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tDITION REVUE ET CORRIGÉE PAR L'AUTEUR

En application de la loi dIt J ImarJ 195 7,
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ft priJtnl OIlVTage Jans l'allforùation de l'idirtllr
ou dll Ctmrt franfaù d'exploita/ion di, droit dt ropie.

© Anselm J appe
Première édition italienne: Edizioni Tracee, Pescara, 1993
Première édition française: Éditions Via Valeriano. Marsei lle, 1995

Et pour /,{di/ion franfaise :
© 2001, by Édirions Denoël
9, tue du Cherche-Midi, 75006 Paris
ISBN 2-207-25150-0
B 25 150-5

Liste des abréviations des œuvres
les plus fréquemment citées.
(Les détails bibliographiques des écrits de Debord
se trouvent dans la bibliographie en fin de volume.)

Cdvq : Henri Lefebvre, Critique de la vie quotidienne,
vol. 1 : Introduction, L'Arche, Paris, seconde édition avec une
nouvelle préface, 1958; vol. Il : Fondements d'une sociologie
de la quoîidienneté, L'Arche, Paris, 1961.
Corn. : Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Gallimard, collection Folio, Paris, 1996.
HCC : Gy6rgy Lukâcs, Histoire et conscience de classe, traduction de Kostas Axelos et Jacqueline Bois, nouvelle édition augmentée, Minuit, Paris, 1984.
IS : Internationale situationniste, réédition Arthème
Fayard, Paris, 1997 (le premier chiffre indique le numéro de
la revue, le second la page) .
OCC : Guy Debord, Œuvres cinématographiques complètes, Gallimard, Paris, 1994.

Préf.8 GUY DEBORD Pan. Gallimard . LL. cil. in Commentaires. La Société du Spectacle. op. Rapp. cit. : Guy Debord. op. La Véritable Scission dans /'Internationale. . Panégyrique. Paris. PoU. Paris. Arthème Fayard. Gallimard. LS. collection Folio. : Guy Debord . " Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l'organisation et de l'action de la tendance situationniste internationale ». 1993. in Inter- nationale situationniste. indique également l'organisation du même nom. : Guy Debord. SdS : Guy Debord. " Préface à la quatrième édition italienne de La Société du Spectacle ». indique l'Internationale lettriste. 1992. VS : Guy Debord. 1996. Paris. : Guy Debord présente Potlatch. Gallimard. 1998. Paris.

LE CONCEPT DE SPECTACLE Faut-il brûler Debord? Le spectacle. stade suprême de l'abstraction Debord et Lukdcs L 'histoire et la communauté comme essence humaine Notes de la première partie LA PRATIQUE DE LA THÉORIE L'Internationale lettriste Les situationnistes et l'art La critique de la vie quotidienne Les situationnistes et les années soixante Mai 68 et la suite Le mythe Debord Le spectacle vingt ans après Notes de la deuxième partie 7 Il 15 15 21 41 57 75 81 81 103 115 126 150 156 172 182 .Sommaire Abréviations des œuvres citées Introduction à la deuxième édition française .

JO GUY DEBORD PASSÉ ET PRËSENT DE 1-" THÉORIE La critique situationniste dans le contexte de son époque Les apories du sujet et les perspectives de l'action Les deux sources et les deux aspects de la théorie de Debord 195 195 208 224 Notes de la troisi ème partie 241 Bibliographie de Guy Debord 247 Bibliographie critique 253 Index des noms cités 263 .

que d'une pre~i ère percée dans cette direction théorique .S. biographique et anecdotique n'est qu'un aspect très secondaire de cet ouvrage. Le souci principal est ici l'analyse théorique... tandis que d'autres se sont mis à enquêter sur les détails de sa vie. p~~-. plus de livres et d'articles ont été publiés sur les situationnistes.. pour ce qui est de la biographie de Debord et des vicissitudes de l'I. la détermi~io. Ainsi. Il ne s'agissait de rien d'autre.'arxiste et la comparaison avec d'autres auteurs contemporains. le lecteur intéressé peut trouver aujourd'hui un matériel bien plus abondant que celui que peut offrir le deuxième chapitre de ce livre. au départ.apport à la tradition .INTRODUCTION À LA DEUXIÈME ÉDITION FRANÇAISE Ces cinq dernières années. ---_. Enfin. Mais c'est surtout avec la publication du premier volume de sa Correspondance qu'on dispose d'un témoignage inestimable sur la vie de Guy Debord et sur l'histoire interne de l'Internationale situationniste. la recherche des sources de la pensée de Debord. et sur Debord en particulier. d~ sa positi-. Malheureusement. de nombreux témoins qui ont connu Debord ont publié leurs souvenirs.._-- . que durant les quatre décennies précédentes. Mais la perspective historiographique.

Par conséquent. aux • mélanges les plus étranges. si l'auteur de cet ouvrage a cherché à approfondir sa recherche par la publication de quelques essais. L'auteur n'a pas jugé utile d'ajouter des pages sur l'étonnant destin qu'a connu Debord depuis sa mort. elle ressemble souvent étrangement. il serait souhaitable que d'autres le fassent également à partir de leur propre point de vue.12 GUY DEBORD aucune autre publication n'a entrepris depuis de continuer sur cette voie. et parfois au pied de la lettre. JI a été traduit en cinq langues par des éditeurs toujours plus importants. de même que sur J'incorporation de Debord dans la pensée postmoderne. dans tous les sens du mot. sans séparer ces deux côtés de son activité: on s'est trop souvent enthousiasmé pour le grand écrivain et sa langue parfaite en faisant abstraction du contenu de ses écrits. c'était en général une trop grande fidélité à son sujet. et si les comptes rendus y trouvaient quelque chose à critiquer. on s'y essaie. Ce livre a plu à ceux dont le jugement . Or. J'analyse théorique est largement absente. Le succès de ce livre a dépassé toutes les attentes de son auteur. aux conclusions de ce livre. Ce livre est largement consacré au Debord théoricien et praticien de la révolution . Sur les milliers de pages consacrées ces derniers temps à Debord. JI faut espérer que quelqu'un aborde ce domaine d'une façon sérieuse. lorsque la conspiration du silence fut remplacée par une conspiration du bavardage et que J'on assista aux hommages les plus surprenants. il s'occupe certainement trop peu du Debord poète. en quelques paragraphes. aux allégeances les plus inattendues. Là où. L'auteur se réserve d'y revenir à une autre occasion. désormais répandue surtout dans le monde anglo-saxon.

Anselm Jappe Genazzan 0. décembre 2000 . il a déplu à certains autres. l'auteur les a reçues à travers les rencontres que le livre lui a procurées des deux côtés de l'équateur. Heureusement. lui a apporté la confirmation la plus precieuse: savoir que tout ce qu'il lui semblait comprendre sur son sujet à partir de ses lectures correspondait assez exactement à la vérité. L'une d'entre elles. Mais ses plus grandes satisfactions. en particulier.INTRODUCTION À LA DEUXIÈME ÉDITION FRANÇAISE 13 importait à l'auteur.

.

ou cette autre qui envoya au bûcher Bruno et Vanini. on trouve assurément Guy Debord. Et en Iran. Mais finalement . qui organisa le premier autodafé de livres.nous parlons des dernières décennies en Europe occidentale . au contraire .a tenu ses penseurs. et celle qui condamna Anaxagore et Socrate. Ce fut le cas pour celle de l'empereur chinois Ts'in Che Hoang Ti. dans un élan d'amour réciproque. Pendant longtemps. Parmi les rares personnes considérées comme tout à fait inacceptables. pour des gens totalement inoffensifs.LE CONCEPT DE SPECTACLE Faut-il brûler Debord ? Certaines époques ont montré qu'elles croyaient fortement dans la puissance de la pensée critique. une enseignante fut condamnée à la prison à vie parce qu'elle détenait un exemplaire de la Science de la logique de Hegel. sous le régime du Shah. Notre époque. non sans raison. et non les organes normalement chargés de diffuser la pensée. Plus d'un qui s'est prétendu ennemi juré du monde existant a été accueilli à bras ouverts dans les universités ou à la télévision. c'est plutôt la police qui s'est intéressée à lui.

Les plus informés vont parfois jusqu'à dire que ce terme serait le titre d'un livre écrit par un certain Debord. je ne m'en suis plus du tout étonné. car les théories qu'il avait élaborées avec ses amis. » On a réduit les théories de Marx à une simple doctrine économique sur l'appauvrissement prétendument inévitable du prolétariat. on pourra même parler dans les écoles. et généralement sans même que l'on cite son nom. laissant ainsi entendre qu'il s'agirait d'une sorte de MacLuhan plus obscur. De ce Marx-là. on s'emploie à réduire les . Mais on est rarement plus explicite. Devant l'invasion des mass media. il est aujourd'hui de rigueur de parler de " société ·du spectacle ».t6 GUY DEBORD ce comportement n'a plus suffi. Il existe certainement peu d'auteurs contemporains dont les idées ont été utilisées de façon aussi déformée. les situationnistes. je me suis étonné de ne pas en avoir entendu parler à l'école. ou devant la " spectacularisation» de l'information que l'on déplore à propos d'événements tragiques tels que les guerres et les catastrophes. malgré tous les obstacles. à s'imposer dans l'esprit de l'époque. Il est désormais communément admis. que nous vivons dans une «société du spectacle ». Faut-il déplorer cette «désinformation »? Un socialiste autrichien de la première moitié du siècle a dit : «Quand j'ai commencé à lire Marx. pour ensuite dénoncer triomphalement l'erreur de Marx. Quand j'ai commencé à comprendre Marx. Depuis lors on assiste à une autre technique d'occultation : la banalisation. De la même manière. ont commencé. depuis les directeurs de télévision jusqu'au dernier des spectateurs. dont on dénonce de plus en plus les effets sur les enfants collés à l'écran de télévision dès leur plus jeune âge.

et ces exemples ne sont pas inventés. terme que les situationnistes ont résolument refusé depuis le début (IS. La présente étude porte avant tout sur l'actualité de la . on finit également par réduire J'activité théorico-pratique de Debord pour l'ensevelir dans le grand cimetière des avantgardes passées. doit trouver plus que gênante J'une des rares théories d'inspiration marxiste qui s'est vue sans cesse confirmée par lès faits depuis trente ans. Cette incompréhension est déjà manifeste dans l'usage fréquent du mot «situationnisme ». du jeu et de J'« Urbanisme unitaire» ? Le pivot de J'agitation situationniste n'étaitil pas la révolution de la vie quotidienne? Bien sûr tout ceci a son importance. afin de lui donner hâtivement raison sur quelques points spécifiques et ne plus parler du reste. cette comparaison n'est pas arbitraire: Iii compréhension des théories de Depmd_nécessite avant tout que J'on fixe sa place parmi les théories marxistes. Mais à trop vouloir privilégier cet aspect. Ce rapprochement entre Marx et Debord n'est pas arbitraire. Une époque qui se sert de l'écroulement du despotisme bureaucratique soviétique . èë propos pourrait étonner certains lècteurs :' l'i~térêt de Debord résiderait-il donc dans l'interprétation qu'il fait de Marx? Debord n'était-il pas avant tout le représentant d'une avant-garde artistique qui voulait dépasser J'art au moyen du « détournement » et de la « dérive» . en lui concédant comme unique intérêt pour le présent celui d'être un «père des néo-avant-gardes de la vidéo» ou un « précurseur des punks» . 1/13) en y décelant une tendance abusive à pétrifier leurs idées en dogme. pour porter un « coup final» à tout ce qui est lié à la pensée marxiste. Pour une autre raison.LE CONCEPT DE SPECTACLE 17 idées de Debord à une théorie des mass media.et du triomphe apparent de la version occidentale de la gestion de la société.

nous n'avons accordé que la part indispensable à certains aspects. Cependant. sa vie et ce que l'on pourrait appeler son « mythe» seront pris en considération. Nous avons surtout approfondi les questions théoriques et la relation de Debord avec les autres acteurs de son époque historique . et J'on examinera le rapport de Debord avec les courants minor itaires du marxisme qui se sont référés à cet aspect de la pensée de Marx. Nous nous sommes peu étendus sur les aspects anecdotiques et biographiques. les activités pratiques de Debord. mais qui aujourd'hui pourraient évoquer les débats byzantins sur la nature divine ou humaine du Christ. où le résultat de J'activité humaine s'oppose à J'humanité au point de menacer celle-ci d'extinction par une catastrophe écologiqu(:! ou par la guerre. Cet essai touche donc à l'actualité d'une partie centrale de la pensée de Marx. On démontrera également dans quelle mesure ce dernier concept constitue la clé pour comprendre le monde d'aujourd'hui. comme la discussion sur le rôle de l'organisation révolutionnaire. On démontrera que le spectacle est la forme la plus développée de la société fondée sur la production des marchandises et sur le « fétichisme de la marchandise» qui en découle. . car ils font partie d'un projet global qui vise à une existence riche et passionnelle au lieu de la contemplation passive. et qui veut abolir tout ce qui rend actuellement une telle vie impossible.18 GUY DEBORD théorie du « spectacle» telle qu'elle a été élaborée par Debord. autrefois importants. et son utilité pour une théorie critique de la société contemporaine. concept dont on cherchera à clarifier la véritable signification. car ceux-ci ont déjà fait l'objet de certaines recherches relativement bien documentées '.

