des faits dans La Véritable Scission dans l'Internationale. les auteurs en tirent la conclusion que la tâche de l'I. entre en crise. La section italienne se distingue aussi par certaines interventions très acérées à propos des bombes de Piazza Fontana ainsi que sur d'autres événements italiens 82. après une série d'exclusions et de scissions. scandinave et américaine .S.S. Ils constatent que l'époque s'avance vers une vraie révolution et que les idées situationnistes sont largement présentes dans toutes les luttes. Les thèses situationnistes obtiennent un vaste écho dans divers secteurs. Mais la surévaluation de ce phénomène.S.française. 73) n'est pas très convaincante.S. comme en général . Ils admettent eux-mêmes que l'I. comme dépassement de l'avant-garde séparée dont une époque révolutionnaire n'a pas le même besoin qu'une époque où la révolution est lointaine (VS.

S.. de la théorie selon laquelle seul le prolétariat. s'oppose à la totalité de la société du spectacle. du moins en paroles. Le véritable échec de l'I. Debord et Sanguinetti citent comme exemple de l'insubordination générale qui s'étend: « les gens de couleur.154 GUY DEBORD l'identification du « projet révolutionnaire moderne» avec l'J. mais il n'existe pas de prolétariat qui. grâce à sa fonction dans le processus de production et grâce à sa tradition. Les luttes de ces secteurs sociaux sont souvent très énergiques et aboutissent parfois au refus des représentations. 22). est également l'indice d'une mégalomanie .et d'une perte du sens de la réalité. techniciens et bureaucrates. et sont conduites par des individus qui se définissent à travers un aspect séparé quelconque. à l'action à la première personne et à la prise en compte de leur propre vie quotidienne comme moyen et comme but de la lutte. Encore que les cadres moyens et petits sont objectivement . Il existe de nombreuses luttes ouvrières autour de 1970.proches du prolétariat (VS. qui sont les principaux créateurs et consommateurs du spectacle. 59). Les auteurs constatent la disparition de la petite bourgeoisie indépendante remplacée par la progression des cadres. réside dans le fait que la diffusion de sa théorie s'est essentiellement limitée au milieu méprisé des étudiants et des intellectuels. Les situationnistes se réclament. les femmes et les enfants [qui] s'avisent de vouloir tout ce qui leur était défendu» (VS.déjà ancienne .S.mais non subjectivement . n'en avait jamais parlé. et l'on peut y trouver parfois quelques bribes de théorie situationniste. Toutefois.S. les homosexuels. mais elles ne se réfèrent quasiment jamais à la société dans son intégralité. leur élargissement du concept de . en tant que classe. a les moyens de renverser le système. Mais ce n'est pas un hasard si avant 68 l'I.

y compris celles causées par l'énergie nucléaire (VS. La production industrielle reprend le modèle agraire: comme celui-ci.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 155 prolétariat à tous ceux qui ont été dépossédés de quelque chose de fondamental préfigurait très bien. 125) . elle est appa- . celle des Noirs de Los Angeles.S. avec déshonneur . elle cherche en toute saison à recueillir la plus grande quantité possible. Il est sûrement juste de chercher l'essence de ces luttes ailleurs que dans leurs revendications manifestes. et l'opposition que l'économie suscite détermine également un retour de la crise économique traditionnelle (VS. Les derniers situationnistes se moquent des appels vagues et abstraits qu'adresse Vaneigem . d'autre part.sorti de l'l. celle des étudiants parisiens ou celle des ouvriers polonais. 26-28) . mais la tentative d'en expliquer l' «en soi» reste en général sur un plan trop abstrait. sont définies par les situationnistes comme des « luttes contre l'aliénation». 37). mais eux aussi ont maintenant quelques difficultés à nommer le sujet révolutionnaire. Toutes les luttes réelles. tout ceci rend l'époque plus révolutionnaire que jamais. sans se préoccuper beaucoup des circonstances et des revendications très différentes que chacune présente à son tour. Il est évident ici que le capitalisme est entré dans une phase d'« irrationalisation galopante» (VS.aux « insurgés de la volonté de vivre » (VS. 30). Debord luimême semble se fier aux automatismes du développement capitaliste : la contradiction entre économie et vie a atteint un seuil qualitatif. en vérité. se croyant toujours menacée par la pénurie . En vérité. cette révolte des différentes « minorités». L'aspect le plus intéressant de La Véritable Scission dans l'Internationale est l'attention portée sur un phénomène qui n'était a lors qu'aux tout débuts d'une grande «carrière» : la pollution et la catastrophe écologique.

et le vieux slogan «la révolution ou la mort" prend un sens nouveau (VS. lui qui n'a jamais eu le goût d'occuper le moindre poste sur le devant de la scène d'une société qu'il méprise.156 GUY DEBORD remment cyclique. car seule l'usure programmée des choses permet de continuer toujours à produire. Même les biens les plus immédiats comme l'eau et l'air entrent alors dans la lutte. 33). «mais bien qualitalivemenl" (VS. nous voyons que cette situation a fait naître un mouvement d'opposition vaste. comme l'avait toujours prédit la scolastique marxiste. mais dépourvu de toute perspective globale face à une société dont la séparation d'avec ses propres moyens techniques et économiques a atteint un stade délirant. autant que les remèdes promis dès lors par le pouvoir. Mais en réalité. comme le pain au XIX' siècle (VS. Aujourd'hui. Les auteurs de La Véritable Scission dans l'fnternationale voient dans la catastrophe écologique la preuve que l'économie et la marchandise contaminent toute la vie et menacent la survie même de l'humanité . il se rend encore plus inaccessible. ils observent en outre que «le capitalisme a enfin apporté la preuve qu'il ne peut plus développer les forces productives" . Il ne veut rien . et qui de plus a toujours apprécié la discrétion. 33). Le mythe Debord Les événements de 1968 app0l1ent à j 'improviste une certaine notoriété à Debord.non pas «quanlilativement". certes. 31). La science soumise au capital reste impuissante. et cet aspect «revient sous la forme de la pollution" (VS. la production industrielle est «cumulative". 29).

Pour comble de provocation.LA. Lebovici réédite en 1984 L 'Ins- . en hommes politiques ou pour le moins en objets complaisants d'interviews. mais aussi Clausewitz et les dadaïstes allemands. PRATIQUE DE LA THÉORIE 157 avoir à faire avec les nombreux groupuscules de divers pays qui prétendent être les héritiers des situationnistes et passent leur temps en querelles de basse-cour considérées comme des actes révolutionnaires. qui en 1970 avait financé la création des éditions Champ Libre. Debord lui confie la réédition de La Société du Spectacle. 269-270). Naturellement. pas plus qu'avec les tentatives de « récupération» qui transforment les héros de 68 en directeurs de collections éditoriales. il s'attire le titre de « l'homme le plus secret pour l'un des sillages les plus significatifs des vingt-cinq dernières années 85 ». depuis Omar Khayyam ou Baltasar Gracian à George Orwell et Karl Kraus. Georg Groddeck ou les écrits de Malevitch sortent de l'oubli. Sa réponse est: « Je trouverais aussi vulgaire de devenir une autorité dans la contestation de la société que dans cette société même» (OCC. En se retirant. imprésario de cinéma brillant et peu orthodoxe. ainsi que quelques accusations de vouloir continuer par sa « disparition» à créer un mythe autour de sa personne. et. Debord se lie d'amitié avec Gérard Lebovici. de Hegel à Bakounine. de Saint-Just aux anarchistes espagnols. Champ Libre publie des textes de théorie et de pratique de la révolution. En 1971. en professeurs. sans assumer aucune fonction officielle. après 1974. à la critique du maoïsme 86 et du stalinisme. s'ajoutent des classiques anciens et modernes. il acquiert une influence déterminante sur la production de cette maison d'édition unique en son genre. Sans mettre en avant la rentabilité économique. les écrits de Debord et des autres situationnistes sont également publiés. Cette prétendue disparition est néanmoins toute relative.

Champ Libre acquiert aux yeux de beaucoup une réputation terrible. Le crime n'a jamais été élucidé. L'année suivante il publie ses Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici. Debord fera appel à un tribunal qui lui rend justice. contre le monde entier"». on passe souvent à l'échange d'insultes. considéré comme 1'« ennemi public numéro un ".. en particulier à cause de sa fulgurante carrière dans l'industrie cinématographique. capitaliste fortuné et mécène de l'ultragauche. comme Debord le dit lui-même. il y a «autour de ces éditions une louche allure de complot permanent. et. Tous les journaux trouvent inexplicable l'influence exercée par Debord sur Lebovici. Lebovici et Debord entretiennent volontairement des rapports exécrables avec la presse et le monde dit intellectuel. ce dont témoignent les deux volumes de la Correspondance de Champ Libre (1978 et 1981) où. on le retrouve dans un parking. une fois. ils parlent de «manipulation» et accusent Debord d'avoir entraîné Lebovici sur une «mauvaise pente ». tué par balles. mais la presse française s'est longuement intéressée à la fin de cet insolite personnage aux deux visages. jusqu'à sa barbare exécution par la police française.non sans une . selon la «logique» suivante: «Lebovici a été tué [ . et pour mettre un terme à ces insinuations. Il y parle avant tout de lui-même.158 GUY DEBORD tinet de mort du fameux bandit et «roi de l'évasion» J. En mars 1984.» Contrairement à ses habitudes. ils le désignent comme le commanditaire de l'assassinat de son ami. Lebovici a beaucoup d'ennemis. Mes- rine. ] pour avoir refusé. ce qu'on était sûr qu'il accepterait"".. pour des motifs parfois futiles. énumère . lui attribuant ainsi une sorte de coresponsabilité morale dans sa mort. Mais certains journaux vont encore plus loin: estimant que Debord serait lié à des groupes terroristes.

LA PRATIQUE DE LA THÉORIE

159

certaine complaisance pour le rôle méphistophélique qu'on
lui a attribué -les affirmations souvent bizarres de la presse
française sur son compte, et déploie son habituel talent de
polémiste 89.
Avec Alice Becker-Ho 90 , qu'il épouse au début des années
soixante-dix, il se déplace fréquemment entre Paris, l'Auvergne, Arles, l'Italie et l'Espagne. En 1988, il revient à la critique sociale avec les Commentaires sur la Société du Spectacle (voir ci-dessous) qui suscitent un important écbo, pas
seulement en France. Un an après, il publie le premier
volume de son autobiograpbie, intitulée de façon significative Panégyrique. En 1991, Debord se sépare des éditions
Lebovici, qui deviennent les éditions Ivrea 91. Dès l'année suivante, presque toutes ses œuvres sont rééditées cbez Gallimard par les soins de Jean-Jacques Pauvert, ainsi que cbez
d'autres éditeurs. La presse française parle de lui plus que
jamais. Dans {( Cette mauvaise réputation. .. » publié à la fin
de l'année 1993, seul texte nouveau des cinq dernières
années de sa vie, il cite un grand nombre de ces articles en
faisant des commentaires sarcastiques. Si le contrat avec
Gallimard a pu cboquer un certain public, il y eut une autre
surprise avec un film réalisé avec B. Cornand pour Canal +,
diffusé pour la première fois le 9 janvier 1995 : Guy Debord,
son art, son temps, où il présente comme {( son art» un
résumé de l'écran noir silencieux extrait de son premier
film. Pour illustrer {( son temps», il montre quelques-unes des
images les plus funestes apparues sur les écrans au cours
des dernières années, commentées çà et là par des cartons
tels que: {( Ce sont les événements les plus modernes de la
réalité bistorique qui viennent d'illustrer très exactement ce
que Thomas Hobbes pensait qu'avait dû être la vie de
l'homme, avant qu'il pût connaître la civilisation et l'État:

160

GUY DEBORD

solitaire, sale, dénuée de plaisirs, abrutie, brève. >J Seuls les
hypocrites - et il n'en manque pas - pourraient prétendre
être surpris par un résumé aussi sombre de l'état du monde.
Le 30 novembre 1994, Guy Debord se suicide dans sa maison de Champa! (Haute-Loire), d'un coup de fusil dans le
cœur. Il expose les raisons de son geste par ce carton paraissant après le film: «Maladie appelée polynévrite alcoolique,
remarquée à l'automne 1990. D'abord presque imperceptible, puis progressive. Devenue réellement pénible seulement à partir de la fin novembre 1994. Comme dans toute
maladie incurable, on gagne beaucoup à ne pas chercher,
ni accepter de se soigner. C'est le contraire de la maladie
que l'on peut contracter par une regrettable imprudence. Il
y faut au contraire la fidèle obstination de toute une vie.»
Debord, en plus d'un théoricien, s'est toujours présenté
comme un cinéaste, donnant à voir par là son véritable
«métier» (IS, 12/96). Fidèle à son idée que l'œuvre de destruction des vieilles valeurs ne peut être poursuivie à l'infini
et qu'il faut passer à un nouvel et positif usage des éléments
existant dans le monde, il fait suivre son premier film privé
d'images par d'autres qui en contiennent. Rares sont les
images qu'il filme lui-même", la plupart sont des images
détournées provenant de films divers, documentaires historiques, actualités politiques et spots publicitaires. Elles
accompagnent, normalement sans l'illustrer directement,
un texte lu en voix off Dans deux moyens-métrages, l'un de

1959 (Sur le passage de quelques personnes à travers une
assez courte unité de temps), l'autre de 1961 (Critique de la
séparation), le texte comporte des réflexions parfois mélancoliques sur la vie des situationnistes et sur leur rôle historique. Debord affirme toutefois, aux autres situationnistes,

LA PRATIQUE DE LA THÉORIE

161

qu'il n'a jamais fait de film situationniste (IS, 7/27) -l'I.S.
dit clairement à ses débuts que tous ses actes ne peuvent
être que des ébauches des futures actions situationnistes.
D'autres projets de films appartenant à cette époque ne
seront pas réalisés; mais son amitié avec Lebovici offre à
Debord l'occasion de revenir à ses premières amours. En
1973 il « porte à l'écran» La Société du Spectacle, où la lecture de passages du livre est accompagnée d'un collage
d'images. À la différence de ses premiers films, celui-ci est
entré, bien que modestement, dans les salles de cinéma.
Aux réactions de la presse, très disparates, Debord réplique
en 1975 par un autre moyen-métrage, Réfutation de tous les
jugements, tant élogieux qu 'hostiles, qui ont été jusqu'ici par·
tés sur le film «La Société du Spectacle ». Il cite en épigraphe

cette phrase de Chateaubriand: « II y a des temps où l'on ne
doit dépenser le mépris qu'avec économie, à cause du
grand nombre de nécessiteux» (OCC, 161). Il réfute tout
autant les éloges sur son film, provenant de ceux qui « ont
aimé trop d'autres choses pour pouvoir l'aimer» (OCC, 163).
Son chef-d'œuvre cinématographique, annoncé comme le
dernier de ses films, est ln girum imus nocte et consumimur
igni, réalisé en 1978 et sorti en 1981; le titre est un palindrome latin - c'est-à-dire qu'il peut se lire également en partant de la fin - que l'on peut traduire par « Nous tournons
en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu»
(OCC, 242). Lebovici achète un petit cinéma au Quartier
latin, le Studio Cujas, où sont projetés exclusivement les
films de Debord. En réaction contre la campagne de presse
qui suivit la mort de Lebovici, Debord retire ses films de la
circulation, et plus personne n'a pu les voir jusqu'à ce que
La Société du Spectacle et Réfutation à tous les jugements

162

GUY DEBORD

soient retransmis à la télévision avec Guy Debord, son art,

son temps.
Les jugements sur les films de Debord sont très partagés.
Le mythe de leur auteur, puis l'impossibilité de les voir en
ont fait un objet de grande curiosité dans certains milieux.
Des critiques ont souligné l'originalité absolue de ces films,
et la dette que leur doivent d'autres metteurs en scène
d'« avant-garde» comme J.-L. Godard". Cependant la plupart des observateurs, même quand ils ne pouvaient plus
ignorer les autres activités de Debord, ont toujours ma'nifesté
peu d'intérêt pour son cinéma. Debord attribue ce manque
d'intérêt à une conspiration du silence du fait que ses films
seraient encore plus transgressifs que ses œuvres théoriques
et constitueraient un «excès» insupportable pour les petits
employés du spectacle (OCC, 168). «On a même poussé le
dégoût jusqu'à m'y piller beaucoup moins souvent
qu'ailleurs, jusqu'ici en tout cas» (Oee, 213).
Dans ses films, en particulier dans ln girum, les traits personnels de Debord ressOltent davantage; même s'ils sont
inséparables de l'activité publique d'un homme qui, comme
il l'affirme, n'a jamais rien fait d'autre que suivre ses propres
gOÛL<; et «cherché à connaître, durant ma vie, bon nombre
de situations poétiques"». Quelqu'un qui l'a bien connu l'a
défini comme «l'homme le plus libre que j'aie jamais rencontré». Debord a intéressé son époque non seulement par
son travail théorique et pratique, mais aussi du fait de sa personnalité et de l'exemple vivant qu'il représentait. Sa gloire
est de ne jamais s'être soucié de carrière ou d'argent, malgré les nombreuses sollicitations, de n'avoir jamais tenu de
rôle dans l'État, ni obtenu un seul de ses diplômes, hormis
le baccalauréat, de n'avoir pas eu de contact avec les célé-

LA PRATIQUE DE LA THÉORiE

163

brités de la société du spectacle, de ne pas avoir utilisé ses
canaux; et d 'avoir malgré tout réussi à tenir une place
importante dans l'histoire contemporaine. Debord se présente comme un exemple de cohérence personnelle, qui ne
vient pas, comme chez d'autres, d'un idéal ascétique, mais
d'un authentique dégoût pour le monde environnant. Il peut
affirmer: « De prime abord, j'ai trouvé bon de m'adonner au
renversement de la société», à une époque où cela devait
sembler bien lointain, « et depuis lors, je n'ai pas, comme les
autres, changé d'avis une ou plusieurs fois, avec le changement des temps; ce sont plutôt les temps qui ont changé
selon mes avis» (OCC, 215-216). Ce qui ne signifie pas s'en
tenir une fois pour toutes à une vérité déterminée, mais, au
contraire, suivre avec attention les conditions sans cesse
nouvelles dans lesquelles doit se dérouler la réalisation d'un
projet qui reste identique dans ses intentions fondamentales.
Les situationnistes eux-mêmes ont souligné que leur théorie
a évolué et dépassé certaines erreurs initiales crS, 9/3, 11/58,
VS, 45-50), mais qu'il y a bien peu de mérite à parvenir aux
mêmes conclusions des années après eux.
Quelqu'un comme Debord est sans doute encore plus
singulier en France qu'il ne le serait ailleurs. Les intellectuels
français, liés à l'État en qualité de fonctionnaires depuis
l'époque de Richelieu, ont fait preuve, en particulier durant
ces dernières décennies, d'une capacité infinie à changer
d'opinion, à s'adapter aux modes du jour, à collaborer avec
des personnes qu'ils détestaient encore la veille, et à pactiser avec l'État dès que celui-ci leur fait une offre avantageuse. La génération de 68 y a particulièrement excellé il suffit de penser aux grotesques althussériens maoïstes
devenus en quelques années les « nouveaux philosophes»

La fascination qu'il exerce sur nombre de personnes tient à son style. observant ensuite non sans satisfaction qu'une fois exclus de l'I. de presque tous ceux qui ont collaboré avec lui. L'esprit aristocratique et la prédilection pour le XVII' siècle contrastent et pourtant s'harmonisent avec le programme de la révolution prolétarienne. mais aussi à cause de sa fermeté dans la conduite de l'I. et on peut le croire. C'est une singulière combinaison entre un élément formaliste. qu'il n'a jamais rien demandé à personne. et sa phrase : «J'ai vécu partout. généralement en assez mauvais termes. Debord assure. ou éloignés de lui d'une autre façon. Debord s'est retrouvé pratiquement seul. dans sa vie comme dans ses écrits.S. Non seulement par le soin extrême qu'il apporte à son expression: par ses phrases ciselées qui condamnent sans appel et sans discussion. sauf parmi les intellectuels de cette époque". sévère et «classique". à l'hédonisme et au plus grand extrémisme dans l'ardeur révolutionnaire. Un autre personnage moderne auquel on peut le rapprocher est Karl Kraus.S.164 GUY DEBORD ou les «postmodernes "." Avec cette fermeté. ceux-ci retombaient presque toujours dans toutes sortes d'accommodements avec la société existante. mais qu'on est toujours venu vers lui. et un appel constant au dérèglement. Il s'est séparé. et de la rigueur avec laquelle il a défini l'orthodoxie dans les rangs des ennemis de toute orthodoxie. l'approbation pour certaines formes de banditisme juvénile ou les tombereaux d'injures adressées à ses adversaires: il serait un peu trop banal de définir cette combinaison comme de 1'« esthétisme". C'est dans un tel contexte qu'il faut prendre l'orgueilleuse solitude revendiquée par Debord dans ses derniers livres. par son . peut-être même avec un certain plaisir. On a souvent comparé Debord à André Breton 96 en raison de cette combinaison.

Elias Canetti 97 rapporte que. Il se dit « mégalomane» (Potl. car. On peut y discerner toute une culture du « geste». au-delà même des résultats effectifs. Ces derniers recherchent d' autant plus la bienveillance du « maître» inaccessible et intraitable. lire la moindre ligne d'auteurs pour lesquels Kraus avait manifesté du mépris. bon nombre d'individus en France. comme ailleurs. De même. Il voulait une vie d'aventures. Oebord. des années durant. mais aussi par son rapport avec son public et ses admirateurs. toujours selon ses propres termes: « II n'y avait pas de succès ou d'échec pour Guy Oebord. et ses prétentions démesurées» (OCC. par son désintérêt pour toute « carrière». ont pris pour un credo tout jugement porté par Oebord sur un auteur ou un vin. et au lieu de la chercher dans l'exploration des . Rien n'est fortuit dans ce que Oebord présente au monde: l'image de lui-même est élaborée dans tous ses détails 100. 281) . comme Kraus. fervent admirateur de Kraus . par sa lutte solitaire contre un monde dont l'approbation ou l'exécration lui sont également indifférentes. sa façon d'écrire et ce qu'ils croient savoir de la conduite de sa vie. par sa haute opinion de lui-même. illustre le paradoxe d'une liberté extrême qui aux yeux des autres fait figure d'une autorité extrême.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 165 orgueilleux mépris de toute « opinion publique » et surtout de la presse .. Kraus et Oebord ont toujours retrouvé leur mépris confirmé par la connaissance de l'homme méprisable qu'est réellement le spectateur (SdS § 195) 98. il faut ajouter une capacité de styliser et de dramatiser les événements pour leur donner une dimension historique en identifiant les participants avec ceux d'un fait du passé 99. Au « personnage». dans sa jeunesse. qu'ils sont plus maltraités. la force de son dédain. 277). il n'avait pas osé.

reste à analyser dans une perspective vraiment moderne» (Potl. quand elle s'est dissoute. les situationnistes ont beaucoup appris de lui. parmi lequel il vivait sans en faire partie. au cours de sa vie aventureuse et dans ses continuelles conspirations. Debord a réussi à transformer sa vie en légende.. il cite plusieurs fois ses Mémoires et le fait apparaître de façon fugace dans ses derniers livres et films. et de cette fronde dont il fut l'inventeur le plus marquant. prpsenter ce que l'on veut dire sous une forme insolite et occuper ainsi le devant de la scène. il a choisi d'organiser l'attaque de la société existante comme la plus séduisante des aventures. Debord apprécie le fait que Retz. n'ait pas été animé par l'ambition. lui aussi se conçoit .jusqu'à en reprendre par jeu le nom . L'!. créer des effets dramatiques. Il a réalisé pour lui-même ce qui. À un degré raremen t atteint dans ce siècle.. était devenue depuis longtemps un mythe. 242).S. cardinal de Retz (1613-1679) : "y a-t-il une action plus grande au monde que la conduite d'un parti lOI? 1) Debord en fut un grand admirateur. d'après sa théorie. S'il manque à Debord l'aspect protéiforme de Retz qui était capable de jouer les rôles les plus divers. mais par le désir de jouir de situations dramatiques et de jouer avec les constellations historiques. On peut appliquer à Debord la phrase de Paul Gondi.au cardinal peu ecclésiastique qui fut le véritable esprit de la Fronde et qui souleva à plusieurs reprises le peuple de Paris. frapper l'imagination. est désormais possible à une échelle générale: vivre sa propre vie comme une aventure historique. li semble s'identifier . Retz reflète au plus haut degré la conception baroque du monde comme un grand théâtre dans lequel il faut assumer un rôle. En 1956 Debord écrivait déjà: "L'extraordinaire valeur ludique de la vie de Gondi.166 GUY DEBORD grottes ou les spéculations financières.

