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tDITION REVUE ET CORRIGÉE PAR L'AUTEUR

En application de la loi dIt J ImarJ 195 7,
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ft priJtnl OIlVTage Jans l'allforùation de l'idirtllr
ou dll Ctmrt franfaù d'exploita/ion di, droit dt ropie.

© Anselm J appe
Première édition italienne: Edizioni Tracee, Pescara, 1993
Première édition française: Éditions Via Valeriano. Marsei lle, 1995

Et pour /,{di/ion franfaise :
© 2001, by Édirions Denoël
9, tue du Cherche-Midi, 75006 Paris
ISBN 2-207-25150-0
B 25 150-5

Liste des abréviations des œuvres
les plus fréquemment citées.
(Les détails bibliographiques des écrits de Debord
se trouvent dans la bibliographie en fin de volume.)

Cdvq : Henri Lefebvre, Critique de la vie quotidienne,
vol. 1 : Introduction, L'Arche, Paris, seconde édition avec une
nouvelle préface, 1958; vol. Il : Fondements d'une sociologie
de la quoîidienneté, L'Arche, Paris, 1961.
Corn. : Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Gallimard, collection Folio, Paris, 1996.
HCC : Gy6rgy Lukâcs, Histoire et conscience de classe, traduction de Kostas Axelos et Jacqueline Bois, nouvelle édition augmentée, Minuit, Paris, 1984.
IS : Internationale situationniste, réédition Arthème
Fayard, Paris, 1997 (le premier chiffre indique le numéro de
la revue, le second la page) .
OCC : Guy Debord, Œuvres cinématographiques complètes, Gallimard, Paris, 1994.

: Guy Debord. LS. 1996. . in Commentaires. SdS : Guy Debord. 1992. : Guy Debord .8 GUY DEBORD Pan. op. Gallimard. : Guy Debord présente Potlatch. 1998. " Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l'organisation et de l'action de la tendance situationniste internationale ». Paris. La Véritable Scission dans /'Internationale. Panégyrique. op. VS : Guy Debord. Préf. 1993. PoU. cit. Paris. Rapp. Arthème Fayard. Gallimard . indique également l'organisation du même nom. : Guy Debord. Gallimard. LL. " Préface à la quatrième édition italienne de La Société du Spectacle ». indique l'Internationale lettriste. collection Folio. Paris. cil. in Inter- nationale situationniste. La Société du Spectacle. Paris.

LE CONCEPT DE SPECTACLE Faut-il brûler Debord? Le spectacle.Sommaire Abréviations des œuvres citées Introduction à la deuxième édition française . stade suprême de l'abstraction Debord et Lukdcs L 'histoire et la communauté comme essence humaine Notes de la première partie LA PRATIQUE DE LA THÉORIE L'Internationale lettriste Les situationnistes et l'art La critique de la vie quotidienne Les situationnistes et les années soixante Mai 68 et la suite Le mythe Debord Le spectacle vingt ans après Notes de la deuxième partie 7 Il 15 15 21 41 57 75 81 81 103 115 126 150 156 172 182 .

JO GUY DEBORD PASSÉ ET PRËSENT DE 1-" THÉORIE La critique situationniste dans le contexte de son époque Les apories du sujet et les perspectives de l'action Les deux sources et les deux aspects de la théorie de Debord 195 195 208 224 Notes de la troisi ème partie 241 Bibliographie de Guy Debord 247 Bibliographie critique 253 Index des noms cités 263 .

Ainsi. la détermi~io... biographique et anecdotique n'est qu'un aspect très secondaire de cet ouvrage. la recherche des sources de la pensée de Debord. et sur Debord en particulier. p~~-. d~ sa positi-.. pour ce qui est de la biographie de Debord et des vicissitudes de l'I._-- . Le souci principal est ici l'analyse théorique.INTRODUCTION À LA DEUXIÈME ÉDITION FRANÇAISE Ces cinq dernières années. Malheureusement. que durant les quatre décennies précédentes. de nombreux témoins qui ont connu Debord ont publié leurs souvenirs. le lecteur intéressé peut trouver aujourd'hui un matériel bien plus abondant que celui que peut offrir le deuxième chapitre de ce livre. Mais c'est surtout avec la publication du premier volume de sa Correspondance qu'on dispose d'un témoignage inestimable sur la vie de Guy Debord et sur l'histoire interne de l'Internationale situationniste.S. que d'une pre~i ère percée dans cette direction théorique .apport à la tradition . Mais la perspective historiographique. tandis que d'autres se sont mis à enquêter sur les détails de sa vie. au départ.'arxiste et la comparaison avec d'autres auteurs contemporains. Il ne s'agissait de rien d'autre. plus de livres et d'articles ont été publiés sur les situationnistes. ---_. Enfin..

et parfois au pied de la lettre. désormais répandue surtout dans le monde anglo-saxon. aux allégeances les plus inattendues. Or. dans tous les sens du mot. Par conséquent. il s'occupe certainement trop peu du Debord poète. de même que sur J'incorporation de Debord dans la pensée postmoderne. c'était en général une trop grande fidélité à son sujet. et si les comptes rendus y trouvaient quelque chose à critiquer. lorsque la conspiration du silence fut remplacée par une conspiration du bavardage et que J'on assista aux hommages les plus surprenants. L'auteur se réserve d'y revenir à une autre occasion. Ce livre est largement consacré au Debord théoricien et praticien de la révolution . sans séparer ces deux côtés de son activité: on s'est trop souvent enthousiasmé pour le grand écrivain et sa langue parfaite en faisant abstraction du contenu de ses écrits. si l'auteur de cet ouvrage a cherché à approfondir sa recherche par la publication de quelques essais. J'analyse théorique est largement absente. L'auteur n'a pas jugé utile d'ajouter des pages sur l'étonnant destin qu'a connu Debord depuis sa mort. en quelques paragraphes. Là où. il serait souhaitable que d'autres le fassent également à partir de leur propre point de vue. aux conclusions de ce livre. aux • mélanges les plus étranges. elle ressemble souvent étrangement. Sur les milliers de pages consacrées ces derniers temps à Debord.12 GUY DEBORD aucune autre publication n'a entrepris depuis de continuer sur cette voie. on s'y essaie. JI faut espérer que quelqu'un aborde ce domaine d'une façon sérieuse. JI a été traduit en cinq langues par des éditeurs toujours plus importants. Le succès de ce livre a dépassé toutes les attentes de son auteur. Ce livre a plu à ceux dont le jugement .

INTRODUCTION À LA DEUXIÈME ÉDITION FRANÇAISE 13 importait à l'auteur. Anselm Jappe Genazzan 0. l'auteur les a reçues à travers les rencontres que le livre lui a procurées des deux côtés de l'équateur. lui a apporté la confirmation la plus precieuse: savoir que tout ce qu'il lui semblait comprendre sur son sujet à partir de ses lectures correspondait assez exactement à la vérité. Heureusement. décembre 2000 . Mais ses plus grandes satisfactions. il a déplu à certains autres. en particulier. L'une d'entre elles.

.

qui organisa le premier autodafé de livres. sous le régime du Shah.a tenu ses penseurs. Notre époque. non sans raison. et non les organes normalement chargés de diffuser la pensée. Parmi les rares personnes considérées comme tout à fait inacceptables. on trouve assurément Guy Debord. c'est plutôt la police qui s'est intéressée à lui. et celle qui condamna Anaxagore et Socrate.LE CONCEPT DE SPECTACLE Faut-il brûler Debord ? Certaines époques ont montré qu'elles croyaient fortement dans la puissance de la pensée critique. dans un élan d'amour réciproque. Mais finalement . Ce fut le cas pour celle de l'empereur chinois Ts'in Che Hoang Ti. une enseignante fut condamnée à la prison à vie parce qu'elle détenait un exemplaire de la Science de la logique de Hegel. pour des gens totalement inoffensifs. ou cette autre qui envoya au bûcher Bruno et Vanini. Et en Iran. au contraire . Pendant longtemps. Plus d'un qui s'est prétendu ennemi juré du monde existant a été accueilli à bras ouverts dans les universités ou à la télévision.nous parlons des dernières décennies en Europe occidentale .

dont on dénonce de plus en plus les effets sur les enfants collés à l'écran de télévision dès leur plus jeune âge. De la même manière. malgré tous les obstacles. Il existe certainement peu d'auteurs contemporains dont les idées ont été utilisées de façon aussi déformée. » On a réduit les théories de Marx à une simple doctrine économique sur l'appauvrissement prétendument inévitable du prolétariat. Faut-il déplorer cette «désinformation »? Un socialiste autrichien de la première moitié du siècle a dit : «Quand j'ai commencé à lire Marx. ont commencé. que nous vivons dans une «société du spectacle ». je ne m'en suis plus du tout étonné.t6 GUY DEBORD ce comportement n'a plus suffi. il est aujourd'hui de rigueur de parler de " société ·du spectacle ». les situationnistes. De ce Marx-là. depuis les directeurs de télévision jusqu'au dernier des spectateurs. pour ensuite dénoncer triomphalement l'erreur de Marx. et généralement sans même que l'on cite son nom. on pourra même parler dans les écoles. Mais on est rarement plus explicite. Quand j'ai commencé à comprendre Marx. ou devant la " spectacularisation» de l'information que l'on déplore à propos d'événements tragiques tels que les guerres et les catastrophes. Depuis lors on assiste à une autre technique d'occultation : la banalisation. à s'imposer dans l'esprit de l'époque. Les plus informés vont parfois jusqu'à dire que ce terme serait le titre d'un livre écrit par un certain Debord. Devant l'invasion des mass media. car les théories qu'il avait élaborées avec ses amis. on s'emploie à réduire les . laissant ainsi entendre qu'il s'agirait d'une sorte de MacLuhan plus obscur. je me suis étonné de ne pas en avoir entendu parler à l'école. Il est désormais communément admis.

pour porter un « coup final» à tout ce qui est lié à la pensée marxiste. Une époque qui se sert de l'écroulement du despotisme bureaucratique soviétique .et du triomphe apparent de la version occidentale de la gestion de la société. on finit également par réduire J'activité théorico-pratique de Debord pour l'ensevelir dans le grand cimetière des avantgardes passées. 1/13) en y décelant une tendance abusive à pétrifier leurs idées en dogme. Mais à trop vouloir privilégier cet aspect. La présente étude porte avant tout sur l'actualité de la . Ce rapprochement entre Marx et Debord n'est pas arbitraire. èë propos pourrait étonner certains lècteurs :' l'i~térêt de Debord résiderait-il donc dans l'interprétation qu'il fait de Marx? Debord n'était-il pas avant tout le représentant d'une avant-garde artistique qui voulait dépasser J'art au moyen du « détournement » et de la « dérive» . terme que les situationnistes ont résolument refusé depuis le début (IS. afin de lui donner hâtivement raison sur quelques points spécifiques et ne plus parler du reste.et ces exemples ne sont pas inventés. du jeu et de J'« Urbanisme unitaire» ? Le pivot de J'agitation situationniste n'étaitil pas la révolution de la vie quotidienne? Bien sûr tout ceci a son importance. Cette incompréhension est déjà manifeste dans l'usage fréquent du mot «situationnisme ». Pour une autre raison.LE CONCEPT DE SPECTACLE 17 idées de Debord à une théorie des mass media. doit trouver plus que gênante J'une des rares théories d'inspiration marxiste qui s'est vue sans cesse confirmée par lès faits depuis trente ans. cette comparaison n'est pas arbitraire: Iii compréhension des théories de Depmd_nécessite avant tout que J'on fixe sa place parmi les théories marxistes. en lui concédant comme unique intérêt pour le présent celui d'être un «père des néo-avant-gardes de la vidéo» ou un « précurseur des punks» .

mais qui aujourd'hui pourraient évoquer les débats byzantins sur la nature divine ou humaine du Christ. car ceux-ci ont déjà fait l'objet de certaines recherches relativement bien documentées '. sa vie et ce que l'on pourrait appeler son « mythe» seront pris en considération. et J'on examinera le rapport de Debord avec les courants minor itaires du marxisme qui se sont référés à cet aspect de la pensée de Marx. Nous avons surtout approfondi les questions théoriques et la relation de Debord avec les autres acteurs de son époque historique . comme la discussion sur le rôle de l'organisation révolutionnaire. Nous nous sommes peu étendus sur les aspects anecdotiques et biographiques. autrefois importants. et son utilité pour une théorie critique de la société contemporaine. et qui veut abolir tout ce qui rend actuellement une telle vie impossible. On démontrera que le spectacle est la forme la plus développée de la société fondée sur la production des marchandises et sur le « fétichisme de la marchandise» qui en découle. où le résultat de J'activité humaine s'oppose à J'humanité au point de menacer celle-ci d'extinction par une catastrophe écologiqu(:! ou par la guerre. nous n'avons accordé que la part indispensable à certains aspects. car ils font partie d'un projet global qui vise à une existence riche et passionnelle au lieu de la contemplation passive. On démontrera également dans quelle mesure ce dernier concept constitue la clé pour comprendre le monde d'aujourd'hui. les activités pratiques de Debord. Cet essai touche donc à l'actualité d'une partie centrale de la pensée de Marx. Cependant.18 GUY DEBORD théorie du « spectacle» telle qu'elle a été élaborée par Debord. concept dont on cherchera à clarifier la véritable signification. .

. En ces années-là. Debord. de la valeur d'r!. . démentant ainsi ceux qui attendaient une révolution venant d'ouvriers subissant une misère croissante.a société dans son ensemble paraît infini.êhange. contrairement à beaucoup d'autres. C'est de cela qu'il faut parler. la plus " usage faitsimple et pourtant la moins souvent posée :""'quel on de l'énorme accumulation de moyens dont la société dispose? La vie effectivement vécue par l'individu est-elle devenue plus riche? Évidemment non. ni de distribuer plus équitablement que dans le passé ses résultats. l'individu se trouve dans l'impossibilité de gérer son propre univers.kYI. analysées ici comme conséquences de ~la marchandise. Aucun changement à l'intérieur de la sphère de l'économie nesera suffisant tant que l'économie elle-même ne sera pas passée sous le contrôle conscient des individus. du travail abstrait et de la forme~va. Sur la base des indications fournies par Debord lui-même.seront. en plus du dégoût croissant qu'inspiraient ceux qui utilisaient Marx pour justifier leurs goulags et leur nomenklatura. le capitalisme ne se montrait pas du tout incapable de développer davantage ses forces productives. L'économie moderne et son existence en tant que sphère séj:2arée -.LE CONCEPT DE SPECTACLE 19 Au cours des années soixante. n'y voit pas un revers inévitable du progrès. La critique sociale posa alors la question la plus globale. ni un destin de l'homme moderne n'ayant d'autre remède qu'un improbable retour en arrière. Tandis que le pouvoir de l. Il y décèle une conséquence du fait que l'économie a soumis à ses propres lois la vie humaine. de nombreuses théories marxistes ou prétendues telles semblaient désormais dépassées. nous expliquerons pourquoi cette expression n'a rien à voir avec les affirmations du même ordre que l'on peut éventuellement entendre de la bouche même du pape.

Mais une lecture attentive révèle que La Société du Spectacle suit de près un certain courant marxiste. . qui avait repris et élaboré la critique marxienne du «fétichisme de la marchandise» en tenant compte des mutations intervenues depuis Marx dans la réalité sociale. l'essentiel est cependant d'avoir souligné que le développement de l'économie devenue indépendante. Avec les arguments de Marx et de Lukacs.(considérée non pas comme un épiphénomène du développement capitaliste. Lui-même écrit dans son livre autobiographique Panégyrique (1989) : «De plus savants que moi avaient fort bien expliqué l'origine de ce qui est advenu».20 GUY DEBORD / C'est ce que fait depuis la Première Guerre mondiale le courant minoritaire du marxisme qui assigne une importance centrale au problème de l'aliénalion. c'est davantage pour appuyer ses propres thèses que pour faire état de ses sources. dans Histoire et conscience de classe. auxquelles il doit plus qu'il n'y paraît à première vue. mais comme son noyau même) Il s'agit là encore d'une façon très phi losophique de concevoir le problème. il est par conséquent indispensable de bien analyser ses sources. dont l'un des mérites est d'avoir adapté ces théories à une époque très différente. La Société du Spectacle n'abonde pas en citations'. quelle que soit sa variante. citant ensuite sa propre paraphrase de la théorie marxienne de la valeur d'échange. Le chef de file de ce courant est G. extraite de La Société du Spectacle (Pan. Debord tentera par la suite de forger une théorie pour comprendre et combattre cette forme particulière de fétichisme qui est née entre-temps. lorsque Debord en fait. Pour saisir les idées que Debord expose dans La Société du Spectacle (1967). ne peut qu'être l'ennemi de la vie humaine.. 83). Ceci ne signifie pas que l'on nierait l'originalité de Debord. Lukacs. et qu'il nomme le «Spectacle».

Ce n'est qu'apparemment qu'il s'agirait de l'in- . Il ne l'a fait que lorsque cela lui paraissait nécessaire. Debord luimême n'a approuvé que les seules lectures rigoureusement littérales de sa pensée. «sa manifestation superficielle la plus écrasante» (SdS § 24). Les écrits de Debord se prêtent mal aux paraphrases. qui ressemblent en réalité à une simple reproduction de ses textes. Pendant longtemps. ce n'est pas pour autant que nous voulions justifier l'affirmation de Debord concernant La Société du Spectacle.. selon laquelle « il n'y a sans doute pas eu trois livres de critique sociale aussi importants dans les cent dernières années» (OCC. mais re-fuse toute interprétation. Si nous suivons l'évolution de la critique de l'aliénation précisément chez ces trois auteurs. Aucun texte de Debord n'est venu des sollicitations d'un rédacteur en chef ou des obligations d'un contrat d'édition.LE CONCEPT DE SPECTACLE 21 en approfondit certaines tendances. c'est p~ment que celle-ci. pré_te~ avoir dit l'essentiel 4. 42). en partage certains problèmes. comme il le souligne lui-même (Pan. stade suprême de l'abstraction Le concept de « société du spectacle» est souvent compris dans un rapport exclusif à la tyrannie de la télévision ou de moyens analogues. bien que très succincte. et exige d'être prise à la lettre. L'aspect mass-médiatique du spectacle est pourtant considéré par Debord comme le plus « restreint ». tant pour la beauté du style que pour le danger d'en trahir le contenu par des paraphrases trop « interprétatives ». Debord a écrit peu. On ne peut éviter de faire un important usage de citations. 183-184)3. Le spectacle. Le problème et la difficulté QOur une exégèse de l'œuvre de Debord.

La contemplation passive d'images. . il réclame un art qui soit la création de situations. Le fonctionnement des moyens de communication de masse exprime au contraire parfaitement la structure de la société entière dont ils font partie. qui de surcroît ont été choisies par d'autres. Le spectacle consiste dans la recomposition des aspects séparés sur le plan de l'image. Dans les douze numéros de la revue Internationale situationniste publiés entre 1958 et 1969.22 GUY DEBORD vasion d'un instl1lment neutre et mal utilisé. le spectacle consiste en une dégradation ultérieure de 1'« avoir» en «paraître» (SdS § 17). ce concept occupe une place de plus en plus importante. il définit pour la première fois le spectacle: «La constl1lction de situations commence au-delà de l'écroulement moderne de la notion de spectacle. se substitue au vécu et à la détermination des événements par l'individu lui-même. • La constatation de ce fait est au cœur de toute la pensée et de toutes les activités de Debord. ainsi que de la perte de tout aspect unitaire dans la société. dans la plate-forme pour la fondation de l'Internationale situationniste.. En 1957. et non la reproduction de situations déjà existantes. Par rapport à un premier stade de l'évolution historique de l'aliénation. en 1952. de sa fragmentation en spfîères de plus en plus séparées. À vingt ans. L'analyse de Debord s'appuie sur l'expérience quotidienne de 'appauvrissement de la vie vécue. Il est facile de voir à quel point est attaché à l'aliénation du vieux monde le principe même du spectacle : la non-intervention ) (Rapp. Tout ce qui manque à la vie se retrouve dans cet . mais son analyse systématique est développée en 1967 dans les 221 thèses de La Société du Spectacle 5. qui peut se caractériser comme une dégradation de 1'« être» en «avoir». 699).

le faux sans ré lique ~un présent perpétuel » (Com. où « les images qui se sont détachées de chaque aspect de lavie fusionnent dans un cours commun » (SdS § 2). et ce dernier fera tout pour renforcer l'isolement de l'individu. c'est-à-d ÎL~d u. acteurs ou hommes politiques. qui sont chargés de représenter cet ensemble de qualités humaines et de joie de vivre qui est absent de la vie effective de tous les autres individus. le spectacle étallt celui qui parle tandis que les « atomes sociaux » écoutent. 19). et si les individus sont séparés les uns des autres.s sa phase la plus r ' cente.!. ils ne retrouvent leur unité que da ns le spectacle. et dal2.kt son message est Un : l'incessante justification de la société ----existante.. et simultanément son principal produit. Sa condition préalable. . comme pourrait l'être une propagande diffusée. Il existe deux fondements principaux au spectacle 6)« Le '-l!nouvellement technologique incessant» e îJ la fusion économico-étatique ». emprisonnés dans des rôles misérables (SdS § 60-61 ). est donc la e.spas une pure et simple adjonction au monde. (La séparation est l'alpha et l'oméga du spectacle » (SdS § 25). --- -- .assivité de la contemplation.LE CONCEPT DE SPECTACLE 23 ensemble de représentations indépendantes qu'est le spectàële. le spectacle n'a pas besoin d'arguments sophistiqués : il lui suffit d'être le seul à parler sans attendre la moindre réplique. Seul l'«individu is~dJl. trois conséquences majeures: « Le secret généralisé.On peut citer en exemple les personnages célèbres.spectacleJlltmême et du m9 d~ de prod~s.onUl est issu. Le spectacle n'est don. car le spectacle accapare à son profit toute la co~munication : celle-ci devient exclusivement unilatérale. Mais les individus ne s'y trouvent réunis qu'en tant que séparés (SdS § 29).ns la « foule atomisée» (SdS § 221) peut éprouy er le besoin du ~pectacle . Pour ce faire..

ar les moyens de la communication. comme l'écrit Debord (SdS § 9) en inversant la célèbre affirmation de Hegel. Le spectacle ne reflète donc pas la société dans son e-nsemble. De l'urbanisme aux partis politiques de toutes tendances. En subordonnant tout à ses propres exigences. mais il structure les images selon les intérêts d'une partie de la société. mais la société qui a besoin de ces images. Cette image est par ailleurs nécessairement falsifiée. lité par son image.. mais le problème réside dans l'indépendance atteinte par ces représentations qui se soustraient au . le vrai est un moment du faux ». de la vie quotidienne aux passions et aux désirs humains. " le sens le plus abstrait et le plus mystifiable» (SdS § 18). Il l'est d'autant plus qu'il est aussi le plus superflu et par conséquent le moins justifiable. mais le spectacle étant le pouvoir le plus développé qui ait jamais existé.. ae l'art aux sciences. comme l'affirment tant de philosophies du xx' siècle. Et dans ce processus l'image finit par devenir réelle.24 • . mais aussi l'instrument avec lequel cette partie domine la société tout entière. étant cause d'un compOJ1ement réel.. partout on retrouve la substitution de la réa. Tout pouvoir a besoin du mensonge pour gouverner. Le problème n'est cependant pas 1'«image » ni la «représentation» en tant que telles. Il est vrai que le spectacle utilise plus particulièrement la vue. il est aussi le plus mensonger. le spectacle doit donc falsifier la réalité à tel point que «dans le monde réellement renversé. d'un autre côté il est également une partie de la société. Car si d'un côté le spectacle est toute la société. GUY DEBORD l2. et la réalité finit par devenir image. et ceci n'est pas sans effet sur l'activité sociale réelle de ceux qui contemplent les images. C'est l'activi~s::::: i~e tout entière qui est captée par le spectacle à ses propres fins.

Àpa~tir del a-di-.'olutio n des communautés primitives. le spectacle accomplit la même opération sur terre. chaque idée et chaque geste ne trouve son sens qu'en dehors de luimêmeS. plus il ressent sa propre impuissance. La contemplation de ces puissances est inversement proportionnelle . toutes les sociétés ont connu à l'intérieur d'elles-mêmes un pouvoir institutionnalisé. À ce point. chaque moment de la vie. au point que les gestes les plus ordinaires sont vécus par quelqu'un d'autre à la place du sujet lui-même. éliminant de la vie tout dialogue. C'est la séparation la plus ancienne qui a créé les autres: celle du Pouvoir. tout comme dans la religion. l'humanité se comporte de la même manière devant ces forces qu'elle a créées~ qu'elle a laissé échapper. mais se comportent comme des êtres indépendants. deyient évident que le spectacle est l'héritier de la religion. Plus l'homme reconnaît de pouvoir aux dieux qu'il a créés. ni un produit inévitable du déveroppement CIe la techniqüe:J:a séparàhon survenue -entre l'activité réelle de la société etSa. Dans ce monde «le spectateur ne se sent chez~ -' ui nulle part» (SdS § 30).à la vie individuelle. Tout ceci n'est ni un destin.~ représe~tati Oi1ëSt uneconséquence. où elle prend l'apparence d'un dieu qui s'oppose à l'homme en tant qu'entité étrangère.!fs au -s êîii êie la ~pci ~té Eillememe. et il est significatif que le premier chapitre de La Société du Spectacle porte pour épigraphe une citation de L 'Essence du christianisme de Feuerbach.-eniui «se montrent à nous dans toute leur puissanc~ » (SdS § 31).des séparat~. Qans le spectacle.LE CONCEPT DE SPECTACLE 25 contrôle des homme~et leur parlent sous forme de monologue. !!. La vieille religion avait projeté la puissance de l'homme dans le ciel. §lIes naissent de-la P!atique sociale collective. une ins- .

Cependant ces antagonismes ne sont pas de \ . comparée à la situation vingt ans plus tard (Corn. 20). Ce stade «spectaculaire » du développement capitaliste s'est progressivement imposé à partir des années vingt. et s'est renforcé après la Seconde Guerre mondiale. de l'automobile à la télévision. celui du prolétariat qui revendique la vie face à un système où « la marchandîsëse contemple elle-même dans un monde qu'elle a créé" (SdS § 53). Le véritable antagonisme. Ce qui précède ne concerne pas seulement le capitalisme des sociétés occidentales: tous les systèmes socio-politiques modernes participent du règne de la marchandise et du spectacle. il l'est également à l'échelle mondiale. De même que le spectacle est une totalité à l'intérieur d'une société. et tous ces pouvoirs avaient quelque chose de spectaculaire. Ille fait principalement au moyen d'une production matérielle qui tend à recréer continuellement tout ce qui engendre l'isolement et la séparation. Cette évolution subit une continuelle accélération: en 1967. Pourtant ce n'est qu'à l'époque moderne que le Pouvoir a pu accumuler des moyens suffisants. non seulement pour instaurer une domination étendue à tous les aspects de la vie. Mais en 1988 il doit reconnaître que la mainmise du spectacle sur la société était encore imparfaite en 1967. est occulté par le spectacle des antagonismes entre des systèmes politiques qui en réalité sont essentiellement solidaires. mais aussi pour pouvoir activement modeler la société selon ses propres exigences. désignant le spectacle comme « l'autoportrait du pouvoir à l'époque de sa gestion totalitaire des conditions d'existence » (SdS § 24).. Debord semblait penser que celui-ci avait atteint un stade presque indépassable.26 GUY DEBORD tance séparée.

À côté des pays où la marchandise se développe librement. déjà problématique. Chacune de ces marchandises promet l'accès à cette «satisfaction . Debord identifie le modèle vainqueur du spectacle avec celui qui offre le plus grand choix de marchandises variées (SdS § 110). Ail faible développement économique de ces sociétés. c'est-à-dire les partis communistes traditionnels. Mao ou Soukarno. en dernière instance. représentent illusoirement la lutte contre le spectaculaire diffus. sont appelés en 1967 par Debord «pouvoir spectaculaire concentré». qui est réputée appartenir à la consommation de l'ensemble» (SdS § 65).27 LE CONCEPT DE SPECTACLE simples chimères. les sociétés dominées par la bureaucratie d 'État comme l'Union soviétique. apparaît leur pseudo-négation. la Chine ou de nombreux pays du tiers-monde. son point culminant est l'obligation pour tous de s'identifier à un chef. À cette époque déjà. de sorte que les opposants à l'intérieur de l'un des systèmes spectaculaires prennent souvent pour modèle l'autre système . supplée l'idéologie comme marchandise suprême. et au moment inévitable de la ~_ . Ces régimes. Il semble qu'il n'y ait pas d'autre alternative que ces deux formes. qu'il s'appelle Staline.comme il arrive dans beaucoup de mouvements révolutionnaires du tiers-monde. au même titre que les gouvernements fascistes instaurés dans les pays occidentaux en temps de crises. grâce à sa police. comparé à celui des sociétés du «spectaculaire diffus ». Le spectaculaire ___ _x _ _ concentré est peu flexible et gouverne. ils traduisent le développement inégal du capitalisme dans les différentes parties du monde. Son image négative a pourtant sa fonction dans la «division mondiale des tâches spectaculaires» (SdS § 57) : la bureaucratie soviétique et ses ramifications dans les pays occidentaux.

Le spectacle est « le résultat et le pro. doit sa domination au triomphe de l'économie et de ses lois sur tous les autres aspects de la vie. la bourgeoisie. mais aussi les autres activités humaines. et sa consommation corollaire)J (SdS § 6). mais les marchandises et leurs passions» (SdS § 66). que la chute d'aucune Ilion ne pourrait conclure. ce qu'on nomme le « temps libre )J. sont organisés de façon à justi fier et à perpétuer le mode de production régnant. « il est l'affirmation omniprésente du choix déjà fait dans la production. le spectacle dans son ensemble se renforce . La classe qui a instauré le spectacle... Dans la lutte que se livrent les divers objets. dit Debord dans l'une des plus belles expressions de La Société du spectacle. mais qu'elle est désormais consommée en tant que marchandise'. où l'homme n'est que spectateur. Aujourd'hui la valeur d'échange « a fini par diriger l'usage)J (SdS § 46) et le détachement de la marchandise de tout besoin humain authentique atteint finalement un niveau pseudo-religieux avec les objets manifestement inutiles: Debord cite les collections de pOlie-clés publicitaires qu'il désigne comme une accumulation des « indulgences de la marchandise)J (SdS § 67). Non seu lement le travail. à l'intérieur de la société.Le spectacle est alors le chant épique de cet affrontement. Le spectacle ne chante pas les hommes et leurs armes. La production économique s'est transformée d'un moyen en une fin - . mais il traduit la victoire de la catégorie de l'économie en tant que telle. chaque marchandise peut s'user. Ce fait démontre que la marchan dise ne contient plus un « atome)J de valeur d'usage. Le spectacle n'est donc pas lié à un système économique déterminé.28 GUY DEBDRD désillusion apparaît déjà une autre marchandise qui fait la même promesse. jet du mode de production existant)J. .

Au lieu de serVir les déS"lrs-hmnams. mais le transforme seulement en monde de l'économie » (SdS § 40). Le second chapitre de La Société du Spectacle analyse ensuite le processus par lequel « l'économie tout entière est alors devenue ce que la marchandise s'était montrée être au cours de cette conquête: un processus de développement quantitatif » (SdS § 40). et la domination de l'économie sur la société entière entraîne cette diffusion maximale de l'aliénation qui constitue justement le spectacle. Com.à son stade spectaculaire crée et manipule sans cesse des besoins qui ne visent qu'au « seul pseudo-besoin du maintien de son règne » (SdS § 51). L'économie autonomisée est en soi une aliénation.ciitions d ' existe~ce . L'«économie » doit donc être comprise ici comme une partie de l'activité humaine globale qui domine sur tout le reste. «L'économie transforme le monde. il ne vise qu~à reproduire ses propres c-. tout en utilisant des expressions aussi colorées que celle-ci: « La valeur d'échange est le condottiere a .. Le spectacle n'est rien d'autre que ce règne autocratique de l'économie marchande (par ex. sans laquelle nulle société ne saurait bien sûr exister.13).. L'explication de la prédominance de la valeur d'échange sur la valeur d'usage ne s'écarte pas de celle de Marx. Nous parlons d'une économie devenue indépendante qui soumet la vie humaine. la production économique est basée sur l'aliénation. Téconomie. l'aliénation est devenue son produit principal . 14). On aura compris qu'ici nous ne parlons pas d'économie au sens de « production matérielle». C'est une conséquence de la victoire remportée par la marchandise à l'intérieur du mode de production.29 LE CONCEPT DE SPECTACLE et le spectacle en est l'expression: avec son « caractère fondamentalement tautologique » (Sd S §.

Ils la conçoivent toutefois de façon exactement opposée à Hegel: pour eux.l'aliénation est une inversion entre sujet et attribut. l'aliénation est constituée par le monde objectif et sensible. autrement dit de la subordination croissante de tout usage. Debord parle d'une «baisse tendancielle de la valeur d'usage" comme «constante de l'économie capitaliste " (SdS § 47). L'homme dépend alors de son propre produit devenu indépendant. De même pour les «jeunes hégéliens" . et qu'il la ramène à la marchandise et à sa structure. et pas par hasard. Feuerbach perçoit l'aliénation dans la projection de la puissance humaine dans le ciel de la religion. le vrai sujet est l'homme dans son existence sensible et concrète. entre concret et abstrait. tant que le sujet n'arrive pas à reconnaître ce monde comme son produit propre.Feuerbach. qui finit par mener la guerre pour son propre compte" (SdS § 46) '. il développe certaines idées fond amentales chez Marx. car l'abondance de la marchandise n'est rien d'autre qu'un manque pourvu matériellement. même le plus banal. c'est-à-dire à la pure quantité.30 GUY DEBORD de la valeur d'usage. Et si Marx a parlé de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. Pour Hegel. aux exigences du développement de l'économie. Quand Debord conçoit l'aliénation .le spectacle comme un processus d'abstraction. la question de la SUIvie au sens large se pose toujours. Moses Hess et le Marx de la première période . qui . mais qu'il ne reconnaît plus comme telle et qui lui apparaît donc comme un sujet. Même si le progrès de l'écono mie a résolu sur une partie de la planète le problème de la SU Ivie immédiate. mais qui dans l'histoire du «marxisme" ont connu peu de succès. Il est aliéné quand il devient l'attribut d'une abstraction qu'il a posée lui-même.

Ceci signifie aussi que le phénomène ne concerne pas de façon égale toute 1'« humanité ». et ces abstractions elles-mêmes devenues sujet ne se présentent plus comme des choses. l'individu concret n'a de valeur que pour autant qu'il participe de l'abstrait. bien que conçu seulement comme un moyen. et Debord peut dire du spectacle que son «mode d 'être concret est justement l'abstraction» (SdS § 29). Dans toutes les formes d'aliénation. Hess et le jeune Marx identifient dans l'État et dans l'argent deux autres aliénations fondamentales. un «soi» au sens philosophique. c'est-à-dire qu'il possède de l'argent. deux abstractions auxquelles l'homme s'aliène dans ses qualités de membre d'une communauté et de travailleur. qu'il est un citoyen de l'État. Le spectacle est en effet le développement le plus extrême de cette tendance à l'abstraction. un homme devant Dieu . On peut dire que le spectacle incorpore toutes les vieilles aliénations : il «est la reconstruction matérielle de l'illusion reli- . pour laquelle l'homme dans son existence concrète n'est qu'une forme phénoménique de l'Esprit et de l'universel.LE CONCEPT DE SPECTACLE 31 laisse l'homme impuissant sur terre. mais sont encore plus abstraites. La dévalorisation de la vie au profit des abstractions hypostasiées atteint désormais tous les aspects de l'existence. L'argent en est l'exemple le plus évident. étant devenues des images. Les activités de l'homme n'ont pas de but en soi. Son propre produit ne lui appartient pas et lui apparaît donc comme une puissance étrangère et hostile. c'est-à-dire sur celle qui doit travailler sans posséder les moyens de production. mais il la retrouve égaIement dans les abstractions de la philosophie idéaliste. s'est transformé en une fin. mais qu'une aliénation particulière pèse sur une partie de celle-ci. mais servent exclusivement à lui faire atteindre ce que lui-même a créé et qui.

Il fait ainsi découler toutes les formes les plus développées de l'économie capitaliste de cette structure originaire de la marchandise . où d'autre part se trouve révélée l'origine historique du processus d'abstraction. et comme assujettissement de 1'« essence humaine» à ses propres produits.. entre le rapport social et ce que ce dernier produit 12. ni du capital. lui et Engels se moquent des « auteurs allemands» qui « derrière la critique française de la monnaie [ . Marx ne parle pas encore de plus·value. Marx dépasse cette conception encore trop philosophique de l'aliénation comme inversion du sujet et de l'attribut.32 GUY DEBORD gieuse» (SdS § 20). Quelques années plus tard. ni de la vente de la force de travail. entre production et consommation. Marx analyse la (orme de la marchandise en tant que noyau de toute la production capitaliste. <d 'argent que l'on regarde seulement» (SdS § 49). entre quantité et qualité. entendue au sens d'abstraction. et démontre que le processus d'abstraction est au cœur de l'économie moderne au lieu d'en être un simple revers déplaisant. il est « l'idéologie matérialisée» (titre du dernier chapitre de La Société du Spectacle) ' . ] marquèrent l'aliénation de l'essence humaine JO ». revient plus tard dans les écrits de Marx sur la critique de l'économie politique. Mais le concept d'aliénation. c'est-à·dire sa valeur d'usage. il est « inséparable de l'État moderne» (SdS § 24). Il ne faut pas oublier que dans cette analyse de la forme·marchandise.. Dans le Manifeste communiste. elle possède une valeur qui détermine la relation par laquelle elle est échangée contre d'autres marchandises (valeur d'échange).et de l'opposition entre concret et abstrait. .qui est comme la « cellule du corps Il)) . Marx souligne le caractère double de la marchandise: outre son utilité. Dans le premier chapitre du premier volume du Capital.

LE CONCEPT DE SPECTACLE 33 La qualité concrète de chaque marchandise est nécessairement différente de celle de toutes les autres marchandises qui sur ce plan ne sont pas mesurables entre elles. La valeur d'un produit n'est donc pas constituée par le travail concret et spécifique qui l'a créé. et les travaux plus compliqués ont la valeur d'un travail simple multiplié. mais bien par le travail abstrait: «Avec les caractères utiles particuliers des produits du travail disparaissent en même temps et le caractère utile des travaux qui y sont contenus. selon des conditions de production données. c'est-à-dire d'une plus grande quantité de travail . Il s'agit toujours du temps qui est nécessaire en moyenne pour fabriquer un certain produit dans une société donnée. au sens d'une pure « dépense productive du cerveau. la marchandise n'a aucune qualité spécifique. de la main de l'homme 15». des nerfs. des muscles. et les formes concrètes diverses qui distinguent une espèce de travail d'une autre espèce. En tant que valeur. au travail humain abstrait 13. Cette « substance de la valeur» est identifiée par Marx dans la quantité de temps de travail abstrait nécessaire pour produire la marchandise. dont la seule mesure est le temps dépensé. La valeur d'une marchandise n'est que la «cristallisation» de cette « matière» qu'est le «travail humain indistinct 14 ». dans la mesure où elles en représentent différentes quantités. Il ne reste donc plus que le caractère commun de ces travaux. » Ainsi se perd le caractère qualitatif des divers travaux produisant différents produits. il~6nt tous ramenés au même travail humain. Mais toutes les marchandises ont une substance commune qui permet de les échanger. à une dépense de force humaine de travail sans égard à la forme particulière sous laquelle cette force a été dépensée. et les diverses marchandises ne se différencient que d'un point de vue quantitatif.

Tant que les différentes communautés humaines. mais comme conséquence d'un phénomène historique déterminé. La valeur d'une marchandise se présente toujours sous la forme d'une valeur d'usage qui. Chaque travail particulier fait partie d'une division des tâches à l'intérieur de la communauté à laquelle il est directement lié. dont la forme finale est l'argent. C'est pourquoi Marx dit que le lien social est produit avec la production matérielle. et maintient son caractère qualitatif. Marx retrouve la formule plus générale de toute la production capitaliste: deux choses concrètes prennent la forme de quelque chose d'autre qui les relie. et donc sur la marchandise. pour se réaliser.34 GUY DEBORD simple. mais ils restent bien reconnaissables. la valeur"». mais les productions humaines ne sont pas toutes fondées sur l'échange. dans le processus d'échange. produisent elles-mêmes ce dont elles ont besoin et se limitent à l'échange occasionnel des excédents. En effet. La subordination de la qualité à la quantité et du concret à l'abstrait fait partie de la structure de la marchandise. le travail abstrait. la diffusion de la marchandise est un phénomène de l'époque moderne. par exemple quand le serf de la glèbe ou . Le processus par lequel le concret devient un attribut de l'abstrait est entendu ici par Marx non plus dans un sens anthropologique. La valeur d'usage. Les rapports des hommes peuvent être brutaux. doit devenir «la forme de manifestation de son contraire. n'est que le «porteur» de la valeur d'échange. la valeur d'usage dirige la production. Dans la formule apparemment très banale «vingt mètres de toile valent autant que cinq kilos de thé ». comme les villages. Cependant. qu'elle soit réelle ou induite. une marchandise doit toujours avoir une valeur d'usage et répondre à une exigence.

Ce n'est que lorsqu'un certain seuil est dépassé dans le développement et le volume des échanges. les individus sont isolés à l'intérieur d'une production où chacun produit selon ses propres intérêts. Le fait que la valeur se présente toujours sous la forme d'une valeur d'usage. mais sans qu'il le sache. leur subjectivité doit s'aliéner à la médiation du travail abstrait qui efface toutes les différences. fait naître l'illusion que ce sont les qualités concrètes d'un produit qui décident de son destin 17 . La valeur d'usage de chaque produit réside alors dans sa valeur d'échange. Leur lien social s'établit seulement a posteriori à travers l'échange de leurs marchandises. que la production elle-même se dirige essentiellement vers la création de valeur d'échange. d'un objet concret. par l'intermédiaire de laquelle on accède à d'autres valeurs d'usage. À la valeur d'usage. Il s'agit là du célèbre «caractère fétiche de la marchandise et son secret 18» . Dans la société moderne. on n'accède que par la médiation de la valeur d'échange. La production capitaliste signifie l'extension des caractéristiques de la marchandise à l'ensemble de la production matérielle et des rapports sociaux. c'est-à-dire au concret.LE CONCEPT DE SPECTACLE 35 l'esclave constatent qu'une part de leur produit leur est soustraite par leur maître. objectivées en valeur d'échange qui peut ensuite se retransformer en valeur d'usage. ou plus précisément de l'argent. dont Marx parle et qu'il compare explicitement à l'illusion religieuse où les produits de la fantaisie humaine semblent animés d'une vie propre 19. Les hommes ne font rien d'autre que s'échanger des unités de travail abstrait. La valeur des produits est créée par l'homme. Dans une société où les individus ne se rencon- . Le travail lui-même devient force de travail à vendre pour exécuter du travail abstrait. Leur être concret.

Mais ce n'en est qu'un des aspects.36 GUY DEBORD trent que dans l'échange. Les rares fois où dans la discussion marxiste on a parlé de "fétichisme de la marchandise".sous forme d'argent . les relations sociales non seulement apparaissent. Le travail abstrait représenté dans la marchandise est totalement indifférent à ses effets sur le plan de l'usage. marque une époque dans l'histoire du développement de l'humanité. Le concept de «fétichisme" signifie plutôt que la vie humaine tout entière est subordonnée aux lois qui résultent de la nature de la valeur. que les produits du travail.qu'il n'yen avait au départ". celui-ci a presque toujours été traité comme un phénomène n'appartenant qu'à la seule sphère de la conscience. mais ne dissipe point la fantasmagorie qui fait apparaître le caractère social du travail comme un caractère des choses. la première de toutes étant son continuel besoin de s'accroître. en tant que valeurs. mais sont effectivement" des rapports de choses entre personnes et des rapports sociaux entre les choses 2ll ". Cela signifie que la caractéristique du capitalisme est déjà contenue dans la double nature de la mar- . li ne vise qu'à produire à la fin de son cycle une plus grande quantité de valeur . Selon une formule de Marx. Marx lui-même avait averti que" la découverte scientifique faite plus tard. c'est-à-dire comme une fausse représentation de la "véritable" situation économique. des produits eux-mêmes 21 ". sont l'expression pure et simple du travail humain dépensé dans leur production. la transformation des produits du travail humain et des relations qui y ont présidé en quelque chose d'apparemment" naturel" implique que toute la vie sociale semble être indépendante de la volonté humaine et qu'elle se présente comme une entité en apparence autonome et "donnée". ne suivant que ses propres règles.

mais une forme sociale totale qui cause elle-même une scission de la vie sociale en divers secteurs. En effet on trouve simultanément chez Marx deux aspects. Marx lui-même n'avait pas conscience. loin d 'être. l'un qui tend à se libérer de l'économie et l'autre qui tend à se libérer par l'économie. et ses successeurs marxistes encore moins. Du point de vue de la valeur. cette critique constituait une audacieuse anticipation. celle dans laquelle il examine les formes empiriques . mais en raison de cette même logique de la valeur 23 • On comprend que la valeur n'est en aucune façon une catégorie «économique». le trafic de plutonium ou de sang contaminé vaut plus que l'agriculture française. comme certains veulent le faire.LE CONCEPT DE SPECTACLE 37 chan dise : être nécessairement un système en crise permanente. À son époque. mais elle est constituée elle-même par la valeur. L'« économie» n'est donc pas un secteur impérialiste qui a soumis les autres domaines de la société. conduit au contraire inévitablement à une collision entre raison « économique» (création de toujours plus de valeur. Dans sa critique de la valeur. Marx a mis à nu la « forme pure» de la société de la marchandise. comme le croyaient les marxistes du mouvement ouvrier. indépendamment de son contenu concret) et exigences humaines. non par une quelconque aberration. La valeur. du contraste existant entre la critique de la valeur et le contenu de la majeure partie de son œuvre. sans que l'on puisse simplement les attribuer à différentes phases de sa pensée. comme la terminologie de Debord pourrait peut-être le faire penser. une donnée « neutre» qui ne devient problématique que lorsqu'elle porte à l'extorsion de « plus-value» (autrement dit à l'exploitation). alors que ce n'est qu'aujourd'hui qu'elle est en mesure de saisir vraiment l'essence de la réalité sociale.

Ce développement a connu son apogée à l'époque qui se trouve résumée dans les noms de Ford et de Keynes.de la social-démocratie au stalinisme. car cette part était légitime dans la phase ascendante du capitalisme. Debord était en même temps l'un des derniers . Le marxisme du mouvement ouvrier . le mouvement ouvrier ne manquait pas de raisons de s'y référer. Il ne pouvait pas voir combien cette dernière était encore pleine d'éléments précapitalistes. au moment où le marxisme du mouvement ouvrier célébrait ses plus grandes victoires. n'étaient dus qu'à sa forme imparfaite. C'est alors qu'émerge sa contradiction de base. Au contraire. de sorte que la plupart de ses caractères étaient encore très différents. Tout en la déformant souvent". comme la création d'une classe nécessairement exclue de la société bourgeoise et de ses « bénéfices ». mais bien de sa victoire totale. comme les précédentes. l'aspect le plus actuel de la pensée de Debord est d'avoir été parmi les premiers à interpréter la situation présente à la lumière de la critique marxienne de la valeur. en réalité.38 GUY DEBORD de la société capitaliste de son époque. Comme nous espérons le montrer. lorsqu'il s'agissait encore d'imposer les formes capitalistes contre les formes pré bourgeoises. issue de la structure de la marchandise. Marx considère par conséquent comme des traits essentiels du capitalisme des éléments qui. des imperfections du système de la marchandise. avec tous leurs reflets plus ou moins élaborés dans le champ intellectuel. dans les années soixante-dix surgit une crise qui ne vient pas.n'a retenu que cette part de la théorie de Marx. tandis que ses aspects les plus faibles se trouvent là où sa pensée demeure liée au marxisme du mouvement ouvrier. ou même à l'opposé de ce qui devait plus tard résulter du triomphe progressif de la forme-marchandise sur tous les résidus précapitalistes.

Dans la subordination de toute la vie aux exigences économiques. l'image et le spectacle occupent chez . dont la mise en évidence semblait même un fait révolutionnaire. ne considérant que les côtés abstrait et quantitatif du travail sans en voir la contradiction avec son côté concret 25. si l'on considère que le « marxisme ». En premier lieu. Rappelons ici deux conséquences de la critique du fétichisme que Debord a su saisir avec une grande anticipation. étant donné que celui-ci est nécessairement le reniement de la vie elle-même dans toutes ses manifestations concrètes. L' « image » et le « spectacle » dont parle Debord doivent s'entendre comme un développement ultérieur de la formemarchandise. ce marxisme ne remarquait pas là un des effets les plus méprisables du développement capitaliste. abstraite et égale. tout comme la science bourgeoise. En effet.LE CONCEPT DE SPECTACLE 39 représentants d'un certain courant de la critique sociale et l'un des premiers de sa phase nouvelle. Ils ont en commun cette caractéristique de réduire la multiplicité du réel à une forme unique. ne faisait pas de « critique de l'économie politique » mais se bornaient à faire de l'économie politique. qui de plus ne pourrait pas fonctionner autrement. L'aliénation et la dépossession constituent le noyau de l'économie marchande. et les progrès de cette dernière sont nécessairement les progrès des deux premières. mais au contraire une donnée ontologique. En second lieu. aucune des nombreuses variantes à l'intérieur de l'économie marchande ne peut opérer de changement décisif. Il s'agissait là d'une authentique redécouverte. l'exploitation économique n'est pas le seul mal du capitalisme. C'est pourquoi il serait parfaitement vain d'attendre qu'une bonne solution des problèmes vienne du développement de l'économie et de la distribution adéquate de ses bénéfices.

" Le caractère fondame ntalement tautologique du spectacle " (SdS § 13) reflète exactement le caractère tautologique et autoréférenciel du travail abstrait qui ne vise qu'à augmenter la masse de travail mort objectivé et traite en effet la production de valeurs d'usage comme un simple moyen pour atteindre ce but "." La substitution du mot "capital" par le mot" spectacle" dans une phrase de Marx se retrouve dans cell e-ci : " Le spectacle n'est pas un ensemble d'images.40 GUY DEBORD Debo rd la meme place qu 'occ upent dans la théorie marxi enne la marchandise et ses dérivés. médiatisé par des images 2G" (SdS § 4). se transform e en capital. si elle dépasse un seuil qualitatif. le capital atteint un tel degré d 'accumulation qu'il devient image (SdS § 34). l'accumulation de l'argent. de même que l'argent en était la matérialisation. La première phrase de La Société du Spectacle proclame: "Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles. Le spectacle est l'équivalent non seulement des biens. Selon la théorie marxienne. Le spectacle est conçu par Debord comme une visualisation du lien abstrait que l'échange institue entre les hommes. comme l'est l'argent. mais un rapport social e ntre des personnes. selon Debord. " Il s'agit d'un " détournement" de la première phrase du Capital: "Toute la vie des sociétés modernes dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme un e immense accumulation de marc handises. Les images se matérialisent à leur tour et exercent une influence réelle sur la société: c'est . mais de toute activité possible (SdS § 49) -justement parce que tout " ce que l'ensemble de la société peut être et faire" est deve nu marchandise.

De la mort de Marx jusqu'aux années vingt.LE CONCEPT DE SPECTACLE 41 pourquoi Debord dit que l'idéologie est loin d'être une chimère (SdS § 212). 47). À leurs yeux. Lénine et Kautsky. des générations d'adversaires et de partisans de Marx ont interprété ce constat comme une apologie de cette réduction. ne doit pas faire oublier la vie difficile qu'il a connue chez les « marxistes». Pourtant cette interprétation de Marx peut se vanter d'avoir d'illustres prédécesseurs: « Ce n'est pas la prédominance des motifs économiques dans l'explication de l'histoire qui distingue de façon décisive le marxisme de la science bourgeoise. les difficultés d'accumulation ou la baisse du taux de profit. Ce « point de vue» chez Lukacs est étroitement lié à la redécouverte du concept de « fétichisme de la marchan dise». . Le premier qui reprend en termes sérieux le concept de « fétichisme » est Lukâcs en 1923 dans Histoire et conscience de classe 28 . Malgré cela. qui se réfère à Marx. il doit sembler surprenant que Debord. pas plus que Rosa Luxembourg. écrit Gy6rgy Lukâcs dans Histoire et conscience de classe (HCC. c'est-à-dire à l'économie et à ses lois. Le retour de ce concept à partir des années cinquante . c'est le point de vue de la totalité». Debord et Luk6cs La pensée marxienne est donc une constatation et une critique de la réduction de toute la vie humaine à la valeur. ils fondent la condamnation du capitalisme sur la paupérisation croissante. au moins comme un mot à la mode. il tombe dans un oubli quasi total: Engels dans sa dernière période ne lui accorde guère d'importance. conçoive la sphère économique comme opposée à la totalité de la vie.

dans un autre passage. Debord ne rappelle explicitement que celle qui conçoit le palti comme « la médiation [ . le livre de Lukacs fait fureur . J entre la théorie et la pratique ».dans tous les sens du terme . de sorte que peu de gens ont l'occasion d'en subir l'influence. Celui-ci. et ce dernier devient vite aussi légendaire qu'introuvable. on y trouve l'origine de la direction dans laquelle celui-ci développe les thèmes marxiens. Mais lorsque le décès officiel du stalinisme vient alimenter la recherche d'un marxisme différent. 176). contre la volonté de Lukacs.et l'année suivante il est condamné par la Troisième Internationale. ne pouvant plus empêcher la redécouverte de son texte. a exercé une profonde influence sur Debord. devenu ensuite dans les années soixante un véritable livre culte.42 GUY DEBORD et il faut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que ce concept se répande un peu plus dans le camp marxiste. et en 1960 paraît la traduction française intégral e. Debord ne fait pas grand état de cette filiation. placées en épigraphes du second chapitre de La Société du Spectacle. Histoire et conscience de classe.. les citations se limitent à deux phrases.. certains chapitres du « livre maudit du marxisme» sont publiés en 1957 et 1958 dans la revue Arguments. À sa publication. Quelques années plus tard. Parmi les théories de Lukacs. anathème partagé par la socialdémocratie allemande. il cite quelques lignes de la Différence des systèmes de Fichte et de Schelling du jeune Hegel (SdS § 180) qui semblent extraites du livre de Lukacs (HCC. l'auteur lui-même prend ses distances par rapport à son livre. où les prolétaires cessent d'être « des spec- . autorise en 1967 une réédition en allemand et y ajoute une autocritique de grande importance.

ils refusent par conséquent tout changement qui ne serait que partiel. II incite les spectateurs à exprimer un jugement et à choisir l'une ou l'autre de ces fausses alternatives. qu'en tant que contestation de la totalité» (lS.que chez Debord. . styles de vie contraires.son insistance sur celle-ci est l'un des rares aspects du livre auquel il reconnaît encore une validité en 1967 (HCC. qui cite HCC. il est nécessaire de fournir un jugement global qui ne se laisse pas éblouir par les différentes options existant apparemment à l'intérieur du spectacle. Selon La Société du Spectacle. et de réalisme. Le spectacle. Nous avons vu que dans la conception de Debord.LE CONCEPT DE SPECTACLE 43 tateurs». Dans les nombreuses pages de la revue Internationale situationniste. 48). afin qu'ils ne mettent jamais en doute l'ensemble. et il affirme qu'ainsi Lukacs décrivit « tout ce que le parti bolchevik n'était pas » (SdS § 112) 29. 7/9-10) . Lukacs n'est cité qu'une seule fois. ou rien» (SdS § 122). Les situationnistes soulignent leur refus en bloc des conditions existantes et en font un principe épistémologique : « La compréhension de ce monde ne peut se fonder que sur la contestation. conceptions artistiques opposées. mode de production et type de vie quotidienne. 396 postface) . se présente toujours sous divers aspects: tendances politiques différentes. au moins dans sa forme « diffuse ». mais la phrase choisie est caractéristique: « Le règne de la catégorie de la totalité est le porteur du principe révolutionnaire dans la science» (lS. le spectacle est à la fois économique et idéologique. Cette catégorie est en effet centrale aussi bien chez Lukacs . et ainsi de suite. 4/31 . le degré d'aliénation désormais atteint a mis les ouvriers « dans l'alternative de refuser la totalité de leur misère. Pour les situationnistes. Et cette contestation n'a de vérité.

reconnaît dans tous les faits isolés des moments d'un processus total. 212) . Cette incapacité correspond parfaitement à la fragmentation effective de J'activité sociale. Lukacs soutient qu' « à cette étape de J'évolution de l'humanité. Cette science reste prisonnière de ce fétichisme de la marchandise que la vraie critique doit dissoudre. 109). son apport personnel consiste dans J'analyse de la mar- . mais quelque chose qui obéit à ses propres lois. Dans une crise économique ou dans une guerre elle ne voit pas le résultat plus ou moins bouleversé de l'activité humaine.et Lukacs affirme explicitement que la méthode de celui-ci dérive de Hegel . À propos de la marchandise. 110). La science bourgeoise. il n'y a pas de problème qui ne renvoie en dernière analyse à cette question et dont la solution ne doive être cherchée dans la solution de l'énigme de la structure marchande» (HCC. Seul le marxisme authentique . se laissent abuser par de prétendues contradictions comme celle qui apparaît entre sphère économique et sphère politique. et en particulier à la parcellisation croissante du travail. «le chapitre du Capital sur le caractère fétichiste de la marchandise recèle en lui tout le matérialisme historique » (HCC.44 GUY DEBORD Lukacs JO explique que plus la pensée bourgeoise réussit à comprendre les « faits » particuliers de la vie sociale. «En présupposanlles analyses économiques de Marx» (HCC. plus elle est incapable d 'en saisir la totalité. La science bourgeoise prend pour vraie J'apparente autonomie des « choses» et des «faits» et cherche à en étudier les « lois». selon Histoire el conscience de classe. de même qu'un certain marxisme «vulgaire» sous son influence. C'est pourquoi.affirmation inouïe en 1923. typique de la Deuxième Internationale. Lukacs nomme «réification» cet effet du fétichisme qui transforme les processus en choses.