ni de distribuer plus équitablement que dans le passé ses résultats. de nombreuses théories marxistes ou prétendues telles semblaient désormais dépassées. Aucun changement à l'intérieur de la sphère de l'économie nesera suffisant tant que l'économie elle-même ne sera pas passée sous le contrôle conscient des individus.seront. l'individu se trouve dans l'impossibilité de gérer son propre univers.kYI. Sur la base des indications fournies par Debord lui-même. L'économie moderne et son existence en tant que sphère séj:2arée -. analysées ici comme conséquences de ~la marchandise. Tandis que le pouvoir de l. le capitalisme ne se montrait pas du tout incapable de développer davantage ses forces productives. contrairement à beaucoup d'autres. la plus " usage faitsimple et pourtant la moins souvent posée :""'quel on de l'énorme accumulation de moyens dont la société dispose? La vie effectivement vécue par l'individu est-elle devenue plus riche? Évidemment non. nous expliquerons pourquoi cette expression n'a rien à voir avec les affirmations du même ordre que l'on peut éventuellement entendre de la bouche même du pape. du travail abstrait et de la forme~va. en plus du dégoût croissant qu'inspiraient ceux qui utilisaient Marx pour justifier leurs goulags et leur nomenklatura. de la valeur d'r!. En ces années-là. n'y voit pas un revers inévitable du progrès. C'est de cela qu'il faut parler.LE CONCEPT DE SPECTACLE 19 Au cours des années soixante.. Il y décèle une conséquence du fait que l'économie a soumis à ses propres lois la vie humaine.êhange. ni un destin de l'homme moderne n'ayant d'autre remède qu'un improbable retour en arrière. La critique sociale posa alors la question la plus globale.a société dans son ensemble paraît infini. démentant ainsi ceux qui attendaient une révolution venant d'ouvriers subissant une misère croissante. Debord. .

auxquelles il doit plus qu'il n'y paraît à première vue. Lui-même écrit dans son livre autobiographique Panégyrique (1989) : «De plus savants que moi avaient fort bien expliqué l'origine de ce qui est advenu». Ceci ne signifie pas que l'on nierait l'originalité de Debord. ne peut qu'être l'ennemi de la vie humaine.. lorsque Debord en fait. Avec les arguments de Marx et de Lukacs. qui avait repris et élaboré la critique marxienne du «fétichisme de la marchandise» en tenant compte des mutations intervenues depuis Marx dans la réalité sociale. c'est davantage pour appuyer ses propres thèses que pour faire état de ses sources.20 GUY DEBORD / C'est ce que fait depuis la Première Guerre mondiale le courant minoritaire du marxisme qui assigne une importance centrale au problème de l'aliénalion. extraite de La Société du Spectacle (Pan. dans Histoire et conscience de classe. citant ensuite sa propre paraphrase de la théorie marxienne de la valeur d'échange.(considérée non pas comme un épiphénomène du développement capitaliste. . 83). l'essentiel est cependant d'avoir souligné que le développement de l'économie devenue indépendante. mais comme son noyau même) Il s'agit là encore d'une façon très phi losophique de concevoir le problème. La Société du Spectacle n'abonde pas en citations'. Pour saisir les idées que Debord expose dans La Société du Spectacle (1967). Debord tentera par la suite de forger une théorie pour comprendre et combattre cette forme particulière de fétichisme qui est née entre-temps. quelle que soit sa variante. Lukacs. dont l'un des mérites est d'avoir adapté ces théories à une époque très différente. il est par conséquent indispensable de bien analyser ses sources. Mais une lecture attentive révèle que La Société du Spectacle suit de près un certain courant marxiste. et qu'il nomme le «Spectacle». Le chef de file de ce courant est G.

tant pour la beauté du style que pour le danger d'en trahir le contenu par des paraphrases trop « interprétatives ». Debord luimême n'a approuvé que les seules lectures rigoureusement littérales de sa pensée. pré_te~ avoir dit l'essentiel 4.LE CONCEPT DE SPECTACLE 21 en approfondit certaines tendances. selon laquelle « il n'y a sans doute pas eu trois livres de critique sociale aussi importants dans les cent dernières années» (OCC. Ce n'est qu'apparemment qu'il s'agirait de l'in- . 42). Il ne l'a fait que lorsque cela lui paraissait nécessaire. mais re-fuse toute interprétation.. et exige d'être prise à la lettre. Aucun texte de Debord n'est venu des sollicitations d'un rédacteur en chef ou des obligations d'un contrat d'édition. Si nous suivons l'évolution de la critique de l'aliénation précisément chez ces trois auteurs. Debord a écrit peu. Le spectacle. On ne peut éviter de faire un important usage de citations. L'aspect mass-médiatique du spectacle est pourtant considéré par Debord comme le plus « restreint ». «sa manifestation superficielle la plus écrasante» (SdS § 24). 183-184)3. Les écrits de Debord se prêtent mal aux paraphrases. c'est p~ment que celle-ci. en partage certains problèmes. comme il le souligne lui-même (Pan. Pendant longtemps. ce n'est pas pour autant que nous voulions justifier l'affirmation de Debord concernant La Société du Spectacle. bien que très succincte. qui ressemblent en réalité à une simple reproduction de ses textes. Le problème et la difficulté QOur une exégèse de l'œuvre de Debord. stade suprême de l'abstraction Le concept de « société du spectacle» est souvent compris dans un rapport exclusif à la tyrannie de la télévision ou de moyens analogues.

et non la reproduction de situations déjà existantes. il réclame un art qui soit la création de situations. 699). ce concept occupe une place de plus en plus importante. mais son analyse systématique est développée en 1967 dans les 221 thèses de La Société du Spectacle 5. Le spectacle consiste dans la recomposition des aspects séparés sur le plan de l'image. Le fonctionnement des moyens de communication de masse exprime au contraire parfaitement la structure de la société entière dont ils font partie. qui peut se caractériser comme une dégradation de 1'« être» en «avoir». en 1952. de sa fragmentation en spfîères de plus en plus séparées. il définit pour la première fois le spectacle: «La constl1lction de situations commence au-delà de l'écroulement moderne de la notion de spectacle. Par rapport à un premier stade de l'évolution historique de l'aliénation. Il est facile de voir à quel point est attaché à l'aliénation du vieux monde le principe même du spectacle : la non-intervention ) (Rapp. le spectacle consiste en une dégradation ultérieure de 1'« avoir» en «paraître» (SdS § 17).22 GUY DEBORD vasion d'un instl1lment neutre et mal utilisé. Dans les douze numéros de la revue Internationale situationniste publiés entre 1958 et 1969. ainsi que de la perte de tout aspect unitaire dans la société. À vingt ans. La contemplation passive d'images. qui de surcroît ont été choisies par d'autres. dans la plate-forme pour la fondation de l'Internationale situationniste. En 1957. • La constatation de ce fait est au cœur de toute la pensée et de toutes les activités de Debord. Tout ce qui manque à la vie se retrouve dans cet . L'analyse de Debord s'appuie sur l'expérience quotidienne de 'appauvrissement de la vie vécue. se substitue au vécu et à la détermination des événements par l'individu lui-même.. .

le spectacle étallt celui qui parle tandis que les « atomes sociaux » écoutent. et si les individus sont séparés les uns des autres.onUl est issu. ils ne retrouvent leur unité que da ns le spectacle. et simultanément son principal produit. 19).spectacleJlltmême et du m9 d~ de prod~s.!. trois conséquences majeures: « Le secret généralisé.spas une pure et simple adjonction au monde. Pour ce faire. comme pourrait l'être une propagande diffusée. acteurs ou hommes politiques. c'est-à-d ÎL~d u.. emprisonnés dans des rôles misérables (SdS § 60-61 ). --- -- .ns la « foule atomisée» (SdS § 221) peut éprouy er le besoin du ~pectacle . Seul l'«individu is~dJl. où « les images qui se sont détachées de chaque aspect de lavie fusionnent dans un cours commun » (SdS § 2). Sa condition préalable. Mais les individus ne s'y trouvent réunis qu'en tant que séparés (SdS § 29). (La séparation est l'alpha et l'oméga du spectacle » (SdS § 25). et ce dernier fera tout pour renforcer l'isolement de l'individu. est donc la e. et dal2.LE CONCEPT DE SPECTACLE 23 ensemble de représentations indépendantes qu'est le spectàële.kt son message est Un : l'incessante justification de la société ----existante. le spectacle n'a pas besoin d'arguments sophistiqués : il lui suffit d'être le seul à parler sans attendre la moindre réplique. le faux sans ré lique ~un présent perpétuel » (Com. qui sont chargés de représenter cet ensemble de qualités humaines et de joie de vivre qui est absent de la vie effective de tous les autres individus.s sa phase la plus r ' cente.On peut citer en exemple les personnages célèbres. .assivité de la contemplation. Le spectacle n'est don. car le spectacle accapare à son profit toute la co~munication : celle-ci devient exclusivement unilatérale.. Il existe deux fondements principaux au spectacle 6)« Le '-l!nouvellement technologique incessant» e îJ la fusion économico-étatique ».

C'est l'activi~s::::: i~e tout entière qui est captée par le spectacle à ses propres fins. Le problème n'est cependant pas 1'«image » ni la «représentation» en tant que telles. et ceci n'est pas sans effet sur l'activité sociale réelle de ceux qui contemplent les images.24 • . mais le problème réside dans l'indépendance atteinte par ces représentations qui se soustraient au . mais le spectacle étant le pouvoir le plus développé qui ait jamais existé. de la vie quotidienne aux passions et aux désirs humains. En subordonnant tout à ses propres exigences. mais la société qui a besoin de ces images. comme l'écrit Debord (SdS § 9) en inversant la célèbre affirmation de Hegel. Il est vrai que le spectacle utilise plus particulièrement la vue.. il est aussi le plus mensonger. mais aussi l'instrument avec lequel cette partie domine la société tout entière. le spectacle doit donc falsifier la réalité à tel point que «dans le monde réellement renversé. d'un autre côté il est également une partie de la société. étant cause d'un compOJ1ement réel. GUY DEBORD l2. De l'urbanisme aux partis politiques de toutes tendances. le vrai est un moment du faux ».ar les moyens de la communication. lité par son image. partout on retrouve la substitution de la réa. Car si d'un côté le spectacle est toute la société. et la réalité finit par devenir image.. comme l'affirment tant de philosophies du xx' siècle. Cette image est par ailleurs nécessairement falsifiée.. ae l'art aux sciences. mais il structure les images selon les intérêts d'une partie de la société. Il l'est d'autant plus qu'il est aussi le plus superflu et par conséquent le moins justifiable. Et dans ce processus l'image finit par devenir réelle. Le spectacle ne reflète donc pas la société dans son e-nsemble. " le sens le plus abstrait et le plus mystifiable» (SdS § 18). Tout pouvoir a besoin du mensonge pour gouverner.

deyient évident que le spectacle est l'héritier de la religion. §lIes naissent de-la P!atique sociale collective.'olutio n des communautés primitives. toutes les sociétés ont connu à l'intérieur d'elles-mêmes un pouvoir institutionnalisé.~ représe~tati Oi1ëSt uneconséquence. éliminant de la vie tout dialogue. Qans le spectacle. où elle prend l'apparence d'un dieu qui s'oppose à l'homme en tant qu'entité étrangère. chaque moment de la vie. ni un produit inévitable du déveroppement CIe la techniqüe:J:a séparàhon survenue -entre l'activité réelle de la société etSa. !!. La vieille religion avait projeté la puissance de l'homme dans le ciel. tout comme dans la religion. plus il ressent sa propre impuissance. au point que les gestes les plus ordinaires sont vécus par quelqu'un d'autre à la place du sujet lui-même. Tout ceci n'est ni un destin. l'humanité se comporte de la même manière devant ces forces qu'elle a créées~ qu'elle a laissé échapper. À ce point.à la vie individuelle.des séparat~. Dans ce monde «le spectateur ne se sent chez~ -' ui nulle part» (SdS § 30).LE CONCEPT DE SPECTACLE 25 contrôle des homme~et leur parlent sous forme de monologue. chaque idée et chaque geste ne trouve son sens qu'en dehors de luimêmeS. Àpa~tir del a-di-.-eniui «se montrent à nous dans toute leur puissanc~ » (SdS § 31). une ins- . Plus l'homme reconnaît de pouvoir aux dieux qu'il a créés. et il est significatif que le premier chapitre de La Société du Spectacle porte pour épigraphe une citation de L 'Essence du christianisme de Feuerbach.!fs au -s êîii êie la ~pci ~té Eillememe. La contemplation de ces puissances est inversement proportionnelle . C'est la séparation la plus ancienne qui a créé les autres: celle du Pouvoir. le spectacle accomplit la même opération sur terre. mais se comportent comme des êtres indépendants.