Il considère enfin que la théorie qu'il a élaborée n'est pas un exercice de philosophie car « les théories ne sont faites que pour mourir dans la guerre du temps: ce sont des unités plus ou moins fortes qu'il faut engager au juste moment dans le combat » (OCC. Ceci l'amène à s'intéresser non seulement à la stratégie militaire. La conception de l'histoire comme un jeu . et Champ Libre a entrepris la publication de ses œuvres complètes. . 219). Retz comme Debord. des facteurs humains. et son film In girum abonde en métaphores militaires et en images de batailles.qui peut être également un jeu très sérieux. dont il faut apprendre le mieux possible quelques règles. mais aussi au sens d'une science de l'évaluation des forces. Lui-même s'est dépeint comme le chef de l'armée de la subversion (OCC. éprouvent une grande satisfaction à évoquer leurs actions passées. et il a publié une partie exemplaire disputée avec Alice Becker-Ho 102. en exagérant peut-être parfois le rôle qu'ils ont eu dans les événements. un stratège qui observe la dynamique des groupes humains pour y intervenir au moment propice. ainsi que d'autres essais classiques de stratégie. après un échec relatif sur le plan historique.a conduit Debord à s'intéresser de plus en plus à la stratégie au sens strictement militaire du terme. mais aussi aux auteurs qui ont cherché à définir les règles du jeu historique et social : Machiavel. Clausewitz était devenu l'un des auteurs les plus cités par les situationnistes . commercialisé sous différentes versions. qui donne aux « meneurs du jeu» l'occasion de déployer leur propre intelligence. Debord a inventé un « Jeu de la guerre». des occasions. un jeu de forces .LA PRATIQUE DE LA THËORIE 167 néanmoins comme un « meneur de jeu». 261-262). Toute l'histoire n'est qu'un perpétuel conflit. Déjà quelques années plus tôt.

après de nombreuses manœuvres préparatoires. ou Debord lui-même. s'affrontent en bataille rangée correspond à ce qui constitue l'un des points de force et de faiblesse majeurs dans la pensée de Debord : la réduction de la société à deux seu ls blocs qu i s'opposent sans contradictions internes véritables. et où l'un des blocs pourrait être le prolétariat. avec ses surprises et ses règles. 7/52). La stratégie classique où deux armées. que les situationnistes jugeaient «déjà si malheureuse chez Marx» (IS. Le progrès aurait pu rendre possible une telle vie pour tous les hommes. dans leur campagne contre le fonctionnalisme et pour le jeu. et ce n'est pas un hasard s'il ne s'exprime pas sur les stratégies contemporaines. qui n'est pas un chaos indéchiffrable. Peut-être est-ce dû au fai t que le baroque se situe au-delà de « l'opposition classique-romantique». précisément parce qu'elles exploitent une marge d'incertitude. fi en était ainsi du temps de Retz. dans certaines limites prévisibles. Déjà les jeunes lettristes. La conception stratégique de Debord se réfère clairement au XVIII' siècle. ou les seuls situationnistes. ou bien à la constatation que les féodaux de l'époque baroque jouissaient d'une « liberté du jeu temporel irréversible» (SdS § 140) et de «cond itions partiellement lud iques» dans une quasi-i ndépendance de l'État (SdS § 189). On peut voir là une tentative de rester ancré dans un monde qui pour l'essentiel est compréhensible. tandis qu'au contraire ce monde a été remplacé jusqu'à maintenant par le monde bourgeois de la quantité et de la marchandise. valorisaient . les passions peuvent suivre leur propre cours. en les transformant en «maîtres sans esclaves».168 GUY DEBORD Baltasar Gracian. mais où. Debord a maintes fois témoigné sa sympathie pour le baroque. Castiglione. La politique était comme une grande partie d'échecs.

1/10). Dans le Rapport. contrairement aux procédés esthétiques qui ten- . après le conflit perpétuel entre le désir et la réalité hostile au désir. Debord écrit: « Le principal drame affectif de la vie. pour fixer l'état momentané de la société comme condition de la vie humaine. « du romantisme au cubisme» (SdS § 189). « Le théâtre et la fête.. 157. IS. Debord a pour sa part donné une sorte de fondement existentiel au projet situationniste: l'acceptation du passage du temps. du temps historique et « l'art du changement» (SdS § 189). semble bien être la sensation de l'écoulement du temps. 179 . L'attitude situationniste consiste à miser sur la fuite du temps. Nous avons vu qu'il conçoit l'historicité comme essence de l'homme et qu'il condamne la négation de l'histoire par le spectacle. sont les moments dominants de la réalisation baroque» (SdS § 189) car ils expriment le passage: le baroque est donc par certains aspects une préfiguration de ce « dépassement et réalisation» de l'art auxquels aspirent les situationnistes. opposée à la fixation rassurante et à l'éternité de l'art traditionnel. L'une des causes de la sensibilité baroque était la conscience aiguë de la fragilité de l'homme dans le temps.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 169 le baroque à cause de l'importance prise par chaque œuvre d'art pour y créer des ambiances et générer un style de vie (Pot!. Dans le baroque et dans ses suites. et non par son enfermement dans des œuvres d'art qui aspirent à l'éternité. Le dépassement de l'art doit conduire à une vie riche dans chacun de ses moments par une profusion de créativité. la fête théâtrale. s'est dégagée l'œuvre négative du temps qui dissout toutes les tentatives exprimées par les divers classicismes. Mais la raison la plus profonde de l'intérêt de Debord pour le baroque est que celui-ci représentait au plus haut degré l'art du temps. généreuse et sans souci de la conservation. faux présent éternel.

254). nous vivons pour marcher sur la tête des rois 103 ». comme d'autres sont attirés par le vide ou par l'eau » (Oee. et qu'ils ne peuvent s'en plaindre. et j'ai été attiré par elle. Le qualitatif et la passion ne peuvent naître que de la conscience de l'irréversibilité et de l'unicité des actions humaines.. «Mais ceux qui ont choisi de frapper avec le temps savent que leur arme est également leur maître. et maître plus du [II (Oee. C'est pourquoi les individus de ce genre. Au fond de l'aventure de Debord il y a la conscience que «Ô gentilshommes. L'opposition entre vie et survie existe également dans l'art. d'occasions qui ne reviendront jamais» (VS. comme l'enseigne la valeu r d'échange. comme opposition entre «la sUivie par l'œuvre» et la vie (IS. de choix irréversibles. Debord dit en parlant de lui-même: «La sensation de l'écoulement du temps a toujours été pour moi très vive. La même «absence sociale de la mort» dans le spectacle est l'autre aspect de l'absence de la vie: «La conscience spectatrice ne connaît plus dans sa vie un passage vers sa réalisation et vers sa mort» (SdS § 160). La «situation construite» se distingue de l'œuvre traditionnelle par son renoncement à vouloir construire quelque chose de durable (IS.170 GUY DEBORD daient à la fixation de l'émotion » (Rapp.« qui n'ont pas encore commencé à vivre. et qui ont donc une si grande peur de vieillir. Il est aussi le maître de ceux qui n'ont pas d'armes. Un signe indubitable de l'ineptie du «pro-situationniste» est par conséquent son refus de reconnaître cette dimension: «Le temps lui fait peur parce qu'il est fait de sauts qualitatifs. 47). 700). 277). 4110). n'attendent rien de moins qu'un paradis permanent» . contrairement à l'illusion que tout est toujours possible car tout se vaut. 7/6). la vie est courte . mais se réselvent pour une meilleure époque.. » et par conséquent «Si nous vivons.

35-36). ainsi que son mépris extrême envers la petite vie des hommes qui ont accepté de se soumettre au spectacle. et une figure comparable aux grands moralistes français de l'époque classique. en particulier les derniers. et manquerait» (Oee. jusqu'à la triste conclusion qui souscrit au vers de François Villon: « Le monde n'est qu'abusion» (Pan. Ces considérations. 84). Debord est bien loin de se sentir à l'avant-garde d'un puissant mouvement social. 254). n'a pas empêché Debord de rester un témoin extrêmement vigilant de son temps. Désormais. frappent aussi par la beauté des nombreuses citations. sa prétention d'être le seul individu libre dans une société d'esclaves a pour effet de produire des pages d'une sobre beauté comme on peut rarement e n trouver aujourd'hui. il a l'occasion d'observer une situation qui se rapproche du genre de révolte sociale qu'il a toujours préconisée. Ils sont le contraire des compagnons de Debord de 1952 qui ne quittaient pas « ces quelques rues et ces quelques tables où le point culminant du temps avait été découvert» (Oee. Quoi qu'il en soit. 235). où l'on entendait « le bruit de cataracte du temps» et où l'on déclamait: damais plus nous ne boirons si jeunes » (Pan. Les textes de Debord. Séjournant quelque temps en Italie dans les années soixante-dix.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 171 (oee. Debord a traduit en français les Stances sur la mort de son père du poète espagnol du xv e siècle Jorge Manrique 104 qui proclama « cualquier tiempo pasado fue mejor». Homère et l'Ecclésiaste. ont finalement fait de Debord un « contempteur du monde». comme le roi Salomon (Pan. celles qui traitent de la vanité des hommes et de l'écoulement du temps y tiennent une place privilégiée : Omar Khayyam et Shakespeare. où « le temps brûlait plus fort qu'ailleurs. et d'étu- . 239). 39). Mais cette évolution.

parus en 1988. 133)... Son intention n'était pas d'être crue. 142-143). bourgeois et bureaucratique-totalitaire» (Pré!. Le spectacle vingt ans après Ses observations sur l'Italie sont clairement à la base de celtaines analyses que Debord expose dans ses CommenInires sur la sociélé du spectacle. et tente. Leur point central repose sur la constatation que désormais dans de nombreux pays le pouvoir «spectaculaire diffus» et le pouvoir «spectaculaire concentré» ont fusionné dans un spectaculaire intégré dont l'Italie et la France des années . dans le but de briser une subversion rendue particulièrement dangereuse du fait que les ouvriers sont en train d'échapper au contrôle tradi tionnel du Parti communiste 105. . Ainsi qu'il l'avait dit: «La version des autorités italiennes [. « L'Italie résume les contradictions sociales du monde entier. Sa Préface à la quatrième édition italienne de «La Société du Spectacle» 106 analyse le rôle de l'enlèvement d'Aldo Moro et la fonction du Palti communiste italien dans le dépassement de la crise de l'État.. à la manière que l'on sait. les commissions parlementaires elles-mêmes concluaient que les Brigades rouges étaient de quelque façon manœuvrées par une faction du pouvoir. mais alors inconcevables. en termes généralement acceptés aujourd'hui. Debord et ses amis italiens sont parmi les premiers à dénoncer dans le terrorisme une machination de l'État. Quelques années plus tard.172 GUY DEBORD dier les contre-mesures prises par le pouvoir. ] n'a pas été un seul instant croyable. mais d'être la seule en vitrine" (Pré!. d'amalgamer dans un seul pays la Sainte Alliance répressive du pouvoir de classe.

48-49). par les mêmes procédés)) (Com... Il ne voit plus à l'œuvre aucune force organisée contre le spectacle et déclare d'emblée que ses « commentaires n'envisagent pas ce qui est souhaitable. le ton optimiste que Debord utilisait encore en 1979 a disparu.. Ils s'en tiendront à noter ce qui est» (Com. La continuité du spectacle est son principal succès. qui comparativement paraît presque idyllique.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 173 soixante-dix auraient été les inventeurs (Com. 22). Autant chez les gouvernants que chez leurs opposants. 99). 20) . Dans ce dernier. le « spectaculaire intégré)) ne laisse plus échapper aucune part de la société réelle: il ne plane plus au-dessus d'elle. 117). même si l'on ne peut jamais exclure un retour de l'histoire (Com. mais « s'est intégré dans la réalité même)). et « tous ceux qui aspirent à gouverner veulent gouverner [cette société-là]. ou seulement préférable. Celle-ci « ne se tient plus en face de lui comme quelque chose d'étranger ».. jusqu'alors plus spécifiques des régimes autoritaires. 17)... étant donné que le spectacle a pu la reconstruire à sa convenance (Com. Ce ne sont . même si ses intentions subjectives sont complètement différentes (Com. Debord souligne combien nous sommes désormais éloignés de l'époque de la démocratie pré-spectaculaire. Jamais un système de gouvernement n'a été plus parfait. À la différence des précédents types de spectacle. car ainsi il a « pu élever une génération pliée à ses lois» (Com. de sorte que celui qui a grandi dans ces conditions parle le langage du spectacle. 22)... beaucoup n'ont pas compris assez vite un tel changement et ignorent encore « de quels obstacles» les gouvernements sont désormais libérés (Com. la victoire essentielle du spectaculaire diffus s'accompagne de l'introduction généralisée du secret et de la falsification. Dans cette œuvre courte et dense. 37) .

174 GUY DEBORD pas les conditions pour une révolution qui manquent. 82).. 34-35). où la répétition continue des mêmes pseudo-nouveautés fait disparaître toute mémoire . interdisant de se faire une idée précise de quoi que ce soit.. 44). qui diffusent continuellement. Ici la police se joint au « médiatique)) : depuis que toutes les communautés se sont dissoutes (Corn. d'une contre-révolution préventive: le spectacle du terrorisme a été mis sur pied pour faire apparaître comparativement J'État comme un moindre mal (Com. l'individu n'est en contact avec le monde qu'au travers des images choisies par d'autres. se faire accepter comme la meilleure et J'unique possibilité. c'est-à-dire la « conception policière de J'histoire» (Com. qui peuvent y mettre n'importe quel contenu (Com. mais elles présentent presque toujours un aspect incompréhensible et J'essentiel en demeure secret. était effectivement une vision réductrice jusqu'à une date réce nte. une avalanche d'. 30). sur chaque aspect de la vie. En générai il s'agit de conspirations en faveur de l'ordre existant (Com... le spectacle veut faire oublier qu'il est un « usurpateur » qui vient de s'installer (Com. Aujourd'hui au contraire.. En luttant contre toute trace authentique du passé historique. 105-106) : ce sont eux. les services secrets sont devenus la « plaque tournante centrale)) des sociétés spectaculaires (Com. espérant ainsi. Le spectacle crée un présent perpétuel. 112). il y a partout des luttes en cours.. Debord souligne que voir partout des conspirations. par l'absence de comparaison. et beaucoup d'autres formations travaillant dans le secret.. Dans le spectaculaire intégré.. des machinations de la poiice et des activités des services secrets. 40). « mais il n'y a que les gouvernements qui le pensen t)) (Com. ou pire.dnformations)) contradictoires. 100) et de conflits entre différentes factions du pouvoir.

. servent en réalité à détourner l'attention (Corn. aussi bien que l'image publique d'une personne (Corn .. 34). Dans ces conditions. devient une vérité (Corn. dit Debord en faisant allusion à deux grandes catastrophes des années quatre-vingt (Corn. Ceux-ci s'entrecroisent. 82). tandis que « ce dont le spectacle peut cesser de parler pendant trois jours est comme ce qui n'existe pas» (Corn..LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 175 historique (Corn. 33). d'autres.. Il devient pratiquement impossible de « lire» toutes ces informations et falsifications qui correspondent à autant d'intérêts singuliers. 109) . mais tout simplement la logique formelle (Corn. « Qui place de grands intérêts dans un tunnel sous-marin est favorable à l'insécurité des feny-boats». 64-70). Mais la majeure partie des événements est aussi difficile à déchiffrer que l'assassinat d'Olaf Palme (Corn. il est possible de faire passer n'importe quel mensonge . toute véritable érudition. 86) ou « les tueurs fous du Brabant» . 44-47). 28-30). Toute affirmation des mass media.. se superposent et opèrent de façon sophistiquée : beaucoup d'informations sont des « leurres». .. afin qu'aucun événement ne puisse plus être compris dans ses causes et dans ses conséquences : il en résulte la dissolution de toute logique. répétée seulement deux ou trois fois. tout goût indépendant et toute rigueur qui avaient distingué l'époque bourgeoise sont en voie de disparition. non seulement la logique dialectique. 35). qui se présentent comme tels. et les concurrents de l'entreprise chimique suisse qui a empoisonné la vallée du Rhin étaient indifférents au sort du fleuve. l'accusation de « désinformation» est toujours présente (Corn.. aussi incohérent et invraisemblable soit-il. Et pour quelques vérités qui viendraient à percer.. Le passé lui-même peut être remodelé impunément. Toute science autonome.

l'avertissement. 101) en fournissant à ceux qui ne se contenteraient pas des explications habituelles des informations réservées auxquelles il manquera toujours l'essentiel..176 GUY DEBORD (Corn.. la mafia n'est pas du tout un «archaïsme».. 38) et que ceux qui prennent les décisions nous disent aussi «ce qu'ils en pensent» (Corn.. Si le spectacle falsifie tout.. n'agira jamais: et tel doit bien être le spectateur» (Corn. Son humus. Tout ceci est d'autant plus déplorable que cette «économie toute-puissante [ . Et ce n'est pas tout: le spectacle vise à ce «que . . À ce stade. Dans ces conditions... allant même jusqu'à encourager l'élaboration d'une «critique sociale d'élevage» (Corn. comme on le voit très clairement dans le cas du nucléaire (Corn. 19). 27). 58) a ôté au spectacle toute vision stratégique (Corn. Le chantage. 77). 36) et le pousse de plus en plus à agir contre la survie de l'humanité. ] devenue folle» (Corn. même si ces événements contiennent à coup sûr un «message». Comment pourrait-il y avoir encore des «citoyens»? «Qui regarde toujours. le spectacle n'obéit même plus aux lois de la rationalité économique (Corn. 52-54).. progresse sous une forme nouvelle. Dans un tel monde. il falsifie aussi la critique sociale. le racket. il est évident qu'aucune «opinion publique» ne peut plus se former (Corn. 56) 107.... pour savoir la suite. Debord n'entrevoit aucune véritable opposition et se méfie de tout ce qui y prétend. l'omertà sont les modes par lesquels les différents groupes au pouvoir règlent leurs affaires avec un total mépris de la légalité bourgeoise (Corn. Comme nous l'avons déjà dit. Le parfait «prince de notre temps» est alors Noriega «qui vend tout et simule tout» (Corn. 1'« obscurantisme». 60-63). . 38). 78-79). qu'il ne peut plus y avoir de véritable scandale (Corn..

107). ne serait-ce que du point de vue du spectacle.. Désormais. une partie de ces preuves ayant probablement été fabriquées par . Certaines de ces affirmations pouvaient sembler assez surprenantes lors de la parution du livre. de tout sens historique. En Allemagne de l'Est. Debord. qui a poussé si loin la recherche sur les mécanismes et les racines du pouvoir contemporain. « De sorte que personne ne peut dire qu'il n'est pas leurré ou manipulé» (Corn.. se convertirait-il maintenant à une conception « primitive» de la domination.. n'hésitant pas à organiser des manifestations d'opposition et à surchauffer le climat par de fausses rumeurs sur de prétendus assassinats. même pas dans ses détails (Com. la « Stasi». qui voit partout des intrigues et des espions? On ne peut cependant nier que les années qui ont suivi ont apporté de nombreuses confirmations. il est apparu que presque tous les chefs de l'opposition au régime stalinien avaient été au service de la police secrète. de tout rapport avec la réalité rend finalement impossible toute gestion rationnelle de la société. le principal ennemi du spectacle c'est le spectacle lui-même: ses factions en lutte mettent en circulation une masse d'informations fausses ou invérifiables qui rendent très difficiles les calculs. on a vu la part prépondérante que tenaient les services secrets de ces pays dans ces événements. 111). Son principal problème est que l'abandon de toute logique.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 177 les agents secrets deviennent des révolutionnaires et que les révolutionnaires deviennent des agents secrets» (Corn. 36) et n'est plus réformable. comme à Prague en novembre 1989. même aux sommets dirigeants de la société. Après les bouleversements des régimes d'Europe de l'Est. 19). c'est ce qui ressort.. car il est « d'une perfection fragile» (Corn. Ou plutôt. Un tel système a toutes les raisons de se défendre.

on reconnut qu'il s'agissait d'une photo d'archive prise en Bretagne lors d'une catastrophe écologique quelques années plus tôt. qui continuerait à agir de façon camouflée. dans la préparation de la capitulation de la bureaucratie stalinienne et de sa reconversion. qui photographiaient si habilement les victimes de la répression à Timisoara. mais de nombreux documents ont pu aussi bien être falsifiés par la même Stasi. fomentant ainsi la révolte 10'. Mais on . Et si l'on peut se réjouir parfois de voir que le monde est un peu moins terrible que ce que les media en montrent. on n'a jamais su le nombre réel des morts en Irak .178 GlIY DESORD certains. En dépit de toutes les théories sur le «village global» engendré par les media. quelqu'un ayant fait remarquer qu'aucun cormoran ne stationnait jamais dans la région du Golfe au printemps. En Roumanie. pour être utilisées à présent contre leurs rivaux. le fameux Markus Wolf. Les archives de la Stasi ont été ouvertes. Aux crimes réels de Sadd am Hussein on en a rajouté un autre partiellement inventé: pendant la guerre du Golfe. on a présenté au monde entier la photo d'un innocent cormoran pris dans le pétrole répandu par Sadd am dans la mer. Les Commentaires font une autre déclaration surprenante : c'est que de nombreuses personnes a priori insoupçonnables. il semble qu'on ait multiplié les morts de la révolte de Tien-an-men. multipliaient leur nombre par cent. seraient de quelque façon liées aux services secrets. le «faux médiatique» a été flagrant. il faut égalemen t tenir compte de ce qui reste toujours caché.15000 ou 150000? Toutes les informations étaient exclusivement diffusées selon les intérêts de ceux qui les détenaient. En attendant. mais une fois la guerre terminée. Les journalistes occidentaux. De la même manière. on s'interroge aussi sur le rôle que peut avoir eu son chef. en particulier parmi les artistes.

L'interpénétration de la mafia et de la politique. et dans ce secteur l'Italie détient peut-être le record mondial.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 179 sait maintenant que beaucoup d'écrivains d'Allemagne de l'Est étaient des informateurs de la police. le 27 juin 1980. de telle sorte qu'il deviendra impossible de reconnaître les intérêts réels en jeu. En Italie. Les agitations sociales . au début des années soixante. Debord semble cependant hésiter quant au fait de savoir si le spectacle est oui ou non en crise.quand. 109.ou celle des « massacres d'État» sait parfaitement ce que signifie être inondé de mille versions contradictoires. Celui qui a suivi des enquêtes comme celle de la « Tragédie d'Ustica » . Celles-ci seront présentées par de soi-disant experts. On pourrait objecter que ces phénomènes ne sont pas tous si nouveaux. probablement frappé par un missile « d'origine inconnue» . et plus généralement la création de nouvelles logiques de clientélisme -qui se basent largement sur la participation à certains secrets (Com.. lui sont en effet familières. on peut gouverner sans avoir aucune connaissance artistique ni aucun sens de l'authentique ou de l'impossible » (Com.. 84) . 73). L'impOliation du pop art américain en Europe. Par exemple. a été décidée aux plus hauts niveaux gouvernementaux des États-Unis et organisée par la C. nombre de puissants du passé nous conduisent à douter que « pour la première fois. un avion avec 81 personnes à bord s'écrasait en mer. Ce que décrit Debord est la combinaison des méthodes les plus anciennes avec les méthodes les plus modernes de la domination.LA. on avait sans doute moins besoin qu'ailleurs de preuves supplémentaires pour se convaincre de la vision aigus des Commentaires.

.» Elle dit simplement: «C'est ainsi. 20). d'après lui. . d'avoir «contribué à mettre en faillite le monde 110 ». les dernières œuvres de Debord n'ont pas du tout pour objet la lutte entre des masses révoltées et le spectacle. dont l'un veut qu'elle disparaisse» (Pré!. 81). elle ne promet plus rien. qui veut que le spectacle soit plus parfait que jamais et qu'il <t ait pu élever une génération pliée à ses lois» (Com. Elle ne dit plus: «Ce qui apparaît est bon. En effet. Néanmoins tout ceci s'accorde assez mal avec l'analyse proposée dans les Commentaires.» C'est pourquoi les «habitants» de cette société «se sont divisés en deux partis.. le spectacle n'a plus l'approbation de ses sujets. 8-9). 110). <t Personne ne croit vraiment le spectacle» (Corn. En 1979 il affirme qu'auparavant. 165). Maintenant. ce qui est bon apparaît.. l'amènent à déclarer que rien n'est plus comme avant. et ceci équivaut à un substantiel échec. En somme. Le plus grand titre de gloire de Debord est. la société du spectacle <t croyait être aimée ». mais plutôt l'im- . Aujourd'hui la «servitude» ne promet plus aucun avantage.. 83) qui suscite un <t mépris général» (Cam.. Les Commentaires affirment que la société mod eme se contente désormais de se faire redouter. Quelques années plus tôt il avait écrit que" le spectacle n'abaisse pas les hommes jusqu'à s'en faire aimer» (OCC. 84).180 GUY DEBORD des années soixante-dix. mais elle veut <t être aimée véritablement pour elle-même» (Pan. Dans l'introduction à la réédition de Potlatch il affirme que les idées exprimées ici « finalement ruinèrent» les <t banalités » de cette époque III (Potl. car elle sait bien que «son air d'innocence ne reviendra plus» (Com. 145147). et peut-être aussi la nécessité d'accorder le plus d'importance possible à 68 et donc à luimême.

. D'un point de vue moins psychologique. . dire que « l'imposture régnante aura pu avoir l'approbation de tout un chacun.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 181 bécillité d'un monde dans lequel tous se sont soumis à la tyrannie. Nous reviendrons sur cet aspect dans la troisième partie. et mettre en relief sa propre unicité dans le paysage d'un monde sombre.S. D'autre part. on peut observer que le spectacle aujourd'hui recueille bien moins d'enthousiasme qu'autrefois. mais beaucoup trouvent leur compte en y participant. mais il lui aura fallu se passer de la mienne 112» semble plutôt exagéré: ce serait sous-évaluer l'importance des oppositions que le capitalisme spectaculaire continue à susciter un peu partout. et qu'il y a sans doute peu de gens pour y croire sincèrement. La vérité devrait se trouver à mi-chemin entre ces deux extrêmes auxquels Debord est conduit par deux exigences opposées: augmenter l'importance des changements historiques provoqués par l'I.