C'était un passage qualitatif dans lequel la marchandise. Mais l'entrepreneur qui contemple la marche de l'économie ou le développement de la technique est également réifié. Chaque individu ne peut reconnaître qu'une infime partie du monde comme son produit. comme veulent bien le croire les économistes bourgeois. il n'existe entre les diverses classes sociales qu'une différence de degré dans la réification. le fait décisif est que la fonction de l'ouvrier dans le processus productif se réduit à un rôle passif à l'intérieur d'un calcul préétabli qui se déroule suivant son propre automatisme. À la différence des autres époques. de simple médiation entre des processus productifs. Par rapport à Marx.LE CONCEPT DE SPECTACLE 45 chandise comme « catégorie universelle de l'être social total» (HCC. 113). tandis que tout le reste demeure absolument au-delà de l'activité consciente et ne peut qu'être contemplé. tout le monde se limite à essayer de tirer quelques avantages d'un système qu'on . Ceci n'exclut pas cependant une quelconque « activité ». Le passage de la présence de la marchandise dans des échanges occasionnels à la production systématique de marchandises n'était pas un passage seulement quantitatif. Quiconque travaille doit vendre sa force de travail comme une chose. de même que le technicien « vis-à-vis du niveau de la science et de la rentabilité de ses applications techniques» (HCC. et dans le cas du bureaucrate. se transforme en élément central de la production dont elle détermine le caractère même (HCC. comme dans le cas de la chaîne de montage. Dans le capitalisme. même frénétique et harassante . 127) . la vente comprend aussi les capacités psychiques. Lukacs souligne beaucoup plus le caractère « contemplatif » du capitalisme. 110 et suivantes) .

et pour Debord la contemplation. Tandis que le processus productif de l'artisan médiéval était une «unité organique irrationnelle» (HCC. les travaux individuels. La contemplation est évidemment liée à la séparation. dans laquelle ils voient une aliénation du sujet. Lukacs relie la réification à la division du travail. c'est la condamnation nette de toute forme de contemplation. l'industrie et l'expérimentation se fondent sur une attitude contemplative en face des «faits» dans lesquels le mouve ment s'est apparemment coagulé'l (HCC. Ce qu'ont en commun de façon spécifique Debord et Lukacs. 168). sont recomposés par des «spécialistes ». est le contraire . les activités modernes font partie d'un calcul étendu. Le travail en miettes peut donc moins que jamais produire un lien social dans lequel les hommes se rencontrent individuellement et concrètement. 207) de l'automouvement des marchandises. L'homme devient de plus en plus «spectateur» (HCC. 163) Debord utilise la même expression dans le paragraphe 24 de La Société du Spectacle. Lukâcs affirme que la science. Dans cette fausse conscience a également sombré la version «économiciste» du marxisme. qui ramène toutes les transformations sociales au déterminisme des lois de l'économie. 127). Ils identifient le sujet avec son activité. 129. la «non-intervention ». étant donné que le sujet ne peut contempler que ce qui s'oppose à lui comme séparé de lui. Bien plus que Marx. Dans ce calcul. phénomène qui avait fait de grands « progrès" dans le demi-siècle qui sépare Lukacs de Marx.46 GUY DEBORD trouve déjà tout prêt et «défini une fois pour toutes» (HCC. 116). 118. En s'opposant explicitement à Engels. insensés en eux-mêmes. qui lui semble une «seconde nature» (HCC.

.

du juge. la banalisation continue à dominer le monde (SdS § 59). médiatisée exclusivement par les lois abstraites du mécanisme auquel ils sont intégrés » (HCC. en lui réservant apparemment dans la sphère de la consommation et du temps libre cette attention qui. Debord décrit comment par la suite aussi. Au contraire. à cette phrase de Debord : « Avec la séparation généralisée du travailleur et de son produit. L'insatisfaction et la révolte peuvent même devenir un engrenage du mécanisme spectaculaire (SdS § 59) . Les « lois abstraites» ont cessé d'être une pure médiation.. mais seulement l'ouvrier. L'unité et la communication deviennent l'attribut exclusif de la direction du système» (SdS § 26). Le jeune Marx reproche à l'économie politique de ne pas voir l'homme. le spectacle « prend en charge» l'homme tout entier. dans une mesure sans cesse croissante. Ceci est particulièrement flagrant dans l'extension de la réification au-delà de la sphère du travail. toute communication personnelle directe entre les producteurs [ . du fossoyeur et du prévôt des mendiants 32 ».48 GUY DEBORD vail ne réunit plus de façon immédiate et organique et dont la cohésion est bien plutôt. lui est refusée dans le travail comme partout ailleurs (SdS § 43). La véritable recomposition des scissions ne peut se faire sur le plan de la seule pensée: seule l'activité dépasse la . en réalité. laissant le reste aux soins « du médecin. comme dictature totalitaire du fragment. et se sont recomposées dans un système cohérent. 118).. Lukacs en 1923 enregistre la perte de toute totalité et reprend implicitement le concept de Max Weber du « désenchantement du monde». J. et de ne s'intéresser à lui que lorsqu"il travaille. mais désormais comme conséquence d'une fausse reconstruction de la totalité. se perdent tout point de vue unitaire sur l'activité accomplie.

LE CONCEPT DE SPECTACLE 49 contemplation.. au contraire t'aliénation naît seulement . qui reprochait inlassablement à tous les autres détenteurs de vérités plus ou moins exactes de s'abstenir de toute preuve pratique. l'identification hégélienne des deux termes et ne tient pas compte de la définition marxienne de l'objectivation comme {( mode naturel.de maîtrise humaine du monde. De même La Société du Spectacle affirme que {( dans la lutte historique elle-même [ . Dans sa préface de 1967 il dénonce la conception du sujet-objet identique comme irrémédiablement idéaliste. La théorie du prolétariat n'a en effet de valeur qu'en tant que {( théorie de la praxis » en voie de se transformer en {( une théorie pratique bouleversant la réalité» (HeC. puisque avec l'aliénation. la négation de l'ordre existant est passée du champ théorique à celui de {( la pratique révolutionnaire qui est la seule vérité de cette négation» (SdS § 84). ] la théorie de la praxis se confirme en devenant théorie pratique » (SdS § 90) et qu'avec Marx. 253).positif ou négatif. 414 postface). est une objectivation. C'est l'un des principaux motifs qui ont incité Lukacs à renier ensuite son texte. sans s'en apercevoir. mais aussi le langage. en d'autres termes. mais seulement au-delà des idées existantes sur le spectacle» (SdS § 203). il veut abolir toute objectivité. tandis que l'aliénation en est une déviation spéciale dans des conditions sociales déterminées» (HeC. Le vrai pivot philosophique d'Histoire et conscience de classe est l'exigence que le sujet n'admette pas d'objet indépendant en dehors de soi.. Un tel concept d'aliénation accepte. N'importe quel travail. il résume l'un des thèmes clés de Internationale situationniste. le sujet-objet identique s'y trouve théorisé. selon le cas . et l'homme ne connaît vraiment que ce qu'il a fait. Et lorsque Debord annonce {( qu'aucune idée ne peut mener au-delà du spectacle existant.

il ne refuse pas. Debord ne désigne pas du tout l'objectivation comme quelque chose de nécessairement mauvais. 401 postface). et même il revendique comme un fait proprement humain. son objectivation étant identique à son aliénation» (SdS § 80) . où celui-ci montre que pour Hegel l'aliénation était identique à l'objectivation de l'Esprit. comme le montrait Hegel. et il n'est pas facile de les séparer. Debord a voulu éviter cette" grossière et fondamentale erreur».50 GUY DEBORD quand l'essence de l'homme s'oppose à son être (Hee. des Manuscrits économico-pnilosophiques de 1844 de Marx. au-delà de ses intentions. C'est le contraire de cette aliénation où le sujet se trouve devant des abstractions hypostasiées comme quelque chose d'absolument autre: "Le temps est l'aliénation nécessaire. et donc aussi nécessaire que passagère. le milieu où le sujet se réalise en . la critique de l'aliénation capitaliste et celle de la simple objectivité coexistent dans Histoire et conscience de classe. En identifiant les deux concepts. il suffit de rappeler la publication. la perte du sujet dans les objectivations changeantes que le temps apporte et dont le sujet sort enrichi. 400 postface) et qu'elle a influencé la naissance de l'existentialisme allemand et français. et Lukacs pense que" cette grossière erreur fondamentale a sûrement contribué dans une large mesure au succès d'Histoire et conscience de classe» (HeC. On peut donc se demander jusqu'à quel point cette confusion ne se retrouve pas chez Debord. et rappelle que Marx s'était libéré du" parcours de l'Esprit hégélien allant à sa propre rencontre dans le temps. en 1932. En vérité. Histoire et conscience de classe a involontairement défini l'aliénation comme une conditio humana. La nécessité d'opérer une distinction entre aliénation et objectivation était naturellement connue bien avant 1967.

Semb le absent d'Histoire et conscience de classe. pour aboutir à des conclusions révolutionnaires.mais Debord était certainement le moins naïf à cet égard . Le sujet . en conditionnant aussi l'inconscient des sujets. À « l'inquiet devenir dans la succession du temps » (SdS § 170) . Comme c'était déjà le cas dans Histoire et conscience de classe. l'un des modes fondamentaux de la réification est la spatialisation du temps 33.LE CONCEPT DE SPECTACLE 51 se perdant [ . .. ] Mais son contraire est justement l'aliénation dominante [ . À plusieurs reprises. même celui qui se présente ici et maintenant. la société qui sépare à la racine le sujet et l'activité qu'elle lui dérobe. comme de La Société du Spectacle. le soupçon que le sujet pourrait être rongé à l'intérieur de lui-même par les forces de l'aliénation qui. Selon les situationnistes .qui est une « aliénation nécessaire ». L'aliénation sociale surmontable est justement celle qui a interdit et pétrifié les possibilités et les risques de l'aliénation vivante dans le temps» (SdS § 161). Debord a souligné que l'attitude situationniste consiste à s'identifier avec le passage du temps. ] Dans cette aliénation spatiale. Debord est amené à présumer que la réification se brise contre un sujet qui dans son essence est irréductible à la réification. Pour Debord. comme déjà pour Lukâcs. Debord oppose l'espace caractérisé par son non-mouvement.. doit être au moins partiellement porteur d'exigences et de désirs différents de ceux causés par la réification. reprend ici des termes hégéliens .. les fait s'identifi er activement au système qui les contient.Debord.il suffirait que les sujets empiriques s'entendent entre eux sans intermédiaires. Debord semble concevoir le spectacle comme une force qui agit de . comme il le dit luimême. le sépare d'abord de son propre temps.

puisque l'ouvrier se trouve être toujours. Pour Lukâcs. 210). il affirme que le spectacle est à la rois la société même et une partie de la société (SdS § 3). Ce n'est pas le sujet lui-même qui est aliéné. mais son monde. Car il faut bien qu'il existe un sujet substantiellement «sain» pour qu'on puisse parler de «falsification» de son activité. Se voyant réduit à un simple objet du processus du travail. c'est pourquoi sa conscience est «conscience de soi de la marchandise» (HeC. et quoi qu'il arrive. car le règne de la marchandise est son règne. La seule classe intéressée au dépassement de la réification est le prolétariat. Pour cette raison. Ce sujet qui résiste à la réification est identifié par Debord avec le prolétariat"'. la bourgeoisie toutefois s'y trouve à l'aise. celle-ci en est distincte et est même l'opposé. la conscience de classe n'est pas une donnée empirique que l'on retrouve immédiatement dans la classe ou même chez chaque prolétaire. il est donc luimême la principale marchandise du capitalisme. Si la réification s'étend à toutes les classes. la réification .52 GUY DEBORD l'extérieur sur «la vie ». L'un et l'autre voient l'essence du prolétariat non pas dans ses conditions économiques. Pour autan t que le spectacle tende ensuite à envahir matériellement« la réalité vécue » (SdS § 8). Mais le monde objectif n'aurait pas d'existence autonome s'il n'était que le «re flet fidèle» de son producteur. il peut finalement reconnaître qu'il en est le véritable auteur. nous retrouvons donc ici la théorie du sujet-objet identique. mais c'est une donnée en soi qui est attribuée d'office à la classe. quand ce dernier en est le reflet «infidèle» (SdS § 16). comme il l'était déjà par Histoire et conscience de classe. le sujet. En effet. mais dans son opposition à la réification. un simple objet de ce qui advient : étant contraint de vendre sa force de travail comme une marchandise.

Dans cette voie. médiatisé par des choses (HeC. Debord écrit que « la réussite du système économique de la séparation est la prolétarisation du monde » (SdS § 26) . Debord soutient que le prolétariat continue d'exister.LE CONCEPT DE SPECTACLE 53 est destinée à être dépassée quand elle atteint son niveau le plus élevé: quand tout aspect humain se sera éloigné de la vie du prolétariat. Il est l'ensemble des « gens qui n'ont aucune possibilité de modifier l'espacetemps social que la société leur alloue à consommer» (lS. transforme le destin de l'ouvrier. le prolétariat découvrira toutes les autres formes de réification. celui-ci pourra inversement reconnaître dans chaque « objectivation » un rapport entre des hommes. il ne pourra pas s'arrêter avant de reconstituer la totalité: ce « processus d'ensemble. la condition du prolétaire. si on ne l'entend pas uniquement par rapport au salaire. comme le calcul et la quantification. se redéfinissent comme le prolétariat» (SdS § 114). est en train de devenir celle de la société tout entière. 229). 219). le travail d'une bonne partie des classes moyennes s'effectue dans des conditions prolétarisées . À la différence de presque tous les observateurs des années soixante. en « destin typique de toute la société» (HeC. 119). Lukacs et Debord soulignent tous deux que dans la société moderne. dès qu'ils le savent. [et qui] représente par rapport aux faits la réalité supérieure et authentique » (HeC. 8/13). dans lequel l'essence du processus s'affirme sans falsification et dont l'essence n'est obscurcie par aucune fixation chosiste. En partant de la forme de réification la plus évidente. le rapport entre travail salarié et capital. La soumission de toute la vie aux exigences de la marchandise. c'est-à-dire la réification. en concevant celui-ci comme « l'immense majorité des travailleurs qui ont perdu tout pouvoir sur l'emploi de leur vie et qui.

son projet ne peut qu'être total et non se limiter à une « redistribution des richesses" ou à une « démocratisation" de la société. en soi. entre ceux qui ne peuvent. c'est que le prolétariat n'est pas encore parvenu à . La véritable contradiction sociale se situerait alors entre ceux qui veulent. augmente considérablement le poids qu'ils conféraient aux formes de fausse conscience.54 GUY DEBORD (SdS § 114). Face à la totalité du spectacle. indépendamment de toute augmentation de la dose quantitative de survie. et ceux qui au contraire y tendent. ou plutôt doivent maintenir l'aliénation. dépasser la séparation entre sujet et objet. Le spectacle l'exclut nécessairement de l'accès à la totalité des produits humains et lui interdit d'employer pour un libre jeu ce que l'économie spectaculaire utilise pour un continuel accroissement de sa production aliénée et aliénante. ni en pensée. « le négatif à l'œuvre". Même si ses revendications économiques peuvent être satisfaites. On peut tranquillement supposer que le prolétariat est révolutionnaire dans son essence. S'il n'en fait pas la démonstration flagrante . et ceux qui veulent l' abolir . il l'est aussi de toutes les possibilités de richesse humaine dont il crée les bases. si presque toutes ses actions concrètes doivent être considérées comme « réformistes" . puisque la quantité et la banalité constituent son fondement. ni en acte. que les situationnistes attribuaient aux facteurs « subjectifs". Le prolétariat n'est pas seulement privé de la richesse matêrielle qu'il produit. le spectacle ne peut jamais lui garantir une vie riche en termes de qualité. Elle permettait aux situationnistes de réduire l'importance de faits qui semblaient contredire leur théorie. Le prolétariat est alors plus étendu que jamais " . C'est pourquoi le prolétariat se trouve être l'ennemi de l'existant. Cette impol1ance majeure. tels que les partis ouvriers bureaucratisés.

Les Conseils ouvriers ne sont donc pas seulement une institution sociale qui dépasse les institutions bourgeoises et leur division des pouvoirs. Lukacs sympathise lui aussi avec les Conseils. à la conscience de son être vrai. car il veut «se reconnaÎtre lui-même dans son monde» (SdS § 179). avec lesquels les prolétaires peuvent d'abord conduire la lutte et par la suite gouverner une future société libre. le prolétariat est la classe révolutionnaire. l'activité à la première personne remplacera enfin la contemplation des actions d'un parti ou d'un chef. Pour Marx. Ici sont abolies toute séparation et toute spécialisation. les Conseils «concentrant en eux toutes les fonctions de décision et d'exécution» (SdS § 116). «Dans le pouvoir des Conseils [ . Aux alentours de 1920.. la figure concrète qu'assume le prolétariat en tant que sujet-objet identique est celle des Conseils ouvriers. 122). non parce qu'elle est celle qui a le plus grand motif d'insatisfaction.LE CONCEPT DE SPECTACLE 55 son être pour soi. après sa participation à la République des Conseils hongroise. Une telle définition est évidemment très générale et bien éloignée de celle de Marx.et ce n'est qu'ainsi que l'on peut comprendre ce qu'ils sont déjà (VS. ] le mouvement prolétarien est son propre produit. Selon Debord. sa cohésion et sa concentration massive dans quelques lieux lui fournissent aussi les moyens de renverser l'ordre existant. mais parce que sa place dans le processus de production. mais ce qu'ils peuvent devenir. mais ils établiront la communauté .. La question n'est pas de savoir ce que les ouvriers sont actuellement. et ce produit est le producteur même» (SdS § 117). à cause de ses illusions et par la faute de ceux qui les manipulent pour leur propre compte. Dans les Conseils. Le pouvoir des Conseils transformera «la totalité des conditions existantes ».

phrase qui pourrait également figurer dans Histoire et conscience de . Debord approuve Marx. Le plus grand reproche que La Société du Spectacle adresse à Marx est celui d'avoir cédé" dès le Manifeste» à une conception linéaire de l'histoire. qui identifie le "prolétariat à la bourgeoisie du point de vue de la saisie révolutionnaire du pouvoir» (SdS § 86). Mais" la bourgeoisie est la seule classe révolutionnaire qui ait jamais vaincu» (SdS § 87). sujet et objet coïncident déjà en soi. qui n'est pas un pur reflet des processus économiques. puis le prolétariat. dans le processus historique. Ce "devenir maître» ne peut en aucune façon être entendu au sens où le développement des forces productives porterait au pouvoir d'abord la bourgeoisie. et la lutte historique est l'effort pour les faire coïncider aussi pour soi. comme cela s'est produit en Russie et dans d'autres pays. ] Le sujet de l'histoire ne peut être que le vivant se produisant lui-même. devenant maître et possesseur de son monde qui est l'histoire» (SdS § 74). Selon La Société du Spectacle. L'histoire moderne" n'a pas d'objet distinct de ce qu'elle réalise sur elle-même [ .. Étant donné que son économie et son État ne sont qu'une aliénation et la négation de toute vie consciente. Debord rejoint Lukacs dans son refus d'une explication uniquement scientifique de l'histoire. la tâche du prolétariat ne peut pas être de s'emparer de ces instruments. car chez lui" il s'agit d'une compréhension de la luite et nullement de la loi» . car sa victoire dans la sphère politique est une conséquence de sa précédente victoire dans le champ de la production matérielle.56 GUY DEBORD humaine dans laquelle le monde entier sera une création du sujet. sous peine d'un nouvel esclavage.. le moteur de l'histoire est la lutte des classes.

et l'histoire naturelle de l'homme est justement la production de la nature humaine . et il en déduit la nécessité d'une «ontologie marxiste ». cela suppose évidemment l'existence d'une «essence humaine» qui puisse servir de paramètre pour déterminer ce qui est «sain» et ce qui est «aliéné».LE CONCEPT DE SPECTACLE 57 classe . L'histoire et la communauté comme essence humaine Nous avons déjà évoqué la question du sujet dont l'activité peut être réifiée. et de se fier à un développement qui ressemble à un processus naturel. il faut organiser les « conditions pratiques de la conscience» (SdS § 90) de l'action prolétarienne. l'histoire humaine est une partie de l'histoire naturelle. en 1967. Dans les Manuscrits de 1844. Chez Debord on ne trouve aucune tentative de fonder une «ontologie». Selon Debord. Pour Marx. Lukacs critique la confusion entre aliénation et réification qu'il avait faite lui-même en 1923. Marx conçoit cette essence comme l'appartenance de l'homme à son genre naturel. comme son Gattungswesen . au lieu de se placer sous la conduite de différents chefs. il affirme qu'en réalité l'aliénation n'existe que là où 1'« essence» de l'homme est en contradiction avec son «être» (HCC. la science de l'histoire» (SdS § 81) 36.et aussitôt après il cite cette célèbre phrase de L'Idéologie allemande. production qui s'est . ce qui n'exclut pas nécessairement toute définition de 1'« essence humaine». la tentative marxienne de tirer des révolutions manquées des enseignements ayant valeur scientifique a ouvert la voie aux futures dégénérescences de la bureaucratie ouvrière. «Nous ne connaissons qu'une seule science. 401 postface). Quand. En vérité.

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GUY DEBORD

déroulée dans l'histoire": "L'œil est devenu l'œil humaill
tout comme un objet est devenu un objet social, humaill»
étant donné que" la formatioll des cinq sens est l'œuvre de
toute l'histoire passée 38». Cette humanisation de la nature,
dans laquelle l'homme se produit et s'humanise lui-même,
est comprise par Marx comme un échange organique avec
la nature et comme un développement des capacités productives, au sens large.
On retrouve chez Debord la conception selon laquelle
l'essence humaine, au lieu d'être une donnée fixe, est identique au processus historique, compris comme autocréation
de l'homme dans le temps. « L'homme [ ... ] est identique au
temps» (SdS § 125). S'approprier sa propre nature signifie
avant tout s'approprier le fait d'être un être historique. Dans
les cinquième et sixième chapitres de La Société du Spectacle, ceux qui sont les moins lus, Debord présente une
brève interprétation de l'histoire. Il y considère cette vie historique et la conscience que les hommes en ont comme le
principal produit de l'accroissement de la domination
humaine sur la nature.
Tant que prédomine la production agricole, la vie reste
liée aux cycles naturels et se présente comme un éternel
retour: les événements historiques, tels que les invasions
ennemies, apparaissent comme des troubles venus de l'extérieur. Le temps a un caractère purement naturel et
« donné ». Il commence à acquérir une dimension sociale
quand se forment les premières classes au pouvoir. Cellesci non seulement s'approprient du surplus matériel que la
société réussit à produire, mais n'étant pas tenues de passer
tout leur temps dans les travaux, elles peuvent aussi se
consacrer aux aventures et aux guerres (SdS § 128). Tandis
que la base de la société demeure immuable de génération

LE CONCEPT DE SPECTACLE

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en génération, il existe déjà au sommet un temps historique
(SdS § 132). Temps historique signifie temps irréversible,
dont les événements sont uniques et ne se répètent pas. Il
en naît le désir de s'en souvenir et de les transmettre, c'està-dire les premières formes de conscience historique. Pour
un petit nombre de personnes, l'histoire commence déjà à
prendre une direction, un sens et une signification. Et ceci
aboutit aux premières tentatives pour la comprendre, survenues dans cette « démocratie des maÎtres de la société »
qu'est le monde des polis grecques (SdS § 134). Au moins
à l'intérieur de la communauté des citoyens libres, les problèmes de la société peuvent être discutés ouvertement, et
l'on parvient à admettre qu'ils dépendent du pouvoir de la
communauté, et non de celui d'une divinité, d'un destin ou
d'un roi sacré. La base matérielle de la société reste cependant liée au temps cyclique. Cette contradiction donne lieu ,
pendant une autre longue période, au compromis des religions semi-historiques, c'est-à-dire les religions monothéistes; le temps irréversible, sous forme de l'attente d'une
rédemption finale, se conjugue avec une dévaluation de
l'histoire concrète, considérée comme une simple préparation à cet événement décisif (SdS § 136).
La démocratisation du temps historique ne parvient pas à
progresser jusqu'au moment où la classe bourgeoise, à partir de la Renaissance, commence à transformer le travail luimême (SdS § 140). À la différence des modes de production précédents, le capitalisme accumule, au lieu de revenir
toujours au même point; il bouleverse sans cesse les procédés de production, et par-dessus tout le plus fondamental, le travail. Ainsi, pour la première fois dans l'histoire, la
base même de la société bouge, et pourrait donc accéder
au temps linéaire et historique . Toutefois, au même

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GUY DEBORD

moment, la société tout entière perd son historicité, si l'on
entend par là une série d'événements qualitatifs, étant
donné que le nouveau temps irréversible est celui de la
« production en série des objets» : ce temps est par conséquent un « temps des choses» (SdS § 142). Le nivellement
de toute qualité réalisé par la marchandise transparaît aussi
dans la fin de tOlltes liber1és et prérogatives traditionnelles,
ainsi que dans la dissolution de toute autonomie des lieux.
Dans les sociétés cycliques, la dépendance aux forces
aveugles de la nature poussait la société à se soumettre aux
décisions du pouvoir, parfois réelles, comme ce fut le cas
pour l'irrigation dans l'Orient antique, d'autres fois imaginaires, comme dans les rites saisonniers des rois-prêtres
(SdS § 132). L'économie marchande se présente comme le
successeur de la nature et la bourgeoisie comme son gestionnaire. Le fait que le vrai fondement de l'histoire soit
l'économie, c'est-à-dire un produit de l'homme, doit demeurer dans l'inconscient; et donc la possibilité d'une histoire
consciente et vécue par tous doit rester dans l'ombre. C'est
dans ce sens que Debord interprète la célèbre parole de
Marx dans Misère de la philosophie, selon laquelle la bourgeoisie, après avoir pris le pouvoir, pense qu'« il y a eu de
l'histoire, mais il n'yen a plus» (SdS § 143).
Sous la domination de la marchandise, le temps est profondément différent de celui du passé. C'est un temps dont
tous les moments sont abstraitement égaux entre eux, et ne
se distinguent que par la quantité plus ou moins grande:
exactement comme la valeur d'échange. Déjà, Histoire et
conscience de classe avait analysé l'importance du temps
spatialisé et « exactement mesurable» pour la production
moderne (HCC, 117). Le caractère cyclique se reconstitue
dans le quotidien, dans le temps de la consommation, «le

LE CONCEPT DE SPECTACLE

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jour et la nuit, le travail et le repos hebdomadaire, le retour
des périodes de vacances» (SdS § 150). Dans l'économie
capitaliste, le temps est devenu une marchandise qui,
comme toutes les autres, a perdu sa valeur d'usage au profit de la valeur d'échange. L'organisation de pseudo-événements, la création d'« unités de temps» apparemment intéressantes, sont devenues l'une des principales industries,
comme dans le cas des vacances 39. Au contraire, le temps
irréversible et historique peut seulement être contemplé
dans les actions d'autrui, mais jamais expérimenté dans sa
propre vie. «Les pseudo-événements qui se pressent dans la
dramatisation spectaculaire n'ont pas été vécus par ceux qui
en sont informés» (SdS § 157). D'autre part, ce que l'individu peut vivre réellement dans son quotidien est étranger
au temps officiel et reste incompris, puisqu'il ne dispose pas
des instruments pour relier son vécu individuel au vécu collectif et lui donner une signification plus importante.
Il est intéressant de noter comment Debord utilise les catégories économiques marxiennes pour les appliquer au
temps historique considéré comme le principal produit de
la société. Dans les sociétés primitives, le pouvoir s'approprie de «la plus-value temporelle» (SdS § 128); « les maîtres
détiennent la propriété privée de l'histoire» (SdS § 132); « le
principal produit que le développement économique a fait
passer de la rareté luxueuse à la consommation courante est
donc l'histoire» - mais seulement celle des choses (SdS § 142); le temps est la « matière première de nouveaux
produits diversifiés» (SdS § 151). Selon Marx, l'expropriation
violente des moyens de production des petits producteurs
indépendants, comme pour les paysans et les artisans, a été
une condition préalable pour l'instauration du capitalisme.
Debord dit que pour soumettre les travailleurs au « temps-

62

GUY DEBORD

marchandise, la condition préalable a été l'expropriation
violente de leur temps » (SdS § 159) .
Le spectacle doit nier l'histoire, car celle-ci prouve que la
loi n'est rien, mais que tout est processus et lutte. Le spectacle est le règne d'un éternel présent qui prétend être le dernier mot de l'histoire. Sous le stalinisme, ceci avait atteint la
forme d'une manipulation et d'une réécriture systématiques
du passé. Dans les pays du spectaculaire diffus, le procédé
est plus subtil; on commence par détruire toutes les occasions où les individus peuvent s'échanger sans intermédiaires leurs expériences et leurs projets, où ils peuvent
reconnaître leurs actions et leurs effets. La perte totale de
toute intelligence historique ne laisse pas d'autre choix aux
atomes sociaux que celui de contempler le cours inaltérable
de forces aveugles. Sont également détruites toutes les possibilités de comparaison qui pourraient faire sentir aux individus le contraste entre la falsification opérée par le spectacle et les formes anciennes.
Nous trouvons chez Debord une opposition entre vie
humaine et économie encore plus forte que chez Marx et
Lukâcs. Lukâcs souligne que même dans les sociétés
anciennes stratifiées en états, l'économie est la base de tous
les rappOJ1s sociaux, mais «qu'elle n'a pas atteint [... J objectivement non plus, le niveau de l'être-pour-soi)); elle demeure
par conséquent dans une forme inconsciente (HeC, 81). Au
contraire, à l'époque moderne, «les moments économiques
ne sont plus cachés denière la conscience, mais présents dans
la conscience même (simplement inconscients ou refoulés,
etc.) ) (HeC, 82-83). Dans un autre passage " , il affirme: «c'est
la première fois que l'humanité - par la conscience de
classe du prolétariat [.. .J - prend consciemment l'histoire

elle doit être supprimée comme économie» (HeC.. elle se révèle comme une création de l'homme. . La production matérielle de la société du futur « doit être la servante de la société consciemment dirigée. Selon Debord. Histoire et conscience de classe rappelle à tous les marxistes qui l'avaient oublié que les crises ne sont pas dues L . C'est alors qu'entre en scène la volonté consciente du prolétariat que Lukacs appelle la « violence ». car c'est seulement ainsi que l'économie a abandonné sa position de base inconsciente. son autonomie. 289). toutes « les forces aveugles poussent à l'abîme d'une façon véritablement aveugle.. elle doit perdre son immanence. et la conscience signifie « le contrôle direct des travailleurs sur tous les moments de leur vie » au lieu de la subordination à ce que l'on a créé d'une façon inconsciente.LE CONCEPT DE SPECTACLE 63 en ses propres mains» (Hee.. ] seule la volonté consciente du prolétariat peut préserver l'humanité d'une catastrophe» (HeC. La tâche du prolétariat est celle de devenir «la classe de la conscience » (SdS § 88). entendue au sens de rupture de l'autoréglementation du processus. avec une violence sans cesse accrue. apparemment irrésistible. le développement des forces économiques a été nécessaire. Dès l'instant où surgit la possibilité réelle du « règne de la liberté ». qui en faisait proprement une économie.. et ( . 288) et que s'achève ainsi la nécessité de se limiter à interpréter et suivre le cours objectif du processus économique. et celui-ci en prend conscience. l'économie. 95). ] Au moment où la société découvre qu'elle dépend de l'économie. en fait. ] Là où était le ça économique doit venir le je» (SdS §§ 51-52). Au moment où elle dirige toute la vie.. « Mais l'économie autonome se sépare à jamais du besoin profond dans la mesure même où elle sort de l'inconscient social qui dépendait d 'elle sans le savoir (. dépend d'elle (.

signalé plus haut et repris aussi par Lukacs dans sa dernière période. et cette crise économique serait d'ailleurs elle-même due au renouveau de la lutte de classes. bien loin qu'ils puissent le diriger" ». celleci est de nature qualitative et non quantitative. il y voi t tout au plus une aggravation de la crise générale du système spectaculaire. Il est vrai que pour les hommes. En vérité on touche ici à une limite évidente de la théorie de Debord_ La logique de la forme-valeur veut que dans la société de la marchandise . Lorsque survient la récession dans les années soixante-dix. De la même façon. comme le Callungswesen d'origine feuerbach ienne. comme le croient ceux qui "derrière» les" lois du marché» ou les «impératifs technologiques» veulent retrouver un sujet agissant. comme les habitations nouvelles (liS. 135-137).les processus sociaux prennent le caractère d'un processus aveugle. à des rapports de grandeur entre des facteurs économiques. Cela signifie que dans le capitalisme . Dans sa recherche d'un sujet ou d'une essence nécessairement antagoniste au spectacle. 28).définie par Marx comme" une période sociale dans laqu elle la production et ses rapports régissent l'homme au li eu d'être régis par lui 41» . "leur propre mouvement social prend ainsi la forme d'un mouvement des choses.comme dans les sociétés qui l'ont . Debord finit par un rappel explicite au prolétari at et une référence implicite à des concepts plutôt vagues. Debord souligne que s'il y a crise économique. Il ne s'agit pas d'une pure illusion. mouvement qui les mène.r 64 GUY DEBORD seulement à des causes quantitatives. mais aussi à une sorte de révolte de la valeur d'usage (HCC. c'est-àdire aux revendications salariales et au refus ouvrier de la pacotille consommable.

État.LE CONCEPT DE SPECTACLE 65 précédé et qui connaissaient d'autres formes de fétichisme. mais représente plutôt la plus grande tare du capitalisme. ne sont les acteurs de l'histoire: le processus aveugle de la valeur les a créés et ils doivent au prix de leur propre ruine en suivre les lois. c'est-à-dire les luttes de classes. Le prolétariat et la bourgeoisie ne peuvent pas être autre chose que les outils vivants du capital variable et du capital fixe: ils sont les comparses et non les metteurs en scène de la vie économique et sociale. le caractère inconscient de la société régie par la valeur. il se réfère à cet aspect de la théorie de Marx qui met au centre les concepts de « classes» et de {( lutte des classes». dont se réclame égaIement le mouvement ouvrier. marchandise. bien que sous une forme succincte. Debord a mis eh lumière. en même temps. L'insistance sur la {( lutte des classes» méconnaît cependant la nature des classes créées par le mouvement de la valeur et qui n'ont de sens qu'à l'intérieur de celui-ci.argent. Il ne s'agissait dès lors que de luttes de distribution à l'intérieur d'un système que personne ne remettait sérieusement en cause. comme le prétendent le structuralisme et la théorie des systèmes. Cela ne signifie pas que l'histoire soit par nature un processus sans sujet. Ceci est devenu visible aujourd'hui: l'individu moderne est un véritable {( homme sans qualités». ne constitue pas une donnée ontologique et immuable. Il est inscrit dans la logique de la forme marchandise qu'elle fasse des classes une catégorie parmi les autres et qu'elle détache progressivement toutes les catégories de leurs porteurs empiriques. pas plus individuellement que collectivement. L'absence du sujet. y compris au sens étroit du terme -les sujets. Leurs conflits. Mais. qui est bien réelle dans la société présente. passent nécessairement par la médiation d'une forme abstraite et égale pour tous . avec de multiples rôles l .

comme les bas salaires ou l'exclusion des ouvriers des droits politiques. valeur. un style de vie. Cela s'est souvent fait contre la résistance de cette même bourgeoisie qui restait attachée à défendre des formes en réalité prébourgeoises. argent. Ce sont précisément les luttes de classes qui ont aidé le capitalisme à s'accomplir en permettant aux masses laborieuses d'atteindre le statut de «monades» abstraites et égales participant pleinement à l'argent et à l'État. Le développement de la société. uni non seulement par ses conditions de travail mais aussi par toute une culture. menace en dernière analyse toutes les classes. Un tel marxisme est nécessairement «sociologiste ». marchandise. et qui se trouvait plus ou moins en dehors de la société bourgeoise. L'existence d'un prolétariat puissant. formes que le mouvement ouvrier lui-même identifiait faussement avec l'essence du capitalisme. qui se présente même aux plus puissants comme une fatalité à laquelle ils doivent s'adapter s'ils veulent maintenir à COUlt terme leurs intérêts particuliers. un «état» au sens féodal. et non le résultat du développement capitaliste. et anti-écologiste en tant que salarié inquiet pour son emploi. généraliser les formes abstraites telles que droit. La mission historiq ue secrète du mouvement prolétarien a été celle-ci . ou bien écologiste en tant qu'habitant. n'était en fait qu'un résidu prébourgeois. Les classes dominantes elles-mêmes ont perdu toute «maîtrise ». On peut être simultanément ouvrier et copropriétaire de son usine/entreprise. et désormais l'enjeu de la compétition se borne à trouver une place plus confortable dans l'aliénation générale. dans la mesure où il ramène les développements de la société capitaliste à l'action consciente de . et imposer ainsi la logique pure du capital.66 GUY DEBORD interchangeables qui en réalité lui sont tous étrangers. détruire les restes précapitalistes.

Il était parti à la recherche des porteurs réels possibles d'une place déjà assignée dans une construction téléologique de l'histoire. donnant pour preuve la disparition du prolétariat au sens traditionnel. Le prolétariat était appelé au secours par les situationnistes qui lui confiaient la tâche de « réaliser l'art » crS. Il participe de la sorte à l'illusion typique du sujet bourgeois qui croit pouvoir décider quand. celle des adversaires du spectacle. Debord. très justement. au contraire. 1/8). c'est le système fétichiste qui agit. S'arrimer à de tels concepts lui semblait le signe d'un radicalisme salutaire. c'est la théorie en tant qu'intelligence de la pratique . Quand Debord croit possible. l'existence d'un sujet par sa nature même « hors» du spectacle. Cela devait le conduire à de fortes oscillations entre ses définitions du prolétariat. il semble oublier ce qu'il a lui-même déclaré sur le caractère inconscient de l'économie marchande.LE CONCEPT DE SPECTACLE 67 groupes sociaux considérée comme un facteur présupposé. Debord l'admet implicitement: « Pour la première fois. de même que le prolétariat. était l'héritier de la philosophie classique allemande. sommet de l'ère fordiste. et il l'oublie à nouveau quand il identifie ce sujet au prolétariat. À plusieurs reprises. tantôt identifié sociologiquement aux ouvriers. tantôt à ceux à qui il manque tout (SdS § 114) 43. dans les conditions actuelles. mais en réalité c'était confondre le capitalisme avec ses stades antérieurs et imparfaits. ne se laissait pas convaincre par la propagande diffusée au cours des années cinquante et soixante. selon laquelle l'harmonie avait remplacé l'antagonisme social. Ces résultats du développement capitaliste n'éliminent pas du tout son caractère antagoniste: ils suppriment seulement l'illusion que la part antagoniste est l'un des pôles constitués par la logique capitaliste elle-même. selon Engels.

8/33). et qu'elle attend que les ouvriers viennent jusqu'à elle (lS. 6/6). Son contraire est la "dictature totalitaire du fragment» (lS. cette dernière semble désigner la communauté humaine comme" une soc iété harmonieuse» qui sait" gérer sa puissance» (OCC. La polémique contre l'économie autonomisée. suppose au préalable le concept de totalité.. 246-247). et où tous disposent des moyens pratiques . Elle exige que les ouvri e rs deviennent dialecticiens» (SdS § 123). et tendent à s'imposer comme explication et organisation totales» (lS. l'I.. Debord dit que" la communauté [ . mais son triomphe» (SdS § 213). la valeur d'échange dressée contre la valeur d'usage» (lS. Quand l'idéologie atteint son apogée dans le spectacle. ID/59). La communauté est corrodée par l'échange: le spectacle signifie" la dissolution de toutes les valeurs communes et communicables. 10/11). Si la nature de l'homme est son historicité. ] est la vraie nature sociale de l'homme.S. dissolution qui est produite par la victoire d'annihilation qu'a remportée. Une vraie communauté et un vrai dialogue ne peuvent exister que là où chacun peut accéder à une expérience directe des faits. affirme que "ce sont les Conseils [ouvriers] qui auront à être situationnistes» et non l'inverse". cette historicité implique que la communauté soit un authentique besoin de l'homme.68 GUY DEBORD humaine qui doit être reconnue et vécue par les masses. où l'on voit" ces fragments de la puissance sociale qui prétendent représenter une totalité cohérente. "elle n'est plus la lutte volontariste du parcellaire. et en général contre les séparations. la nature humaine» (lS. Chez Debord. sur le terrain de l'économie. 11/64).

comme dans le cas des corporations qui limitaient la production pour maintenir un certain niveau qualitatif. mais à travers des images. dont la dissolution était une condition indispensable. Le contraire c'est le spectacle : ici. selon Histoire et conscience de . constituaient des formes de communication directe où chacun gardait le contrôle sur une partie au moins de sa propre activité. un noble pouvait dissiper ses richesses pour élever son prestige. le quartier. Dans le passé. un fragment de la totalité sociale s'est soustrait à la discussion et à la décision en commun et donne ses ordres dans la communication unilatérale. Le passé a connu des réalisations partielles de ces conditions : les polis grecques et les républiques italiennes médiévales en étaient les exemples les plus avancés. la corporation. les forces productives étaient soumises aux ordonnancements traditionnels.LE CONCEPT DE SPECTACLE 69 et intellectuels pour décider de la solution des problèmes. Les formes communautaires anciennes. les activités éCQnomiques pouvaient être également subordonnées à d'autres critères: dans la société médiévale. On peut rappeler que presque toutes les sociétés précédant la société marchande dépensaient leur surplus dans la fête et le luxe. jusqu'aux tavernes populaires. Cela se produit partout où les sujets accèdent au monde non plus par leur expérience personnelle. Mais aussi le village. il n'y a pas d'État» (IS. qui sont infiniment plus manipulables et qui impliquent par eIlesmêmes un consentement passif. 8/30). bien qu'encore limités à certaines catégories de la population. au lieu de le réinvestir dans un cycle accru de la production. Les situationnistes étaient convaincus que la communication directe des sujets suffirait pour mettre un terme aux hiérarchies et aux représentations indépendantes: « Là où il y a communication.

l'inventeur de l'opposition entre société et communauté. comme le Moyen Age. où il parle d'" unité organique» (HeC. membre d'une communauté abstraite. tous deux sont du même avis que Marx. en lui assignant . dans sa Critique de la philosophie du droit de Hegel. Debord lui aussi stigmatise le spectacle comme une "société sans communauté» (SdS § 154). Tônnies (HeC. dans la vie sociale et économique. 132). étaient donc des sociétés incomplètement soumises aux critères économiques. Mais en substance. est à cet égard significative: la première est un lien purement extérieur médiatisé par l'échange entre des personnes en perpétuelle concurrence. Dans la société moderne. la seconde est un ensemble de liens personnels concrets et une unité organique d'où naissent les actions de l'individu. En effet.70 GUY DEBORD classe. 116. c'est un bourgeois. tant bien que mal. dans ses premiers livres Lukiics considérait avec nostalgie les temps" pleins de sens n. par opposition au "calcul n des temps modernes. pour qui la dissolution des anciens liens a ôté aux hommes la sécurité et la plénitude résultant de l'appartenance à un "état». Il y a là une contradiction car il s'agit de quelque chose qui à l'origine était unitaire et qui s'est divisé en deux parties opposées: les anciens "états» étaient. 119). des communautés qui "conservaient» l'individu dans son intégrité. pour que" l'ensemble de la satisfaction des besoins de la société se déroule sous la forme du trafic marchand n (HeC. 166). mais ce n'est qu'ainsi que peut se former l'individu libre qui n'est plus déterminé par ces appartenances 45. La référence à F. Le jeune Marx. l'homme est divisé: dans lasphère politique c'est un citoyen. approuve ce dernier d'avoir conçu" la séparation entre la société civile et la société politique comme une contradiction 46 n. et il en reste quelque chose dans Histoire et conscience de dasse.

À la différence du lien qui existe entre le « libre» vendeur de sa force de travail et son acheteur. Au contraire les classes modernes se basent exclusivement sur une différence sociale 48• L'isolement. La recomposition des forces séparées ne peut avoir lieu que lorsque le développement de l'économie marchande a révélé la domination de l'économie sur la société et perfectionné la maîtrise de la nature. le lien entre le seigneur féodal et le serf n'était pas uniquement économique. Ici Debord exprime clairement l'idée que les diverses séparations au sein de l'unité ne sont pas seulement destinées à se recomposer. social et économique. extraite d'Histoire et conscience de classe (SdS § 180 . tendance qui s'exprime initialement dans l'art puis dans sa négation .c'est ici que Debord place la citation mentionnée plus haut de la Différence des systèmes de Fichte et de Schelling de Hegel .HCC. mais que leur séparation était une condition nécessaire pour leur croissance et leur réunification à un niveau plus élevé.LE CONCEPT DE SPECTACLE 71 un statut à la fois juridique. Dans La Société du Spectacle. dans lequel les forces qui ont pu grandir en se séparant ne se sont pas encore retrouvées » (SdS § 25). Debord est du même avis que Lukacs dans sa . et qu'ensuite s'opère toujours une tendance à la totalité et à la recomposition. 176). l'abstraction et les séparations de la société moderne sont donc un stade de passage inévitable pour la recomposition d'une communauté libre. Le même déterminisme semble revenir dans la thèse selon laquelle les « sociétés unitaires » ou « sociétés du mythe » doivent se dissoudre en éléments autonomes. on retrouve une téléologie semblable d'un esprit hégélien: « Toute communauté et tout sens critique se sont dissous au long de ce mouvement [le développement de l'économie marchande]. mais concernait tous les aspects de son existence 47. moral. Au fond.

exactement comme il la provoque selon les théories" économicistes ». en s'appuyant sur une citation marxienne. est la cond ition préalable d'une société enfin libérée (HCC. Ce développement. bien qu'il se fasse au détriment de tant d'hommes. La transformation de la nature. considérées comme nécessaires pour arriver à l'actuel état des forces productives. qui est pour- . et que par conséquent le prolétariat ne peut succéder à la bourgeoisie comme nouveau maître dans ce champ. se reproche de ne pas avoir compris à l'époque d'Histoire et conscience de classe que le développement des forces productives par la bourgeoisie a une fonction objectivement révolutionnaire. en changeant seulement son gestionnaire. On peut trouver aussi discutable l'acceptation sous-jacente de toutes les souffrances du passé. dont on attend qu'il provoque. 393 postface). La domination sur la nature devrait désormais conduire la société à poser la question" que faut-il en faire?» et à l'utiliser pour dépasser le travail au profit d'une activité libre. par une voie plus indirecte. Il semble que l'on retrouve ici. chez Lukâcs comme chez Debord. Cette conception est toutefois en contradiction évidente avec l'assertion que toute la production bourgeoise est aliénation dans sa structure même. la révolution. la théorie selon laquelle le prolétariat doit hériter du monde créé par la bourgeoisie. mais dans cette expression le permis s'oppose absolument au possible» (SdS § 25).72 GUY DEBORD préface de 1967 : celui-ci. Tandis que le sacré des sociétés anciennes exprimait" ce que la société ne pouvait pas faire». le spectacle est au contraire l'expression de "ce que la société peut faire. L'aspect" déterministe» ressort aussi de la constatation qu'un autre facteur est devenu central dans l'histoire: la conscience du désaccord entre l'existant et le possible.

les situationnistes retiennent que la société européenne de l'après-guerre représente le dernier stade de la société de classe multiséculaire. Elle envisage la nouvelle formulation et la réalisation des exigences prolétariennes comme une tâche de longue haleine» (SdS § 203). met en garde contre le triomphalisme. comme le pensait Hegel . 8/4-5) et pour maintenir dans l'inconscient le véritable fonctionnement de la société.LE CONCEPT DE SPECTACLE 73 tant le grand mérite de la bourgeoisie. que la culture Sagan-Drouet représente « un stade probablement indépassable de la décadence bourgeoise» (Rapp.. En 1957 déjà. Debord écrit. mais comme la « condamnation [ .S. Il ajoute que ({ la critique qui va au-delà du spectacle doit savoir attendre» (SdS § 220).. Cette sorte de finalisme rappelle la Phénoménologie de l'esprit. ] du développement à la fois mesquin et dangereux que se ménage l'autorégulation de cette production. avec trop d'optimisme. Après 68. l'I. Debord avertit que la théorie critique ({ n'attend pas de miracles de la classe ouvrière. 613). ceci reste vrai pour Debord dans un sens plus large: non pas comme ({ une condamnation automatique à court terme de la production capitaliste». Même dans les moments les plus forts de Mai 68. en regard du grandiose développement possible» (lS. 10/3). Que les forces de production finissent par subvertir les rapports de production. les situationnistes pensent que ({ le renversement du monde renversé» et l'accomplissement de l'histoire sont arrivés.. 8/7). Mais les situationnistes sont à maints égards étrangers à l'optimisme excessif que produit souvent le finalisme. En 1965 il annonce ({ le déclin et la chute de l'économie spectaculairemarchande» (lS. est utilisée par celleci pour conserver les hiérarchies actuelles (lS. à laquelle rien ne peut succéder qu'un renversement général. Mais sur un plan plus général.

dans Internationale situationniste : « Le spectacle. Un exemple de substitution du vécu par des images datant d'octobre 1967 . du moins pour cette époque . l'histoire et la vie réelle sont revenues à l'assaut du ciel spectaculaire» (IS. Dans les mois suivants [c'est-à-dire en 68].exemple extrême. puis face à l'État prussien. et comme le croyait Marx durant la révolution de 1848. au moment où il a poussé si loin son invasion de la vie sociale. Dans le chapitre suivant nous verrons comment ceci est advenu.74 GUY DEBORD face à Napoléon. en 1969. 12/50). .est commenté ainsi. va connaître le début du renversement du rapport de forces.