Ille fait principalement au moyen d'une production matérielle qui tend à recréer continuellement tout ce qui engendre l'isolement et la séparation. celui du prolétariat qui revendique la vie face à un système où « la marchandîsëse contemple elle-même dans un monde qu'elle a créé" (SdS § 53).. Cette évolution subit une continuelle accélération: en 1967. Debord semblait penser que celui-ci avait atteint un stade presque indépassable. désignant le spectacle comme « l'autoportrait du pouvoir à l'époque de sa gestion totalitaire des conditions d'existence » (SdS § 24).26 GUY DEBORD tance séparée. de l'automobile à la télévision. De même que le spectacle est une totalité à l'intérieur d'une société. comparée à la situation vingt ans plus tard (Corn. 20). Le véritable antagonisme. et s'est renforcé après la Seconde Guerre mondiale. mais aussi pour pouvoir activement modeler la société selon ses propres exigences. il l'est également à l'échelle mondiale. Mais en 1988 il doit reconnaître que la mainmise du spectacle sur la société était encore imparfaite en 1967. Cependant ces antagonismes ne sont pas de \ . Ce stade «spectaculaire » du développement capitaliste s'est progressivement imposé à partir des années vingt. Pourtant ce n'est qu'à l'époque moderne que le Pouvoir a pu accumuler des moyens suffisants. Ce qui précède ne concerne pas seulement le capitalisme des sociétés occidentales: tous les systèmes socio-politiques modernes participent du règne de la marchandise et du spectacle. non seulement pour instaurer une domination étendue à tous les aspects de la vie. et tous ces pouvoirs avaient quelque chose de spectaculaire. est occulté par le spectacle des antagonismes entre des systèmes politiques qui en réalité sont essentiellement solidaires.

apparaît leur pseudo-négation. Le spectaculaire ___ _x _ _ concentré est peu flexible et gouverne. qu'il s'appelle Staline. Mao ou Soukarno. À côté des pays où la marchandise se développe librement. et au moment inévitable de la ~_ . grâce à sa police. son point culminant est l'obligation pour tous de s'identifier à un chef. déjà problématique. supplée l'idéologie comme marchandise suprême.27 LE CONCEPT DE SPECTACLE simples chimères. qui est réputée appartenir à la consommation de l'ensemble» (SdS § 65). de sorte que les opposants à l'intérieur de l'un des systèmes spectaculaires prennent souvent pour modèle l'autre système . les sociétés dominées par la bureaucratie d 'État comme l'Union soviétique. Chacune de ces marchandises promet l'accès à cette «satisfaction . représentent illusoirement la lutte contre le spectaculaire diffus.comme il arrive dans beaucoup de mouvements révolutionnaires du tiers-monde. c'est-à-dire les partis communistes traditionnels. À cette époque déjà. sont appelés en 1967 par Debord «pouvoir spectaculaire concentré». Il semble qu'il n'y ait pas d'autre alternative que ces deux formes. au même titre que les gouvernements fascistes instaurés dans les pays occidentaux en temps de crises. Ail faible développement économique de ces sociétés. la Chine ou de nombreux pays du tiers-monde. Ces régimes. comparé à celui des sociétés du «spectaculaire diffus ». Son image négative a pourtant sa fonction dans la «division mondiale des tâches spectaculaires» (SdS § 57) : la bureaucratie soviétique et ses ramifications dans les pays occidentaux. en dernière instance. Debord identifie le modèle vainqueur du spectacle avec celui qui offre le plus grand choix de marchandises variées (SdS § 110). ils traduisent le développement inégal du capitalisme dans les différentes parties du monde.

mais les marchandises et leurs passions» (SdS § 66). et sa consommation corollaire)J (SdS § 6). Ce fait démontre que la marchan dise ne contient plus un « atome)J de valeur d'usage. La production économique s'est transformée d'un moyen en une fin - . « il est l'affirmation omniprésente du choix déjà fait dans la production. mais aussi les autres activités humaines.28 GUY DEBDRD désillusion apparaît déjà une autre marchandise qui fait la même promesse. jet du mode de production existant)J. Le spectacle n'est donc pas lié à un système économique déterminé. La classe qui a instauré le spectacle.Le spectacle est alors le chant épique de cet affrontement. Dans la lutte que se livrent les divers objets. Le spectacle ne chante pas les hommes et leurs armes. . ce qu'on nomme le « temps libre )J.. où l'homme n'est que spectateur. Non seu lement le travail. à l'intérieur de la société. doit sa domination au triomphe de l'économie et de ses lois sur tous les autres aspects de la vie. dit Debord dans l'une des plus belles expressions de La Société du spectacle. mais qu'elle est désormais consommée en tant que marchandise'. Aujourd'hui la valeur d'échange « a fini par diriger l'usage)J (SdS § 46) et le détachement de la marchandise de tout besoin humain authentique atteint finalement un niveau pseudo-religieux avec les objets manifestement inutiles: Debord cite les collections de pOlie-clés publicitaires qu'il désigne comme une accumulation des « indulgences de la marchandise)J (SdS § 67). que la chute d'aucune Ilion ne pourrait conclure.. le spectacle dans son ensemble se renforce . la bourgeoisie. Le spectacle est « le résultat et le pro. chaque marchandise peut s'user. mais il traduit la victoire de la catégorie de l'économie en tant que telle. sont organisés de façon à justi fier et à perpétuer le mode de production régnant.

la production économique est basée sur l'aliénation. L'«économie » doit donc être comprise ici comme une partie de l'activité humaine globale qui domine sur tout le reste.13). Téconomie. l'aliénation est devenue son produit principal . Au lieu de serVir les déS"lrs-hmnams. il ne vise qu~à reproduire ses propres c-.. L'économie autonomisée est en soi une aliénation. Le second chapitre de La Société du Spectacle analyse ensuite le processus par lequel « l'économie tout entière est alors devenue ce que la marchandise s'était montrée être au cours de cette conquête: un processus de développement quantitatif » (SdS § 40).à son stade spectaculaire crée et manipule sans cesse des besoins qui ne visent qu'au « seul pseudo-besoin du maintien de son règne » (SdS § 51). Nous parlons d'une économie devenue indépendante qui soumet la vie humaine. On aura compris qu'ici nous ne parlons pas d'économie au sens de « production matérielle». mais le transforme seulement en monde de l'économie » (SdS § 40). Le spectacle n'est rien d'autre que ce règne autocratique de l'économie marchande (par ex.29 LE CONCEPT DE SPECTACLE et le spectacle en est l'expression: avec son « caractère fondamentalement tautologique » (Sd S §. «L'économie transforme le monde. L'explication de la prédominance de la valeur d'échange sur la valeur d'usage ne s'écarte pas de celle de Marx.ciitions d ' existe~ce . Com. C'est une conséquence de la victoire remportée par la marchandise à l'intérieur du mode de production.. tout en utilisant des expressions aussi colorées que celle-ci: « La valeur d'échange est le condottiere a . et la domination de l'économie sur la société entière entraîne cette diffusion maximale de l'aliénation qui constitue justement le spectacle. sans laquelle nulle société ne saurait bien sûr exister. 14).

car l'abondance de la marchandise n'est rien d'autre qu'un manque pourvu matériellement. Même si le progrès de l'écono mie a résolu sur une partie de la planète le problème de la SU Ivie immédiate.l'aliénation est une inversion entre sujet et attribut. Debord parle d'une «baisse tendancielle de la valeur d'usage" comme «constante de l'économie capitaliste " (SdS § 47). l'aliénation est constituée par le monde objectif et sensible. Feuerbach perçoit l'aliénation dans la projection de la puissance humaine dans le ciel de la religion. la question de la SUIvie au sens large se pose toujours. et qu'il la ramène à la marchandise et à sa structure. mais qu'il ne reconnaît plus comme telle et qui lui apparaît donc comme un sujet. Ils la conçoivent toutefois de façon exactement opposée à Hegel: pour eux. De même pour les «jeunes hégéliens" . c'est-à-dire à la pure quantité.Feuerbach. Et si Marx a parlé de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. Il est aliéné quand il devient l'attribut d'une abstraction qu'il a posée lui-même. aux exigences du développement de l'économie. Quand Debord conçoit l'aliénation . mais qui dans l'histoire du «marxisme" ont connu peu de succès. qui finit par mener la guerre pour son propre compte" (SdS § 46) '.le spectacle comme un processus d'abstraction. qui .30 GUY DEBORD de la valeur d'usage. Pour Hegel. il développe certaines idées fond amentales chez Marx. autrement dit de la subordination croissante de tout usage. entre concret et abstrait. Moses Hess et le Marx de la première période . le vrai sujet est l'homme dans son existence sensible et concrète. même le plus banal. et pas par hasard. tant que le sujet n'arrive pas à reconnaître ce monde comme son produit propre. L'homme dépend alors de son propre produit devenu indépendant.

un «soi» au sens philosophique. Les activités de l'homme n'ont pas de but en soi. La dévalorisation de la vie au profit des abstractions hypostasiées atteint désormais tous les aspects de l'existence. pour laquelle l'homme dans son existence concrète n'est qu'une forme phénoménique de l'Esprit et de l'universel. Hess et le jeune Marx identifient dans l'État et dans l'argent deux autres aliénations fondamentales. et Debord peut dire du spectacle que son «mode d 'être concret est justement l'abstraction» (SdS § 29). un homme devant Dieu . et ces abstractions elles-mêmes devenues sujet ne se présentent plus comme des choses. Ceci signifie aussi que le phénomène ne concerne pas de façon égale toute 1'« humanité ». l'individu concret n'a de valeur que pour autant qu'il participe de l'abstrait.LE CONCEPT DE SPECTACLE 31 laisse l'homme impuissant sur terre. mais servent exclusivement à lui faire atteindre ce que lui-même a créé et qui. Son propre produit ne lui appartient pas et lui apparaît donc comme une puissance étrangère et hostile. mais il la retrouve égaIement dans les abstractions de la philosophie idéaliste. Dans toutes les formes d'aliénation. Le spectacle est en effet le développement le plus extrême de cette tendance à l'abstraction. c'est-à-dire qu'il possède de l'argent. étant devenues des images. deux abstractions auxquelles l'homme s'aliène dans ses qualités de membre d'une communauté et de travailleur. s'est transformé en une fin. bien que conçu seulement comme un moyen. On peut dire que le spectacle incorpore toutes les vieilles aliénations : il «est la reconstruction matérielle de l'illusion reli- . c'est-à-dire sur celle qui doit travailler sans posséder les moyens de production. mais qu'une aliénation particulière pèse sur une partie de celle-ci. L'argent en est l'exemple le plus évident. qu'il est un citoyen de l'État. mais sont encore plus abstraites.

Il ne faut pas oublier que dans cette analyse de la forme·marchandise. où d'autre part se trouve révélée l'origine historique du processus d'abstraction. revient plus tard dans les écrits de Marx sur la critique de l'économie politique. Il fait ainsi découler toutes les formes les plus développées de l'économie capitaliste de cette structure originaire de la marchandise . lui et Engels se moquent des « auteurs allemands» qui « derrière la critique française de la monnaie [ .et de l'opposition entre concret et abstrait.32 GUY DEBORD gieuse» (SdS § 20). ] marquèrent l'aliénation de l'essence humaine JO ». Marx souligne le caractère double de la marchandise: outre son utilité. ni de la vente de la force de travail. ni du capital. Marx ne parle pas encore de plus·value.. entendue au sens d'abstraction. . il est « l'idéologie matérialisée» (titre du dernier chapitre de La Société du Spectacle) ' . Marx analyse la (orme de la marchandise en tant que noyau de toute la production capitaliste.qui est comme la « cellule du corps Il)) . elle possède une valeur qui détermine la relation par laquelle elle est échangée contre d'autres marchandises (valeur d'échange). entre quantité et qualité. entre le rapport social et ce que ce dernier produit 12. Dans le premier chapitre du premier volume du Capital. <d 'argent que l'on regarde seulement» (SdS § 49). Mais le concept d'aliénation. entre production et consommation. Marx dépasse cette conception encore trop philosophique de l'aliénation comme inversion du sujet et de l'attribut. Dans le Manifeste communiste. il est « inséparable de l'État moderne» (SdS § 24). Quelques années plus tard. et démontre que le processus d'abstraction est au cœur de l'économie moderne au lieu d'en être un simple revers déplaisant. et comme assujettissement de 1'« essence humaine» à ses propres produits. c'est-à·dire sa valeur d'usage..