1993. À Londres quelques années plus tard. 88). mais seul Isou a eu le courage de réduire tout en lettres. Quand. la célébrité du premier film de Debord. 1974. 5. en dehors de celle d'" Enragé ». Paris. Paris. il n'accepte que celle de «théoricien ». "cela va de soi. 109-123. La Poésie lettriste. complètement hors circuit. Paris. Verlaine le poème. est présentée à Berlin. dont la sortie était le . il écrit cependant que parmi les innombrables épithètes dont il fut affublé par la presse française. en 1991. Reproduit in Gérard Berréby (édition établie par). 12/105). pp. en le remplaçant par le rien. Gallimard. Quelques années plus tard. attire de nouveau beaucoup de curieux. mais enfin je l'ai été aussi.S. 1985. évidemment facile à produire. Comme étude standard sur le lettrisme. Allia. on peut se référer à Jean-Paul CU11ay. 4. 2. 3.Notes de la deuxième partie 1. Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici. Documenrs relatifs à la fondation de /'Internationale situatiormiste. Baudelaire a détruit l'anecdote. Seghers. D'après Isou. un public considérable assiste à la proj ection du film. quoique je ne l'aie pas été uniquement et à titre spécialisé. . composant ainsi le rien. À ceite occasion on a pu constater que sa charge scandaleuse ne s'est pas émoussée après quarante ans: les spectateurs furieux interrompent la projection et volent tous les exemplaires d'un ouvrage sur l'I. Rimbaud le vers et Tzara le mot. p. et l'un des meilleurs» (Debord. sans aucun doute à cause de son titre (lS. une version allemande.

en 1979. p. 1971. tr. Comme l'affirme un sociologue beaucoup plus intéressé par les groupes marxistes que par les tendances artistiques. 174. Folio. Paris. NautiIus. ce dernier propose à l'éditeur et ami de Debord. Robert Ohrt. La Société française. se lançant Contre le cinéma situationniste. Paris. Debord déclare cependant dans son film consacré à la célébration du milie u lettriste à Saint-Germain-des-Prés : « Ces gens méprisaient aussi la prétendue profondeur subjective. L'Assassinat de Paris. de son côté. Paris. après les premières attaques rituelles. 9. Il. pp. 108 et 139. Cf. poursuit inlassablement jusqu'à présent son œuvre multiforme et attend . Paris. Constatant que Debord est davantage reconnu. 1998 . 6. p. 14. Cambridge (Mass. Champ Libre.. un livre très apprécié par Debord (Pan. Ils ne s'intéressaient à rien qu 'à une expression suffisante d 'eux-mêmes. la réponse de Leboviei. Rompre la passivité était exactement le but recherché par Debord. Le Seuil. 52) . Notons encore que Debord.LA PRATIQUE DE LA. 1979. Phantom Avantgarde. Isou. 2000 et in . On trouve de nombreux éléments iconographiques et documentaires sur la vie des jeunes lettristes in Greil Marcus. 1984. 79. 13. est étrangement calme (ColYespondance. Données fournies dans Castoriadis. Une sorte de respect pour son premier « maître » ? 7. 1989. Paris. 49-51). inspirée sans doute par Debord.). UGE. Hambourg. Paris. Le Débat. 10. 64. concrètement » (OCC. Isou le persécute pendant plus de trente ans d'une haine grotesque. Comme le fait observer le Discours préliminaire de la revue Encyclopédie des nuisances. ne parle plus d'Isou. néo-nazi (titre d'un libelle de 1979). 12. Richard Gombin. Paris. 19. 13. Les Origines du gauchisme. Lipstick Traces . THÉORIE 183 prétexte pour organiser cette manifestation. Nouvelle édition chez Ivrea. coll. fr. 1990. p. de publier l'un de ses écrits où il compare Debord à Goring. imperturbable. Louis Chevalier. 1977. n° 50 (Matériaux pour servir à l'histoire intellectuelle de la France 1953-1987). Gérard Lebovici. que le monde entier le reconnaisse comme l'un des plus grands génies de l'humanité. Allia. p. pp. par exemple p. Cal mann-Lévy. 1981. 10/18. Paris. vol. 1997. Harvard Université Press. Gallimard. 8. 2. et quand. mai-août 1988. 21) . coll.

estimant le texte commun trop" marxiste ». 18. op. 1955) reproduit in Berréby. cit. n° 6. 23. Paris. op. 154. et partiellement in IS. 274-275). 300. par exemple Potl. pp. Berréby. Le seul contact direct entre l'IL. . Debord . où ils accusent les lettristes d'être staliniens. pp. Tracts surréalistes et déclarations collectives. 1998. Histoire du surréalisme... Paris.. Il : 19401969. cit. Un tract de 1956. qui ont utilisé aussi quelques interviews accordées par des ex-participants du mouvement. 15. ils font le projet de contester ensemble les festivités officielles du centenaire de Rimbaud. n° 9. Le mot «situationniste» apparaît pour la première fois en 1956 (Potl. cit. pas contenu dans l'édition française) . pp. proclame: «L'art est l'opium du peuple» (Band ini. 288-292. op.. 21. op. falsificateurs et uniquement intéressés par leur propre publicité (Pot!. p. in Les Lèvres nues. Berréby.. Paris. . cit. Berréby. pp. p. 109-110.. aussi le livreinterview de Jean-Michel Mension... op. 20. cit. 1982). cil. 22. reproduit in Berréby. Les lellristes les attaquent dans un feuillet auque l les surréalistes répondent par un tract intitulé" Familiers du Grand Truc ». Cf. Mais les su rréalistes se retirent. 17. Les épigones les plus tenaces du surréalisme n'ont jamais pardonné aux lettristes cette attaque. 1964. 154 et 157. avec beaucoup de photographies. 324326. pp. édité avec le Bauhaus imaginiste. Paris. 87-90. 1988. pp. La Tribu. pp. cit. col l. Allia. op. Nadja. 227). 19. Folio. 312-319. p. 1956.. Bruxelles. ils les accuseront encore d'avoir tendu un "piège» aux surréalistes et d'être des dogmatiques voulant subordonner la liberté artistique à la politique (cf la reproduction commentée du tract in José Pierre.184 GUY DEBORD Robert Ohrt. Le Seuil/Points. Berréby. À l'automne 1954. Le Terrain Vague. op. Reproduits par exemple in Berréby. Gallimard. «Théorie de la dérive ». cité in Maurice Nadeau. 275. 2/19-23 (cf également" Introduction à une critique de la géographie urbaine» de Debord in Les Lèvres nues. 24. Cf. cit. vol. op. trente ans plus tard. 188-189. cit. 67.. et les surréalisles devait très mal finir. op. Déclaration du 27 janvier 1925. André Breton. 265-266. 16.

164165. vol. op. Critique de la philosophie du droit de Hegel. op. 389. vol. vol. Relevé des citations ou détournements dans «La Société du Spectacle ". Phénoménologie. 46-49. pp. Publié en 1957 à Copenhague par le Bauhaus imaginiste.. § 43 : Marx. p. III. Vrin. C. § 107 : Hegel. p. 345 . cit. Manifeste du Parti communiste. p. § 35 : Le Capital. Paris. tr. p. L'Interprétation des rêves. cit. Farândola. tr. 1290). op. 31. fr.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 185 25.. 27. op. fr. 165. In Les Lèvres nues. 241. in Bandini . p. § 191 : Marx.. p. Principes de la philosophie du droit. § 164 : Lettre de Marx à Ruge. cit. op. vol. cit. 32. 156. Berréby. 2000. Éditions sociales. in Marx. 3/1 0 . op. p. font de la peinture)) (Œuvres. fr. Introduction. 35. le § 207 est un détournement d'une phrase de Lautréamont qui préconise le détournement. cit. tr. pp. 59. . op. Freud. OCC. Œuvres. Jean Hyppolite. 310... Berréby.. Préliminaires. Marx et Engels. Cf Potl. Paris. p. p. 302-309. cit. Mémoires. Paris. § 188 : Hegel. lS. La Société du Spectacle se rapproche beaucoup de la proposition de Walter Benjamin d'écrire une œuvre uniquement composée de citations. tr. 72. « Introduction». . cit. p. 305. entre autres choses. 29... cit. § 165. cit. pp.. op. op. dressée par Debord lui-même. Phénoménologie de l'esprit. chap. Aubier-Montaigne. SdS.. En annexe à l'édition Fayard (1998) de La Véritable Scission se trouve une liste. op. Cf. § 74 : Manifeste du Parti communiste. cit. section V. cit. 26. III. 1939. 3. op. l. aussi la brochure suivante: (Guy Debord). p. n° 8. cit. Par exemple Debord-Canjuers. Œuvres. l. 1975. 1226. Détournement d'une phrase de L'Idéologie allemande. il n'y a pas de peintres. fr. Manuscrits de 1844.. Paris.. 28. 30. le § 21 à S. vol. Il. Contribution à la critique de l'économie politique. cit. mais tout au plus des êtres humains qui. op. § 202 : Marx. vol. Rappelons quelques-uns des détournements de phrases de Marx et Hegel dans La Société du Spectacle: § 4 : Le Capital. p. in Marx. l. § 9 : Hegel. qui dit : « Dans une société communiste. vol. 1977.. p. de certains détournements contenus dans ce livre. op. 604 . III. 114. La deuxième phrase du § 14 se réfère à une affirmation bien connue d'Eduard Bernstein... « Préface )). p. 345. reproduit in Berréby.

Pozzo. Du temps que les surréalistes avaient roi- . 36. Marcus. Paris. Paris. in Maltos. Cf. 34.. 689). admet avoir employé quelquefois dans les premiers temps" d'une manière encore non critique [ . pp.. L'exigence de réaliser le contenu de l'aIt s'était déjà fait sentir chez bon nombre de romantiques. Gérard Lebovici. ou bien à l'affirmation de Debord que les situationnistes ont «des ambitions nettement mégalomanes.5. préface de Debord à Asger Jorn »..S. Paris. cit. nous briserons nos malheureuses lyres et nous ferons ce que les artistes n'ont fait que rêver!» On trouve cette intéressante citation. car ils «se satisferaient de travailler anonymement au ministère des Loisirs d'un gouvernement qui se préoccupera enfin de changer la vie. cit. 143). p. 38. ] certains concepts de la vieille extrême gauche (trotskiste)>> (lS. op. Il est remarquable que cette analyse ait été faite environ quinze ans avant que ne soit lancée sur le marché intellectuel la mode du «post-modernisme» qui préconise explicitement un tel rapport avec la culture. Il/58) et quand l'orthodoxe Histoire de l'Internationale situationniste de Jean-François Martos concède que ce n'est qu'en 1961 que l' I. Hôlderlin écrivait à son ami c. reproduit partiellement in Berréby. c'est probablement par allusion à des affirmations comme celle-ci.. 1986. En 1794. Le Jardin d'A/bisa/a. concernant notre propos.186 GUY DEBORD reproduit partiellement in Berréby. 1974. Neuffer : «Tant pis! S'il le faut..<< a élim iné ses derniers zestes d'influence trotskiste» (Histoire de /'lnternationale situationniste. Debord et Jorn continuent de se porter une estime réciproque jusqu'à la mort de Jorn en 1973. et réédité en volume séparé aux éditions Allia. mais peut-être pas mesurables aux critères dominants de la réussite ». Publié en 1959 à Copenhague par l'Internationale situationniste. 1989. op. avec des salaires d'ouvriers qualifiés» (Potl. Quand. Turin. 1'1. cit. 35. 37.L. «principalement dans le cas de la révolution chinoise. en 1967. ou à celle sur les« demi-succès locaux» auxquels seraient parvenus les mouvements révolutionnaires qu i. op. cf «Sur l'architecture sauvage.. 33. et d'autres encore. Nouvelle édition complète aux Belles-Lettres. 1994. André Breton. favorisent un renouveau de l'ensemble du mouvement révolutionnaire» (Rapp. 84-100. 277). Ohrt.

Il a cependant souligné à de nombreuses occasions sa méfiance envers Lukacs. A. op. Le Temps des méprises. Paris. 42. Toutefois. 1981. comme dans d'autres cas. 40. 44. Métailié. Société Nouvelle des Éditions Pauvelt.-M. Comme de coutume chez les situationnistes. 255. Stock. 48. p. Cf.. cit. tout comme les œuvres tardives. La Nef de Paris. 1975 et in La Somme et le Reste. op. Lefebvre se contorsionnait encore dans de subtils équilibres sur les aspects « positifs » et « négatifs » de l'URSS. Paris. une défense de la philosophie qui. 166. 41. bien qu'il en apprécie certains aspects. aussi l'interview avec Lefebvre in October n° 79.S. Paris. 109. p. p. selon le stalinisme. 52. 1997. mais diffusée par un magnétophone : un autre exemple de procédures aujourd'hui banales (songeons aux vidéocassettes remplaçant les invités aux conférences) qui furent inventées par des groupes d'avant-garde dans un tout autre but. C'était aussi. 1958. 43. la conférence n'est pas prononcée de vive voix.. Lefebvre. . Cette sorte de détournement des résultats des « sciences particulières» a été sans doute l'un des points fOits de l'I. Paris. 1979. C'est ainsi qu'il est présenté sur la couverture de La Somme et le Reste. Le Temps des méprises. Ici.. cit. Un troisième volume qui pOlte en sous-titre : De la modernité au modernisme (Pour une métaphilosophie du quotidien) est paru aux éditions de l'Arche. in Manifestes du surréalisme. 1988. avait été rendue superflue par la science. Lefebvre. Paris. dont il critique à la fois Histoire et conscience de classe et les premières œuvres. et Remi Hess. Op. 46. 47. 45). Lefebvre fait cette observation à propos d'un sujet bien précis. Racontée in Le Temps des méprises. 49. Henri Lefebvre et l'aventure du siècle.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 187 son (1935). 45. 39. le sport et les « supporters» (Cdvq l. cit. p. les situationnistes ont à juste titre transformé en un principe d'application générale ce que d'autres observateurs avaient déjà noté à propos de questions très circonscrites et sans en tirer plus de conséquences. paradoxalement.

cit. 58. Reproduit in Au-delà du structuralisme. La Révolution urbaine. Demonet (collectif). On peut citer: Le Droit à la ville. réédition aux Belles Lettres. Le Déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande. Paris. 27-50. provenant de la théorie de l'art et de l'esthétique sur le mouvement de protestation des étudiants et des intellectuels de gauche. 1970. 55. 241-259. Aujourd'hui les différences sont beaucoup plus évidentes. Paris. Gallimard. Anthropos. Le Temps des méprises. Cf. op. Um J968. coll. cit. 1967. pp. 54.1990 au 8.. produit en fin de compte un furieux échange d'accusations et génère égaIement l'exclusion de tous les situationnistes de Strasbourg. M. Debord n'a cependant pas renoncé à une certaine forme de «gloire '. 51.5. 53. Le refus de 1'1. 15. 1993. Des tracts en Mai 68. 1990 [catalogue de l'exposition du 27. 1978. qui se sentent donc manipulés.. Du-Mont-Verlag. d'accepter comme ses membres les protagonistes de ce scandale. Champ Libre. Ce livre a connu un succès au moins aussi grand que celu i de Debord. Gallimard. op. Paris. partait vraisemblablement des situationnistes. Anthropos. Paris. Folio. op. op. Anthropos.. 1968. cit. 57. On peut citer: Gombin.1990 à la Stàdtische Kunsthalle de Düsseldorf). Paris et Tournai. On peut d'autant moins accorder de valeur à la prétendue . 1972. Pascal Dumontier. Paris. 1992. Cologne. Marie-Louise Syring (sous la direction de). Paris. chose qu'aujourd'hui presque tout le monde ignore. pp. Casterman.. 1972. Ce dernier texte fait un compliment ambigu: «De loin l'influence la plus grande. Du rural à l'urbain. et dans les années soixante-dix. 160.188 GUY DEBDRD 50. et à cette époque on considérait souvent que ces deux textes disaient en substance la même chose. De telles polémiques se sont plusieurs fois produites. » 56. les partisans de Vaneigem et ceux de Debord s'opposaient avec acharnement. 12/108-111 et Lefebvre. 1971. Paris. Konkrete Utopien in Kunst und Gesellschaft. mêlées souvent d'accusations contre Debord pour la dictature qu'il aurait exercée sur 1'1.5. 1970.5. 52. Reproduit in Au-delà du structuralisme. p. Espace et politique. cit. Paris.7. Anthropos. La Pensée marxiste de la ville. 59.

LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 189 bohème de gens qui ne veulent même pas renoncer à être étudiants (De la misère. cit. Articles de P. 65. où. le texte de couverture de l'édition Champ Libre affirme que Socialisme ou Barbarie a largement puisé à cette source sans jamais la citer. 62. p. en 1976.. 342-347 tr. refuse qu'on la considère comme un phénomène de «jeunesse». fr. n° 4. Étant donné que Lefort et Castoriadis allaient tous deux . «Les relations de production en Russie ». Paris. 10/18. et en particulier la critique à Lénine dans la préface à la seconde édition de 1930. n° 22 Quillet 1957) et reproduit in Castoriadis. Debord lui doit également d'autres intuitions. vol. 63. La Société française. Socialisme ou Barbarie n° 2 (mai 1949) reproduit in Castoriadis. chez UGE dans la collection 10/18 en plusieurs volumes (La Société bureaucratique. il est aussi question des rapports avec l'/. 61. L'URSS: collectivisme bureaucratique. comme le voudrait Lefebvre en 1962 (lS. op.S. UGE. en particulier« Sur le contenu du socialisme ». Champ Libre a republié.). 64. Karl Korsch.S. Reproduit in Bandini. en reprenant presque littéralement une affirmation de Karl Korsch. publié originairement en 1939 à Paris. Cf. pp. l'v1arxisme et philosophie (1923). Un engagement politique et intellectuel dans la France de l'après-guerre.. 69. est sortie en 1985 chez Alcratie. Paris. Paris. Payot. UGE. cil. etc. «Socialisme ou Barbarie ". et demeuré presque inconnu. 1964. coll. 307-313. 66. paru dans Socialisme ou Barbarie. pp. Paris. Brune dans les numéros 24 et 29. Debord désigne Lénine comme un «kautskiste fidèle et conséquent» (SdS § 98). septembre 1957. op. Paris. 205-281. Éditions de Minuit. 1979. 8). 8/61). pp.. à compte d'auteur. Le Contenu du socialisme. Cf. 67. l'autre grand hérétique de la théorie marxiste des années vingt. 60. l. L'I. Les articles de Castoriadis ont été réédités à partir de 1973. avant tout la nécessité de ne pas abolir la philosophie sans la réaliser. pp. coll. La Société bureaucratique. du trotskiste italien Bruno Rizzi. 68. 1973. 221-227. Une réédition partielle. Cf. pp. tr. fr. limitée à la période 1953-1957. Philippe Gottraux. In Arguments. 103-222. 10/18. 1997.

fortement influencé par l'l. Gallimard.. nouvelle édition Caste1vecchi. Op. au rôle qu'il tint en 68. op. Paris. incluant également l'expression de l'impossibilité de toute communication. cit. Debord finit par dire qu'il est« celui qui a choisi le moment et la direction de l'attaque" (aCC. Le 12 décembre 1969. 25. Il en était déjà ainsi du temps des lettristes (potl. Cf. 79). in Agar-Agar. Certaines de leurs préoccupations sont plutôt étrangères à celles des étudiants et témoignent du désir de donner une perspective historique à leurs actions. 74.. p. p. 75.. fr. cit. cit. Viénet. cit. Debord-Canjuers. Cette expression fut typique de l'art moderne . 92-94). p. évidemment. Ce télégramme fut expédié par le Comité d'occupation de la Sorbonne. op.. p. 311.dans sa destruction des langages traditionnels . en se référant toujours. cit. n° 31 (décembre 1960) et reproduit in Castoriadis. 78. 1979.. homme d'État et cardinal". 72. 81. op. p. Paris. 1972. coll. 1968. Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations. p. 96-97. Préliminaires.. on ne peut donner tort à cette critique. n° 4. 80. «1 situazionisti". cit. 87.S. 73. tr. UGE.. 10/18. op. 263) et que «personne n'a soulevé deux fois Paris" (Pan. O{J. Capitalisme moderne et révolution. nouvelle édition 1998. 79. 82. comme la proposition de déterrer de la chapelle de la Sorbonne les restes de 1'« immonde Richelieu. Paris. Gombin. 71. vol. Le seul numéro paru d'fnternazionale situazionista (Milan. 274.et jugée par beaucoup comme peu «compréhensible" et donc peu communicative.. 1988). Mario Perniola. 77.. Il. 76. Gombin. Le concept de commllnicl1tion est entendu par eux dans un sens plus large. 70. Rome. . juillet 1969) et les autres écrits de la section italienne ne sont actuellement disponibles qu'en traduction française (ContreMoule. 158. l'explosion d'une bombe dans une banque de Piazza Fontana à Milan fit seize malts. «Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne" paru dans Socialisme ou Barbarie. 77).190 GUY DEBORD devenir quelques années plus tard des universitaires célèbres. pour les renvoyer à l'Élysée ou au Vatican (Viénet. p. 346. Rome 1999.

Debord présente sa version concernant ce divorce sans consentement mutuel. p. de Paroles gitanes.. 87. ». 54. Les Habits neufs du président Mao. Op. tandis que la longue et tortueuse enquête judiciaire devait confirmer ce qui avait été auparavant affirmé par la section italienne de l'I. cit. p.11 . 2000. pp. 1990. s'agissant de la première réfutation de la «maolâtrie » des intellectuels français. 1995. op. Jusqu'à présent la seule étude un peu approfondie sur le . réédition Gallimard. Cognac. op. celles-ci sont toutefois suffisantes pour faire figurer Debord sur la liste des grands cinéastes (article reproduit dans Ordures et décombres déballés à la sortie du film «In girum imus nocte et consumimur igni». 85-100 et retracées grâce aux documents internes in Dumontier. de L'Essence du Jargon. 86.. op. Paris. Dans« Cette mauvaise réputation .S. 86. Paris. cit.[-- LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 191 On accusa alors généralement les «extrémistes de gauche». Gérard Lebovici. 31). Paris. était une véritable « bombe». cit. 1998. 90. 239. Selon La Quinzaine littéraire. la Piazza della Loggia à Brescia. p. Ainsi commence la fiche biographique qui lui est consacrée in Le Débat. cit.). de D'azur au triangle vidé de sable.1971.S. Les affirmations non seulement fantaisistes. Le Temps qu'il fait. dirigée contre la vague révolutionnaire croissante dans le pays.. dans son tract « Le Reichstag brûle» : il s'agissait d'une provocation ourdie par les services secrets avec l'aide d'extrémistes de droite. p. 84. Debord. cit.. Il devait y avoir d'autres « massacres d'État» au cours des années suivantes (le train Italicus. de Simon Leys (1971).. 9l. 92. Cognac. Paris. 8. 89. 28. in VS. etc. 85. mais souvent très offensantes de la presse française à l'encontre de Debord et Lebovici sont recueillies aussi in Gérard Lebovici. 1994. 83. Paris. tout sur le personnage. Albin Michel. 88. Les dernières années de l'I. 1982. et de Au pays du sommeil paradoxal. Champ Libre. Considérations. 1993.. 2000. Gallimard. n° 50. 20. Paris. Le Nouvel Observateur. Gérard Lebovici. op. Le Temps qu'il fait.. p. sont explicitées in VS. peu réjouissantes. Auteur de Les Princes du JQ}~gon. collection Folio. 93. cit. 1984.

. Plus tard. Cambridge (Mass. Sussman (sous la direction de). 1990.. Press.The Cinéma of Guy Debord ". les Aphorismes de Kraus.. il avait souhaité fonder un nouveau groupe. 96. ". Considérations. 98. 23!>-268). J'ai nommé Debord.I. pp.T.. Borgen. On the Passage of a Few Persons Through a Rather Brief Moment in rime. televisione. op. Debord. Mais la seule fois où Debord parle à la dérobée de Kraus. Paris. s'agissant d'intervenants qui ne les ont même pas vus. 68) un aliicle de Serge Daney publié dans la revue Trafic (hiver 1991) qui ridiculise le débat de Taormina sur ses films..192 GUY DEBORD cinéma de Debord est un long article très élogieux de Thomas Y. op. video. Jorn appréciait également chez lui la "formation politico-Iatine" (Asger Jorn. 290 et 294). du festival Taormina AI1e 1991 (Sicile) et dans le catalogue s'y rapportant (Dissensi tra film. sans le confusionnisme et la prédominance nordique de COBRA. et rien depuis ne m'a fait changer d'avis à son sujet. Ceci" m'a fait chercher la collaboration d un homme dont je pensais qu'il pouvait être le successeur idéal d'André Breton en tant que fertile promoteur d'idées nouvelles..S.. 1964. p. Après son départ de l'I. 77. op. et Debord lui-même ne semble pas trouver déplacée une telle comparaison (Considérations. . a rapproché Debord de Breton. Sellerio. il n'emploie pas précisément un ton élogieux (" Celle mauvaise réputation . cit. in E.. cit. p. In Le Flambeau dans l'oreille. Debord. Palerme. en qualité de "papes'." Celle mauvaise réputation. Levin : "Dismantling the Spectacle . 72-122. Albin Michel. Copenhague. Le n° 487 des Cahiers du Cinéma (janvier 1995) consacre trois articles à Debord. 94. 1991. Jorn écrit rétrospectivement qu'à la suite de la dissolution de COBRA.) et Londres. dans la rétrospective qu'on voulait lui consacrer à la "Rassegna video d'autore. . " op.. Signes gravés sur les églises de l'Eure et du Calvados. ainsi que beaucoup d'autres. . 120). p. 49). pp. cil. la presse française.. p. p. 1982. Champ Libre fut la première maison d'édition française à publier. The M. Debord a lui-même cité (" Celte mauvaise réputation .. op. pp. 24. 95. 97. cil. cit. On trouve un exemple éloquent des tentatives de neutraliser Debord comme un "précurseur des néo-avant·gardes de la vidéo.. à partir de 1975. Le premier à le dire fut justement Asger Jorn.