.

qui n'aurait de sens que lue à travers J'analyse ultérieure de la plusvalue. J'argent et J'État. 1965. Déjà dans les années trente. p. la ' critique de J'économie politique. Le Capital. p. ont exercé une influence extrêmement pernicieuse sur le développement du marxisme selon lui (<< Avertissement au lecteur du Livre J du Capital. Karl Marx et Friedrich Engels. op. vol.. 548. désormais. se réduit à une image. Celle phrase plaît tellement à son auteur qu'il la réutilise quand il se cite lui-même plus de vingt ans après (Pan.76 GUY OEBORD 7. Paris. Par conséquent. On peut une fois de plus observer que dans le spectacle survien t un continuel renversement entre image et chose: ce qui n'était qu'« idéal " la religion et la philosophie. Paris.. lors d'une première lecture. p. rien n'est plus erroné que J'opinion de ces interprètes selon lesquels ce n'est que pour des motifs méthodologiques que Marx a commencé par J'analyse de la valeur. 1988. Les principes éditoriaux et les traductions de toute celle édition sont extrêmement discutables et nous avons modifié à plusieurs reprises la traduction. in Karl Marx. Flammarion. Adorno affirmait que. se matérialise. vol. op. de sauter le chapitre initial du Capital. 8. 565. préface au Capital. et il se dévoile en affirmant que les pages sur le caractère fétiche de la marchandise. Manifeste du Parti communiste. 11. 13 et 22) . n03. Louis Althusser. l. cit. p./nflarmoniques. 187. 1O. f.. Œuvres. Œuvres. 9. [1969]. Theodor W. Gallimard . marxienne ne serait pas autre chose qu'une variante de J'économie politique de ses prédécesseurs bourgeois. Livre l. néfaste résidu d'hégélianisme. 12. la plus ancienne et de loin la plus diffusée. 147). cit. . vol. pp. Karl Marx. Le Capital. Mais s'il en était ainsi. recommande à ses lecteurs. Pour celui qui s'étonnerait du fait que J'on ait si peu parlé du «travail abstrait " voici précisément un premier élément significatif: la traduction française du Capital citée dans ces pages. l. 13. 1989. la valeur d'échange se consomme et la valeur d'usage s'échange et "toute jouissance qui s'émancipe de la valeur d'échange acquiert des traits subversifs ' (<< Du fétichisme en musique et de la régression de J'audition " tr. par exemple. tel Ricardo. IRCAM. fr. 83-84). et ce qui possédait une certaine réalité matérielle.

op. Chez Marx. Loc.M [marchandise]A' réduite aux deux extrêmes A-A' où A' =A +. dans le numéro 13 (1993) de la revue allemande Krisis. III. Si une tonne de fer et deux onces d'or ont «la même valeur» sur le marché.11. cit. Dans le capital productif d'intérêt. 608).1873). op. 15. cit. Ernst Lohoff écrit. Le Capital. Le Capital. le sens commun y voit un rapport naturel. Op.11. p. Titre du quatrième paragraphe du premier chapitre. détruisant cette dernière et. p. 572. 586. le caractère tautologique de la production de valeur atteint son expression la plus claire: «A [argent]A' [davantage d'argent] : nous avons ici le point de dépalt primitif du capital. Danielson du 28.. 14. ses lettres à N. 21.1878 et du 28. 608. 607. c'est-à-dire dans «l'argent qui produit de l'argent ». Op... p. p.5. cit. cit. la «valeur» ne peut contenir la réalité. p. 23. se détruit elle-même. condensée dans un raccourci vide de sens» (Le Capital. et aussi la lettre d'Engels à Marx du 29. mais il s'agit en réalité d'un rapport entre les quantités de travail qui les ont produites (cf. Op. cit. 19. mais il est vrai aussi qu'il s'est plaint d'avoir dû «aplatir» beaucoup de passages pour les rendre acceptables au lecteur français.. argent qui se multiplie. ci!.1872. p. 17. (La référence au fer et à l'or manque dans la traduction française). l'argent dans la formule A.1878. l'une des rares publications de ces dernières années ayant approfondi ces arguments: « La teneur contemplative et affirmative avec laquelle Hegel fait se développer la réalité à partir du concept d « Être» est totalement étrangère à la description marxienne [de la valeur]. C'est la formule primitive et générale au capital. 22. 16. Il est vrai que Marx a luimême revu cette traduction.. La critique marxienne de la valeur n'accepte pas la valeur comme une don- . Op. 18. surtout dans le premier chapitre (cf. cit...1 A. vol. mais elle la subordonne à sa propre forme. cit.11. du 15.IISI). (Les premiers mots de cette citation manquent dans la traduction française). 20. op.LE CONCEPT DE SPECTACLE 77 a tout simplement supprimé les derniers mots «au travail humain abstrait» que nous ajoutons ici même.F. ce faisant. 606. p.

et dans ce cas. p. même de façon forcenée. et n'argumente pas davantage en son nom. Le Capital. qui est typique de la bourgeoisie. sous son côté concret. En disant" Lukâcs ». aucune transformation n'est réalisée sous son côté abstrait. excluant de notre propos son parcours ultérieur." 24. produit toujours une transformation qualitative (par exemple un tissu qui devient un manteau). 1968. cit. Histoire et conscience de classe avait davantage raison que son auteur ne veut l'admettre en 1967. Roubin. Elle déchiffre son existence autosuffisante comme une apparence. 25.78 GUY DEBORD née de base positive..lll. 72. la réalisation à grande échelle de la médiation en forme de marchandise ne porte absolument pas au triomphe définitif de celle-ci. Marx qualifie de "point de vue bourgeois" le point de vue "purement économique ». Éditions sociales. déclaraient qu'ils étaient marxistes" bien autant que Marx disant "Je ne suis pas marxiste" » (IS. Aix-les-Bains. Cf. 1966. mais uniquement une augmentation de valeur (argent. p. Mais s'activer. 30. 28. Alors que le travail. Cf. cit. mais coïncide plutôt avec sa crise. travail mort objectivé). Le Capital. dont la validité est acceptée passivement. Sur le plan théorique. en observant que c'est justement l'activité. 280). fr. op. 3!. 9/26). Les situationnistes. Paris. qui abhorraient les dogmes et les dsmes». vol. tr. 26 . 32. Sulliver. par exemple. J. 1976. p. De la misère en milieu étudiant. Karl Marx. fr. Il faut également rappeler un texte publié en 1924 en Union soviétique et passé presque inaperçu. vol. 27. 28 [réédition Champ Libre. Paris. Manuscrits de 1844. Strasbourg. 1978. Paris. . 29. 1226. qui reprenait aussi cette thématique : Isaac 1.. tr. p. 1995]. peut parfaitement pat1ir d'un" fait" ou d'une" loi. les situationnistes approuvent malgré tout cette conception de l'organisation et voudraient l'appliquer à eux-mêmes. c'est-à-dire quantitatif (cf. D'où son caractère tautologique. cité également dans HCC. 1042. op. Lukâcs a plus tard vigoureusement renié cette affirmation. Maspero. et non la passivité. Et précisément. EssOls sur la théO/je de la valeur de Marx. nous nous référons exclusivement au Lukâcs d'Histoire et conscience de classe.

Mais on pouvait s'attendre à quelque chose de moins superficiel de la part de cet historien de la philosophie. qui. Plus encore qu'Histoire et conscience de classe.. The Denigration of Vision in TwentiethCentury French Thought. On trouve quelques observations à ce sujet dans le livre de Martin Jay. fut prononcé lors d'une conférence en 1919 durant la République des Conseils hongroise. cit. mais il leur manque la conscience de classe du prolétariat. 187) et Debord écrit que l'existence du prolétariat dément la conclusion hégélienne. . et des plus avancées. Lukacs dit de l'analyse hégélienne de la société bourgeoise que {( seule la démarche de cette déduction. et le règne du spectacle est leur expression. de ce point de vue. Op. 34. 39. op. Debord met l'accent tantôt sur l'aliénation de 1'«homme» ou de 1'«individu ». De toute façon. University of Califomia Press. étant l'une des premières formes . 38. d'aliénation du quotidien. Marx. 36. renvoie au-delà de la société bourgeoise» (HCC. Vingt ans après dans les Commentaires. « on a l'écho de ces espoirs exagérément optimistes que . cit. Il s'agit du texte « Le Changement de fonction du matérialisme historique ». 9/13.LE CONCEPT DE SPECTACLE 79 33. Manuscrits. qui s'est fait remarquer par de bons travaux sur l'École de FrancfOit. occupent désormais tout l'espace social. tantôt sur celle du {( travailleur». dont Debord avait d 'abord annoncé qu'elles seraient absorbées par le prolétariat. 95-96. 92 et 94. cité également dans IS. pp. tout en étant {( la confirmation de la méthode » (SdS § 77). 1994. la méthode dialectique. Berkeley Los Angeles . et dans lequel. 35. Le {( Club Méditerranée » a souvent été une cible polémique des situationnistes. Downcast Eyes. Leurs conditions de vie sont prolétarisées en terme de privation de tout pouvoir sur leur propre vie. 40. dont le septième chapitre s'intitule « From the Empire of the Gaze to the Society of the Spectacle: Foucault and Debord ». pp. même Debord a fini par admettre que la classe prolétarienne a été absorbée par la classe moyenne. il est intéressant de noter que les universitaires sont en train de cesser de traiter Debord en « auteur marginal ». la question s'est retournée: les classes moyennes.Londres. selon l'introduction de 1923 d'Histoire et conscience de classe. 37. à l'origine.

mais de la "q ua· lité de la vie"» (La Stampa. Théorie el pratique de la révolution (1966·1972). cit. 41. On ne s'étonnera donc pas de voir un Gianni Vattimo.. Op. p. Cf. 46. 615·616. 48. cit.. op.. p. Op. Il. Œuvres. cité in Pascal Dumontier. Critique de la philosophie du droit de Hegel. pp. vol..S. En vérité. Le Capital. op. 12/1 0/1990). Gérard Lebovici. 954. vol. 43. ou le chapitre" Formes précapitalistes de la pro· duction» de Fondements de la critique de l'économie politique.. par exemple le premier chapitre de L'Idéologie olle· mande (surtout Marx. Gallimard. Les Situationnistes et Mai 68. p. 44. cité in 1/ Manifesto. p.80 GUY DEBORD beaucoup d'entre nous ont eu. . in Marx. en 1970. Karl Marx. 1118·1122). 960. Ill. pp. cit. 45. déclarer:" Une grande majorité d'entre nous sont des prolétaires [ . vol. le "marxisme» aurait déjà pu déduire de ces indi· cations la nature en dernière analyse quantitative des classes sociales. Paris. 1982. mais un facteur dérivé dans la société marchande. cit. 609. 1990. et par conséquent le fait qu'elles ne sont pas un facteur présupposé. Document du débat interne à l'l. 47.1990. 187. pro· phète turinois de ce qu'il définit lui·même comme la "pensée faible». 42.. l. 111. Paris. quant à la durée et au rythme de la révolution» au cours de cette période (HCC.10. 9). J Prolétaires non pas de la propriété. Œuvres.

au Quartier latin. Rétrospectivement il affirmera avec certitude que le désordre qui a bouleversé le monde en 68. nous ne l'avons pas cherchée dans les livres. L'élaboration et la diffusion de la théorie de Debord ont eu davantage le caractère d'une aventure passionnante que d'un séminaire d'études marxologiques. 251) : la reformulation des théories de Marx par Debord. le jeune Debord entamait un parcours qui devait l'amener. mais en errant» (OCC. à exercer une certaine influence sur le monde.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE L'Internationale lettriste «La formule pour renverser le monde. Tandis qu'à l'École normale supérieure. à quelques pas de là. a eu pour origine quelques tables de bar où. et ne s'effacerait jamais tout à fait. la future «élite» préparait sa carrière. qui s'étaient donnés le nom d'« Internationale lettriste ». buvaient sans mesure et . à la fin de 1952. et encore moins d'une activité militante dans les petits ou grands partis de la gauche. analysée dans le chapitre précédent. n'est pas née d'une étude érudite. dans des bistros évités par tout étudiant respectable. lui aussi. certains jeunes gens plutôt égarés.

246) affirme Debord en évoquant cette période dans son film ln girum. 246). 53). Dès cette époque. je suis aussi le seul dont la vie ressemble à ses ouvrages)} (Pan. L'aventure de Debord s'enchaîne à partir de ce début: "II faut découvrir comment il serait possible de vivre des lendemains qui soient digrres d'un si beau début. ni aux éloges des intellectuels de journaux. En parlant de luimême. nous ne sommes pas allés le dire à la télévision.r. Nous avons porté l'huile là où était le feu)} (OCe. L'importance de ses premières activités. 252-253). ou même dans le commandement. 220). est soulignée par son affirmation que la haine dont il fut toujours entouré remorrterait à cette époque: « Certains pensent que c'est à cause de la grave responsabilité que l'on m'a souvent attribuée dans les origines.. 82 GUY DEBORD projetaient des errances systématiques appelées" dérives)}. l'extrême rareté d'un tel phérromène explique pourquoi" ceux qui nous exposent diverses pensées sur les révolutiorrs s'abstiennerrt ordinairement de nous faire savoir comment ils ont vécu )} (OCC. "II est admirable de constater que les troubles qui sont venus d'un lieu infime et éphémère ont finalement ébranlé l'ordre du monde)} (Oee. qui passaient alors presque inaperçues. il cite l'affirmation de Chateaubriand: "Des auteurs modernes français de ma date. on veut la continuer toujours)} (Oee. ce que Debord au contraire n'omet pas de faire. 252). Nous n'avons pas aspiré aux subsides de la recherche scientifique. La singularité de Debord tient encore au fait qu'il peut dire: "Ce que nous avions compris. Pour mieux comprendre ses idées. . il est donc indispensable de jeter un regard sur ce qu'il a fait. ses amis et lui sont" possesseurs d'un bien étrange pouvoir de séduction : car personne ne nous a depuis lors approché sans vouloir nous suivre)} (Oee. Cette première expérience de l'illégalité.

Sans aucun doute. c'est ce que j'ai fait en 1952» (Pan. Que lui. depuis cent ans. 218) l'élaboration d'une théorie n'était qu'un élément. c'était la poésie moderne. 35).. chez moi.. 130-131).. « le dépassement de l'art» se présente à Debord sous la forme du lettrisme. il n'entend consacrer sa vie à aucun art ni à aucune étude universitaire (Pan. d'après lui. 219). Debord aspire dès son adolescence à une vie pleine d'aventures. Ses modèles étant Lautréamont.. Dans un premier temps. il a cherché et entrevu en effet « le « passage au nord-ouest» de la géographie de la vraie vie» (Préf. En 1951. Je crois plutôt que ce qui. 35). dont la figure avait été élevée par les surréalistes à l'exemple suprême de l'homme totalement opposé à toutes les valeurs bourgeoises. Debord est resté fidèle à cette intention.pour ainsi dire . a déplu d'une manière très durable. « avec quatre ou cinq personnes peu recommandables de Paris ». Nous étions quelques-uns à penser qu'il fallait exécuter son programme dans la réalité » (Pan. d'un jeu complexe 1. bien qu'important.1931 à Paris. 131) : « Après tout. qui nous avait menés là. fût « une sOlie de théoricien des révolutions» serait donc « la plus fausse des légendes» (OCC. Cette entreprise s'est développée jusqu'à devenir une guerre sociale où les théories « sont des unités plus ou moins fortes qu'il faut engager au juste moment dans le combat» (OCC. Né le 28. au festival du cinéma de . Debord. Le point de départ était « le dépassement de l'ali » réalisable à ce moment-là « à partir de la poésie moderne s'autodétruisant» (Préf. 20).12. Qu'a-t-il donc fait cette année-là. et l'aventurier pré-dadaïste Arthur Cravan..et la fondation de l'Internationale lettriste? En 1952. à part un curieux film .LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 83 de la révolte de mai 1968.

Reprenant la charge iconoclaste des dadaïstes et des premiers surréalistes. Tout l'art traditionnel est déclaré mort. la lettre. comme le cinéma et l'architecture. non plus sous le signe de l'économie. une sorte . Du point de vue de l'histoire de l'art. le saut à faire pour atteindre ce but étant la réduction de la poésie à son élément ultime. on trouve déjà une bonne part de l'esprit qui caractérisera plus tard Debord et les situationnistes. Ce dernier. à utiliser dans la déclamation onomatopéique. Avec un petit groupe de fidèles.. Dans le lettrisme d'Isou.[ GUY DEBORD Cannes.pensons à l'Ursonate de Kurt Schwitters . mais sous celui de la créativité généralisée. mais que par ailleurs il a inventé beaucoup de choses qui ont permis à d'autres artistes « avant-gardistes» des années soixante d'époustoufler le monde. presque sans image. et l'alternative est inventée aussi par Isou: le détournement. Il s'agissait des lettristes d'Isidore Isou. mais de la civilisation entière'. propose dès 1946 à l'establishment culturel parisien un renouvellement complet non seulement des arts. à utiliser dans le collage. né en 1924 en Roumanie. et un élément sonore. reliant ainsi la poésie. Isou étend ce procédé et d'autres à tous les domaines artistiques et sociaux. qu'ils lui demeurent fidèles ou qu'ils le dépassent: avant tout la conviction que le monde entier est d'abord à démonter. sous les huées. et avec des poésies onomatopéiques et divers monologues en guise de bande-son. la peinture et la musique. il rencontre un groupe qui. projette un film intitulé Traité de Bave et d'Éternité. Isou veut porter à son terme l'autodestruction des formes artistiques commencée par Baudelaire. puis à reconstruire. Celle-ci est à la fois un élément graphique. il faut rappeler que ce mouvement doit beaucoup aux dadaïstes .

Enfin. L'aspiration à dépasser la division entre artiste et spectateur. dans le lettrisme d'Isou. deviennent égaIement des idées centrales chez Debord. rend ce mouvement attrayant même pour certains jeunes dont les préoccupations ne sont pas à proprement parler artistiques. Le groupe d'Isou se consacre en outre à l'organisation de petits scandales. dans les arts. la tendance à croire qu'un petit groupe est appelé à opérer la palingénésie du monde. La découverte de la jeunesse comme catégorie sociologique et comme force révolutionnaire potentielle . on trouve déjà. Un scandale spectaculaire a lieu en 1950. se succèdent les phases ampliques dans lesquelles se développe toute une richesse d'instruments expressifs. à Pâques. en interrompant des représentations théâtrales. mais aussi avec le sectarisme et les polémiques internes que cela implique. dans la cathédrale de Notre-Dame : un jeune homme déguisé en dominicain monte en chaire et annonce aux fidèles que . et l'introduction des comportements et des sentiments.une autre réelle anticipation lettriste sur les années soixante . Tout ceci. mais laisse néanmoins ses traces. et les phases cise/antes dans lesquelles l'art perfectionne. uni à une pratique non conformiste de la vie. puis détruit peu à peu ces raffinements 3. Il en va de même pour l'idée d'Isou d'inventer de nouveaux procédés plutôt que d'exécuter des œuvres. des inaugurations de galeries d'art et des festivals de cinéma. Selon Isou. encore aisés à provoquer à cette époque. avec toute la plaisante mégalomanie.n'est pas suivie à la lettre par Debord. dans l'art.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 85 de collage qui réutilise des éléments déjà existants pour de nouvelles créations. autrement dit du style de vie. et d'en revendiquer ensuite la paternité pour tout ce qui ressemble à ces procédés.

et reproche aux" vieux lettristes ». Passons. 222) et il offre aussitôt sa contribution. on projette son film. encore que de façon vague. le tout interrompu par de fréquents silences. dont l'idolâtrie de la "créativité» représente à leurs yeux un dangereux idéalisme. Le groupe de Debord veut lier son action à une critique sociale d'inspiration marxiste. Son titre est Hurlements en faveur de Sade. Assurément. celte action s'achève par une tentative de lynchage. au débat» (Oee. Il ne peut plus y avoir de film. quatre personnes fond ent à Aubervilliers l'Internationale lettriste 6. le film est interrompu au bout de vingt minutes par un public indignés. mais le scandale n'est pas celui qu'attendaient probablement les spectateurs: tandis que l'écran est tantôt blanc. Le 30 juin 1952. Bien qu'il soit présenté dans un ciné-club" d'avant-garde ». Ses amis et lui vont ainsi se trouver très vite en conflit avec Isou et ses fidèles. une arrestation et la une dans les journaux. revue du cinéma lettriste (avril 1952) 4. annoncé et reproduit préalablement dans l'unique numéro de [on. Au début du film on entend: "Le cinéma est mort. si vous voulez. on entend une série de citations provenant des sources les plus diverses. En novembre 1952. Debord ne se préoccupe plus d'une nouvelle esthétique. presque personne sur . Debord écrit: "Tout de suite je me suis trouvé comme chez moi dans la plus mal famée des compagnies» (Oee. Le sens de la provocation est de dépasser le principe de la passivité du spectateur: à la différence des deux ou trois films lettristes précédents. tantôt noir. À la fin. d'être trop positifs et trop artistes. ou " lettristes de droite ». se succèdent vingt-quatre minutes de silence et d'obscurité totale. Il).86 GUY DEBORD "Dieu est mort». des observations sur la vie des lettristes et quelques affirmations théoriques. il veut mettre un point final même au plus récent des arts.

en France. du moins indirectement. ou comme le groupe belge de Marcel Mariën. Avant de suivre le parcours de cette singulière organisation. Les années vingt. Belgique et Danemark. d'autant qu'à cette époque. Au contraire. à mille lieues de toute nouveauté révolutionnaire. hormis un très bref moment d'euphorie. Si le surréalisme avait déjà perdu beaucoup de sa charge novatrice dès 1930.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 87 le moment ne prend acte de ce que proclament quelques jeunes gens «marginaux» dans un bouge de banlieue. de semblables déclarations devaient être fréquentes dans un certain milieu. d'autre part à l'involution spiritualiste de beaucoup de ses adeptes. d'une part à son entrée dans les temples de l'art bourgeois et dans la publicité. le climat politique et culturel est plutôt gris. Ce n'est que hors de France qu'il peut encore inspirer. connu sous le nom d' « École de Paris». après la Libération de 1945. arrêtons-nous un instant pour examiner le moment historique dans lequel elle est née. le morceau de papier sur lequel ils fixèrent alors leurs principes en vingt lignes est présenté comme un document historique dans un gros volume illustré 7. les vieilles gloires du genre Mauriac ou Gide demeu- L . sa décadence devient brutalement évidente: on en remarque les signes. sont marquées en France par une effervescence notable. Mais quarante ans plus tard. Ce fait surprenant est dû sans nul doute à la «carrière» ultérieure de Debord. qui se poursuit jusqu'aux années trente. en particulier la première moitié. Dans le champ littéraire. Au contraire. on voit apparaître dans la pemture un nouvel académisme un peu « avant-gardiste ». après la guerre. des groupes comme COBRA en Hollande.

dénonçant entre autre. La revue Les Temps modernes esquisse après 1945 une critique du stalinisme. seul semble s'opposer le Parti communiste. le Parti communiste exerce un véritable terrorisme sur les intellectuels et parvient à étouffer toute pensée de gauche qui n'irait pas dans le sens de ses manuels.passent très vite dans le camp libéral. du fait de son rôle dans la Résistance et de sa politique" nationale". d'anarchistes et de bordiguistes. même auprès des autres forces politiques. Mais hormis leur incapacité totale à se faire entendre en public. Aron et Camus . À cette époque. chassé du gouvernement en 1947. la" paupérisation absolue du prolétariat J. Aux forces bourgeoises.à part naturellement les intellectuels bourgeois . Sartre. et plus significatives encore sont les contorsions obscènes du quatrième. le PCF se caractérise par un dogmatisme délirant. On voit apparaître aussi des groupes de trotskistes. mais doté d'un quart des votes électoraux et d'un très grand prestige. juste au début des années cinquante.qui n'y soit soumis pendant quelque temps. ceux-ci souffrent de structures autoritaires et de stérilité théorique . y compris les spécialistes de l'antistalinisme qui devaient pulluler quelques années plus tard. on ne trouve pratiquement aucun intellectuel . devant le "caractère socialiste" de l'Union soviétique et l'" extraordinaire intelligence objective" du PCF . En France plus que dans tout autre pays occidental. et radotant sur une" logique prolétarienne JJ.les trotskistes ne réus- . mais il est significatif que trois de ses quatre fondateurs . Les choses sont encore plus nettes en politique. tandis que semble épuisée toute veine réellement novatrice. Totalement inféodé à l'URSS de Staline.88 GUY DEBORD rent imperturbables.Merleau-Ponty.comme il l'écrit encore en février 1956.

en l'espace de quelques années elle parvient au niveau des pays les plus développés.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 89 sissent même pas à décider entre eux si oui ou non la société soviétique est une société de classe. tandis que dans les autres pays européens la moyenne n'est que de 33 %9. D'un désaccord de ce genre naîtra. sa préparation pendant les années de l'Internationale lettriste est indissociable du rapide et profond changement que la France a subi dans les années cinquante. d'un certain niveau théorique. représente la seule véritable nouveauté de l'après-guerre 8. Si l'activité des situationnistes dans les années soixante était une tentative de réponse à la nouvelle situation sociale créée par le capitalisme moderniste. entre 1954 . l'économie française est encore relativement arriérée par rapport à celle des pays du Nord . celle-ci ne se distingue pas beaucoup des « communistes de gauche H des années vingt.le taux des personnes employées dans l'agriculture (27 %) est le double du chiffre hollandais (13 %) -. et ne recherche pas du tout la jonction entre la théorie révolutionnaire marxiste et l'exigence des avantgardes de « changer la vie H. malgré toutes ses limites. mais d'un passage qualitatif qui bouleverse profondément la vie quotidienne. le groupe qui va publier la revue Socialisme ou Barbarie (voir ci-dessous). Les années culminantes de l'activité des jeunes lettristes correspondent exactement à ce bref laps de temps. introduisant un « style H. et entre 1953 et 1958 la production industrielle en France s'accroît de 57 %. figuré par le « métro-boulot-dodo H. seule position marxiste indépendante. au début 1949. Le taux de croissance du rendement par heure de travail est le plus élevé du monde. On peut donc affirmer que le lettrisme d'Isou. existant alors en France. Alors qu'au début de cette période. Il ne s'agit pas d'une simple croissance quantitative. Au début cependant.

L'importance de l'I.L. qui nient aux pal1isans d'Isou d'être encore des lettristes . les dépenses des Français en électroménager doublent. L'activité des lettristes . le nombre des étudiants du secondaire s'était multiplié par six en l'espace de vingt ans. et de l'I. La question qui revient si souvent dans leurs publications: «Ces moyens modernes servirontils à la réalisation des désirs humains?» s'explique dans le cadre de la plus profonde restructuration de la vie quotidienne que la France ait jamais connue. dans lequel les sociologues croient aujourd'hui reconnaître le moment culminant d'une" seconde et silencieuse révolution française» qui arracha violemment" la France à son cadre encore traditionnel » et qui marque le début de l' " aliénation» actuelle".L.est inséparable de l'époque où Paris est encore pour quelque temps la capitale culturelle du monde. les" habitations à loyer modéré» qui depuis ont ravagé toutes les banlieues. En 1955 la machine à laver le linge apparaît sur le marché. . à un moment où celle-<:i existe déjà dans d'autres pays. Cette subite irruption de la modernité.comme se nomment simplement les adhérents de l'I.90 GUY nEBORD et 1956.S. En 1957. et où les diverses factions de l'intelligentsia peuvent croire que leurs querelles ont une importance universelle puisqu'elles sont parisiennes. et la jeune génération est particulièrement portée à apprécier le changement. fait qu'en France plus qu'ailleurs. En 1953 a lieu la première émission télévisée en direct. Entre 1954 et 1956. réside dans le fait qu'elles ont été parmi les premières à reconnaître dans ces nouveaux phénomènes les données de base d'une nouvelle lutte de classe. Oebord évoquera plus tard la beauté de Paris au temps de sa jeunesse " quand. on peut voir venir la modernisation capitaliste " . et la même année on construit à Sarcelles les premiers grands ensemb les.

pratiquement inexistantes . 180).LA PRAT1QUE DE LA THÉORlE 91 pour la dernière fois. Nous ne sommes pas alors dans les années soixante. Le centre est encore habité par un peuple au sens ancien du terme. Cette nouvelle «Internationale» comprend environ une douzaine de jeunes gens. ayant en commun l'opposition tragique de leur subjectivité avec le reste du monde 13. Quelques années plus tard. les descendants de ceux qui s'étaient soulevés tant de fois pour chasser leurs seigneurs. Ils méprisent l'existentialisme. Même si les choses ne se passent pas sans mal dans les trois ou quatre bars où ils se retrouvent. pour être à Paris.resteraient dans l'histoire» (Potl. Au lieu de la vie morne que leur propose la société tout entière. elle a brillé d'un feu si intense» (Oee. 417) .. IS. De tous les coins du monde y viennent encore des jeunes qui. avait représenté leur lieu de liberté. tout ceci s'achève. acceptent de dormir sous les ponts. comme les situationnistes seront les premiers à le dire (<< La chute de Paris ». pendant si longtemps. et qui. Mai 68 est aussi une tentative des jeunes pour reprendre la ville qui. du moins après l'exclusion de certains éléments purement nihilistes. ils fondent leur épopée sur la recherche de la passion et de l'aventure. dans les années soixante. menacés par la misère et la police 14. comme une avant-garde audelà même de tout art. bien qu'ils en représentent objectivement par certains côtés une espèce d'aile plus extrémiste.c'est ce qui constitue l'internationalisme. et sont convaincus que leurs «œuvres . dont certains sont nord-africains ou étrangers résidant à Paris . avait tant changé 12 . Ils se considèrent. ils n'en sont pas moins très fiers d'eux : ils méprisent le monde qui les entoure et tous ceux qui ne sont pas aussi décidés qu'eux à rompre avec la vie bourgeoise. quand l'underground . 227).

mais à une époque où un tel groupe reste très isolé et entouré d'ennemis. Tout ceci confère une extraordinaire intensité aux rencontres et aux événements. Il est probable que personne aujourd'hui ne se souviendrait de l'I . non sans rappeler que pour beaucoup d'entre eux l'aventure s'est mal terminée. adressez-vous à l'Internationale lettriste ». il n'y a . mais en véri té ses déclarations méritent par elles-mêmes d'être remarquées : «Les plus beaux jeux de l'intelligence ne nous sont rien. l'amour et l'urbanisme sont des moyens qu'il nous faut commander pour la résolution d'un problème qui est avant tout d'ordre éthique. sans indulgence. À part la diffusion sporadique de billets portant des inscriptions comme «Si vous vous croyez du génie. De 1952 à 1954 paraissent quatre numéros d'Internationale lettriste. Malgré l'hostilité et les truquages du monde. Après l'exclusion d'un certain nombre de personnes. ils s'adressent au public dans des petites revues ronéotées. et Debord par la suite fera souvent l'éloge de cette période héroïque.L. si celleci n'avait pas constitué les débuts de Debord. ou bien: «Construisez vous-mêmes une petite situation sans avenir"». se constitue en 1953. de deux ou trois pages chacun. à cô té de Debord. Nous savons comment faire.92 GUY DEBORD devient à la mode et est largem ent accepté. Mohamed Dahou. sa femme Michèle Bernstein . L'économie politique. les participants d'une aventure à tous égards redoutable se rassemblent. dont on peut rappeler. Jacques Fillon et Gil 1. Rien ne peut dispenser la vie d'être absolument passionnante. Nous considérons généralement qu'en dehors de cette participation. un noyau dur de l'I. Wolman. et de 1954 à 1957 vingt-neuf numéros de Potlatch. ou si vous estimez posséder seulement une intelligence brillante.L. auteur d'un film lettriste en 1952.

«Presque tout ce qui se passe dans le monde suscite notre colère et notre dégoût»... «nous savons pourtant. l'âge moyen est de 23 ans au moment de la constitution de l'I. suivent sept signatures. mais aussi beaucoup plus sincères. avec l'exclu. Ils sont très jeunes: à l'été 1953..bien que les jeunes lettristes soient plus frustes et plus négatifs.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 93 pas de manière honorable de vivre» . le tout dans la tradition des tracts surréalistes (PotL. affirment-ils. La recherche de l'aventure. À cette époque d'éclectisme effréné dans tous les . Sous peine d'exclusion. chaque mot des membres doivent correspondre à l'esprit du groupe. 3/17). 43) . La propension à l'exactitude statistique et l'allusion aux épurations au sein du groupe . 39) . le fait que leur revue donne le compte rendu d'une réunion de lettristes tenue pour décider de brèves inscriptions à la craie à faire dans quelques points de la ville.8 ans quelques mois plus tard à la suite de purges internes (IS. les longues discussions au cours d'une autre séance sur la question de savoir s'il faut abattre toutes les églises ou bien les destiner à d'autres usages : tout ceci indique que. de la passion et du jeu doit se dérouler avec la rigueur d'une organisation révolutionnaire de type léniniste. l'affirmation de leur subjectivité et leur niveau culturel bien réel malgré tout. qui interdit en plus tout contact. Le refus du travail et l'aspiration vague à la «révolution ». selon les calculs effectués quelques années après. même privé. chaque geste. les rendent semblables aux premiers surréalistes .L. pour les jeunes lettristes. leur âge moyen est d'environ 21 ans. de plus en plus. Ou plus exactement. tandis qu'il descendra à 20.les «vives luttes de factions et l'exclusion de meneurs dépassés» (Potl. leur activité est absolument sérieuse. 156) et ils repoussent l'assertion courante selon laquelle la vie est triste (PotL. 17-18). nous amuser de tout» (PotL.

auxquels on ne demande qu'une adhésion formelle des principes du parti. et leur vaut d'innombrables reproches et des accusations de "stalinisme». en exigeant une participation sans faille. Ce manque total d'indulgence vis-à-vis de l'extérieur C" Nous n'avons aucune relation avec les gens qui ne pensent pas comme nous» [PotI.. 166)) comme vis-à-vis d'eux-mêmes C" II vaut mieux changer d'amis que d'idées» [PotI. lequel avait . et l'l. et la question de savoir de quoi un individu se satisfait prouve sa valeur .S. l'Internationale lettriste exige de ses participants une rupture inconditionnelle avec tous les éléments de la vie environnante. Au contraire l'l. » Cependant. 185)) caractérise les lettristes et les situationnistes comme peu d'autre élément. cherchent à maintenir un nombre minimum de participants. car dans ces dernières la rigueur est toujours mêlée à des considérations tactiques et à la recherche d'un nombre élevé d'adhérents. Mais il est plus intéressant de souligner ici que la singulière combinaison entre la recherche du dérèglement et la rigueur est un élément de plus qui lie les jeunes lettristes au surréalisme. sur le plan de la pensée comme sur celui du vécu. on trouve deux fois la phrase détournée de Saint-Just: "Les rapports humains doivent avoir la passion pour fondement. sinon la terreur ". cette discipline se distingue de celle des organisations léninistes.L.Debord gardera la même exigence dans toutes ses activités ultérieures. La grande majorité des membres de ces organisations a fini d'ailleurs par être exclue sur proposition de Debord. dans les quelques pages d'Intemationale lettriste..94 GUY DEBORD domaines. dès l'origine. Ce n'est pas pour rien si. li s'agit de l'autodéfense d'un groupe qui opère dans des conditions difficiles et qui par ailleurs a identifié la cause de la dégénérescence des autres groupes avec leur trop grande tolérance interne.

lA PRATIQUE DE lA THÉORIE

95

introduit dans le monde artistique les exclusions, les scissions et les orthodoxies. Le rapport du groupe de Debord
avec le surréalisme originaire est ambigu 17, tandis que par
rapport au surréalisme contemporain, ils parlaient d'« agonies véreuses et théosophiques» (Potl., 176). Breton en particulier est l'objet d'une véritable haine œdipienne. Un
« manifeste» de vingt lignes en 1953 annonce que « la société
actuelle se divise donc seulement en lettristes et en indicateurs, dont André Breton est le plus notoire 18»; dans Potlatch, ils parlent des «inquisiteurs bourgeois comme André
Breton ou Joseph MacCarthy » (Potl., 80), et ils écrivent des
phrases comme: « De Gaxotte [historien ultra-réactionnaire]
à Breton, les gens qui nous font rire se contentent de dénoncer en nous [ ... ] la rupture avec leurs propres vues du
monde qui sont, en fin de compte, fort ressemblantes»
(Potl., 107). Pour le soixantième anniversaire de Breton,
quelques amis belges des lettristes envoient de fausses invitations convoquant des centaines de personnes à l'hôtel
Lutétia où Breton devait soi-disant parler « de l'éternelle jeunesse du surréalisme». Morale de la farce selon Potlatch :
«Aucune bêtise ne peut plus surprendre si elle se recommande de cette doctrine» (Potl., 240).
Les lettristes affirment parallèlement « que le programme
des revendications défini naguère par le surréalisme}) était
un «minimum» (Potl., 44). Ils reconnaissent le rôle positif
joué par le surréalisme, moins par ses œuvres que par sa tentative de « changer la vie» et d'aller au-delà de l'art. Le surréalisme avait été une destruction, encore artistique, de l'art,
alors que maintenant s'impose une tâche bien plus grande,
qui n'est plus expressive ou esthétique : « la construction
consciente de nouveaux états affectifs}) (Potl. , 106).
La « construction de situations}) est en effet le concept clé


96

GUY DEBORD

des jeunes lettristes 19; elle ne peut se réaliser par l'affirmation de dogmes, mais par la recherche et par l'expérimentation. Debord en parle dès ses premiers écrits - dans la
revue lOTI, déjà citée - , et nous retrouvons ce concept
quinze ans plus tard quand il analyse la façon dont le spectacle empêche les hommes de créer leur propre destin. Le
programme est toujours le même, mais, dans les dix premières années, il se résume principalement à l'idée du
dépassement de l'art.
Dans les années cinquante, il est facile de constater le
manque de nouveautés culturelles, et les lettristes se
moquent - chez Robbe-Grillet tout particulièrement - de
toutes ces « nouveautés», auxquelles ils reprochent de n'être
qu'une pâle copie des avant-gardes historiques que personne n'aurait songé à prendre au sérieux quelques années
auparavant. Mais il ne s'agit pas d'attendre l'arrivée d'un
nouveau courant artistique: « Toute la peinture abstraite,
depuis Malevitch, enfonce des portes ouvertes» (Potl., 215);
« tout le champ possible des découvertes» du cinéma est
épuisé (Potl., 139); « la poésie onomatopéique et la poésie
néo-classique ont simultanément manifesté la dépréciation
complète de ce produit» (Potl., 209). Les lettristes - déjà
avec Isou - pensent que l'invention d'une technique artistique, une fois réalisée, réduit tous ses utilisateurs futurs au
rang de banals imitateurs.
Potlatch offre une explication originale à cet immobilisme
de l'art: ce sont « les rapports de production qui contredisent le développement nécessaire des forces productives
aussi dans la sphère de la culture» (Potl., 274). De même
que l'accroissement de la domination humaine sur la nature
a dépassé l'idée de Dieu, les nouveaux progrès de la technique rendent possible et nécessaire le dépassement de l'es-

LA PRATIQUE DE LA THÉORIE

97

thétique. L'Église était une « sorte de monument élevé à tout
ce qui n'est pas encore dominé dans le monde» (Pot!., 205).
L'art est l'héritier de la religion 20 car il exprime le fait que
l'homme n'est pas en mesure d'utiliser les nouveaux moyens
pour se créer une vie quotidienne différente (Pot!., 170); et
c'est précisément l'apparition d'un nouvel ordre possible
qui rend inutile la simple expression du désaccord. C'est le
sens de l'affirmation de Debord et Wolman, selon laquelle
le lettrisme n'est pas « une école littéraire», mais la
recherche expérimentale d'une nouvelle {( manière de
vivre» (Pot!., 186). Potlatch réclame l'unité de l'art et de la
vie, non pour abaisser l'art à la vie actuellement existante,
mais au contraire pour élever la vie à ce que l'art promettait. La richesse de la vie promise par l'art, de même que les
techniques d'intensification des sensations qui distinguent
les pratiques artistiques, doit se retrouver dans le quotidien.
Les lettristes espèrent ainsi dépasser les surréalistes. Breton
avait parlé de « la beauté, dont il est trop clair qu'elle n'a
jamais été envisagée ici [par lui] qu'à des fins passionnelles 21 »; pourtant, les surréalistes se sont contentés d'écrire
des livres dans lesquels ils affirmaient hautement la nécessité de vivre les nouvelles valeurs au lieu de seulement les
décrire. En 1925 ils proclamaient: « 1° Nous n'avons rien à
voir avec la littérature. Mais nous sommes très capables, au
besoin, de nous en servir comme tout le monde. 2° Le surréalisme n'est pas un moyen d'expression nouveau ou plus
facile [ ... ] 3° Nous sommes bien décidés à faire une Révolution 22.» Mais la suite s'est avérée plutôt différente.
Si la poésie est morte dans les livres, elle « est maintenant
dans la forme des villes», « elle se lit sur les visages». Et il ne
faut pas se limiter à la chercher où elle est: il faut construire
la beauté des villes, des visages: « la beauté nouvelle sera

98
DE SITUATION»

GUY DEBORD

(Potl., 41-42). À la différence des surréalistes, les
lettristes n'attendent pas grand-chose des replis cachés de la
réalité, des rêves ou de l'inconscient; il faut au contraire
refaire la réalité elle-même. " L'aventurier est celui qui fait
arriver les aventures, plus que celui à qui les aventures arrivent» (Potl., 51) - cette belle affirmation pourrait être l'épigraphe de tout le parcours de Debord. Les arts ont désormais la fonction de concourir à un nouveau style de vie, et
au début les lettristes parlent d'" art intégral ». Les situations
que rech erchent sans cesse les futurs situationnistes contiennent un aspect matériel, et la réalisation véritable de la
construction de situations sera un nouvel urbanisme, où
tous les arts seront utilisés pour créer une ambiance passionnante.
L'intérêt des lettristes pour l'urbanisme est un fruit de la
psychogéographie, terme par lequel ils désignent l'observation systématique des effets que produisent les différentes
ambiances urbaines sur l'état d'âme. Les lettristes publient
plusieurs descriptions des zones qui peuvent subdiviser la
ville du point de vue psychogéographique, ainsi que des
observations sur des lieux précis". L'exploration est réalisée
au cours d'une dérive, qui est" une technique du passage
hâtif à travers des ambiances variées 24»: ce sont des promenades d'environ une journée au cours desquelles on se
laisse" aller aux sollicitations du terrain et des rencontres».
L'importance du hasard diminue avec la connaissance
accrue du terrain, qui permet de choisir les sollicitations auxquelles on veut répondre. Mais seuIl'" Urbanisme unitaire»
pourra fournir une vraie solution: la construction d'ambiances permettant non pas d'exprimer des sensations, mais
d'en susciter de nouvelles. L'intérêt pour une telle architecture antifonctionnaliste s'accroît durant l'agitation lettriste et

U\ PRATIQUE DE U\ THÉORIE

99

constituera l'un des premiers points de rencontre avec les
autres groupes artistiques européens qui conflueront ensuite
dans l'Internationale situationniste.
Les lettristes, au lieu de créer des formes entièrement nouvelles, veulent reprendre des éléments déjà existants pour
les disposer différemment. Cette technique du « réemploi»,
qui remonte d'une part au collage dadaïste, d'autre part aux
citations déformées adoptées par Marx et Lautréamont, est
appelée détournement. II s'agit d'une citation, ou d'une réutilisation dans un sens plus général, qui « adapte» l'original à
un nouveau contexte. C'est aussi une manière de dépasser
le culte bourgeois de l'originalité et de la propriété privée
de la pensée. Dans certains cas on peut utiliser des produits
de la civilisation bourgeoise, même les plus insignifiants
comme la publicité, en modifiant leur sens; dans d'autres
cas on peut au contraire rester fidèles au sens de l'original
- par exemple une phrase de Marx - en changeant sa
forme . Tandis que le collage dadaïste se limitait à une dévalorisation, le détournement se fonde sur une dialectique
de dévalorisation et revalorisation (lS 10/59), en niant
« la valeur de l'organisation antérieure de l'expression»
(lS 3/10). Les éléments y prennent un nouveau sens. On peut
déjà remarquer ici l'aspiration de Debord à dépasser la pure
négativité qui avait distingué Dada. Théorisé systématiquement dans un article de Debord et Wolman en 1956 25 , le
détournement fut l'un des aspects les plus caractéristiques
des lettristes et des situationnistes : les tableaux kitsch
repeints par Jorn, les bandes dessinées composées avec de
nouvelles légendes, les films de Debord presque exclusivement construits à partir d'extraits d'autres films, constituent
différentes formes de détournement. L'exemple suprême est
La Société du Spectacle. Reconnaître toutes les citations

. mais «utilisées à des fins de pro-pagande ». Énoncer des programmes «utopiques» comme celui de 1'« Urbanisme unitaire» n'est pas très difficile. il faut seulement en modifier le sens et les organiser différemment (par exemple : IS. Bernard.. ne manqueront pas à la guerre civile» (Potl. et dès le début elle tend à se rattacher aux traditions révolutionnaires. Dans un sens plus large.100 GUY DEBORD détournées contenues dans le texte exige une solide culture". Mais le PCF ne suscite aucune sympathie. ou encore la métaphore de la recherche du «passage au nord-ouest ». 28). extraite des Confessions d'un mangeur d'opium de Thomas De Quincey.L. du moins. le lettrisme d'Isou et tant d'autres l'ont fait de façon analogue. (Préf. les créations du passé ne sont ni dépréciées ni contemplées avec respect. 28 )). et on ne voit pas d'autres partis révolutionnaires.L. l'I.7/18). ou la phrase du Panégyrique de Bernard de Clairvaux de Bossuet: «Bernard.. Ainsi. dans la culture comme dans la technique. comme celui du Manifeste communiste: «La grosse artillerie avec laquelle on bat en brèche toutes les murailles de Chine 27». demande «aux partis révolutionnaires prolétariens d'organiser une intervention armée pour soutenir la nouvelle révolution» en Espagne " .. l'I. c'est la recherche des moyens pratiques pour réaliser un tel programme. En 1954 Debord annonce que «les meilleures raisons. toute la conception sociale de Debord est basée sur le détournement: tous les éléments pour une vie libre sont déjà présents. cette verte jeunesse ne durera pas toujours . reste une bohème qui place de vagues . mot que Debord emploie encore jusqu'en 1960. Certains emprunts reviennent avec insistance dans ses textes. 131). Ce qui distingue l'LL.. Au cours des pre-mières années.

ou serviront-ils à créer de nouvelles aliénations? « Le vrai problème révolutionnaire est celui des loisirs. qui ne réussit même pas à fournir un soutien concret à la cause de la liberté algérienne. et elles ne sortent pas de la bouche d'un sociologue ni d'un marxologue professionnel.. De façon cohérente. mais leur détachement vis-à-vis de la « politique » fait . le changement n'est qu'une dérision» (Potl. pour poser le « problème de la survivance ou de la destruction de ce système». Ils constatent la totale dégénérescence de la gauche. Partout on s'est borné à l'abrutissement obligatoire des stades ou des programmes télévisés [ ..LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 101 espoirs dans une « révolution» mythique. ]. 50-51). et que nous n'attendons pas de compensations. À cette époque où subsiste encore un prolétariat au sens classique. . hors celles que nous devons inventer et bâtir nous-mêmes» (Pot!. Si cette question n'est pas ouvertement posée avant l'écroulement de l'exploitation économique actuelle. L'organisation des loisirs [ . 30-31). Ces déclarations de 1954 étaient véritablement prophétiques à une époque où le phénomène n'en était qu'à son tout début. . les lettristes refusent le syndicalisme ou les revendications purement économiques. C'est pourtant durant cette période que les lettristes vont jeter les bases des élaborations futures. ils sont parmi les premiers à entrevoir les termes inédits dans lesquels le problème commence à se poser : qu'adviendra-t-il de la part croissante de temps libre à la disposition de la population? Les moyens techniques modernes permettront-ils à l'homme de vivre sous le signe du jeu et du désir... en vertu d'un principe plutôt « existentialiste» : le fait que « la vie passe. ] est déjà une nécessité pour l'État capitaliste comme pour ses successeurs marxistes. Les interdits économiques et leurs corollaires moraux seront de toute façon détruits et dépassés bientôt.

Les Lèvres nues.. sur la côte ligure. avec le peintre et architecte hollandais Constant. Mariën. Mais l'amitié avec le peintre danois Asger Jorn se révèle plus féconde. L'I. Debord en a d'autres. en compagnie du peintre piémontais Pinot-Gallizio.. Quelques mois plus tard. et de tous ces contacts naîtra une première rencontre. qui cherchait à retrouver l'esprit révolutionnaire du surréalisme.L. en créant un art de type expressionniste. Celui-ci. Jorn fonde en Italie un "Mouvement International pour un Bauhaus Imaginiste". aux moyens pratiques de sa réalisation. huit personnes décident de foncier l'" Internationale situationniste ». aux "excès du sectarisme" et à la "pureté inactive". Plusieurs vont se perdre en route dans les mois suivants. En juillet 1957 à Cosio d'Arroscia. comme Debord le reconnaîtra rétrospectivement en 1957 cPotl.102 GUY DEBORD qu'ils se bornent à des commentaires très succincts sur l'évolution politique intérieure et internationale. avait animé entre 1948 et 1951 le groupe COBRA. 263). Le secret du pouvoir de séduction des théories situationnistes dans les années soixante s'explique par leur volonté d'associer le contenu de la nouvelle révolution.L. Il a beaucoup d'amis dans différents pays d'Europe. dans laquelle paraissent quelques articles des lettristes. mais il lui faudra plusieurs années pour devenir un programme cohérent. avec des participants de huit pays. En 1955. La première étape est la collaboration avec la revue belge dirigée par M. en septembre 1956 à Alba dans le Piémont. le nouveau mouvement a des . Cette exigence apparaît déjà dans les premiers temps de l'l. doit d'abord dépasser sa tendance au "nihilisme satisfait ". et qu'ils ne s'engagent jamais dans des analyses plus détaillées. inclus dans le vieux mouvement ouvrier. annoncée par l'art.

Hollande. 262). .LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 103 adeptes en Italie. France. Grande-Bretagne. Être « dans et contre la décomposition » (Potl. « il faut nous emparer de la culture moderne. avec les événements survenus en Algérie et en Espagne. Algérie et dans les pays scandinaves. Cette possibilité est en phase avec le fait que la léthargie de l'après-guerre semble toucher à sa fin : Debord parle « de ce renouveau révolutionnaire général qui caractérise l'année 1956». . Debord définit explicitement comme « un pas en arrière» cette union entre le radicalisme lettriste et d'autres forces qui évoluent encore à l'intérieur d'une perspective artistique. affirme Debord . et le dénominateur commun se limite pratiquement au thème de l'Urbanisme unitaire et à l'expérimentation pour créer de « nouvelies ambiances» dans le but de susciter de nouveaux comportements et d'ouvrir la voie à une civilisation du jeu. La plupart sont des peintres. . pour l'utiliser à nos fins » (Potl. Belgique. On ne peut pas continuer à « mener une opposition extérieure ». Allemagne. 269) contient le risque d'une régression. La gauche traditionnelle s'est totalement discréditée et la culture a atteint un degré de décomposition qui n'échappe plus à personne. mais surtout les grandes révoltes en Pologne et en Hongrie (Potl. 249). Le contexte pourrait donc être favorable à l'apparition d'une nouvelle force révolutionnaire. même si celle-ci doit encore chercher sa cohérence. Les situationnistes et l'art Les premières années de l'agitation situationniste se déroulent en grande partie à J'intérieur du monde artistique . mais aussi la possibilité d 'élargir considérablement les bases du projet.

.. Louant la richesse du programme surréaliste originaire. peut retarder le changement de la base de la société. La neutralisation des avant-gardes artistiques devient par conséquent l'une des principales préoccupations de la propagande bourgeoise.. Toutefois Debord affirme: "Les problèmes de la création culturelle ne peuvent plus être résolus qu'en relation avec une nouvelle avance de la révolution mondiale" (Rapp. le dadaïsme .. Debord identifie la source de la dégénérescence du mouvement avec la surévaluation de l' in- . Dans son style si efficace. et le retard dans le changement des superstructures. qui puise à la fois dans les écrits de jeunesse de Marx et de Hegel. et si étranger à toute mode linguistique. élaboré par Debord comme plate-forme provisoire pour la nouvelle organisation. Debord passe en revue les progrès de conscience qui se sont accomplis dans le futurisme. Ce texte d'une vingtaine de pages constitue la première présentation systématique des idées de Debord alors âgé de vingt-cinq ans.104 GUY DEBORD et de la problématique culturelle. 691) .dont" la dissolution [ . mais dont l'apport se retrouve dans toutes les avant-gardes successives (Rapp. 696) : c'est ce qu'on peut lire dans le Rapport sur la construction des situa/ions et sur les conditions de l'organisation et de l'action de la tendance situationniste internationale. c'est-à-dire de la culture. Debord y définit la culture comme le reflet et la préfiguration de l'emploi des moyens dont dispose une société.et le surréalisme. contrairement à ce qu'affirme le marxisme dit " orthodoxe ". et c'est aussi le plus long qu'il ait écrit avant La Société du Spectacle. mais aussi dans la prose du XVII' siècle et les textes de Saint-Just. ] était nécessitée par sa définition entièrement négative ". La culture moderne est restée arriérée par rapport au développement de ses moyens.

Pour l'œuvre d'art tendant à la {( fixation de l'émotion» et à la durée. il n'y a plus de place.. entre autres choses. Ce qui était auparavant une protestation contre le vide de la société bourgeoise se retrouve maintenant fragmenté et dissous {( dans le commerce esthétique courant». La première tâche de l'I.. peut-on dire. consistent à {( miser sur la fuite du temps». nous voyons un exemple particulièrement évident de la fonction totalement dévoyée des vieilles avant-gardes après 1945. L'art ne doit plus exprimer les passions du vieux monde.S.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 105 conscient. {( Dans une société sans classes. 698-699). lettrisme. (COBRA. 700) 30. qui est le véritable nouveau théâtre de la lutte des classes (Rapp. Ceci peut se faire soit par {( la dissimulation du néant» .soit par {( l'affirmation joyeuse d'une parfaite nullité mentale» (Rapp. feront de la peinture» (Rapp.S. mais contribuer à inventer des passions nouvelles: .Debord cite l'existentialisme . Quand l'éloge surréaliste de l'irrationnel est récupéré par la bourgeoisie pour embellir ou justifier la complète irrationalité de son monde. le {( réalisme socialiste» des pays de l'Est se situe à un niveau encore plus bas. 693). Les arts ne seront pas niés. mais des situationnistes qui. Il ne reconnaît de valeur positive qu'à ces forces qui ont ensuite conflué dans l'I. comme chez Beckett ou chez Robbe-Grillet. L'élaboration d'une {( science des situations» sera la réponse au {( spectacle» et à la non-participation. il n'y aura plus de peintres. telles que la dérive ou la {( situation construite». Il va de soi que pour Debord. mais tous feront partie de cette unité d'ambiance matérielle et de comportement qu'est la situation. comme une affirmation positive de ce vide.. toutes les procédures situationnistes. consistera en une vaste expérimentation des moyens culturels pour s'insérer {( dans la bataille des loisirs». Bauhaus Imaginiste).