En tant que valeur. » Ainsi se perd le caractère qualitatif des divers travaux produisant différents produits. selon des conditions de production données. au sens d'une pure « dépense productive du cerveau. à une dépense de force humaine de travail sans égard à la forme particulière sous laquelle cette force a été dépensée. mais bien par le travail abstrait: «Avec les caractères utiles particuliers des produits du travail disparaissent en même temps et le caractère utile des travaux qui y sont contenus. et les formes concrètes diverses qui distinguent une espèce de travail d'une autre espèce. dans la mesure où elles en représentent différentes quantités. Il ne reste donc plus que le caractère commun de ces travaux. des nerfs. Cette « substance de la valeur» est identifiée par Marx dans la quantité de temps de travail abstrait nécessaire pour produire la marchandise. il~6nt tous ramenés au même travail humain. la marchandise n'a aucune qualité spécifique. de la main de l'homme 15». c'est-à-dire d'une plus grande quantité de travail . Il s'agit toujours du temps qui est nécessaire en moyenne pour fabriquer un certain produit dans une société donnée. Mais toutes les marchandises ont une substance commune qui permet de les échanger. au travail humain abstrait 13. et les diverses marchandises ne se différencient que d'un point de vue quantitatif. La valeur d'un produit n'est donc pas constituée par le travail concret et spécifique qui l'a créé. dont la seule mesure est le temps dépensé.LE CONCEPT DE SPECTACLE 33 La qualité concrète de chaque marchandise est nécessairement différente de celle de toutes les autres marchandises qui sur ce plan ne sont pas mesurables entre elles. des muscles. et les travaux plus compliqués ont la valeur d'un travail simple multiplié. La valeur d'une marchandise n'est que la «cristallisation» de cette « matière» qu'est le «travail humain indistinct 14 ».

produisent elles-mêmes ce dont elles ont besoin et se limitent à l'échange occasionnel des excédents. La subordination de la qualité à la quantité et du concret à l'abstrait fait partie de la structure de la marchandise.34 GUY DEBORD simple. la diffusion de la marchandise est un phénomène de l'époque moderne. Tant que les différentes communautés humaines. la valeur d'usage dirige la production. Le processus par lequel le concret devient un attribut de l'abstrait est entendu ici par Marx non plus dans un sens anthropologique. comme les villages. une marchandise doit toujours avoir une valeur d'usage et répondre à une exigence. pour se réaliser. n'est que le «porteur» de la valeur d'échange. par exemple quand le serf de la glèbe ou . Dans la formule apparemment très banale «vingt mètres de toile valent autant que cinq kilos de thé ». Cependant. La valeur d'une marchandise se présente toujours sous la forme d'une valeur d'usage qui. doit devenir «la forme de manifestation de son contraire. Marx retrouve la formule plus générale de toute la production capitaliste: deux choses concrètes prennent la forme de quelque chose d'autre qui les relie. le travail abstrait. C'est pourquoi Marx dit que le lien social est produit avec la production matérielle. La valeur d'usage. et donc sur la marchandise. mais comme conséquence d'un phénomène historique déterminé. dans le processus d'échange. et maintient son caractère qualitatif. mais les productions humaines ne sont pas toutes fondées sur l'échange. la valeur"». dont la forme finale est l'argent. En effet. qu'elle soit réelle ou induite. mais ils restent bien reconnaissables. Chaque travail particulier fait partie d'une division des tâches à l'intérieur de la communauté à laquelle il est directement lié. Les rapports des hommes peuvent être brutaux.

Les hommes ne font rien d'autre que s'échanger des unités de travail abstrait. d'un objet concret. ou plus précisément de l'argent. dont Marx parle et qu'il compare explicitement à l'illusion religieuse où les produits de la fantaisie humaine semblent animés d'une vie propre 19. les individus sont isolés à l'intérieur d'une production où chacun produit selon ses propres intérêts. Dans une société où les individus ne se rencon- . objectivées en valeur d'échange qui peut ensuite se retransformer en valeur d'usage. que la production elle-même se dirige essentiellement vers la création de valeur d'échange. c'est-à-dire au concret. fait naître l'illusion que ce sont les qualités concrètes d'un produit qui décident de son destin 17 . Le travail lui-même devient force de travail à vendre pour exécuter du travail abstrait. Le fait que la valeur se présente toujours sous la forme d'une valeur d'usage. La production capitaliste signifie l'extension des caractéristiques de la marchandise à l'ensemble de la production matérielle et des rapports sociaux. La valeur des produits est créée par l'homme. mais sans qu'il le sache.LE CONCEPT DE SPECTACLE 35 l'esclave constatent qu'une part de leur produit leur est soustraite par leur maître. on n'accède que par la médiation de la valeur d'échange. La valeur d'usage de chaque produit réside alors dans sa valeur d'échange. Il s'agit là du célèbre «caractère fétiche de la marchandise et son secret 18» . À la valeur d'usage. Ce n'est que lorsqu'un certain seuil est dépassé dans le développement et le volume des échanges. leur subjectivité doit s'aliéner à la médiation du travail abstrait qui efface toutes les différences. Dans la société moderne. par l'intermédiaire de laquelle on accède à d'autres valeurs d'usage. Leur lien social s'établit seulement a posteriori à travers l'échange de leurs marchandises. Leur être concret.

Cela signifie que la caractéristique du capitalisme est déjà contenue dans la double nature de la mar- . des produits eux-mêmes 21 ". la première de toutes étant son continuel besoin de s'accroître. mais sont effectivement" des rapports de choses entre personnes et des rapports sociaux entre les choses 2ll ". mais ne dissipe point la fantasmagorie qui fait apparaître le caractère social du travail comme un caractère des choses. la transformation des produits du travail humain et des relations qui y ont présidé en quelque chose d'apparemment" naturel" implique que toute la vie sociale semble être indépendante de la volonté humaine et qu'elle se présente comme une entité en apparence autonome et "donnée". que les produits du travail. Le concept de «fétichisme" signifie plutôt que la vie humaine tout entière est subordonnée aux lois qui résultent de la nature de la valeur. li ne vise qu'à produire à la fin de son cycle une plus grande quantité de valeur . Mais ce n'en est qu'un des aspects. marque une époque dans l'histoire du développement de l'humanité. ne suivant que ses propres règles.qu'il n'yen avait au départ". les relations sociales non seulement apparaissent. en tant que valeurs. Le travail abstrait représenté dans la marchandise est totalement indifférent à ses effets sur le plan de l'usage. Marx lui-même avait averti que" la découverte scientifique faite plus tard. c'est-à-dire comme une fausse représentation de la "véritable" situation économique.sous forme d'argent . Les rares fois où dans la discussion marxiste on a parlé de "fétichisme de la marchandise". sont l'expression pure et simple du travail humain dépensé dans leur production. celui-ci a presque toujours été traité comme un phénomène n'appartenant qu'à la seule sphère de la conscience. Selon une formule de Marx.36 GUY DEBORD trent que dans l'échange.

Du point de vue de la valeur. l'un qui tend à se libérer de l'économie et l'autre qui tend à se libérer par l'économie. celle dans laquelle il examine les formes empiriques . comme certains veulent le faire. comme le croyaient les marxistes du mouvement ouvrier. et ses successeurs marxistes encore moins. Dans sa critique de la valeur. Marx lui-même n'avait pas conscience. cette critique constituait une audacieuse anticipation. L'« économie» n'est donc pas un secteur impérialiste qui a soumis les autres domaines de la société. indépendamment de son contenu concret) et exigences humaines.LE CONCEPT DE SPECTACLE 37 chan dise : être nécessairement un système en crise permanente. La valeur. mais elle est constituée elle-même par la valeur. comme la terminologie de Debord pourrait peut-être le faire penser. En effet on trouve simultanément chez Marx deux aspects. une donnée « neutre» qui ne devient problématique que lorsqu'elle porte à l'extorsion de « plus-value» (autrement dit à l'exploitation). mais en raison de cette même logique de la valeur 23 • On comprend que la valeur n'est en aucune façon une catégorie «économique». non par une quelconque aberration. conduit au contraire inévitablement à une collision entre raison « économique» (création de toujours plus de valeur. loin d 'être. alors que ce n'est qu'aujourd'hui qu'elle est en mesure de saisir vraiment l'essence de la réalité sociale. mais une forme sociale totale qui cause elle-même une scission de la vie sociale en divers secteurs. le trafic de plutonium ou de sang contaminé vaut plus que l'agriculture française. Marx a mis à nu la « forme pure» de la société de la marchandise. du contraste existant entre la critique de la valeur et le contenu de la majeure partie de son œuvre. sans que l'on puisse simplement les attribuer à différentes phases de sa pensée. À son époque.

mais bien de sa victoire totale. comme les précédentes. Comme nous espérons le montrer. ou même à l'opposé de ce qui devait plus tard résulter du triomphe progressif de la forme-marchandise sur tous les résidus précapitalistes. au moment où le marxisme du mouvement ouvrier célébrait ses plus grandes victoires. Le marxisme du mouvement ouvrier . Marx considère par conséquent comme des traits essentiels du capitalisme des éléments qui. n'étaient dus qu'à sa forme imparfaite.de la social-démocratie au stalinisme. Ce développement a connu son apogée à l'époque qui se trouve résumée dans les noms de Ford et de Keynes. le mouvement ouvrier ne manquait pas de raisons de s'y référer. C'est alors qu'émerge sa contradiction de base. l'aspect le plus actuel de la pensée de Debord est d'avoir été parmi les premiers à interpréter la situation présente à la lumière de la critique marxienne de la valeur. Il ne pouvait pas voir combien cette dernière était encore pleine d'éléments précapitalistes.n'a retenu que cette part de la théorie de Marx. issue de la structure de la marchandise. Tout en la déformant souvent".38 GUY DEBORD de la société capitaliste de son époque. avec tous leurs reflets plus ou moins élaborés dans le champ intellectuel. car cette part était légitime dans la phase ascendante du capitalisme. des imperfections du système de la marchandise. Debord était en même temps l'un des derniers . de sorte que la plupart de ses caractères étaient encore très différents. Au contraire. dans les années soixante-dix surgit une crise qui ne vient pas. en réalité. lorsqu'il s'agissait encore d'imposer les formes capitalistes contre les formes pré bourgeoises. comme la création d'une classe nécessairement exclue de la société bourgeoise et de ses « bénéfices ». tandis que ses aspects les plus faibles se trouvent là où sa pensée demeure liée au marxisme du mouvement ouvrier.

aucune des nombreuses variantes à l'intérieur de l'économie marchande ne peut opérer de changement décisif. l'exploitation économique n'est pas le seul mal du capitalisme. si l'on considère que le « marxisme ». abstraite et égale. Rappelons ici deux conséquences de la critique du fétichisme que Debord a su saisir avec une grande anticipation. ne faisait pas de « critique de l'économie politique » mais se bornaient à faire de l'économie politique. En second lieu. étant donné que celui-ci est nécessairement le reniement de la vie elle-même dans toutes ses manifestations concrètes. Ils ont en commun cette caractéristique de réduire la multiplicité du réel à une forme unique. l'image et le spectacle occupent chez . mais au contraire une donnée ontologique. ce marxisme ne remarquait pas là un des effets les plus méprisables du développement capitaliste. tout comme la science bourgeoise.LE CONCEPT DE SPECTACLE 39 représentants d'un certain courant de la critique sociale et l'un des premiers de sa phase nouvelle. C'est pourquoi il serait parfaitement vain d'attendre qu'une bonne solution des problèmes vienne du développement de l'économie et de la distribution adéquate de ses bénéfices. En premier lieu. Dans la subordination de toute la vie aux exigences économiques. L' « image » et le « spectacle » dont parle Debord doivent s'entendre comme un développement ultérieur de la formemarchandise. L'aliénation et la dépossession constituent le noyau de l'économie marchande. dont la mise en évidence semblait même un fait révolutionnaire. qui de plus ne pourrait pas fonctionner autrement. En effet. Il s'agissait là d'une authentique redécouverte. et les progrès de cette dernière sont nécessairement les progrès des deux premières. ne considérant que les côtés abstrait et quantitatif du travail sans en voir la contradiction avec son côté concret 25.

Le spectacle est l'équivalent non seulement des biens. se transform e en capital. Les images se matérialisent à leur tour et exercent une influence réelle sur la société: c'est . mais un rapport social e ntre des personnes. La première phrase de La Société du Spectacle proclame: "Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles." La substitution du mot "capital" par le mot" spectacle" dans une phrase de Marx se retrouve dans cell e-ci : " Le spectacle n'est pas un ensemble d'images. Selon la théorie marxienne. mais de toute activité possible (SdS § 49) -justement parce que tout " ce que l'ensemble de la société peut être et faire" est deve nu marchandise. Le spectacle est conçu par Debord comme une visualisation du lien abstrait que l'échange institue entre les hommes.40 GUY DEBORD Debo rd la meme place qu 'occ upent dans la théorie marxi enne la marchandise et ses dérivés. de même que l'argent en était la matérialisation. " Il s'agit d'un " détournement" de la première phrase du Capital: "Toute la vie des sociétés modernes dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme un e immense accumulation de marc handises. " Le caractère fondame ntalement tautologique du spectacle " (SdS § 13) reflète exactement le caractère tautologique et autoréférenciel du travail abstrait qui ne vise qu'à augmenter la masse de travail mort objectivé et traite en effet la production de valeurs d'usage comme un simple moyen pour atteindre ce but ". comme l'est l'argent. le capital atteint un tel degré d 'accumulation qu'il devient image (SdS § 34). selon Debord. si elle dépasse un seuil qualitatif. l'accumulation de l'argent. médiatisé par des images 2G" (SdS § 4).