Œuvres. Le Jeu de la guerre. On se souvient que G.. Champ Libre. Bibliothèque de la Pléiade. 1976).LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 193 99. 105. Le titre La Véritable Scission dans l'!nternationale est un détournement de Les Prétendues Scissions dans f'lnternationale dans lequel Marx et Engels expliquaient l'exclusion des anarchistes en 1872. Cardinal de Retz. Dans J'édition Vallecchi de La società dello spettacolo (1979). Paris. Champ Libre. Debord. 97-118. placées en épigraphe du cinquième chapitre de La Société du Spectacle. Becker-Ho et G. 108. 104. en particulier dans le champ des relations passionnelles. 1987. Écrit plus d'un an avant sa fin. Ce texte. le Véridique rapport sur les dern ières chances de sauver le capitalisme en Italie (publié ensuite chez Mursia). Ce livre se présentait comme une analyse faite par un membre de la haute bourgeoisie qui voyait dans la participation du PCI au gouvernement la seule possibilité d'arrêter la subversion parmi les ouvriers. Buchet-Chastel. 102. une actrice de la révolte de Timi- . Sanguinetti signent sous les noms de « Machiavel» et « Cavalcanti». cit. Sanguinetti a diffusé en 1975. sous le pseudonyme de « Censor ». Buchet-Chastel. et dans la même année chez Champ Libre en volume séparé. op. Paris. que l'on peut peut-être attribuer à un excès de provocation et de jeu. Gérard Lebovici. 107. en particulier en France. 1960. 147. Cela faisait néanmoins partie d'un certain climat de l'époque. 1961) donnent une vivante description de la vie hédoniste et expérimentale qu'elle menait avec Debord. fit beaucoup de bruit. Après avoir écrit ces lignes sur un fait désormais largement diffusé. dans leur échange de correspondance. 1984. pp. Correspondance. 103. 100. L'affirmation d'avoir réalisé dans sa propre vie « la révolution de la vie quotidienne» n'était pas infondée: les deux courts romans publiés par Michèle Bernstein (Tous les chevaux du roi. pris pour authentique. 1980. Ce sont les deux parties d'une citation de Henry IV de Shakespeare. 106. Paris. 101. La Nuit. Paris. Debord et G. A. Cf. Debord le traduisit aussitôt en français (Champ Libre. p. Gallimard.

Paris.8. 72-73. p. Vrai ou faux.. Oebord. Il l. Gérard Lebovici. cil. Préface à Potlatch 1954-1957. p. dans Case de/I'al/ro monda. 91. de se forger une quelconque idée sur les événements.. Oebord. Milan. . op.194 GUY DEBORD soara a assuré à l'auteur de ce livre que non seulement les nouvelles concernant les 4000 morts étaient vraies. mais que la réalité était encore bien plus tragique. 110. C'est ce qu'affirme tout du moins Enrico Bai. 112. p. 1984. dans le "village planétaire». on constate combien il est difficile. Cansidéralions. 109. cil. op. 1990. Considérations. Eleuthera. 92. pp.

que le PCF offrait comme un catéchisme à ses fidèles. Et même là où elle se réclamait du marxisme. raffiné jusqu'à la « sophistication baroque 1 » et tendant immanquablement à mélanger Marx avec mille autres . mais en même temps combien elle était objectivement proche d'autres courants de pensée. Le marxisme français a toujours présenté des caractéristiques tout à fait particulières. réduit au strict minimum et abondamment « pédagogisé ». marxiste ou non. réapparu à chaque génération. Il faut avant tout rappeler que la pensée socialiste a été en France moins marxiste qu'ailleurs.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE La critique situationniste dans le contexte de son époque Il convient d'examiner la place de la critique situationniste à l'intérieur de la pensée française moderne. au profit d'auteurs comme Proudhon et Fourier. il y a eu deux tendances qui ne se sont jamais vraiment rencontrées : d'une part un « marxisme» à usage « populaire». un « marxisme des intellectuels». D'autre part. On verra à quel point elle pouvait aller à « contrecourant» dans les années soixante.

Une sorte de champion et de précurseur de cette tendance fut la revue Arguments' . abondamment heideggerianisé. kierkegaardisé. Leurs analyses gardaient presque toujours un caractère abstrait et philosophique. bref "révisé". " Les résultats insatisfaisants de ces élaborations. à la solde de l'Ëtat.cible privilégiée du mépris situationniste qui a effectué ce parcours pendant les quelques années de son existence (1957-1962). En général. comme on sait. au Marx de la critique de J'économie politique.196 GUY OEBORD auteurs et à le lire à travers des filtres empruntés ailleurs. "Marx est hégélianisé. après 68 les" marxistes" apostats sont devenus un phénomène de masse'. celle-ci était détachée de la critique de l'économie politique. critique de l' " aliénation de l'essence humaine ". et ceci .dont les situationnistes se sont eux-mêmes largement servis . Marcuse. Il préférait souvent le jeune Marx. ou même opposée à cette dernière. ou bien il opposait sur le mode le plus absolu le "Marx de la maturité" au jeune Marx. les intellectuels marxistes français préféraient s'en tenir à la sphère sociale et à la "superstructure ". Par la suite. et en fin de compte une condamnation à so n égard. Le marxisme français a toujours privilégié certains aspects de l'œuvre de Marx au détriment d'autres. et le fait que leurs représentants fussent normalement des penseurs. les auteurs de Socialisme ou Barbarie prirent le même chemin qu'Arguments. avec des accents éthiques ou esthétiques. elle a néanmoins accompli un travail utile de traductions . Lorsqu 'il parlait d'aliénation. Korsch. dans J'université ou ailleurs. avant d'avoir été assimilé vraiment ' . et. Reich et Adorno. conduisaient généralement le " marxism e critique" à devenir rapidem ent une critique faite à Marx lui-même.en présentant pour la première fois au public français des auteurs comme le jeune Lukacs.

161). et de l'identifier avec tout . Debord lui-même n'échappe pas à l'idée que l'on puisse ramener l'automatisme de la valeur à l'action consciente de sujets présupposés. conduisait à confondre la constatation du caractère déterministe du capitalisme avec son approbation. même celui créé par la socialisation capitaliste. est indépendant ou que l'autonomisation des «lois économiques» est une pure apparence. un éclectique ou simplement un « imbécile» crS. Lefebvre et Althusser. À l'origine. il y avait une importante équivoque qui. identifié avec le stalinismes. Les situationnistes. dans bien des milieux. Pour lui. Dans cette forme de «subjectivisme ». on peut reconnaître les racines existentialistes de la théorie situationniste. Si la pensée de Debord est radicalement différente de celle qui prédomine dans les années soixante . comme Lefebvre avant eux. même si ces derniers manifestent un mépris extrême pour ce penseur. c'est-à-dire ceux qui la font» (VS.autour de 68 tout ce qui se croit «moderne» est rigoureusement antihégélien 6. 72). même quand il se veut marxiste . et il affirme: « La révolution dont il s'agit est une forme des rapports humains» (VS. considéré comme un stalinien. Mais on ne fait pas disparaître le caractère fétichiste de la société marchande par la seule affirmation qu'« en vérité» le sujet. Le marxisme humaniste et historiciste de Sartre présente plus d'une analogie avec les idées des situationnistes..PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 197 chez des auteurs aussi différents que Sartre. en revanche elle appartient par bien des aspects à la génération philosophique qui s'est affirmée dans les années cinquante. perdure encore aujourd'hui : le refus du déterminisme économiciste. 10/75). reprochaient à l'existentialisme de partir du vécu tel qu'il se présente aujourd'hui. l'histoire est exclusivement produite par des actions humaines conscientes: il parle de «l'histoire.

durant les trois décennies précédentes '. du vécu et de la praxis. mais très pal1iculière. La rem ontée de Marx. Kojève. Debord fait partie des rares hégélo-marxistes français.à côté de Husserl et Heidegger . l'opposition qu'il fait entre les "choses» et les «hommes». une aile extrémiste du mouvement existential iste. qui peut parfois rappeler l'util isation rafraîchissante.198 GUY DEBORD l'horizon possible du réel. son interprétation fut longtemps marquée par la lecture importante. du "projet». c'était en tant qu'" existentialiste ». de même que celle de Freud ou Nietzsche dans les années soixante. et souvent les marxistes n'étaient pas hégéliens. les thèmes de la "situation». et il a toujours revendiqué cette descendance avec fierté. qu'en avait faite A. ou étaient même explicitement anti-hégéliens. La confiance de Sartre en l'homme qui faço nne dans l'histoire son propre destin. L'essentiel ne tient certes pas à l'usage çà et là de citations hégéli ennes. autrement dit le rôle central d'un "sujet» fort. Le lettrisme d'Isou constituait aussi. et lorsqu'il y est entré. . les hégéliens français n'étaient pas marxistes. Enfin. bien qu'en termes différents. En France. Mais il est indéniable qu'on trouve déjà chez Sartre. tel Althusser. comme c'était inévitable. Socialisme ou Barbarie était également liée de quelque fa çon à la phénoménologie '. Même si l'on ne peut parler d'" influence» au sens strict. En général. était une réaction à la prédominance de Hegel. il est difficile d'imaginer que Debord n'aurait pas assimilé un certain climat culturel prédominant dans sa jeunesse. ce dernier n'avait pas droit de cité dans le monde intellectuel français. la compréhension de Marx se trouvait diminuée par une longue résistance à Hegel. par certains côtés. ou en tout cas une certaine manière de l'entendre. ont des échos chez Debord. Jusqu'en 1930.

combattus par les philosophies du néo-kantisme et du bergsonisme. avec le négatif est complexe. Kojève mettait l'accent sur la lutte et sur l'aspect tragique chez Hegel. sa propre théorie inconnue ». ils ne le sont que sous la forme d'un « dadaïsme en positif» (Potl. plutôt que sur la réconciliation finale. considérait comme l'un de ses succès d'avoir « su commencer à faire entendre à la partie subjectivement négative du processus. qu'en ont fait les surréalistes. « un vide qui ne cherche même pas à se dissimuler» (Potl. ils stigmatisent le vide et le néant de la culture bourgeoise. dont l'existentialisme ne serait qu'un travestissement. c'est-à-dire à la nécessité de détruire l'ordre existant avant d'en reconstruire un autre. des lettristes et des situationnistes. car elle aussi est un produit de l'action historique. étaient revalorisés par Kojève et. l'homme crée. Sartre.S. En niant les choses comme données. et se désintéresse ouvertement de la nature qui ignore la différence et le négatif. « Le négatif s'enfonce avec . et l'I.. à son "mauvais côté" . mais aussi Debord par quelque voie indirecte. 14-15). Ils ridiculisent le « néant dialectique de Merleau-Ponty».PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 199 quoique superficielle. époque où l'art se fait particulièrement répétitif. qui s'exprime comme conscience d'un manque et d'un négatif. L'LS. ils confèrent une grande importance à la négation.. Dans les années cinquante. et crée la vérité. ( appartenait elle-même à ce "mauvais côté"» (VS. dans son sillage. 220). ont subi l'influence de l'interprétation que Kojève proposait de Hegel dans ses célèbres cours des années trente 9. Si les lettristes sont des dadaïstes. L'interprétation de Kojève est centrée sur l'homme et sur son histoire. 43). Le négatif et le néant. D'un autre côté. Le ressort humain est le désir. par Sartre qui reconnaissait dans la possibilité de nier le monde existant le fondement de la liberté humaine. Le rapport de Debord.

On peut voir là une manifestation.200 GUY DEBORD le positif dont il est la négation». 145). illogique et ridicule. Debord le ridiculise en tant que" pensée universitaire de cadres moyens» (SdS § 201) et « pensée garantie par l'État» (SdS § 202).qui justement en Mai 68 voit sa propre réfutation: C. le structuralisme . il faut bi en le dire. de l'" histoire sans sujet» et de l'identificati on du moteur de l'histoire dans les " structures». .. « du syndicalisme aux journaux. Plus généralement. de la ville aux livres» (Cam. la destruction et le négatif sont toujours entendus dans un sens hégélien. c'est-à-dire comme « négation de la négation» et comme passage au stade successif. de la destruction effective de toutes les bases sociales d'une possible révolution. 107). l'objectivité a été rejetée et que le structuralisme est « passé de mode 10» . Une telle conception se place naturellement aux antipodes de la proclamation de la « mort de l'homme». Lévi-Strauss s'exclamant que. Il faut rappeler que dans cette théorie.ainsi que d'autres théories des années soixante et soixante-dix ont cherché à démontrer que l'idée même de révolution était impossible. sur le plan des idées. Debord voit la principale idéologie apologétique du spectacle dans le structuralisme (SdS § 196) qui nie l'histoire et veut fixer les conditions actuelles de la société comme des structures immuables. parce que des œuvres comme celles de Joyce ou Mallarmé démolissent en effet les « codes bourgeois» et sont donc supérieures à des créations du genre « réalisme socialiste Il » . écrit Debord en citant Hegel (OCC.auquel. Ceci ne contredit en rien le fait que le structuralisme se voulait parfois « critique» et que la revue Tel Quel découvrait alors qu'il existe un " isomorphisme» entre avant-gardes esthétiques et avant-gardes politiques. depuis.

Ces concepts avaient eu en effet une grande importance dans toutes les tentatives d'une libération du vécu individuel . l'abandon de la théorie marxiste a eu largement recours aux concepts de « désir» et d'II imaginaire» .de leurs idées dans ce domaine est la conception du désir comme une force non pas inconsciente et liée aux besoins. Contrairement au besoin. 691) 12. ] Nous savons finalement que l'imagination inconsciente est pauvre.S. annonce que « la direction réellement expérimentale de l'activité situationniste est l'établissement. Debord ne partage pas la confiance surréaliste dans la « richesse infinie de l'imagination inconsciente [ .. que l'écriture automatique est monotone» (Rapp . le désir est un plaisir et il doit être accru au maximum. Les situationnistes appartiennent eux aussi à cette tradition. d'un champ d'activité temporaire favorable à ces désirs. Au début. réalisé) se dégrade en besoin [ . et l'apparition confuse de nouveaux désirs » (IS.il suffit d'évoquer les noms de Castoriadis (( qui croit sans doute.. qui ne peut évidemment être supprimé . mais la grande originalité . Deleuze et Lyotard.et d'une certaine façon la limite . spécifier et développer ses propres désirs est une activité consciente. à partir de désirs plus ou moins nettement reconnus. là comme ailleurs. 10/79]). Au contraire le besoin. Son établissement peut seul entraîner l'éclaircissement des désirs primitifs. mais reconnaître. ] Mais l'éco- . l'I. de 1965 à 1975 environ.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 201 les découvreurs en question croyaient encore quelques années plus tôt. en particulier dans le surréalisme. mais consciente et choisie par l'individu. 1/11). s'oppose souvent au désir et se prête à la manipulation intéressée : I( L'habitude est le processus naturel par lequel le désir (accompli. Pendant un certain temps... qu'il suffit d'en parler pour en avoir» [IS. .

2/33). est également important. qui constitue déjà une limitation. et manipule des gens sans désirs» (lS. Le capitalisme crée sans cesse des besoins artificiels qui n'ont jamais été des désirs et qui empêchent la réalisation de désirs authentiques ". les désirs ne sont pas une part de la vie qu'on laisse après les avo ir satisfaits. Et en 1961 il déclare: « Il convient de noter aussi à quel point l'image de l'amour élaborée et diffusée dans cette société s'apparente à la drogue. toutes les activités humaines pourraient se dérouler sous la forme de la réalisation de désirs et de passions. Debord reproche au surréalisme sa « participation à cette propagande bourgeoise qui présente l'amour comme la seule aventure possible dans les conditions modernes d'existence» (lS. et puis elle est empêchée. et signifie à long terme la reconversion de toutes les activités productives en jeu 14. Toutefois. La passion y est d'abord reconnue en tant que refus de toutes les autres passions. et finalement ne se retrouve que dans les compensations du spectacle régnant» (lS.202 GUY DEBORD nomie actuelle est en prise directe sur la fabrication des habitudes. 6/24). si souvent affirmée au cours des dernières décennies. Mais leur désintérêt pour la dimension inconsciente les empêche en même temps d'en saisir pleinement le poids et d'y voir une des causes de la persistance de l'ordre social présent. ils considèrent comme . Ce qui n'est pas possible sans la maîtrise de son propre milieu et de tous les moyens matériels et intellectuels. Pour Debord. 7117). Le refus situationniste de l'identification courante du désir avec le désir amoureux ou sexuel. pour revenir aux « choses sérieuses». Dans une conférence de 1958. Les situationnistes se situent par conséquent à l'opposé des théorisations de la dissolution du sujet par des pulsions impersonnelles.

Déjà du temps des lettristes. il est un produit historique. « la conscience du désir et le désir de la conscience» (SdS § 53). Si par là Debord est très éloigné de Marcuse et de tant d'autres conceptions en dernière instance rousseauistes. le sens initial de la psychanalyse n'était pas de justifier l'inconscient et le monde. n'est pas du tout une source pure dont les exigences. 10/63).. L'Internationale situationniste cite l'affirmation marxienne selon laquelle « l'histoire entière n'est que la transformation progressive de la nature humaine» (lS.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 203 positif l'apport de la psychanalyse initiale. C'est là l'un des points . Debord voulait en effet inventer des passions nouvelles. 701). selon lui. avec ses désirs et son imaginaire. « une des plus redoutables éruptions qui aient jusqu'ici commencé à faire trembler l'ordre moral » (lS. si elles étaient satisfaites. le projet révolutionnaire est. Nous avons déjà vu que Debord conçoit l'émancipation individuelle et collective comme une prise de conscience et comme la reconnaissance du fait que les forces apparemment autonomes sont en réalité l'œuvre de l'homme. Il n'existe pas de nature humaine originaire. mais un réceptacle de toutes les oppressions du passé . Comme l'imaginaire 15. même si l'abusive identification freudienne de l'ordre capitaliste avec une « civilisation» supra-temporelle ouvrait déjà la route à toutes les récupérations ultérieures (lS. il est en revanche proche de Marx. au lieu de vivre les passions déjà existantes (Rapp. 10/79). et son irrationalité n'est pas une instance originaire qu'il faut opposer au monde trop « rationnel ». 10/63). mais de les critiquer (lS. tel qu'il se présente aujourd'hui. 10/79). conduiraient à la joie ou même à la révolution. L'inconscient. qu'une société mauvaise viendrait ensuite pervertir.

la première étant considérée comme incapable de dépasser la« logique de l'identité ")) et de rendre compte de la différence". dont les situationnistes étaient alors les seuls à dénoncer le caractère de simple «lutte pour le pouvoir)) (1S.204 GUY DEBORD où Debord refuse clairement l'hypothèse d'un sujet ontologique. mais s'y agrège aussitôt après" : tandis que les premiers livres de Marcuse en France n'étaient pas du tout des succès . Les cibles polémiques que privilégient des auteurs comme Foucault. l'enthousiasme pour les thèses de la révolution sexuelle allait de pair. au milieu des changements. Althusser. Ils rejettent l'idée d'un sujet doté d'une identité suffisamment forte pour rester inaltéré. paru en mai 68. 11/5). Si l'on peut effectivement trouver quelques ressemblances dans les analyses de Marcuse et de Debord. Derrida. il n'y a pas de parallélisme en ce qui concerne leur contribution à Mai 68. se vend au rythme de mille exemplaires par jour ". Baudrillard et Lyotard sont la dialectique et l'identité..Éros et civilisation. L 'Homme unidimensionnel. Le freudomarxisme n'est pas à l'origine de 1968. Les situationnistes semblent présenter cependant une certaine affinité avec le soi-disant «freudo-marxisme ". s'était vendu à quarante exemplaires avant Mai 68 17 . Il est facile de constater que l'abandon d'une telle conception du sujet prive de tout sens l'idée d'une aliénation à laquelle l'individu est en mesure de résister. Le concept d' «aliénation)) . Deleuze. avec le maoïsme et l'admiration pour cette lointaine «révolution culturelle)) en Chine ". En outre. traduit en 1963. il ne faut pas oublier que Marcuse était perçu de façon plutôt confuse: chez beaucoup d'étudiants. caractérisé par le recours à Marcuse et à Reich. dans son noyau. pour autant que cela puisse sembler bizarre.

sous le prétexte qu'ils sont à la recherche des racines les plus profondes et les plus cachées du capitalisme. il est alors insensé de proposer le dépassement de ces maux. se situant ainsi aux antipodes de ce que les situationnistes attribuent aux œuvres du passé. et par là toute une longue tradition philosophique. Non seulement ceux-ci affirment leur volonté d'attaquer la conception «cartésienne» du sujet. Si les structures. exercent en réalité un subtil sabotage de la théorie radicale. Il serait peut-être excessif de voir dans les philosophies qui seront à la mode après 1968 une réponse directe aux théories situationnistes. Dans les années soixante. tels que l'économie marchande et l'État moderne. ou les pulsions libidinales. alors même que Debord était en train de concrétiser ses idées. Selon ces courants de pensée. le concept de révolution évolue sur le même terrain mental que le système existant. La «sémiotique » se refuse à voir dans l'œuvre d'art l'expression d'un vécu. ou le langage. Beaucoup de ces auteurs. sont le sujet de J'histoire. il ne peut exister une «essence» de l'homme qui serait dévoyée par une société inadaptée. L'idée même de révolution est dénoncée comme un mythe ou un « grand récit ». même si les auteurs en question les connaissent souvent fort bien. ce concept allait être abandonné. mais des phénomènes très généraux. Si les causes du mal ne sont pas des phénomènes historiques concrets.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 205 avait suscité un débat philosophique intense aux alentours de 1955 22 . et plus encore après 68. mais très souvent ils proposent aussi leurs théories comme une critique particulièrement radicale de l'existant. comme penser en catégories d'«identité». comme une figure de l'existence . auquel ils opposent les horizons infinis de la «différence » ou des «pulsions».

sont eux-mêmes devenus signes. l'échange des signes a occupé tout l'espace social.et n'a donc plus rien à craindre des contradictions de celle-ci. par conséquent. étant donné que celle-ci n'est pas cachée. le terme « société du spectacle" est devenu un mot courant du jargon journalistique que nous pouvons entendre tous les jours . On peut trouver une référence plus directe à la théorie situationniste dans la théorie du simulacre qui nie explicitement toute possibilité de distinguer le vrai du faux.accepte la définition de la société existante comme un « spectacle ". mais tout simplement inexistante.à l'évidence influencé par Debord. Interprété de cette façon. Il ne peut donc y avoir aucune résistance. et donc l'existence d'un authentique pouvant être falsifié. ayant par ailleurs été l'assistant de Lefebvre . Cette théorie prétendument critique ne fait rien d'autre que rêver d'un spectacle parfait qui se serait débarrassé de sa base matérielle .une possibilité que Debord luimême avait prévue (SdS § 203) " . où les signes ne sont plus un travestissement de la réalité.autrement dit: d'une consommation qui se serait débarrassée de la production . selon Baudrillard. Il est curieux d'obselver comment Baudrillard reprend des concepts de Debord pour. est loin d'avoir au présent une existence historique concrète. C'est une grande erreur que de vouloir rattacher Debord . car celle-ci devrait se référer à des concepts tels que contenu. Mais il détache ce concept de sa base matérielle et en fait un système « autoréférentiel ". l'analyse faite par Baudrillard . tout en semb lant les radicaliser. En particulier. mais sont effectivement la réalité.206 GUY DEBORD humaine qui a toujours existé et qui. C'est ainsi qu 'il se réjouit de ne plus devoir s'occuper d'une fastidieuse « vérité ". en réalité les retourner. Pour Baudrillard. signification ou sujet qui.

le monde s'emplit aisément d'opinions erronées et vaines 24 . le peuple en sait autant de ce que font ceux qui le gouvernent ou de ce pourquoi ils le font. Ce fait.» Le problème n'est pas uniquement l'infidélité de l'image par rapport à ce qu'elle représente. et la subséquente dépendance à des moyens de communication souvent peu fiables.plus ou moins ({ postmodernes» . journellement. Identifier le spectacle avec la simple impossibilité de pouvoir s'assurer de toute chose par ses propres yeux. il ne peut s'agir que d'une équivoque. et une autre qui y reconnaît une distorsion intervenant de la part de l'homme dans la production même de son monde .PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 207 aux théories . Si les adeptes de ces théories font l'éloge de Debord pour ses dons ({ prophétiques ». l'image et la simulation. signifierait noyer le poisson. Et. fut cependant déjà observé au XVIe siècle par Guichardin : ({ Ne vous étonnez pas que l'on ne sache rien des choses des temps passés. On peut ici rappeler opportunément la distinction établie dans le premier chapitre de cet ouvrage entre une conception superficielle du fétichisme de la marchandise qui n'y voit qu'une fausse représentation de la réalité. mais l'état même de la réalité qui doit être représentée. l'œil des hommes n'y pénétrant pas. s'il n'est pas vieux comme l'humanité. et pas davantage de celles qui se font dans les provinces ou les lieux éloignés. La critique du ({ spectacle» aide non seulement à co mprendre comment la télévision parle de la Bosnie. mais aussi cette .centrées sur la communication. nous n'avons pas de vraies nouvelles des choses présentes. et pas davantage de celles qui. parce que. ont lieu dans une ville. par conséquent. à bien considérer. que des choses qui se font en Inde. il n'est pas rare qu'il y ait entre le palais et la place un brouillard si dense ou un mur si épais que.

l'argent. Debord d'une part dépasse la conception d'un sujet ontologiquement antagoniste au capitalisme. L'abandon implicite de cette conception qui a lieu dans l'analyse de la forme-image citée plus haut coexiste chez Debord avec des discours sur la "communication ».pour nous en tenir aux schémas classiques expriment leurs intérêts. qui n'est absolument pas neutre ou "naturelle ». Les bourgeois comme les ouvriers . mais qui représente au contraire le vrai problème. même celui qui se prétend antagoniste. la forme-i mage précède tout contenu et fait en sorte que les luttes entre les divers acteurs sociaux ne soient pas autre chose que des luttes au niveau de la distribution. À travers ce concept. contre un sujet préexistant et "différent» de l'ordre social imposé par les" classes dominantes ». se présente toujours sous la forme nullement innocente de l'image spectaculaire. Ce que Debord critique n'est donc pas l'image en tant que telle. comme on l'admet tacitement. comme en d'autres occasions. Comme cette dernière. et d'autre part y adhère. tout contenu quel qu'il soit. mais la forme-image en tant que développement de la forme-valeur. dans le spectacle. Ces . Les apories du sujet et les perspectives de l'action lei. on conçoit l'avènement de la société marchande et des sociétés oppressives du passé comme une agression extérieure venue d'un lieu indéterminé. apparemment inconciliables sous une forme commune. De la même man ière.208 GUY DEBORD question bien plus importante de savoir pourquoi une telle guerre a lieu. qui se rapprochent beaucoup d'un autre sujet de préd ilection de la nouvelle gauche: la manipulation.