PinotGallizio invente la « peinture industrielle».. mais aussi plus volumineux. avec sa couvelture métallisée caractéristique. et de nombreux Scand inaves.. qui dans leur diversité se complètent bien. ensuite les numéros deviennent plus rares. ] l'idée bourgeoise du bonheur» et les passions du vieux monde (Rapp. Durant les quatre premières années de son existence. Quelques mois après la fondation.. 700) . Jusqu'en 1960. Jusqu'en 1961 elle paraît à un rythme quasi semestriel. entré en 1958. Le « théâtre d'opérations» sera la vie quotidienne: « Ce qui change notre manière de voir les rues est plus important que ce qui change notre manière de voir la peinture» (Rapp. les apports de Constant. et de Pinot-Gallizio sont également importants. ni à une révolution uniquement « cu lturelle ». D'une façon ou d'une autre. Ils envisageaient la création d'une nouvelle civilisation et une réelle mutation anthropologique. La liberté octroyée dans le domaine cu lturel devient l'alibi pour couvrir l'aliénation de toutes les autres activités. toutes les activités situationnistes de cette période sont placées sous le signe de l'expérimentation et du détournement (IS 3/10-11).S. produite à grande échelle sur de longs rouleaux vendus au mètre. Jorn. l'I. dont un groupe entier de peintres allemands du nom de SPUR. la fonction principale de la « propagande hyperpolitique» est de « détruire [ . tourne autour de la collaboration entre Debord et Jorn. En juin 1958 sort à Paris le premier numéro de la revue Internationale situationniste. Les objectifs des situationnistes ne se limitaient donc pas à une révolution purement politique.106 GUY DEBORD au lieu de traduire la vie. les exclusions commencent. il doit l'élargir. Par conséquent. mais d'autres personnes arrivent.. mais la culture reste toutefois le seu l lieu où l'on puisse poser dans sa totalité la question de l'emploi des moyens de la société " . 701). déjà .

avec des images en grande partie empruntées ailleurs et détournées. demeurent dans l'I.S. publie quelques monographies sur ses artistes et accepte d'organiser au Musée communal d'Amsterdam un labyrinthe adapté à la dérive. . Cette fois. retrace les années de l'Internationale lettriste en utilisant exclusivement des « éléments préfabriqués».S. élabore des projets détaillés pour une ville utopique. bien qu'en fin de compte l'exposition n'ait pas eu lieu. En même temps.S. Pour une partie du groupe.. de l'ancien groupe lettriste. appelée « New Babylon ». Les situationnistes veulent s'emparer du secteur culturel pour le transformer. et Debord affirme en effet dans le premier numéro d'Internationale situationniste que leur organisation « peut être considérée [ . Constant. achète de vieux tableaux au marché aux puces et peint par-dessus. 1/21)34. . Debord en tête . Toutefois. mais les positions de Debord sont partagées par de nouveaux venus comme le Belge R. ] comme une tentative d'organisation de révolutionnaires professionnels dans la culture » (lS. une fracture irrémédiable apparaît bientôt dans l'I. où « chaque page se lit en tous sens. sur le rapport entre « culture » et « révolution ».édités en nombre limité : Fin de Copenhague 32 et Mémoires 33. seuls Debord et Bernstein. architecte de profession.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 107 célèbre au niveau européen. Debord tourne un moyen-métrage intitulé Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps.après 1961 . 3/11). L'I. et où les rapports réciproques des phrases sont toujours inachevés» (lS. Debord lui-même entreprend une certaine forme d'activité artistique: avec Jorn il produit deux livres de collage .qu'ils nomment « essai d'écriture détournée» . le texte du film suit une « trame » qui évoque les années lettristes. Ce dernier livre. Vaneigem et l'exilé .

5. et la tâche consiste désormais à trouver une communication différente (15. Les conférences annuelles .qui réunissent environ une douzaine de participants . Pinot-Gallizio est exclu le même mois. plus tard. 4/5). se faisant traiter de « technocrate ". « Notre époque n'a plus à écrire des consignes poé/iques. En revanche.S. 11/66) . Des œuvres comme Finnegan 's Wake ont déjà mis fin à la pseudo-communication. 3/22-24) .tentent de coordonner les actions du mouvement. Kotanyi -la sphère de l'expression est vraiment dépassée. 8/33). 3/6).108 GUY DEBORD hongrois A. Jorn enfin. en 1961 de façon amicale". ni d'en différer les expériences pratiques. Pour Debord. il existe au contraire de nouvelles candi/ions révolutionnaires (15. Mais les divergences deviennent insurmontables. mais à les exécuter" (15. ni accepter vraiment la discipline requise. dans des termes plus honorables. peu disposé à se laisser dicter sa loi par une organisation. Au cours de l'été 1960. avant de devenir une cible polémique. car il n'a pas su résister à la tentation d'une carrière personnelle dans les galeries d'art. la libération de l'ait ayant été «la des/rue/ion de l'expression elle-même» (15. dans la perspective d'une «évolution lente" plutôt que d'une révolution qu'ils estiment lointaine.S. se sépare de l'l. l'exclusion . même lorsque. Constant est contraint de quitter 1'1. Presque tous les artistes de l'l. expriment leur scepticisme quant à la vocation révolutionnaire du prolétariat et préféreraient confier aux intellectuels et aux artistes la tâche de contester la culture actuelle. Constant ne juge pas opportun de renvoyer à «après la révolution " toute tentative de réalisation de l'Urbanisme unitaire. il animera le mouvement des « provos" à Amsterdam (15. D'autres situationnistes au contraire ne veulent pas sortir d'une conception traditionnelle de l'artiste. 3/3-7) et à réaliser l'art comme «praxis révolutionnaire" (IS.

LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 109 de la section allemande et la scission de presque tous les Scandinaves . L'unité de l'1. est enfin acquise en 1962. Déjà au mois d'août 1961. Il est significatif que les situationnistes. la question de l'art occupe de nombreuses pages dans Internationale situationniste. Durant quatre ans environ. bien qu'ayant beaucoup atténué la polémique contre le surréalisme. continuent de lui reprocher son « refus d'envisager l'emploi libérateur des moyens techniques supérieurs de notre temps» (IS.les « nashistes» . Au moins jusqu'en 1963. mettant ainsi pratiquement fin au programme de contestation de la culture de l'intérieur. alors que Debord et Vaneigem se consacrent à l'écriture de leurs livres. une résolution est votée qui définit toute production d'œuvre d'art comme « antisituationniste ». l'I. se fait entendre assez peu. 2/33).S. au prix d'une réduction de l'organisation à un nombre minimal. Les situationnistes se veulent initialement les partisans d'un modernisme radical qui méprise toutes les formes artistiques existantes considérées comme inadaptées à la nouvelle situation créée par le progrès de la domination sur la nature. à G6teborg en Suède. Michèle Bernstein loue la « peinture industrielle» de Gallizio précisément parce qu'elle représente un progrès sur l'artisanat (IS. lors de la cinquième conférence de l'1. même sous la forme de débats internes. et la société lui reconnaît abstraitement ce droit. 2/27). Cette contradiction a fait que la libération de l'art moderne a été son autodestruction et que l'artiste refuse son .au printemps 1962 se déroulent dans une atmosphère de sectarisme et de haine réciproque.S. D'une part la situation historique offre objectivement à l'artiste la possibilité de disposer de ces moyens pour déterminer le sens de la vie. d'autre part la société empêche l'artiste de le faire vraiment.S.

l'I. répondre au projet de l'artiste authentique" (lS. 8/14) face à l'" avant-garde de l'absence" des Ionesco ou des Duras qui se font applaudir comme des gens audacieux parce qu'ils proposent. 4/37). un "art du dialogue" (lS. non pour la remplacer par un art sans œuvres. pour la première fois dans l'histoire. Les activités altistiques traditionnelles n'ont de valeur qu'en tant qu'elles concourent à la création de situations. mais qu'ils représentent " le seul mouvement qui puisse. les faux successeurs des avant-gardes ne peuvent même plus revendiquer un intérêt esthétique.S. annonce. Les situationnistes se considèrent comme les vrais successeurs des avant-gardes de la période 1910-1925. réaliser directement dans la vie quotidienne les valeurs artistiques comme un art anonyme et collectif. puisque le comportement fait partie de l'Urbanisme unitaire et qu'il en est même le véritable but. L'I. Cette création ne pourra cependant pas dépasser quelques ébauches tant qu'on ne disposera pas totalement d'une ville au moins pour y construire une vie expérimentale. dans une opposition caractéristique de sa pensée. et l'on peut être situationniste sans" créer". mais comme embellissement et adoration du néant. avec . qu ' il n'ex iste donc aujourd'hui que deux possibilités: soit poursuivre cette destruction. soit. se conçoit comme une "avant-garde de la présence" (lS. Au contraire. a conçu toute son activité comme une sorte d'avant·garde artistique. jusqu'au bout. par des happenings ou des performances. L'l. mais pour dépasser la dichotomie entre moments artistiques et moments banals.S. précisément parce qu'ils ne sont plus des artistes.110 GUY DEBORD métier trop limité (IS.S. 9/25). 3/4). Cela signifie l'abandon de toute" œuvre" qui vise à durer et à être conselvée comme marchandise d'échange. mais sont des simples boutiquiers. en englobant la survie de l'art dans l'art de vivre.

LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 111 un demi-siècle de retard..S. 8/21). L'I. le bon sens petit-bourgeois du boucher. 3/5). 228). même les plus avancés. Ce qui la sépare des artistes de la « décomposition » est parfaitement exprimé dans la formule « nous ne voulons pas travailler au spectacle de la fin d'un monde. même dans son état le plus moderne. ] Nous nous plaçons de l'autre côté de la culture. le néo-primitivisme. estiment souhaitable mais lointaine (IS. l'important est « l'invention d'une activité supérieure» (Potl. pour devenir un produit de grande consommation (IS. et considère comme réalisable et proche cette union entre la vie et l'art que les autres mouvements. 8/31).et non l'inverse. mais après. cette critique purement négative déjà faite par les dadaïstes.. 3/8). Déjà les jeunes lettristes ridiculisaient l'abandon de l'art comme une « conversion religieuse» de la part d'artistes déjà ratés. Il suffit de lire ce passage de 1963: « Nous sommes contre la forme conventionnelle de la culture. est à l'opposé d'une attitude anticulturelle. [ . selon l'I. Non avant elle.S. l'art a perdu son statut de « privilège de la classe dominante». L'art du passé n'est absolument pas 1 L . mais évidemment pas en lui préférant l'ignorance.S. qualifie presque toutes les tendances artistiques de son temps de « néo-dadaïstes». 9/40-41) et l'une des principales aliénations.mais « d'une poésie nécessairement sans poèmes» . dans la période de l'après-guerre. en la dépassant en tant que sphère séparée » (IS.L. L'I. en surévaluant peut-être l'importance du phénomène. observe. Il faut rappeler à quel point l'I. que. Nous disons qu'il faut la réaliser. mais à la fin du monde du spectacle» (IS. comme les surréalistes des années trente (IS. Elle souligne qu'elle-même propose quelque chose de nouveau et de positif. Les situationnistes veulent « mettre la révolution au service de la poésie» ..

a eu pour fonction de représenter justement l'unité perdue. Il est néanmoins curieux d'observer combien la condamnation situationniste de l'œuvre d'art est semblable à la conception psychanalytique qui voi t dans l'œuvre la sublimation d'un désir irréalisé. 6/25) .« Nous pensons que l'art moderne. c'est dans les cercles poétiques que se maintient l'idée de la totalité (lS. car celle-ci est de toute façon inférieure aux désirs. Plusieurs sphères séparées. sans tout condamner ou tout approuver (lS. L'un e d'elles. 9/40). Selon les situationnistes. partout où il s'est trouvé réellement critique et novateur par les conditions mêmes de son apparition. la sphère culturelle en tant que thème explicite n'occupe qu'une place limitée. En bref. Dans les périodes où la révolution est lointaine. des problèmes clandestins de la vie (lS. la culture. et ce n'est que dans son entourage qu'on trouvait des conduites séduisantes. Dans La Société du Spectacle. C'est sans doute l'un des points les plus discutables de la théorie situationniste de l'art. mais Debord y apporte un fondement théorique ultérieur à l'affirmation de l'impossibilité d'un aIt autonome aujourd'hui. Dans le premier cas il s'agit de la science. en sont nées. aussi bien dans le champ de la connaissance et du savoir. Debord explique que l'unité de la vie a été perdue lorsque la société originaire basée sur le mythe s'est dissoute avec la division croissante du travai l. l'art perd sa fonction. a bien accompli son rôle qui était grand» (lS.112 GUY DEBORD condamné: il a souvent constitué le seul témoignage. tout l'art moderne était antibourgeois (lS. 7/24). 8/31). indépendantes entre elles. bien que déformé. dans . que dans celui du vécu et de la communication (Sd § 180). Sur l'art du passé il faut porter des jugements historiques et sobres. 8/21). le progrès ayant ôté toute entrave à la réalisation des désirs.

et le sachant. Debord rappelle que ce tournant s'est produit dans la philosophie avec Hegel. Dès que la culture atteint son indépendance Debord ne spécifie pas à quel moment -. doit donc dissoudre toute qualité ontologique ou statique. mais la perte progressive de toutes les conditions 1 L .qu'elle doit refuser d'en être seulement l'image 36 . L'essor des connaissances conduit la culture à prendre conscience du fait que l'histoire est son « cœur» (Sd § 182). Mais comme l'idée qu'une partie de la totalité puisse prendre la place de la totalité est évidemment contradictoire. il n'a eu lieu qu'environ un siècle plus tard. La culture. la culture ne peut que refuser de représenter ce « sens» qui dans une société véritablement historique serait vécu par tous. C'est précisément parce qu'elle représente ce qui manque dans la société la communication. Se trouvant dans une société partiellement historique. pour être fidèle à son « cœur» historique. plus elle doit mettre en doute sa fonction sociale. Feuerbach et Marx. s'enclenche un processus dans lequel plus la culture progresse. L'art devait être « le langage de la communication» (Sd § 187). Plus la culture devient indépendante. l'unité des moments de la vie . plus elle prend conscience du fait que son indépendance est contraire à sa tâche. La rationalité que la société divisée a reléguée dans la culture découvre inévitablement qu'elle est partiellement rationnelle tant qu'elle est séparée de la totalité de la vie (Sd § 183). en elle l'innovation gagne toujours sur les tentatives de conservation (Sd § 181). la culture l'est aussi en tant que sphère autonome. comme elle est le cœur de la société entière.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 113 le second de l'art. tandis que dans l'art. Son apogée doit donc être également sa fin comme sphère séparée.

Détachée de la nécessité de re/rouver dans la pratique un langage nouveau.celui de la littérature et celui des arts figuratifs . L'art moderne prend fin avec Dada et les surréalistes qui. La décomposition change alors de signification et fait partie des tentatives bourgeoises de maintenir l'art comme objet mort à contempler. l'autodestruction de l'art exprime la nécessité de retrouver un langage commun qui soit réellement celui « du dialogue" (Sd § 187). dans le "Nouveau .que le " dernier grand assaut du mouvement révolutionnaire prolétarien" (Sd § 19\). plus il doit également exprimer l'impossibilité de le réaliser sur un plan purement artistique. « Cet ait est forcément d'avant-garde. il ne peut plus y avoir d'art honnête: celui qui veut rester fidèle au sens de la culture ne peut le faire qu'en la niant comme sphère séparée et en la réalisant dans la théorie et la pratique de la critique sociale (Sd § 2###BOT_TEXT###-211). Au cours du processus de destruction de toutes les valeurs formelles qui s'est déroulé de Baudelaire à Joyce et Malevitch. l'autodestruction du langage est alors « récupérée" pour la « défense du pouvoir de classe" (Sd § 184).à constater justement l'impossibilité d'une communication (Sd § 189). et il n'est pas.114 GUY DEBORD de la communication a porté le langage . avaient voulu supprimer l'art autonome et réaliser ses contenus. avec la double défaite des avant-gardes politiques et esthétiques. l'art a de plus en plus accru son refus d'être le langage fictif d'une communauté inexistante. et plus l'art exprime l'urgence du changement. en même temps . bien que de façon imparfaite.et ce n'est pas un hasard . Son avant-garde est sa disparition" (Sd § 190). La répétition de la destruction des formes dans le théâtre de l'absurde. À partir de cette période. En même temps. La phase « active" de la décomposition s'achève entre les deux guerres.

entendu comme une succession de différents styles. « simple proclamation de la beauté suffisante de la dissolution du communicable» (Sd § 192). Déjà les avant-gardes « historiques» voulaient opérer un changement qui prenne justement en compte cette vie quotidienne « banale ». La réflexion philosophique faisait cependant de la « quotidienneté» une autre catégorie abstraite.. La fin de l'art autonome. la philosophie elle aussi s'ouvrait à la prise en considération du quotidien.S.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 115 roman». Simmel et L :4me et les formes du jeune Lukacs. la vie quotidienne restant égale malgré les changements dans les « hautes» sphères de la vie. dans la nouvelle peinture abstraite ou dans le pop art n'exprime plus l'histoire qui dissout l'ordre social existant. essentielle à la culture de la décomposition 37. une sorte d 'édifice baroque exprimant parfaitement cette négation de l'aspect historique. l'autre thématique dominante est celle du quotidien . puis dans la phénoménologie et dans l'existentialisme. Avec le « changer la vie» de Rimbaud. La critique de la vie quotidienne Au cours des premières années de l'I. mais n'est qu'une plate copie de l'existant d'un point de vue objectivement affirmatif. d'abord avec G. presque toujours exclue de la réflexion. avec les débris de toutes les époques et de toutes les civilisations. les avant-gardes . et considérait le quotidien comme le lieu de la banalité par excellence. Au même moment. elle conférait à cette banalité un caractère éternel. de sa critique et de sa transformation révolutionnaire . offre à la consommation toute l'histoire de l'art : la société du spectacle tend à reconstruire.

Pour eux.L. L'influence de ce der- . Si le quotidien actuel est effectivement un lieu de privation. voulant utiliser les créations artistiques pour la construction de situations. mais résulte d'un ordre social déterminé. s'ébauche déjà la critique de cette nouvelle vie quotidienne qui s'impose. et justement ils ne veu lent pas abaisser ces autres moments de la vie au niveau de la vie quotidienne telle qu'on la connaît. Quand ensuite les jeunes lettristes passent d'une attitude de refus spontané à un approfondissement théorique. Il s'agit bien sûr d'un quotidien qui reste entièrement à construire. selon lesquelles la révolution signifiait surtout l'augmentation de la productivité. ils découvrent l'œuvre d'Henri Lefebvre.116 GUY DEBORD artistiques avaient entrepris un chemin inverse: la vie quotidienne apparaît comme quelque chose qui peut et qui doit changer. mais la survivance de nombreux éléments de la morale bourgeoise. ils vont même jusqu'à renverser le rapport traditionnel entre l'art et la vie. Les premières critiques des surréalistes à l'égard de l'Union soviétique ne concernaient pas sa structure économique ou sociale. l'individu sera-t-il plus heureux?» était le moyen le plus simple et le plus approprié pour critiquer beaucoup de conceptions prétendues marxistes. en faveur de soi-disant « moments supérieurs ». Les jeunes lettristes aussi se préoccupent d'abord de trouver un autre style de vie. elle est même le paramètre qui décide de la valeur des transformations réalisées ou promises. tout ce qui se détache du quotidien est une aliénation et une dévaluation de cette vie quotidi enne et réelle. telle que l'obéissance filiale " . Dans les écrits de l'I. au moment même où le quotidien pourrait se libérer de nombreuses entraves. Poser cette simple question: « Dans sa vie quotidienne. une autre vie quotidienne. il ne l'est pas du fait d'un destin immuable.

Henri Lefebvre. cherchant de façon souvent grotesque à concilier ses recherches avec la ligne du Parti. 161). et. philosophe et sociologue.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 117 nier sur les futures théories situationnistes est importante: en 1946. et selon certains dilettantes. bien que sa pensée soit en vérité très éclectique . a participé durant sa longue vie (1901-1991) à de nombreuses étapes décisives de la culture française et a publié environ soixante-dix livres. avec les surréalistes. porte encore la marque du climat enthou- . et dans La Conscience mystifiée (1936) il aborde la thématique de l'aliénation. Après cette expérience 39. il est le premier à faire connaître en France les manuscrits de jeunesse de Marx. son importance dans le champ de la théorie tient avant tout aux deux volumes de la Critique de la vie quotidienne. l'une des rares tentatives d'élaborer en France une théorie marxiste indépendante. publié en 1946. la pensée de Marx est bien une critique de la vie quotidienne» (reproduit dans IS. Lefebvre écrit que « le marxisme dans son ensemble est donc bien une connaissance critique de la vie quotidienne» (Cdvq . 11/33). Lefebvre s'inscrit au Parti communiste. jusqu'alors peu traitée en France 40. il anime le groupe « Philosophies ». Ce groupe se trouve dans un rapport de collaboration. les situationnistes diffusent une bande dessinée détournée sur laquelle figure une reproduction du tableau La Mort de Sardanapale portant l'inscription: « Oui. Husserl et Heidegger. Le premier. vingt ans après. Durant la « déstalinisation ». en même temps que de concurrence. Dans les années vingt. Si sa célébrité dans les années cinquante est surtout due à de nombreuses œuvres de vulgarisation marxiste. utilisant des éléments de Nietzsche. Lefebvre devient pour un temps « le plus important des philosophes marxistes contemporains 41 ». Il milite pendant trente ans. Dans les années trente.

beaucoup plus tard. 6/20-27) -. Une relation intellectuelle et personnelle intense s'établit entre eux durant quelques années. selon Lefebvre il s'agissait d'" une histoire d'amour qui n'a pas bien fini")J. ils sont déjà parvenus chacun de leur c6té à des résultats similaires.118 GUY DEBORD siaste de la Libération survenue peu de temps auparavant. Acquise auprès des surréalistes durant leur collaboration dans les années vingt. malgré ses polémiques ultérieures parfois violentes à leur égard. reprennent l'analyse d'un point de vue substantiellement différent ". le second volume de la Critique de la vie quotidienne. coïncident presque mot pour mot. Ce message. Les deux textes. même si l'on peut penser que Debord a lu le premier volume de la Critique de la vie quotidienne. elle demeura chez lui très vive. sur certains points. d'autre part. je l'ai transmis aux situa- . et qu'il ait été jusqu'en 1958 un membre éminent du PCF. publié à la fin de la même année. Quand Lefebvre et Debord se rencontrent à la fin des années cinquante. publié en 1961. Les situationnistes ont sans doute été attirés par son aspiration à la métamorphose de la vie réelle. La préface à la seconde édition (1958) et le deuxième volume. ]] avait une réputation d'hérétique. Lefebvre fut la seule personnalité ayant un rôle institutionnalisé dans le monde culturel avec qui les situationnistes ont accepté de collaborer. bien qu'étant un universitaire et un intellectuel "affirmé)J. Luimême déclare: "Cette métamorphose de la vie quotidienne m'a fait communiquer avec le surréalisme à travers Eluard. De cette riche rencontre sortiront d'une part: "Perspectives de modifications conscientes dans la vie quotidienne)J conférence prononcée par Debord en mai 1961 devant un groupe d'étude réuni par Lefebvre 14 (reproduite dans IS.

. la manière adoptée par Lefebvre est cependant plutôt éloignée de l'approche qu'en feront ensuite les situationnistes.118-142). le quotidien est abordé d'un point de vue critique et marxiste.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 119 tionnistes 45» . si ce n'est les situationnistes 46 » . la vie quotidienne de la société bourgeoise avec la vie quotidienne en tant que telle (Cdvq l. le lieu de la réalisation humaine. Aussi la soutient-il contre toutes les tentatives. de la décrire comme un lieu irrémédiablement voué à la banalité: c'est confondre. Quoi qu'il en soit. est mise en avant par le modernisme littéraire. 145). Lefebvre défend la richesse. dimension aussi fondamentale que méconnue de l'existence humaine . 30). La vive polémique de Lefebvre contre ces mouvements et le reproche qu'il leur fait de détester le travail relèvent de l'esprit « communiste)) de l'époque et sont bien loin de pouvoir intéresser Debord. et non dans les moments « exceptionnels». de la vie quotidienne. Lefebvre reconnaît « qu'il n'y a pas eu d'avant-garde depuis les surréalistes.Lefebvre estimera plus tard que cette découverte est d'une importance comparable à celles de l'analyse freudienne de la sexualité et de l'analyse marxienne du travail (Cdvq II. de Baudelaire et Rimbaud jusqu'aux surréalistes (Cdvq 1. 125. qui porte en sous-titre « Introduction». Mais dix ans après. au détriment des problèmes réels et quotidiens.mais ces derniers auraient certainement nié l'insinuation selon laquelle ils attendirent Lefebvre pour découvrir la nécessité d 'un tel changement. selon lui « bourgeoises». et voit dans celle-ci. L'évasion vers un royaume du fantastique et du bizarre. au moins potentielle. même après la rupture. dit-il. Pour la première fois. Le premier volume de la Critique de la vie quotidienne. affirme l'importance de la vie quotidienne.

qui ne doit pourtant pas être «abolie" mais «dépassée". Dans de telles assertions. 37) et propose même un «romantisme révolutionnaire".120 GUY DEBORD Lefebvre avance des idées sensiblement différentes à ce propos. se trouvent préfigurés quelques thèmes majeurs de la théorie situationniste des années soixante. qui se rapproche des futures thèses situationnistes. 191) il assigne une place centrale à la critique de l'aliénation de la vie quotidienne et de sa scandaleuse pauvreté en regard de ce que la science et la technique rendraient possible. est l'idée que le quotidien constitue l'unique réalité. qui semble toutefois plus réelle . c'est-à-dire réalisée quotidiennement (Cdvq l. Le véritable contenu de la philosophie est dans l'idée de 1'« homme total". et témoigne d'une forte méfiance envers la dimension individualiste considérée comme «bourgeoise". Les «conditions objectives" ne suffisent pas pour produire une révolution. 182). face à laquelle se dresse une irréalité produite par l'aliénation. 195). et sa réalisation amènerait la disparition des divisions entre les moments supérieurs et inférieurs de la vie (Cdvq l. Pour le renouveau du marxisme (Cdvq l. Lefebvre rompt ainsi avec la conception stalinienne selon laquelle la base économique détermine mécaniquement la superstucture. celle-ci n'arrivera que lorsque les masses ne pourront et ne voudront plus vivre comme avant (Cdvq l. . entre autres les modes de vie. 213). il retire sa critique excessive du surréalisme (Cdvq l. ou dans l'affirmation que la philosophie est elle aussi une aliénation. La conception de Lefebvre. 265) ". L'espoir que la vie privée s'efface au profit de la dimension politique et collective représente aussi une manière de concevoir la désaliénation de la vie quotidienne liée à l'atmosphère de l'après-guerre.il cite comme exemple les« grandes idées" (Cdvq l.

244). les loisirs représentent d'un côté une critique de la vie quotidienne. Lefebvre augure d'un « art de vivre» (Cdvq l. 201). elle peut donc tenir compte de l'irruption soudaine de la « modernité» dans la vie quotidienne française. 221). il conçoit le retard de la vie quotidienne en termes essentiellement matériels: le prolétaire habite souvent dans un taudis. 41-45) 48. dans son temps « libre». 16). La longue préface à la seconde édition date de 1958. 213) et d'une « sagesse nouvelle» (Cdvq l. dont nous avons déjà parlé. 15). Lefebvre constate avant tout une nette détérioration de la vie quotidienne. puisqu'ils contiennent l'idée d'un libre usage des moyens. Toutefois. devient un spectateur qui vit par personne interposée (Cdvq l. entre le public et le privé. alors que la puissance de la société se déploie dans l'État ou dans l'industrie (Cdvq l. puisqu'elle est en mesure d'opposer au quotidien actuel des possibilités réalisables. 49). Dans ce sens. dans les conditions actuelles. et parle d'«Ïnégalité du développement» (Cdvq 1. on peut dire que la technique exerce sur la vie quotidienne une critique plus efficace que la critique opérée par la poésie. De même. qui représente un secteur en retard par rapport à l'évolution de la technique. comme il arrive plus ou moins dans la fête traditionnelle (Cdvq l. mais ils constituent par ailleurs. 245-246).LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 121 entre le rationnel et l'irrationnel (Cdvq 1. il a espoir que l'on puisse arriver à un progrès sans revers négatifs (Cdvq l. et non de simples rêveries (Cdvq l. Ce retard est d'autant plus sensible que la technique a énormément creusé cet écart entre le possible et le réel auquel Lefebvre attribue une grande force de propulsion. On sent ici la 1 L . C'est particulièrement vrai quand l'homme. 263) à la mesure de la domination sur la nature désormais atteinte. une nouvelle aliénation (Cdvq l.

mais aussi la désaliénation (Cdvq l. non pas au nom du passé et de la pure rêverie. Lefebvre objecte que le travail parcellisé ôte cette possibilité (Cdvq l. mais sans le ramener à un antagonisme supra-historique entre l'individu et la société en tant que tels. 58) et il affirme que «les choses avancent (c'est-à-dire que certaines choses disparaissent) par leur plus mauvais côté. Lefebvre publie l'article «Le romantisme révolutionnaire ". 72).122 GUY DEBORD ligne de séparation avec le stalinisme" et l'on entrevoit le terrain de rencontre avec Debord dans une série d'analyses: à l'idée courante que l'homme se réalise dans le travail. 102).. Le concept de Lefebvre selon lequel le quotidien est la frontière entre le dominé et le non-dominé. celui-ci maintiendrait le désaccord entre l'individu progressiste et le monde.. 97). Il reste toutefois une ambiguïté fondamentale : la vie quotidienne actuelle est-elle malgré tout un lieu de richesses cachées d'où peut partir une contestation généralisée. dans lequel il théorise l'avènement d'un nouveau romantisme qui critiquerait la réalité. (Cdvq l. C'est précisément la possibilité désormais existante d'une nouvelle totalité qui crée le vide culturel actuel. et du deuxième avis dans le second. il refuse la socialisation à travers l'État qui «semble alors le seul lien des atomes sociaux. 48). . où naît l'aliénation. même dans les pays soi-disant socialistes (Cdvq 1.. il fait remarquer que l'aliénation économique n'est pas l'unique aliénation (Cdvq 1. il soutient que la vie quotidienne et le degré de bonheur atteint dans celle-ci sont un paramètre pour mesurer le progrès social. Toujours en 1957. mais du possible et du futur. 82). (Cdvq l. se retrouve dans la théorie situationniste. ou bien est-ce un lieu de pauvreté auquel il faut opposer la construction de la vraie vie? Lefebvre luimême semble du premier avis dans le premier vo lume.

3/6). 91). et aussi de la réaction à la manipulation des besoins qui se séparent des désirs (Cdvq II.se remarque dans d'autres concepts communs à tous deux. 16. Le « possible-impossible» de Lefebvre est trop imprécis crS. serait une expression de la modernité au meilleur sens du terme. 82). mais des besoins et des désirs. étant donné que les villes nouvelles témoignent seulement de la dégradation de la vie quotidienne (Cdvq II. Lefebvre reconnaît qu'une transformation sociale pourrait naître non plus de la misère. et c'est une erreur d'avoir encore confiance comme il le fait dans l' « expression» des contradictions de la société. en thématisant les usages possibles des moyens de contrôle sur la nature. L . Dans le premier numéro d'Internationale situationniste. Au même moment. 149). et ce romantisme.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 123 dit Lefebvre. Debord approuve ce projet dans ses lignes essentielles. au lieu d'envisager des tentatives pratiques pour expérimenter de nouveaux usages de la vie. 1/21). 37). Il range l'urbanisme parmi les secteurs de la vie restés « en retard » par rapport au développement général des techniques de production (Cdvq II. 17) . La collaboration avec Debord . Désormais « l'art peut cesser d'être un rapport sur les sensations pour devenir une organisation directe de sensations supérieures » crS. auxquels il consacrera de nombreux écrits au cours des quinze années suivantes 51. 1/21). mais reproche à son auteur de se limiter à « la simple expression du désaccord».dont Lefebvre cite l'affirmation selon laquelle la vie quotidienne « est littéralement colonisée» (Cdvq II. Lefebvre commence à se passionner pour les problèmes d'urbanisme et d'espace. de leur richesse et de leur complexité (Cdvq II. alors que « les contradictions ont déjà été exprimées par tout l'art moderne jusqu 'à la destruction de l'expression elle-même» crS.

187). dans le sens d'un devenir-monde de la philosophie. 26). 3/5). 226). prétentions à l'éternité ". lui fait toutefois remarquer que cette idée « fut à la base de la pensée révolutionnaire depuis la onzième Thèse sur Feuerbach» (lS. renforcées par les nouveaux moyens techniques. Si le quotidien est séparé de l'histoire. puisqu'ils sont une « manière de métamorphoser fictivement le quotidien» (Cdvq Il. Lefebvre souligne que le quotidien et J'histoire sont de plus en plus séparés (Cdvq Il. 188). même dans la sphère de la politique révolutionnaire: grands dirigeants. actions historiques.124 GUY DEBORD À l'époque de son amitié avec Debord. dans le second volume de la Critique de la vie quotidienne. L'I. mais inconsciemment et de manière que cette histoire s'en détache et s'érige en puissance indépendante.S. Lefebvre prend également en considération la fin de l'art: il faut ajouter au programme de Marx J'exigence de faire devenir monde non seulement la philosophie. précisément comme un secteur sous-développé et colonisé. C'est le lieu où est produite l'histoire. qui présente le monde comme un «spectacle» (Cdvq Il. 225). 29. . il résiste également aux bouleversements qu'apporte le développement des forces productives dans les autres sphères de la société. Lefebvre approfondit sa conviction que la philosophie est morte et destinée à être dépassée. Et c'est justement du point de vue de la vie quotidienne que l'on peut et que l'on doit refuser tout ce qui prétend lui être supérieur. Bernstein et Vaneigem. Enfin. telle que la télévision (Cdvq JI. 78. l'État et l'économie. mais également l'art et la morale. on trouve de fréqu ents renvois à la « non-participation» et à la « passivité». et non d'un devenir-philosophie du monde (Cdvq Il. et Debord dans sa confé rence considère le quotidien comme un secteur qui suit avec un certain retard le mouvement historique.

tandis qu'ils s'accusent mutuellement de plagiat.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 125 La différence entre le quotidien. Il affirme que « ce processus cumulatif entraîne la société [ . soustraite aux aveugles mécanismes de la vie quotidienne (Cdvq II. et l'histoire. 337) . et tente. Lefebvre poursuit ses recherches en élargissant la portée anthropologique.. se situe à leur intersection (Cdvq II. ce qu'il n'était pas dans les sociétés anciennes [ . est appliqué par Lefebvre à l'ensemble de la vie sociale. Les activités humaines elles-mêmes se divisent alors en cumulatives et non cumulatives.. liée au cyclique mais soumise à l'accumulation. 317-327). lieu de l'événement unique et qualitatif. la vie quotidienne. Mais déjà on trouve dans le second volume de la Critique de la vie quotidienne . n'apparaît chez Debord que plus tard. actuellement cyclique et soumis au quantitatif. de se situer en alternative au structuralisme.bien que Lefebvre n'en soit pas non plus l'inventeur -l'opposition entre les sociétés de reproduction simple. mais aveuglément» (Cdvq II. Les situationnistes continuent leur chemin.. Lefebvre est désormais une de . dans La Société du Spectacle. les routes de Lefebvre et des situationnistes se séparent. 335). ] Individus et groupes font cette histoire. et quand en 68 se présente le grand moment. stables et non cumulatives. en particulier à propos d'un écrit sur la Commune de Paris 53. Ce schéma. où le caractère cyclique ne disparaît pas. et qui dépensent leur surplus en œuvres et en fêtes. Quelques années plus tard . . Une vraie vie personnelle devrait se créer comme œuvre et comme histoire consciente. sans grand succès. ] dans l'histoire» et qu'alors « l'économique devient prédominant et déterminant. 324). mais sert de base (Cdvq II. et les sociétés de la reproduction élargie. analogue au schéma ma rxiste de la reproduction simple et élargie du capital. qui sont cycliques.

mais conserve un potentiel d'actualité. une pratique . intitulée « De la littérature et de l'art moderne considérés comme processus de destruction et d'autodestruction de ['art"". 1'I.S. comme on peut le voir dans une de ses conférences de 1967. de deux numéros de revues en Allemagne et en Scandinavie.S. on peut affirmer que les situationnistes ont été les seuls à développer une théorie . du maoïsme. dans une moindre mesure.dont l'intérêt n'est pas seulement historiegraphique. Les situationnistes et les années soixante Après 1962.126 GUY DEBORD leurs cibles préfé rées en tant que «récupérateur" qui cherche à capter les thèmes révolutionnaires dans l'optique de la société existante. de l'ouvriérisme et des freude-marxistes ont sombré dans les oubliettes de l'histoire. hormis la publication d'Internationale situationniste. Le moins que l'on puisse dire est que personne n'a mieux anticipé le contenu libérateur de 68 que les situationnistes. Un quart de siècle plus tard. Lefebvre.S. dont la signification est aujourd'hui reconnue par beaucoup d'études concernant cette période 55. N'ayant jamais plus d'une vingtaine de membres. normalement moins. et après que les théories d'Althusser. Entre 1962 et 1966. et de quelques opuscules. se montre raremen t en public. . se déroule essentiellement en France. indépendamment de savoir dans quelle mesure ils ont « influencé" les acteurs de ce mouvement et si ceux-ci en étaient conscients. a pris des situationnistes au moins autant que ces derniers ont pris chez lui. l'I. pour sa part.et. ['histoire de 1'I. entretient une agitation souvent souterraine.

Mais alors. il avait suffi que quelques sympathisants de 1'I. avaient interrompu par un jet de tomates la conférence d'un professeur. élus à la direction locale du syndicat étudiant. et proposé ensuite l'auto dissolution du syndicat en affirmant que celui-ci n'était qu'un instrument d'intégration des étudiants dans une société inacceptable.. Quelques mois plus tôt.et ce geste. Moles . qui très vite allait devenir quasi quotidien dans les universités françaises. psychologique. était alors aussi une nouveauté. diffusé par dizaines de milliers d'exem- . demandent tout. Ce texte.S. et l'intérêt de l'I. À ces actes d'une rébellion étudiante naissante. sexuel et notamment intellectuel. Cet événement. des personnes proches de l'I. l'élaboration de l'analyse situationniste de la société est pratiquement terminée. membre de l'1. pour susciter un large écho dans la presse et déchaîner des actions judiciaires. aient utilisé ses finances pour faire imprimer un opuscule situationniste. le contenu de l'opuscule de Strasbourg écrit en grande partie par M. avec le fameux « scandale de Strasbourg H. considérée sous ses aspects économique. s'ajoute. Mais c'est à la fin de 1966 que l'activité de 1'I. Khayati. se déplace alors vers la recherche des moyens pratiques de sa mise en actes.TIQUE DE LA THÉORIE 127 Vers 1965. pour faire scandale.LA PR. n'aurait pas beaucoup attiré l'attention s'il s'était produit deux ans plus tard. politique. qui aujourd 'hui peut paraître banal.S. : De la misère en milieu étudiant. qui refuse les canaux traditionnels de la contestation.S. C'est ce qui ressort de la diffusion d'une brochure 56 sur la révolte des Noirs de Watts (fin 1965). le cybernéticien A. entre dans sa phase décisive.S. dans laquelle Debord explique que le spectacle destiné aux Noirs est une version pauvre du spectacle blanc.S.A. possédant moins. ceux-ci comprennent donc plus vite la duperie et. et de quelques moyens pour y remédier.

et moins encore un militantisme «au service du peuple ». comme les porteurs de la seule et unique théorie révolutionnaire adaptée à l'époque nouvelle.» C'est ce que proclame la première phrase. qui devait bientôt apparaître sur de nombreux murs 57. «Ce qui avait le plus manqué à l'intelligence depuis quelques dizaines d'années. Khayati termine par une exhortation à concevoir la révolution comme une fête et un jeu. sans négliger l'aspect théorique. S. Comment les situationnistes y sont-ils parvenus? En premier lieu probablement du fait de leur cohérence. mais la révolution par le plaisir. c'est précisément le . ce «renversement du monde renversé» qui a existé pendant un moment. de leur intransigeance et de leur refus de l'éclectisme. l'être le plus universellement méprisé. qu'avec les «Comités Viêt-nam » ou les demandes de réforme universitaire. car tous ceux qui prétendaient la défendre avaient abdiqué. du moins en France. Ils se considèrent.128 GUY DEBORD plaires en France puis à l'étranger. et conclut sur le mot d'ordre «Vivre sans temps mort et jouir sans entraves ». À la fin de l'année 1967 paraissent les deux ouvrages de théorie situationniste: La Société du Spectacle et le Traité du savoir-vivre à l'usage des jeunes générations de Vaneigem 58. ne fait aucune concession aux étudiants contents d'être étudiants et désireux seulement d'améliorer leur statut: «Nous pouvons affirmer sans grand risque de nous tromper que l'étudiant en France est. était beaucoup plus en phase avec 1'1. Des tracts composés de bandes dessinées détournées diffusent les propositions situationnistes: non pas une quelconque revendication sur tel ou tel aspect partiel. après le policier et le prêtre. Le contenu profond de Mai 68. suivie d'une brillante et mordante satire de la vie étudiante et d'un résumé des idées situationnistes.

10/78 et suivantes). Ils n'ont pas de relations avec le monde académique. Les situationnistes ne participent nullement à cet univers. « si nous pouvons nous tromper momentanément sur beaucoup de perspectives de détail. juge compromis . Les nombreuses polémiques qu'entretiennent entre eux les représentants des diverses tendances « semi-critiques)) ne les empêchent pas en réalité de se soutenir réciproquement dans leur participation au monde existant (IS. comme des Sartre. De nombreuses tendances révolutionnaires ont été récupérées pour n'avoir pas su choisir suffisamment entre partisans et adversaires de la société en question. les situationnistes demandent des prises de position publiques et sans équivoque.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 129 tranchant» (IS. 9/4-5). On ne pourra pas se permettre de nous supporter. nous voulons que les idées redeviennent dangereuses. Combattre tous les faux critiques et les prétendus révolutionnaires est pour eux l'une des principales tâches. n'apparaissent pas à la radio ou à la télé- .S. Ils refusent de prendre en compte ceux qui se sont déjà compromis.elle pratique la rupture en chaîne (lS. et ils ne lésinent pas en critiques ad hominem. 9/25). des Althusser. « En fait. nous n'admettrons jamais d'avoir pu nous tromper dans le jugement négatif des personnes)) (lS. 9/25) est une phrase clé dans la trajectoire d'un refus de l'œcuménisme dominant. À ceux qui veulent collaborer avec eux. des Godard» (lS. par exemple avec le stalinisme. et affirment explicitement que. ne participent à aucune table ronde ou rencontre culturelle. 11/30).. de même qu'avec ceux qui acceptent des contacts avec des individus que l'I. dans la pâte molle du faux intérêt éclectique. n'écrivent pas d'articles dans d'autres revues ou journaux. Ceci explique la part importante des ruptures avec tous ceux qui ne sont pas à la hauteur des exigences avancées par l'I. des Aragon.S.

ou bien de se condamner à l'inactivité par une méfiance excessive envers tout type de structure organisée. et qu'il vaut mieux prendre pour modèle des «saboteurs» comme Arthur Cravan (lS. l'I. 12/4). ils ne viennent pas d'un milieu littéraire comme Sartre. Leur origine. car celle-ci produit toujours des œuvres d'art cotées ensuite sur le marché. . ne sont ni étudiants. Et à ceux qui ont su éviter tous ces écueils. reste très évidente dans leurs objectifs comme dans leurs moyens. 8/11) 59. même s'ils sont peut-être sincèrement intéressés par la révolution. sans possibilité d'intervention» (lS. la bohème artistique. ou simplement d'abandonner des positions révolutionnaires antérieures. ni enseignants comme Althusser. et pas davantage du monde bariolé des militants de gauche. d'autres sont accusés de ne posséder aucune théorie. «sans écho.S. Ils se distinguent de tous les autres protagonistes de 68 : ils n'appartiennent pas à l'université.130 GUY DEBORD vision. les situationnistes reprochent de ne pas comprendre que tout cela est déjà en acte ou du moins possible. La tâche qui s'impose est une analyse des nouvelles conditions et des nouveaux sujets. au lieu de voir la révolution au présent. À beaucoup ils reprochent de s'accommoder avec l'existant sur le plan théorique. peut encore leur faire le reproche de ne dire la vérité que sur un mode purement abstrait. Les situationnistes trouvent pour chacun une raison particulière de le désapprouver. enfin à tous ceux qui parlent en termes très abstraits et très lointains de la révolution sociale ou de la fin possible de l'art ou du bouleversement de la vie quotidienne. Ils soulignent néanmoins qu'il faut abandonner la bohème au sens traditionnel. comme Cohn-Bendit. ou pire. de mépriser J'apport de la théorie. tandis que d'autres pensent à un futur lointain. alors que tant de révolutionnaires ont les yeux braqués sur les révolutions du passé.

certains actes « criminels» sont maintenant les précurseurs de la « destruction des machines de la consommation permise» (SdS § 115). L'urbanisme ludique et la construction de situations étant passés au second plan. et le second assaut dirigé cette fois contre l' « abondance» capitaliste. devient « le deuxième assaut prolétarien contre la société de classes» (SdS § 115) dont les idées situationnistes veulent être la théorie.S.S. c'est parce qu'il s'agit de vérités trop scandaleuses pour être admises. fondé sur la contestation des structures de production. certainement pas à sa disparition. au contraire si personne ne les prend en compte. Reconnaître que 1'« on assiste à notre époque à une redistribution des cartes de la lutte de classes. . tels que les actes de vandalisme exécutés par des bandes de jeunes ou bien les saccages survenus dans les quartiers noirs des États-Unis. l'I.S.le « luddisme» -. il établit un parallélisme entre le premier assaut prolétarien. Debord y voit un refus de la marchandise et de la consommation imposée.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 131 Pour ce qui est de l'impact de ses propres thèses. le sujet central de l'I. De même que le mouvement ouvrier classique avait été précédé par des attaques contre les machines . c'est qu'il était devenu impossible de les ignorer. Nous avons déjà rappelé que Debord étend le concept de « prolétariat» à tous ceux « qui ont perdu tout pouvoir sur l'emploi de leur vie et le savent» (SdS § 114). à prêter une attention particulière aux nouvelles formes de rébellion sociale : depuis les grèves sauvages jusqu'aux formes apparemment « apolitiques». ni à sa continuation exacte dans le schéma ancien» (lS. 8/13) incitait l'I. a une réponse infaillible: lorsqu'elles trouvent un large public et sont ouvertement discutées dans la presse bourgeoise.

idéologie. eux-mêmes reconnaissent la valeur historique d'une certaine recherche sociologique. ils peuvent proclamer fièrement qu'ils ont été les seuls à « reconnaître et [à] désigner les nouveaux points d'application de la révolte dans la société moderne (qui n'excluent aucunement mais. qui pouvait atteindre l'indignation la plus vive. mais aussi de presque toutes les tentatives pour y pOlter remède. il devient évident que la vraie dichotomie moderne se situe entre organisateurs et organisés. décrites par les situationnistes comme des « camps de concentration» (IS. 12/4). Le refus de tous les aspects de la société existante. en particulier aux États-Unis (IS. 6/33-34).132 GUY DEBORD Recueillir les nombreux indices du mécontentement et du refus que la société des années soixante suscitait n'était certes pas une prérogative des situationnistes. Quand 68 leur donne raison. C'est exactement la même opposition qu'entre acteurs et spectateurs. les gratte-ciel et les lieux de vacances du type « Club Méditerranée". au contraire. Dans les supermarchés. Dans la planification des villes. 7116). depuis les lettristes jus- ." (IS. ramènent tous les anciens) : urbanisme. etc. cette architecture est à l'habitation ce que boire un Coca-Cola est à la boisson. Mais ils sont effectivement les seuls à entrevoir là un nouveau potentiel révolutionnaire. fondamentale dans le spectacle. a souvent généré autour de Debord. La critique de l'urbanisme était l'un des principaux sujets de l'analyse situationniste de la dégradation de la vie. tout au moins pendant quelque temps. spectacle. 6118). C'était l'époque où la France se couvrait de maisons modernes et de villes entières d'une laideur jusqu'alors inimaginable. ils découvrent « une géologie du mensonge» et une matérialisation des hiérarchies (IS.

11/58). les possibilités de passions et de jeux sont encore bien réelles.S. 7/9).S. Le système contient des contradictions insurmontables. 9/3. Les situationnistes ne veulent ni se complaire dans une pureté quelconque. En 1966. ni se limiter à « une simple amélioration du discours dialectique dans le livre même» plutôt que dans la réalité (IS. et il me semble que 1'I. L'impitoyable analyse de la puissance du conditionnement totalitaire dans la société du spectacle n'empêchait pas les situationnistes de voir à l'œuvre des forces antagonistes. d' «arrivisme» chaque fois que celle-ci obtenait un certain succès dans le monde (lS. étant donné qu'il ne peut se passer complètement de «leur participation» (lS. ce ne sont ni le motif d'insatisfaction ni le sujet révolutionnaire qui manquent pour un mouvement révolutionnaire nouveau.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 133 qu'aux « pro-situationnistes» des années soixante-dix. 134). . c'est la vision claire des fins et des méthodes de lutte . Elle ne s'est pas suffisamment L . Debord déclare aux situationnistes réunis pour leur septième conférence: « Dans l'aliénation de la vie quotidienne.S. Ce qui manque. il n'est pire ennemi de l'émancipation prolétarienne que les illusions qu'elle entretient sur elle-même. avec cette ferme conviction que toute action pratique était déjà une trahison de la pureté du refus. Debord a dû combattre ce radicalisme purement abstrait. À plusieurs reprises. 10/72. quand il ne servait pas à accuser purement et simplement l'I. une tendance au nihilisme. destiné le plus souvent à couvrir l'incapacité de ses auteurs pour toute action pratique. comme celle de ne pouvoir aliéner totalement ses sujets. D'après l'I. commettrait un lourd contresens en laissant entendre que la vie est totalement réifiée à l'extérieur de l'activité situationniste» (in VS. 10/73).

134 GUY DEBORD démarquée du mode bourgeois de concevoir la lutte historique.vo ire même des États entiers. Les anarchistes. malgré quelques apports positifs. La révolution d'Octobre. mais seulement une «couche parasitaire ». La social-démocratie de la Deuxième Internationale a généralisé la division entre le prolétariat et sa représentation autonomisée. aboutit à la domination d'une bureaucratie qui donne le change à la bourgeoisie en tant qu'expression du règne de l'économie marchande. résu ltant d'une malheureuse identification de leur projet avec les procédés de la révolution bourgeoise. Debord retrouve l'origine du problème dans la pensée de Marx lui-même et dans la confiance excessive qu'il accorde aux automatismes produits par l'économie. les «représentants» très vite autonomisés. là où celles-ci ont pris le pouvoir . les structures autoritaires. ce qu i en fait un précurseur du bolchévisme "'. Le chapitre le plus long de La Société du Spectacle. le manque de méfiance envers la forme État. Comme nous l'avons vu. idéaliste et antihistorique. est consacré à l'histoire du mouvement révolutionnaire moderne.à être le plus gros obstacle au projet révolutionnaire. et ni lui ni ses partisans n'ont jamais reconnu dans la bureaucratie une vraie classe au pouvoir. ont ensuite été victimes de leur idéologie de la liberté. . Trotski lui-même a partagé l'autoritarisme bolchevique. « Le prolétariat comme sujet et comme représentation ». après l'élimination des minorités radicales. L'autoritarisme dont ont fait preuve aussi bien Marx que Bakounine au sein de la Première Internationale est un produit de la dégénérescence de la théorie révolutionnaire en idéologie. au détriment de la pratique consciente. C'est ainsi que les hiérarchies internes. ont conduit les organisations ouvrières .

Représenter illusoirement l'option révolutionnaire dans le monde fut la tâche des pays staliniens et de leurs appendices dans le monde occidental. Albanie ou Algérie. et encore moins rompre avec la tradition léniniste. Le conflit entre l'URSS et la Chine. Viêt-nam.Yougoslavie ou Cuba. Cette analyse est doublement significative aujourd'hui: presque personne parmi ses ennemis. marquant ainsi le début de la fin de ces régimes. n'aurait cru le système soviétique si fragile et si absurde dans ses fondements au point qu'il puisse s'écrouler à la première tentative sérieuse de réforme. Toute la gauche s'obstinait à reporter ses espoirs révolutionnaires sur un État ou sur un autre . étant donné que la classe bureaucratique détient les moyens de production à travers la possession de l'idéologie. Il n'est même pas possible de réformer ces systèmes. Dans les années soixante.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 135 Debord analyse avec acuité comment le règne absolu de l'idéologie et du mensonge conduit les régimes bureaucratiques vers un irréalisme total qui a pour résultat un état d'infériorité économique par rapport aux sociétés de « libre échange». il n'existait pratiquement aucun théoricien de la gauche qui osât dénoncer l'Union soviétique comme une pure et simple société de classes. ainsi que les fractures successives entre les diverses forces bureaucratiques. son caractère contre-révolutionnaire n'apparaissait même pas très clairement : malgré la condamnation du stalinisme et la rupture avec le PCF. les partis dits communistes. cette classe ne peut donc pas renoncer à son mensonge fondamental. Debord écrit que « la décomposition mondiale . mais l'expression du pouvoir prolétarien. celui d 'être non pas une bureaucratie au pouvoir. a finalement brisé le monopole qu'ils exerçaient sur la soi-disant option révolutionnaire. comme parmi ses partisans. mais surtout la Chine.

attribuait une grande importance (lS.136 GUY DEBORD de l'alliance de la mystificati on bureaucratique est. parle depuis 1961 (lS. Selon Debord. Le nouvel assaut révolutionn aire peut s'affranchir des ennemis qui l'ont trahi de l'intérieur. en dernière analyse. et doit.S. le facteur le plus défavorab le pour le développement actuel de la société capitaliste. Néanmoins. on comprend mal comment un prolétariat. a pu se faire berner depuis tant de décennies par des bureaucrates. La bourgeoisie est en train de perdre l'adversaire qui la soutenait objectivement en unifiant illusoirement toute négation de l'ordre existant II (SdS § Il l). Les Conseils seront à la fois les instruments de lutte et la structure organisatrice de la future société libérée. Les situationnistes attribuent également à ces derniers la responsabilité principale du fait que l'occupation des usi nes en Mai 68 n'ait pas débouché sur une vraie révolution. L'activité révolutionnaire manquée du prolétariat peut toujours trouver une explication commode dans l'influence des « bureaucraties ouvrières» des syndicats et des partis. mais non son être» (SdS § 114). le résultat final de cette évolution est positif: le prolétariat a perdu « ses illusions.. .S. il peut. en soi révolutionnaire selon l'l. la participation de tous supprimera les spécialisations et les instances séparées. Au contraire. 6/3). auquel l'l. aux temps du « printemps de Prague ». On peut constater aujourd'hui que l'URSS a perdu son rôle au moment où disparaissaient presque totalement les tentatives révolutionnaires qui conduisaient le spectacle à organiser leur canal isation sous des formes bureaucratiques. dont l'I.S. l'Occident soutenait de fait l'URSS. cesser de « combattre l'aliénation sous des formes aliénées» (SdS § 122). Dans les Conseils ouvriers. 12/35-43).