Ce « point de vue» chez Lukacs est étroitement lié à la redécouverte du concept de « fétichisme de la marchan dise». ils fondent la condamnation du capitalisme sur la paupérisation croissante. Pourtant cette interprétation de Marx peut se vanter d'avoir d'illustres prédécesseurs: « Ce n'est pas la prédominance des motifs économiques dans l'explication de l'histoire qui distingue de façon décisive le marxisme de la science bourgeoise. il tombe dans un oubli quasi total: Engels dans sa dernière période ne lui accorde guère d'importance. des générations d'adversaires et de partisans de Marx ont interprété ce constat comme une apologie de cette réduction. conçoive la sphère économique comme opposée à la totalité de la vie. pas plus que Rosa Luxembourg. Malgré cela. les difficultés d'accumulation ou la baisse du taux de profit. il doit sembler surprenant que Debord. Debord et Luk6cs La pensée marxienne est donc une constatation et une critique de la réduction de toute la vie humaine à la valeur. À leurs yeux. Lénine et Kautsky.LE CONCEPT DE SPECTACLE 41 pourquoi Debord dit que l'idéologie est loin d'être une chimère (SdS § 212). Le retour de ce concept à partir des années cinquante . De la mort de Marx jusqu'aux années vingt. au moins comme un mot à la mode. ne doit pas faire oublier la vie difficile qu'il a connue chez les « marxistes». . qui se réfère à Marx. c'est-à-dire à l'économie et à ses lois. 47). écrit Gy6rgy Lukâcs dans Histoire et conscience de classe (HCC. Le premier qui reprend en termes sérieux le concept de « fétichisme » est Lukâcs en 1923 dans Histoire et conscience de classe 28 . c'est le point de vue de la totalité».

. Quelques années plus tard. Celui-ci. Mais lorsque le décès officiel du stalinisme vient alimenter la recherche d'un marxisme différent. dans un autre passage.42 GUY DEBORD et il faut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que ce concept se répande un peu plus dans le camp marxiste. J entre la théorie et la pratique ». Histoire et conscience de classe. on y trouve l'origine de la direction dans laquelle celui-ci développe les thèmes marxiens. et ce dernier devient vite aussi légendaire qu'introuvable. devenu ensuite dans les années soixante un véritable livre culte..et l'année suivante il est condamné par la Troisième Internationale. Debord ne rappelle explicitement que celle qui conçoit le palti comme « la médiation [ . a exercé une profonde influence sur Debord. et en 1960 paraît la traduction française intégral e. où les prolétaires cessent d'être « des spec- . Debord ne fait pas grand état de cette filiation. anathème partagé par la socialdémocratie allemande. autorise en 1967 une réédition en allemand et y ajoute une autocritique de grande importance. placées en épigraphes du second chapitre de La Société du Spectacle. ne pouvant plus empêcher la redécouverte de son texte. contre la volonté de Lukacs. les citations se limitent à deux phrases. le livre de Lukacs fait fureur . certains chapitres du « livre maudit du marxisme» sont publiés en 1957 et 1958 dans la revue Arguments. 176). de sorte que peu de gens ont l'occasion d'en subir l'influence.dans tous les sens du terme . il cite quelques lignes de la Différence des systèmes de Fichte et de Schelling du jeune Hegel (SdS § 180) qui semblent extraites du livre de Lukacs (HCC. À sa publication. Parmi les théories de Lukacs. l'auteur lui-même prend ses distances par rapport à son livre.

au moins dans sa forme « diffuse ». Selon La Société du Spectacle. il est nécessaire de fournir un jugement global qui ne se laisse pas éblouir par les différentes options existant apparemment à l'intérieur du spectacle. Lukacs n'est cité qu'une seule fois. Cette catégorie est en effet centrale aussi bien chez Lukacs .que chez Debord. II incite les spectateurs à exprimer un jugement et à choisir l'une ou l'autre de ces fausses alternatives. Le spectacle. ou rien» (SdS § 122). ils refusent par conséquent tout changement qui ne serait que partiel. Pour les situationnistes. 48). Nous avons vu que dans la conception de Debord. 396 postface) . Les situationnistes soulignent leur refus en bloc des conditions existantes et en font un principe épistémologique : « La compréhension de ce monde ne peut se fonder que sur la contestation. le spectacle est à la fois économique et idéologique. mode de production et type de vie quotidienne. et ainsi de suite. afin qu'ils ne mettent jamais en doute l'ensemble. se présente toujours sous divers aspects: tendances politiques différentes. et de réalisme. qui cite HCC. Dans les nombreuses pages de la revue Internationale situationniste.son insistance sur celle-ci est l'un des rares aspects du livre auquel il reconnaît encore une validité en 1967 (HCC. 7/9-10) . 4/31 . . styles de vie contraires.LE CONCEPT DE SPECTACLE 43 tateurs». mais la phrase choisie est caractéristique: « Le règne de la catégorie de la totalité est le porteur du principe révolutionnaire dans la science» (lS. conceptions artistiques opposées. Et cette contestation n'a de vérité. qu'en tant que contestation de la totalité» (lS. et il affirme qu'ainsi Lukacs décrivit « tout ce que le parti bolchevik n'était pas » (SdS § 112) 29. le degré d'aliénation désormais atteint a mis les ouvriers « dans l'alternative de refuser la totalité de leur misère.

Lukacs nomme «réification» cet effet du fétichisme qui transforme les processus en choses. Cette incapacité correspond parfaitement à la fragmentation effective de J'activité sociale.affirmation inouïe en 1923. Dans une crise économique ou dans une guerre elle ne voit pas le résultat plus ou moins bouleversé de l'activité humaine. «En présupposanlles analyses économiques de Marx» (HCC. selon Histoire el conscience de classe. et en particulier à la parcellisation croissante du travail. Seul le marxisme authentique .et Lukacs affirme explicitement que la méthode de celui-ci dérive de Hegel . mais quelque chose qui obéit à ses propres lois.44 GUY DEBORD Lukacs JO explique que plus la pensée bourgeoise réussit à comprendre les « faits » particuliers de la vie sociale. C'est pourquoi. se laissent abuser par de prétendues contradictions comme celle qui apparaît entre sphère économique et sphère politique. La science bourgeoise prend pour vraie J'apparente autonomie des « choses» et des «faits» et cherche à en étudier les « lois». La science bourgeoise. 110). de même qu'un certain marxisme «vulgaire» sous son influence. plus elle est incapable d 'en saisir la totalité. Cette science reste prisonnière de ce fétichisme de la marchandise que la vraie critique doit dissoudre. À propos de la marchandise. 109). typique de la Deuxième Internationale. 212) .reconnaît dans tous les faits isolés des moments d'un processus total. Lukacs soutient qu' « à cette étape de J'évolution de l'humanité. il n'y a pas de problème qui ne renvoie en dernière analyse à cette question et dont la solution ne doive être cherchée dans la solution de l'énigme de la structure marchande» (HCC. «le chapitre du Capital sur le caractère fétichiste de la marchandise recèle en lui tout le matérialisme historique » (HCC. son apport personnel consiste dans J'analyse de la mar- .

de même que le technicien « vis-à-vis du niveau de la science et de la rentabilité de ses applications techniques» (HCC. Chaque individu ne peut reconnaître qu'une infime partie du monde comme son produit. C'était un passage qualitatif dans lequel la marchandise. Dans le capitalisme. Le passage de la présence de la marchandise dans des échanges occasionnels à la production systématique de marchandises n'était pas un passage seulement quantitatif. 110 et suivantes) . et dans le cas du bureaucrate. 127) . Lukacs souligne beaucoup plus le caractère « contemplatif » du capitalisme. se transforme en élément central de la production dont elle détermine le caractère même (HCC. la vente comprend aussi les capacités psychiques. 113). Mais l'entrepreneur qui contemple la marche de l'économie ou le développement de la technique est également réifié. comme dans le cas de la chaîne de montage. le fait décisif est que la fonction de l'ouvrier dans le processus productif se réduit à un rôle passif à l'intérieur d'un calcul préétabli qui se déroule suivant son propre automatisme. tout le monde se limite à essayer de tirer quelques avantages d'un système qu'on . de simple médiation entre des processus productifs. même frénétique et harassante . À la différence des autres époques. il n'existe entre les diverses classes sociales qu'une différence de degré dans la réification.LE CONCEPT DE SPECTACLE 45 chandise comme « catégorie universelle de l'être social total» (HCC. Par rapport à Marx. Ceci n'exclut pas cependant une quelconque « activité ». tandis que tout le reste demeure absolument au-delà de l'activité consciente et ne peut qu'être contemplé. comme veulent bien le croire les économistes bourgeois. Quiconque travaille doit vendre sa force de travail comme une chose.

118. sont recomposés par des «spécialistes ». Bien plus que Marx. 168). 207) de l'automouvement des marchandises. les activités modernes font partie d'un calcul étendu.46 GUY DEBORD trouve déjà tout prêt et «défini une fois pour toutes» (HCC. la «non-intervention ». qui ramène toutes les transformations sociales au déterminisme des lois de l'économie. dans laquelle ils voient une aliénation du sujet. Lukacs relie la réification à la division du travail. Lukâcs affirme que la science. phénomène qui avait fait de grands « progrès" dans le demi-siècle qui sépare Lukacs de Marx. Tandis que le processus productif de l'artisan médiéval était une «unité organique irrationnelle» (HCC. qui lui semble une «seconde nature» (HCC. En s'opposant explicitement à Engels. Ils identifient le sujet avec son activité. Dans ce calcul. L'homme devient de plus en plus «spectateur» (HCC. Dans cette fausse conscience a également sombré la version «économiciste» du marxisme. et pour Debord la contemplation. 116). 163) Debord utilise la même expression dans le paragraphe 24 de La Société du Spectacle. Ce qu'ont en commun de façon spécifique Debord et Lukacs. est le contraire . Le travail en miettes peut donc moins que jamais produire un lien social dans lequel les hommes se rencontrent individuellement et concrètement. La contemplation est évidemment liée à la séparation. l'industrie et l'expérimentation se fondent sur une attitude contemplative en face des «faits» dans lesquels le mouve ment s'est apparemment coagulé'l (HCC. étant donné que le sujet ne peut contempler que ce qui s'oppose à lui comme séparé de lui. c'est la condamnation nette de toute forme de contemplation. 127). 129. les travaux individuels. insensés en eux-mêmes.

.

comme dictature totalitaire du fragment. en réalité. Le jeune Marx reproche à l'économie politique de ne pas voir l'homme. du juge. Au contraire. et se sont recomposées dans un système cohérent. médiatisée exclusivement par les lois abstraites du mécanisme auquel ils sont intégrés » (HCC. se perdent tout point de vue unitaire sur l'activité accomplie. Lukacs en 1923 enregistre la perte de toute totalité et reprend implicitement le concept de Max Weber du « désenchantement du monde». en lui réservant apparemment dans la sphère de la consommation et du temps libre cette attention qui. 118). J. L'unité et la communication deviennent l'attribut exclusif de la direction du système» (SdS § 26). mais désormais comme conséquence d'une fausse reconstruction de la totalité. du fossoyeur et du prévôt des mendiants 32 ». Ceci est particulièrement flagrant dans l'extension de la réification au-delà de la sphère du travail.. laissant le reste aux soins « du médecin. la banalisation continue à dominer le monde (SdS § 59).. lui est refusée dans le travail comme partout ailleurs (SdS § 43). Debord décrit comment par la suite aussi. mais seulement l'ouvrier.48 GUY DEBORD vail ne réunit plus de façon immédiate et organique et dont la cohésion est bien plutôt. L'insatisfaction et la révolte peuvent même devenir un engrenage du mécanisme spectaculaire (SdS § 59) . dans une mesure sans cesse croissante. toute communication personnelle directe entre les producteurs [ . le spectacle « prend en charge» l'homme tout entier. Les « lois abstraites» ont cessé d'être une pure médiation. et de ne s'intéresser à lui que lorsqu"il travaille. La véritable recomposition des scissions ne peut se faire sur le plan de la seule pensée: seule l'activité dépasse la . à cette phrase de Debord : « Avec la séparation généralisée du travailleur et de son produit.

est une objectivation. au contraire t'aliénation naît seulement . 414 postface). puisque avec l'aliénation. l'identification hégélienne des deux termes et ne tient pas compte de la définition marxienne de l'objectivation comme {( mode naturel.de maîtrise humaine du monde. il résume l'un des thèmes clés de Internationale situationniste. Et lorsque Debord annonce {( qu'aucune idée ne peut mener au-delà du spectacle existant. tandis que l'aliénation en est une déviation spéciale dans des conditions sociales déterminées» (HeC. la négation de l'ordre existant est passée du champ théorique à celui de {( la pratique révolutionnaire qui est la seule vérité de cette négation» (SdS § 84). Un tel concept d'aliénation accepte. sans s'en apercevoir. Dans sa préface de 1967 il dénonce la conception du sujet-objet identique comme irrémédiablement idéaliste. C'est l'un des principaux motifs qui ont incité Lukacs à renier ensuite son texte. Le vrai pivot philosophique d'Histoire et conscience de classe est l'exigence que le sujet n'admette pas d'objet indépendant en dehors de soi. le sujet-objet identique s'y trouve théorisé. De même La Société du Spectacle affirme que {( dans la lutte historique elle-même [ . qui reprochait inlassablement à tous les autres détenteurs de vérités plus ou moins exactes de s'abstenir de toute preuve pratique. en d'autres termes. La théorie du prolétariat n'a en effet de valeur qu'en tant que {( théorie de la praxis » en voie de se transformer en {( une théorie pratique bouleversant la réalité» (HeC. N'importe quel travail..LE CONCEPT DE SPECTACLE 49 contemplation.positif ou négatif. il veut abolir toute objectivité. selon le cas .. ] la théorie de la praxis se confirme en devenant théorie pratique » (SdS § 90) et qu'avec Marx. et l'homme ne connaît vraiment que ce qu'il a fait. 253). mais aussi le langage. mais seulement au-delà des idées existantes sur le spectacle» (SdS § 203).