Cependant. Depuis que l'action du prolétariat historique s'est conclue victorieusement par son intégration dans la société capitaliste . par une astucieuse «manipulation». corrompus. absout le capitalisme. depuis des millénaires. Mais si on les laissait vraiment faire. Rien ne nous autorise à penser qu'elle ait existé dans le passé .pour être ensuite conquise par l'action corrosive de la marchandise. personne n'explique où une telle subjectivité toute faite a bien pu se former. les sujets sont manipulés. sans même s'en rendre compte. pour qui le sujet n'a pas à être réalisé.sinon sous une forme fragmentaire . la société capitaliste disparaîtrait immédiatement comme un mauvais rêve. ils ne peuvent ni s'exprimer ni agir. Dans l'importance que les situationnistes attribuent à la trahison perpétrée par les représentants envers les représentés. ce qui signifie élever la société actuelle au rang d'une éternelle condition humaine. séduits.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 209 systèmes. apparaît une illusion fondamentale commune à toute la gauche: les masses.transformant ainsi une société encore à demi féodale en une société véritablement capitaliste . et dans l'intérêt subséquent quasiment obsessionnel qu'ils manifestent pour les questions d'organisation. se maintiendraient au pouvoir inexplicablement. celle d'empêcher la formation de cette subjectivité consciente dont le capitalisme lui-même a créé nombre de présupposés nécessaires. . en plus de la violence qui n'est jamais suffisante en soi. trompés. les prolétaires. puisqu'il ne peut exister. de sa faute la plus grave. pivot de la gauche moderniste. contraires aux intérêts de la grande majorité. L'apriorisme du sujet. La fausse réponse à ce problème est représentée par le structuralisme. les individus.la gauche a placé nombre d'autres prétendants sur le trône vacant de la «bonne cause » : les peuples du tiers-monde et les femmes.

comme on peut déjà en juger d'après la vision dichotomique rigide à laquelle elle conduit. S'ils veulent opposer la vic à ses réifications. principalement dans la . dll moins dans leur forme actuelle. Ils n'entendent pas du tout critiquer les institlltions sociales ou l'art en tant qu'extranéité à la vie telle qu'elle existe aujourd'hui. se mouvant en soimême"» (SdS § 215). définis comme «une négation de la vie qui est devenue visible» (SdS § 10). à l'économie et au spectacle. ils répondaient qu'ils avaient fait «la plus radicale critique de la pauvreté de toute la vie permise» (IS. Mais la solution au problème du sujet ne se trouve pas de cette manière. extérieures à la forme-valeur et au système de l'argent. c'est au nom d'une autre vie. la vie quotidienne".210 GUY DEBORD les étudiants et les immigrés. Ce serait certainement une erreur de reprocher aux situationnistes un «vitalisme» en termes traditionnels. Toute tentative d'interrompre le flux du temps apparaît comme une réification. au sens de Bergson ou de Simmel ". de même il n'était pas resté sans effets sur Debord " . comme «non-vie» (SdS § 123) et comme «la vie de ce qui est mort. Lorsque certains critiques les définissaient précisément comme des «vitalistes». 5/4). la créativité. Le rapport de la société avec le spectacle est conçu comme un rapport entre vie et non-vie. les «exclus» et les travailleurs informaticiens. ou bien des phénomènes impersonnels telles que la sexualité. même quand celui-ci le niait. s'oppose la vie comme flux. Le militantisme par lequel ces catégories défendent parfois leurs intérêts masque le fait qu'elles ne sont nullement. À la marchandise. Mais de la même manière que le bergsonisme avait profondément influencé l'existentialisme français. Les situationnistes croyaient même avoir trouvé le sujet le plus vaste et le plus irréductible possible: «la vie».

et en dernière analyse de l'existence même des faits et d'un monde matériel. dans la sphère de la conscience. comme c'était déjà le cas chez Hegel. apparu à la fin du XIX· siècle. le remède en serait la réduction des choses au mouvement. quand il faudrait critiquer les conditions dans lesquelles vivent les hommes. Vu que l'on ne peut abolir la matérialité. la réification. Beaucoup d'observateurs y ont vu une transformation de la problématique concrète et historique du fétichisme en une problématique générique et anthropologique: Lukacs y montre en effet que la réification provient d'une absence de dissolution des faits dans leurs processus. parce que tout moment est abusivement figé par l'intellect. On se demande aussi jusqu'à quel point on peut appliquer aux théories de Debord une critique souvent dirigée contre Histoire et conscience de classe. pour le posséder à J'état coagulé » (SdS § 35). et non la façon dont elles se présentent 29 . Adorno lui aussi reproche à Histoire et conscience de classe de concentrer sa critique sur une forme de conscience. L'aliénation réside alors dans la distinction entre sujet et objet et dans l'existence d'un monde irréductible au sujet. En retrouve-t-on quelque chose chez Debord? Il a écrit qu'il est «essentiel» au spectacle de «reprendre en lui tout ce qui existait dans l'activité humaine à l'état fluide.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 211 définition du flux temporel comme vraie dimension humaine. On a même tenté de faire entrer Histoire et conscience de classe dans un courant «vitaliste» au sens le plus large. La thèse fondamentale de ce courant serait la nécessité de dissoudre les choses en un mouvement continu. lieu où il faut restaurer !'« homme total». voyant ainsi dans la L . la désaliénation se déroulerait alors. réduction qui aura lieu dans la seule pensée.

À l'histoire produite par la société bourgeoise.proche en cela de Marx et aussi de Breton . que l'on peut égaIement trouver dans La Dialectique de la Raison d'Horkhei· . qui se chassent et se remplacent elles-mêmes » (SdS § 62). et non l'inverse (SdS § 35). et qu'il désigne explicitement la «coagulation» comme une conséquence du spectacle. Debord annonce qu'« il s'agit de produire nous-mêmes. ]] écrit que le prolétariat «est la classe totalement ennemie de toute extériorisation figée" (SdS § 114). les choses sont effectivement « maîtresses de la vie sociale ".ne pal1age pas un autre aspect central du vitalisme et d'Histoire et conscience de classe. et non des choses qui nous asservissent» (lS. Ici. il reproche de n'être qu'une « histoire du mouvement abstrait des choses» (SdS § 142). ]] faut naturellement souligner que Debord pense à la marchandise. l'important est d'affirmer avec toute la clarté nécessaire que. Par ailleurs Debord .212 GUY DEBORD fluidité la vraie dimension humaine. Et Debord nous apprend que dans le spectacle. dans la société gouvernée par la valeur. non à la chose en tant que telle. 224). Mais il ne s'agit pas seulement d'une question de terminologie: Debord semble partager le désir d'Histoire et conscience de classe de tout réduire à un processus. «des choses concrètes sont automatiquement maItresses de la vie sociale» (SdS § 216) et qu'elles ont tout ce qui manque aux hommes vivants: «Ce sont des choses qui règnent et qui sont jeunes. mais seulement parce que le rapport social autonomisé qui gouverne la vie sociale s'est objectivé dans ces choses. 1/21). Chez Lukacs nous trouvons la conviction que l'apparition en tant que « chose" est déjà une réification: «La reconnaissance que les objets sociaux ne sont pas des choses mais des relations entre hommes aboutit donc à leur complète dissolution en processus» (HCC. En 1958.

La « vérité» est conçue par Debord sur un mode statique: ce n'est pas un hasard s'il parle à plusieurs reprises de quelque chose de finalement « découvert» ou « dévoilé». 59). Gabel entre idéo- L . Une telle vérité devrait appartenir à ce sujet inaliénable dans son essence. la technique et leurs méthodes quantitatives sont en soi réificatrices. du moins au début. Le spectacle « falsifie» la « vraie» vie sociale. Quand plus tard l'attention de Debord se tourne vers les désastres que produit la science.. dont nous avons déjà parlé. Les mots « mensonge» et « mensonger» sont très fréquents dans La Société du Spectacle 30.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 213 mer et Adorno. mais dans sa subordination désormais totale à l'économie et à la domination qui «a fait abattre l'arbre gigantesque de la connaissance scientifique à seule fin de s'y faire tailler une matraque» (Corn. Le spectacle est ennemi de la vérité au point d'être un règne de la folie . il n'en voit pas la cause dans la science elle-même. et la tâche du prolétariat révolutionnaire est « cette "mission historique d'instaurer la vérité dans le monde"» (SdS § 221). 7/17). dont il rappelle d'ailleurs le « passé antiesclavagiste ». et l'importance donnée à la « communication» renvoie également à l'idée d'une vérité qui demeure sous la chape de sa falsification et qui n'attend que d'être portée à la lumière. Nous avons vu que le projet situationniste était.Oebord cite à ce propos la comparaison que fait le psychiatre J. Le spectacle est défini comme « le refoulement de toute vérité vécue sous la présence réelle de la fausseté» (SdS § 219). La dichotomie situationniste entre vie et non-vie a son pendant dans une forte et simple dichotomie entre «vrai» et « faux». ou chez Marcuse : l'accusation selon laquelle la science. de fournir à la «société technicienne» <<l'imagination de ce qu'on peut en faire» (IS.

Par ailleurs. renvoie à une vérité existant au-delà de toute manipulation. peu- . Selon les Commentaires. Debord ne précise pas si le spectacle n'est qu'une fausse représentation de la réa lité. On a parfois l'impression d'être face à une conception de la vérité comme « re fl et ». Oebord revient souvent sur le caractère « totalement illogique}) du spectacle (Corn. pivot de cet ouvrage.qu'on songe à l'introduction à la Phénoménologie de /'esprit. Le concept de falsification tel qu'il est utilisé par Debord est cependant utile à la seule condition de ne pas y voir la « manipulation» d'une réalité donnée en soi.214 GUY DEBORD logie et folie (SdS §§ 217-219). le spectacle a désormais les moyens de falsifier la production comme la perception (Com. typique du lén inisme et du positivisme. dont la sophistication préoccupe particulièrement Debord. La même notion de « secret». le pain ou le vin par exemple. l'idée que la réalité puisse être falsifiée compOlte des problèmes conceptuels: par rappOlt à quelle chose. Dans ses écrits on peut néanmoins observer une évolution vers la seconde de ces interprétations.se serait sans doute montré plutôt sceptique. Mais l'observation de Oebord selon laquelle toute logique a disparu avec le dialogue.et de s'opposer aux vérités les plus élémentaires: « Dire que deux et deux font quatre est en passe de devenir un acte révolutionnaire " . 23).. semble renvoyer à une définition plus médiate de la vérité. Inversement. qui en est la base sociale (Corn. 4547). }) Dans les Commentaires. un concept envers lequel Hegel. ou bien s'il s'agit d'une falsification de la réalité elle-même. 45).. à quel « authentique» la réalité se trouve-t-elle falsifiée? Ici la théorie de Debord semble soudain révéler une racine que l'on pourrait appeler « platonicienne» : les phénomènes concrètement existants peuvent être comparés avec leurs modèles.

est qu'il ne s'agit pas d'exalter un «authentique» au sens absolu. une essence statique 32. mais le vin tel qu'il existait avant les progrès de l'industrie agroalimentaire. le « néo-langage» que le spectacle crée pour son propre usage. rompent ce « développement organique des besoins sociaux» et libèrent « un artificiel illimité» (SdS § 68) . dans le sillage de G. chaque institution et chaque activité séparées au point de s'ériger en puissances indépendantes. Il existe au contraire une lente évolution du sujet et de ses besoins (SdS § 68) .PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 21 5 vent être comparés avec le « vrai» pain et le vin « authentique». Ceci est toutefois inconciliable avec la perspective dialectique selon laquelle sujet et objet ne sont pas une dualité ultime. mais il n'en est pas moins évident qu'il s'agit d'une réalité palpable. et il fustige souvent. On peut rappeler ici la critique d'Adorno selon qui un . La seule réponse possible. Debord accorde également une grande importance à l'exactitude des définitions. mais se constituent réciproquement. fournie d'ailleurs par Debord lui-même. L'économie séparée. et ne renvoient pas non plus à une unité ultime. dans une interaction entre son « soi» et ses créations qui restent toujours un reflet de son « soi». Le terme de la comparaison n'est naturellement pas un {( archétype» du vin qui existerait dans le ciel platonicien des idées. Mais est-il souhaitable que tout dans le monde soit un miroir du sujet? Chez beaucoup d'auteurs la critique de l' « aliénation» peut en arriver au point de désirer un monde où rien n'est étranger au sujet. Orwell. et plus généralement chaque instance. L'histoire est l'histoire de la production du sujet par luimême. conférant au langage et à ses formes les plus anciennes la tâche d'une conservation de la vérité. Ceci ne constitue évidemment pas une définition philosophique de 1'« authenticité» .

" Adorno rappelle à l'" existentialisme" que l'objectivité dans le cas dont il parle. Adorno rappelle que « la fluidification de tout chosifié (dinghaft) sans résidu régresserait dans le subjectivisme de l'acte pur.216 GUY DEBORD concept fétichisé de "totalité» tend à instaurer partout une tyrannie du sujet 33. celui qui voudrait dynam iser tout ce qu i est en pure actualité. Il est à lui-même son propre but" (SdS § 117) et « il veut être reconnu et se . où chaque occasion dans laquelle le sujet ne modèle pas son monde est considérée comme une démission. Pure immédiateté et fétichisme sont également non vrais 35 .et le non-identique peuvent être effectivement l'expression d'une société « sclérosée". et ce produit est le producteur même.. est marquée par un f0l1 activisme. " Pour ceux qui se préoccupent par trop de la réification. tend à l'hostilité à l'égard de l'autre. Toute la théorie de Debord. hypostasierait la médiation comme immédiateté. ] Mais ce serait une dynamique absolue que cette activi té absolue qui se satisfait violemment en ellemême et mésuse du non-identique à ses propres fins 34. mais peuvent indiquer aussi l'existence réelle du monde objectal. « Dans le pouvoir des Conseils [ . celui des catégories métaphysiques. de l'étranger [ . Adorno fait une distinction entre le concept de" réification» .qui est une juste critique du fétichisme de la marchandise et d'une malsaine subordination des hommes aux choses ..et le concept d'" aliénation". ] le mouvement prolétarien est son propre produit. sans l'acceptation et la pacification duquel le sujet ne sera jamais autre chose qu'un tyran. "inspirée par l'idéal d'une immédiateté subjective sans faille".. derrière lequel il voit un type de mentalité « pour qui le chosifié est le mal radical.. en particulier dans sa condamnation de la « contemplation" et de la "non-participation ».

Sous de nombreux aspects. pour soi. 153) 36. 147)37. dans lequel on s'éloigne volontiers des sentiers connus pour aller ({ à la dérive ». Cela n'est possible que lorsque l'objet devient pour lui un objet social. tandis que l'identité est quelque chose de mort (VS. L'idée même de dérive. Il est évident que Debord ne l'entend pas sous la forme d'une identité totale. Debord ne s'oppose pas à l'idée de se perdre ou de s'aliéner dans le monde environnant. la théorie situationniste participe de l'optimisme typique des années cinquante et soixante.. de toute vie». L'Urbanisme unitaire était conçu comme la construction d'un milieu vraiment humain. la Seconde Guerre mondiale et le nazisme n'étaient terminés que depuis quelques années. sans conflit et sans altérité : l'humanité libérée « pourra enfin se livrer joyeusement aux véritables divisions et aux affrontements sans fin de la vie historique» (Préf. Ici encore on peut rappeler les Manuscrits de 1844 où Marx dit que « l'homme ne se perd pas dans son objet à la seule condition que celui-ci devienne pour lui objet humain ou homme objectif.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 217 reconnaÎtre lui-même dans son monde» (SdS § 179) : il s'agit donc de l'unité sujet-objet. suppose un monde inconnu et « autre» par rapport au sujet. que s'il devient lui-même. ou plus généralement d'aventure. un être social » 38. mais il désire un monde qui donne envie de s'y perdre (SdS § 161). La réflexion . Quand les lettristes ont commencé à développer leurs idées. La Véritable Scission dans l'Internationale cite une phrase de la Science de la Logique de Hegel selon laquelle seule « la contradiction est la source de tout mouvement. mais plutôt d'un monde où s'effacent les objectivations qui s'opposent de façon absolue à l'individu. La fin de la réification existante n'est pas entendue par Debord comme un état de repos sans mouvement.

comme plus tard chez les situationnistes. Au cours des années cinquante. Chez les lettristes au contraire. On sait combien cette époque avait confiance dans le développement des moyens techniques pour conduire l'humanité vers le bonheur. quand les superstructures. alors que personne ne s'interrogeait encore sur le « prix du progrès» en termes écologiques ou autres. dans l'automatisation de la production la possibilité de racheter l'humanité de l'esclavage millénaire du travail.218 GUY DEBORD de nombreux individus était fortement marquée par les horreurs qui s'étaient passées et par le souci d'empêcher à jamais leur retour. tout le programme d'une «civilisation du jeu» est basé sur ce présupposé. 187).. ne suivent pas. on trouve rarement des allusions à ces événements. La tâche qui s'impose est la création d'un ordre social qu i utilisera ces moyens dans l'intérêt de la société entière. c'est-à-dire qu'ils craignent plus la conservatian du statu quo qu'une régression. Au début. Dans les prem iers numéros d'Internationale situationniste. On en reste donc au schéma des forces productives dont l'évolution renverse les rapports de production. la domination de la nature avait atteint un point où elle était devenue sensible même dans la vie quotidienne . La possibilité que la terre puisse retomber dans la barbarie 39 les préoccupe moins. Debord cite plusieurs fois cette affirmation de Marx: « L'humanité ne se pose jamais qu e les problèmes qu'elle peut résoudre» (par exemple : PotI. ils s'inquiètent davantage du fait que les nouveaux moyens ne seront pas utilisés pour un usage libre. les situationnistes ont vu. À cette . et non dans celui d'une seule classe et de ses velléités de domination. elles. on est souvent frappé par la certitude que la société est en train de se développer dans la bonne direction.

à long terme. la société semblait également parvenue à contrôler ses propres mécanismes. estimaient que le capitalisme ne mettrait plus en question cette évolution qui lui assurait la stabilité 40 au travers de la fameuse « intégration du prolétariat». dans la terminologie situationniste : quand la survie est garantie. les hauts salaires et l'absence de graves crises économiques qui avaient caractérisé les années cinquante et soixante étaient alors considérés par beaucoup comme un acquis durable. De ce point de vue. dans les années soixante-dix. Lorsqu'on est entouré de millions de chômeurs. Les gauchistes. La production capitaliste n'était pas comprise comme un système en soi contradictoire et. au lieu de mettre ceux-ci au service du développement d'une économie autonomisée. il était parfaitement fonctionnel pour le capitalisme que revienne. point central chez Debord. ou. on remarque chez les situationnistes une confiance dans les capacités du monde à se débarrasser du spectacle. la crise traditionnelle avec l'inquiétude pour l'emploi et la diminution du salaire. Sur un autre terrain. Dans une situation où l'essentiel paraît assuré. pouvoir rester à . le plein emploi. Les taux de croissance soutenus. destiné à satisfaire les désirs humains.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 219 époque. capable de décider de ses développements. La dénonciation de l'économie en tant que sphère séparée. nécessairement porteur de crises. n'est pas du tout en contradiction avec les espoirs mis dans l'automatisation : cette dernière pourrait servir à faire de la production matérielle un pur moyen. en particulier. la vie devient une revendication. mais on y voyait le résultat d'une volonté présupposée. on est plus facilement porté à s'interroger s'il ne pourrait pas exister quelque chose de meilleur. Les années soixante-dix ont démontré par la suite que le « bien-être» est révocable.

l'agitation de 68 et de la période suivante résulte essentiellement de la diffusion de la théorie . et dans une telle situation . Si l'histoire est une prise de conscience. à indiquer les remèdes possibles. la reprise de la «guerre froide » ramenaient au premier plan le problème de la simple surVIe. sans programme et sans organisation.220 GUY DEBORD la chaîne de montage redevient une bénédiction. Comme tout concept valable. mais les espoirs placés dans le prolétariat se sont révélés à la longue être des illusions. En outre. la critique opérée par Debord et les situationnistes. De plus. où le capitalisme prétendait avoir résolu ses antagonismes traditionnels tels que l'exclusion de la majorité de la population de l'abondance des biens ". comme d'ailleurs toutes les autres. Debord avait tenté d'identifier une force ayant la possibilité réelle d'intervenir. celle du welfare SIGle cybernétique et de l'apogée du fordisme. de désigner l'aliénation et l'insatisfaction qui en résulte comme les mobiles d'un nouveau mouvement révolutionnaire. la conscience du risque d'une catastrophe écologique puis. On ne peut nier qu'il ne suffit pas. il n'est jamais difficile de trouver des jaunes. sous la forme d'une lente infiltration de mœurs nouvelles. Les années qui ont suivi 1968 ont précisément montré l'impossibilité de changer la société individuellement. n'avait pas réussi. le poids de la théorie était surévalué. pour autant qu'elle fut la plus avancée. ou comme un changement de climat: chaque innovation particulière est alors intégrée dans un tout substantiellement inchangé. celui du «spectacle» est en partie lié à son époque. ainsi que beaucoup l'ont fait. la théorie a naturellement un poids considérable : selon ln girum. plus tard. Il faut cependant admettre qu'à cette époque déjà.

après le «succès» des situationnistes. «est plus éloigné que jamais de la réalité sociale» (IS. au contraire. Le spectacle. puisque « tout pouvoir séparé a donc été spectaculaire» (SdS § 25) 43. le monde est plein de résistances au spectacle. tandis que par ailleurs. devant toutes les formes de la culture du spectacle» (lS. 8/15). la notion de spectacle désigne avant tout le capitalisme occidental. L'Internationale situationniste peut parler alors de «l'indifférence qui est celle des prolétaires. Mais en outre. La difficulté de cerner les possibilités d'une critique et de sa pratique vient également de l'absence de réponse à la question de savoir si la critique du spectacle fait partie du spectacle. Ceci est dû à la flexibilité extrême du concept de «spectacle». de ses livres et de ses films était déjà une participation au spectacle. aux yeux des situationnistes. ainsi compris. définies autrefois par «contradictions .PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 221 situationniste. lui-même n'y voyait que de l'envie née du fait qu'il était devenu impossible d'ignorer ses théories. mass media et règne des images. 4/4). on objectait parfois à Debord que la diffusion de ses idées. puis toute société existante et finalement les sociétés du passé. Au début des années soixante-dix. 258) 42. rien n'échappe à la qualification d'« opposition spectaculaire». Debord l'entend d'une part dans son sens le plus restreint comme industrie culturelle. 8/13). et de quelle manière on peut se situer en dehors de celui-ci. d'une part. bien qu'il ait affirmé que le camp des dirigeants n'est pas vraiment monolithique (lS. « tant est grande la force de la parole dite en son temps» (OCC. du moins autour de 1970. II reste difficile à comprendre pour quelle raison. en tant que classe. Dans un sens plus figuré. Debord n'a pas trop approfondi les articulations et les contradictions internes du spectacle.

si contestée. Debord n'y annonce pas du tout la victoire finale du spectacle. alors qu'en vérité ces oppositions combattaie nt les stades impa rfaits du capitalisme. avec le « spectaculaire intégré ». L'affirmation de Debord. tels le classique mouvement ouvrier ou les « mouvements de libération » du tiers-monde. sans pour autant prétendre qu'ils soient en mesure de dominer le monde. il constate que la société du spectacle a perdu toute capacité à se gouverner stratégiquement et se limite à camper sur les positions de sa « fragile perfection». a complété son occupation de la société. Autrement dit: quand la forme-marchandise . Seule la fantaisie avait pu leur attribue r une fonction transcendante. Quand le système de la marchandise en tant que . où de larges secteurs étaient exclus des formes de socialisation capitaliste. il n'en reste pas moins vrai que la recherche d'un simple affrontement de la part la plus faible des forces en présence est contraire à toutes les lois de la stratégie et rend quasim ent impossible toute issue victorieuse. un sombre pessimisme a remplacé l'optimisme précédent. dans les Commentaires. Selon certains.1 222 GUY DEBORD secondaires >J . selon laquelle il n'y aurait plus aucune opposition parce qu e tout le monde serait maintenant dans le système. exprime le fait que se sont définitivement épuisées les oppositions immanentes. Il semble que toutes les oppositions au spectacle y sont montées par le spectacle lui-même et qu'il n'existe plus l'ombre d'une force révolutionnaire. la possibilité même de gérer les lois folles de l'économie est réduite à la vaine gesticulation de mille obscurs comploteurs. Si la stratégie léniniste d'utiliser les antagonismes du camp adverse pour l'affaiblir a été à l'origine de la pratique consistant à nouer partout allégrement des alliances. Mais à bien les lire " . Au contraire. Il parle beaucoup de l'activité des services secrets.

r
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE

223

tel entre en crise, le rôle des oppositions immanentes cesse.
Le problème est plutôt que cette prise de conscience se présente chez Debord sous l'aspect inadéquat d'une critique de
la « manipulation» et que pour lui cela semble signifier la fin
de toute opposition, plutôt que le début d'une opposition
réelle. Il ne doute pas du tout de la crise du capitalisme et
il en repère la cause moins dans l'insatisfaction qu'elle crée
que dans sa dynamique propre. Dans son dernier texte, il
parle de « la dissolution patente de l'ensemble du système»
et assure que «plus rien ne marche, et plus rien n'est cru 45».
Nous assistons effectivement à une crise de la formevaleur elle-même et non pas seulement de ses aspects secondaires. En font partie : la crise écologique ; l'impossibilité, à
l'époque de la mondialisation, pour la« politique» et les États
nationaux de continuer à fonctionner comme instances
régulatrices; la crise du sujet constitué par la valeur, particulièrement visible dans la crise des rapports entre les sexes.
Mais ce qui produit les effets les plus tangibles est l'épuisement de la «société du travail». Seule une mince pali de
travail est encore nécessaire pour faire aller de l'avant la production; néanmoins, pour pouvoir œuvrer dans des conditions suffisamment rentables, il faut de très forts investissements en capital fixe, qui ne sont possibles que dans les pays
les plus avancés et dans les secteurs de pointe. Et puisque
la mondialisation effective, non seulement des échanges,
mais aussi de la production, contraint le monde entier à s'aligner sur les niveaux de productivité des centres les plus évolués, une grande partie du monde est d'ores et déjà perdante
dans cette compétition. Les capacités productives de ces
pays, bien qu'en mesure de créer des biens d'usage, ne parviennent plus à employer le travail vivant de façon à produire de la valeur d'échange sur le marché mondial, et sont

.,

224

GUY DEBORD

par conséquent démantelées. Ces pays et ces secteurs restent coupés des circuits globaux de la valeur, mais exercent
une pression menaçante sur les rares vainqueurs, provoquant d'interminables guerres, mafias, et trafics ignobles
des quelques matières commercialisables encore en leur
possession. Debord fait partie des rares personnes qui ont
compris que l'écroulement des pays de l'Est ne signifie pas
le triomphe de la version occidentale de la société, mais
constitue au contraire un stade ultérieur de la faillite globale
de la société de la marchandise. Les régimes d'économie
planifiée n'en étaient qu'une variante adaptée aux pays arriérés, et leur fonction s'est éteinte avec l'institution des industries de base". Mais Debord n'en saisit pas très bien les
causes lorsqu'il écrit encore en 1992, dans la préface à l'édition Gallimard de La Société du Spectacle, que le problème
central pour le capitalisme est, et continuera d'être, «comment faire travailler les pauvres n. En vérité, le problème
majeur aujourd'hui pour le capital est de savoir ce qu' il doit
faire de l'immense majorité de l'humanité dont il n'a plus
besoin en tant que travail vivant, étant donné le degré d'automatisation de la production 17.