Coudray.TIQUE DE LA THÉORIE 137 L'inquiétude de voir la prochaine explosion sociale tomber une fois de plus aux mains des organisations bureaucratiques pousse les situationnistes à entretenir une vive polémique contre les groupes néo-léninistes qui commencent à pulluler après 1965. doutant plus qu'il se base sur une logique du « sacrifice». L'I. Castoriadis. Au contraire. Pour ce qui est de la rupture avec le léninisme. Le « militantisme» est pour eux inacceptable. le dépassement de la version économiciste du marxisme et plus généralement J'ouverture de nouveaux horizons. s'accompagne d'une pratique conformiste de la vie. dans laquelle une activité politique. et C. quand ceuxci se limitent à vouloir réformer un petit domaine séparé de la vie 61 • La réalisation de ses propres désirs et l'activité révolutionnaire devraient être une seule et même chose. elle analyse sobrement le lien entre accumulation. reconnue par les participants eux-mêmes comme insatisfaisante mais moralement nécessaire.LA PRA. Le point de rupture avec le trotskisme est la contestation de la définition trotskiste de l'URSS comme un État fondamentalement ouvrier et seulement accidentellement « dégénéré» à cause de la formation d'une « couche parasitaire». qui signe parfois MontaI.S. elle fait paraître jusqu'en 1965 quarante numéros 63. qui écrit sous les pseudonymes de Chaulieu. Delvaux et Cardan. est cependant tout aussi éloignée du mouvement hippie et de la « culture jeune ». . Lefort. comme l'exprime le slogan situationniste « l'ennui est contre-révolutionnaire ». Socialisme ou Barbarie définit dès le début le système soviétique comme « pire que le féodalisme». Oebord doit beaucoup à la revue Socialisme ou Barbarie 62 • Fondée en 1949 à Paris et se développant autour de la collaborationconflit entre C.

un Althusser. se demandent encore jusqu'au milieu des années soixante comment il se fait qu'un système. et tant d'autres. Il faut alors refuser . dont ils ne doutent pas que la base économique soit" socialiste ». ou bien si . la propriété juridique des moyens . et ceci est tout aussi valable pour les pays occidentaux. Socialisme ou Barbarie démontre dès 1949.à celle de la bourgeoisie dans le capitalisme occidental.option qui. la bureaucratie exerce une fonction similaire .est de plus en plus séparée de leur direction réelle. selon ses adversaires.le concept même de parti d'avant-garde. que la société soviétique est effectivement une société de classes. De tels progrès dans l'analyse sont possibles parce qu'on se rend compte que dans les sociétés modernes.mais pas identique . qui perpétue cette scission. Il en résulte que l'oppression et l'exploitation du prolétariat sont de plus en plus l'œuvre de la classe bureaucratique.138 GUY DEBORD bureaucratie et exploitation.qui peut même appa1tenir formellement au prolétariat dans les pays de l'Est . Socialisme ou Barbarie produit également des analyses semblables sur la Chine " . réussisse à produire une superstructure dont ils ne peuvent nier qu'elle soit répressive. signifie se condamner à une complète inefficacité -. Il se perd toutefois dans une discussion interminable sur la question de savoir s'il faut alors se limiter rigoureusement à n'être qu'un pur instrument de classe qui diffuse des informations aux ouvriers en refusant tout ce qui ressemble à un pa1ti . et explique que dans le sousdéveloppement russe. chiffres en main.et c'est l'autre point de rupture avec le trotskisme . basée sur la plus brutale des exploitations '" Par la suite. entre dirigeants et exécuteurs. Un Sartre. Au contraire. de sorte que le véritable antagonisme se situe entre organisateurs et organisés. Le groupe Socialisme ou Barbarie redécouvre ainsi les Conseils ouvriers.

déjà existantes. alors qu'il pourrait être rendu «poétique ». c'est pourquoi elle dénonce le fait que la gauche traditionnelle se limite à demander toujours plus de ce genre de production ou d'éducation. mais c'est de donner un sens à la vie et au travail.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 139 au contraire une forme quelconque d'avant-garde organisée est indispensable. apparaît ici pour la première fois peut-être. La fragmentation de la production et de toute la vie sociale. si celui-ci reste une servitude. Avant d'envisager la réponse situationniste à ce problème qui se posait à tous les groupes français évoluant entre l'anarchisme et le communisme. etc. À la différence des marxistes « orthodoxes ». de même que la contradiction fondamentale subséquente. dont la signification ne peut être reconstituée que par des spécialistes. Socialisme ou Barbarie . La revue affirme que le vrai contenu du socialisme n'est pas la planification de l'économie ni le simple accroissement du niveau matériel de la vie. tellement à la mode en 1968 et après. libérer la créativité et réconcilier l'homme avec la nature 66 . Réduire le temps de travail n'est pas un remède suffisant. inhérente à un système qui cherche à enlever aux individus tout pouvoir de décision. même sur leur propre vie. Le thème de]'« autogestion généralisée ». sans toutefois pouvoir se passer de leur collaboration. il convient de s'arrêter encore sur certains apports de Socialisme ou Barbarie. en particulier au cours de la seconde moitié des années cinquante. et la disparition de l'usine comme lieu de socialisation sont analysées très tôt par Socialisme ou Barbarie. Les considérations de Socialisme ou Barbarie . qui se basent sur des analyses économiques et sociales détaillées. ont un caractère concret qui manque généralement aux affirmations souvent abstraites et rhétoriques du débat français de l'époque. .

e. c'est-à-dire de ses différentes strates. Ramenant tout au seul antagonisme entre prolétariat et bureaucratie. Ce que l'on considérait auparavant comme les contradictions du capitalisme. celui-ci continuerait à les accorder. ses analyses schématiques sont donc des prophéties et ne peuvent s'appliquer dans une stratégie capable de profiter des failles du bloc ennemi. n'étaient que les signes d'un capitalisme incomplet. En 1960. En 1957 E. adresse à Socialisme ou Barbarie des critiques du même ordre que celles qui seront par la suite fréquemment adressées contre l'I. À partir de 1958. Socialisme 011 Barbarie s' intéresse à certains secteurs de la totalité sociale jusqu'alors négligés par l'analyse marxiste. «Socialisme ou Barbarie va droit à l'essentiel. en premier lieu sur le désir de vaincre la passivité imposée et de créer une autre vie. un membre de Socialisme . cet intérêt sera la source d'une influence réciproque avec les situationnistes. même à long terme. mais pour l'isoler et l'hypostasier" ». La lutte de classes du futur devrait par conséquent se baser sur des facteurs «subjectifs».S. D. Canjuers ri. Étant donné que les hauts salaires et l'augmentation du temps libre contribuent à la stabilité du capitalisme. Comme son nom l'indique. soit barbarie. Blanchard]. par exemple les crises de surproduction. de divers côtés: Socialisme ou Barbarie ne tient pas compte des contradictions internes de la bureaucratie. qui anime alors la revue Arguments.140 GUY DEBORD est convaincue que le capitalisme est en mesure d'offrir aux ouvriers une situation économique satisfaisante. Socialisme ou Barbarie est millénariste : soit socialisme. au contraire on voit émerger alors la contradiction centrale du capitalisme: stimuler la participation des prolétaires et en même temps l'exclure. Debord et P. Morin.

dont elle dénonce en premier lieu la volonté d'harmoniser et d'humaniser la production existante (lS.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 141 ou Barbarie. au détriment de la totalité. à de la bouillie psychologique. 8/4) .. etc. L'I. 11/64). par exemple le refus de considérer la révolte du prolétariat comme une réaction chimique suscitée par la misère. Toutefois on trouve également chez Debord certaines des critiques adressées par Castoriadis au marxisme. tandis que Debord en a tiré les points d'application d'une nouvelle révolte possible. puis elle y voit « l'expression de la frange la plus gauchiste et la plus fantaisiste de ces managers et cadres moyens de la gauche qui veulent avoir la théorie révolutionnaire de leur carrière effective dans la société» (lS. anthropologique. à la différence de certains groupes anarchisants. choisit une troisième voie: elle ne veut être rien d'autre qu'« une Conspiration des Égaux. le concept d'avant-garde ne doit pas être exorcisé «en l'identifiant dans l'absolu à la conception léniniste du parti » d'avant-garde « représentatif et dirigeant » (lS. Pour l'I. Socialisme ou Barbarie passe de la critique de l'économicisme à la critique du marxisme tout court.S.S. 6/4. noie sous la critique Socialisme ou Barbarie. et ses « nouveaux horizons» ressembleront. La différence est que ces idées ont conduit Castoriadis à devenir en l'espace de quelques années un banal défenseur de la «démocratie occidentale». L'I. au lieu de placer au centre la conscience et la lutte historique. 12/47)..S. pour l'I. un état-major qui ne veut . rédigent ensemble un texte bref mais important : Préliminaires pour une définition de l'unité du programme réuolutionnaire 68 • Mais un peu plus tard.S . La disparition ultérieure de Socialisme ou Barbarie est enregistrée avec satisfaction par les situationnistes (lS. 9/34) 69..

S. 9/26). et le premier pas consiste à reconnaître que le vieux mouvement a irrémédiablement échoué et qu'il n'en existe pas encore de nouveau (lS. et échapper à quelque autre contrôle que ce soit» (lS. Son principe est celui d'un groupe volontairement très petit. 7576). et de pouvoir établir à l'intérieur des rapports égalitaires . 9/25).l'une des conditions pour être admis était d'avoir « du génie» (IS. 9/25) . comme l'I. en le libérant de toute illusion. 8/59) . de maintenir sa propre cohérence interne. n'acceptant de contacts qu'avec des groupes et des individus agissant pour leur propre compte. la poésie et l'art modernes en Occident (comme préface à une recherche expérimentale sur la voie d'une construction libre de la vie quotidienne). Sa reconstitlltion doit se rattacher à quatre racines: « le mouvement ouvrier. refuse d'entretenir autour d'elle un cercle de partisans. Au fur et à mesure des années. mais elle rend particulièrement difficile l'entrée dans son groupe . plus des deux tiers de ses membres furent exclus. 9/43).S. « la forme la plus pure d'un corps antihiérarchique d'antispécialisleS» (lS. L'I. l'explosion libre devra nous échapper à jamais.S. voit sa tâche dans un mouvement révolutionnaire « à réinventeY» (lS. et certaines démissions forcées. L'I. ne veut pas de disciples» (lS. non seulement ne fait pas de prosélytisme.142 GUY DEBORD pas de troupes» et déclare: « Nous n'organisons que le détonateur. 8/2728). en tout cas. car elle veut « lâcher dans le monde des gens autonomes» (lS.S. l'I. Comme elle le dit clairement: « L'I. 5/7).même si.le troisième objectif n'a jamais pu être atteint (VS. la pensée de l'époque du dépassement de la . dans le triple but d'avoir seulement une « participation au plus haut niveau» (lS. l'admet ellemême. même si en réalité ceux-ci étaient difficiles à trouver. Au contraire des organisations « militantes ». 6/3).S.

à un . Cela leur permet non seulement d'empêcher la formation d'une avant-garde séparée. » Pour exagérée que soit une telle affirmation . après Mai 68. sans réunions publiques et sans que l'on sache précisément combien et qui sont ses membres. en réalité.LA PRi\.S. en si peu de temps. de telles conséquences 71. des techniques. Marx).S.TIQUE DE LA. sans siège et sans rencontres avec les journalistes. THÉORIE 143 philosophie et de sa réalisation (Hegel. [ . des slogans et un langage situationnistes pour leur propre compte.. une quasi-liquidation de l'État. de nombreux individus se mettent à utiliser des idées. un halo de mystère : elle apparaît alors comme le centre invisible et insaisissable de l'ouragan.. En effet. Cela contribue à créer autour de l'I. les luttes d'émancipation depuis le Mexique de 1910 jusqu'au Congo d'aujourd'hui» (lS. Le livre que le situationniste René Viénet a consacré aux Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations 70 affirme que « l'agitation déclenchée en janvier 1968 à Nanterre par quatre ou cinq révolutionnaires qui allaient constituer le groupe des "Enragés". qui représenterait le premier pas vers la bureaucratisation. 10/45-46). devait entraîner. À partir de 1966. Feuerbach..les « Enragés » déclenchèrent surtout une réaction en chaîne . il reste vrai que Debord et ses amis avaient développé. ] Jamais une agitation entreprise par un si petit nombre d'individus n'a entraîné. n'était pas directement concernée. mais aussi d'éviter les manœuvres tacticiennes et le semi-travestissement de leurs idées auxquels doivent recourir les groupes désireux de recueillir le plus d'adhérents possibles. sous cinq mois. sa présence est souvent dénoncée dans mille entreprises de contestation où l'I.. Même après Mai 68. les situationnistes refusent de diriger les milliers d'individus qui désormais se réclament de leurs idées.

8113). et l'inciter à le faire. mais surtout" populaires» et dans la tête de tout le monde (lS. ce qui signifie confronter la réalité de la société avec ses promesses et ses prétentions. ils se considèrent eux-mêmes comme des «maîtres sans esclaves» (lS. parce que l'l. ils réfutent aussi sur le plan pratique la thèse de la mort du sujet et de l'individu. 11 s'agit donc d'une" critique immanente» de la société. tellement en vogue dans les années soixante. leurs idées sont non seulement réalisables.. C'est pourquoi les situationnistes refusent résolument qu'on qualifie leurs idées d'" utopiques» (lS. mais ce sont les alternatives qui manquent. 9/25). De cette façon. représente une forme d'avant-garde excl uant toute possibilité de manipulation.144 GUY DEBORD degré rarement atteint. 7/20). Au contraire. L'I. [et) sont porteurs du principe anti-hiérarchique» (lS. pense donc qu'elle n'a pas . ) une foule de praliques nouvelles qui cherchenl leur lhéorie » (IS. Expliquer au prolétariat ce qu'il peut faire .S. la capacité d'obtenir de grands effets avec peu d'actes. 7/1 7). La tâche de l'avant-garde n'était donc pas.. selon l'I. 1~/81) dans une société qui a perdu toute" maîtrise» sur ses moyens et où " les maîtres viennent du négatif..S. menés par peu de gens. "il Y a maintenant [1962) [ . 8110). Outre les pratiques révolutionnaires. de susciler des mouvements révolutionnaires. il existe égaIement tous les moyens techniques et les autres conditions matérielles pour fonder une nouvelle société. mais de fou rnir des théories aux mouvements déjà existants. au lieu de proposer une utopie abstraite.S. La société capitaliste sombre déjà d'elle-même. s'identifie" au désir [de liberté) le plus profond qui existe chez tous » (lS. Et celles-ci ne sont pas du tout " utopiques » : alors que les vieux utopistes étaient des théoriciens à la recherche d'une praxis. comme l'avait déjà formulée Marx.

7/23). alors tout à fait inhabituelle. mais certains phénomènes accompagnant la révolte congolaise de 1960 (lS. le refus de vouloir se faire reconnaître par l'adversaire comme « raisonnable» ou « acceptable». Qualifier J'art. de « cadavre» aussi décomposé que l'Église scandalise même les plus « radicaux» de cette époque. 11/64). Ils ne flattent pas leur public. THÉORIE 145 besoin d'aller vendre sa théorie.souvent vilipendé comme « hermétique» . La communication.avec une transgression des formes. qui se mettront alors à leur disposition (lS. qui représente par beaucoup d'aspects une réelle nouveauté : l'usage systématique de l'injure. Les situationnistes sont également maîtres dans l'art de faire leur propre publicité. mais au contraire l'insultent souvent et le placent face à sa misère. méprisant ceux qui n'essaient pas d'y remédier. qui traditionnellement en France est encore plus fort qu'ailleurs.LA PRATIQUE DE LA. Déjà. les situationnistes avaient annoncé que le digne successeur du dadaïsme n'était certes pas le pop art américain. la dérision de tout ce qui paraît aux autres déjà très audacieux et novateur. aussi le plus « avant-gardiste». ils ne manquent jamais de faire paraître le nom de leur organisation dans chacune de leurs interventions publiques. Mais ils ont avant tout un style incomparable. les graffitis sur les murs et les chansonnettes. le manque ostentatoire de respect envers les autorités et les conventions. qui tire sa force en grande partie de la combinaison d'un contenu intellectuel hautement élaboré . Dès l'époque des lettristes. et qu'elle peut au contraire attendre que la lutte réelle des ouvriers conduise ces derniers vers les situationnistes. quelques années plus tôt. qui était le contenu du véritable art . le recours à des expressions de culture « inférieure » telles que les bandes dessinées.

pour parvenir un jour à une communication réelle directe» (lS. a le mieux réussi: « Dans les guerres de décolonisation de la vie quotidienne» (lS. et ce n'est pas un hasard si les situationnistes ont consacré à l'élaboration d'un style personnel plus d'attention qu'aucun autre groupe révolutionnaire. coïncide avec le détournement. les situationnistes opposent la « communication» et le « dialogue» . 8/29) reste l'un des champs dans lequell'l.une distinction fondamentale qui jusqu 'ici n'a pas été suffisamment prise en considération. mais peuvent être renversés.146 GUY DEBORD moderne laissé en héritage aux mouvements révolutionnaires. c'est-à-dire le fait que les rappOlts entre les choses ne sont pas fixés une fois pour toutes. Debord théorise même un «style insU/Tectionnel» (SdS § 206) qui. inventée par Feuerbach et Marx. Les exemples qu'il fournit se limitent toutefois à l'inversion du génitif du type « philosophie de la misère . 1/21). l'accent que les situationnistes mettent sans cesse sur la « communication» est d'une certaine façon . À 1'« information» dispensée par le pouvoir. Déjà en 1958.misère de la philosophie ».S. doit maintenant être mise en œuvre (par exemple VS. ce n'était pas seulement par coquetterie littéraire: cet usage a pour fonction d'exprimer la « fluidité» (SdS § 205) des concepts. 134). 8/28) la libération du langage occupe une place centrale. Debord déclare: « II faut mener à leur destruction extrême toutes les formes de pseudo-communication. Si ces inve rsions sont devenues presque un signe distinctif des écrits situationnistes. Néanmoins. «L'insoumission des mots» (lS. en tant que libre appropriation des appOlts positifs du passé. Certaines réflexions sur la poésie et sur le langage figurent parmi les considérations les plus intéressantes parues dans Intemationale situationniste.

passivement contemplés en Europe par les « consommateurs de la participation illusoire » pour couvrir leur propre impuissance.. Nous ne détaillerons pas» (lS. même si les polémiques de l'l. 8/62). se fonde sur un principe léniniste: dans sa propre organisation révolutionnaire s'exprime la rationalité de J'histoire. ne sont pas exemptes de la volonté de maintenir son monopole sur la radicalité. Une illusion qu'elle réussit aisément à détruire est l'enthousiasme excessif pour les mouvements révolutionnaires du tiers-monde. Ce n'est pas un hasard si les situationnistes. 7/19)72. et se perdent parfois en chicanes. et qu'il est plus probable en URSS ou en Angleterre qu'en Mauritanie crs. on ne peut cependant pas réprimer J'impression que « communication» signifie pour eux J'échange d'idées entre des personnes qui pensent déjà de la même façon . L'I.S. l'I.S. ont affirmé à plusieurs reprises qu'ils représentaient la véritable « essence}). comme d'ailleurs Socialisme ou Barbarie 73. L'I. On perçoit une certaine dérision du tiers- . La perspicacité des critiques situationnistes à l'égard des organisations gauchistes et de « la gauche [qui] ne parle que de ce dont la télévision parle» (lS. À un niveau plus profond. mais en pratique il était parfois difficile de saisir la différence. 7/13).S. 10/32) étonne encore aujourd'hui.LA PRATIQUE DE LA THÉORlE 147 contredit par des affirmations comme celle-ci : « II faudra nous accepter ou nous rejeter en bloc. S'il était assurément justifié de refuser le culte bourgeois de la « tolérance». l'expression de 1'« en-soi}) des moments révolutionnaires. opposait la « communication de la théorie révolutionnaire» à la « propagande».S. bien qu'extrêmement minoritaires. est d'avis que « le projet révolutionnaire doit être réalisé dans les pays industriellement avancés}) (lS.

D'autre part l'I. y compris les anarchistes. Toute la gauche. ils répondent qu'ils n'ont" à . par une reconversion générale et permanente des buts aussi bien que des moyens du travail industriel. 12114). en 1968. 8/42. dans le "jamais nous ne travaillerons» de Rimbaud et dans la couverture de La Révolution sunéa/iste n° 4 qui promettait la "guerre au travail ». Les Préliminaires affirment que" travailler à les rendre passionnantes [les activités productives J.S. comme possédant cette place centrale qui permet de renverser la société tout entière. sera en tout cas la passion minimum d'une société libre" ». el elle n'a pas davantage confiance dans les" jeun es 74» en tant que tels. sans doute avant les autres 75. Au reproche de ne pas tenir compte de la réalité du travail. L'un des plus gros succès des situationnistes fut de voir réapparaître sur les murs. «retard du développement» ou "guerre de libération ». On a observé plus d'une fois que cette position paraît plutôt paradoxale pour un groupe qui. applique à la problématique du quotidien des concepts comme" sphère arriérée ». avait abandonné toute évaluation positive du travail.S. pendant la grève générale sauvage. quand l'I.S. le mot d'ordre que Debord avait tracé en 1952: "Ne travaillez jamais» ( IS. avait toujours parlé de libérer le travail. ni dans les divers groupes" marginaux ».148 GUY DEBORD mondisme. celui de la subjectivité et du jeu n'avaient de précédents que dans les avant-gardes artistiques. et avait fondé le droit du prolétariat à gouverner la société sur le fait que c'était lui qui travaillait. C'est aussi ce qui la distingue radicalement de ces courants gauchistes auxquels elle pourrait ressembler par d'autres côtés. n'est pas du tout convaincue que les étudiants soient un sujet révolutionnaire. Le programme de se libérer du travail et d'affirmer les droits de l'individu. Seul le prolétariat est considéré par l'I.

c'est-à-dire ceux qui cherchent à utiliser les résultats du progrès. 6/25).mais aussi à la sémiotique. sans rien y comprendre. dont le cinéma de Oebord (IS.. a déclaré qu'il était inévitable de marcher sur la « même route» que ceux qui se trouvent au pôle opposé quant aux intentions et aux conséquences (1S. en particulier durant les premières années. et ainsi de suite. ses contradictions. obéit à une extension de la logique du travail. Godard. . 205-206.S. comme les porteurs du « moderne».-L. Le lieu d'où la société tire son sens et sa justification. un bon exemple est leur mépris pour le cinéaste J. parfois même dans son sens le plus banal. Cela s'applique avant tout à la cybernétique . Les situationnistes se considèrent. à la psychologie du travail.très en vogue dans les années soixante comme réponse à tous les problèmes . celui qui détermine l'identité des individus. de nombreuses trouvailles des avant-gardes.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 149 peu près jamais traité d'autre problème que celui du travail à notre époque: ses conditions. Ils n'ont jamais produit d'analyses détaillées sur le monde du travail et sur les luttes ouvrières comme l'a fait Socialisme ou Barbarie. par exemple lorsqu'ils proposent la destruction d'édifices anciens en faveur de constructions nouvelles (Potl. mais ils ont observé que l'ensemble des activités sociales. pour mieux organiser la société existante. IS. ses résultats» (1S. à l'informatique. au structuralisme. Ils considèrent les modernistes comme leurs ennemis les plus dangereux. 9/4) . accusé de s'être approprié. en particulier la consommation des loisirs. est en train de se déplacer du travail vers les prétendus «( loisirs» (par exemple IS. et plus spécifiquement les inventions révolutionnaires. L'l. 10/67). 10/58-59). 3/16).

CohnBendit. et contre l'influence des grands syndicats sur les ouvriers. Les situationnistes tendent à généraliser le mouvement des occupations d'usines et à susciter la formation de Conseils ouvriers. aux événements de mai et juin 68 est bien connue. 12/18). Bien qu'ils utilisent une rhétorique révolutionnaire souvent très traditionnelle 77. et leur point de vue est exposé dans le livre de Viénet déjà cité. Comme nous l'avons dit.150 GUY DEBORD Ainsi les situationnistes sont également en avance sur un autre argument à la mode après 68. des maoïstes au «Mouvement du 22 mars» de D. Nous nous contenterons de rappeler ici leur lutte contre l'influence des divers groupes «bureaucrates}) sur la contestation étudiante. mais eux-mêmes ne cessent de mettre en garde contre les triomphalismes excessifs. la «récupération}) bien qu'i ls ironisent ensuite sur ceux qui ont peu de raisons de s'inquiéter d'être «récupérés » étant donné qu'«il n'y a généralement pas grand-chose chez eux qui puisse attirer la cupidité des récupérateurs}) (IS. les jeunes «Enragés}) de Nanterre. ils n'en sont pas moins conscients que l'importance de l'événement ne réside pas dans quelques journées de barricades. mais dans le fait d'être « le commencement d'une époque» (IS. 12/3). Mai 68 et la suite La participation des situationnistes et d'un groupe apparenté. Leur influence est particulièrement visible dans les inscriptions poétiques qui couvrent les murs de Paris. ainsi que dans le douzième numéro d'Internationale situationniste. la place des situationnistes dans l'histoire est en grande partie liée à la confirmation de leurs .

S. dans la création des situations? Si c'est arrivé une fois. Dans l'instant. » Par la suite.mais seulement occasionnelle 80 ». Mai 68 a été la preuve qu'un événement très voisin d'une révolution pouvait effectivement se produire dans les sociétés modernes. En 1967 Lefebvre. ils envoient un télégramme à l'Institut d'histoire sociale d'Amsterdam: « Nous avons conscience de commencer à produire notre propre histoire 78. .S. et ceci plus ou moins dans les termes que les situationnistes avaient annoncés.» En 1967 les situationnistes citent cette affirmation sans faire de commentaires (IS. On reconnaît généralement aujourd'hui que 68 a été l'une . et la psyché prolétarienne: il s'agit en réalité de trois choses distinctes dont la rencontre n'a pas été dialectique comme le croit de façon erronée l'I. Mais ce n'est vrai qu'en partie. avec un orgueil bien compréhensible. Mais pour beaucoup d'observateurs il s'agissait plutôt d'un cas fortuit: « La clé pour comprendre leur rapport avec Mai 68 est la triple identification arbitraire entre la subjectivité situationniste. conclut ainsi quelques observations sur les situationnistes : « Or. cette conjoncture ne se reproduira plus. 12/54). mais une utopie abstraite. L'I. le 18 mars 1871 à l'aube. le projet révolutionnaire qui tend à l'instauration des Conseils. Se figurent-ils vraiment qu'un beau matin ou un soir décisif. les gens vont se regarder en se disant: "Assez! Assez de labeur et d'ennui! Finissons-en!" et qu'ils entreront dans la Fête immortelle.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 151 thèses fournie par cet événement. écrit M. Perniola quelques années plus tard. ils ne proposent pas une utopie concrète. Il/52). ils devaient sans cesse se référer eux-mêmes au « joli mois de mai 79» . dans Position contre les technocrates. se vante d'avoir prévu non pas la date de l'explosion mais son contenu (IS. 12/6). et la citent de nouveau en 1969 dans le numéro suivant (IS.

S. Au cours des mois précédents. l'a justement souligné (lS. comme l'I. il y avait eu déjà plusieurs grèves sauvages. Pendant quelques semaines il y avait eu une démission de toutes les autorités. Elle admet une série de nou- . il n'en demeure pas moins que les causes qui l'ont créé n'ont pas pour autant disparu. l'I. un sentiment que « tout est possible". C'était la preuve que chez un grand nombre de gens sommeille le désir d'une vie totalement différente. 12/6). Si un autre Mai 68 ne s'est pas reproduit jusqu'à présent.S. et il est bien évident que les revendications particulières concernant la réforme universitaire ou l'augmentation des salaires ne constituaient pas le mobile profond d'une situation aussi inattendue et à la limite de la guerre civile. et jusqu'à présent la seule. et que si ce désir trouve le moyen de s'exprimer. un « renversement du monde renversé". avec dix millions de travailleurs arrêtant leur travail et occupant en partie les usines. qui représentaient à la fois un événement historique et quelque chose qui concernait les individus dans leur essence intime et quotidienne. Mais le reflet simplifié d'une « révolte étudiante" en a opacifié l'image.S. se voit dans un premier temps renforcée. et que si un jour le désir d'être maître de sa propre vie devait redescendre dans la rue. il peut à tout moment mettre à genoux un État moderne: exactement ce qu'avait toujours affirmé l'I. Après avoir connu ce moment de gloire.S. on se rappellerait plus d'un enseignement de l'I. parfois accompagnées de formes de « fête permanente" les ouvriers n'avaient pas seulement « imité" l'occupation de la Sorbonne". il faut se rappeler qu'a eu lieu alors la première grève générale sauvage.152 GUY DEBORD des césures les plus profondes de ce siècle. Aucune crise économique n'en fut à l'origine.

Mais la surévaluation de ce phénomène. La description de ces « pro-situs» et de toute la couche sociale des petits et moyens cadres à laquelle ils appartiennent est aussi cinglante que brillante. Ils constatent que l'époque s'avance vers une vraie révolution et que les idées situationnistes sont largement présentes dans toutes les luttes. c'est ainsi qu'un journaliste croit même reconnaître dans La Société du Spectacle « Le Capital de la nouvelle génération 83». qui contemplent et approuvent abstraitement la radicalité situationniste sans être capables de lui donner un minimum d'expression pratique. 73) n'est pas très convaincante. Mais en vérité l'I.S. au printemps 1972 84 • Debord et l'Italien Gianfranco Sanguinetti présentent leur explication des faits dans La Véritable Scission dans l'Internationale.française. entre en crise. italienne.qui réussissent chacune à publier une revue. Mais la tentative de présenter la fin de l'I.S. était entrée en crise. Ils admettent eux-mêmes que l'I. La section italienne se distingue aussi par certaines interventions très acérées à propos des bombes de Piazza Fontana ainsi que sur d'autres événements italiens 82. apparemment du fait de l'incapacité de nombre des nouveaux membres. comme en général . il ne reste que Debord et deux autres personnes qui dissolvent l'I. après une série d'exclusions et de scissions.S.S.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 153 veaux membres et se réorganise en quatre sections . Les thèses situationnistes obtiennent un vaste écho dans divers secteurs. en tant qu'organisation est terminée. et en attribuent la faute aux nombreuses personnes. les auteurs en tirent la conclusion que la tâche de l'I. principaleme nt des étudiants et des intellectuels.S. comme dépassement de l'avant-garde séparée dont une époque révolutionnaire n'a pas le même besoin qu'une époque où la révolution est lointaine (VS. scandinave et américaine .

et sont conduites par des individus qui se définissent à travers un aspect séparé quelconque. qui sont les principaux créateurs et consommateurs du spectacle. de la théorie selon laquelle seul le prolétariat. les femmes et les enfants [qui] s'avisent de vouloir tout ce qui leur était défendu» (VS. leur élargissement du concept de . Les situationnistes se réclament. réside dans le fait que la diffusion de sa théorie s'est essentiellement limitée au milieu méprisé des étudiants et des intellectuels. à l'action à la première personne et à la prise en compte de leur propre vie quotidienne comme moyen et comme but de la lutte.S. a les moyens de renverser le système. en tant que classe. techniciens et bureaucrates.déjà ancienne . les homosexuels.S. mais il n'existe pas de prolétariat qui. est également l'indice d'une mégalomanie . Le véritable échec de l'I. Les auteurs constatent la disparition de la petite bourgeoisie indépendante remplacée par la progression des cadres. s'oppose à la totalité de la société du spectacle..et d'une perte du sens de la réalité. mais elles ne se réfèrent quasiment jamais à la société dans son intégralité. n'en avait jamais parlé. 22). Toutefois. et l'on peut y trouver parfois quelques bribes de théorie situationniste. Debord et Sanguinetti citent comme exemple de l'insubordination générale qui s'étend: « les gens de couleur.mais non subjectivement . 59). Mais ce n'est pas un hasard si avant 68 l'I.proches du prolétariat (VS.S. du moins en paroles. Il existe de nombreuses luttes ouvrières autour de 1970.154 GUY DEBORD l'identification du « projet révolutionnaire moderne» avec l'J. Les luttes de ces secteurs sociaux sont souvent très énergiques et aboutissent parfois au refus des représentations. Encore que les cadres moyens et petits sont objectivement . grâce à sa fonction dans le processus de production et grâce à sa tradition.

se croyant toujours menacée par la pénurie . Toutes les luttes réelles. mais eux aussi ont maintenant quelques difficultés à nommer le sujet révolutionnaire. La production industrielle reprend le modèle agraire: comme celui-ci. 125) .LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 155 prolétariat à tous ceux qui ont été dépossédés de quelque chose de fondamental préfigurait très bien.aux « insurgés de la volonté de vivre » (VS. 37). elle cherche en toute saison à recueillir la plus grande quantité possible. elle est appa- . 30). avec déshonneur . en vérité. En vérité. 26-28) . d'autre part. celle des Noirs de Los Angeles. L'aspect le plus intéressant de La Véritable Scission dans l'Internationale est l'attention portée sur un phénomène qui n'était a lors qu'aux tout débuts d'une grande «carrière» : la pollution et la catastrophe écologique. Il est évident ici que le capitalisme est entré dans une phase d'« irrationalisation galopante» (VS. y compris celles causées par l'énergie nucléaire (VS.sorti de l'l. celle des étudiants parisiens ou celle des ouvriers polonais. et l'opposition que l'économie suscite détermine également un retour de la crise économique traditionnelle (VS. Il est sûrement juste de chercher l'essence de ces luttes ailleurs que dans leurs revendications manifestes. Les derniers situationnistes se moquent des appels vagues et abstraits qu'adresse Vaneigem . cette révolte des différentes « minorités». sans se préoccuper beaucoup des circonstances et des revendications très différentes que chacune présente à son tour. tout ceci rend l'époque plus révolutionnaire que jamais. Debord luimême semble se fier aux automatismes du développement capitaliste : la contradiction entre économie et vie a atteint un seuil qualitatif. sont définies par les situationnistes comme des « luttes contre l'aliénation».S. mais la tentative d'en expliquer l' «en soi» reste en général sur un plan trop abstrait.

il se rend encore plus inaccessible. 31). 33). 33). Mais en réalité. mais dépourvu de toute perspective globale face à une société dont la séparation d'avec ses propres moyens techniques et économiques a atteint un stade délirant. Même les biens les plus immédiats comme l'eau et l'air entrent alors dans la lutte. comme le pain au XIX' siècle (VS. ils observent en outre que «le capitalisme a enfin apporté la preuve qu'il ne peut plus développer les forces productives" . certes. Aujourd'hui. La science soumise au capital reste impuissante. autant que les remèdes promis dès lors par le pouvoir. la production industrielle est «cumulative". nous voyons que cette situation a fait naître un mouvement d'opposition vaste. et cet aspect «revient sous la forme de la pollution" (VS. 29). Le mythe Debord Les événements de 1968 app0l1ent à j 'improviste une certaine notoriété à Debord.156 GUY DEBORD remment cyclique. «mais bien qualitalivemenl" (VS. car seule l'usure programmée des choses permet de continuer toujours à produire. et le vieux slogan «la révolution ou la mort" prend un sens nouveau (VS. Il ne veut rien . Les auteurs de La Véritable Scission dans l'fnternationale voient dans la catastrophe écologique la preuve que l'économie et la marchandise contaminent toute la vie et menacent la survie même de l'humanité .non pas «quanlilativement". comme l'avait toujours prédit la scolastique marxiste. et qui de plus a toujours apprécié la discrétion. lui qui n'a jamais eu le goût d'occuper le moindre poste sur le devant de la scène d'une société qu'il méprise.

pas plus qu'avec les tentatives de « récupération» qui transforment les héros de 68 en directeurs de collections éditoriales. Sa réponse est: « Je trouverais aussi vulgaire de devenir une autorité dans la contestation de la société que dans cette société même» (OCC. Sans mettre en avant la rentabilité économique. depuis Omar Khayyam ou Baltasar Gracian à George Orwell et Karl Kraus. Naturellement. Cette prétendue disparition est néanmoins toute relative. s'ajoutent des classiques anciens et modernes. il s'attire le titre de « l'homme le plus secret pour l'un des sillages les plus significatifs des vingt-cinq dernières années 85 ». en professeurs. de Hegel à Bakounine. en hommes politiques ou pour le moins en objets complaisants d'interviews. PRATIQUE DE LA THÉORIE 157 avoir à faire avec les nombreux groupuscules de divers pays qui prétendent être les héritiers des situationnistes et passent leur temps en querelles de basse-cour considérées comme des actes révolutionnaires. Georg Groddeck ou les écrits de Malevitch sortent de l'oubli. Champ Libre publie des textes de théorie et de pratique de la révolution. sans assumer aucune fonction officielle. après 1974. mais aussi Clausewitz et les dadaïstes allemands. imprésario de cinéma brillant et peu orthodoxe. 269-270). il acquiert une influence déterminante sur la production de cette maison d'édition unique en son genre. à la critique du maoïsme 86 et du stalinisme. Debord lui confie la réédition de La Société du Spectacle. Debord se lie d'amitié avec Gérard Lebovici. En se retirant.LA. ainsi que quelques accusations de vouloir continuer par sa « disparition» à créer un mythe autour de sa personne. et. qui en 1970 avait financé la création des éditions Champ Libre. En 1971. de Saint-Just aux anarchistes espagnols. Lebovici réédite en 1984 L 'Ins- . Pour comble de provocation. les écrits de Debord et des autres situationnistes sont également publiés.

contre le monde entier"». et pour mettre un terme à ces insinuations. tué par balles. on le retrouve dans un parking. selon la «logique» suivante: «Lebovici a été tué [ . et. considéré comme 1'« ennemi public numéro un ". Lebovici a beaucoup d'ennemis. En mars 1984. ce dont témoignent les deux volumes de la Correspondance de Champ Libre (1978 et 1981) où. ce qu'on était sûr qu'il accepterait"". ] pour avoir refusé.158 GUY DEBORD tinet de mort du fameux bandit et «roi de l'évasion» J. L'année suivante il publie ses Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici. ils le désignent comme le commanditaire de l'assassinat de son ami.» Contrairement à ses habitudes. Mais certains journaux vont encore plus loin: estimant que Debord serait lié à des groupes terroristes.non sans une . lui attribuant ainsi une sorte de coresponsabilité morale dans sa mort. jusqu'à sa barbare exécution par la police française. une fois. Champ Libre acquiert aux yeux de beaucoup une réputation terrible. énumère . Debord fera appel à un tribunal qui lui rend justice. Lebovici et Debord entretiennent volontairement des rapports exécrables avec la presse et le monde dit intellectuel. comme Debord le dit lui-même. Il y parle avant tout de lui-même. il y a «autour de ces éditions une louche allure de complot permanent... mais la presse française s'est longuement intéressée à la fin de cet insolite personnage aux deux visages. Tous les journaux trouvent inexplicable l'influence exercée par Debord sur Lebovici. Le crime n'a jamais été élucidé. Mes- rine. capitaliste fortuné et mécène de l'ultragauche. en particulier à cause de sa fulgurante carrière dans l'industrie cinématographique. pour des motifs parfois futiles. ils parlent de «manipulation» et accusent Debord d'avoir entraîné Lebovici sur une «mauvaise pente ». on passe souvent à l'échange d'insultes.

LA PRATIQUE DE LA THÉORIE

159

certaine complaisance pour le rôle méphistophélique qu'on
lui a attribué -les affirmations souvent bizarres de la presse
française sur son compte, et déploie son habituel talent de
polémiste 89.
Avec Alice Becker-Ho 90 , qu'il épouse au début des années
soixante-dix, il se déplace fréquemment entre Paris, l'Auvergne, Arles, l'Italie et l'Espagne. En 1988, il revient à la critique sociale avec les Commentaires sur la Société du Spectacle (voir ci-dessous) qui suscitent un important écbo, pas
seulement en France. Un an après, il publie le premier
volume de son autobiograpbie, intitulée de façon significative Panégyrique. En 1991, Debord se sépare des éditions
Lebovici, qui deviennent les éditions Ivrea 91. Dès l'année suivante, presque toutes ses œuvres sont rééditées cbez Gallimard par les soins de Jean-Jacques Pauvert, ainsi que cbez
d'autres éditeurs. La presse française parle de lui plus que
jamais. Dans {( Cette mauvaise réputation. .. » publié à la fin
de l'année 1993, seul texte nouveau des cinq dernières
années de sa vie, il cite un grand nombre de ces articles en
faisant des commentaires sarcastiques. Si le contrat avec
Gallimard a pu cboquer un certain public, il y eut une autre
surprise avec un film réalisé avec B. Cornand pour Canal +,
diffusé pour la première fois le 9 janvier 1995 : Guy Debord,
son art, son temps, où il présente comme {( son art» un
résumé de l'écran noir silencieux extrait de son premier
film. Pour illustrer {( son temps», il montre quelques-unes des
images les plus funestes apparues sur les écrans au cours
des dernières années, commentées çà et là par des cartons
tels que: {( Ce sont les événements les plus modernes de la
réalité bistorique qui viennent d'illustrer très exactement ce
que Thomas Hobbes pensait qu'avait dû être la vie de
l'homme, avant qu'il pût connaître la civilisation et l'État:

160

GUY DEBORD

solitaire, sale, dénuée de plaisirs, abrutie, brève. >J Seuls les
hypocrites - et il n'en manque pas - pourraient prétendre
être surpris par un résumé aussi sombre de l'état du monde.
Le 30 novembre 1994, Guy Debord se suicide dans sa maison de Champa! (Haute-Loire), d'un coup de fusil dans le
cœur. Il expose les raisons de son geste par ce carton paraissant après le film: «Maladie appelée polynévrite alcoolique,
remarquée à l'automne 1990. D'abord presque imperceptible, puis progressive. Devenue réellement pénible seulement à partir de la fin novembre 1994. Comme dans toute
maladie incurable, on gagne beaucoup à ne pas chercher,
ni accepter de se soigner. C'est le contraire de la maladie
que l'on peut contracter par une regrettable imprudence. Il
y faut au contraire la fidèle obstination de toute une vie.»
Debord, en plus d'un théoricien, s'est toujours présenté
comme un cinéaste, donnant à voir par là son véritable
«métier» (IS, 12/96). Fidèle à son idée que l'œuvre de destruction des vieilles valeurs ne peut être poursuivie à l'infini
et qu'il faut passer à un nouvel et positif usage des éléments
existant dans le monde, il fait suivre son premier film privé
d'images par d'autres qui en contiennent. Rares sont les
images qu'il filme lui-même", la plupart sont des images
détournées provenant de films divers, documentaires historiques, actualités politiques et spots publicitaires. Elles
accompagnent, normalement sans l'illustrer directement,
un texte lu en voix off Dans deux moyens-métrages, l'un de

1959 (Sur le passage de quelques personnes à travers une
assez courte unité de temps), l'autre de 1961 (Critique de la
séparation), le texte comporte des réflexions parfois mélancoliques sur la vie des situationnistes et sur leur rôle historique. Debord affirme toutefois, aux autres situationnistes,

LA PRATIQUE DE LA THÉORIE

161

qu'il n'a jamais fait de film situationniste (IS, 7/27) -l'I.S.
dit clairement à ses débuts que tous ses actes ne peuvent
être que des ébauches des futures actions situationnistes.
D'autres projets de films appartenant à cette époque ne
seront pas réalisés; mais son amitié avec Lebovici offre à
Debord l'occasion de revenir à ses premières amours. En
1973 il « porte à l'écran» La Société du Spectacle, où la lecture de passages du livre est accompagnée d'un collage
d'images. À la différence de ses premiers films, celui-ci est
entré, bien que modestement, dans les salles de cinéma.
Aux réactions de la presse, très disparates, Debord réplique
en 1975 par un autre moyen-métrage, Réfutation de tous les
jugements, tant élogieux qu 'hostiles, qui ont été jusqu'ici par·
tés sur le film «La Société du Spectacle ». Il cite en épigraphe

cette phrase de Chateaubriand: « II y a des temps où l'on ne
doit dépenser le mépris qu'avec économie, à cause du
grand nombre de nécessiteux» (OCC, 161). Il réfute tout
autant les éloges sur son film, provenant de ceux qui « ont
aimé trop d'autres choses pour pouvoir l'aimer» (OCC, 163).
Son chef-d'œuvre cinématographique, annoncé comme le
dernier de ses films, est ln girum imus nocte et consumimur
igni, réalisé en 1978 et sorti en 1981; le titre est un palindrome latin - c'est-à-dire qu'il peut se lire également en partant de la fin - que l'on peut traduire par « Nous tournons
en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu»
(OCC, 242). Lebovici achète un petit cinéma au Quartier
latin, le Studio Cujas, où sont projetés exclusivement les
films de Debord. En réaction contre la campagne de presse
qui suivit la mort de Lebovici, Debord retire ses films de la
circulation, et plus personne n'a pu les voir jusqu'à ce que
La Société du Spectacle et Réfutation à tous les jugements

162

GUY DEBORD

soient retransmis à la télévision avec Guy Debord, son art,

son temps.
Les jugements sur les films de Debord sont très partagés.
Le mythe de leur auteur, puis l'impossibilité de les voir en
ont fait un objet de grande curiosité dans certains milieux.
Des critiques ont souligné l'originalité absolue de ces films,
et la dette que leur doivent d'autres metteurs en scène
d'« avant-garde» comme J.-L. Godard". Cependant la plupart des observateurs, même quand ils ne pouvaient plus
ignorer les autres activités de Debord, ont toujours ma'nifesté
peu d'intérêt pour son cinéma. Debord attribue ce manque
d'intérêt à une conspiration du silence du fait que ses films
seraient encore plus transgressifs que ses œuvres théoriques
et constitueraient un «excès» insupportable pour les petits
employés du spectacle (OCC, 168). «On a même poussé le
dégoût jusqu'à m'y piller beaucoup moins souvent
qu'ailleurs, jusqu'ici en tout cas» (Oee, 213).
Dans ses films, en particulier dans ln girum, les traits personnels de Debord ressOltent davantage; même s'ils sont
inséparables de l'activité publique d'un homme qui, comme
il l'affirme, n'a jamais rien fait d'autre que suivre ses propres
gOÛL<; et «cherché à connaître, durant ma vie, bon nombre
de situations poétiques"». Quelqu'un qui l'a bien connu l'a
défini comme «l'homme le plus libre que j'aie jamais rencontré». Debord a intéressé son époque non seulement par
son travail théorique et pratique, mais aussi du fait de sa personnalité et de l'exemple vivant qu'il représentait. Sa gloire
est de ne jamais s'être soucié de carrière ou d'argent, malgré les nombreuses sollicitations, de n'avoir jamais tenu de
rôle dans l'État, ni obtenu un seul de ses diplômes, hormis
le baccalauréat, de n'avoir pas eu de contact avec les célé-

LA PRATIQUE DE LA THÉORiE

163

brités de la société du spectacle, de ne pas avoir utilisé ses
canaux; et d 'avoir malgré tout réussi à tenir une place
importante dans l'histoire contemporaine. Debord se présente comme un exemple de cohérence personnelle, qui ne
vient pas, comme chez d'autres, d'un idéal ascétique, mais
d'un authentique dégoût pour le monde environnant. Il peut
affirmer: « De prime abord, j'ai trouvé bon de m'adonner au
renversement de la société», à une époque où cela devait
sembler bien lointain, « et depuis lors, je n'ai pas, comme les
autres, changé d'avis une ou plusieurs fois, avec le changement des temps; ce sont plutôt les temps qui ont changé
selon mes avis» (OCC, 215-216). Ce qui ne signifie pas s'en
tenir une fois pour toutes à une vérité déterminée, mais, au
contraire, suivre avec attention les conditions sans cesse
nouvelles dans lesquelles doit se dérouler la réalisation d'un
projet qui reste identique dans ses intentions fondamentales.
Les situationnistes eux-mêmes ont souligné que leur théorie
a évolué et dépassé certaines erreurs initiales crS, 9/3, 11/58,
VS, 45-50), mais qu'il y a bien peu de mérite à parvenir aux
mêmes conclusions des années après eux.
Quelqu'un comme Debord est sans doute encore plus
singulier en France qu'il ne le serait ailleurs. Les intellectuels
français, liés à l'État en qualité de fonctionnaires depuis
l'époque de Richelieu, ont fait preuve, en particulier durant
ces dernières décennies, d'une capacité infinie à changer
d'opinion, à s'adapter aux modes du jour, à collaborer avec
des personnes qu'ils détestaient encore la veille, et à pactiser avec l'État dès que celui-ci leur fait une offre avantageuse. La génération de 68 y a particulièrement excellé il suffit de penser aux grotesques althussériens maoïstes
devenus en quelques années les « nouveaux philosophes»

S. L'esprit aristocratique et la prédilection pour le XVII' siècle contrastent et pourtant s'harmonisent avec le programme de la révolution prolétarienne. ou éloignés de lui d'une autre façon. et un appel constant au dérèglement. de presque tous ceux qui ont collaboré avec lui. à l'hédonisme et au plus grand extrémisme dans l'ardeur révolutionnaire. sauf parmi les intellectuels de cette époque". par son . C'est une singulière combinaison entre un élément formaliste. mais qu'on est toujours venu vers lui. Il s'est séparé. observant ensuite non sans satisfaction qu'une fois exclus de l'I. On a souvent comparé Debord à André Breton 96 en raison de cette combinaison. La fascination qu'il exerce sur nombre de personnes tient à son style. mais aussi à cause de sa fermeté dans la conduite de l'I. Debord assure. Un autre personnage moderne auquel on peut le rapprocher est Karl Kraus.S. peut-être même avec un certain plaisir. Non seulement par le soin extrême qu'il apporte à son expression: par ses phrases ciselées qui condamnent sans appel et sans discussion. Debord s'est retrouvé pratiquement seul." Avec cette fermeté. généralement en assez mauvais termes. C'est dans un tel contexte qu'il faut prendre l'orgueilleuse solitude revendiquée par Debord dans ses derniers livres. et sa phrase : «J'ai vécu partout. et de la rigueur avec laquelle il a défini l'orthodoxie dans les rangs des ennemis de toute orthodoxie. sévère et «classique".164 GUY DEBORD ou les «postmodernes ". ceux-ci retombaient presque toujours dans toutes sortes d'accommodements avec la société existante. l'approbation pour certaines formes de banditisme juvénile ou les tombereaux d'injures adressées à ses adversaires: il serait un peu trop banal de définir cette combinaison comme de 1'« esthétisme". et on peut le croire. dans sa vie comme dans ses écrits. qu'il n'a jamais rien demandé à personne.

Rien n'est fortuit dans ce que Oebord présente au monde: l'image de lui-même est élaborée dans tous ses détails 100. par sa haute opinion de lui-même. 281) . au-delà même des résultats effectifs. Oebord. car.. Ces derniers recherchent d' autant plus la bienveillance du « maître» inaccessible et intraitable. il n'avait pas osé. mais aussi par son rapport avec son public et ses admirateurs. Kraus et Oebord ont toujours retrouvé leur mépris confirmé par la connaissance de l'homme méprisable qu'est réellement le spectateur (SdS § 195) 98. Il se dit « mégalomane» (Potl. qu'ils sont plus maltraités. lire la moindre ligne d'auteurs pour lesquels Kraus avait manifesté du mépris. 277). comme ailleurs. des années durant. Elias Canetti 97 rapporte que. par sa lutte solitaire contre un monde dont l'approbation ou l'exécration lui sont également indifférentes. comme Kraus. la force de son dédain. toujours selon ses propres termes: « II n'y avait pas de succès ou d'échec pour Guy Oebord. il faut ajouter une capacité de styliser et de dramatiser les événements pour leur donner une dimension historique en identifiant les participants avec ceux d'un fait du passé 99. ont pris pour un credo tout jugement porté par Oebord sur un auteur ou un vin. De même. et ses prétentions démesurées» (OCC. dans sa jeunesse. On peut y discerner toute une culture du « geste». Au « personnage». sa façon d'écrire et ce qu'ils croient savoir de la conduite de sa vie. Il voulait une vie d'aventures.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 165 orgueilleux mépris de toute « opinion publique » et surtout de la presse . et au lieu de la chercher dans l'exploration des . fervent admirateur de Kraus . bon nombre d'individus en France. par son désintérêt pour toute « carrière». illustre le paradoxe d'une liberté extrême qui aux yeux des autres fait figure d'une autorité extrême.

Debord apprécie le fait que Retz. À un degré raremen t atteint dans ce siècle. parmi lequel il vivait sans en faire partie.au cardinal peu ecclésiastique qui fut le véritable esprit de la Fronde et qui souleva à plusieurs reprises le peuple de Paris. Retz reflète au plus haut degré la conception baroque du monde comme un grand théâtre dans lequel il faut assumer un rôle. est désormais possible à une échelle générale: vivre sa propre vie comme une aventure historique. les situationnistes ont beaucoup appris de lui. L'!. Debord a réussi à transformer sa vie en légende.. En 1956 Debord écrivait déjà: "L'extraordinaire valeur ludique de la vie de Gondi. quand elle s'est dissoute.166 GUY DEBORD grottes ou les spéculations financières.jusqu'à en reprendre par jeu le nom . lui aussi se conçoit . reste à analyser dans une perspective vraiment moderne» (Potl. frapper l'imagination. et de cette fronde dont il fut l'inventeur le plus marquant. il cite plusieurs fois ses Mémoires et le fait apparaître de façon fugace dans ses derniers livres et films.S. était devenue depuis longtemps un mythe. n'ait pas été animé par l'ambition. S'il manque à Debord l'aspect protéiforme de Retz qui était capable de jouer les rôles les plus divers. au cours de sa vie aventureuse et dans ses continuelles conspirations. 242).. créer des effets dramatiques. d'après sa théorie. prpsenter ce que l'on veut dire sous une forme insolite et occuper ainsi le devant de la scène. il a choisi d'organiser l'attaque de la société existante comme la plus séduisante des aventures. cardinal de Retz (1613-1679) : "y a-t-il une action plus grande au monde que la conduite d'un parti lOI? 1) Debord en fut un grand admirateur. On peut appliquer à Debord la phrase de Paul Gondi. li semble s'identifier . Il a réalisé pour lui-même ce qui. mais par le désir de jouir de situations dramatiques et de jouer avec les constellations historiques.

ainsi que d'autres essais classiques de stratégie. Lui-même s'est dépeint comme le chef de l'armée de la subversion (OCC. dont il faut apprendre le mieux possible quelques règles. Toute l'histoire n'est qu'un perpétuel conflit.qui peut être également un jeu très sérieux. mais aussi au sens d'une science de l'évaluation des forces. Il considère enfin que la théorie qu'il a élaborée n'est pas un exercice de philosophie car « les théories ne sont faites que pour mourir dans la guerre du temps: ce sont des unités plus ou moins fortes qu'il faut engager au juste moment dans le combat » (OCC. commercialisé sous différentes versions. et Champ Libre a entrepris la publication de ses œuvres complètes. des occasions.a conduit Debord à s'intéresser de plus en plus à la stratégie au sens strictement militaire du terme. La conception de l'histoire comme un jeu . Ceci l'amène à s'intéresser non seulement à la stratégie militaire. après un échec relatif sur le plan historique. Déjà quelques années plus tôt. et son film In girum abonde en métaphores militaires et en images de batailles. Clausewitz était devenu l'un des auteurs les plus cités par les situationnistes . éprouvent une grande satisfaction à évoquer leurs actions passées. et il a publié une partie exemplaire disputée avec Alice Becker-Ho 102. 261-262). Debord a inventé un « Jeu de la guerre». 219). un stratège qui observe la dynamique des groupes humains pour y intervenir au moment propice. mais aussi aux auteurs qui ont cherché à définir les règles du jeu historique et social : Machiavel. un jeu de forces . . des facteurs humains. en exagérant peut-être parfois le rôle qu'ils ont eu dans les événements. Retz comme Debord. qui donne aux « meneurs du jeu» l'occasion de déployer leur propre intelligence.LA PRATIQUE DE LA THËORIE 167 néanmoins comme un « meneur de jeu».

les passions peuvent suivre leur propre cours. Castiglione.168 GUY DEBORD Baltasar Gracian. Debord a maintes fois témoigné sa sympathie pour le baroque. tandis qu'au contraire ce monde a été remplacé jusqu'à maintenant par le monde bourgeois de la quantité et de la marchandise. Le progrès aurait pu rendre possible une telle vie pour tous les hommes. La stratégie classique où deux armées. On peut voir là une tentative de rester ancré dans un monde qui pour l'essentiel est compréhensible. en les transformant en «maîtres sans esclaves». et ce n'est pas un hasard s'il ne s'exprime pas sur les stratégies contemporaines. après de nombreuses manœuvres préparatoires. valorisaient . précisément parce qu'elles exploitent une marge d'incertitude. avec ses surprises et ses règles. que les situationnistes jugeaient «déjà si malheureuse chez Marx» (IS. Déjà les jeunes lettristes. ou bien à la constatation que les féodaux de l'époque baroque jouissaient d'une « liberté du jeu temporel irréversible» (SdS § 140) et de «cond itions partiellement lud iques» dans une quasi-i ndépendance de l'État (SdS § 189). ou les seuls situationnistes. La politique était comme une grande partie d'échecs. dans certaines limites prévisibles. ou Debord lui-même. Peut-être est-ce dû au fai t que le baroque se situe au-delà de « l'opposition classique-romantique». qui n'est pas un chaos indéchiffrable. et où l'un des blocs pourrait être le prolétariat. fi en était ainsi du temps de Retz. La conception stratégique de Debord se réfère clairement au XVIII' siècle. s'affrontent en bataille rangée correspond à ce qui constitue l'un des points de force et de faiblesse majeurs dans la pensée de Debord : la réduction de la société à deux seu ls blocs qu i s'opposent sans contradictions internes véritables. mais où. dans leur campagne contre le fonctionnalisme et pour le jeu. 7/52).