et il n'est pas facile de les séparer. son objectivation étant identique à son aliénation» (SdS § 80) . il suffit de rappeler la publication. en 1932. En vérité. la critique de l'aliénation capitaliste et celle de la simple objectivité coexistent dans Histoire et conscience de classe. le milieu où le sujet se réalise en . comme le montrait Hegel. On peut donc se demander jusqu'à quel point cette confusion ne se retrouve pas chez Debord. et donc aussi nécessaire que passagère. En identifiant les deux concepts. 401 postface). où celui-ci montre que pour Hegel l'aliénation était identique à l'objectivation de l'Esprit. des Manuscrits économico-pnilosophiques de 1844 de Marx. et Lukacs pense que" cette grossière erreur fondamentale a sûrement contribué dans une large mesure au succès d'Histoire et conscience de classe» (HeC. au-delà de ses intentions. et même il revendique comme un fait proprement humain. 400 postface) et qu'elle a influencé la naissance de l'existentialisme allemand et français. C'est le contraire de cette aliénation où le sujet se trouve devant des abstractions hypostasiées comme quelque chose d'absolument autre: "Le temps est l'aliénation nécessaire.50 GUY DEBORD quand l'essence de l'homme s'oppose à son être (Hee. Debord a voulu éviter cette" grossière et fondamentale erreur». il ne refuse pas. Debord ne désigne pas du tout l'objectivation comme quelque chose de nécessairement mauvais. et rappelle que Marx s'était libéré du" parcours de l'Esprit hégélien allant à sa propre rencontre dans le temps. La nécessité d'opérer une distinction entre aliénation et objectivation était naturellement connue bien avant 1967. la perte du sujet dans les objectivations changeantes que le temps apporte et dont le sujet sort enrichi. Histoire et conscience de classe a involontairement défini l'aliénation comme une conditio humana.

Comme c'était déjà le cas dans Histoire et conscience de classe. reprend ici des termes hégéliens . pour aboutir à des conclusions révolutionnaires. Selon les situationnistes ... l'un des modes fondamentaux de la réification est la spatialisation du temps 33. Le sujet .qui est une « aliénation nécessaire ».Debord.mais Debord était certainement le moins naïf à cet égard . Debord oppose l'espace caractérisé par son non-mouvement. ] Dans cette aliénation spatiale. Pour Debord. Semb le absent d'Histoire et conscience de classe.il suffirait que les sujets empiriques s'entendent entre eux sans intermédiaires. À « l'inquiet devenir dans la succession du temps » (SdS § 170) . comme déjà pour Lukâcs. À plusieurs reprises. L'aliénation sociale surmontable est justement celle qui a interdit et pétrifié les possibilités et les risques de l'aliénation vivante dans le temps» (SdS § 161). même celui qui se présente ici et maintenant.. la société qui sépare à la racine le sujet et l'activité qu'elle lui dérobe. comme il le dit luimême. les fait s'identifi er activement au système qui les contient. Debord semble concevoir le spectacle comme une force qui agit de . . Debord a souligné que l'attitude situationniste consiste à s'identifier avec le passage du temps. comme de La Société du Spectacle. en conditionnant aussi l'inconscient des sujets. le sépare d'abord de son propre temps. doit être au moins partiellement porteur d'exigences et de désirs différents de ceux causés par la réification. le soupçon que le sujet pourrait être rongé à l'intérieur de lui-même par les forces de l'aliénation qui. Debord est amené à présumer que la réification se brise contre un sujet qui dans son essence est irréductible à la réification.LE CONCEPT DE SPECTACLE 51 se perdant [ . ] Mais son contraire est justement l'aliénation dominante [ .

Mais le monde objectif n'aurait pas d'existence autonome s'il n'était que le «re flet fidèle» de son producteur. puisque l'ouvrier se trouve être toujours.52 GUY DEBORD l'extérieur sur «la vie ». car le règne de la marchandise est son règne. Ce n'est pas le sujet lui-même qui est aliéné. la réification . Si la réification s'étend à toutes les classes. et quoi qu'il arrive. Car il faut bien qu'il existe un sujet substantiellement «sain» pour qu'on puisse parler de «falsification» de son activité. nous retrouvons donc ici la théorie du sujet-objet identique. il est donc luimême la principale marchandise du capitalisme. mais son monde. un simple objet de ce qui advient : étant contraint de vendre sa force de travail comme une marchandise. quand ce dernier en est le reflet «infidèle» (SdS § 16). En effet. la conscience de classe n'est pas une donnée empirique que l'on retrouve immédiatement dans la classe ou même chez chaque prolétaire. mais dans son opposition à la réification. Ce sujet qui résiste à la réification est identifié par Debord avec le prolétariat"'. il affirme que le spectacle est à la rois la société même et une partie de la société (SdS § 3). Pour Lukâcs. comme il l'était déjà par Histoire et conscience de classe. mais c'est une donnée en soi qui est attribuée d'office à la classe. La seule classe intéressée au dépassement de la réification est le prolétariat. Pour cette raison. celle-ci en est distincte et est même l'opposé. le sujet. c'est pourquoi sa conscience est «conscience de soi de la marchandise» (HeC. la bourgeoisie toutefois s'y trouve à l'aise. Pour autan t que le spectacle tende ensuite à envahir matériellement« la réalité vécue » (SdS § 8). il peut finalement reconnaître qu'il en est le véritable auteur. 210). L'un et l'autre voient l'essence du prolétariat non pas dans ses conditions économiques. Se voyant réduit à un simple objet du processus du travail.

est en train de devenir celle de la société tout entière. 119). [et qui] représente par rapport aux faits la réalité supérieure et authentique » (HeC. la condition du prolétaire. 219). dès qu'ils le savent. Lukacs et Debord soulignent tous deux que dans la société moderne. le rapport entre travail salarié et capital. comme le calcul et la quantification. transforme le destin de l'ouvrier. celui-ci pourra inversement reconnaître dans chaque « objectivation » un rapport entre des hommes. dans lequel l'essence du processus s'affirme sans falsification et dont l'essence n'est obscurcie par aucune fixation chosiste. 229).LE CONCEPT DE SPECTACLE 53 est destinée à être dépassée quand elle atteint son niveau le plus élevé: quand tout aspect humain se sera éloigné de la vie du prolétariat. c'est-à-dire la réification. La soumission de toute la vie aux exigences de la marchandise. le prolétariat découvrira toutes les autres formes de réification. Dans cette voie. Debord soutient que le prolétariat continue d'exister. médiatisé par des choses (HeC. Debord écrit que « la réussite du système économique de la séparation est la prolétarisation du monde » (SdS § 26) . en concevant celui-ci comme « l'immense majorité des travailleurs qui ont perdu tout pouvoir sur l'emploi de leur vie et qui. en « destin typique de toute la société» (HeC. si on ne l'entend pas uniquement par rapport au salaire. À la différence de presque tous les observateurs des années soixante. se redéfinissent comme le prolétariat» (SdS § 114). le travail d'une bonne partie des classes moyennes s'effectue dans des conditions prolétarisées . 8/13). En partant de la forme de réification la plus évidente. il ne pourra pas s'arrêter avant de reconstituer la totalité: ce « processus d'ensemble. Il est l'ensemble des « gens qui n'ont aucune possibilité de modifier l'espacetemps social que la société leur alloue à consommer» (lS.

c'est que le prolétariat n'est pas encore parvenu à . Le prolétariat est alors plus étendu que jamais " . son projet ne peut qu'être total et non se limiter à une « redistribution des richesses" ou à une « démocratisation" de la société. ni en pensée. et ceux qui veulent l' abolir . Cette impol1ance majeure. indépendamment de toute augmentation de la dose quantitative de survie. augmente considérablement le poids qu'ils conféraient aux formes de fausse conscience. le spectacle ne peut jamais lui garantir une vie riche en termes de qualité. si presque toutes ses actions concrètes doivent être considérées comme « réformistes" . que les situationnistes attribuaient aux facteurs « subjectifs". Face à la totalité du spectacle. ni en acte. Le prolétariat n'est pas seulement privé de la richesse matêrielle qu'il produit. S'il n'en fait pas la démonstration flagrante . en soi. On peut tranquillement supposer que le prolétariat est révolutionnaire dans son essence. « le négatif à l'œuvre". ou plutôt doivent maintenir l'aliénation. tels que les partis ouvriers bureaucratisés. Même si ses revendications économiques peuvent être satisfaites. Elle permettait aux situationnistes de réduire l'importance de faits qui semblaient contredire leur théorie. Le spectacle l'exclut nécessairement de l'accès à la totalité des produits humains et lui interdit d'employer pour un libre jeu ce que l'économie spectaculaire utilise pour un continuel accroissement de sa production aliénée et aliénante. La véritable contradiction sociale se situerait alors entre ceux qui veulent. entre ceux qui ne peuvent. et ceux qui au contraire y tendent. puisque la quantité et la banalité constituent son fondement. dépasser la séparation entre sujet et objet. il l'est aussi de toutes les possibilités de richesse humaine dont il crée les bases. C'est pourquoi le prolétariat se trouve être l'ennemi de l'existant.54 GUY DEBORD (SdS § 114).

. mais ils établiront la communauté . ] le mouvement prolétarien est son propre produit. Selon Debord. après sa participation à la République des Conseils hongroise. avec lesquels les prolétaires peuvent d'abord conduire la lutte et par la suite gouverner une future société libre. Ici sont abolies toute séparation et toute spécialisation. les Conseils «concentrant en eux toutes les fonctions de décision et d'exécution» (SdS § 116). Une telle définition est évidemment très générale et bien éloignée de celle de Marx. à cause de ses illusions et par la faute de ceux qui les manipulent pour leur propre compte. sa cohésion et sa concentration massive dans quelques lieux lui fournissent aussi les moyens de renverser l'ordre existant.. Pour Marx. Le pouvoir des Conseils transformera «la totalité des conditions existantes ». 122). Les Conseils ouvriers ne sont donc pas seulement une institution sociale qui dépasse les institutions bourgeoises et leur division des pouvoirs. l'activité à la première personne remplacera enfin la contemplation des actions d'un parti ou d'un chef. non parce qu'elle est celle qui a le plus grand motif d'insatisfaction. le prolétariat est la classe révolutionnaire. car il veut «se reconnaÎtre lui-même dans son monde» (SdS § 179). mais ce qu'ils peuvent devenir. Dans les Conseils.et ce n'est qu'ainsi que l'on peut comprendre ce qu'ils sont déjà (VS. la figure concrète qu'assume le prolétariat en tant que sujet-objet identique est celle des Conseils ouvriers. Lukacs sympathise lui aussi avec les Conseils. à la conscience de son être vrai. La question n'est pas de savoir ce que les ouvriers sont actuellement. «Dans le pouvoir des Conseils [ . Aux alentours de 1920. et ce produit est le producteur même» (SdS § 117). mais parce que sa place dans le processus de production.LE CONCEPT DE SPECTACLE 55 son être pour soi.

car sa victoire dans la sphère politique est une conséquence de sa précédente victoire dans le champ de la production matérielle. Mais" la bourgeoisie est la seule classe révolutionnaire qui ait jamais vaincu» (SdS § 87). devenant maître et possesseur de son monde qui est l'histoire» (SdS § 74). Étant donné que son économie et son État ne sont qu'une aliénation et la négation de toute vie consciente. la tâche du prolétariat ne peut pas être de s'emparer de ces instruments..56 GUY DEBORD humaine dans laquelle le monde entier sera une création du sujet. comme cela s'est produit en Russie et dans d'autres pays. dans le processus historique.. Debord rejoint Lukacs dans son refus d'une explication uniquement scientifique de l'histoire. Ce "devenir maître» ne peut en aucune façon être entendu au sens où le développement des forces productives porterait au pouvoir d'abord la bourgeoisie. le moteur de l'histoire est la lutte des classes. qui n'est pas un pur reflet des processus économiques. car chez lui" il s'agit d'une compréhension de la luite et nullement de la loi» .phrase qui pourrait également figurer dans Histoire et conscience de . ] Le sujet de l'histoire ne peut être que le vivant se produisant lui-même. qui identifie le "prolétariat à la bourgeoisie du point de vue de la saisie révolutionnaire du pouvoir» (SdS § 86). puis le prolétariat. Le plus grand reproche que La Société du Spectacle adresse à Marx est celui d'avoir cédé" dès le Manifeste» à une conception linéaire de l'histoire. L'histoire moderne" n'a pas d'objet distinct de ce qu'elle réalise sur elle-même [ . sous peine d'un nouvel esclavage. Debord approuve Marx. sujet et objet coïncident déjà en soi. Selon La Société du Spectacle. et la lutte historique est l'effort pour les faire coïncider aussi pour soi.

il faut organiser les « conditions pratiques de la conscience» (SdS § 90) de l'action prolétarienne. Marx conçoit cette essence comme l'appartenance de l'homme à son genre naturel. Quand. comme son Gattungswesen .LE CONCEPT DE SPECTACLE 57 classe . l'histoire humaine est une partie de l'histoire naturelle. Chez Debord on ne trouve aucune tentative de fonder une «ontologie». 401 postface). en 1967. «Nous ne connaissons qu'une seule science. et l'histoire naturelle de l'homme est justement la production de la nature humaine . L'histoire et la communauté comme essence humaine Nous avons déjà évoqué la question du sujet dont l'activité peut être réifiée. la science de l'histoire» (SdS § 81) 36. la tentative marxienne de tirer des révolutions manquées des enseignements ayant valeur scientifique a ouvert la voie aux futures dégénérescences de la bureaucratie ouvrière. En vérité. Lukacs critique la confusion entre aliénation et réification qu'il avait faite lui-même en 1923. et il en déduit la nécessité d'une «ontologie marxiste ». production qui s'est . Selon Debord. cela suppose évidemment l'existence d'une «essence humaine» qui puisse servir de paramètre pour déterminer ce qui est «sain» et ce qui est «aliéné». ce qui n'exclut pas nécessairement toute définition de 1'« essence humaine». Pour Marx. et de se fier à un développement qui ressemble à un processus naturel.et aussitôt après il cite cette célèbre phrase de L'Idéologie allemande. au lieu de se placer sous la conduite de différents chefs. Dans les Manuscrits de 1844. il affirme qu'en réalité l'aliénation n'existe que là où 1'« essence» de l'homme est en contradiction avec son «être» (HCC.