Les deux sources et les deux aspects
de la théorie de Debord
La réelle nouveauté dans la théorie de Debord tient en
grande partie à sa référence au rôle fondamental de
l'échange et du principe d' équivalence dans la société
contemporaine. C'était d'aille urs l'un des points capitaux
des jeunes lettristes, comme en témoigne le nom de leur
revue. Ceux-ci n'expliquent pas le choix du nom lorsqu'ils

PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE

225

publient le premier bulletin envoyé gratuitement 48. Mais le
seul numéro d'une «nouvelle série» de Potlatch, conçu
comme organe interne de l'I.S. (1959), est présenté par
Debord avec une référence explicite au potlatch des Indiens
et l'annonce que « les biens non vendables qu'un tel bulletin gratuit peut distribuer, ce sont des désirs et des problèmes inédits; et seul leur approfondissement par d'autres
peut constituer un cadeau en retour» (Pot!., 283). Il faut rappeler que le potlatch est une pratique de certaines tribus du
Canada, qui survivait encore au début du siècle et que l'on
peut d'ailleurs trouver sous une forme similaire dans
d'autres cultures. Il s'agit d'affirmer le prestige d'une personne ou d'un groupe par un don offert au riva!. Celui-ci
répond par un don plus grand , s'il ne veut pas reconnaître
la suprématie du donateur, lequel essaiera de répondre par
un cadeau encore plus important, et ainsi de suite, parfois
jusqu'à la destruction ostentatoire de ses propres richesses.
Plutôt que sur l'équivalence, le potlatch est basé sur le gaspillage de ses ressources qui sont prodiguées sans la certitude, voire même avec le secret désir de ne pas en recevoir
en retour une valeur équivalente. M. Mauss a introduit ce
concept en ethnologie (Essai sur le don, 1924), mais c'est
surtout grâce à La Part maudite (1949) de G. Bataille que la
notion de potlatch est entrée dans la réflexion française et y
a acquis la valeur d'une sorte d'alternative à l'économie
d'échange.
Élaborer une théorie critique autour de la catégorie de
l'échange, ainsi que l'a fait Debord, et d'une autre façon
l'École de Francfort, constituait un progrès important par
rapport au marxisme du mouvement ouvrier, pour lequel
seul comptait cet échange « déséquilibré» qu'est le commerce de la force de travail. Aux yeux de ces « marxistes»,

226

GUY DEBORD

donner à l'échange la place centrale équivaut à consacrer
une attention primordiale à la sphère sociale et aux rappOlts
intersubjectifs, au détriment de toute considération pour la
relation entre l'homme et la nature, c'est-à-dire pour l'objectivité à laquelle conduirait l'analyse de la production.
Quand Lukâcs en 1967 dresse la liste des erreurs d'Histoire
et conscience de classe, il fait quelques observations qu'il
aurait assurément appliquées aussi à son tardif rejeton, La
Société du Spectacle. Selon lui , Histoire el conscience de
classe palticipait de la «tendance à interpréter le marxisme
exclusivement en tant que théorie de la société, comme philosophie du social, et à ignorer ou à repousser sa position
par rapport à la nature. [ ... ] Dans plusieurs passages on
affirme que la nature est une catégorie sociale [... ] [et que]
seule la connaissance de la société et des hommes qui y
vivent serait philosophiquement intéressante». Il voit précisément une conséquence de cette tendance «dans l'existentialisme français et son entourage intellectuel» (HCC, 392
postface). À Histoire et conscience de classe ct à la «tendance» qui s'ensuivit, le philosophe hongrois reproche au
même titre de ne pas analyser le travail, mais seulement les
«structures complexes" (HCC, 396 postface). Lukâcs affirme
que c'était toutefois contraire à ses intentions subjectives et
qu'il avait voulu maintenir la fondation économique de l'histoire : «Il y a certes un effort pour expliquer tous les phénomènes idéologiques à partir de leur base économique,
mais l'économie est appauvrie puisque sa catégorie marxiste
fondamentale, le travail comme médiateur de l'échange
organique entre la société et la nature, en est éliminée»
(HCC, 393 postface). Cette incapacité d'évaluer correctement le poids de l'objectivité matérielle est ensuite rattachée

r!
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORlE

227

par Lukacs à son identification erronée de l'objectivation
avec l'aliénation.
À partir de cette perspective, le concept de spectacle
semble absolutiser ce que l'on peut appeler la superstructure, la sphère de circulation, la sphère de la consommation, le social. Debord a cependant repoussé la critique que
lui adressait C. Lefort 49 qui ({ impute faussement à Debord
d'avoir dit que "la production de la fantasmagorie commande celle des marchandises", au lieu du contraire [ .. . ]
clairement énoncé dans La Société du Spectacle, notamment
dans le deuxième chapitre; le spectacle n'étant défini que
comme un moment du développement de la production de
la marchandise» (IS, 12/48). Bien sûr, la grande importance
accordée à la culture, c'est-à-dire à la superstructure, fait
partie de l'analyse de Debord. Dans les premières années,
les situationnistes justifiaient leurs tentatives de parvenir à
une sorte d' ({ hégémonie» dans le monde de la culture par
le fait que celle-ci est « le centre de signification d'une
société sans signification» (IS, 5/5). Dans un langage plus
sociologique, on pourrait dire qu'ils repèrent dans la culture
le lieu où advient la « création de consensus ». Dans leur définition, la « culture» recouvre un vaste champ, c'est-à-dire
tout ce qui dépasse la pure reproduction 50. Plus tard, leur
intérêt se déplace vers la critique de l'idéologie; et quand
Debord définit le spectacle comme « idéologie matérialisée», il est clair qu'ici l'idéologie est loin d'être conçue
comme une simple « superstructure».
Le concept de spectacle analyse comment le processus
d'abstraction transforme aussi bien la pensée que la production. C'est ainsi qu'un tel concept va précisément dans
la direction d'un dépassement de l'opposition dualiste
entre « base» et « superstructure», entre « apparence» et

Si le concept de travail est compris comme" échange organique avec la nature". De la même façon. Des conceptions du travail. à juste titre. Mauss . les idées de Debord ont bénéficié du fait qu'elles sont parties de considérations sur l'art. De ce point de vue. à partir d'une perspective marxiste. C'est une . mais ont anticipé. il est alors aussi vrai et aussi conceptuellement inutile que l'affirmation disant que l'homme doit respirer. mais ne réussit pas à se libérer d'un système où l'individu ne participe au produit commun qu'à travers sa part de travail individuel. se réclamer de Hegel et de Marx. un phénomène tout à fait actuel. Les situationnistes.comme dirait M. Entendu comme modalité spécifique pour organiser cet échange.228 GUY DEBORD "essence". Ce marxisme sociologiste faisait ensuite passer pour de la "dialectique" ses dissertations sur les" rapports réciproques" de ces sphères maintenues distinctes de manière rigide. entre" être" et "conscience" dont se faisait fort un" marxisme" qui n'avait pas compris que la valeur est un "fait social total" . transforment en une éternelle nécessité ontologique ce qui est une caractéristique du capitalisme. le travail est au contraire une donnée historique potentiellement dépassée par le développement même du capitalisme. comme celle de Lukâcs en 1967 évoquée plus haut. Ne pas avoir accepté cette distinction n'est donc pas une faille des situationnistes. mais au contraire un impOitant progrès théorique qui peut.qui instaure lui-même la division en différentes sphères. ne sont donc pas des bohèmes attardés. L'" échange" d'unités de travail objectivées en marchandises serait superflu dans un mode de production immédiatement socialisé. le refus de placer le travail à la base de leur théorie est loin d'être un défaut. avec leur critique du travail. Le mode de production présent est déjà socialisé sur le plan matériel.

devaient être soumises au détournement. c'était parce qu'ils sortaient de l'expérience de la décomposition des arts.de la poésie. était au centre de l'intérêt de Oebord.ellemême conçue comme l'œuvre suprême d'un art sans œuvres . Les situationnistes avaient compris que les idées de Marx. La situation créée par la fin . elles aussi. redécouvrant en même temps certains aspects ensevelis de la théorie marxienne. S'ils ont pu annoncer quelque chose de neuf dans ce domaine. cela dépend aussi de la fracture qu'ils représentent par rapport à presque toute la critique sociale précédente.S. mais c'est justement cette origine qui permit à l'I. s'est révélée plus tard comme un grave obstacle.réelle ou présumée . bien avant qu'il ne réfléchisse à la théorie marxiste. Comme nous l'avons déjà souligné à plusieurs reprises.à un mouvement de masse. Si Oebord et les situationnistes ont été parmi les premiers à saisir en partie les nouvelles données créées par la fin du cycle fordiste.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 229 chose fréquente dans la tradition française 5\. elles devaient être retournées et insérées dans un nouveau contexte pour retrouver leur validité. en tout cas pour ce qui concerne la théorie marxiste. envers un « marxisme» réduit à n'être que le garant de la modernisation économique. L'origine artistique de l'I. Mais là se cache aussi une opposition tout à fait justifiée. c'est précisément parce qu'ils n'étaient pas issus du débat marxiste interne. quoique déformée. ainsi que le désir de se forger une vie quotidienne passionnante. qui privilégie généralement l'aspect « social» par rapport à la « dure réalité» de l'économie. de trouver le « passage au nord-ouest ». lorsqu'il a fallu passer de la secte .S. Si les situationnistes étaient prédisposés à opérer ce détournement. les différents marxismes ont toujours évolué à l'intérieur de la L .

très éloigné d'une critique de la forme-valeur ou du fétichisme. d' une part restait attachée à un très banal marxisme sociologiste. Cette combinaison pure- . pris en bloc. su r un mode plus conscient. comme chez Fourier . Leurs tentatives pour rajeunir le marxisme ne partaient pas de Marx lui-même. Au contraire.qu'on décèle l'exigence de libérer le concret. Cet héritage permit précisément à Debord d'arriver à un seuil que n'avaient pu atteindre Arguments ou Socialisme ou Barbarie. C'est seulement là qu'on trouve les rudiments d'une pensée dépassant les catégories créées par la forme-marchandise. malgré tous ses mérites dans la critique de l'Union soviétique. se limitant à en demander une organisation plus« juste». On peut par conséquent affirmer que ce n'est que dans les avant-gardes artistiques et. et ne comprenaient donc pas que l'économicisme qu'ils combattaient pouvait être critiqué de la façon la plus efficace par le recours à la «critique de l'économie politique» marxienne. et seulement après avoir étendu à la soc iété entière les formes sociales créées par la marchandise. Même les marxismes hérétiques ne demandaient en substance qu'une gestion plus radicale ou plus démocratique de ce processus. telles l'anthropologie et la psychologie.mais aussi dans la tradition utopiste française.230 GUY DEBORD socialisation créée par la valeur. et d'autre part assimilait d'une façon non critique diverses autres disciplines. Socialisme ou Barbarie. exprimée de façon peut-être ingénue. mais qui renvoyait déjà au-delà de l'horizon de la société industrielle. L'abolition du travail abstrait. par l'introduction d'éléments empruntés ailleurs. dans le surréalisme . de l'argent. ils tentaient de suppléer aux défauts du «marxisme ». de l'État et de la production comme une fin tautologique en soi était au mieux remise à un futur très lointain.

Il n'était pas facile de comprendre que presque toutes les oppositions au capitalisme ont visé seulement ce qui était encore extérieur à la pure forme-valeur. l'art a vu dans cette dissolution une libération de nou- L. avant que le processus de modernisation ne s'achève pour se transformer en catastrophe. . L'art avant-gardiste et formaliste. Ce processus avait une fonction éminemment critique. Un tel renversement de perspective avait été perçu d'abord dans le domaine des arts 52. après quelques années. comme chez Flaubert. bien plus qu'une élaboration de formes nouvelles. Déjà bien avant les avant-gardes au sens strict. à toute critique sociale sérieuse. et qu'il était par conséquent inutile de persister dans cette voie.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 231 ment extérieure d'éléments en soi indiscutés aboutissait naturellement à des résultats peu satisfaisants. entre 1850 et 1930. Debord fait donc partie des rares personnes en mesure de porter la critique sociale au-delà des diverses variantes au marxisme du mouvement ouvrier. D'un côté. Le rapport de l'art moderne et du développement de la logique de la valeur d'échange était ambigu à plus d'un égard. Le choc par 1'«incompréhensibilité » se proposait de rendre évidente cette disparition. l'art moderne a enregistré négativement la dissolution des formes de vie des communautés traditionnelles et de leurs modes de communication. la nostalgie d'une ({ authenticité » perdue du vécu était devenue l'un des thèmes centraux de l'art. était surtout un processus de destruction des formes traditionnelles. il n'est donc pas surprenant que les Morin et les Castoriadis aient complètement tourné le dos. liée à la phase historique dans laquelle s'imposait l'organisation sociale basée sur la valeur d'échange. D'autre part. qui en 1968 a connu encore un faux été de la Saint-Ma11in.

ait pour conséquence logique de provoQuer le renversement rles sllperstru~tures tmrlitionnelles. Mais les artistes se trompaient lourdement lorsqu'ils pensaient qu'il fallait revendiquer ce renversement. L'art. ne savait pas reconnaître dans ce processus de dissolution le triomphe de la monade abstraite de l'argent. de la vie quotidienne et aussi des structures de la perception et de la pensée. de la morale. incluant l'État et l'argent.232 GUY DEBORD velles potentialités et un accès à des horizons inexplorés de la vie et de l'expérience.sur les restes précapitalistes. L'art moderne s'attendait à ce que le bouleversement des modes de production. au lieu d'y voir une victoire des formes capitalistes les plus développées . opéré par l'évolution capitaliste. depuis la morale sexuelle jusqu'à l'aspect des villes.telles que l'État et l'argent .comme c'était le cas du mouvement ouvrier. Il s'est enthousiasmé pour un processus qui consistait de facto dans la décomposition des formations sociales prébourgeoises et dans l'affranchissement de l'individualité abstraite des contraintes prémodernes. l'art concevait ces contraintes non seulement en termes d'exploitation et d'oppression politique . Cependant. C'est ainsi que l'art moderne a tracé involontairement la voie au triomphe intégral de la subjectivité structurée par la valeur sur les formes prébourgeoises. C'est la société capitaliste elle-même Qui a tout mis sens dessus dessous. «La destruction fut ma Béatrice» de Mallarmé s'est réalisé très différemment de ce que le poète avait pu s'imaginer. tout comme le mouvement ouvrier. Il accusait la "bourgeoisie» de s'y opposer dans le but de conserver son pouvoir. On a effectivement pu assister à l'ouverture de voies nouvelles et à l'abandon des modes traditionnels. non . Il pensait 53 pouvoir y reconnaître le début d'une désagrégation générale de la société bourgeoise.mais également sous l'angle de la famille.

. les surprises continuelles. Breton exprime en quelques mots efficaces le grand changement qui s'est produit en moins de trois décennies et qui. comme chez Beckett. La décomposition des formes artistiques devient alors complètement isomorphe à l'état réel du monde et ne peut plus exercer une action de choc. celle-ci en rapport avec de nouvelles données 54. Le manque de sens et l'aphasie.» Les situationnistes étaient les successeurs de cette autocritique des avant-gardes. André Breton. Ce sont les représentants de la partie la plus consciente des avant-gardes qui. l'incompréhensibilité et l'irrationalisme ne peuvent sembler qu'une partie intégrante et indistincte du monde environnant et deviennent alors une apologie et non une critique..» En 1951. n'a cessé depuis lors de s'élargir infiniment: « En France. à qui l'on demande si les surréalistes en 1925 ne seraient pas allés jusqu'à saluer la bombe atomique dans leur désir de troubler la paix bourgeoise. les premiers. les combinaisons arbitraires et fantasques ont été réalisés par le progrès de la machine économico-étatique -. ] vous verrez que c'est sans embarras que je m'explique sur cette variation capitale: l'aspiration lyrique à la fin du monde et sa rétractation. l'esprit était alors menacé de figement alors qu'aujourd'hui il est menacé de dissolution 55. L'abandon aux pulsions inconscientes.f PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 233 pas pour délivrer la vie des individus de liens archaïques et étouffants. ajoutons-nous.d'une façon toutefois différente de ce qu'attendaient les surréalistes. le mépris de la logique. ont reconnu que la poursuite de leur travail critique exigeait une révision. mais plutôt pour abattre tous les obstacles à la transformation totale du monde en marchandise. répond: « Dans La Lampe dans l'horloge [ . En 1948. L'« irrationalisme» déclaré de nombre d'entre elles constituait une protestation contre . par exemple.

désormais utile à la société en place. ferait aujourd'hui figure de sagesse en comparaison de l'irrationalité galopante du spectacle. 691 -692). dans les limites d'une « rationalité» étroite et douteuse. Il est tout à fait caractéristique du développement de ce siècle que la critique du mode de vie de la société capitaliste ait été inaugurée par les surréalistes comme une critique du ralionalisme excessif. les situationnistes n'aimaient pas le désordre comme fin en soi: selon Debord.. tandis que les successeurs de cette critique ont dû constater que même le rationalisme mesquin du XIX' siècle. première condition pour le passionner» (Rapp. Les situationnistes ont toujours méprisé l'humanisme des belles âmes. tant persiflé par les surréalistes. qui au bout du compte ne demandent rien d'autre qu'une petite place dans le spectacle. Potlatch a présenté en 1956 un amusant « Projet d'embellissements rationnels de la ville de Paris» (Potl. 7/21) qui. 2/33). On peut faire des considérations semblables sur la culture humaniste et sur le rappOlt avec le passé. et il insiste sur la nécessité de "rationaliser davantage le monde. Ce que Debord reproche aux surréalistes c'est précisément leur irrationalisme. Du surréalisme. des potentialités humaines. .. Si les surréalistes ont présenté en 1932 leurs « Recherches expérimentales sur certaines possibilités d'embellissements irrationnels d'une ville». les situationnistes refusaient justement la conception idéaliste de l'histoire qui n'y voit que la lutte entre l'irrationnel et la tyrannie du logico-rationnel (lS. 203-207). « la victoire sera pour ceux qui auront su faire le désordre sans l'aimer » (IS. en réalité. 1/21). De la même façon.234 GUY DEBORD l'emprisonnement. préfigurées dans l'imaginaire et dans l'inconscient. ils soutenaient qu'il est inutile d'opposer les méchants mass media à la bonne « grande culture» ou à la vraie satisfaction altistique (IS.

selon le compte rendu d'une réunion lettriste consacrée aux « embellissements rationnels de la ville de Paris» déjà évoqués. tout ce qui n'a pas encore été transformé par l'industrie moderne (Corn.. Debord écrit en 1989 : « Quand "être absolument moderne" est devenu une loi spéciale proclamée par le . qui est condamnée. 2/4). sans que cela facilite le moins du monde le projet révolutionnaire. à faire taire les admirateurs du portail de Chartres. 1/8). 72). imparfait et parfois exécrable. devient alors un moindre mal et mérite souvent d'être défendu.. 204). inaltérable. les situationnistes affirmaient que « les artistes libres et la police» sont en concurrence pour le contrôle des nouvelles techniques de conditionnement des hommes. Debord a changé d'avis. avec les autres lettristes. de la personnalité inviolable. il s'accorde « à repousser l'objection esthétique. 23). les situationnistes voulaient être « les partisans de l'oubli» (IS.. tandis que « c'est toute la conception humaniste.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 235 ne sont pas moins aliénées. 225). Le passé. En 1955. ils pouvaient difficilement prévoir que le spectacle lui-même se ferait le porteur de l'oubli de tout passé historique et de la destruction de toutes les « vieilleries» faisant obstacle à son progrès. doit être détruite» (Potl. Au début. juridique. artistique. que les restaurations « à l'américaine» de la chapelle Sixtine ou de Versailles sont un crime (Corn. au même titre que quelques livres. La beauté. Après bien des années. il se « déclare partisan de la destruction totale des édifices religieux de toutes confessions». Nous la voyons s'en aller sans déplaisir» (rS. quand elle n'est pas une promesse de bonheur. et que certains édifices anciens sont. Mais sur l'appréciation des œuvres du passé. À l'origine. il trouve au contraire que la chose la plus stupéfiante aujourd'hui serait de voir « resurgir un Donatello» (OCC.

est restée un épiphénomène au regard de ce gigantesque détournement qui a été appliqué à toutes les ten- . et qu'il qualifie de "dadaïsme d'État ». puis en comparant ces dernières aux « codes à barres» des marchandises contemporaines. dans le passé.de ce qui peut exister de plus méprisablement moderne. En combinant la cour du Louvre ou le Palais-Royal avec un élément architectural qui n'a rien à voir. son temps. 83) 56. n'a servi en réalité qu'à débarrasser ce qui déjà était caduc et de toute façon destiné à être balayé par le triomphe de la marchandise. en rapprochant la révolte dadaïste . Buren au Palais-Royal. les dadaïstes.• 236 GUY DEBORD tyran. on réduit ces édifices au rang de simples coulisses de théâtre qui paraissent aussi factices que le reste.. se croyait une contestation radicale de la société bourgeoise. Debord y fait une allusion dans Cuy Debord. la tâche de la critique sociale fut de combattre le « vieux ». à savoir les colonnes à rayures de D. c'est que le pouvoir s'approprie nombre d'innovations proposées ou concrétisées par ses contestataires. Une première observation que l'on doit faire à ce propos. des centres historiques jusqu'aux philosophies classiques. comme d'autres mouvements iconoclastes. Ce qui. La pratique du détournement. Pendant longtemps. de la famille aux métiers traditionnels. et donc tout souvenir d'un passé différent du spectacle. SOli art. telle qu'elle fut définie par les situationnistes. ils doivent au rnoins le transformer de façon à lui ôter toute épaisseur historique. c'est que l'on puisse le soupçonner d'être passéiste» (Pan. ce que l'honnête esclave craint plus que tout. En effet. étaient involontairement les précurseurs des urbanistes modernes. Ce que ces derniers ne peuvent détruire.c'est-à-dire un des moments auxquels les situationnistes se sont le plus constamment référés .

Debord lui-même observe dans les Commentaires: «On s'égarerait en pensant à ce que furent naguère des magistrats. Au contraire. qui en fin de compte s'est révélée en concordance avec l'évolution de ces dernières décennies. elle n'est . Les situationnistes le savaient: « Le pouvoir ne crée rien. Une autre anticipation situationniste. des historiens. il récupère» (lS. Pour autant que fut justifiée dans les années soixante la dérision du militant politique qui oublie sa misère en s'identifiant à des événements lointains ou à des actions de chefs politiques. Le contenu objectif de leurs actions allait généralement de pair avec la tendance profonde du développement de la société marchande. 24). Mais on ne peut parler de détournement qu'en se référant aux intentions subjectives des contestataires. dans les limites de leurs compétences» (Corn. On peut citer un exemple où les situationnistes furent de véritables pionniers : le mépris de l'éthique du travail et le fait de considérer le travail comme une pure source de gain.. encore nécessaire momentanément. Aujourd'hui. et aux obligations impératives qu'ils se reconnaissaient. 10/54). ce point de vue est admis par presque tout le monde. consistait à critiquer comme « aliénante» ou « spectaculaire » toute activité n'ayant pas pour but la satisfaction immédiate de ses propres besoins ou de ses désirs. qui renforcent la disparition de tout aspect qualitatif et favorisent tous les forfaits. de la perte des compétences spécifiques et de l'absence généralisée d'identification avec son propre métier. des médecins.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 237 dances révolutionnaires du siècle. l'organisation spectaculaire a su tirer profit de la dissolution de toutes les formes d'associations professionnelles. souvent. tandis qu'aujourd'hui s'est déchaînée« une fin parodique de la division du travail» (Corn. 35).. sans que cela ne dérange en quoi que ce soit la «société du travail».

l'AufkiëJrung. tandis que par la suite" la construction des situations remplacera le théâtre seulement dans le sens où la construction réelle de la vie a remplacé toujours plus la religion» (lS. les œuvres d'art -.l'économie. la religion. Ce n'est pas un hasard si des formes de « fétichisme» sont présentes dans la religion tout comme dans la production moderne. Nous en tendons la "philosophie des Lumières » au sens qu'en donnèrent Adorno et Horkheimer: "De tout temps. afin que celui-ci puisse accéder directement . 1/12). a eu pour but de libérer les hommes de la peur et de les rendre souverains 58. Le programme visant à abolir tout ce qui est séparé de l'individu . ou bien qu'il est de toute façon possible de les soumettre à un contrôle rationnel de la part de l'homme. IS. de tels effets n'étaient pas prévus. et Debord considère le spectacle comme l'héritier de la religion (SdS § 20. Le développement matériel a désormais ôté la légitimité à toutes les formes qui auparavant ont été la cause et l'effet d'une impossibilité à réaliser directement les désirs. Longtemps la religion fut sa cible principale. 9/4) : ils constituent tous deux une contemplation par l'humanité de ses propres forces séparées. À l'évidence.238 GUY DEBORD qu'une anticipation de l'homme contemporain qui refuse d'entendre parler de guerres et de désastres qui" ne le regardent pas». c'est-à-dire de la «dialectique des Lumières 51». Debord compare de même l'art à la religion. En conclusion on peut dire que beaucoup parmi les aspects les plus forts de la théorie de Debord s'inscrivent dans la ligne de la continu ité et de l'autocritique de la philosophie des Lumières. l'État. » La philosophie des Lumières s'était toujours employée à révéler que les forces dominant la société sont d'origine humaine. ni même prévisibles. au sens le plus large de pensée en progrès.