L'attitude situationniste consiste à miser sur la fuite du temps. du temps historique et « l'art du changement» (SdS § 189).. Dans le baroque et dans ses suites. contrairement aux procédés esthétiques qui ten- . 157. L'une des causes de la sensibilité baroque était la conscience aiguë de la fragilité de l'homme dans le temps. semble bien être la sensation de l'écoulement du temps. Debord a pour sa part donné une sorte de fondement existentiel au projet situationniste: l'acceptation du passage du temps. Mais la raison la plus profonde de l'intérêt de Debord pour le baroque est que celui-ci représentait au plus haut degré l'art du temps. sont les moments dominants de la réalisation baroque» (SdS § 189) car ils expriment le passage: le baroque est donc par certains aspects une préfiguration de ce « dépassement et réalisation» de l'art auxquels aspirent les situationnistes. après le conflit perpétuel entre le désir et la réalité hostile au désir. la fête théâtrale. 1/10). opposée à la fixation rassurante et à l'éternité de l'art traditionnel. « du romantisme au cubisme» (SdS § 189). généreuse et sans souci de la conservation. 179 . pour fixer l'état momentané de la société comme condition de la vie humaine. Dans le Rapport.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 169 le baroque à cause de l'importance prise par chaque œuvre d'art pour y créer des ambiances et générer un style de vie (Pot!. « Le théâtre et la fête. s'est dégagée l'œuvre négative du temps qui dissout toutes les tentatives exprimées par les divers classicismes. et non par son enfermement dans des œuvres d'art qui aspirent à l'éternité. Le dépassement de l'art doit conduire à une vie riche dans chacun de ses moments par une profusion de créativité. IS. Debord écrit: « Le principal drame affectif de la vie. Nous avons vu qu'il conçoit l'historicité comme essence de l'homme et qu'il condamne la négation de l'histoire par le spectacle. faux présent éternel.

contrairement à l'illusion que tout est toujours possible car tout se vaut. «Mais ceux qui ont choisi de frapper avec le temps savent que leur arme est également leur maître. 4110). comme l'enseigne la valeu r d'échange. Il est aussi le maître de ceux qui n'ont pas d'armes.« qui n'ont pas encore commencé à vivre. mais se réselvent pour une meilleure époque. C'est pourquoi les individus de ce genre. 277). d'occasions qui ne reviendront jamais» (VS. et j'ai été attiré par elle. et qui ont donc une si grande peur de vieillir. n'attendent rien de moins qu'un paradis permanent» .. Debord dit en parlant de lui-même: «La sensation de l'écoulement du temps a toujours été pour moi très vive. comme opposition entre «la sUivie par l'œuvre» et la vie (IS. Au fond de l'aventure de Debord il y a la conscience que «Ô gentilshommes. nous vivons pour marcher sur la tête des rois 103 ». 254). » et par conséquent «Si nous vivons.. Un signe indubitable de l'ineptie du «pro-situationniste» est par conséquent son refus de reconnaître cette dimension: «Le temps lui fait peur parce qu'il est fait de sauts qualitatifs. et qu'ils ne peuvent s'en plaindre. la vie est courte . La «situation construite» se distingue de l'œuvre traditionnelle par son renoncement à vouloir construire quelque chose de durable (IS. L'opposition entre vie et survie existe également dans l'art.170 GUY DEBORD daient à la fixation de l'émotion » (Rapp. La même «absence sociale de la mort» dans le spectacle est l'autre aspect de l'absence de la vie: «La conscience spectatrice ne connaît plus dans sa vie un passage vers sa réalisation et vers sa mort» (SdS § 160). 700). de choix irréversibles. 7/6). 47). Le qualitatif et la passion ne peuvent naître que de la conscience de l'irréversibilité et de l'unicité des actions humaines. comme d'autres sont attirés par le vide ou par l'eau » (Oee. et maître plus du [II (Oee.

Mais cette évolution.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 171 (oee. 84). ont finalement fait de Debord un « contempteur du monde». Quoi qu'il en soit. jusqu'à la triste conclusion qui souscrit au vers de François Villon: « Le monde n'est qu'abusion» (Pan. Ils sont le contraire des compagnons de Debord de 1952 qui ne quittaient pas « ces quelques rues et ces quelques tables où le point culminant du temps avait été découvert» (Oee. n'a pas empêché Debord de rester un témoin extrêmement vigilant de son temps. et manquerait» (Oee. comme le roi Salomon (Pan. frappent aussi par la beauté des nombreuses citations. où « le temps brûlait plus fort qu'ailleurs. ainsi que son mépris extrême envers la petite vie des hommes qui ont accepté de se soumettre au spectacle. Les textes de Debord. Debord est bien loin de se sentir à l'avant-garde d'un puissant mouvement social. 39). 239). 235). et une figure comparable aux grands moralistes français de l'époque classique. en particulier les derniers. sa prétention d'être le seul individu libre dans une société d'esclaves a pour effet de produire des pages d'une sobre beauté comme on peut rarement e n trouver aujourd'hui. 254). Séjournant quelque temps en Italie dans les années soixante-dix. Ces considérations. celles qui traitent de la vanité des hommes et de l'écoulement du temps y tiennent une place privilégiée : Omar Khayyam et Shakespeare. Désormais. 35-36). Debord a traduit en français les Stances sur la mort de son père du poète espagnol du xv e siècle Jorge Manrique 104 qui proclama « cualquier tiempo pasado fue mejor». il a l'occasion d'observer une situation qui se rapproche du genre de révolte sociale qu'il a toujours préconisée. et d'étu- . où l'on entendait « le bruit de cataracte du temps» et où l'on déclamait: damais plus nous ne boirons si jeunes » (Pan. Homère et l'Ecclésiaste.

. mais d'être la seule en vitrine" (Pré!.. bourgeois et bureaucratique-totalitaire» (Pré!.. les commissions parlementaires elles-mêmes concluaient que les Brigades rouges étaient de quelque façon manœuvrées par une faction du pouvoir. en termes généralement acceptés aujourd'hui. Son intention n'était pas d'être crue. à la manière que l'on sait. 142-143). dans le but de briser une subversion rendue particulièrement dangereuse du fait que les ouvriers sont en train d'échapper au contrôle tradi tionnel du Parti communiste 105. parus en 1988. Le spectacle vingt ans après Ses observations sur l'Italie sont clairement à la base de celtaines analyses que Debord expose dans ses CommenInires sur la sociélé du spectacle. Quelques années plus tard. 133). et tente. Ainsi qu'il l'avait dit: «La version des autorités italiennes [. Leur point central repose sur la constatation que désormais dans de nombreux pays le pouvoir «spectaculaire diffus» et le pouvoir «spectaculaire concentré» ont fusionné dans un spectaculaire intégré dont l'Italie et la France des années . d'amalgamer dans un seul pays la Sainte Alliance répressive du pouvoir de classe. ] n'a pas été un seul instant croyable.172 GUY DEBORD dier les contre-mesures prises par le pouvoir. Sa Préface à la quatrième édition italienne de «La Société du Spectacle» 106 analyse le rôle de l'enlèvement d'Aldo Moro et la fonction du Palti communiste italien dans le dépassement de la crise de l'État. « L'Italie résume les contradictions sociales du monde entier. . Debord et ses amis italiens sont parmi les premiers à dénoncer dans le terrorisme une machination de l'État. mais alors inconcevables.

117). mais « s'est intégré dans la réalité même)).. même si l'on ne peut jamais exclure un retour de l'histoire (Com. 37) .. 20) . Dans cette œuvre courte et dense. Dans ce dernier.. La continuité du spectacle est son principal succès.. 48-49). par les mêmes procédés)) (Com. 17). À la différence des précédents types de spectacle. ou seulement préférable. Ils s'en tiendront à noter ce qui est» (Com. 22)... 22). car ainsi il a « pu élever une génération pliée à ses lois» (Com. Debord souligne combien nous sommes désormais éloignés de l'époque de la démocratie pré-spectaculaire. Il ne voit plus à l'œuvre aucune force organisée contre le spectacle et déclare d'emblée que ses « commentaires n'envisagent pas ce qui est souhaitable. le ton optimiste que Debord utilisait encore en 1979 a disparu. la victoire essentielle du spectaculaire diffus s'accompagne de l'introduction généralisée du secret et de la falsification. Celle-ci « ne se tient plus en face de lui comme quelque chose d'étranger ». qui comparativement paraît presque idyllique. de sorte que celui qui a grandi dans ces conditions parle le langage du spectacle. Ce ne sont . 99).LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 173 soixante-dix auraient été les inventeurs (Com. Jamais un système de gouvernement n'a été plus parfait.. et « tous ceux qui aspirent à gouverner veulent gouverner [cette société-là]. le « spectaculaire intégré)) ne laisse plus échapper aucune part de la société réelle: il ne plane plus au-dessus d'elle. beaucoup n'ont pas compris assez vite un tel changement et ignorent encore « de quels obstacles» les gouvernements sont désormais libérés (Com. jusqu'alors plus spécifiques des régimes autoritaires.. même si ses intentions subjectives sont complètement différentes (Com. Autant chez les gouvernants que chez leurs opposants. étant donné que le spectacle a pu la reconstruire à sa convenance (Com.

30). 82). Aujourd'hui au contraire. les services secrets sont devenus la « plaque tournante centrale)) des sociétés spectaculaires (Com. ou pire.dnformations)) contradictoires. 44). qui peuvent y mettre n'importe quel contenu (Com. l'individu n'est en contact avec le monde qu'au travers des images choisies par d'autres.. 40).. Ici la police se joint au « médiatique)) : depuis que toutes les communautés se sont dissoutes (Corn. qui diffusent continuellement. En luttant contre toute trace authentique du passé historique..174 GUY DEBORD pas les conditions pour une révolution qui manquent. 100) et de conflits entre différentes factions du pouvoir. interdisant de se faire une idée précise de quoi que ce soit. d'une contre-révolution préventive: le spectacle du terrorisme a été mis sur pied pour faire apparaître comparativement J'État comme un moindre mal (Com... par l'absence de comparaison. et beaucoup d'autres formations travaillant dans le secret. En générai il s'agit de conspirations en faveur de l'ordre existant (Com.. mais elles présentent presque toujours un aspect incompréhensible et J'essentiel en demeure secret. était effectivement une vision réductrice jusqu'à une date réce nte. 105-106) : ce sont eux. une avalanche d'. espérant ainsi. 34-35). Le spectacle crée un présent perpétuel. il y a partout des luttes en cours. où la répétition continue des mêmes pseudo-nouveautés fait disparaître toute mémoire . sur chaque aspect de la vie. c'est-à-dire la « conception policière de J'histoire» (Com. « mais il n'y a que les gouvernements qui le pensen t)) (Com. se faire accepter comme la meilleure et J'unique possibilité. Dans le spectaculaire intégré. Debord souligne que voir partout des conspirations.. le spectacle veut faire oublier qu'il est un « usurpateur » qui vient de s'installer (Com.. des machinations de la poiice et des activités des services secrets. 112).

mais tout simplement la logique formelle (Corn. tout goût indépendant et toute rigueur qui avaient distingué l'époque bourgeoise sont en voie de disparition. 86) ou « les tueurs fous du Brabant» . « Qui place de grands intérêts dans un tunnel sous-marin est favorable à l'insécurité des feny-boats». aussi incohérent et invraisemblable soit-il. 44-47). d'autres. 35). Le passé lui-même peut être remodelé impunément. Il devient pratiquement impossible de « lire» toutes ces informations et falsifications qui correspondent à autant d'intérêts singuliers. Ceux-ci s'entrecroisent. non seulement la logique dialectique. il est possible de faire passer n'importe quel mensonge . tandis que « ce dont le spectacle peut cesser de parler pendant trois jours est comme ce qui n'existe pas» (Corn.... qui se présentent comme tels.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 175 historique (Corn. 109) . Et pour quelques vérités qui viendraient à percer. répétée seulement deux ou trois fois. se superposent et opèrent de façon sophistiquée : beaucoup d'informations sont des « leurres».. servent en réalité à détourner l'attention (Corn. toute véritable érudition. et les concurrents de l'entreprise chimique suisse qui a empoisonné la vallée du Rhin étaient indifférents au sort du fleuve. aussi bien que l'image publique d'une personne (Corn . 28-30). 34). devient une vérité (Corn. dit Debord en faisant allusion à deux grandes catastrophes des années quatre-vingt (Corn. 64-70).. Toute affirmation des mass media. l'accusation de « désinformation» est toujours présente (Corn. 82). Mais la majeure partie des événements est aussi difficile à déchiffrer que l'assassinat d'Olaf Palme (Corn. afin qu'aucun événement ne puisse plus être compris dans ses causes et dans ses conséquences : il en résulte la dissolution de toute logique. Toute science autonome.. ... Dans ces conditions. 33).

pour savoir la suite... Comme nous l'avons déjà dit. Tout ceci est d'autant plus déplorable que cette «économie toute-puissante [ . 19). 38). . 77).. n'agira jamais: et tel doit bien être le spectateur» (Corn. Dans un tel monde. comme on le voit très clairement dans le cas du nucléaire (Corn. l'avertissement. 58) a ôté au spectacle toute vision stratégique (Corn. 1'« obscurantisme». Son humus. progresse sous une forme nouvelle. il est évident qu'aucune «opinion publique» ne peut plus se former (Corn. Et ce n'est pas tout: le spectacle vise à ce «que . Le chantage. il falsifie aussi la critique sociale. allant même jusqu'à encourager l'élaboration d'une «critique sociale d'élevage» (Corn. 101) en fournissant à ceux qui ne se contenteraient pas des explications habituelles des informations réservées auxquelles il manquera toujours l'essentiel.. ] devenue folle» (Corn. . 36) et le pousse de plus en plus à agir contre la survie de l'humanité. 60-63). Le parfait «prince de notre temps» est alors Noriega «qui vend tout et simule tout» (Corn.. 56) 107. qu'il ne peut plus y avoir de véritable scandale (Corn. 38) et que ceux qui prennent les décisions nous disent aussi «ce qu'ils en pensent» (Corn.. le spectacle n'obéit même plus aux lois de la rationalité économique (Corn.. la mafia n'est pas du tout un «archaïsme». À ce stade.. Debord n'entrevoit aucune véritable opposition et se méfie de tout ce qui y prétend. Comment pourrait-il y avoir encore des «citoyens»? «Qui regarde toujours.. Dans ces conditions... Si le spectacle falsifie tout. même si ces événements contiennent à coup sûr un «message».176 GUY DEBORD (Corn. le racket. 52-54). l'omertà sont les modes par lesquels les différents groupes au pouvoir règlent leurs affaires avec un total mépris de la légalité bourgeoise (Corn.. 27). 78-79).

Un tel système a toutes les raisons de se défendre.. le principal ennemi du spectacle c'est le spectacle lui-même: ses factions en lutte mettent en circulation une masse d'informations fausses ou invérifiables qui rendent très difficiles les calculs. la « Stasi». Désormais.. Certaines de ces affirmations pouvaient sembler assez surprenantes lors de la parution du livre. on a vu la part prépondérante que tenaient les services secrets de ces pays dans ces événements. même pas dans ses détails (Com. qui a poussé si loin la recherche sur les mécanismes et les racines du pouvoir contemporain. une partie de ces preuves ayant probablement été fabriquées par . même aux sommets dirigeants de la société.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 177 les agents secrets deviennent des révolutionnaires et que les révolutionnaires deviennent des agents secrets» (Corn.. « De sorte que personne ne peut dire qu'il n'est pas leurré ou manipulé» (Corn. ne serait-ce que du point de vue du spectacle. Après les bouleversements des régimes d'Europe de l'Est. il est apparu que presque tous les chefs de l'opposition au régime stalinien avaient été au service de la police secrète. Son principal problème est que l'abandon de toute logique. Debord. comme à Prague en novembre 1989.. car il est « d'une perfection fragile» (Corn. c'est ce qui ressort. de tout sens historique. se convertirait-il maintenant à une conception « primitive» de la domination. de tout rapport avec la réalité rend finalement impossible toute gestion rationnelle de la société. 36) et n'est plus réformable. qui voit partout des intrigues et des espions? On ne peut cependant nier que les années qui ont suivi ont apporté de nombreuses confirmations. 19). Ou plutôt. En Allemagne de l'Est. 107). n'hésitant pas à organiser des manifestations d'opposition et à surchauffer le climat par de fausses rumeurs sur de prétendus assassinats. 111).

Les archives de la Stasi ont été ouvertes. Et si l'on peut se réjouir parfois de voir que le monde est un peu moins terrible que ce que les media en montrent. seraient de quelque façon liées aux services secrets. le fameux Markus Wolf. on reconnut qu'il s'agissait d'une photo d'archive prise en Bretagne lors d'une catastrophe écologique quelques années plus tôt. multipliaient leur nombre par cent. Mais on . Les journalistes occidentaux.15000 ou 150000? Toutes les informations étaient exclusivement diffusées selon les intérêts de ceux qui les détenaient. mais une fois la guerre terminée. le «faux médiatique» a été flagrant. qui photographiaient si habilement les victimes de la répression à Timisoara. En attendant. en particulier parmi les artistes. quelqu'un ayant fait remarquer qu'aucun cormoran ne stationnait jamais dans la région du Golfe au printemps. mais de nombreux documents ont pu aussi bien être falsifiés par la même Stasi. dans la préparation de la capitulation de la bureaucratie stalinienne et de sa reconversion. pour être utilisées à présent contre leurs rivaux. qui continuerait à agir de façon camouflée. on n'a jamais su le nombre réel des morts en Irak . De la même manière. En dépit de toutes les théories sur le «village global» engendré par les media. Les Commentaires font une autre déclaration surprenante : c'est que de nombreuses personnes a priori insoupçonnables. fomentant ainsi la révolte 10'. il semble qu'on ait multiplié les morts de la révolte de Tien-an-men. En Roumanie. on s'interroge aussi sur le rôle que peut avoir eu son chef. on a présenté au monde entier la photo d'un innocent cormoran pris dans le pétrole répandu par Sadd am dans la mer.178 GlIY DESORD certains. il faut égalemen t tenir compte de ce qui reste toujours caché. Aux crimes réels de Sadd am Hussein on en a rajouté un autre partiellement inventé: pendant la guerre du Golfe.

un avion avec 81 personnes à bord s'écrasait en mer. Celui qui a suivi des enquêtes comme celle de la « Tragédie d'Ustica » . On pourrait objecter que ces phénomènes ne sont pas tous si nouveaux. 84) . L'interpénétration de la mafia et de la politique. de telle sorte qu'il deviendra impossible de reconnaître les intérêts réels en jeu. on peut gouverner sans avoir aucune connaissance artistique ni aucun sens de l'authentique ou de l'impossible » (Com. 109. Ce que décrit Debord est la combinaison des méthodes les plus anciennes avec les méthodes les plus modernes de la domination. le 27 juin 1980. a été décidée aux plus hauts niveaux gouvernementaux des États-Unis et organisée par la C. on avait sans doute moins besoin qu'ailleurs de preuves supplémentaires pour se convaincre de la vision aigus des Commentaires.LA. et plus généralement la création de nouvelles logiques de clientélisme -qui se basent largement sur la participation à certains secrets (Com.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 179 sait maintenant que beaucoup d'écrivains d'Allemagne de l'Est étaient des informateurs de la police.. probablement frappé par un missile « d'origine inconnue» . Les agitations sociales . Celles-ci seront présentées par de soi-disant experts. nombre de puissants du passé nous conduisent à douter que « pour la première fois. et dans ce secteur l'Italie détient peut-être le record mondial.. au début des années soixante. En Italie.quand. Par exemple.ou celle des « massacres d'État» sait parfaitement ce que signifie être inondé de mille versions contradictoires. Debord semble cependant hésiter quant au fait de savoir si le spectacle est oui ou non en crise. 73). lui sont en effet familières. L'impOliation du pop art américain en Europe.

» Elle dit simplement: «C'est ainsi. car elle sait bien que «son air d'innocence ne reviendra plus» (Com. 83) qui suscite un <t mépris général» (Cam. d'avoir «contribué à mettre en faillite le monde 110 ». mais elle veut <t être aimée véritablement pour elle-même» (Pan. dont l'un veut qu'elle disparaisse» (Pré!. Néanmoins tout ceci s'accorde assez mal avec l'analyse proposée dans les Commentaires. Les Commentaires affirment que la société mod eme se contente désormais de se faire redouter. l'amènent à déclarer que rien n'est plus comme avant. Le plus grand titre de gloire de Debord est.» C'est pourquoi les «habitants» de cette société «se sont divisés en deux partis. la société du spectacle <t croyait être aimée ». . elle ne promet plus rien. les dernières œuvres de Debord n'ont pas du tout pour objet la lutte entre des masses révoltées et le spectacle. 84). Elle ne dit plus: «Ce qui apparaît est bon. 20). Quelques années plus tôt il avait écrit que" le spectacle n'abaisse pas les hommes jusqu'à s'en faire aimer» (OCC.. Dans l'introduction à la réédition de Potlatch il affirme que les idées exprimées ici « finalement ruinèrent» les <t banalités » de cette époque III (Potl. d'après lui. 165). Maintenant. En 1979 il affirme qu'auparavant. mais plutôt l'im- . le spectacle n'a plus l'approbation de ses sujets. 145147). 110). En effet. ce qui est bon apparaît.. <t Personne ne croit vraiment le spectacle» (Corn.180 GUY DEBORD des années soixante-dix. En somme. et ceci équivaut à un substantiel échec. 8-9).. qui veut que le spectacle soit plus parfait que jamais et qu'il <t ait pu élever une génération pliée à ses lois» (Com.. Aujourd'hui la «servitude» ne promet plus aucun avantage. et peut-être aussi la nécessité d'accorder le plus d'importance possible à 68 et donc à luimême.. 81).

mais il lui aura fallu se passer de la mienne 112» semble plutôt exagéré: ce serait sous-évaluer l'importance des oppositions que le capitalisme spectaculaire continue à susciter un peu partout. La vérité devrait se trouver à mi-chemin entre ces deux extrêmes auxquels Debord est conduit par deux exigences opposées: augmenter l'importance des changements historiques provoqués par l'I. on peut observer que le spectacle aujourd'hui recueille bien moins d'enthousiasme qu'autrefois. et qu'il y a sans doute peu de gens pour y croire sincèrement. D'un point de vue moins psychologique. et mettre en relief sa propre unicité dans le paysage d'un monde sombre. dire que « l'imposture régnante aura pu avoir l'approbation de tout un chacun..S. mais beaucoup trouvent leur compte en y participant. . Nous reviendrons sur cet aspect dans la troisième partie.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 181 bécillité d'un monde dans lequel tous se sont soumis à la tyrannie. D'autre part.

Baudelaire a détruit l'anecdote. 4. 109-123. Quand. 3. en le remplaçant par le rien. . p. À Londres quelques années plus tard. 1985.Notes de la deuxième partie 1. Seghers. Paris. est présentée à Berlin. sans aucun doute à cause de son titre (lS. Verlaine le poème. Paris. Quelques années plus tard. attire de nouveau beaucoup de curieux. complètement hors circuit. Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici. pp. 12/105). Comme étude standard sur le lettrisme. mais seul Isou a eu le courage de réduire tout en lettres. et l'un des meilleurs» (Debord. Rimbaud le vers et Tzara le mot.S. il écrit cependant que parmi les innombrables épithètes dont il fut affublé par la presse française. dont la sortie était le . "cela va de soi. la célébrité du premier film de Debord. 2. 88). Documenrs relatifs à la fondation de /'Internationale situatiormiste. évidemment facile à produire. un public considérable assiste à la proj ection du film. composant ainsi le rien. une version allemande. D'après Isou. en 1991. Reproduit in Gérard Berréby (édition établie par). Gallimard. À ceite occasion on a pu constater que sa charge scandaleuse ne s'est pas émoussée après quarante ans: les spectateurs furieux interrompent la projection et volent tous les exemplaires d'un ouvrage sur l'I. en dehors de celle d'" Enragé ». on peut se référer à Jean-Paul CU11ay. quoique je ne l'aie pas été uniquement et à titre spécialisé. 5. La Poésie lettriste. 1974. mais enfin je l'ai été aussi. Allia. il n'accepte que celle de «théoricien ». Paris. 1993.

la réponse de Leboviei. 14. 1981. 12. poursuit inlassablement jusqu'à présent son œuvre multiforme et attend . Paris. 10/18. 8. inspirée sans doute par Debord. Paris. Paris. Constatant que Debord est davantage reconnu. n° 50 (Matériaux pour servir à l'histoire intellectuelle de la France 1953-1987). pp. Notons encore que Debord. tr. Paris. Il. coll. coll. 13. p. 108 et 139. 49-51). 52) . 1979. Le Seuil. L'Assassinat de Paris. 21) . 10. 1977. ce dernier propose à l'éditeur et ami de Debord. Louis Chevalier. Cambridge (Mass.LA PRATIQUE DE LA. néo-nazi (titre d'un libelle de 1979). mai-août 1988. Debord déclare cependant dans son film consacré à la célébration du milie u lettriste à Saint-Germain-des-Prés : « Ces gens méprisaient aussi la prétendue profondeur subjective. Isou. Rompre la passivité était exactement le but recherché par Debord. Folio. Robert Ohrt. de son côté. en 1979. Gallimard. 174. Cal mann-Lévy. que le monde entier le reconnaisse comme l'un des plus grands génies de l'humanité. 9. Le Débat. Paris. Paris. Données fournies dans Castoriadis. se lançant Contre le cinéma situationniste. Allia.. 1989. 6. On trouve de nombreux éléments iconographiques et documentaires sur la vie des jeunes lettristes in Greil Marcus. Richard Gombin. 1971. p. NautiIus. 13. La Société française. ne parle plus d'Isou. Ils ne s'intéressaient à rien qu 'à une expression suffisante d 'eux-mêmes. après les premières attaques rituelles. 1984. Harvard Université Press. 19. est étrangement calme (ColYespondance. UGE. et quand. concrètement » (OCC. 1997. un livre très apprécié par Debord (Pan. de publier l'un de ses écrits où il compare Debord à Goring. THÉORIE 183 prétexte pour organiser cette manifestation. 2000 et in . Paris. p. Comme l'affirme un sociologue beaucoup plus intéressé par les groupes marxistes que par les tendances artistiques. Isou le persécute pendant plus de trente ans d'une haine grotesque. 79. Les Origines du gauchisme. 1998 .). Hambourg. imperturbable. Gérard Lebovici. Une sorte de respect pour son premier « maître » ? 7. Champ Libre. Cf. 2. Paris. pp. Comme le fait observer le Discours préliminaire de la revue Encyclopédie des nuisances. par exemple p. 1990. fr. p. Phantom Avantgarde. 64. Lipstick Traces . Nouvelle édition chez Ivrea. vol.

324326. Tracts surréalistes et déclarations collectives. «Théorie de la dérive ». 1988. p. Cf. Berréby. qui ont utilisé aussi quelques interviews accordées par des ex-participants du mouvement. Le Seuil/Points. 2/19-23 (cf également" Introduction à une critique de la géographie urbaine» de Debord in Les Lèvres nues. Paris. Histoire du surréalisme.. op. . op. avec beaucoup de photographies. par exemple Potl. Le Terrain Vague. 288-292. 154. pp. cit. op. 1998. 1956. cit. ils font le projet de contester ensemble les festivités officielles du centenaire de Rimbaud. reproduit in Berréby. n° 9. 16. aussi le livreinterview de Jean-Michel Mension. proclame: «L'art est l'opium du peuple» (Band ini. La Tribu. 23. cité in Maurice Nadeau. in Les Lèvres nues.. pp. op.. op. 21. 67. op. Bruxelles. . 18. Les lellristes les attaquent dans un feuillet auque l les surréalistes répondent par un tract intitulé" Familiers du Grand Truc ». col l. 19. Allia. Mais les su rréalistes se retirent. op. 188-189. 274-275). Le mot «situationniste» apparaît pour la première fois en 1956 (Potl. Il : 19401969. pp. 24. Berréby. 109-110. 312-319. falsificateurs et uniquement intéressés par leur propre publicité (Pot!. p. vol. Cf. Gallimard. Paris... trente ans plus tard. 87-90. cit.. op. Paris. Debord . Nadja. 265-266. 17. 275.184 GUY DEBORD Robert Ohrt. cit. pp. pas contenu dans l'édition française) . édité avec le Bauhaus imaginiste. Déclaration du 27 janvier 1925. où ils accusent les lettristes d'être staliniens. pp. 1982). Folio. 300. André Breton. 20. Reproduits par exemple in Berréby. Les épigones les plus tenaces du surréalisme n'ont jamais pardonné aux lettristes cette attaque. 22. cit. cit. p. ils les accuseront encore d'avoir tendu un "piège» aux surréalistes et d'être des dogmatiques voulant subordonner la liberté artistique à la politique (cf la reproduction commentée du tract in José Pierre. Berréby. et les surréalisles devait très mal finir. cil. 227). 1955) reproduit in Berréby. À l'automne 1954. n° 6.. 15. Le seul contact direct entre l'IL. op. pp.. estimant le texte commun trop" marxiste ». Un tract de 1956. et partiellement in IS. cit. pp. 154 et 157. cit. 1964. Paris. Berréby...

cit. cit.. de certains détournements contenus dans ce livre. chap. pp. qui dit : « Dans une société communiste. 29. cit.. 1226. § 35 : Le Capital. p. p. Aubier-Montaigne.. Œuvres. 302-309. § 191 : Marx. 604 .. 31. 26. Rappelons quelques-uns des détournements de phrases de Marx et Hegel dans La Société du Spectacle: § 4 : Le Capital. p. La Société du Spectacle se rapproche beaucoup de la proposition de Walter Benjamin d'écrire une œuvre uniquement composée de citations. « Préface )). Paris. pp. p. III. Manuscrits de 1844. cit. § 74 : Manifeste du Parti communiste. C. § 107 : Hegel. reproduit in Berréby. 27. op. op. 345 .. 32. lS. La deuxième phrase du § 14 se réfère à une affirmation bien connue d'Eduard Bernstein. III. § 164 : Lettre de Marx à Ruge. Par exemple Debord-Canjuers. l. cit. vol. vol. § 188 : Hegel. p. op. l. tr. 3/1 0 . p. Berréby. 1939. tr. Contribution à la critique de l'économie politique. § 202 : Marx. op. p.. Publié en 1957 à Copenhague par le Bauhaus imaginiste. entre autres choses. Principes de la philosophie du droit. Vrin. Il. Phénoménologie de l'esprit.. vol. p. op. vol. In Les Lèvres nues.. § 9 : Hegel. 114. 389. le § 21 à S. . op. aussi la brochure suivante: (Guy Debord). 46-49. op. Introduction. il n'y a pas de peintres. 35. op. in Marx. cit. op. Cf Potl. « Introduction». 156. L'Interprétation des rêves.. Paris. cit. in Marx. p. 305. font de la peinture)) (Œuvres. p. 28. 1975. 3. Œuvres. 1977. 164165. op. fr. Préliminaires. tr. 1290). p. tr. 59. fr. Farândola. op. Critique de la philosophie du droit de Hegel. Manifeste du Parti communiste.. Phénoménologie. Cf. in Bandini . cit. mais tout au plus des êtres humains qui. l. § 43 : Marx. Paris.. cit. Relevé des citations ou détournements dans «La Société du Spectacle ". Marx et Engels. Mémoires. op. fr. vol. Détournement d'une phrase de L'Idéologie allemande. vol. fr. Berréby. 241. dressée par Debord lui-même. n° 8. 165.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 185 25. op. III. cit. . Freud.. cit.. 310. section V. 72. Éditions sociales. vol. le § 207 est un détournement d'une phrase de Lautréamont qui préconise le détournement. En annexe à l'édition Fayard (1998) de La Véritable Scission se trouve une liste.. Jean Hyppolite. 2000. p.. SdS. Paris. § 165. cit. cit. p. OCC. 30. 345. pp. p.

1'1. Du temps que les surréalistes avaient roi- . favorisent un renouveau de l'ensemble du mouvement révolutionnaire» (Rapp. Gérard Lebovici. Paris. concernant notre propos. p. en 1967. L'exigence de réaliser le contenu de l'aIt s'était déjà fait sentir chez bon nombre de romantiques. ou à celle sur les« demi-succès locaux» auxquels seraient parvenus les mouvements révolutionnaires qu i. 1986.<< a élim iné ses derniers zestes d'influence trotskiste» (Histoire de /'lnternationale situationniste. in Maltos. et réédité en volume séparé aux éditions Allia. Pozzo. 37. cit. André Breton.5. 143). En 1794. 36.. reproduit partiellement in Berréby. et d'autres encore.L. pp. mais peut-être pas mesurables aux critères dominants de la réussite ».. Quand. nous briserons nos malheureuses lyres et nous ferons ce que les artistes n'ont fait que rêver!» On trouve cette intéressante citation. 35.S. Il est remarquable que cette analyse ait été faite environ quinze ans avant que ne soit lancée sur le marché intellectuel la mode du «post-modernisme» qui préconise explicitement un tel rapport avec la culture.. avec des salaires d'ouvriers qualifiés» (Potl. Nouvelle édition complète aux Belles-Lettres.. op. 84-100. op. Publié en 1959 à Copenhague par l'Internationale situationniste.186 GUY DEBORD reproduit partiellement in Berréby. admet avoir employé quelquefois dans les premiers temps" d'une manière encore non critique [ . Marcus. Hôlderlin écrivait à son ami c. 34. Cf. Le Jardin d'A/bisa/a. Paris. Turin. Neuffer : «Tant pis! S'il le faut. car ils «se satisferaient de travailler anonymement au ministère des Loisirs d'un gouvernement qui se préoccupera enfin de changer la vie. cf «Sur l'architecture sauvage. 1974. 38.. cit. op. c'est probablement par allusion à des affirmations comme celle-ci. 33. 277). ] certains concepts de la vieille extrême gauche (trotskiste)>> (lS. «principalement dans le cas de la révolution chinoise. Paris. Il/58) et quand l'orthodoxe Histoire de l'Internationale situationniste de Jean-François Martos concède que ce n'est qu'en 1961 que l' I. 689). 1989. Ohrt. cit. 1994. ou bien à l'affirmation de Debord que les situationnistes ont «des ambitions nettement mégalomanes. Debord et Jorn continuent de se porter une estime réciproque jusqu'à la mort de Jorn en 1973.. préface de Debord à Asger Jorn ».

La Nef de Paris. 1981. Il a cependant souligné à de nombreuses occasions sa méfiance envers Lukacs. Paris. 43. Henri Lefebvre et l'aventure du siècle. aussi l'interview avec Lefebvre in October n° 79. cit. Paris. Un troisième volume qui pOlte en sous-titre : De la modernité au modernisme (Pour une métaphilosophie du quotidien) est paru aux éditions de l'Arche. Paris. p. . 41.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 187 son (1935). Métailié. comme dans d'autres cas. 39. avait été rendue superflue par la science. Société Nouvelle des Éditions Pauvelt. C'est ainsi qu'il est présenté sur la couverture de La Somme et le Reste. Le Temps des méprises. 46. 40. le sport et les « supporters» (Cdvq l. Paris. la conférence n'est pas prononcée de vive voix. Stock. op. p. 1975 et in La Somme et le Reste. Comme de coutume chez les situationnistes.. Ici. 255. Paris. op. 44. paradoxalement.. selon le stalinisme. dont il critique à la fois Histoire et conscience de classe et les premières œuvres. 109. 42. bien qu'il en apprécie certains aspects. Cf. mais diffusée par un magnétophone : un autre exemple de procédures aujourd'hui banales (songeons aux vidéocassettes remplaçant les invités aux conférences) qui furent inventées par des groupes d'avant-garde dans un tout autre but. Lefebvre. 49. p. Op. Lefebvre. 45. Lefebvre fait cette observation à propos d'un sujet bien précis. 1997. une défense de la philosophie qui. 48. Cette sorte de détournement des résultats des « sciences particulières» a été sans doute l'un des points fOits de l'I. 52. A.. 1979. Racontée in Le Temps des méprises. 166. tout comme les œuvres tardives. C'était aussi. in Manifestes du surréalisme. Lefebvre se contorsionnait encore dans de subtils équilibres sur les aspects « positifs » et « négatifs » de l'URSS. cit.S. les situationnistes ont à juste titre transformé en un principe d'application générale ce que d'autres observateurs avaient déjà noté à propos de questions très circonscrites et sans en tirer plus de conséquences. p. 47. 1958.-M. cit. Toutefois. 45). 1988. Le Temps des méprises. et Remi Hess.

Paris. et à cette époque on considérait souvent que ces deux textes disaient en substance la même chose. Champ Libre. coll. cit. partait vraisemblablement des situationnistes. 53. Le refus de 1'1. 58. 1970.1990 au 8. Konkrete Utopien in Kunst und Gesellschaft. Cologne. Anthropos. les partisans de Vaneigem et ceux de Debord s'opposaient avec acharnement. cit. Casterman. 1967.5. pp. Ce dernier texte fait un compliment ambigu: «De loin l'influence la plus grande. 51. 52. M. Gallimard. op. Ce livre a connu un succès au moins aussi grand que celu i de Debord. Paris.. Aujourd'hui les différences sont beaucoup plus évidentes. Anthropos. réédition aux Belles Lettres. Debord n'a cependant pas renoncé à une certaine forme de «gloire '. 1972. mêlées souvent d'accusations contre Debord pour la dictature qu'il aurait exercée sur 1'1. On peut d'autant moins accorder de valeur à la prétendue . 54. op. Demonet (collectif)... 1993. provenant de la théorie de l'art et de l'esthétique sur le mouvement de protestation des étudiants et des intellectuels de gauche. Paris. produit en fin de compte un furieux échange d'accusations et génère égaIement l'exclusion de tous les situationnistes de Strasbourg. et dans les années soixante-dix. On peut citer: Le Droit à la ville.7. » 56.188 GUY DEBDRD 50. Anthropos. qui se sentent donc manipulés. 1971. cit. pp. 1978. 1990 [catalogue de l'exposition du 27. Paris. Pascal Dumontier. Paris. Folio. 12/108-111 et Lefebvre. 1970. chose qu'aujourd'hui presque tout le monde ignore. d'accepter comme ses membres les protagonistes de ce scandale. Reproduit in Au-delà du structuralisme. 59.5. op. cit. Paris. Le Déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande. On peut citer: Gombin. La Révolution urbaine. Du rural à l'urbain. Um J968. Paris. Du-Mont-Verlag. Gallimard. De telles polémiques se sont plusieurs fois produites. 1972. Marie-Louise Syring (sous la direction de). 160. 241-259. Des tracts en Mai 68. Paris. 55. 1968. 57. 1992. 15.. 27-50.5. Cf. op. Anthropos. Espace et politique. La Pensée marxiste de la ville. Reproduit in Au-delà du structuralisme. Le Temps des méprises. Paris et Tournai.1990 à la Stàdtische Kunsthalle de Düsseldorf). p.

67. Cf. 8). Éditions de Minuit. Le Contenu du socialisme. Paris. Socialisme ou Barbarie n° 2 (mai 1949) reproduit in Castoriadis. 65. vol. In Arguments. publié originairement en 1939 à Paris. 1973. l. coll.. il est aussi question des rapports avec l'/. limitée à la période 1953-1957. pp. Paris. refuse qu'on la considère comme un phénomène de «jeunesse». comme le voudrait Lefebvre en 1962 (lS. cit.S. 63. 1997. septembre 1957. Un engagement politique et intellectuel dans la France de l'après-guerre. Étant donné que Lefort et Castoriadis allaient tous deux . etc. 68. p. paru dans Socialisme ou Barbarie. op. Debord désigne Lénine comme un «kautskiste fidèle et conséquent» (SdS § 98). et demeuré presque inconnu. pp. tr. Articles de P. 307-313. 62. 10/18. l'autre grand hérétique de la théorie marxiste des années vingt. fr. 1964. 205-281. pp. 1979. 8/61). où. du trotskiste italien Bruno Rizzi. 103-222. «Socialisme ou Barbarie ". Champ Libre a republié. fr. Reproduit in Bandini. Une réédition partielle. «Les relations de production en Russie ». La Société bureaucratique. L'I. 221-227. pp. 342-347 tr. Paris. 60. cil. avant tout la nécessité de ne pas abolir la philosophie sans la réaliser. 69. n° 4. 66. et en particulier la critique à Lénine dans la préface à la seconde édition de 1930. Karl Korsch.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 189 bohème de gens qui ne veulent même pas renoncer à être étudiants (De la misère. Paris. chez UGE dans la collection 10/18 en plusieurs volumes (La Société bureaucratique. 61. coll. n° 22 Quillet 1957) et reproduit in Castoriadis. op. 64. Cf. Les articles de Castoriadis ont été réédités à partir de 1973. Paris. 10/18. l'v1arxisme et philosophie (1923). UGE. en 1976. Payot.S. en reprenant presque littéralement une affirmation de Karl Korsch.. le texte de couverture de l'édition Champ Libre affirme que Socialisme ou Barbarie a largement puisé à cette source sans jamais la citer. à compte d'auteur. est sortie en 1985 chez Alcratie. Cf. L'URSS: collectivisme bureaucratique. pp. Brune dans les numéros 24 et 29. en particulier« Sur le contenu du socialisme ». Debord lui doit également d'autres intuitions. UGE. Philippe Gottraux. La Société française..).

Capitalisme moderne et révolution. 74. 1988).. 25.. Gallimard. p. . 79.. Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations. fortement influencé par l'l. Cette expression fut typique de l'art moderne . 92-94). pour les renvoyer à l'Élysée ou au Vatican (Viénet. UGE. 76. 158. Rome. incluant également l'expression de l'impossibilité de toute communication. Certaines de leurs préoccupations sont plutôt étrangères à celles des étudiants et témoignent du désir de donner une perspective historique à leurs actions. Il en était déjà ainsi du temps des lettristes (potl. 77.. 10/18. 263) et que «personne n'a soulevé deux fois Paris" (Pan. coll. p. Debord finit par dire qu'il est« celui qui a choisi le moment et la direction de l'attaque" (aCC. Rome 1999. Ce télégramme fut expédié par le Comité d'occupation de la Sorbonne. Préliminaires. Paris. Debord-Canjuers. cit. 274. évidemment. Le seul numéro paru d'fnternazionale situazionista (Milan. comme la proposition de déterrer de la chapelle de la Sorbonne les restes de 1'« immonde Richelieu..190 GUY DEBORD devenir quelques années plus tard des universitaires célèbres. p. p.dans sa destruction des langages traditionnels . p. on ne peut donner tort à cette critique. p. op. 79). op. op. cit. nouvelle édition 1998.. in Agar-Agar. 1979. au rôle qu'il tint en 68. en se référant toujours. 75. op. n° 31 (décembre 1960) et reproduit in Castoriadis.et jugée par beaucoup comme peu «compréhensible" et donc peu communicative. Il. 72. O{J. 1972. p. 81. 82... 70. cit. Paris. 1968. fr. Le 12 décembre 1969. Le concept de commllnicl1tion est entendu par eux dans un sens plus large. 96-97. «Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne" paru dans Socialisme ou Barbarie. 80. juillet 1969) et les autres écrits de la section italienne ne sont actuellement disponibles qu'en traduction française (ContreMoule. «1 situazionisti". l'explosion d'une bombe dans une banque de Piazza Fontana à Milan fit seize malts. 73. 71. 311. Gombin. tr.S. 77). Gombin. Viénet. cit. Op. cit.. 87. homme d'État et cardinal". 346. Mario Perniola. Paris. n° 4. vol. nouvelle édition Caste1vecchi. 78. Cf. cit.

Les affirmations non seulement fantaisistes.. dans son tract « Le Reichstag brûle» : il s'agissait d'une provocation ourdie par les services secrets avec l'aide d'extrémistes de droite. 1990. 88. 28. 85-100 et retracées grâce aux documents internes in Dumontier.. la Piazza della Loggia à Brescia. réédition Gallimard. tout sur le personnage. 1995. 239. Jusqu'à présent la seule étude un peu approfondie sur le . 20. 87. 2000. p. 1994. Il devait y avoir d'autres « massacres d'État» au cours des années suivantes (le train Italicus. de Simon Leys (1971). op. cit. 90. Gérard Lebovici. cit. Le Temps qu'il fait. etc. collection Folio. Considérations. op. sont explicitées in VS.. 84. de L'Essence du Jargon. Auteur de Les Princes du JQ}~gon. 86. Albin Michel. 31).. Paris. Dans« Cette mauvaise réputation . 1984. Les dernières années de l'I. cit. 1982. Paris. 2000.. 85.S. celles-ci sont toutefois suffisantes pour faire figurer Debord sur la liste des grands cinéastes (article reproduit dans Ordures et décombres déballés à la sortie du film «In girum imus nocte et consumimur igni». 92. Cognac. 1993. de Paroles gitanes. 54. dirigée contre la vague révolutionnaire croissante dans le pays. op. cit. Paris.. in VS. Cognac. cit. Paris. ». mais souvent très offensantes de la presse française à l'encontre de Debord et Lebovici sont recueillies aussi in Gérard Lebovici. était une véritable « bombe». s'agissant de la première réfutation de la «maolâtrie » des intellectuels français. Paris. Debord présente sa version concernant ce divorce sans consentement mutuel. p. Le Nouvel Observateur. Le Temps qu'il fait. Selon La Quinzaine littéraire. 89. pp. tandis que la longue et tortueuse enquête judiciaire devait confirmer ce qui avait été auparavant affirmé par la section italienne de l'I. p. Paris.). Debord.[-- LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 191 On accusa alors généralement les «extrémistes de gauche». de D'azur au triangle vidé de sable. 83. 1998. n° 50. cit. op. Gérard Lebovici. 93. p. et de Au pays du sommeil paradoxal. Les Habits neufs du président Mao. peu réjouissantes.1971. Gallimard.S. 9l. Champ Libre. 8..11 . p. Op. Ainsi commence la fiche biographique qui lui est consacrée in Le Débat. 86.

televisione. du festival Taormina AI1e 1991 (Sicile) et dans le catalogue s'y rapportant (Dissensi tra film. en qualité de "papes'. 120).. op. 1964. ainsi que beaucoup d'autres..192 GUY DEBORD cinéma de Debord est un long article très élogieux de Thomas Y. Après son départ de l'I.. à partir de 1975. Sussman (sous la direction de). 23!>-268). Debord a lui-même cité (" Celte mauvaise réputation ... et Debord lui-même ne semble pas trouver déplacée une telle comparaison (Considérations. Plus tard. Borgen. cil. sans le confusionnisme et la prédominance nordique de COBRA. 77. Considérations. Jorn écrit rétrospectivement qu'à la suite de la dissolution de COBRA. Le n° 487 des Cahiers du Cinéma (janvier 1995) consacre trois articles à Debord. cit. cil. 290 et 294). . a rapproché Debord de Breton. op. Albin Michel.. pp. Cambridge (Mass. 96. 68) un aliicle de Serge Daney publié dans la revue Trafic (hiver 1991) qui ridiculise le débat de Taormina sur ses films.. Champ Libre fut la première maison d'édition française à publier. s'agissant d'intervenants qui ne les ont même pas vus. p. il n'emploie pas précisément un ton élogieux (" Celle mauvaise réputation . in E. 1991.I. 1990. Levin : "Dismantling the Spectacle .. The M. On the Passage of a Few Persons Through a Rather Brief Moment in rime. Le premier à le dire fut justement Asger Jorn. pp. Palerme. p. op. In Le Flambeau dans l'oreille. Signes gravés sur les églises de l'Eure et du Calvados. Sellerio. Press. Debord. .. p. Ceci" m'a fait chercher la collaboration d un homme dont je pensais qu'il pouvait être le successeur idéal d'André Breton en tant que fertile promoteur d'idées nouvelles. Paris. p. 98. ". " op. les Aphorismes de Kraus. pp. la presse française." Celle mauvaise réputation. 24. 94.. dans la rétrospective qu'on voulait lui consacrer à la "Rassegna video d'autore.The Cinéma of Guy Debord ". 72-122.) et Londres. J'ai nommé Debord. et rien depuis ne m'a fait changer d'avis à son sujet.S.. il avait souhaité fonder un nouveau groupe. Jorn appréciait également chez lui la "formation politico-Iatine" (Asger Jorn. 1982.T. Copenhague. 95. Mais la seule fois où Debord parle à la dérobée de Kraus. op. . p. 49).. Debord. cit. 97. video. cit. On trouve un exemple éloquent des tentatives de neutraliser Debord comme un "précurseur des néo-avant·gardes de la vidéo.

p. en particulier dans le champ des relations passionnelles. et dans la même année chez Champ Libre en volume séparé. 104. op. 1976). 106. fit beaucoup de bruit. Debord le traduisit aussitôt en français (Champ Libre. Champ Libre. pris pour authentique. Paris. 147. 1987. en particulier en France. Sanguinetti signent sous les noms de « Machiavel» et « Cavalcanti». Buchet-Chastel. 1961) donnent une vivante description de la vie hédoniste et expérimentale qu'elle menait avec Debord. Gérard Lebovici. A. Cela faisait néanmoins partie d'un certain climat de l'époque. 105. Sanguinetti a diffusé en 1975. Après avoir écrit ces lignes sur un fait désormais largement diffusé. pp.. 107. Ce sont les deux parties d'une citation de Henry IV de Shakespeare. 1960. sous le pseudonyme de « Censor ». Becker-Ho et G. 100. le Véridique rapport sur les dern ières chances de sauver le capitalisme en Italie (publié ensuite chez Mursia). Cardinal de Retz. Paris. L'affirmation d'avoir réalisé dans sa propre vie « la révolution de la vie quotidienne» n'était pas infondée: les deux courts romans publiés par Michèle Bernstein (Tous les chevaux du roi. cit. Gallimard.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 193 99. Dans J'édition Vallecchi de La società dello spettacolo (1979). Le Jeu de la guerre. Paris. Buchet-Chastel. Bibliothèque de la Pléiade. Ce texte. 1980. que l'on peut peut-être attribuer à un excès de provocation et de jeu. Debord. une actrice de la révolte de Timi- . 108. placées en épigraphe du cinquième chapitre de La Société du Spectacle. 103. Cf. Œuvres. Debord et G. dans leur échange de correspondance. Correspondance. Écrit plus d'un an avant sa fin. On se souvient que G. Le titre La Véritable Scission dans l'!nternationale est un détournement de Les Prétendues Scissions dans f'lnternationale dans lequel Marx et Engels expliquaient l'exclusion des anarchistes en 1872. Ce livre se présentait comme une analyse faite par un membre de la haute bourgeoisie qui voyait dans la participation du PCI au gouvernement la seule possibilité d'arrêter la subversion parmi les ouvriers. 101. Champ Libre. La Nuit. 102. 97-118. Paris. 1984.