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GUY DEBORD

déroulée dans l'histoire": "L'œil est devenu l'œil humaill
tout comme un objet est devenu un objet social, humaill»
étant donné que" la formatioll des cinq sens est l'œuvre de
toute l'histoire passée 38». Cette humanisation de la nature,
dans laquelle l'homme se produit et s'humanise lui-même,
est comprise par Marx comme un échange organique avec
la nature et comme un développement des capacités productives, au sens large.
On retrouve chez Debord la conception selon laquelle
l'essence humaine, au lieu d'être une donnée fixe, est identique au processus historique, compris comme autocréation
de l'homme dans le temps. « L'homme [ ... ] est identique au
temps» (SdS § 125). S'approprier sa propre nature signifie
avant tout s'approprier le fait d'être un être historique. Dans
les cinquième et sixième chapitres de La Société du Spectacle, ceux qui sont les moins lus, Debord présente une
brève interprétation de l'histoire. Il y considère cette vie historique et la conscience que les hommes en ont comme le
principal produit de l'accroissement de la domination
humaine sur la nature.
Tant que prédomine la production agricole, la vie reste
liée aux cycles naturels et se présente comme un éternel
retour: les événements historiques, tels que les invasions
ennemies, apparaissent comme des troubles venus de l'extérieur. Le temps a un caractère purement naturel et
« donné ». Il commence à acquérir une dimension sociale
quand se forment les premières classes au pouvoir. Cellesci non seulement s'approprient du surplus matériel que la
société réussit à produire, mais n'étant pas tenues de passer
tout leur temps dans les travaux, elles peuvent aussi se
consacrer aux aventures et aux guerres (SdS § 128). Tandis
que la base de la société demeure immuable de génération

LE CONCEPT DE SPECTACLE

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en génération, il existe déjà au sommet un temps historique
(SdS § 132). Temps historique signifie temps irréversible,
dont les événements sont uniques et ne se répètent pas. Il
en naît le désir de s'en souvenir et de les transmettre, c'està-dire les premières formes de conscience historique. Pour
un petit nombre de personnes, l'histoire commence déjà à
prendre une direction, un sens et une signification. Et ceci
aboutit aux premières tentatives pour la comprendre, survenues dans cette « démocratie des maÎtres de la société »
qu'est le monde des polis grecques (SdS § 134). Au moins
à l'intérieur de la communauté des citoyens libres, les problèmes de la société peuvent être discutés ouvertement, et
l'on parvient à admettre qu'ils dépendent du pouvoir de la
communauté, et non de celui d'une divinité, d'un destin ou
d'un roi sacré. La base matérielle de la société reste cependant liée au temps cyclique. Cette contradiction donne lieu ,
pendant une autre longue période, au compromis des religions semi-historiques, c'est-à-dire les religions monothéistes; le temps irréversible, sous forme de l'attente d'une
rédemption finale, se conjugue avec une dévaluation de
l'histoire concrète, considérée comme une simple préparation à cet événement décisif (SdS § 136).
La démocratisation du temps historique ne parvient pas à
progresser jusqu'au moment où la classe bourgeoise, à partir de la Renaissance, commence à transformer le travail luimême (SdS § 140). À la différence des modes de production précédents, le capitalisme accumule, au lieu de revenir
toujours au même point; il bouleverse sans cesse les procédés de production, et par-dessus tout le plus fondamental, le travail. Ainsi, pour la première fois dans l'histoire, la
base même de la société bouge, et pourrait donc accéder
au temps linéaire et historique . Toutefois, au même

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GUY DEBORD

moment, la société tout entière perd son historicité, si l'on
entend par là une série d'événements qualitatifs, étant
donné que le nouveau temps irréversible est celui de la
« production en série des objets» : ce temps est par conséquent un « temps des choses» (SdS § 142). Le nivellement
de toute qualité réalisé par la marchandise transparaît aussi
dans la fin de tOlltes liber1és et prérogatives traditionnelles,
ainsi que dans la dissolution de toute autonomie des lieux.
Dans les sociétés cycliques, la dépendance aux forces
aveugles de la nature poussait la société à se soumettre aux
décisions du pouvoir, parfois réelles, comme ce fut le cas
pour l'irrigation dans l'Orient antique, d'autres fois imaginaires, comme dans les rites saisonniers des rois-prêtres
(SdS § 132). L'économie marchande se présente comme le
successeur de la nature et la bourgeoisie comme son gestionnaire. Le fait que le vrai fondement de l'histoire soit
l'économie, c'est-à-dire un produit de l'homme, doit demeurer dans l'inconscient; et donc la possibilité d'une histoire
consciente et vécue par tous doit rester dans l'ombre. C'est
dans ce sens que Debord interprète la célèbre parole de
Marx dans Misère de la philosophie, selon laquelle la bourgeoisie, après avoir pris le pouvoir, pense qu'« il y a eu de
l'histoire, mais il n'yen a plus» (SdS § 143).
Sous la domination de la marchandise, le temps est profondément différent de celui du passé. C'est un temps dont
tous les moments sont abstraitement égaux entre eux, et ne
se distinguent que par la quantité plus ou moins grande:
exactement comme la valeur d'échange. Déjà, Histoire et
conscience de classe avait analysé l'importance du temps
spatialisé et « exactement mesurable» pour la production
moderne (HCC, 117). Le caractère cyclique se reconstitue
dans le quotidien, dans le temps de la consommation, «le

LE CONCEPT DE SPECTACLE

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jour et la nuit, le travail et le repos hebdomadaire, le retour
des périodes de vacances» (SdS § 150). Dans l'économie
capitaliste, le temps est devenu une marchandise qui,
comme toutes les autres, a perdu sa valeur d'usage au profit de la valeur d'échange. L'organisation de pseudo-événements, la création d'« unités de temps» apparemment intéressantes, sont devenues l'une des principales industries,
comme dans le cas des vacances 39. Au contraire, le temps
irréversible et historique peut seulement être contemplé
dans les actions d'autrui, mais jamais expérimenté dans sa
propre vie. «Les pseudo-événements qui se pressent dans la
dramatisation spectaculaire n'ont pas été vécus par ceux qui
en sont informés» (SdS § 157). D'autre part, ce que l'individu peut vivre réellement dans son quotidien est étranger
au temps officiel et reste incompris, puisqu'il ne dispose pas
des instruments pour relier son vécu individuel au vécu collectif et lui donner une signification plus importante.
Il est intéressant de noter comment Debord utilise les catégories économiques marxiennes pour les appliquer au
temps historique considéré comme le principal produit de
la société. Dans les sociétés primitives, le pouvoir s'approprie de «la plus-value temporelle» (SdS § 128); « les maîtres
détiennent la propriété privée de l'histoire» (SdS § 132); « le
principal produit que le développement économique a fait
passer de la rareté luxueuse à la consommation courante est
donc l'histoire» - mais seulement celle des choses (SdS § 142); le temps est la « matière première de nouveaux
produits diversifiés» (SdS § 151). Selon Marx, l'expropriation
violente des moyens de production des petits producteurs
indépendants, comme pour les paysans et les artisans, a été
une condition préalable pour l'instauration du capitalisme.
Debord dit que pour soumettre les travailleurs au « temps-

62

GUY DEBORD

marchandise, la condition préalable a été l'expropriation
violente de leur temps » (SdS § 159) .
Le spectacle doit nier l'histoire, car celle-ci prouve que la
loi n'est rien, mais que tout est processus et lutte. Le spectacle est le règne d'un éternel présent qui prétend être le dernier mot de l'histoire. Sous le stalinisme, ceci avait atteint la
forme d'une manipulation et d'une réécriture systématiques
du passé. Dans les pays du spectaculaire diffus, le procédé
est plus subtil; on commence par détruire toutes les occasions où les individus peuvent s'échanger sans intermédiaires leurs expériences et leurs projets, où ils peuvent
reconnaître leurs actions et leurs effets. La perte totale de
toute intelligence historique ne laisse pas d'autre choix aux
atomes sociaux que celui de contempler le cours inaltérable
de forces aveugles. Sont également détruites toutes les possibilités de comparaison qui pourraient faire sentir aux individus le contraste entre la falsification opérée par le spectacle et les formes anciennes.
Nous trouvons chez Debord une opposition entre vie
humaine et économie encore plus forte que chez Marx et
Lukâcs. Lukâcs souligne que même dans les sociétés
anciennes stratifiées en états, l'économie est la base de tous
les rappOJ1s sociaux, mais «qu'elle n'a pas atteint [... J objectivement non plus, le niveau de l'être-pour-soi)); elle demeure
par conséquent dans une forme inconsciente (HeC, 81). Au
contraire, à l'époque moderne, «les moments économiques
ne sont plus cachés denière la conscience, mais présents dans
la conscience même (simplement inconscients ou refoulés,
etc.) ) (HeC, 82-83). Dans un autre passage " , il affirme: «c'est
la première fois que l'humanité - par la conscience de
classe du prolétariat [.. .J - prend consciemment l'histoire

car c'est seulement ainsi que l'économie a abandonné sa position de base inconsciente. le développement des forces économiques a été nécessaire. elle se révèle comme une création de l'homme. ] seule la volonté consciente du prolétariat peut préserver l'humanité d'une catastrophe» (HeC.. apparemment irrésistible. avec une violence sans cesse accrue. C'est alors qu'entre en scène la volonté consciente du prolétariat que Lukacs appelle la « violence ». 95). son autonomie. La production matérielle de la société du futur « doit être la servante de la société consciemment dirigée.LE CONCEPT DE SPECTACLE 63 en ses propres mains» (Hee. et celui-ci en prend conscience. elle doit être supprimée comme économie» (HeC. . La tâche du prolétariat est celle de devenir «la classe de la conscience » (SdS § 88). Histoire et conscience de classe rappelle à tous les marxistes qui l'avaient oublié que les crises ne sont pas dues L . l'économie. Dès l'instant où surgit la possibilité réelle du « règne de la liberté ». et la conscience signifie « le contrôle direct des travailleurs sur tous les moments de leur vie » au lieu de la subordination à ce que l'on a créé d'une façon inconsciente. en fait. entendue au sens de rupture de l'autoréglementation du processus.. qui en faisait proprement une économie. elle doit perdre son immanence. « Mais l'économie autonome se sépare à jamais du besoin profond dans la mesure même où elle sort de l'inconscient social qui dépendait d 'elle sans le savoir (. toutes « les forces aveugles poussent à l'abîme d'une façon véritablement aveugle. ] Là où était le ça économique doit venir le je» (SdS §§ 51-52)... Au moment où elle dirige toute la vie. dépend d'elle (. Selon Debord. 288) et que s'achève ainsi la nécessité de se limiter à interpréter et suivre le cours objectif du processus économique. et ( . 289). ] Au moment où la société découvre qu'elle dépend de l'économie..

définie par Marx comme" une période sociale dans laqu elle la production et ses rapports régissent l'homme au li eu d'être régis par lui 41» . En vérité on touche ici à une limite évidente de la théorie de Debord_ La logique de la forme-valeur veut que dans la société de la marchandise . et cette crise économique serait d'ailleurs elle-même due au renouveau de la lutte de classes. Il est vrai que pour les hommes. 135-137). De la même façon. Cela signifie que dans le capitalisme . comme les habitations nouvelles (liS. Debord souligne que s'il y a crise économique. 28). mais aussi à une sorte de révolte de la valeur d'usage (HCC. Lorsque survient la récession dans les années soixante-dix.comme dans les sociétés qui l'ont . bien loin qu'ils puissent le diriger" ».les processus sociaux prennent le caractère d'un processus aveugle. Il ne s'agit pas d'une pure illusion. comme le Callungswesen d'origine feuerbach ienne. mouvement qui les mène. Debord finit par un rappel explicite au prolétari at et une référence implicite à des concepts plutôt vagues.r 64 GUY DEBORD seulement à des causes quantitatives. il y voi t tout au plus une aggravation de la crise générale du système spectaculaire. Dans sa recherche d'un sujet ou d'une essence nécessairement antagoniste au spectacle. "leur propre mouvement social prend ainsi la forme d'un mouvement des choses. signalé plus haut et repris aussi par Lukacs dans sa dernière période. c'est-àdire aux revendications salariales et au refus ouvrier de la pacotille consommable. celleci est de nature qualitative et non quantitative. comme le croient ceux qui "derrière» les" lois du marché» ou les «impératifs technologiques» veulent retrouver un sujet agissant. à des rapports de grandeur entre des facteurs économiques.