I~ PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 239 à la construction de sa vie quotidienne. 58). Il est la séparation des forces humaines du projet conscient global. d'après Debord. est également un nouveau mythe et une nouvelle religion issus d'une philosophie des Lumières irréfléchie. conduisant à ce que La Dialectique de la Raison décrit ainsi : ({ Les hommes attendent que ce monde sans issue soit mis à feu par une totalité qu'ils constituent eux-mêmes et sur laquelle ils ne peuvent rien 59. tandis qu'({ il n'y a nulle part d'accès à l'âge adulte ii (OCC. Debord observe que « la question n'est pas de . l'Aufklarung est ({ la sortie pour l'homme de son état de minorité» . 45). La théorie de Debord est une critique aussi bien de la philosophie des Lumières incomplète que des renversements de cette philosophie. Selon la définition de Kant. produit de la rationalisation capitaliste. Il en ressort au moins un avantage pour le projet de libération: pour la première fois. Le spectacle décrit par Debord.. celui-ci peut mobiliser à son profit l'instinct de conservation 60. Dans son film de 1961. Adorno et Horkheimer ont analysé comment l'Aufklarung retombe dans le mythe et se transforme en une nouvelle domination quand sa rationalité s'autonomise et devient fétichisme de la quantité. le spectacle maintient les hommes dans un état d'infantilisme. ii L'actualité des concepts de Debord n'est plus à vouloir généraliser une culture du jeu que le progrès aurait rendue possible. est sans aucun doute un programme qui poursuit l'œuvre de démystification entreprise par Marx et Freud. en conditionnant le « besoin d'imitation qu'éprouve le consommateur» (SdS § 219). mais dans le fait d'avoir donné un nouveau fondement à l'observation du jeune Marx selon laquelle l'économie politique est ({ le reniement achevé de l'homme ii (Com.

240 GLN DEBORD constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement. . mais toujours d'une manière qui leur échappe » (Oee. sauront reconnaître à sa juste valeur la contributioll de Debord. Plus de trente ans après. dont ces temps ont un si urgent besoin . 45). et la praxis qui doit s'ensuivre. Une nouvelle théorie critique. les conséquences d'une société organisée de cette façon sont devenues évidentes.

. Castoriadis. Il a pourtant connu directement l'enseignement de l'autre grand interprète français de Hegel.et pour voir en quoi elle se distingue des autres théories de son époque. 1983.Notes de la troisième partie l. op. 5. 1979. même par rapport aux « communistes extrémistes». 8. Toulouse. dont il a suivi autour de 1967 les cours au Collège de France. . 1976. Champ Libre. 9. Paris. La réflexion qui suit s'appuie sur certaines conclusions de ce livre. Ce livre. p. 7. Il a établi l'édition de ses écrits posthumes.. 3. Cal mann-Lévy. cit. Gombin. 2. voit le trait distinctif de tout le gauchisme. 1975. cit. Le Marxisme introuvable. Op. 243. p.que Descombes ne cite jamais . C'est ce qu'affirme Vincent Descombes.. Quarante-cinq ans de philosophie française (J 933-1978). Minuit. Paris. 4. Précis de récupération.) dans une perspective proche des situationnistes in Jaime Semprun. p . p. Le Même et l'autre. 9. Jean Hyppolite. op. Réédition intégrale en deux volumes chez Privat. dans le refus du déterminisme économiciste. 13. cit. 6. Descombes. On trouve une âpre critique de certains de ces auteurs (Glucksmann. 70. Paris. etc. C. 24. Lefort était l'élève et l'ami de Merleau-Ponty. p. malgré ses nombreuses tares. peut être utilisé pour lire ex negativo la théorie situationniste . Daniel Lindenberg.

Redazione C. n° 50. parce que «pauvre » et «abstrait» OS. p. op. 25. François Guichardin. fr. 18. vol. n° 50. 1983.d'imagination au pouvoir ». Existential Marxism in Postwar France. p. op.. 13. cité in M.. où Vicentini affirme que personne ne nie la spectacularisation. 1989. Adorno. 14.. § 141 [cf. op. cit. mais . Ricordi politici e civili. Paris.certains en seront surpris .se demande-t-il pourquoi donc en donner une évaluation négative? 24. 167. Déjà le groupe COBRA avait refusé le cu lte surréaliste de l'irrationne l. 16. 21. p.. Le Débat.. p.. 19. 15. Les situationnistes récusaient l'un des slogans les plus répandus de Mai 68. C'est ce qu'affirme D. ne semble même pas avoir effleuré ces penseurs. Princeton. 22. 31 décembre 1969. p. 17.. cit. Lindenberg. op. Préliminaires. Ivrea. Ricordi. cit. 93. Il Mulino. on peut citer Il teatro nello società della spellocolo.très proche de celle de Marx. p.. 20. Cohn-Bendit. cil. Poster. Sanders. Beweging legen de schijn. CeUe vision est . p. p. Huis aan de Drie Grachten. Fram SO/tre to Althusser. Principes d'une critique de l'économie politique. 344. tr. Francesco Guicciardini. op. Il. op. comme celle qu'a tenté d'élaborerT. 309. Gombin. p. L'idée d'une dialectique non identique. fr. Debord-Canj uers.242 GUY DEBORD 10.271. Bologne. cit. cit. 12/4). cité in R. Amsterdam. op. 150. 1998. 386. . cit. op. tr. Le Débat.164].J. Descombes. Identifier le" sujet révolu tionn aire» avec un prolétariat dont le concept avait été démesurément élargi restait de toute façon généralement plus proche de la réalité que de l'identifier à un . p. 12. Descombes. p. 59. 1975. 176. in Œuvres. Si l'on veut descendre à des niveaux plus bas. 30. New Yoril Times. si souvent accusé de "fétichisme du travail ». cit. p. 289). Marx rappelle la composition musicale comme exemple d'une activité qui combine l'aspect ludique avec une application sérieuse (cf. 11. 23. sous la direction de Claudio Vicentini.

la fausse toile qui n'est pas signée» (IS. 28. 2/27) . 111. 102. cit. 105. Op.tendance apparue à diverses reprises dans les rangs des lettristes et des situationnistes. 106. p . pp. 26. Debord ajoute qu'il s'agit là de la définition de l'argent fournie par Hegel dans la Realphilosophie d'Iéna. 140). le faux buffet Henri Il. 110. 92. Dans le Traité de Vaneigem. il n'est nul besoin que Debord l'ait attentivement étudié.. 293. Manuscrits. Adorno. cit. M.r 1 PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 243 groupe sociologique bien précis. §§ 2. toute la vie culturelle française fut imprégnée de bergsonisme. Considérations. 15l. op.. qui critique sévèrement Vaneigem. C'est ce que déclare un communiqué de l'I. 33. juste après sa démission. cit. 35. 27. 151-152. À l'origine. 4/36. les situationnistes voulaient qu 'o n entre enfin dans l'histoire vraie et qu'on sorte de la préhistoire (IS. qui semble parfois confiner au mysticisme . Marx. 38. celuici repousse «la philosophie irrationaliste de Hamann jusqu'à Bergson» (HCC. 107. tr. ainsi que le fit Marcuse en définissant les étudiants comme un «sujet révolutionnaire». 30. p. cit.mais ces phrases remontent à 1958. Paris. pendant longtemps. p. Par exemple in Dialectique négative. 1978. 39. 29. Bernstein considérait comme « réactionnaires» des problèmes du genre «le vrai buffet Henri Il. 31.206. Une peur qui incitait par exe mple Adorno à accepter la société contemporaine comme un moindre mal. Il ne serait pas moins erroné de l'attribuer à Lukacs . Debord. op. fr. 119-12l. 36. 32. Pour qu'i! en soit influencé.. . on peut effectivement déceler le désir d'une totale correspondance entre soi et le monde. Dialectique négative (1966). cit. pp... Op. 34. les situationnistes concevaient le détournement comme une négation du culte bourgeois de l'authentique. craignant que toute tentative de la changer ne puisse conduire à quelque chose de pire. quand la falsification généralisée n'en était qu'à ses débuts. op. . 35). Theodor W.S. 55. p. VS. 37. Alors que d'autres parlaient de la «fin de l'histoire ». 108. Payot.

Les pays de l'Est et du Sud se mettent à genoux. pp. On trouve la meilleure analyse de ce processus chez Robert Kurz. le capital aujourd'hui n'a aucun intérêt à aller conquérir des espaces où il n'y a plus rien à gagner et qui seraient autant de poids morts. pp.244 GUY DEBORD 40. laquelle a en effet existé bien avant le capitalisme. ces derniers temps. Francfort. Lefort avait fait un compte rendu de l'Essai sur le don lors de sa réédition (1950). At Dusk.. 42. Huizinga. pp. 1991. où C. 41. Il. cil. Con-espondance. Les jeunes lettristes auraient pu également découvrir le potlatch dans Socialisme ou Barbarie. 48. op. son affirmation selon laquelle cet enlèvement était orchestré par les services secrets. On peut noter ici le risque de glisser vers une notion "déshistoricisée" de l'aliénation. cit. Sanguinetti avait rendu publique. Op. au moment même de l'enlèvement de Moro.. 118-124.ainsi que le fait Histoire et conscience de classe . reproduit in Castoriadis.l'effet réificateur de la division du travail. 30. 45. Cette force est si grande que Debord est convaincu que si son ami G. G par exemple la suite de l'article" Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne" parue dans Sociolisme ou Barbarie n" 32 et 33 (avril et décembre 1961). comme il arrive lorsqu'on souligne excessivement . vol. Il. Sanguinetti a par la suite publié en 1979 Du ten-orisme et de l'ttat... op. cit. p. 47. Berkeley. 31. capitalisme moderne et révolution. mais les prétendus" centres impérialistes" n'en ont pas plus envie que d'intervenir efficacement dans les zones de crises du monde. p. La théO/ie et la pratique du terrarisme divulguées pour la première fois.. . 42-43. Ouvrage publié en traduction française sans nom d'éditeur en 1980. Il le déclare explicitement in "Cette mauvaise réputation .. cit. op. cela aurait pu faire échouertoute cette mise en scène. Ainsi par exemple in Jacobs-Winks. vol. pour se faire exploiter en échange d'une survie. 46. cil. 43. 1975. ". Un tel changement d'époque n'est pas mieux compris par ceux qui s'obstinent à utiliser des catégories comme" impérialisme". J07. Op. J. 44. Der Kollaps der Modernisierung. Eichborn. G Champ Libre. alors qu'à l'évidence. 42.

p. 53. 9-10. dans le Spectacle. 1974. Debord-Canjuers. cit. Parfois d'une manière explicite. André Breton. Max Horkheimer et Theodor W. Pour plus de précisions sur ce qui suit. Khayati avait caressé le projet d'éditer une nouvelle Encyclopédie (IS. 45. Cela ne signifie pas le regret nostalgique d'un âge d'or perdu: « J'ai évoqué. comme chez les dadaïstes. anglaise in Substance n° 90 (1999) . p. et leurs limites. sur l'ensemble de l'existence du vieux monde. 1-15. pp. 54. Gallimard. 56. 1975. 51. Comme l'exprime très bien le Discours préliminaire (1984) de l'Encyclopédie des nuisances. cit. 23) .. Gallimard.1968. Denevert du 26. nous nous permettons de renvoyer à notre article « Lo scacco dell'arte. 10/50-55) . . compte rendu de La Société du Spectacle.1972. Centre de recherches sur la question sociale. 60. 57. il apparaît que. Des auteurs comme Lefebvre et Sartre préfèrent au concept de « travail ". Op. in Ifer n° 7 (1994). Les situationnistes ont toujours manifesté une affinité élective pour la philosophie des Lumières du XVlll e siècle. et M. Adorno.. Le teorie di Theodor W. p. 50. 58. Paris. cit..2. La Dialectique de la Raison. 52. in La Quinzaine littéraire. À considérer ceci froidement. Paris. 55. Paris. 49. celui d'" action» qui est purement intersubjectif. Op. Préliminaires. tr. op. p. les surréalistes.2. les deux ou trois époques où l'on peut reconnaître une certaine vie historique dans le passé. p. 218. rappelle lui aussi le potlatch. « Le parti situationniste". qui implique une relation entre homme et nature. 21. dans d'autres cas. on n'a pas eu grandchose à perdre" (D'une lettre de Debord à D. 271.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 245 l'auteur de Homo ludens (1938) partiellement apprécié par Debord. et surtout à sa version modifiée parue en allemand sous le titre « Sic transit gloria artis» in Krisis n° 15 (1995) . d'une façon implicite. 342. p. les futuristes et les constructivistes russes. 59. reproduite in Chronique des secrets publics. Entretiens. Adorno e di Guy Debord ». 1969.

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reproduite (avec des erreurs) in Berréby. 1985. Réédition intégrale de Les Lèvres nues chez Plasma. op. Gallimard. Wolman. et Allia. le dernier article est également paru (mais sans les deux appendices) in Internationale situationniste. Articles dans les numéros 1-29 de la revue Potlatch.. 159-258 et en édition séparée chez Allia. Courts articles dans les numéros 1-4 de la revue Internationale lettriste. reproduit in Gérard Berréby (édition établie par). Paris. avec une préface intitulée «G rande fête de nuit». 109-123. Allia. Guide psychogéographique de Paris - Discours sur les passions . pp. pp.. 1996 . Paris. in Ion. Paris. cit. 1995. cit. 288-319. Paris 1952-1954. 7 (autre scénario de Hurlements. 1952. Paris. Articles dans les numéros 6 (<< Introduction à une critique de la géographie urbaine» . 19541957. op.. Documents relatifs à la fondation de l'Internationale situationniste. 8 (<< Mode d'emploi du détournement ». 1985. 2/19-23. collection Folio. Paris. Paris. 1998. op. 1956) et 9 (<< Théorie de la dérive». 1978. 1955). Gérard Lebovici. reproduits in Berréby. pp. cit. pp. Paris. 1955). puis avec le titre Guy Debord présente Potlatch (1954-195 7).Bibliographie de Guy Debord 1952-1957 «Prolégomènes à tout cinéma futur». 143-158. Paris. 1956) de la revue Les Lèvres nues.J. Bruxelles. reproduits in Berréby. avec Gil . réédition intégrale de la revue avec une préface de Debord. suivi d'un premier scénario du film Hurlements en faveur de Sade.

Textes rares. pp. Paris. Otterl0.. Remarques sur le concept d'art expérimental.. 1970. publié en hollandais dans Museum Journaal. et séparément chez Allia. reproduit in Guy Debord. Arles. [édition pirate]. Paris. 1958-1972. Paris. 1958. Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l'organisatian et de l'action de la tendance situationniste internationale.e. 269-271. ainsi qu'une large anthologie anglaise (1981). lui sont attribuables. Rome. pp. pp. 1977. 689-701 et séparément chez Mille et une nuits. de nombreux autres. reproduit in Berréby.. Paris. 1997. op. op. IV. The Naked city. 1986 [ouvrage de collage].S. pp.] Fin de Copenhague (avec Asger Jorn). cit. cit. édité par Le Bauhaus Imagin iste. Officina Edizioni. vol. Reproduit (avec des erreurs) in Berréby.. document interne de l'I. et chez Arthème Fayard. Paris. 1998. Paris. 1975. sans éditeur. 1957. Amsterdam. il s'agit de plans perspectives de Paris dans lesquels les [lèches indiquent des parc ours psychogéographiques. 535-537. L'Esthétique. Copenhague 1957. Réédition intégrale chez Van Gennep. n. «10 ans d'art expérimental: Jorn et son rôle dans J'invention théorique". éd ité par l'Internationale situationniste.248 GUY DEBORD de l'amour. reproduit (retraduit en français) in . Sulliver. Paris. il politico. 402. 1957. reproduit en couleur in Berréby. op. octobre 1958. 553-591. édité par Le Bauhaus Imaginiste. 297-299. Copenhague. 1958-1972 Articles dans les numéros 1-12 de la revue Internationale situationniste. Outre les huit articles signés par Debord. et partiellement in Bandini. Arthème Fayard. Paris. illustration de l'hypothèse des plaques tournantes en psychogéographie. 2000. comme annexe in Internationale situationniste. in Asger Jorn. 1997. Signalons les traductions intégrales allemande (1976-77) et italienne (1994). chez Champ Libre. cit.. 198 1. anonymes. 607-620. 4. Saint-Nazaire. pp. L'estetico. pp. s. Ir. le politique. op. reproduit in Berréby. [Pour les deux derniers titres. cit. tr. p. 1957. Pour la forme.

1959. (À partir de 1984. Paris. op. Paris. 1113-12. pp. Aarhus (Danemark). Paris. collection Folio. 1960.. brochure. Canjuers [i. au Japon (1993) . 1971. n° l. fr. en Grèce (1972 . Mille et une nuits. en Argentine (1974). Reproduit in Internationale situationniste. vol. Odense (Danemark). 15-18. Paris. 2000.. 1965. 10/3-11 . 253-254. op. 1985). 1994 [ouvrage de collage J. Préface d'Asger Jorn.Circulaire publique de l'Internationale situationniste (avec Gianfranco Sanguinetti). op. Contre-Moule/Parallèles. aux USA (1970. . Réédition chez Les Belles Lettres. pp. pp. Paris. en Hollande (1976). en Égypte (1993). cit.. nouvelle série. ce nom apparaît aussi dans les réimpressions d'œuvres publiées précédemment. La Véritable Scission dans l'Internationale . 1979). Paris. publié par l'Institut scandinave de vandalisme comparé. La Société du Spectacle. Reproduit in Debord. Paris.. 1959. 307-313. 1993. au Danemark (1972). Mémoires (avec Asger Jorn). Contre le cinéma. Galeria EXI. pp. tr.. la maison d'édition Champ Libre s'appelle Éditions Gérard Lebovici. Reproduit in Internationale situationniste. pp. 342-347. Contient les scénarios et les notes techniques des trois premiers films de Debord. Signalons les éditions en Italie (1968.r BIBLIOGRAPHIE DE GUY DEBORD 249 Archives situationnistes. Paris. en Allemagne fédérale (1973). cil. 1966.e. Éditorial in Potlatch. 16-17.) Puis chez Gallimard. édité par l'Internationale situationniste. etc. l. 1992. pp. au Brésil (1997) et en Turquie. Daniel Blanchard]). 1967. 1997. et in Guy Debord présente Potlatch. Reproduit in Bandini. reproduit in Berréby. Le Point d'explosion de l'idéologie en Chine. Nouvelle édition chez Champ Libre. au Portugal (1972). cit. Buchet-Chastel. Préliminaires pour une définition de l'unité du programme révolutionnaire (avec P. brochure à l'origine publiée en anglais. 1996. 1994). « Les situationnistes et les nouvelles formes d'action dans la politique et dans l'art» in Destruktion af RSG-6 : En kollectiv manifestation af Situationistik Internationale. cit. et Rapport. cit. op. Paris. Le Déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande. 282-284. Réédition aux Belles-Lettres. en Espagne (1977) . Paris. 1964. Copenhague. Textes rares.

puis in Commentaires sur la société du spectacle. Panégyrique. 1994. puis Althème Fayard. Œuvres cinématographiques complètes. Manrique (voir ci-dessous). 1990. Paris. «Aux libertaires». 1985. Turin. 1980. préface (datée de septembre 1972) à : Asger Jorn. Gérard Lebovici. Commentaires sur /0 société du spectacle. 1974. Paris. Paris. puis in Guy Debord présente Potlatch (1954-1957). Paris. Appel en faveur des libertaires détenus dans la prison de Ségovie. Paris. édition critique. Réédition du scénario du film homonyme. Le Jardin d'A/bisa/a. Pozzi . 1987. Paris. puis Gallimard. puis Gallimard. 1993. Gallimard. 1999. puis Gallimard. Paris. Appels de la prison de Ségovie. Paris. Paris. publiée comme annexe dans l'édition Fayard d'Internationale situationniste. aussi in Debord. 1996. avec l'indication de l'origine des citations. Paris. Gérard Lebovici. Gérard Lebovici. Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici. Gérard Lebovici. puis Gallimard. Le ((jeu de la guerre n. Préface à Potlatch 1954-1957. Paris. Préface à la quatrième édition italienne de «La Société du Spectacle ». Postface à la traduction de J. relevé des positions successives de toutes les forces au cours d'une partie (avec Alice Becker-Ho). cit. 1993. Paris. collection Folio. 1996. 1998. Paris. 1992. . Tome premier. ln girum imus nocte et consumimur igni. 1985. Gérard Lebovici. Paris. écrite en 1989. avec des annexes. Gallimard. Paris. 1992. op. 1988. Après 1972 «Sur l'architecture sauvage ". préface à : Coordination des groupes autonomes d'Espagne. Textes rares. 1979.250 GUY DEBORD Champ Libre. Gérard Lebovici. Paris. Champ Libre. puis Gallimard. Champ Libre. collection Folio. 1989. «Les thèses de Hambourg en septembre 1961 (Note pour servir à l'histoire de l'Internationale situationniste) ». 1978. Champ Libre. Paris. 1972.

1996. Paris. Cinq autres volumes sont annoncés.BIBLIOGRAPHIE DE GUY DEBORD 251 Préface à la troisième édition de La Société du Spectacle. Champ Libre. Gérard Lebovici. . Contient SUltOUt des photographies.5. Contient des centaines de lettres. On peut attribuer à Debord certaines des notes éditoriales et des présentations des ouvrages de Champ Libre. avec des notes explicatives. Des contrats. mais aussi des citations et un « avis». Gallimard. 1980. Les Situationnistes et Mai 68. deux dans l'édition Fayard d'Internationale situationniste. Tome second. 1995. puis Le Temps qu'il fait. 1981.e. sont reproduits in Pascal Dumontier. Paris. Préface à Mémoires. un dans l'édition Fayard de La Véritable Scission. Certains documents internes de 1'1. Champ Libre. avec une postface de Debord. Stances sur la mort de son père. « Cette mauvaise réputation . Panégyrique.. du castillan : Jorge Manrique. 1993. Il faut aussi signaler un recueil polycopié de neuf textes de Debord: Textes rares 1957-1970.. Paris. 1993. 1998. Paris. 1999. Certaines des lettres de. Les Belles Lettres. et adressées à Debord. Cognac. conservées à . Il s'agit de trois contrats pour ses films. signés par Debord. Arthème Fayard. coliection Folio. Paris. 1990. d'une préface et d'une lettre écrite quelques jours avant sa mOlt. Cognac. Traductions effectuées par Debord de l'italien : Gianfranco Sanguinetti (Censor). En appendice une note « Sur les difficultés de la traduction de Panégyrique ». 1996. Le Temps qu'il fait. ». 1997. Paris. Arthème Fayard. Paris. Saint-Nazaire. Paris. volume 1 : juin 1957-août 1960. 1992. Véridique rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie. Préface à la nouvelle éd ition de Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici. Correspondance. 1996. 1976. collection Folio. Gallimard. entre 1973 et 1984. Gallimard. s. 1993 . collection Folio..

90 minutes. tant élogieux qu'hostiles. 1975 (Simar Films). est une publication abusive de nombreuses lettres de Debord à Martos et à d'autres personnes écrites dans les années quatre-vingt. Paris. 20 minutes. Le fin mot de l'histoire. cit. son temps. La Société du Spectacle. son art. Partiellement reproduites in Dumontier. 1981. apparemment exhaustive. de chaque ligne signée ou cosignée par Debord se trouve dans l'ouvrage de Shigenobu Gonzalez (voir ci-dessous). On trouve également des leUres de. édition établie par Jeanne Charles et Daniel Denevert. Centre de recherche sur la question sociale. Réfutation de tous les jugements. Pari". 1995 (Canal +). se trouvent dans deux recueils polycopiés: Débat d'orientation de l'ex-Internationale situationniste 1969-1970. Paris. Avec Brigitte Cornand. Paris. Champ Libre. Paris. et adressées à Debord in Champ Libre. 80 minutes. Filmographie de Guy Debord Hurlements en faveur de Sade. Paris. 1975. vol. Paris. 1998. 60 minutes. Correspondance avec Guy Debord. 1978. L'héritière de Debord en a obtenu le séquestre judiciaire. et de quelques documents. 1973 (Simar Films). Une bibliographie. 80 minutes. Guy Debord. Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps. Critique de la séparation. op. Correspondance. 30 minutes. l. Centre de recherche sur la question sociale. Paris. 1959 (Dansk-Fransk Experimentalfilmskompagni). Paris. 1978 (Simar Films). 1961 (Dansk-Fransk Experimentalfilmskompagni). Il. 1974. Paris. Jean-François Martos. vol.252 GUY DEBORD l'Institut international d'histoire sociale d'Amsterdam. 1952. 20 minutes. ln girum imus nocte et consumimur igni. et Chronique des secrets publics. . qui ont été jusqu'ici portés sur le film «La Société du Spectacle )).