Oebord. pp. dans le "village planétaire». Milan. op. 112.194 GUY DEBORD soara a assuré à l'auteur de ce livre que non seulement les nouvelles concernant les 4000 morts étaient vraies. 72-73. Préface à Potlatch 1954-1957. de se forger une quelconque idée sur les événements. 110. C'est ce qu'affirme tout du moins Enrico Bai. 1990. p. Il l. . mais que la réalité était encore bien plus tragique.. op. 92. Eleuthera. p. Vrai ou faux. Gérard Lebovici.. dans Case de/I'al/ro monda. Paris. Cansidéralions. 1984. 109. Considérations. cil. cil.8. Oebord. p. on constate combien il est difficile. 91.

que le PCF offrait comme un catéchisme à ses fidèles. raffiné jusqu'à la « sophistication baroque 1 » et tendant immanquablement à mélanger Marx avec mille autres . Il faut avant tout rappeler que la pensée socialiste a été en France moins marxiste qu'ailleurs. au profit d'auteurs comme Proudhon et Fourier. mais en même temps combien elle était objectivement proche d'autres courants de pensée. Le marxisme français a toujours présenté des caractéristiques tout à fait particulières. réapparu à chaque génération. il y a eu deux tendances qui ne se sont jamais vraiment rencontrées : d'une part un « marxisme» à usage « populaire». D'autre part. marxiste ou non. réduit au strict minimum et abondamment « pédagogisé ». Et même là où elle se réclamait du marxisme. On verra à quel point elle pouvait aller à « contrecourant» dans les années soixante. un « marxisme des intellectuels».PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE La critique situationniste dans le contexte de son époque Il convient d'examiner la place de la critique situationniste à l'intérieur de la pensée française moderne.

et ceci . et en fin de compte une condamnation à so n égard. "Marx est hégélianisé.dont les situationnistes se sont eux-mêmes largement servis . comme on sait. Il préférait souvent le jeune Marx. les auteurs de Socialisme ou Barbarie prirent le même chemin qu'Arguments. bref "révisé". celle-ci était détachée de la critique de l'économie politique. kierkegaardisé. avant d'avoir été assimilé vraiment ' .196 GUY OEBORD auteurs et à le lire à travers des filtres empruntés ailleurs. Reich et Adorno. " Les résultats insatisfaisants de ces élaborations. critique de l' " aliénation de l'essence humaine ". Leurs analyses gardaient presque toujours un caractère abstrait et philosophique. Marcuse. Par la suite. et. à la solde de l'Ëtat. Une sorte de champion et de précurseur de cette tendance fut la revue Arguments' . Lorsqu 'il parlait d'aliénation. ou bien il opposait sur le mode le plus absolu le "Marx de la maturité" au jeune Marx. elle a néanmoins accompli un travail utile de traductions .en présentant pour la première fois au public français des auteurs comme le jeune Lukacs. abondamment heideggerianisé.cible privilégiée du mépris situationniste qui a effectué ce parcours pendant les quelques années de son existence (1957-1962). au Marx de la critique de J'économie politique. Le marxisme français a toujours privilégié certains aspects de l'œuvre de Marx au détriment d'autres. conduisaient généralement le " marxism e critique" à devenir rapidem ent une critique faite à Marx lui-même. après 68 les" marxistes" apostats sont devenus un phénomène de masse'. les intellectuels marxistes français préféraient s'en tenir à la sphère sociale et à la "superstructure ". Korsch. En général. avec des accents éthiques ou esthétiques. dans J'université ou ailleurs. et le fait que leurs représentants fussent normalement des penseurs. ou même opposée à cette dernière.

c'est-à-dire ceux qui la font» (VS. Mais on ne fait pas disparaître le caractère fétichiste de la société marchande par la seule affirmation qu'« en vérité» le sujet. et de l'identifier avec tout .autour de 68 tout ce qui se croit «moderne» est rigoureusement antihégélien 6. en revanche elle appartient par bien des aspects à la génération philosophique qui s'est affirmée dans les années cinquante. 161). l'histoire est exclusivement produite par des actions humaines conscientes: il parle de «l'histoire. conduisait à confondre la constatation du caractère déterministe du capitalisme avec son approbation. considéré comme un stalinien. même celui créé par la socialisation capitaliste. même si ces derniers manifestent un mépris extrême pour ce penseur. comme Lefebvre avant eux. est indépendant ou que l'autonomisation des «lois économiques» est une pure apparence. on peut reconnaître les racines existentialistes de la théorie situationniste. Si la pensée de Debord est radicalement différente de celle qui prédomine dans les années soixante . dans bien des milieux. un éclectique ou simplement un « imbécile» crS. Les situationnistes. 10/75).PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 197 chez des auteurs aussi différents que Sartre. perdure encore aujourd'hui : le refus du déterminisme économiciste. Dans cette forme de «subjectivisme ». Lefebvre et Althusser. et il affirme: « La révolution dont il s'agit est une forme des rapports humains» (VS. il y avait une importante équivoque qui. À l'origine.. Pour lui. reprochaient à l'existentialisme de partir du vécu tel qu'il se présente aujourd'hui. Le marxisme humaniste et historiciste de Sartre présente plus d'une analogie avec les idées des situationnistes. 72). Debord lui-même n'échappe pas à l'idée que l'on puisse ramener l'automatisme de la valeur à l'action consciente de sujets présupposés. même quand il se veut marxiste . identifié avec le stalinismes.

Kojève. qu'en avait faite A. il est difficile d'imaginer que Debord n'aurait pas assimilé un certain climat culturel prédominant dans sa jeunesse. du "projet». les thèmes de la "situation». L'essentiel ne tient certes pas à l'usage çà et là de citations hégéli ennes. tel Althusser. de même que celle de Freud ou Nietzsche dans les années soixante. Socialisme ou Barbarie était également liée de quelque fa çon à la phénoménologie '. ont des échos chez Debord. ou étaient même explicitement anti-hégéliens. Debord fait partie des rares hégélo-marxistes français. la compréhension de Marx se trouvait diminuée par une longue résistance à Hegel. comme c'était inévitable.durant les trois décennies précédentes '. La rem ontée de Marx. ou en tout cas une certaine manière de l'entendre. c'était en tant qu'" existentialiste ».198 GUY DEBORD l'horizon possible du réel. et souvent les marxistes n'étaient pas hégéliens. par certains côtés. et lorsqu'il y est entré. . ce dernier n'avait pas droit de cité dans le monde intellectuel français. La confiance de Sartre en l'homme qui faço nne dans l'histoire son propre destin. qui peut parfois rappeler l'util isation rafraîchissante. les hégéliens français n'étaient pas marxistes. Le lettrisme d'Isou constituait aussi. l'opposition qu'il fait entre les "choses» et les «hommes».à côté de Husserl et Heidegger . était une réaction à la prédominance de Hegel. son interprétation fut longtemps marquée par la lecture importante. bien qu'en termes différents. une aile extrémiste du mouvement existential iste. autrement dit le rôle central d'un "sujet» fort. En France. Jusqu'en 1930. Mais il est indéniable qu'on trouve déjà chez Sartre. du vécu et de la praxis. et il a toujours revendiqué cette descendance avec fierté. Enfin. Même si l'on ne peut parler d'" influence» au sens strict. En général. mais très pal1iculière.

L'interprétation de Kojève est centrée sur l'homme et sur son histoire. à son "mauvais côté" .S. ont subi l'influence de l'interprétation que Kojève proposait de Hegel dans ses célèbres cours des années trente 9. et crée la vérité. Kojève mettait l'accent sur la lutte et sur l'aspect tragique chez Hegel.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 199 quoique superficielle. considérait comme l'un de ses succès d'avoir « su commencer à faire entendre à la partie subjectivement négative du processus. Dans les années cinquante. qui s'exprime comme conscience d'un manque et d'un négatif. Le rapport de Debord. dont l'existentialisme ne serait qu'un travestissement.. et l'I. qu'en ont fait les surréalistes. ils ne le sont que sous la forme d'un « dadaïsme en positif» (Potl. 14-15). Le négatif et le néant. ( appartenait elle-même à ce "mauvais côté"» (VS. l'homme crée. dans son sillage. avec le négatif est complexe. sa propre théorie inconnue ». Ils ridiculisent le « néant dialectique de Merleau-Ponty». En niant les choses comme données. D'un autre côté. par Sartre qui reconnaissait dans la possibilité de nier le monde existant le fondement de la liberté humaine. 220). « Le négatif s'enfonce avec . ils stigmatisent le vide et le néant de la culture bourgeoise. Sartre. c'est-à-dire à la nécessité de détruire l'ordre existant avant d'en reconstruire un autre. Si les lettristes sont des dadaïstes.. et se désintéresse ouvertement de la nature qui ignore la différence et le négatif. des lettristes et des situationnistes. époque où l'art se fait particulièrement répétitif. 43). L'LS. Le ressort humain est le désir. étaient revalorisés par Kojève et. combattus par les philosophies du néo-kantisme et du bergsonisme. plutôt que sur la réconciliation finale. mais aussi Debord par quelque voie indirecte. ils confèrent une grande importance à la négation. car elle aussi est un produit de l'action historique. « un vide qui ne cherche même pas à se dissimuler» (Potl.

c'est-à-dire comme « négation de la négation» et comme passage au stade successif.. de l'" histoire sans sujet» et de l'identificati on du moteur de l'histoire dans les " structures». Debord le ridiculise en tant que" pensée universitaire de cadres moyens» (SdS § 201) et « pensée garantie par l'État» (SdS § 202). Ceci ne contredit en rien le fait que le structuralisme se voulait parfois « critique» et que la revue Tel Quel découvrait alors qu'il existe un " isomorphisme» entre avant-gardes esthétiques et avant-gardes politiques. Une telle conception se place naturellement aux antipodes de la proclamation de la « mort de l'homme».200 GUY DEBORD le positif dont il est la négation». de la destruction effective de toutes les bases sociales d'une possible révolution. Lévi-Strauss s'exclamant que. sur le plan des idées. Debord voit la principale idéologie apologétique du spectacle dans le structuralisme (SdS § 196) qui nie l'histoire et veut fixer les conditions actuelles de la société comme des structures immuables. On peut voir là une manifestation. « du syndicalisme aux journaux. illogique et ridicule. écrit Debord en citant Hegel (OCC. la destruction et le négatif sont toujours entendus dans un sens hégélien. Il faut rappeler que dans cette théorie. Plus généralement. de la ville aux livres» (Cam. il faut bi en le dire. depuis.qui justement en Mai 68 voit sa propre réfutation: C. l'objectivité a été rejetée et que le structuralisme est « passé de mode 10» . parce que des œuvres comme celles de Joyce ou Mallarmé démolissent en effet les « codes bourgeois» et sont donc supérieures à des créations du genre « réalisme socialiste Il » .auquel. le structuralisme .ainsi que d'autres théories des années soixante et soixante-dix ont cherché à démontrer que l'idée même de révolution était impossible. . 145). 107).

Au début.il suffit d'évoquer les noms de Castoriadis (( qui croit sans doute. et l'apparition confuse de nouveaux désirs » (IS. mais consciente et choisie par l'individu. .. l'I. mais reconnaître. Au contraire le besoin.. Debord ne partage pas la confiance surréaliste dans la « richesse infinie de l'imagination inconsciente [ .S. Contrairement au besoin. de 1965 à 1975 environ. 1/11). 691) 12. s'oppose souvent au désir et se prête à la manipulation intéressée : I( L'habitude est le processus naturel par lequel le désir (accompli.. que l'écriture automatique est monotone» (Rapp . annonce que « la direction réellement expérimentale de l'activité situationniste est l'établissement. Deleuze et Lyotard. spécifier et développer ses propres désirs est une activité consciente. qui ne peut évidemment être supprimé .. Son établissement peut seul entraîner l'éclaircissement des désirs primitifs. Les situationnistes appartiennent eux aussi à cette tradition. ] Nous savons finalement que l'imagination inconsciente est pauvre. Pendant un certain temps. à partir de désirs plus ou moins nettement reconnus. ] Mais l'éco- . le désir est un plaisir et il doit être accru au maximum.et d'une certaine façon la limite . 10/79]). mais la grande originalité .de leurs idées dans ce domaine est la conception du désir comme une force non pas inconsciente et liée aux besoins. réalisé) se dégrade en besoin [ . d'un champ d'activité temporaire favorable à ces désirs. qu'il suffit d'en parler pour en avoir» [IS. Ces concepts avaient eu en effet une grande importance dans toutes les tentatives d'une libération du vécu individuel .PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 201 les découvreurs en question croyaient encore quelques années plus tôt. là comme ailleurs. en particulier dans le surréalisme. l'abandon de la théorie marxiste a eu largement recours aux concepts de « désir» et d'II imaginaire» .

Toutefois. 7117). Le refus situationniste de l'identification courante du désir avec le désir amoureux ou sexuel. pour revenir aux « choses sérieuses». La passion y est d'abord reconnue en tant que refus de toutes les autres passions. si souvent affirmée au cours des dernières décennies. Les situationnistes se situent par conséquent à l'opposé des théorisations de la dissolution du sujet par des pulsions impersonnelles. et manipule des gens sans désirs» (lS. et finalement ne se retrouve que dans les compensations du spectacle régnant» (lS. est également important. ils considèrent comme . les désirs ne sont pas une part de la vie qu'on laisse après les avo ir satisfaits. Mais leur désintérêt pour la dimension inconsciente les empêche en même temps d'en saisir pleinement le poids et d'y voir une des causes de la persistance de l'ordre social présent. Debord reproche au surréalisme sa « participation à cette propagande bourgeoise qui présente l'amour comme la seule aventure possible dans les conditions modernes d'existence» (lS. Et en 1961 il déclare: « Il convient de noter aussi à quel point l'image de l'amour élaborée et diffusée dans cette société s'apparente à la drogue. Ce qui n'est pas possible sans la maîtrise de son propre milieu et de tous les moyens matériels et intellectuels.202 GUY DEBORD nomie actuelle est en prise directe sur la fabrication des habitudes. Le capitalisme crée sans cesse des besoins artificiels qui n'ont jamais été des désirs et qui empêchent la réalisation de désirs authentiques ". Pour Debord. et puis elle est empêchée. qui constitue déjà une limitation. 6/24). 2/33). toutes les activités humaines pourraient se dérouler sous la forme de la réalisation de désirs et de passions. Dans une conférence de 1958. et signifie à long terme la reconversion de toutes les activités productives en jeu 14.

Nous avons déjà vu que Debord conçoit l'émancipation individuelle et collective comme une prise de conscience et comme la reconnaissance du fait que les forces apparemment autonomes sont en réalité l'œuvre de l'homme.. « la conscience du désir et le désir de la conscience» (SdS § 53). même si l'abusive identification freudienne de l'ordre capitaliste avec une « civilisation» supra-temporelle ouvrait déjà la route à toutes les récupérations ultérieures (lS. L'Internationale situationniste cite l'affirmation marxienne selon laquelle « l'histoire entière n'est que la transformation progressive de la nature humaine» (lS. avec ses désirs et son imaginaire. 10/63). si elles étaient satisfaites. 10/79). qu'une société mauvaise viendrait ensuite pervertir. « une des plus redoutables éruptions qui aient jusqu'ici commencé à faire trembler l'ordre moral » (lS. conduiraient à la joie ou même à la révolution. L'inconscient. et son irrationalité n'est pas une instance originaire qu'il faut opposer au monde trop « rationnel ». mais un réceptacle de toutes les oppressions du passé . le sens initial de la psychanalyse n'était pas de justifier l'inconscient et le monde. tel qu'il se présente aujourd'hui. 10/79).PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 203 positif l'apport de la psychanalyse initiale. n'est pas du tout une source pure dont les exigences. 701). au lieu de vivre les passions déjà existantes (Rapp. Comme l'imaginaire 15. Si par là Debord est très éloigné de Marcuse et de tant d'autres conceptions en dernière instance rousseauistes. Déjà du temps des lettristes. il est un produit historique. le projet révolutionnaire est. 10/63). Il n'existe pas de nature humaine originaire. mais de les critiquer (lS. Debord voulait en effet inventer des passions nouvelles. C'est là l'un des points . il est en revanche proche de Marx. selon lui.

Baudrillard et Lyotard sont la dialectique et l'identité. pour autant que cela puisse sembler bizarre. il ne faut pas oublier que Marcuse était perçu de façon plutôt confuse: chez beaucoup d'étudiants. s'était vendu à quarante exemplaires avant Mai 68 17 . En outre. Il est facile de constater que l'abandon d'une telle conception du sujet prive de tout sens l'idée d'une aliénation à laquelle l'individu est en mesure de résister. Si l'on peut effectivement trouver quelques ressemblances dans les analyses de Marcuse et de Debord. l'enthousiasme pour les thèses de la révolution sexuelle allait de pair. paru en mai 68.. Les situationnistes semblent présenter cependant une certaine affinité avec le soi-disant «freudo-marxisme ". Althusser. la première étant considérée comme incapable de dépasser la« logique de l'identité ")) et de rendre compte de la différence". Le freudomarxisme n'est pas à l'origine de 1968. traduit en 1963. se vend au rythme de mille exemplaires par jour ". Les cibles polémiques que privilégient des auteurs comme Foucault. Le concept d' «aliénation)) . avec le maoïsme et l'admiration pour cette lointaine «révolution culturelle)) en Chine ". caractérisé par le recours à Marcuse et à Reich. au milieu des changements. mais s'y agrège aussitôt après" : tandis que les premiers livres de Marcuse en France n'étaient pas du tout des succès . Ils rejettent l'idée d'un sujet doté d'une identité suffisamment forte pour rester inaltéré.204 GUY DEBORD où Debord refuse clairement l'hypothèse d'un sujet ontologique.Éros et civilisation. dont les situationnistes étaient alors les seuls à dénoncer le caractère de simple «lutte pour le pouvoir)) (1S. dans son noyau. il n'y a pas de parallélisme en ce qui concerne leur contribution à Mai 68. 11/5). L 'Homme unidimensionnel. Deleuze. Derrida.

Non seulement ceux-ci affirment leur volonté d'attaquer la conception «cartésienne» du sujet. Selon ces courants de pensée. mais très souvent ils proposent aussi leurs théories comme une critique particulièrement radicale de l'existant. Dans les années soixante. mais des phénomènes très généraux. ce concept allait être abandonné. il ne peut exister une «essence» de l'homme qui serait dévoyée par une société inadaptée.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 205 avait suscité un débat philosophique intense aux alentours de 1955 22 . comme penser en catégories d'«identité». ou les pulsions libidinales. comme une figure de l'existence . le concept de révolution évolue sur le même terrain mental que le système existant. ou le langage. La «sémiotique » se refuse à voir dans l'œuvre d'art l'expression d'un vécu. et plus encore après 68. se situant ainsi aux antipodes de ce que les situationnistes attribuent aux œuvres du passé. même si les auteurs en question les connaissent souvent fort bien. Si les structures. Beaucoup de ces auteurs. sont le sujet de J'histoire. Il serait peut-être excessif de voir dans les philosophies qui seront à la mode après 1968 une réponse directe aux théories situationnistes. Si les causes du mal ne sont pas des phénomènes historiques concrets. alors même que Debord était en train de concrétiser ses idées. sous le prétexte qu'ils sont à la recherche des racines les plus profondes et les plus cachées du capitalisme. auquel ils opposent les horizons infinis de la «différence » ou des «pulsions». et par là toute une longue tradition philosophique. exercent en réalité un subtil sabotage de la théorie radicale. il est alors insensé de proposer le dépassement de ces maux. tels que l'économie marchande et l'État moderne. L'idée même de révolution est dénoncée comme un mythe ou un « grand récit ».

l'analyse faite par Baudrillard . Interprété de cette façon. étant donné que celle-ci n'est pas cachée.206 GUY DEBORD humaine qui a toujours existé et qui. et donc l'existence d'un authentique pouvant être falsifié.autrement dit: d'une consommation qui se serait débarrassée de la production . Mais il détache ce concept de sa base matérielle et en fait un système « autoréférentiel ". On peut trouver une référence plus directe à la théorie situationniste dans la théorie du simulacre qui nie explicitement toute possibilité de distinguer le vrai du faux. Pour Baudrillard. par conséquent. Il ne peut donc y avoir aucune résistance. selon Baudrillard.une possibilité que Debord luimême avait prévue (SdS § 203) " . En particulier. tout en semb lant les radicaliser. mais tout simplement inexistante.et n'a donc plus rien à craindre des contradictions de celle-ci.accepte la définition de la société existante comme un « spectacle ". C'est une grande erreur que de vouloir rattacher Debord . C'est ainsi qu 'il se réjouit de ne plus devoir s'occuper d'une fastidieuse « vérité ". mais sont effectivement la réalité. le terme « société du spectacle" est devenu un mot courant du jargon journalistique que nous pouvons entendre tous les jours . signification ou sujet qui. Il est curieux d'obselver comment Baudrillard reprend des concepts de Debord pour. sont eux-mêmes devenus signes. car celle-ci devrait se référer à des concepts tels que contenu. est loin d'avoir au présent une existence historique concrète. en réalité les retourner.à l'évidence influencé par Debord. l'échange des signes a occupé tout l'espace social. Cette théorie prétendument critique ne fait rien d'autre que rêver d'un spectacle parfait qui se serait débarrassé de sa base matérielle . où les signes ne sont plus un travestissement de la réalité. ayant par ailleurs été l'assistant de Lefebvre .

La critique du ({ spectacle» aide non seulement à co mprendre comment la télévision parle de la Bosnie. le peuple en sait autant de ce que font ceux qui le gouvernent ou de ce pourquoi ils le font. et une autre qui y reconnaît une distorsion intervenant de la part de l'homme dans la production même de son monde . et la subséquente dépendance à des moyens de communication souvent peu fiables. parce que. à bien considérer. Identifier le spectacle avec la simple impossibilité de pouvoir s'assurer de toute chose par ses propres yeux.» Le problème n'est pas uniquement l'infidélité de l'image par rapport à ce qu'elle représente. il n'est pas rare qu'il y ait entre le palais et la place un brouillard si dense ou un mur si épais que. l'œil des hommes n'y pénétrant pas. mais aussi cette .plus ou moins ({ postmodernes» .PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 207 aux théories . fut cependant déjà observé au XVIe siècle par Guichardin : ({ Ne vous étonnez pas que l'on ne sache rien des choses des temps passés. le monde s'emplit aisément d'opinions erronées et vaines 24 . et pas davantage de celles qui. Si les adeptes de ces théories font l'éloge de Debord pour ses dons ({ prophétiques ». signifierait noyer le poisson. Et. que des choses qui se font en Inde. Ce fait. il ne peut s'agir que d'une équivoque. l'image et la simulation. On peut ici rappeler opportunément la distinction établie dans le premier chapitre de cet ouvrage entre une conception superficielle du fétichisme de la marchandise qui n'y voit qu'une fausse représentation de la réalité. journellement. mais l'état même de la réalité qui doit être représentée. nous n'avons pas de vraies nouvelles des choses présentes. et pas davantage de celles qui se font dans les provinces ou les lieux éloignés. ont lieu dans une ville. par conséquent.centrées sur la communication. s'il n'est pas vieux comme l'humanité.

Debord d'une part dépasse la conception d'un sujet ontologiquement antagoniste au capitalisme. L'abandon implicite de cette conception qui a lieu dans l'analyse de la forme-image citée plus haut coexiste chez Debord avec des discours sur la "communication ». mais qui représente au contraire le vrai problème. Ce que Debord critique n'est donc pas l'image en tant que telle. se présente toujours sous la forme nullement innocente de l'image spectaculaire. même celui qui se prétend antagoniste. l'argent. comme en d'autres occasions. À travers ce concept. mais la forme-image en tant que développement de la forme-valeur. dans le spectacle. tout contenu quel qu'il soit. apparemment inconciliables sous une forme commune. la forme-i mage précède tout contenu et fait en sorte que les luttes entre les divers acteurs sociaux ne soient pas autre chose que des luttes au niveau de la distribution. De la même man ière. qui n'est absolument pas neutre ou "naturelle ».208 GUY DEBORD question bien plus importante de savoir pourquoi une telle guerre a lieu. Les apories du sujet et les perspectives de l'action lei. contre un sujet préexistant et "différent» de l'ordre social imposé par les" classes dominantes ». Ces . et d'autre part y adhère. Les bourgeois comme les ouvriers . on conçoit l'avènement de la société marchande et des sociétés oppressives du passé comme une agression extérieure venue d'un lieu indéterminé.pour nous en tenir aux schémas classiques expriment leurs intérêts. qui se rapprochent beaucoup d'un autre sujet de préd ilection de la nouvelle gauche: la manipulation. Comme cette dernière. comme on l'admet tacitement.

contraires aux intérêts de la grande majorité. apparaît une illusion fondamentale commune à toute la gauche: les masses. les sujets sont manipulés. les individus. pivot de la gauche moderniste. et dans l'intérêt subséquent quasiment obsessionnel qu'ils manifestent pour les questions d'organisation. depuis des millénaires. pour qui le sujet n'a pas à être réalisé. séduits. en plus de la violence qui n'est jamais suffisante en soi. personne n'explique où une telle subjectivité toute faite a bien pu se former. Depuis que l'action du prolétariat historique s'est conclue victorieusement par son intégration dans la société capitaliste . Cependant. la société capitaliste disparaîtrait immédiatement comme un mauvais rêve. La fausse réponse à ce problème est représentée par le structuralisme. absout le capitalisme. L'apriorisme du sujet. trompés. se maintiendraient au pouvoir inexplicablement. les prolétaires. ce qui signifie élever la société actuelle au rang d'une éternelle condition humaine. par une astucieuse «manipulation».PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 209 systèmes.transformant ainsi une société encore à demi féodale en une société véritablement capitaliste . corrompus. .la gauche a placé nombre d'autres prétendants sur le trône vacant de la «bonne cause » : les peuples du tiers-monde et les femmes. ils ne peuvent ni s'exprimer ni agir. Dans l'importance que les situationnistes attribuent à la trahison perpétrée par les représentants envers les représentés.sinon sous une forme fragmentaire . de sa faute la plus grave. Rien ne nous autorise à penser qu'elle ait existé dans le passé . sans même s'en rendre compte.pour être ensuite conquise par l'action corrosive de la marchandise. Mais si on les laissait vraiment faire. puisqu'il ne peut exister. celle d'empêcher la formation de cette subjectivité consciente dont le capitalisme lui-même a créé nombre de présupposés nécessaires.

les «exclus» et les travailleurs informaticiens. dll moins dans leur forme actuelle. se mouvant en soimême"» (SdS § 215). Mais la solution au problème du sujet ne se trouve pas de cette manière. 5/4). la créativité. principalement dans la . au sens de Bergson ou de Simmel ". c'est au nom d'une autre vie.210 GUY DEBORD les étudiants et les immigrés. Mais de la même manière que le bergsonisme avait profondément influencé l'existentialisme français. S'ils veulent opposer la vic à ses réifications. À la marchandise. Ils n'entendent pas du tout critiquer les institlltions sociales ou l'art en tant qu'extranéité à la vie telle qu'elle existe aujourd'hui. de même il n'était pas resté sans effets sur Debord " . ou bien des phénomènes impersonnels telles que la sexualité. comme on peut déjà en juger d'après la vision dichotomique rigide à laquelle elle conduit. Le rapport de la société avec le spectacle est conçu comme un rapport entre vie et non-vie. la vie quotidienne". Le militantisme par lequel ces catégories défendent parfois leurs intérêts masque le fait qu'elles ne sont nullement. même quand celui-ci le niait. Les situationnistes croyaient même avoir trouvé le sujet le plus vaste et le plus irréductible possible: «la vie». à l'économie et au spectacle. extérieures à la forme-valeur et au système de l'argent. Lorsque certains critiques les définissaient précisément comme des «vitalistes». Toute tentative d'interrompre le flux du temps apparaît comme une réification. s'oppose la vie comme flux. ils répondaient qu'ils avaient fait «la plus radicale critique de la pauvreté de toute la vie permise» (IS. définis comme «une négation de la vie qui est devenue visible» (SdS § 10). comme «non-vie» (SdS § 123) et comme «la vie de ce qui est mort. Ce serait certainement une erreur de reprocher aux situationnistes un «vitalisme» en termes traditionnels.

la désaliénation se déroulerait alors. En retrouve-t-on quelque chose chez Debord? Il a écrit qu'il est «essentiel» au spectacle de «reprendre en lui tout ce qui existait dans l'activité humaine à l'état fluide. voyant ainsi dans la L . et non la façon dont elles se présentent 29 . parce que tout moment est abusivement figé par l'intellect. apparu à la fin du XIX· siècle. On a même tenté de faire entrer Histoire et conscience de classe dans un courant «vitaliste» au sens le plus large. quand il faudrait critiquer les conditions dans lesquelles vivent les hommes. pour le posséder à J'état coagulé » (SdS § 35). La thèse fondamentale de ce courant serait la nécessité de dissoudre les choses en un mouvement continu. Adorno lui aussi reproche à Histoire et conscience de classe de concentrer sa critique sur une forme de conscience. Vu que l'on ne peut abolir la matérialité. réduction qui aura lieu dans la seule pensée. comme c'était déjà le cas chez Hegel. Beaucoup d'observateurs y ont vu une transformation de la problématique concrète et historique du fétichisme en une problématique générique et anthropologique: Lukacs y montre en effet que la réification provient d'une absence de dissolution des faits dans leurs processus. le remède en serait la réduction des choses au mouvement.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 211 définition du flux temporel comme vraie dimension humaine. L'aliénation réside alors dans la distinction entre sujet et objet et dans l'existence d'un monde irréductible au sujet. la réification. lieu où il faut restaurer !'« homme total». dans la sphère de la conscience. On se demande aussi jusqu'à quel point on peut appliquer aux théories de Debord une critique souvent dirigée contre Histoire et conscience de classe. et en dernière analyse de l'existence même des faits et d'un monde matériel.

212 GUY DEBORD fluidité la vraie dimension humaine. Ici. non à la chose en tant que telle. Par ailleurs Debord . À l'histoire produite par la société bourgeoise. que l'on peut égaIement trouver dans La Dialectique de la Raison d'Horkhei· . ]] faut naturellement souligner que Debord pense à la marchandise. 1/21). et non l'inverse (SdS § 35). mais seulement parce que le rapport social autonomisé qui gouverne la vie sociale s'est objectivé dans ces choses. Mais il ne s'agit pas seulement d'une question de terminologie: Debord semble partager le désir d'Histoire et conscience de classe de tout réduire à un processus. En 1958. l'important est d'affirmer avec toute la clarté nécessaire que.ne pal1age pas un autre aspect central du vitalisme et d'Histoire et conscience de classe. Et Debord nous apprend que dans le spectacle. Debord annonce qu'« il s'agit de produire nous-mêmes. 224). il reproche de n'être qu'une « histoire du mouvement abstrait des choses» (SdS § 142). et qu'il désigne explicitement la «coagulation» comme une conséquence du spectacle. qui se chassent et se remplacent elles-mêmes » (SdS § 62). les choses sont effectivement « maîtresses de la vie sociale ". et non des choses qui nous asservissent» (lS. ]] écrit que le prolétariat «est la classe totalement ennemie de toute extériorisation figée" (SdS § 114). dans la société gouvernée par la valeur.proche en cela de Marx et aussi de Breton . Chez Lukacs nous trouvons la conviction que l'apparition en tant que « chose" est déjà une réification: «La reconnaissance que les objets sociaux ne sont pas des choses mais des relations entre hommes aboutit donc à leur complète dissolution en processus» (HCC. «des choses concrètes sont automatiquement maItresses de la vie sociale» (SdS § 216) et qu'elles ont tout ce qui manque aux hommes vivants: «Ce sont des choses qui règnent et qui sont jeunes.

Le spectacle est défini comme « le refoulement de toute vérité vécue sous la présence réelle de la fausseté» (SdS § 219). la technique et leurs méthodes quantitatives sont en soi réificatrices. Une telle vérité devrait appartenir à ce sujet inaliénable dans son essence.Oebord cite à ce propos la comparaison que fait le psychiatre J. et la tâche du prolétariat révolutionnaire est « cette "mission historique d'instaurer la vérité dans le monde"» (SdS § 221). Le spectacle « falsifie» la « vraie» vie sociale.. du moins au début. 59). Nous avons vu que le projet situationniste était. Gabel entre idéo- L . il n'en voit pas la cause dans la science elle-même. La dichotomie situationniste entre vie et non-vie a son pendant dans une forte et simple dichotomie entre «vrai» et « faux». de fournir à la «société technicienne» <<l'imagination de ce qu'on peut en faire» (IS. Le spectacle est ennemi de la vérité au point d'être un règne de la folie .PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 213 mer et Adorno. Les mots « mensonge» et « mensonger» sont très fréquents dans La Société du Spectacle 30. La « vérité» est conçue par Debord sur un mode statique: ce n'est pas un hasard s'il parle à plusieurs reprises de quelque chose de finalement « découvert» ou « dévoilé». ou chez Marcuse : l'accusation selon laquelle la science. mais dans sa subordination désormais totale à l'économie et à la domination qui «a fait abattre l'arbre gigantesque de la connaissance scientifique à seule fin de s'y faire tailler une matraque» (Corn. dont nous avons déjà parlé. Quand plus tard l'attention de Debord se tourne vers les désastres que produit la science. 7/17). dont il rappelle d'ailleurs le « passé antiesclavagiste ». et l'importance donnée à la « communication» renvoie également à l'idée d'une vérité qui demeure sous la chape de sa falsification et qui n'attend que d'être portée à la lumière.

à quel « authentique» la réalité se trouve-t-elle falsifiée? Ici la théorie de Debord semble soudain révéler une racine que l'on pourrait appeler « platonicienne» : les phénomènes concrètement existants peuvent être comparés avec leurs modèles.qu'on songe à l'introduction à la Phénoménologie de /'esprit. un concept envers lequel Hegel. renvoie à une vérité existant au-delà de toute manipulation. Mais l'observation de Oebord selon laquelle toute logique a disparu avec le dialogue. La même notion de « secret». Par ailleurs. le pain ou le vin par exemple. Selon les Commentaires.. le spectacle a désormais les moyens de falsifier la production comme la perception (Com. 23). Dans ses écrits on peut néanmoins observer une évolution vers la seconde de ces interprétations. 45).se serait sans doute montré plutôt sceptique. Inversement.. 4547). Oebord revient souvent sur le caractère « totalement illogique}) du spectacle (Corn. typique du lén inisme et du positivisme. Debord ne précise pas si le spectacle n'est qu'une fausse représentation de la réa lité. On a parfois l'impression d'être face à une conception de la vérité comme « re fl et ». Le concept de falsification tel qu'il est utilisé par Debord est cependant utile à la seule condition de ne pas y voir la « manipulation» d'une réalité donnée en soi. ou bien s'il s'agit d'une falsification de la réalité elle-même. peu- .214 GUY DEBORD logie et folie (SdS §§ 217-219). semble renvoyer à une définition plus médiate de la vérité.et de s'opposer aux vérités les plus élémentaires: « Dire que deux et deux font quatre est en passe de devenir un acte révolutionnaire " . pivot de cet ouvrage. qui en est la base sociale (Corn. l'idée que la réalité puisse être falsifiée compOlte des problèmes conceptuels: par rappOlt à quelle chose. dont la sophistication préoccupe particulièrement Debord. }) Dans les Commentaires.

dans une interaction entre son « soi» et ses créations qui restent toujours un reflet de son « soi». L'économie séparée. On peut rappeler ici la critique d'Adorno selon qui un . Il existe au contraire une lente évolution du sujet et de ses besoins (SdS § 68) . et ne renvoient pas non plus à une unité ultime. L'histoire est l'histoire de la production du sujet par luimême. fournie d'ailleurs par Debord lui-même.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 21 5 vent être comparés avec le « vrai» pain et le vin « authentique». une essence statique 32. et il fustige souvent. est qu'il ne s'agit pas d'exalter un «authentique» au sens absolu. Ceci est toutefois inconciliable avec la perspective dialectique selon laquelle sujet et objet ne sont pas une dualité ultime. Mais est-il souhaitable que tout dans le monde soit un miroir du sujet? Chez beaucoup d'auteurs la critique de l' « aliénation» peut en arriver au point de désirer un monde où rien n'est étranger au sujet. Ceci ne constitue évidemment pas une définition philosophique de 1'« authenticité» . Le terme de la comparaison n'est naturellement pas un {( archétype» du vin qui existerait dans le ciel platonicien des idées. conférant au langage et à ses formes les plus anciennes la tâche d'une conservation de la vérité. La seule réponse possible. Orwell. rompent ce « développement organique des besoins sociaux» et libèrent « un artificiel illimité» (SdS § 68) . dans le sillage de G. chaque institution et chaque activité séparées au point de s'ériger en puissances indépendantes. le « néo-langage» que le spectacle crée pour son propre usage. mais se constituent réciproquement. mais il n'en est pas moins évident qu'il s'agit d'une réalité palpable. et plus généralement chaque instance. Debord accorde également une grande importance à l'exactitude des définitions. mais le vin tel qu'il existait avant les progrès de l'industrie agroalimentaire.

hypostasierait la médiation comme immédiateté.et le concept d'" aliénation". où chaque occasion dans laquelle le sujet ne modèle pas son monde est considérée comme une démission. « Dans le pouvoir des Conseils [ . Pure immédiateté et fétichisme sont également non vrais 35 . celui qui voudrait dynam iser tout ce qu i est en pure actualité.. "inspirée par l'idéal d'une immédiateté subjective sans faille". Toute la théorie de Debord. mais peuvent indiquer aussi l'existence réelle du monde objectal. ] le mouvement prolétarien est son propre produit.. derrière lequel il voit un type de mentalité « pour qui le chosifié est le mal radical. " Pour ceux qui se préoccupent par trop de la réification. en particulier dans sa condamnation de la « contemplation" et de la "non-participation ». " Adorno rappelle à l'" existentialisme" que l'objectivité dans le cas dont il parle. de l'étranger [ . ] Mais ce serait une dynamique absolue que cette activi té absolue qui se satisfait violemment en ellemême et mésuse du non-identique à ses propres fins 34. celui des catégories métaphysiques. Adorno fait une distinction entre le concept de" réification» . sans l'acceptation et la pacification duquel le sujet ne sera jamais autre chose qu'un tyran.216 GUY DEBORD concept fétichisé de "totalité» tend à instaurer partout une tyrannie du sujet 33. est marquée par un f0l1 activisme. Adorno rappelle que « la fluidification de tout chosifié (dinghaft) sans résidu régresserait dans le subjectivisme de l'acte pur.et le non-identique peuvent être effectivement l'expression d'une société « sclérosée".qui est une juste critique du fétichisme de la marchandise et d'une malsaine subordination des hommes aux choses . et ce produit est le producteur même. Il est à lui-même son propre but" (SdS § 117) et « il veut être reconnu et se ... tend à l'hostilité à l'égard de l'autre.

suppose un monde inconnu et « autre» par rapport au sujet. Ici encore on peut rappeler les Manuscrits de 1844 où Marx dit que « l'homme ne se perd pas dans son objet à la seule condition que celui-ci devienne pour lui objet humain ou homme objectif. dans lequel on s'éloigne volontiers des sentiers connus pour aller ({ à la dérive ».. un être social » 38. Il est évident que Debord ne l'entend pas sous la forme d'une identité totale. Debord ne s'oppose pas à l'idée de se perdre ou de s'aliéner dans le monde environnant. de toute vie». L'idée même de dérive. Cela n'est possible que lorsque l'objet devient pour lui un objet social. L'Urbanisme unitaire était conçu comme la construction d'un milieu vraiment humain. la théorie situationniste participe de l'optimisme typique des années cinquante et soixante. La fin de la réification existante n'est pas entendue par Debord comme un état de repos sans mouvement. 153) 36. que s'il devient lui-même. La Véritable Scission dans l'Internationale cite une phrase de la Science de la Logique de Hegel selon laquelle seule « la contradiction est la source de tout mouvement. 147)37. Quand les lettristes ont commencé à développer leurs idées. mais plutôt d'un monde où s'effacent les objectivations qui s'opposent de façon absolue à l'individu. sans conflit et sans altérité : l'humanité libérée « pourra enfin se livrer joyeusement aux véritables divisions et aux affrontements sans fin de la vie historique» (Préf. La réflexion . ou plus généralement d'aventure. tandis que l'identité est quelque chose de mort (VS. Sous de nombreux aspects.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 217 reconnaÎtre lui-même dans son monde» (SdS § 179) : il s'agit donc de l'unité sujet-objet. mais il désire un monde qui donne envie de s'y perdre (SdS § 161). la Seconde Guerre mondiale et le nazisme n'étaient terminés que depuis quelques années. pour soi.

les situationnistes ont vu. Au début. Dans les prem iers numéros d'Internationale situationniste. on trouve rarement des allusions à ces événements. ils s'inquiètent davantage du fait que les nouveaux moyens ne seront pas utilisés pour un usage libre. on est souvent frappé par la certitude que la société est en train de se développer dans la bonne direction. comme plus tard chez les situationnistes. ne suivent pas. On sait combien cette époque avait confiance dans le développement des moyens techniques pour conduire l'humanité vers le bonheur. tout le programme d'une «civilisation du jeu» est basé sur ce présupposé. Au cours des années cinquante. On en reste donc au schéma des forces productives dont l'évolution renverse les rapports de production. Chez les lettristes au contraire. La tâche qui s'impose est la création d'un ordre social qu i utilisera ces moyens dans l'intérêt de la société entière. La possibilité que la terre puisse retomber dans la barbarie 39 les préoccupe moins. et non dans celui d'une seule classe et de ses velléités de domination. Debord cite plusieurs fois cette affirmation de Marx: « L'humanité ne se pose jamais qu e les problèmes qu'elle peut résoudre» (par exemple : PotI. À cette . dans l'automatisation de la production la possibilité de racheter l'humanité de l'esclavage millénaire du travail.218 GUY DEBORD de nombreux individus était fortement marquée par les horreurs qui s'étaient passées et par le souci d'empêcher à jamais leur retour. 187). quand les superstructures. elles. c'est-à-dire qu'ils craignent plus la conservatian du statu quo qu'une régression. alors que personne ne s'interrogeait encore sur le « prix du progrès» en termes écologiques ou autres. la domination de la nature avait atteint un point où elle était devenue sensible même dans la vie quotidienne ..

Lorsqu'on est entouré de millions de chômeurs. la vie devient une revendication. n'est pas du tout en contradiction avec les espoirs mis dans l'automatisation : cette dernière pourrait servir à faire de la production matérielle un pur moyen. il était parfaitement fonctionnel pour le capitalisme que revienne. au lieu de mettre ceux-ci au service du développement d'une économie autonomisée. De ce point de vue. La dénonciation de l'économie en tant que sphère séparée. Les gauchistes. à long terme. capable de décider de ses développements. La production capitaliste n'était pas comprise comme un système en soi contradictoire et. estimaient que le capitalisme ne mettrait plus en question cette évolution qui lui assurait la stabilité 40 au travers de la fameuse « intégration du prolétariat».PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 219 époque. dans les années soixante-dix. les hauts salaires et l'absence de graves crises économiques qui avaient caractérisé les années cinquante et soixante étaient alors considérés par beaucoup comme un acquis durable. destiné à satisfaire les désirs humains. en particulier. pouvoir rester à . mais on y voyait le résultat d'une volonté présupposée. dans la terminologie situationniste : quand la survie est garantie. le plein emploi. la crise traditionnelle avec l'inquiétude pour l'emploi et la diminution du salaire. Dans une situation où l'essentiel paraît assuré. Les années soixante-dix ont démontré par la suite que le « bien-être» est révocable. ou. la société semblait également parvenue à contrôler ses propres mécanismes. point central chez Debord. nécessairement porteur de crises. on remarque chez les situationnistes une confiance dans les capacités du monde à se débarrasser du spectacle. Sur un autre terrain. on est plus facilement porté à s'interroger s'il ne pourrait pas exister quelque chose de meilleur. Les taux de croissance soutenus.

de désigner l'aliénation et l'insatisfaction qui en résulte comme les mobiles d'un nouveau mouvement révolutionnaire. sous la forme d'une lente infiltration de mœurs nouvelles. et dans une telle situation .220 GUY DEBORD la chaîne de montage redevient une bénédiction. où le capitalisme prétendait avoir résolu ses antagonismes traditionnels tels que l'exclusion de la majorité de la population de l'abondance des biens ". le poids de la théorie était surévalué. comme d'ailleurs toutes les autres. mais les espoirs placés dans le prolétariat se sont révélés à la longue être des illusions. Si l'histoire est une prise de conscience. l'agitation de 68 et de la période suivante résulte essentiellement de la diffusion de la théorie . On ne peut nier qu'il ne suffit pas. la reprise de la «guerre froide » ramenaient au premier plan le problème de la simple surVIe. la conscience du risque d'une catastrophe écologique puis. n'avait pas réussi. celui du «spectacle» est en partie lié à son époque. En outre. il n'est jamais difficile de trouver des jaunes. sans programme et sans organisation. Les années qui ont suivi 1968 ont précisément montré l'impossibilité de changer la société individuellement. ainsi que beaucoup l'ont fait. plus tard. la théorie a naturellement un poids considérable : selon ln girum. celle du welfare SIGle cybernétique et de l'apogée du fordisme. pour autant qu'elle fut la plus avancée. la critique opérée par Debord et les situationnistes. ou comme un changement de climat: chaque innovation particulière est alors intégrée dans un tout substantiellement inchangé. Il faut cependant admettre qu'à cette époque déjà. De plus. à indiquer les remèdes possibles. Debord avait tenté d'identifier une force ayant la possibilité réelle d'intervenir. Comme tout concept valable.

après le «succès» des situationnistes. Debord n'a pas trop approfondi les articulations et les contradictions internes du spectacle. puis toute société existante et finalement les sociétés du passé. Au début des années soixante-dix. puisque « tout pouvoir séparé a donc été spectaculaire» (SdS § 25) 43. en tant que classe. d'une part. 4/4). au contraire. tandis que par ailleurs. de ses livres et de ses films était déjà une participation au spectacle. la notion de spectacle désigne avant tout le capitalisme occidental. du moins autour de 1970. aux yeux des situationnistes. et de quelle manière on peut se situer en dehors de celui-ci. le monde est plein de résistances au spectacle. Debord l'entend d'une part dans son sens le plus restreint comme industrie culturelle. définies autrefois par «contradictions . Dans un sens plus figuré. devant toutes les formes de la culture du spectacle» (lS.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 221 situationniste. Le spectacle. La difficulté de cerner les possibilités d'une critique et de sa pratique vient également de l'absence de réponse à la question de savoir si la critique du spectacle fait partie du spectacle. L'Internationale situationniste peut parler alors de «l'indifférence qui est celle des prolétaires. on objectait parfois à Debord que la diffusion de ses idées. ainsi compris. Ceci est dû à la flexibilité extrême du concept de «spectacle». «est plus éloigné que jamais de la réalité sociale» (IS. mass media et règne des images. Mais en outre. bien qu'il ait affirmé que le camp des dirigeants n'est pas vraiment monolithique (lS. 8/13). II reste difficile à comprendre pour quelle raison. 8/15). 258) 42. lui-même n'y voyait que de l'envie née du fait qu'il était devenu impossible d'ignorer ses théories. rien n'échappe à la qualification d'« opposition spectaculaire». « tant est grande la force de la parole dite en son temps» (OCC.

alors qu'en vérité ces oppositions combattaie nt les stades impa rfaits du capitalisme. Il semble que toutes les oppositions au spectacle y sont montées par le spectacle lui-même et qu'il n'existe plus l'ombre d'une force révolutionnaire. un sombre pessimisme a remplacé l'optimisme précédent. Autrement dit: quand la forme-marchandise . selon laquelle il n'y aurait plus aucune opposition parce qu e tout le monde serait maintenant dans le système. sans pour autant prétendre qu'ils soient en mesure de dominer le monde. Quand le système de la marchandise en tant que . il n'en reste pas moins vrai que la recherche d'un simple affrontement de la part la plus faible des forces en présence est contraire à toutes les lois de la stratégie et rend quasim ent impossible toute issue victorieuse. Mais à bien les lire " . Seule la fantaisie avait pu leur attribue r une fonction transcendante. L'affirmation de Debord. a complété son occupation de la société. Il parle beaucoup de l'activité des services secrets. tels le classique mouvement ouvrier ou les « mouvements de libération » du tiers-monde. Debord n'y annonce pas du tout la victoire finale du spectacle. avec le « spectaculaire intégré ». si contestée. il constate que la société du spectacle a perdu toute capacité à se gouverner stratégiquement et se limite à camper sur les positions de sa « fragile perfection».1 222 GUY DEBORD secondaires >J . Selon certains. exprime le fait que se sont définitivement épuisées les oppositions immanentes. la possibilité même de gérer les lois folles de l'économie est réduite à la vaine gesticulation de mille obscurs comploteurs. où de larges secteurs étaient exclus des formes de socialisation capitaliste. dans les Commentaires. Au contraire. Si la stratégie léniniste d'utiliser les antagonismes du camp adverse pour l'affaiblir a été à l'origine de la pratique consistant à nouer partout allégrement des alliances.

r
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE

223

tel entre en crise, le rôle des oppositions immanentes cesse.
Le problème est plutôt que cette prise de conscience se présente chez Debord sous l'aspect inadéquat d'une critique de
la « manipulation» et que pour lui cela semble signifier la fin
de toute opposition, plutôt que le début d'une opposition
réelle. Il ne doute pas du tout de la crise du capitalisme et
il en repère la cause moins dans l'insatisfaction qu'elle crée
que dans sa dynamique propre. Dans son dernier texte, il
parle de « la dissolution patente de l'ensemble du système»
et assure que «plus rien ne marche, et plus rien n'est cru 45».
Nous assistons effectivement à une crise de la formevaleur elle-même et non pas seulement de ses aspects secondaires. En font partie : la crise écologique ; l'impossibilité, à
l'époque de la mondialisation, pour la« politique» et les États
nationaux de continuer à fonctionner comme instances
régulatrices; la crise du sujet constitué par la valeur, particulièrement visible dans la crise des rapports entre les sexes.
Mais ce qui produit les effets les plus tangibles est l'épuisement de la «société du travail». Seule une mince pali de
travail est encore nécessaire pour faire aller de l'avant la production; néanmoins, pour pouvoir œuvrer dans des conditions suffisamment rentables, il faut de très forts investissements en capital fixe, qui ne sont possibles que dans les pays
les plus avancés et dans les secteurs de pointe. Et puisque
la mondialisation effective, non seulement des échanges,
mais aussi de la production, contraint le monde entier à s'aligner sur les niveaux de productivité des centres les plus évolués, une grande partie du monde est d'ores et déjà perdante
dans cette compétition. Les capacités productives de ces
pays, bien qu'en mesure de créer des biens d'usage, ne parviennent plus à employer le travail vivant de façon à produire de la valeur d'échange sur le marché mondial, et sont

.,

224

GUY DEBORD

par conséquent démantelées. Ces pays et ces secteurs restent coupés des circuits globaux de la valeur, mais exercent
une pression menaçante sur les rares vainqueurs, provoquant d'interminables guerres, mafias, et trafics ignobles
des quelques matières commercialisables encore en leur
possession. Debord fait partie des rares personnes qui ont
compris que l'écroulement des pays de l'Est ne signifie pas
le triomphe de la version occidentale de la société, mais
constitue au contraire un stade ultérieur de la faillite globale
de la société de la marchandise. Les régimes d'économie
planifiée n'en étaient qu'une variante adaptée aux pays arriérés, et leur fonction s'est éteinte avec l'institution des industries de base". Mais Debord n'en saisit pas très bien les
causes lorsqu'il écrit encore en 1992, dans la préface à l'édition Gallimard de La Société du Spectacle, que le problème
central pour le capitalisme est, et continuera d'être, «comment faire travailler les pauvres n. En vérité, le problème
majeur aujourd'hui pour le capital est de savoir ce qu' il doit
faire de l'immense majorité de l'humanité dont il n'a plus
besoin en tant que travail vivant, étant donné le degré d'automatisation de la production 17.