1990. Dizionario dei filosofi. Poetry Must be Mode by Al!! .Transform the World. Il existe en diverses langues une copieuse production remontant principalement aux années soixante-dix et généralement insignifiante. d'opuscules reprenant les idées situationnistes dans une perspective favorable (( pro-situationniste »). mais limitée à la période 1972-1992 et centrée sur les publications en langue anglaise et in Chollet. Catalogue de l'exposition ayant eu lieu 1 ~ . on trouve également une bibliographie arrêtée à l'année 1989. Certains sont cités in « Cette mauvaise réputation . On trouve des bibliographies plus anciennes in Bandini et in Raspaud et Voyer.Bibliographie critique La bibliographie la plus complète se trouve in Sanders. se trouve in Ohrt. Paris. arrêtée à l'année 1989. sous la direction de Ronald Hunt. On trouve également de nombreuses références occasionnelles aux situationnistes dans des livres d'histoire et d'histoire de l'art. arrêtée à l'année 1985. Les articles et comptes rendus dans la presse française. et en plus les citations dans des dictionnaires (par exemple: Encyclopédie des philosophes. in Ford. 1990). Milan. Nous nous limitons ici à indiquer les écrits traitant plus spécifiquement de ce sujet.. Presses universitaires françaises. ne se comptent plus. et une liste de tracts et des déclarations situationnistes de 1968. In Dumontier. Bompiani. surtout à partir de 1988. Une brève bibliographie raisonnée. en particulier au cours des dernières années.. ».

Les situationnistes sont insérés à la fin d'une chaîne qui commence avec les constructivistes russes et les surréalistes. une liste des membres de l'l. Mario Perniola.S. tout en mettant l'accent sur la place centrale de l'I. fr. 1999. 1971 (tr. Milan. L'Internationale situationniste. 1966. Champ Libre. Avec une objectivité de sociol ogue et beaucoup de détails. et de n'être pas allée assez loin dans la critique de l' économie.S.254 GUY DEBORD du 15. 1971. Rome. qu'elle confondrait avec l'" œuvre ». 36-37). nouvelle édition Castelvecchi. du point de vue théorique.1969 au Moderna Museet de Stockholm. n° 4. ainsi que la présentation d'un texte situationniste dans Fantazaria. Les Origines du gauchisme. décembre 1966. La première partie de L'alienazione artistica. était présentée au public italien en des termes approuvés par celle-ci. in Tempo présente. Paris. Gombin accorde une grande place à Socialisme ou Barbarie. 1977). un index des noms cités dans Internationale situationniste et les épithètes dont . Considéré par De bord comme le moins mauvais des livres publiés à cette époque sur l'LS.12. Une des rares tentatives d'analyse de l'LS. Paris. Jean-Jacques Raspaud et Jean-Pierre Voyer. de la fin de la guerre jusqu'en 1968. une bibliographie. 1situazionisti". des groupes français de l'extrême gauche qui réfutaient le déterminisme économiciste. Union générale des éditions. On peut signaler de Perniola "Ait et révolution".. Rome. ainsi que de sa critique sur son propre terrain. . 1972. Cet ouvrage retrace l'histoire. puis à Düsseldorf. Protagonistes/Chronologie/Bibliographie (avec un index des noms insultés). 1972. Mursia. Le Seuil. Richard Gombin. articles où l'LS. Paris. Collection 10/18. (VS. dont elle a au contraire porté le côté" signifiant» à son paroxysme. Perniola lui reproche de n'avoir pas su sortir de la subjectivité artistique. in Agar-Agar. est une élaboration originale de certaines trouvailles situationnistes. Contient de nombreuses informations utiles: une chronologie. Belle iconographie.11 au 21.. L'Aliénation artistique. dans la préparation de Mai 68.

1984. à l'élaboration de nouvelles formes d'imaginaire et d'utopie de la part des groupes marginaux. Paris.<\PHlE CRITIQUE 255 ils furent affublés (les auteurs soulignent que le chiffre réel des personnes insultées se réduit seulement à un peu plus de la moitié). Librairie des Méridiens. voir aussi le catalogue Pinot Gallizio e il Laboratorio Sperimentale d'Alba dei Movimento Internazionale per una Bauhaus Immaginista (1955-1957) e dell'!nternazionale Situazionista (1957-1960). Rome . De Cobra à l'Internationale situationniste 1948-1957. On appréciera particulièrement la partie consacrée aux documents. L'Attraction sociale. David Jacobs/Christopher Winks. 1975. Arles. au milieu de nombreuses choses ressassées. Une approche assez répandue: présenter les lettristes et les situationnistes comme de sympathiques rêveurs. dans une perspective de sociologie «maffesolienne ».S. tr. Sulliver. 1977. L'estetico. au style maniériste. 1974. Galeria Civica d'Alie Moderna. Une bonne étude sur les mouvements ayant conflué dans l'I. il politico. L'Esthétique. sans approfondissements théoriques. proposent dans certaines pages une intéressante critique de quelques-uns des aspects les plus faibles de la théorie situationniste. Berkeley. Le dynamisme de l'imaginaire dans une société monocéphale. dans lequel il voit un ajout ultérieur.BIBLIOGR. le politique. Officina Edizioni. 1998 (avec seulement une partie des documents contenus dans l'édition italienne). L'auteur s'intéresse. utilisant des critères marxistes «orthodoxes ». De Bandini. The SituatÏonist Movement in Historical Perspective. Mirella Bandini. Opuscule de deux ex-pro-situs américains qui. At Dusk. . alors très rares. Da Cobra all '!nternazionale Situazionista 1948-1957. Dans cette recherche. il consacre un chapitre (<< Profil d'une légende moderne») à Debord. et sur les premières années de celle-ci. La perspective est celle de l'esthétique. Turin. fr. Patrick Tacussel. annonçant d'emblée qu'il s'intéresse davantage à 1'« atmosphère» et aux «images » qu'à l'appOli théorique.

1987. etc. 1985. Histoire de /'Internationale situationniste. 1998. Lipstick Traces. Best-seller aux États-Unis. Harvard University Press. Gérard Lebovici. Imposant volume très bien imprimé. Jean-François Martos. COBRA. etc. Mark Shipway. A Secret History of the 20tl1 Century. The Assault on Culture: Utopian Currents from LeUrism to Class War. mais n'ajoute rien à la compréhension du phénomène. Home traite Debord de mystique. en 1962. de dogmatique. Paris. exclus de l'I. Ce . Aporia Press/UnpopularBooks. Collection Folio. Cambridge (Mass. les chanteurs de la Commune de Paris. " Situationism " in Maximilien Rubel et John Crump (eds).256 GUY DEBORD Documents relatifs à la fondation de l'fntemationale situationniste (édition établie par G. de malhonnête. Allia. Alors qu'i l loue les" nashistes". Berréby).). 1989. Paris. Debord aurait élaboré une théorie universelle de ce qui n'était valable que pour une strate spécifique de la société française des années soixante. avec des excursions vers les anabaptistes de Münster. sur les lettristes. Il retrace l'histoire des mouvements culturels souterrains et de la transgressivité cu lturelle. tr. le mérite principal des situationnistes est d'avoir préfiguré le punk. présentant un matériel exhaustif mais truffé d'erreurs. il s'agit ici d'une histoire très " orthodoxe". MacMillan . Stewart Home. Cet ouvrage peut être utile comme première introduction. 1988. fr. Non-Market Socialism in the 19th and 20th Century. Asger Jorn . Paris.S. l'Internationale lettriste. Basingstoke et Londres.. de Dada et des premiers surréalistes à travers les lettristes et les situationnistes. Pour cet au teur. jusqu'au mouvement punk. 2000 (sans les illustrations). d'idéaliste. Londres. Lipstick Traces. 1989. Allia. Greil Marcus. sans aucun commentaire. puis Gallimard. consistant presque exclusivement en citations d'écrits situationnistes reliées par des propositions. Paris. Comme on peut s'y attendre du fait de la maison d'édition.

mais Sanders traite un si grand nombre de sujets qu'il ne peut en approfondir aucun.. Tous ses jugements. een avant-garde. dans l'art moderne vers 1960.S. Phan tom Avantgarde. Ce texte.BIBLIOGRAPHIE CRITIQUE 257 livre a visiblement été écrit par un journaliste: il contient un riche matériel narratif et iconographique. Écrit avec un brio qui fait défaut à d'autres livres traitant de cette question. S'attache avant tout à la place de \'J. cet ouvrage peut cependant être recommandé pour la richesse de son matériel. il est une bonne introduction à l'atmosphère lettriste.S. dans le contexte historique et dans l'histoire des idées. Paris. Huis aan de Drie Grachten. Amsterdam. Hambourg. Certains résultats sont intéressants. Nautilus. Robe/io Ohrt. Les Situationnistes et Mai 68. Eine Geschichte der Situationistischen Internationale und der modernen Kunst.S. et les Sex Pistols) sont arbitraires et témoignent d'un manque de compréhension historique. Pascal Dumontier. sont extrêmement discutables. malgré son intention d'écrire le premier essai sérieux et critique sur \'I. mais les rapprochements effectués entre les phénomènes (par exemple \'I. De situationisten. plus que les autres. d'inscrire l'I. tel celui du débat interne dans \'I. durant la crise. Écrit dans un style coriace. . Gérard Lebovici. retrace les années du scandale de Strasbourg jusqu'à l'autodissolution de \'I. tout comme les livres de Ohrt et de Sanders.S. 1989. Ohrt reprend le point de vue des peintres allemands exclus en 1962 (groupe SPUR) et il ne perd pas une occasion d'attaquer Debord. en particulier iconographique et documentaire. Sa perspective est historiographique.S. à l'origine un travail universitaire. Ce livre tente. 1990. cet ouvrage est néanmoins appréciable par sa riche bibliographie et la précision des informations et des renvois. Sanders.. Théorie et pratique de la révolution (1966-1972). Beweging tegen de schijn. RJ.S. utilisant des documents d'accès difficile. 1990.

.S. avec d'autres contributions. un article de T. pp. 1989 au Centre Pompidou. . puis du 23. ".06 au 13. .S. Boston (Mass. etc. Andersen sur Asger Jorn et l'I. Sadie Plant. The MIT Press. Levin. AA.1989 à l'Institute of Contemporary Arts. parmi lesquelles nous signalons l'analyse du cinéma de Debord faite par T. Outre le fait de reproduire le matériel exposé. pp. Il s'agit du catalogue de la grande exposition sur les situationnistes qui s'est tenue du 21. 1992.1989 au 7. Routledge.258 GUY DEBORD On the Passage of a Few People Through a Ra!her Brief Moment in Time: The Situationis! International. Cambridge (Mass. Wollen sur" The Art and Politics of the I. 79-84. Londres. Rome. Marseille.04. W.02 au 9. Via Valeriano. ". Londres. tr. Révèle l'importance de l'origine artistique de l'I. n° 15. 1991.).S. Ce petit ouvrage reproduit certaines des brèves interventions déjà parues dans un dossier publié par Il Manifesto du 6... ce catalogue contient une dizaine de contributions.S. l'interprétation des Mémoires que donne G. Debord n'avait guère apprécié cette exposition (" Cette mauvaise réputation.1990 à l'lnstitute of Contemporary Arts. 1 situazionisti. Paris. Marcus. /957-/971 (sous la direc- tion d'Elisabeth Sussman).07. une contribution de M. l'article de P. « Abrégé)1.10. Manifestolibri.. avril 1992.) et Londres. The Most Radical Gesture : The Situationist International in a Postmodern Age. ce livre met en relation les situationnistes avec les ainsi-dits" postmodernes". Retour au futur. et les limites qui en résultaient." qui voit dans l'I. fr. 1990. Des situationnistes. 41-42) . Comme le titre le dit.01. des extraits d'écrits situationnistes.08. . la somme des avantgardes historiques et du marxisme occidental. Bandini sur le "Laboratoire expérimental" de Jorn et Gallizio à Alba. Cf la réponse de Debord in "Cette mauvaise réputalion . et du 20. in Encyclopt!die des Nuisances. mais en opposant justement Debord à Baudrillard. 1989.1989.

Pour une histoire critique de l'Internationale situationniste. Bandini) témoignent des progrès accomplis dans l'art d'ôter tout aspect «dangereux» aux thèses de l'l. The Realization and Suppression of the Situationist International : An Annotated Bibliography 1972-1992. Une anthologie confuse avec des écrits de quelque dix auteurs. très soutenue par les médias. 1995. L'amara vittoria de! situazionismo. Société des saisons. . Paris. de réduire Debord à un dandy aimable et un styliste élégant. AK Press.BIBLIOGRAPHIE CRITIQUE 259 Gérard Guégan. Édimbourg et San Francisco. Andreotti. 1995. 71-79. Paris. Arles. Tentative.S. ". 1996. Édimbourg et San Francisco. (Sur Guégan. Levin et M. 1996. Catalogue. Démontre la quantité surprenante de travaux sur le sujet. en catalan et anglais. Bibliote ca Franco Serantini. L'Amère Victoire du situationnisme. Gianfranco Marelli. les essais (parmi d'autres de L. presque tous de langue anglaise Situacionistes : A rte. pp. Barcelone. What is Situationism? A Reader (Steward Home ed. Pise. surtout en langue anglaise. Cécile Guilbelt. avec des remarques faites cette fois du point de vue de l'orthodoxie anarchiste. cf.) .) Simon Ford. Polémique rancunière de la palt d'un gauchiste suranné. AK Press.. tr. polÎtiCQ. 1996. Gallimard. 1996. L'énième histoire du mouvement situationniste. urbanismo (Libero Andreotti et Xavier Costa eds). Sulliver. d'une exposition sur l'activité situationniste dans le champ de l'urbanisme et de l'art. Le matériel iconographique est bien reproduit à couleurs. Debord est mort. Museu d'Art Contemporani de Barcelona et ACTAR. . fr. 1998. «Cette mauvaise réputation . Pour Guy Debord. T.

Paris. Présente Debord comme un misanthrope. 1997. Cambridge (Mass. Frédéric Schiffter. Distance. lignes n° 31 (Éditions Hazan. 1998. Steven Best/Douglas Kellner. Nicholson-Smith qui polémiquent avec les interprétations «de gauche.) et Londres. même là où il pourrait être méritoire? Len Bracken. 1997. La contribution la plus intéressante est celle de TJ. le font avec un style maniéré derrière lequel disparaît en général tout contenu. Contient un chapitre sur« Modernity. nombreuses illustrations. The Situa/ionist City. 1997. ne dit rien de nouveau.260 GUY DEBORD Oc/ober n° 79 (New York. Clark et D. Utile pour la biographie. sauf pour quelques insinuations extravagantes et des erreurs hilarantes. Mille et une nuits. mai 1997). numéro spécial sur Guy Debord et l'Internationale situationniste. Cette biographie prétendue. . New York. Commodification and the Spectacle. Souffre de la concentration habituelle sur les seuls aspects esthétiques. souvent copiée d'autres livres. Guy Debord. Écrit par deux académiciens de gauche. Sur les situationnistes et l'urbanisme. lorsqu'i ls veulent parler de Debord. Guilford Press. Biarritz. Simon Sad 1er. Guy Debord ou la beauté du néga/if. l'Atrabilaire. Paris. Qui sait pourquoi beaucoup d'auteurs français. de l'histoire situationniste. rnoins pour les commentaires. Guy Debord - Revolu/ionory. Dix articles sur Debord. Ferai House. Shigenobu Gonzalvez. From Marx through Debord into the Postmodern ». hiver 1997). The Pos/modern Turn. Venice (CA). The MIT Press. 1998.

Arles. Christophe Bourseiller. Plon. aussi sur les mouvements influencés par l'I. 2000. Bollati Boringhieri. Gros volume illustré. 1999. composé principalement d'interviews avec des personnes qui avaient connu Debord. Londres. L'ultima internazionale. L .S. 2000. tr. France Culture a transmis un programme en quatre parties. mais elles sont présentées d'une façon si plate qu'à la fin de la lecture. Huit essais. Paris. Gianfranco Marelli. 1999. Laurent Chollet. Vie et mort de Cuy Debord. Les Tombeaux de Debord. Sulliver. Paris. 2000. Tentative d'une interprétation « psychologique» de Debord qui ne recule pas devant le ridicule. 1999) numéro spécial sur Guy Debord. on est amené à se demander si la vie de Debord mérite une biographie. Dagorno.BiBLIOGRAPHIE CRITIQUE 261 Substance n° 90 (University of Wisconsin Press. La Dernière Internationale. Exils. L'Insurrection situationniste. L'auteur reproche surtout à Debord d'avoir étouffé le potentiel artistique de l'I. Jean-Marie Apostolidès. Une version sur cassette a été commercialisée par Chronos Publications. L'auteur a recueilli un grand nombre d'informations et d'anecdotes. Paris. Turin. « Nuits magnétiques: l'Internationale situationniste». En mai 1996.S. dont quelques-uns méritent la lecture. fr.

.

42. CASTORIADIS (Chaulieu. 150. 109. Delvaux. 134. ANDERSEN. 7. 15. 233. 189. BANDINI. 216. 119. ALTHUSSER. 225. BERGSON. 167. CAVALCANTI. 196. ARON.256. 130.Index des noms cités ADORNO. 165. BRETON. 107. 100. 182. BRUNO. 184. BAJ.245.260. 129. BOSSUET. 140. 97. 182. 167. 88.244. 258. CANJUERS. 129. 192. BEST. 242. 193. 84. 230. 189. 185. 192. MELOS. 159. 184. 130. Cardan).236.242. 164. CLAUSEWITZ. 213. CHEVALIER. 87. 189. 140. 126. BECKETf. BERNSTEIN. 212. 92. 249. 211. BERRÉBY. 206. 157. 233. CASTIGLIONE. 76.241. CAMUS. BENJAMIN. BRUNE. COHN-BENDIT. 15. 255. 183n. 185. 157.259.231. 258. COBRA. 105.256.194. 185.189.250.243. 161. CANETfI. CHARLES. 183. 258. BAKOUNINE. BATAILLE. BOIS. 95.243. ARAGON.201. 141. 105. 114.238. 183. 7. 190.242.247-249.239. 253. 82. 137.242. BUREN.88. Arguments. 196. . 198. 243.245. 210. 215. 184. 204. 204. 76. BAUDELAIRE. ANAXAGORE. BECKER-Ho. BAUDRILLARD. 197. 168. Coudray. 185. 138. 124. CHATEAUBRIAND.252.

201. 239. CURTAY. 89. 225. HOBBES.143. 245. 241. FREUD. 84-86. 168. 258. FORD. 171.193. Isou. 183. 204. ÉCOLE DE FRANCFORT. 198. 95. 162. ENGELS. DUMONTIER.2 14.264 GUY DEBORD CONSTANT. 30. GLUCKSMANN. DADA. 11er. 182. CORNAND. 157. FILUON.4 2. 99.50. HOME. 204 . HAMANN. 185. 129. 77. 90.24 1. 46. DAHOU. 188. 102. 157. 183. 80. CRAVAN. HUNT. GOMBIN. 71.92. HEGEL. 117. 186. 192. 96. Ion .44. JACOBS. 211 . 259.25. 243. DESCOMBES. GUICHARDIN. 86. GRACIÀN. 24 1. HEIDEGGER. 195. 15. 30. 212.198. 244. ÉCCLÉSIASTE. 77. DERRIDA. HORKHEIMER. 143. 217. DANEY. 259. HOMÈRE.2 13. 255. 110. 79. 73. GABEL.157.256. 238. 100. DURAS.254. 146. HUIZINGA. 77. 259. 79. DROUET.70. 191 . 260. 159. FOURIER. FOUCAULT.47. 38. 198. JAY. GODARD. 244. 117. DELEUZE. GRODDECK. 92. GONZALEZ. 178. 245. IONESCO. 183. 247. 100. 26. DEMONET. 114. GIDE. 171. GUILBERT. DENEVERT. FLAUBERT.256. 166168. 118. 113. 230. 253. 198. 67.113. 204. FEUERBACH. HUSSERL. DANIELSON. 159. 149. 185. 241. 239.257. 241. DE QUINCEY. 253. 242. 110. GONDI (cardi nal de Retz). 41. 106-108. GAXOlTE. 71. 253. HUSSEIN. 228. HOLDERLlN. 250. 31. ELUARD. 245.83.199. GCRING. 198. 252. 207. GUtGAN. . FICHTE. 124. 251. 182. HESS.87. 188. 190. HYPPOUTE. 96. 130.73.104. 188. 231.

MACLuHAN. 192.INDEX DES NOMS CITÉS JORN.241. 164. 248-250. 227. 198.99. Il'5. 167. 116-126. 199. 250. LEFEBVRE. LAUTRéAMONT. LINDENBERG.251.244. 191. 200. KANT. 95.228.230. 108. 106-108. 99. Krisis. 87. 192. 186. NIETZSCHE. 189. 186. 183. 258. LEYS. 211. 87. 76-79. 158. MAUSS. 16-20. LEFORT (Monta!). PERNIOLA. 184. LUKÂcS 20 41-47 49-52 55-57 62-64. 134. MARC US. MALLARMÉ. MESRINE. 74. 143. NORIEGA. MAO TSE TUNG. 140. 41 . KOTANYI.204. 165. NICHOlSON-SMITH.215. MERLEAU-PONTY. 184. KORScH. 196. MAURIAC.29-38. 183. 171. 157. 77. 159. 204. 253. 71. KOJÈVE.40. 254. KHAYVAM. 117.203. 197. 183. 41. 187. NADEAU. 186. 189. 127. 128. 157. MARTOS. KURZ. 127. 157-159. KRAus. 124. 192. PAUVERT. MORIN. LEVIN.212. 252. 196. 38. 175. 157. 196. 186.203.104. 78. 241. LUXEMBOURG. ORWELL. 185. 50. LÉVI-STRAUSS. KAUTSKY. 245. KEYNES. 199. 114.258. MARIËN. MANRIQUE. NEUFFER.41. 201 . 244. 114. LYOTARD. MOLES. 77. 189. MARX.217. MALÉVITCH. 245. 189. 195.191.64. 161. 171. LEBOVICI. 256. MARELLI.213. 261. LOHOFF.231. 226-228. KEl. JOYCE. 243. 157.113. . 186. OHRT. 232. 190. 27. 70. 74. 260. MACCARTHY. 16. 257.LNER. 41. 102. 198. 193. MARCUSE. 258. 245. 176. 151.243. 168.259. 265 MACHIAVEL.239. 102. KHAYATI. 146. '79. 206. PALME. 256.60-62. 218. 200.239. 80.242. PIERRE. 83.44-48. 244. 151 . 185. 225. 96.81. 99.55-58. NAPOLÉON. 88. 256. 228. 172. 137. MORO.117. 259.65. ÜNINE. 241. 187: 196.

15. 88. 141. 171. VANEIGEM. VANINI. VIËNET. WITTGENSTEIN. SEMPRUN. 190. 192. SANDERS. 245. 256. 178. RAsPAUD. 196. 182. RICARDO. 242. 75. 149. 182. 242. 84. 258. 253. STALINE. RUGE. 96. 130. TROTSKI. 153.266 GUY DEBORD PINOT-GALLIZIO. TONNIES.73. . 97. 70. VERlAINE. SYRING.ET. 257. 157. SAGAN. Révolvtion sunéaliste. 148. 241. 15. 89. 76. SCHELLING. 109. SOUKARNO. 124. 148. WOl1. 102.EN. 11 5. SARTRE. 27. 193. 119. RIMBAUD. 154. 129. SAINT-JUST. 253. 196.258. TS'IN CHE HOANG TI. 27. Tel Quel. ROUBIN. 189. VOYER. 108.210. 71. 200. SUSSMAN. SCHwlmRS. 230. SHAKESPEARE. 198. 138. 258. 244. WOLMAN. VATrIMO. ROBBE-GRIl1. 188.NT. 150. 143. 253. 257. 188. 105. 197199. 94.78. 193. SANGUINETTI (Censor). SIMMEL. 255. 128. 134. WINKS. 104. SALOMON. 260. 189. 254. 182.249. 255. 260. 99. WOLF. 171.204. WEBER. 195. 106. 88. SOCRATE. Socialisme ou Barbarie. 185. 190. 80. 147. 242. SCHIFFTER. 115.243. 88. TZARA. SADLER.258. PU. VlCENTlNI. VILLON. 247. 137- TACUSSEL. 15. 163. 107. 92. SHIPWAY. RICHELIEU.25 1. RIZZI.244. SPUR. 171.48. REICH. 184. 154. PROUDHON. 109. POSTER. 106. Temps modernes. 254 .

Impression réalisée sur CAMERON par BUSSIÈRE CAMEDAN IMPRIMERIES GROUPE CPI à Saint-Amand-Montrond (Cher) pour le compte des Éditions Denoël en février 2001 .

0. DENOEL Alianza Francesa de Lima <5P~ O~.ie à Mai 68.20. a tenu ses pe. a grandi à Cologne Pendant longtemps..5 ISBN 2.. sa pensée a fini par s'imposer. traduie en six langues.0 m FP TIC . des rencontres avec Henri Lefebvre et Socialisme 011 Barba. Anselm Jappe .. c'est la police qui et dans le Périgord.2H 50.nseurs. il a publié pl usieurs essais on a bien vite assisté à unc autre fo rm e et articles. non sans raison. Ce livre résume l'acrivité publique de Guy Debord. Ourre intellectuels. Nocre époque. d'obstacles.O I B 251.58 €[ l 1 " j J l . né en 1962 cables. Il existe peu d'auteurs contemporains dont les idées ont été utilisées de façon aussi déformée. son importance pour une théo rie critique aujourd'hui. Guy Debord l TRADUIT DE L'ITALIEN PAR CLAuDE GALL! ~e Certaines époques ont montré qu'elles croyaient fortement à la puissance de la pensée critique. pour Jes gens lOtaLement inoffensifs. son utilisation ue Lubic<:. et généralement sans même que l'on cite son nom. . au contraire. Lorsque. il veut préciser la place de Debord Jans la pensée moderne: sa reprise des concepts marxiens les plus importantS et les pl us oubliés. Surtout. Depuis s'est intéressée li lui. du lettrisme à la fo ndation de l'Internationale situationniste. Cet ouvrage prend au sérieux Debord lorsq u'il af1Îrme avoir « écrit sciemment pour nuite à la société spectaculaire ». à Bon n. on trouve assurément Guy Debord. malgré toutes sortes livre. de La Société du Spectacle à ses films. d'occultation: la banalisation.. Parmi Its rares person nes considérées comme tOur à fait inaccepAnselm Jappe. ÉDITION REVUE ET CORRIGÉE j . pImôt que les milieux 1983 il vir à Rome.207 .