Les deux sources et les deux aspects
de la théorie de Debord
La réelle nouveauté dans la théorie de Debord tient en
grande partie à sa référence au rôle fondamental de
l'échange et du principe d' équivalence dans la société
contemporaine. C'était d'aille urs l'un des points capitaux
des jeunes lettristes, comme en témoigne le nom de leur
revue. Ceux-ci n'expliquent pas le choix du nom lorsqu'ils

PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE

225

publient le premier bulletin envoyé gratuitement 48. Mais le
seul numéro d'une «nouvelle série» de Potlatch, conçu
comme organe interne de l'I.S. (1959), est présenté par
Debord avec une référence explicite au potlatch des Indiens
et l'annonce que « les biens non vendables qu'un tel bulletin gratuit peut distribuer, ce sont des désirs et des problèmes inédits; et seul leur approfondissement par d'autres
peut constituer un cadeau en retour» (Pot!., 283). Il faut rappeler que le potlatch est une pratique de certaines tribus du
Canada, qui survivait encore au début du siècle et que l'on
peut d'ailleurs trouver sous une forme similaire dans
d'autres cultures. Il s'agit d'affirmer le prestige d'une personne ou d'un groupe par un don offert au riva!. Celui-ci
répond par un don plus grand , s'il ne veut pas reconnaître
la suprématie du donateur, lequel essaiera de répondre par
un cadeau encore plus important, et ainsi de suite, parfois
jusqu'à la destruction ostentatoire de ses propres richesses.
Plutôt que sur l'équivalence, le potlatch est basé sur le gaspillage de ses ressources qui sont prodiguées sans la certitude, voire même avec le secret désir de ne pas en recevoir
en retour une valeur équivalente. M. Mauss a introduit ce
concept en ethnologie (Essai sur le don, 1924), mais c'est
surtout grâce à La Part maudite (1949) de G. Bataille que la
notion de potlatch est entrée dans la réflexion française et y
a acquis la valeur d'une sorte d'alternative à l'économie
d'échange.
Élaborer une théorie critique autour de la catégorie de
l'échange, ainsi que l'a fait Debord, et d'une autre façon
l'École de Francfort, constituait un progrès important par
rapport au marxisme du mouvement ouvrier, pour lequel
seul comptait cet échange « déséquilibré» qu'est le commerce de la force de travail. Aux yeux de ces « marxistes»,

226

GUY DEBORD

donner à l'échange la place centrale équivaut à consacrer
une attention primordiale à la sphère sociale et aux rappOlts
intersubjectifs, au détriment de toute considération pour la
relation entre l'homme et la nature, c'est-à-dire pour l'objectivité à laquelle conduirait l'analyse de la production.
Quand Lukâcs en 1967 dresse la liste des erreurs d'Histoire
et conscience de classe, il fait quelques observations qu'il
aurait assurément appliquées aussi à son tardif rejeton, La
Société du Spectacle. Selon lui , Histoire el conscience de
classe palticipait de la «tendance à interpréter le marxisme
exclusivement en tant que théorie de la société, comme philosophie du social, et à ignorer ou à repousser sa position
par rapport à la nature. [ ... ] Dans plusieurs passages on
affirme que la nature est une catégorie sociale [... ] [et que]
seule la connaissance de la société et des hommes qui y
vivent serait philosophiquement intéressante». Il voit précisément une conséquence de cette tendance «dans l'existentialisme français et son entourage intellectuel» (HCC, 392
postface). À Histoire et conscience de classe ct à la «tendance» qui s'ensuivit, le philosophe hongrois reproche au
même titre de ne pas analyser le travail, mais seulement les
«structures complexes" (HCC, 396 postface). Lukâcs affirme
que c'était toutefois contraire à ses intentions subjectives et
qu'il avait voulu maintenir la fondation économique de l'histoire : «Il y a certes un effort pour expliquer tous les phénomènes idéologiques à partir de leur base économique,
mais l'économie est appauvrie puisque sa catégorie marxiste
fondamentale, le travail comme médiateur de l'échange
organique entre la société et la nature, en est éliminée»
(HCC, 393 postface). Cette incapacité d'évaluer correctement le poids de l'objectivité matérielle est ensuite rattachée

r!
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORlE

227

par Lukacs à son identification erronée de l'objectivation
avec l'aliénation.
À partir de cette perspective, le concept de spectacle
semble absolutiser ce que l'on peut appeler la superstructure, la sphère de circulation, la sphère de la consommation, le social. Debord a cependant repoussé la critique que
lui adressait C. Lefort 49 qui ({ impute faussement à Debord
d'avoir dit que "la production de la fantasmagorie commande celle des marchandises", au lieu du contraire [ .. . ]
clairement énoncé dans La Société du Spectacle, notamment
dans le deuxième chapitre; le spectacle n'étant défini que
comme un moment du développement de la production de
la marchandise» (IS, 12/48). Bien sûr, la grande importance
accordée à la culture, c'est-à-dire à la superstructure, fait
partie de l'analyse de Debord. Dans les premières années,
les situationnistes justifiaient leurs tentatives de parvenir à
une sorte d' ({ hégémonie» dans le monde de la culture par
le fait que celle-ci est « le centre de signification d'une
société sans signification» (IS, 5/5). Dans un langage plus
sociologique, on pourrait dire qu'ils repèrent dans la culture
le lieu où advient la « création de consensus ». Dans leur définition, la « culture» recouvre un vaste champ, c'est-à-dire
tout ce qui dépasse la pure reproduction 50. Plus tard, leur
intérêt se déplace vers la critique de l'idéologie; et quand
Debord définit le spectacle comme « idéologie matérialisée», il est clair qu'ici l'idéologie est loin d'être conçue
comme une simple « superstructure».
Le concept de spectacle analyse comment le processus
d'abstraction transforme aussi bien la pensée que la production. C'est ainsi qu'un tel concept va précisément dans
la direction d'un dépassement de l'opposition dualiste
entre « base» et « superstructure», entre « apparence» et

Mauss . De la même façon. Les situationnistes. Le mode de production présent est déjà socialisé sur le plan matériel. C'est une .228 GUY DEBORD "essence". Ce marxisme sociologiste faisait ensuite passer pour de la "dialectique" ses dissertations sur les" rapports réciproques" de ces sphères maintenues distinctes de manière rigide. Ne pas avoir accepté cette distinction n'est donc pas une faille des situationnistes. il est alors aussi vrai et aussi conceptuellement inutile que l'affirmation disant que l'homme doit respirer. un phénomène tout à fait actuel. ne sont donc pas des bohèmes attardés. entre" être" et "conscience" dont se faisait fort un" marxisme" qui n'avait pas compris que la valeur est un "fait social total" . à partir d'une perspective marxiste. avec leur critique du travail. comme celle de Lukâcs en 1967 évoquée plus haut. mais ont anticipé. se réclamer de Hegel et de Marx. L'" échange" d'unités de travail objectivées en marchandises serait superflu dans un mode de production immédiatement socialisé. Si le concept de travail est compris comme" échange organique avec la nature". le travail est au contraire une donnée historique potentiellement dépassée par le développement même du capitalisme. De ce point de vue. mais au contraire un impOitant progrès théorique qui peut. transforment en une éternelle nécessité ontologique ce qui est une caractéristique du capitalisme. mais ne réussit pas à se libérer d'un système où l'individu ne participe au produit commun qu'à travers sa part de travail individuel. à juste titre. le refus de placer le travail à la base de leur théorie est loin d'être un défaut. Entendu comme modalité spécifique pour organiser cet échange. les idées de Debord ont bénéficié du fait qu'elles sont parties de considérations sur l'art. Des conceptions du travail.qui instaure lui-même la division en différentes sphères.comme dirait M.

elles aussi. Les situationnistes avaient compris que les idées de Marx. mais c'est justement cette origine qui permit à l'I. qui privilégie généralement l'aspect « social» par rapport à la « dure réalité» de l'économie. elles devaient être retournées et insérées dans un nouveau contexte pour retrouver leur validité. c'est précisément parce qu'ils n'étaient pas issus du débat marxiste interne. devaient être soumises au détournement.de la poésie. était au centre de l'intérêt de Oebord. en tout cas pour ce qui concerne la théorie marxiste. La situation créée par la fin . L'origine artistique de l'I. S'ils ont pu annoncer quelque chose de neuf dans ce domaine. s'est révélée plus tard comme un grave obstacle. redécouvrant en même temps certains aspects ensevelis de la théorie marxienne.réelle ou présumée . les différents marxismes ont toujours évolué à l'intérieur de la L . Si les situationnistes étaient prédisposés à opérer ce détournement. Comme nous l'avons déjà souligné à plusieurs reprises. bien avant qu'il ne réfléchisse à la théorie marxiste. cela dépend aussi de la fracture qu'ils représentent par rapport à presque toute la critique sociale précédente. Mais là se cache aussi une opposition tout à fait justifiée. quoique déformée. lorsqu'il a fallu passer de la secte .S.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 229 chose fréquente dans la tradition française 5\.ellemême conçue comme l'œuvre suprême d'un art sans œuvres .S. de trouver le « passage au nord-ouest ». Si Oebord et les situationnistes ont été parmi les premiers à saisir en partie les nouvelles données créées par la fin du cycle fordiste. c'était parce qu'ils sortaient de l'expérience de la décomposition des arts. envers un « marxisme» réduit à n'être que le garant de la modernisation économique.à un mouvement de masse. ainsi que le désir de se forger une vie quotidienne passionnante.

L'abolition du travail abstrait. dans le surréalisme . Socialisme ou Barbarie. et d'autre part assimilait d'une façon non critique diverses autres disciplines. Leurs tentatives pour rajeunir le marxisme ne partaient pas de Marx lui-même.mais aussi dans la tradition utopiste française. Cet héritage permit précisément à Debord d'arriver à un seuil que n'avaient pu atteindre Arguments ou Socialisme ou Barbarie. pris en bloc. Au contraire.230 GUY DEBORD socialisation créée par la valeur. et seulement après avoir étendu à la soc iété entière les formes sociales créées par la marchandise. de l'argent. C'est seulement là qu'on trouve les rudiments d'une pensée dépassant les catégories créées par la forme-marchandise. malgré tous ses mérites dans la critique de l'Union soviétique. su r un mode plus conscient. et ne comprenaient donc pas que l'économicisme qu'ils combattaient pouvait être critiqué de la façon la plus efficace par le recours à la «critique de l'économie politique» marxienne. se limitant à en demander une organisation plus« juste». Cette combinaison pure- . On peut par conséquent affirmer que ce n'est que dans les avant-gardes artistiques et. exprimée de façon peut-être ingénue. comme chez Fourier . ils tentaient de suppléer aux défauts du «marxisme ». de l'État et de la production comme une fin tautologique en soi était au mieux remise à un futur très lointain. d' une part restait attachée à un très banal marxisme sociologiste. très éloigné d'une critique de la forme-valeur ou du fétichisme. telles l'anthropologie et la psychologie. mais qui renvoyait déjà au-delà de l'horizon de la société industrielle. par l'introduction d'éléments empruntés ailleurs. Même les marxismes hérétiques ne demandaient en substance qu'une gestion plus radicale ou plus démocratique de ce processus.qu'on décèle l'exigence de libérer le concret.

après quelques années. L'art avant-gardiste et formaliste. l'art moderne a enregistré négativement la dissolution des formes de vie des communautés traditionnelles et de leurs modes de communication. la nostalgie d'une ({ authenticité » perdue du vécu était devenue l'un des thèmes centraux de l'art. l'art a vu dans cette dissolution une libération de nou- L. liée à la phase historique dans laquelle s'imposait l'organisation sociale basée sur la valeur d'échange. Ce processus avait une fonction éminemment critique.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 231 ment extérieure d'éléments en soi indiscutés aboutissait naturellement à des résultats peu satisfaisants. Debord fait donc partie des rares personnes en mesure de porter la critique sociale au-delà des diverses variantes au marxisme du mouvement ouvrier. comme chez Flaubert. entre 1850 et 1930. Il n'était pas facile de comprendre que presque toutes les oppositions au capitalisme ont visé seulement ce qui était encore extérieur à la pure forme-valeur. bien plus qu'une élaboration de formes nouvelles. avant que le processus de modernisation ne s'achève pour se transformer en catastrophe. Le choc par 1'«incompréhensibilité » se proposait de rendre évidente cette disparition. était surtout un processus de destruction des formes traditionnelles. D'un côté. à toute critique sociale sérieuse. Déjà bien avant les avant-gardes au sens strict. D'autre part. et qu'il était par conséquent inutile de persister dans cette voie. . Un tel renversement de perspective avait été perçu d'abord dans le domaine des arts 52. qui en 1968 a connu encore un faux été de la Saint-Ma11in. Le rapport de l'art moderne et du développement de la logique de la valeur d'échange était ambigu à plus d'un égard. il n'est donc pas surprenant que les Morin et les Castoriadis aient complètement tourné le dos.

«La destruction fut ma Béatrice» de Mallarmé s'est réalisé très différemment de ce que le poète avait pu s'imaginer. L'art moderne s'attendait à ce que le bouleversement des modes de production. au lieu d'y voir une victoire des formes capitalistes les plus développées . ait pour conséquence logique de provoQuer le renversement rles sllperstru~tures tmrlitionnelles. incluant l'État et l'argent.mais également sous l'angle de la famille.232 GUY DEBORD velles potentialités et un accès à des horizons inexplorés de la vie et de l'expérience.sur les restes précapitalistes. non . de la vie quotidienne et aussi des structures de la perception et de la pensée. Cependant.telles que l'État et l'argent . l'art concevait ces contraintes non seulement en termes d'exploitation et d'oppression politique . Il pensait 53 pouvoir y reconnaître le début d'une désagrégation générale de la société bourgeoise. depuis la morale sexuelle jusqu'à l'aspect des villes. L'art. Il accusait la "bourgeoisie» de s'y opposer dans le but de conserver son pouvoir.comme c'était le cas du mouvement ouvrier. de la morale. On a effectivement pu assister à l'ouverture de voies nouvelles et à l'abandon des modes traditionnels. Il s'est enthousiasmé pour un processus qui consistait de facto dans la décomposition des formations sociales prébourgeoises et dans l'affranchissement de l'individualité abstraite des contraintes prémodernes. tout comme le mouvement ouvrier. Mais les artistes se trompaient lourdement lorsqu'ils pensaient qu'il fallait revendiquer ce renversement. C'est ainsi que l'art moderne a tracé involontairement la voie au triomphe intégral de la subjectivité structurée par la valeur sur les formes prébourgeoises. C'est la société capitaliste elle-même Qui a tout mis sens dessus dessous. ne savait pas reconnaître dans ce processus de dissolution le triomphe de la monade abstraite de l'argent. opéré par l'évolution capitaliste.

les surprises continuelles. à qui l'on demande si les surréalistes en 1925 ne seraient pas allés jusqu'à saluer la bombe atomique dans leur désir de troubler la paix bourgeoise. ont reconnu que la poursuite de leur travail critique exigeait une révision. En 1948. les premiers.d'une façon toutefois différente de ce qu'attendaient les surréalistes. Breton exprime en quelques mots efficaces le grand changement qui s'est produit en moins de trois décennies et qui. celle-ci en rapport avec de nouvelles données 54.. L'« irrationalisme» déclaré de nombre d'entre elles constituait une protestation contre . l'esprit était alors menacé de figement alors qu'aujourd'hui il est menacé de dissolution 55. par exemple. n'a cessé depuis lors de s'élargir infiniment: « En France. les combinaisons arbitraires et fantasques ont été réalisés par le progrès de la machine économico-étatique -. ajoutons-nous. Le manque de sens et l'aphasie. L'abandon aux pulsions inconscientes. le mépris de la logique. André Breton. La décomposition des formes artistiques devient alors complètement isomorphe à l'état réel du monde et ne peut plus exercer une action de choc. répond: « Dans La Lampe dans l'horloge [ .f PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 233 pas pour délivrer la vie des individus de liens archaïques et étouffants. comme chez Beckett. Ce sont les représentants de la partie la plus consciente des avant-gardes qui. ] vous verrez que c'est sans embarras que je m'explique sur cette variation capitale: l'aspiration lyrique à la fin du monde et sa rétractation.» En 1951. l'incompréhensibilité et l'irrationalisme ne peuvent sembler qu'une partie intégrante et indistincte du monde environnant et deviennent alors une apologie et non une critique..» Les situationnistes étaient les successeurs de cette autocritique des avant-gardes. mais plutôt pour abattre tous les obstacles à la transformation totale du monde en marchandise.

en réalité. De la même façon. préfigurées dans l'imaginaire et dans l'inconscient. « la victoire sera pour ceux qui auront su faire le désordre sans l'aimer » (IS. désormais utile à la société en place. Potlatch a présenté en 1956 un amusant « Projet d'embellissements rationnels de la ville de Paris» (Potl. dans les limites d'une « rationalité» étroite et douteuse. ils soutenaient qu'il est inutile d'opposer les méchants mass media à la bonne « grande culture» ou à la vraie satisfaction altistique (IS.. 2/33). les situationnistes n'aimaient pas le désordre comme fin en soi: selon Debord. première condition pour le passionner» (Rapp. tant persiflé par les surréalistes. Les situationnistes ont toujours méprisé l'humanisme des belles âmes. qui au bout du compte ne demandent rien d'autre qu'une petite place dans le spectacle.. les situationnistes refusaient justement la conception idéaliste de l'histoire qui n'y voit que la lutte entre l'irrationnel et la tyrannie du logico-rationnel (lS. et il insiste sur la nécessité de "rationaliser davantage le monde. tandis que les successeurs de cette critique ont dû constater que même le rationalisme mesquin du XIX' siècle. Si les surréalistes ont présenté en 1932 leurs « Recherches expérimentales sur certaines possibilités d'embellissements irrationnels d'une ville». Ce que Debord reproche aux surréalistes c'est précisément leur irrationalisme. . ferait aujourd'hui figure de sagesse en comparaison de l'irrationalité galopante du spectacle. Il est tout à fait caractéristique du développement de ce siècle que la critique du mode de vie de la société capitaliste ait été inaugurée par les surréalistes comme une critique du ralionalisme excessif. Du surréalisme. des potentialités humaines. 7/21) qui. 1/21). 203-207). On peut faire des considérations semblables sur la culture humaniste et sur le rappOlt avec le passé. 691 -692).234 GUY DEBORD l'emprisonnement.

Au début. les situationnistes voulaient être « les partisans de l'oubli» (IS. artistique. de la personnalité inviolable.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 235 ne sont pas moins aliénées. que les restaurations « à l'américaine» de la chapelle Sixtine ou de Versailles sont un crime (Corn. 225). avec les autres lettristes. En 1955. inaltérable. Après bien des années. il s'accorde « à repousser l'objection esthétique. imparfait et parfois exécrable. 1/8). Nous la voyons s'en aller sans déplaisir» (rS. À l'origine. qui est condamnée. il trouve au contraire que la chose la plus stupéfiante aujourd'hui serait de voir « resurgir un Donatello» (OCC. sans que cela facilite le moins du monde le projet révolutionnaire. juridique. Debord a changé d'avis.. 23). au même titre que quelques livres. tout ce qui n'a pas encore été transformé par l'industrie moderne (Corn. Debord écrit en 1989 : « Quand "être absolument moderne" est devenu une loi spéciale proclamée par le . selon le compte rendu d'une réunion lettriste consacrée aux « embellissements rationnels de la ville de Paris» déjà évoqués. 204). il se « déclare partisan de la destruction totale des édifices religieux de toutes confessions». doit être détruite» (Potl. tandis que « c'est toute la conception humaniste. et que certains édifices anciens sont. les situationnistes affirmaient que « les artistes libres et la police» sont en concurrence pour le contrôle des nouvelles techniques de conditionnement des hommes. quand elle n'est pas une promesse de bonheur. Mais sur l'appréciation des œuvres du passé. 72). La beauté. devient alors un moindre mal et mérite souvent d'être défendu.. ils pouvaient difficilement prévoir que le spectacle lui-même se ferait le porteur de l'oubli de tout passé historique et de la destruction de toutes les « vieilleries» faisant obstacle à son progrès. 2/4). Le passé.. à faire taire les admirateurs du portail de Chartres.

à savoir les colonnes à rayures de D. c'est que l'on puisse le soupçonner d'être passéiste» (Pan. en rapprochant la révolte dadaïste . En effet. SOli art. se croyait une contestation radicale de la société bourgeoise. dans le passé. En combinant la cour du Louvre ou le Palais-Royal avec un élément architectural qui n'a rien à voir. Une première observation que l'on doit faire à ce propos. La pratique du détournement. n'a servi en réalité qu'à débarrasser ce qui déjà était caduc et de toute façon destiné à être balayé par le triomphe de la marchandise. Ce qui. c'est que le pouvoir s'approprie nombre d'innovations proposées ou concrétisées par ses contestataires. Pendant longtemps. son temps. Debord y fait une allusion dans Cuy Debord. ce que l'honnête esclave craint plus que tout.• 236 GUY DEBORD tyran. de la famille aux métiers traditionnels. ils doivent au rnoins le transformer de façon à lui ôter toute épaisseur historique. des centres historiques jusqu'aux philosophies classiques. Ce que ces derniers ne peuvent détruire. comme d'autres mouvements iconoclastes. est restée un épiphénomène au regard de ce gigantesque détournement qui a été appliqué à toutes les ten- . 83) 56. et donc tout souvenir d'un passé différent du spectacle. on réduit ces édifices au rang de simples coulisses de théâtre qui paraissent aussi factices que le reste.de ce qui peut exister de plus méprisablement moderne. et qu'il qualifie de "dadaïsme d'État ». telle qu'elle fut définie par les situationnistes. la tâche de la critique sociale fut de combattre le « vieux ».. puis en comparant ces dernières aux « codes à barres» des marchandises contemporaines.c'est-à-dire un des moments auxquels les situationnistes se sont le plus constamment référés . Buren au Palais-Royal. les dadaïstes. étaient involontairement les précurseurs des urbanistes modernes.

tandis qu'aujourd'hui s'est déchaînée« une fin parodique de la division du travail» (Corn. 24). Le contenu objectif de leurs actions allait généralement de pair avec la tendance profonde du développement de la société marchande. des médecins. de la perte des compétences spécifiques et de l'absence généralisée d'identification avec son propre métier. Une autre anticipation situationniste.. elle n'est . sans que cela ne dérange en quoi que ce soit la «société du travail». qui en fin de compte s'est révélée en concordance avec l'évolution de ces dernières décennies. l'organisation spectaculaire a su tirer profit de la dissolution de toutes les formes d'associations professionnelles. il récupère» (lS. qui renforcent la disparition de tout aspect qualitatif et favorisent tous les forfaits.. Aujourd'hui. Mais on ne peut parler de détournement qu'en se référant aux intentions subjectives des contestataires. encore nécessaire momentanément. Les situationnistes le savaient: « Le pouvoir ne crée rien. 35). Pour autant que fut justifiée dans les années soixante la dérision du militant politique qui oublie sa misère en s'identifiant à des événements lointains ou à des actions de chefs politiques.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 237 dances révolutionnaires du siècle. dans les limites de leurs compétences» (Corn. souvent. consistait à critiquer comme « aliénante» ou « spectaculaire » toute activité n'ayant pas pour but la satisfaction immédiate de ses propres besoins ou de ses désirs. Debord lui-même observe dans les Commentaires: «On s'égarerait en pensant à ce que furent naguère des magistrats. des historiens. 10/54). Au contraire. et aux obligations impératives qu'ils se reconnaissaient. ce point de vue est admis par presque tout le monde. On peut citer un exemple où les situationnistes furent de véritables pionniers : le mépris de l'éthique du travail et le fait de considérer le travail comme une pure source de gain.

les œuvres d'art -. 1/12). de tels effets n'étaient pas prévus. a eu pour but de libérer les hommes de la peur et de les rendre souverains 58.l'économie. En conclusion on peut dire que beaucoup parmi les aspects les plus forts de la théorie de Debord s'inscrivent dans la ligne de la continu ité et de l'autocritique de la philosophie des Lumières. IS. ni même prévisibles. » La philosophie des Lumières s'était toujours employée à révéler que les forces dominant la société sont d'origine humaine. Longtemps la religion fut sa cible principale. l'AufkiëJrung. Nous en tendons la "philosophie des Lumières » au sens qu'en donnèrent Adorno et Horkheimer: "De tout temps. afin que celui-ci puisse accéder directement . Le programme visant à abolir tout ce qui est séparé de l'individu . Ce n'est pas un hasard si des formes de « fétichisme» sont présentes dans la religion tout comme dans la production moderne.238 GUY DEBORD qu'une anticipation de l'homme contemporain qui refuse d'entendre parler de guerres et de désastres qui" ne le regardent pas». À l'évidence. c'est-à-dire de la «dialectique des Lumières 51». Le développement matériel a désormais ôté la légitimité à toutes les formes qui auparavant ont été la cause et l'effet d'une impossibilité à réaliser directement les désirs. l'État. Debord compare de même l'art à la religion. 9/4) : ils constituent tous deux une contemplation par l'humanité de ses propres forces séparées. tandis que par la suite" la construction des situations remplacera le théâtre seulement dans le sens où la construction réelle de la vie a remplacé toujours plus la religion» (lS. au sens le plus large de pensée en progrès. la religion. et Debord considère le spectacle comme l'héritier de la religion (SdS § 20. ou bien qu'il est de toute façon possible de les soumettre à un contrôle rationnel de la part de l'homme.

en conditionnant le « besoin d'imitation qu'éprouve le consommateur» (SdS § 219). ii L'actualité des concepts de Debord n'est plus à vouloir généraliser une culture du jeu que le progrès aurait rendue possible. Le spectacle décrit par Debord. l'Aufklarung est ({ la sortie pour l'homme de son état de minorité» . 58). Selon la définition de Kant. est sans aucun doute un programme qui poursuit l'œuvre de démystification entreprise par Marx et Freud.. Debord observe que « la question n'est pas de . La théorie de Debord est une critique aussi bien de la philosophie des Lumières incomplète que des renversements de cette philosophie. mais dans le fait d'avoir donné un nouveau fondement à l'observation du jeune Marx selon laquelle l'économie politique est ({ le reniement achevé de l'homme ii (Com. le spectacle maintient les hommes dans un état d'infantilisme. Il est la séparation des forces humaines du projet conscient global. produit de la rationalisation capitaliste. Adorno et Horkheimer ont analysé comment l'Aufklarung retombe dans le mythe et se transforme en une nouvelle domination quand sa rationalité s'autonomise et devient fétichisme de la quantité.I~ PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 239 à la construction de sa vie quotidienne. Il en ressort au moins un avantage pour le projet de libération: pour la première fois. est également un nouveau mythe et une nouvelle religion issus d'une philosophie des Lumières irréfléchie. conduisant à ce que La Dialectique de la Raison décrit ainsi : ({ Les hommes attendent que ce monde sans issue soit mis à feu par une totalité qu'ils constituent eux-mêmes et sur laquelle ils ne peuvent rien 59. tandis qu'({ il n'y a nulle part d'accès à l'âge adulte ii (OCC. Dans son film de 1961. celui-ci peut mobiliser à son profit l'instinct de conservation 60. d'après Debord. 45).

45). et la praxis qui doit s'ensuivre. . sauront reconnaître à sa juste valeur la contributioll de Debord. Plus de trente ans après. Une nouvelle théorie critique. les conséquences d'une société organisée de cette façon sont devenues évidentes. mais toujours d'une manière qui leur échappe » (Oee. dont ces temps ont un si urgent besoin .240 GLN DEBORD constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement.

La réflexion qui suit s'appuie sur certaines conclusions de ce livre. 1983. 1979. 9.. 6. p. cit. 24. Minuit. même par rapport aux « communistes extrémistes». op. C'est ce qu'affirme Vincent Descombes. Toulouse. p . 9. Gombin. Paris. malgré ses nombreuses tares.. Champ Libre.et pour voir en quoi elle se distingue des autres théories de son époque. Castoriadis. op. p. 243. 4.que Descombes ne cite jamais . Paris. 1976. 70. On trouve une âpre critique de certains de ces auteurs (Glucksmann. Réédition intégrale en deux volumes chez Privat. Daniel Lindenberg. cit. Cal mann-Lévy. p. dont il a suivi autour de 1967 les cours au Collège de France. 5. Précis de récupération. 13. 3. Lefort était l'élève et l'ami de Merleau-Ponty. Op. Quarante-cinq ans de philosophie française (J 933-1978). Descombes.. . Ce livre. cit.) dans une perspective proche des situationnistes in Jaime Semprun. etc. 8. Il a pourtant connu directement l'enseignement de l'autre grand interprète français de Hegel. Paris. C. 2. Jean Hyppolite. p. Le Marxisme introuvable. peut être utilisé pour lire ex negativo la théorie situationniste . voit le trait distinctif de tout le gauchisme. 7. Le Même et l'autre.Notes de la troisième partie l. 1975. dans le refus du déterminisme économiciste. Il a établi l'édition de ses écrits posthumes.

.. Cohn-Bendit. ne semble même pas avoir effleuré ces penseurs. C'est ce qu'affirme D. Beweging legen de schijn. Amsterdam.se demande-t-il pourquoi donc en donner une évaluation négative? 24. Francesco Guicciardini. Le Débat. p. 93. CeUe vision est . mais . Identifier le" sujet révolu tionn aire» avec un prolétariat dont le concept avait été démesurément élargi restait de toute façon généralement plus proche de la réalité que de l'identifier à un . p. op. 386. cit. 150. Ricordi. Principes d'une critique de l'économie politique. cit. 1983. cit. 289). op. tr. p. op. p.. New Yoril Times. François Guichardin. p. op.. fr. 22. Il Mulino. vol. cit. op. 12/4). 1989. p. 59. Descombes.J. Les situationnistes récusaient l'un des slogans les plus répandus de Mai 68. Sanders. p. Huis aan de Drie Grachten. 13. p. p. 167. Ricordi politici e civili. Il. 21.164]. op. 1975. sous la direction de Claudio Vicentini. où Vicentini affirme que personne ne nie la spectacularisation. parce que «pauvre » et «abstrait» OS. Princeton.. § 141 [cf. fr. 14. cil.. Déjà le groupe COBRA avait refusé le cu lte surréaliste de l'irrationne l. cit. 15. n° 50. Ivrea. tr. 25. Préliminaires. Paris. cité in M.242 GUY DEBORD 10. op. Fram SO/tre to Althusser. Lindenberg. . 16.271. n° 50. 30. 20. cit. si souvent accusé de "fétichisme du travail »... L'idée d'une dialectique non identique. 309. Gombin. on peut citer Il teatro nello società della spellocolo. Le Débat. Bologne.très proche de celle de Marx. 11. Marx rappelle la composition musicale comme exemple d'une activité qui combine l'aspect ludique avec une application sérieuse (cf. comme celle qu'a tenté d'élaborerT. p. 23. 344. 12.certains en seront surpris . cit. 18. 176. in Œuvres. Si l'on veut descendre à des niveaux plus bas. Descombes. p. 19. Poster. Debord-Canj uers. Adorno. p.d'imagination au pouvoir ». Existential Marxism in Postwar France. 31 décembre 1969. 1998. 17. Redazione C. op. cité in R.

. ainsi que le fit Marcuse en définissant les étudiants comme un «sujet révolutionnaire». qui critique sévèrement Vaneigem. 102. Dialectique négative (1966).. p. 34. Adorno. 39.. on peut effectivement déceler le désir d'une totale correspondance entre soi et le monde. 30. 26. le faux buffet Henri Il. quand la falsification généralisée n'en était qu'à ses débuts. 32. cit. p ..206. il n'est nul besoin que Debord l'ait attentivement étudié. 105. 140). Payot. Op. 29. 119-12l. op. 36. 37. 107. Une peur qui incitait par exe mple Adorno à accepter la société contemporaine comme un moindre mal. 35). qui semble parfois confiner au mysticisme . Il ne serait pas moins erroné de l'attribuer à Lukacs . §§ 2. op. 108. Manuscrits. 27.tendance apparue à diverses reprises dans les rangs des lettristes et des situationnistes. 110. tr. les situationnistes concevaient le détournement comme une négation du culte bourgeois de l'authentique. Op. 4/36. cit. . 1978. pendant longtemps. celuici repousse «la philosophie irrationaliste de Hamann jusqu'à Bergson» (HCC. VS. 293. Paris. craignant que toute tentative de la changer ne puisse conduire à quelque chose de pire. 33. Pour qu'i! en soit influencé. 2/27) . 35. 38. toute la vie culturelle française fut imprégnée de bergsonisme. p. Debord ajoute qu'il s'agit là de la définition de l'argent fournie par Hegel dans la Realphilosophie d'Iéna. fr. p. Considérations. cit. Theodor W. juste après sa démission. 55. Debord. Marx. Dans le Traité de Vaneigem. les situationnistes voulaient qu 'o n entre enfin dans l'histoire vraie et qu'on sorte de la préhistoire (IS.r 1 PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 243 groupe sociologique bien précis. la fausse toile qui n'est pas signée» (IS. op. 28. C'est ce que déclare un communiqué de l'I. pp. À l'origine.S.. 92. 31. M. pp. Par exemple in Dialectique négative. Bernstein considérait comme « réactionnaires» des problèmes du genre «le vrai buffet Henri Il. . 151-152. cit.mais ces phrases remontent à 1958. cit. Alors que d'autres parlaient de la «fin de l'histoire ». 111. 106. 15l.

mais les prétendus" centres impérialistes" n'en ont pas plus envie que d'intervenir efficacement dans les zones de crises du monde. cela aurait pu faire échouertoute cette mise en scène. At Dusk. pp.244 GUY DEBORD 40. vol. Ainsi par exemple in Jacobs-Winks. le capital aujourd'hui n'a aucun intérêt à aller conquérir des espaces où il n'y a plus rien à gagner et qui seraient autant de poids morts. op. pp. J07. 30. 42-43. p. son affirmation selon laquelle cet enlèvement était orchestré par les services secrets. Les jeunes lettristes auraient pu également découvrir le potlatch dans Socialisme ou Barbarie. ces derniers temps. 41. capitalisme moderne et révolution. 43.. 47. 42. alors qu'à l'évidence. pp. op. G par exemple la suite de l'article" Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne" parue dans Sociolisme ou Barbarie n" 32 et 33 (avril et décembre 1961). au moment même de l'enlèvement de Moro. cil. ". op. Berkeley. 48. p. Les pays de l'Est et du Sud se mettent à genoux. Huizinga. Der Kollaps der Modernisierung. cit. 42. La théO/ie et la pratique du terrarisme divulguées pour la première fois. 118-124. cit. 31. cit.. vol. Lefort avait fait un compte rendu de l'Essai sur le don lors de sa réédition (1950). Un tel changement d'époque n'est pas mieux compris par ceux qui s'obstinent à utiliser des catégories comme" impérialisme". cil. reproduit in Castoriadis. comme il arrive lorsqu'on souligne excessivement . Cette force est si grande que Debord est convaincu que si son ami G. 1991. Il. 46. 45. On peut noter ici le risque de glisser vers une notion "déshistoricisée" de l'aliénation. G Champ Libre. Op. Il.. Francfort.ainsi que le fait Histoire et conscience de classe . On trouve la meilleure analyse de ce processus chez Robert Kurz. Eichborn. laquelle a en effet existé bien avant le capitalisme. pour se faire exploiter en échange d'une survie. Il le déclare explicitement in "Cette mauvaise réputation . Sanguinetti avait rendu publique. Sanguinetti a par la suite publié en 1979 Du ten-orisme et de l'ttat.. . Con-espondance. Op. 44. où C. 1975.. J. Ouvrage publié en traduction française sans nom d'éditeur en 1980..l'effet réificateur de la division du travail.

Paris. et surtout à sa version modifiée parue en allemand sous le titre « Sic transit gloria artis» in Krisis n° 15 (1995) . Entretiens. nous nous permettons de renvoyer à notre article « Lo scacco dell'arte. 59. Paris. 55. Le teorie di Theodor W. 1975. 1974.. 1-15. André Breton. Paris. Denevert du 26. Centre de recherches sur la question sociale. d'une façon implicite. 53. in Ifer n° 7 (1994). p. comme chez les dadaïstes. 52. les surréalistes. 342. 10/50-55) .2..1968. p. 60. Adorno e di Guy Debord ». p. reproduite in Chronique des secrets publics. 50. anglaise in Substance n° 90 (1999) . Préliminaires. dans le Spectacle. les deux ou trois époques où l'on peut reconnaître une certaine vie historique dans le passé. Debord-Canjuers. Les situationnistes ont toujours manifesté une affinité élective pour la philosophie des Lumières du XVlll e siècle. compte rendu de La Société du Spectacle. in La Quinzaine littéraire. 271. cit. 1969. 23) . Cela ne signifie pas le regret nostalgique d'un âge d'or perdu: « J'ai évoqué. 45. 51.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 245 l'auteur de Homo ludens (1938) partiellement apprécié par Debord. cit. Adorno. 49. Des auteurs comme Lefebvre et Sartre préfèrent au concept de « travail ".1972. La Dialectique de la Raison. Khayati avait caressé le projet d'éditer une nouvelle Encyclopédie (IS. 9-10. op. dans d'autres cas. p. 57. « Le parti situationniste". tr. cit. 54. qui implique une relation entre homme et nature. et M. p. rappelle lui aussi le potlatch. 56. Op. Max Horkheimer et Theodor W..2. Gallimard. À considérer ceci froidement. 58. Gallimard. il apparaît que. 21. pp. celui d'" action» qui est purement intersubjectif. les futuristes et les constructivistes russes. . et leurs limites. 218. on n'a pas eu grandchose à perdre" (D'une lettre de Debord à D. p. Parfois d'une manière explicite. sur l'ensemble de l'existence du vieux monde. Comme l'exprime très bien le Discours préliminaire (1984) de l'Encyclopédie des nuisances. Pour plus de précisions sur ce qui suit. Op.

- ..

Gérard Lebovici. suivi d'un premier scénario du film Hurlements en faveur de Sade. op. Paris. 19541957. Paris. 159-258 et en édition séparée chez Allia.J. cit.. op. 109-123. cit. Paris 1952-1954. 1985. avec Gil . reproduits in Berréby. in Ion. cit. Gallimard. 2/19-23.Bibliographie de Guy Debord 1952-1957 «Prolégomènes à tout cinéma futur». pp. Articles dans les numéros 1-29 de la revue Potlatch. 1952. pp. op. 1996 . Paris. Wolman. Allia. reproduite (avec des erreurs) in Berréby. 1985. Paris. réédition intégrale de la revue avec une préface de Debord. 7 (autre scénario de Hurlements. avec une préface intitulée «G rande fête de nuit». Guide psychogéographique de Paris - Discours sur les passions . 143-158. puis avec le titre Guy Debord présente Potlatch (1954-195 7). 288-319. reproduits in Berréby. 1956) de la revue Les Lèvres nues. le dernier article est également paru (mais sans les deux appendices) in Internationale situationniste. Bruxelles. Documents relatifs à la fondation de l'Internationale situationniste.. collection Folio. Paris. Paris. Paris. 1955). pp. 8 (<< Mode d'emploi du détournement ». 1978. Réédition intégrale de Les Lèvres nues chez Plasma. Articles dans les numéros 6 (<< Introduction à une critique de la géographie urbaine» . et Allia.. 1995. reproduit in Gérard Berréby (édition établie par). 1956) et 9 (<< Théorie de la dérive». 1998. Paris. Courts articles dans les numéros 1-4 de la revue Internationale lettriste. 1955). pp.

Paris. 4. document interne de l'I. Paris. Paris. 297-299. Otterl0.. le politique. 1998. pp. Saint-Nazaire. vol. Outre les huit articles signés par Debord.. il politico. L'estetico.. [édition pirate]. et partiellement in Bandini. cit. reproduit in Berréby. pp. lui sont attribuables. et séparément chez Allia.e. p. cit. Paris. Paris. Ir. ainsi qu'une large anthologie anglaise (1981). 2000. édité par Le Bauhaus Imaginiste. Amsterdam. 553-591. il s'agit de plans perspectives de Paris dans lesquels les [lèches indiquent des parc ours psychogéographiques.. Arles. 1957. n. 1997. chez Champ Libre.. 1957. Arthème Fayard. Copenhague 1957. op. pp. L'Esthétique. Copenhague. 1977.] Fin de Copenhague (avec Asger Jorn). reproduit en couleur in Berréby. et chez Arthème Fayard. 689-701 et séparément chez Mille et une nuits.S. 1958-1972 Articles dans les numéros 1-12 de la revue Internationale situationniste. Rome. 1970. Signalons les traductions intégrales allemande (1976-77) et italienne (1994). s. édité par Le Bauhaus Imagin iste. reproduit in Berréby. Textes rares. éd ité par l'Internationale situationniste. 402. reproduit in Guy Debord. publié en hollandais dans Museum Journaal. illustration de l'hypothèse des plaques tournantes en psychogéographie. 607-620. Paris. 1997. octobre 1958. cit. Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l'organisatian et de l'action de la tendance situationniste internationale. op. reproduit (retraduit en français) in . Remarques sur le concept d'art expérimental. op. Réédition intégrale chez Van Gennep. 535-537. op. Pour la forme. pp. comme annexe in Internationale situationniste. 1958-1972. 1986 [ouvrage de collage]. de nombreux autres. The Naked city. 1958. 198 1. Reproduit (avec des erreurs) in Berréby. «10 ans d'art expérimental: Jorn et son rôle dans J'invention théorique". 1957. 269-271. anonymes. Officina Edizioni. tr. cit. Paris. [Pour les deux derniers titres. Sulliver. IV. 1975.248 GUY DEBORD de l'amour. Paris. sans éditeur. pp. pp. in Asger Jorn.

1992. Paris. Paris. Contre-Moule/Parallèles. La Véritable Scission dans l'Internationale . pp. 1985). cit. Reproduit in Internationale situationniste. etc. Aarhus (Danemark). 342-347. vol. Daniel Blanchard]). 282-284. 16-17. 2000. Contient les scénarios et les notes techniques des trois premiers films de Debord..e. Paris.) Puis chez Gallimard. l. . 253-254. Préliminaires pour une définition de l'unité du programme révolutionnaire (avec P.. Éditorial in Potlatch. et in Guy Debord présente Potlatch. cit. nouvelle série. en Espagne (1977) . 1965. pp. 1971. pp. Paris. en Argentine (1974). Galeria EXI. brochure à l'origine publiée en anglais. 1113-12. collection Folio. Réédition chez Les Belles Lettres. en Égypte (1993). Buchet-Chastel. au Danemark (1972).. Odense (Danemark). tr. pp. Reproduit in Bandini. au Brésil (1997) et en Turquie. Réédition aux Belles-Lettres. pp. op. ce nom apparaît aussi dans les réimpressions d'œuvres publiées précédemment. « Les situationnistes et les nouvelles formes d'action dans la politique et dans l'art» in Destruktion af RSG-6 : En kollectiv manifestation af Situationistik Internationale. Mille et une nuits. op. Reproduit in Internationale situationniste. Mémoires (avec Asger Jorn). cit. publié par l'Institut scandinave de vandalisme comparé. (À partir de 1984. Paris. 1996. Contre le cinéma. Nouvelle édition chez Champ Libre. cil. 307-313. édité par l'Internationale situationniste. au Japon (1993) . 1997. La Société du Spectacle. Le Déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande.. au Portugal (1972). en Grèce (1972 . 1993. op. Signalons les éditions en Italie (1968. fr. Reproduit in Debord. Canjuers [i. en Allemagne fédérale (1973). Le Point d'explosion de l'idéologie en Chine. 1959. 15-18.. Paris. 1994 [ouvrage de collage J. 1964.r BIBLIOGRAPHIE DE GUY DEBORD 249 Archives situationnistes.Circulaire publique de l'Internationale situationniste (avec Gianfranco Sanguinetti). brochure. Paris. en Hollande (1976). Paris. 1966. 1994). Paris. 1960. Paris. la maison d'édition Champ Libre s'appelle Éditions Gérard Lebovici. 1967. 10/3-11 . Textes rares. op. 1979). et Rapport. Préface d'Asger Jorn. n° l. reproduit in Berréby. aux USA (1970. cit. pp. 1959. Copenhague.

Manrique (voir ci-dessous). édition critique. Après 1972 «Sur l'architecture sauvage ". Textes rares. Gallimard. avec l'indication de l'origine des citations. puis Gallimard. relevé des positions successives de toutes les forces au cours d'une partie (avec Alice Becker-Ho). Gérard Lebovici. Paris. Appel en faveur des libertaires détenus dans la prison de Ségovie. puis Gallimard. 1990. Champ Libre. Turin. 1974. Paris. Paris. 1988. Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici. «Les thèses de Hambourg en septembre 1961 (Note pour servir à l'histoire de l'Internationale situationniste) ». 1998. puis in Guy Debord présente Potlatch (1954-1957). Champ Libre. puis Gallimard. Paris. Commentaires sur /0 société du spectacle. «Aux libertaires». op. 1992. Paris. puis Gallimard. 1999. Le ((jeu de la guerre n. Gérard Lebovici. 1972. Paris. Paris. Paris. ln girum imus nocte et consumimur igni. cit. 1989. Le Jardin d'A/bisa/a. Paris.250 GUY DEBORD Champ Libre. 1996. 1985. puis in Commentaires sur la société du spectacle. Paris. collection Folio. 1993. Panégyrique. Œuvres cinématographiques complètes. Paris. Postface à la traduction de J. écrite en 1989. avec des annexes. Champ Libre. 1987. préface à : Coordination des groupes autonomes d'Espagne. aussi in Debord. Gérard Lebovici. Pozzi . Gérard Lebovici. . Réédition du scénario du film homonyme. 1993. Appels de la prison de Ségovie. 1985. puis Gallimard. publiée comme annexe dans l'édition Fayard d'Internationale situationniste. Paris. Préface à la quatrième édition italienne de «La Société du Spectacle ». Paris. 1979. collection Folio. Gérard Lebovici. 1978. Paris. préface (datée de septembre 1972) à : Asger Jorn. Gérard Lebovici. Préface à Potlatch 1954-1957. Gallimard. puis Althème Fayard. 1980. Paris. 1996. 1994. Tome premier. 1992. Paris. Paris.

1995. 1993 . Le Temps qu'il fait. avec une postface de Debord. avec des notes explicatives. Champ Libre. 1996. Certains documents internes de 1'1. Paris. En appendice une note « Sur les difficultés de la traduction de Panégyrique ». sont reproduits in Pascal Dumontier. deux dans l'édition Fayard d'Internationale situationniste. ». Les Belles Lettres. Gérard Lebovici. Champ Libre. d'une préface et d'une lettre écrite quelques jours avant sa mOlt. Paris. Certaines des lettres de. . du castillan : Jorge Manrique. Gallimard. Stances sur la mort de son père. 1998. Préface à la nouvelle éd ition de Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici. entre 1973 et 1984. Saint-Nazaire. conservées à . Préface à Mémoires. Paris. 1993. Traductions effectuées par Debord de l'italien : Gianfranco Sanguinetti (Censor). Paris. Il s'agit de trois contrats pour ses films.5. Véridique rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie. Paris. mais aussi des citations et un « avis». Correspondance. Tome second. 1990.. Gallimard. coliection Folio. 1996. signés par Debord. Arthème Fayard. collection Folio. puis Le Temps qu'il fait. Arthème Fayard. Cognac. Cinq autres volumes sont annoncés. Panégyrique. Contient des centaines de lettres. Il faut aussi signaler un recueil polycopié de neuf textes de Debord: Textes rares 1957-1970. collection Folio. 1976. 1992. Contient SUltOUt des photographies. s. 1980. et adressées à Debord. Paris. Cognac. volume 1 : juin 1957-août 1960. 1997. Paris.. 1996. 1999. « Cette mauvaise réputation . un dans l'édition Fayard de La Véritable Scission. Paris. 1993. 1981. Des contrats..BIBLIOGRAPHIE DE GUY DEBORD 251 Préface à la troisième édition de La Société du Spectacle. On peut attribuer à Debord certaines des notes éditoriales et des présentations des ouvrages de Champ Libre. Gallimard. Les Situationnistes et Mai 68.e.

et adressées à Debord in Champ Libre. Paris. se trouvent dans deux recueils polycopiés: Débat d'orientation de l'ex-Internationale situationniste 1969-1970. 1952. 80 minutes. 1959 (Dansk-Fransk Experimentalfilmskompagni). 1973 (Simar Films). Paris. . Paris. On trouve également des leUres de. 1978 (Simar Films). Critique de la séparation. Jean-François Martos. apparemment exhaustive. La Société du Spectacle. vol. Correspondance. Centre de recherche sur la question sociale. Paris. Partiellement reproduites in Dumontier. son temps. tant élogieux qu'hostiles. 20 minutes. de chaque ligne signée ou cosignée par Debord se trouve dans l'ouvrage de Shigenobu Gonzalez (voir ci-dessous). 1981. 1975. 20 minutes. Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps. Champ Libre. 1998. L'héritière de Debord en a obtenu le séquestre judiciaire. 30 minutes. cit. qui ont été jusqu'ici portés sur le film «La Société du Spectacle )). Paris. l. Guy Debord. 60 minutes. 1978. est une publication abusive de nombreuses lettres de Debord à Martos et à d'autres personnes écrites dans les années quatre-vingt. Réfutation de tous les jugements. 1975 (Simar Films). 1995 (Canal +). vol. 1974. Paris. op. Paris. Centre de recherche sur la question sociale. ln girum imus nocte et consumimur igni. Filmographie de Guy Debord Hurlements en faveur de Sade.90 minutes. Pari".252 GUY DEBORD l'Institut international d'histoire sociale d'Amsterdam. Une bibliographie. son art. Il. Avec Brigitte Cornand. Correspondance avec Guy Debord. et Chronique des secrets publics. Paris. Le fin mot de l'histoire. édition établie par Jeanne Charles et Daniel Denevert. 80 minutes. 1961 (Dansk-Fransk Experimentalfilmskompagni). Paris. et de quelques documents.

et une liste de tracts et des déclarations situationnistes de 1968. 1990. et en plus les citations dans des dictionnaires (par exemple: Encyclopédie des philosophes. en particulier au cours des dernières années. In Dumontier.Bibliographie critique La bibliographie la plus complète se trouve in Sanders.Transform the World. Dizionario dei filosofi. Milan. On trouve également de nombreuses références occasionnelles aux situationnistes dans des livres d'histoire et d'histoire de l'art. ne se comptent plus. Certains sont cités in « Cette mauvaise réputation . surtout à partir de 1988. On trouve des bibliographies plus anciennes in Bandini et in Raspaud et Voyer.. Poetry Must be Mode by Al!! . Bompiani. on trouve également une bibliographie arrêtée à l'année 1989. arrêtée à l'année 1985. Presses universitaires françaises. sous la direction de Ronald Hunt.. Nous nous limitons ici à indiquer les écrits traitant plus spécifiquement de ce sujet. Une brève bibliographie raisonnée. Catalogue de l'exposition ayant eu lieu 1 ~ . Paris. d'opuscules reprenant les idées situationnistes dans une perspective favorable (( pro-situationniste »). in Ford. ». se trouve in Ohrt. 1990). Les articles et comptes rendus dans la presse française. Il existe en diverses langues une copieuse production remontant principalement aux années soixante-dix et généralement insignifiante. arrêtée à l'année 1989. mais limitée à la période 1972-1992 et centrée sur les publications en langue anglaise et in Chollet.

Richard Gombin. ainsi que de sa critique sur son propre terrain. fr. 1972. Paris. Mursia. 1999. Considéré par De bord comme le moins mauvais des livres publiés à cette époque sur l'LS. qu'elle confondrait avec l'" œuvre ». Contient de nombreuses informations utiles: une chronologie. in Agar-Agar.. Perniola lui reproche de n'avoir pas su sortir de la subjectivité artistique. décembre 1966. et de n'être pas allée assez loin dans la critique de l' économie. est une élaboration originale de certaines trouvailles situationnistes. articles où l'LS. 1situazionisti". puis à Düsseldorf. L'Internationale situationniste. n° 4. Rome.11 au 21. Champ Libre. de la fin de la guerre jusqu'en 1968. 1977). 1972. in Tempo présente. Paris. Collection 10/18. Le Seuil.12. Mario Perniola. une bibliographie. Avec une objectivité de sociol ogue et beaucoup de détails. Les situationnistes sont insérés à la fin d'une chaîne qui commence avec les constructivistes russes et les surréalistes. Belle iconographie. ainsi que la présentation d'un texte situationniste dans Fantazaria. On peut signaler de Perniola "Ait et révolution". Gombin accorde une grande place à Socialisme ou Barbarie. . L'Aliénation artistique. Union générale des éditions. était présentée au public italien en des termes approuvés par celle-ci. Jean-Jacques Raspaud et Jean-Pierre Voyer. un index des noms cités dans Internationale situationniste et les épithètes dont .1969 au Moderna Museet de Stockholm. dans la préparation de Mai 68. Les Origines du gauchisme. nouvelle édition Castelvecchi. des groupes français de l'extrême gauche qui réfutaient le déterminisme économiciste. La première partie de L'alienazione artistica. Protagonistes/Chronologie/Bibliographie (avec un index des noms insultés). dont elle a au contraire porté le côté" signifiant» à son paroxysme. Rome.254 GUY DEBORD du 15. Paris.S. Cet ouvrage retrace l'histoire. une liste des membres de l'l. 1966. tout en mettant l'accent sur la place centrale de l'I. 1971. Milan. 36-37).S. Une des rares tentatives d'analyse de l'LS. du point de vue théorique. (VS. 1971 (tr..

Le dynamisme de l'imaginaire dans une société monocéphale. Patrick Tacussel. et sur les premières années de celle-ci. De Cobra à l'Internationale situationniste 1948-1957. Une approche assez répandue: présenter les lettristes et les situationnistes comme de sympathiques rêveurs. Da Cobra all '!nternazionale Situazionista 1948-1957. 1984. il consacre un chapitre (<< Profil d'une légende moderne») à Debord. il politico. Une bonne étude sur les mouvements ayant conflué dans l'I. Officina Edizioni. L'Attraction sociale. The SituatÏonist Movement in Historical Perspective.<\PHlE CRITIQUE 255 ils furent affublés (les auteurs soulignent que le chiffre réel des personnes insultées se réduit seulement à un peu plus de la moitié). Sulliver. La perspective est celle de l'esthétique. Turin. On appréciera particulièrement la partie consacrée aux documents. Arles. David Jacobs/Christopher Winks. Berkeley. dans une perspective de sociologie «maffesolienne ». fr. voir aussi le catalogue Pinot Gallizio e il Laboratorio Sperimentale d'Alba dei Movimento Internazionale per una Bauhaus Immaginista (1955-1957) e dell'!nternazionale Situazionista (1957-1960). annonçant d'emblée qu'il s'intéresse davantage à 1'« atmosphère» et aux «images » qu'à l'appOli théorique. le politique. De Bandini. alors très rares. 1998 (avec seulement une partie des documents contenus dans l'édition italienne). à l'élaboration de nouvelles formes d'imaginaire et d'utopie de la part des groupes marginaux. utilisant des critères marxistes «orthodoxes ». au milieu de nombreuses choses ressassées. Galeria Civica d'Alie Moderna.BIBLIOGR. sans approfondissements théoriques. . proposent dans certaines pages une intéressante critique de quelques-uns des aspects les plus faibles de la théorie situationniste. L'Esthétique. tr. Paris. dans lequel il voit un ajout ultérieur. au style maniériste. Dans cette recherche. L'estetico. Opuscule de deux ex-pro-situs américains qui. At Dusk. 1974.S. 1977. L'auteur s'intéresse. 1975. Rome . Librairie des Méridiens. Mirella Bandini.

Paris. jusqu'au mouvement punk. Mark Shipway. Cambridge (Mass. Berréby). Alors qu'i l loue les" nashistes". en 1962.S. The Assault on Culture: Utopian Currents from LeUrism to Class War. Imposant volume très bien imprimé. Collection Folio. Gérard Lebovici. Allia. Pour cet au teur. Lipstick Traces. etc. 1985. de dogmatique.). Londres. 1987. Comme on peut s'y attendre du fait de la maison d'édition. 1998. d'idéaliste. 1988. exclus de l'I. " Situationism " in Maximilien Rubel et John Crump (eds). 1989. A Secret History of the 20tl1 Century. le mérite principal des situationnistes est d'avoir préfiguré le punk. Lipstick Traces. 1989. Greil Marcus. sans aucun commentaire. tr. mais n'ajoute rien à la compréhension du phénomène. de Dada et des premiers surréalistes à travers les lettristes et les situationnistes. MacMillan . Non-Market Socialism in the 19th and 20th Century. Paris. Paris. les chanteurs de la Commune de Paris. Best-seller aux États-Unis. présentant un matériel exhaustif mais truffé d'erreurs. Asger Jorn . fr. etc. Allia. COBRA. Harvard University Press. Paris. Ce . Jean-François Martos. Histoire de /'Internationale situationniste. Stewart Home. Il retrace l'histoire des mouvements culturels souterrains et de la transgressivité cu lturelle. Cet ouvrage peut être utile comme première introduction. Home traite Debord de mystique. Basingstoke et Londres.256 GUY DEBORD Documents relatifs à la fondation de l'fntemationale situationniste (édition établie par G. 2000 (sans les illustrations). Debord aurait élaboré une théorie universelle de ce qui n'était valable que pour une strate spécifique de la société française des années soixante. puis Gallimard. Aporia Press/UnpopularBooks.. il s'agit ici d'une histoire très " orthodoxe". consistant presque exclusivement en citations d'écrits situationnistes reliées par des propositions. l'Internationale lettriste. avec des excursions vers les anabaptistes de Münster. de malhonnête. sur les lettristes.

dans l'art moderne vers 1960. utilisant des documents d'accès difficile.. Ce livre tente.BIBLIOGRAPHIE CRITIQUE 257 livre a visiblement été écrit par un journaliste: il contient un riche matériel narratif et iconographique. RJ. Sanders. il est une bonne introduction à l'atmosphère lettriste.S. Théorie et pratique de la révolution (1966-1972). Écrit avec un brio qui fait défaut à d'autres livres traitant de cette question. tout comme les livres de Ohrt et de Sanders. sont extrêmement discutables. Gérard Lebovici. Beweging tegen de schijn.. Huis aan de Drie Grachten. en particulier iconographique et documentaire. Paris. mais Sanders traite un si grand nombre de sujets qu'il ne peut en approfondir aucun.S. Pascal Dumontier. Certains résultats sont intéressants. Nautilus. cet ouvrage est néanmoins appréciable par sa riche bibliographie et la précision des informations et des renvois. dans le contexte historique et dans l'histoire des idées. Phan tom Avantgarde.S. Écrit dans un style coriace.S. mais les rapprochements effectués entre les phénomènes (par exemple

I. Hambourg. 1990. malgré son intention d'écrire le premier essai sérieux et critique sur

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I. . Les Situationnistes et Mai 68.S. retrace les années du scandale de Strasbourg jusqu'à l'autodissolution de

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I. à l'origine un travail universitaire. plus que les autres.S. Ohrt reprend le point de vue des peintres allemands exclus en 1962 (groupe SPUR) et il ne perd pas une occasion d'attaquer Debord. Sa perspective est historiographique. cet ouvrage peut cependant être recommandé pour la richesse de son matériel. 1990. een avant-garde. Ce texte. S'attache avant tout à la place de

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