Debord a mis eh lumière. bien que sous une forme succincte. mais représente plutôt la plus grande tare du capitalisme. Le prolétariat et la bourgeoisie ne peuvent pas être autre chose que les outils vivants du capital variable et du capital fixe: ils sont les comparses et non les metteurs en scène de la vie économique et sociale. pas plus individuellement que collectivement. dont se réclame égaIement le mouvement ouvrier. c'est-à-dire les luttes de classes. y compris au sens étroit du terme -les sujets.LE CONCEPT DE SPECTACLE 65 précédé et qui connaissaient d'autres formes de fétichisme. État. passent nécessairement par la médiation d'une forme abstraite et égale pour tous . ne sont les acteurs de l'histoire: le processus aveugle de la valeur les a créés et ils doivent au prix de leur propre ruine en suivre les lois. il se réfère à cet aspect de la théorie de Marx qui met au centre les concepts de « classes» et de {( lutte des classes». le caractère inconscient de la société régie par la valeur. Il ne s'agissait dès lors que de luttes de distribution à l'intérieur d'un système que personne ne remettait sérieusement en cause. qui est bien réelle dans la société présente. Ceci est devenu visible aujourd'hui: l'individu moderne est un véritable {( homme sans qualités». Cela ne signifie pas que l'histoire soit par nature un processus sans sujet. L'insistance sur la {( lutte des classes» méconnaît cependant la nature des classes créées par le mouvement de la valeur et qui n'ont de sens qu'à l'intérieur de celui-ci. en même temps. avec de multiples rôles l . comme le prétendent le structuralisme et la théorie des systèmes. ne constitue pas une donnée ontologique et immuable.argent. Leurs conflits. marchandise. Il est inscrit dans la logique de la forme marchandise qu'elle fasse des classes une catégorie parmi les autres et qu'elle détache progressivement toutes les catégories de leurs porteurs empiriques. L'absence du sujet. Mais.

Le développement de la société. uni non seulement par ses conditions de travail mais aussi par toute une culture. n'était en fait qu'un résidu prébourgeois. La mission historiq ue secrète du mouvement prolétarien a été celle-ci . L'existence d'un prolétariat puissant. dans la mesure où il ramène les développements de la société capitaliste à l'action consciente de . un «état» au sens féodal. et non le résultat du développement capitaliste. Les classes dominantes elles-mêmes ont perdu toute «maîtrise ». menace en dernière analyse toutes les classes. ou bien écologiste en tant qu'habitant. généraliser les formes abstraites telles que droit. comme les bas salaires ou l'exclusion des ouvriers des droits politiques. Ce sont précisément les luttes de classes qui ont aidé le capitalisme à s'accomplir en permettant aux masses laborieuses d'atteindre le statut de «monades» abstraites et égales participant pleinement à l'argent et à l'État. qui se présente même aux plus puissants comme une fatalité à laquelle ils doivent s'adapter s'ils veulent maintenir à COUlt terme leurs intérêts particuliers. formes que le mouvement ouvrier lui-même identifiait faussement avec l'essence du capitalisme. un style de vie. Cela s'est souvent fait contre la résistance de cette même bourgeoisie qui restait attachée à défendre des formes en réalité prébourgeoises. détruire les restes précapitalistes. et anti-écologiste en tant que salarié inquiet pour son emploi.66 GUY DEBORD interchangeables qui en réalité lui sont tous étrangers. et désormais l'enjeu de la compétition se borne à trouver une place plus confortable dans l'aliénation générale. marchandise. et imposer ainsi la logique pure du capital. On peut être simultanément ouvrier et copropriétaire de son usine/entreprise. et qui se trouvait plus ou moins en dehors de la société bourgeoise. valeur. argent. Un tel marxisme est nécessairement «sociologiste ».

S'arrimer à de tels concepts lui semblait le signe d'un radicalisme salutaire. mais en réalité c'était confondre le capitalisme avec ses stades antérieurs et imparfaits. selon laquelle l'harmonie avait remplacé l'antagonisme social. très justement. Quand Debord croit possible. Debord.LE CONCEPT DE SPECTACLE 67 groupes sociaux considérée comme un facteur présupposé. l'existence d'un sujet par sa nature même « hors» du spectacle. dans les conditions actuelles. sommet de l'ère fordiste. ne se laissait pas convaincre par la propagande diffusée au cours des années cinquante et soixante. et il l'oublie à nouveau quand il identifie ce sujet au prolétariat. donnant pour preuve la disparition du prolétariat au sens traditionnel. Debord l'admet implicitement: « Pour la première fois. celle des adversaires du spectacle. il semble oublier ce qu'il a lui-même déclaré sur le caractère inconscient de l'économie marchande. était l'héritier de la philosophie classique allemande. À plusieurs reprises. de même que le prolétariat. 1/8). Cela devait le conduire à de fortes oscillations entre ses définitions du prolétariat. Il était parti à la recherche des porteurs réels possibles d'une place déjà assignée dans une construction téléologique de l'histoire. Il participe de la sorte à l'illusion typique du sujet bourgeois qui croit pouvoir décider quand. au contraire. c'est le système fétichiste qui agit. tantôt identifié sociologiquement aux ouvriers. Ces résultats du développement capitaliste n'éliminent pas du tout son caractère antagoniste: ils suppriment seulement l'illusion que la part antagoniste est l'un des pôles constitués par la logique capitaliste elle-même. c'est la théorie en tant qu'intelligence de la pratique . selon Engels. tantôt à ceux à qui il manque tout (SdS § 114) 43. Le prolétariat était appelé au secours par les situationnistes qui lui confiaient la tâche de « réaliser l'art » crS.

cette dernière semble désigner la communauté humaine comme" une soc iété harmonieuse» qui sait" gérer sa puissance» (OCC. la nature humaine» (lS. suppose au préalable le concept de totalité. 8/33). ] est la vraie nature sociale de l'homme. Elle exige que les ouvri e rs deviennent dialecticiens» (SdS § 123). ID/59). l'I. dissolution qui est produite par la victoire d'annihilation qu'a remportée. cette historicité implique que la communauté soit un authentique besoin de l'homme.68 GUY DEBORD humaine qui doit être reconnue et vécue par les masses. Une vraie communauté et un vrai dialogue ne peuvent exister que là où chacun peut accéder à une expérience directe des faits. 246-247). sur le terrain de l'économie. la valeur d'échange dressée contre la valeur d'usage» (lS. La polémique contre l'économie autonomisée. Quand l'idéologie atteint son apogée dans le spectacle. "elle n'est plus la lutte volontariste du parcellaire. affirme que "ce sont les Conseils [ouvriers] qui auront à être situationnistes» et non l'inverse".. et en général contre les séparations. Debord dit que" la communauté [ . 10/11).. et tendent à s'imposer comme explication et organisation totales» (lS. 11/64). où l'on voit" ces fragments de la puissance sociale qui prétendent représenter une totalité cohérente. mais son triomphe» (SdS § 213). et qu'elle attend que les ouvriers viennent jusqu'à elle (lS. Son contraire est la "dictature totalitaire du fragment» (lS. Chez Debord.S. et où tous disposent des moyens pratiques . La communauté est corrodée par l'échange: le spectacle signifie" la dissolution de toutes les valeurs communes et communicables. Si la nature de l'homme est son historicité. 6/6).

Les situationnistes étaient convaincus que la communication directe des sujets suffirait pour mettre un terme aux hiérarchies et aux représentations indépendantes: « Là où il y a communication. le quartier. il n'y a pas d'État» (IS. Le contraire c'est le spectacle : ici. un noble pouvait dissiper ses richesses pour élever son prestige. constituaient des formes de communication directe où chacun gardait le contrôle sur une partie au moins de sa propre activité. Dans le passé. comme dans le cas des corporations qui limitaient la production pour maintenir un certain niveau qualitatif. les forces productives étaient soumises aux ordonnancements traditionnels. dont la dissolution était une condition indispensable. la corporation. Mais aussi le village. Cela se produit partout où les sujets accèdent au monde non plus par leur expérience personnelle. Les formes communautaires anciennes. On peut rappeler que presque toutes les sociétés précédant la société marchande dépensaient leur surplus dans la fête et le luxe. mais à travers des images. bien qu'encore limités à certaines catégories de la population.LE CONCEPT DE SPECTACLE 69 et intellectuels pour décider de la solution des problèmes. Le passé a connu des réalisations partielles de ces conditions : les polis grecques et les républiques italiennes médiévales en étaient les exemples les plus avancés. selon Histoire et conscience de . un fragment de la totalité sociale s'est soustrait à la discussion et à la décision en commun et donne ses ordres dans la communication unilatérale. 8/30). au lieu de le réinvestir dans un cycle accru de la production. jusqu'aux tavernes populaires. les activités éCQnomiques pouvaient être également subordonnées à d'autres critères: dans la société médiévale. qui sont infiniment plus manipulables et qui impliquent par eIlesmêmes un consentement passif.

132). et il en reste quelque chose dans Histoire et conscience de dasse. 116. où il parle d'" unité organique» (HeC. En effet. mais ce n'est qu'ainsi que peut se former l'individu libre qui n'est plus déterminé par ces appartenances 45. l'inventeur de l'opposition entre société et communauté. approuve ce dernier d'avoir conçu" la séparation entre la société civile et la société politique comme une contradiction 46 n. Il y a là une contradiction car il s'agit de quelque chose qui à l'origine était unitaire et qui s'est divisé en deux parties opposées: les anciens "états» étaient. des communautés qui "conservaient» l'individu dans son intégrité. la seconde est un ensemble de liens personnels concrets et une unité organique d'où naissent les actions de l'individu. dans sa Critique de la philosophie du droit de Hegel. 166). étaient donc des sociétés incomplètement soumises aux critères économiques. Mais en substance. tant bien que mal. en lui assignant . Le jeune Marx. Debord lui aussi stigmatise le spectacle comme une "société sans communauté» (SdS § 154). est à cet égard significative: la première est un lien purement extérieur médiatisé par l'échange entre des personnes en perpétuelle concurrence. 119). c'est un bourgeois. par opposition au "calcul n des temps modernes. l'homme est divisé: dans lasphère politique c'est un citoyen. dans ses premiers livres Lukiics considérait avec nostalgie les temps" pleins de sens n. La référence à F.70 GUY DEBORD classe. tous deux sont du même avis que Marx. dans la vie sociale et économique. membre d'une communauté abstraite. Dans la société moderne. pour qui la dissolution des anciens liens a ôté aux hommes la sécurité et la plénitude résultant de l'appartenance à un "état». comme le Moyen Age. pour que" l'ensemble de la satisfaction des besoins de la société se déroule sous la forme du trafic marchand n (HeC. Tônnies (HeC.

Au fond. Dans La Société du Spectacle.LE CONCEPT DE SPECTACLE 71 un statut à la fois juridique. Au contraire les classes modernes se basent exclusivement sur une différence sociale 48• L'isolement. moral. mais que leur séparation était une condition nécessaire pour leur croissance et leur réunification à un niveau plus élevé. tendance qui s'exprime initialement dans l'art puis dans sa négation . La recomposition des forces séparées ne peut avoir lieu que lorsque le développement de l'économie marchande a révélé la domination de l'économie sur la société et perfectionné la maîtrise de la nature. le lien entre le seigneur féodal et le serf n'était pas uniquement économique. Debord est du même avis que Lukacs dans sa . l'abstraction et les séparations de la société moderne sont donc un stade de passage inévitable pour la recomposition d'une communauté libre. dans lequel les forces qui ont pu grandir en se séparant ne se sont pas encore retrouvées » (SdS § 25).HCC. Ici Debord exprime clairement l'idée que les diverses séparations au sein de l'unité ne sont pas seulement destinées à se recomposer. extraite d'Histoire et conscience de classe (SdS § 180 . on retrouve une téléologie semblable d'un esprit hégélien: « Toute communauté et tout sens critique se sont dissous au long de ce mouvement [le développement de l'économie marchande]. et qu'ensuite s'opère toujours une tendance à la totalité et à la recomposition.c'est ici que Debord place la citation mentionnée plus haut de la Différence des systèmes de Fichte et de Schelling de Hegel . social et économique. mais concernait tous les aspects de son existence 47. À la différence du lien qui existe entre le « libre» vendeur de sa force de travail et son acheteur. 176). Le même déterminisme semble revenir dans la thèse selon laquelle les « sociétés unitaires » ou « sociétés du mythe » doivent se dissoudre en éléments autonomes.

en s'appuyant sur une citation marxienne. exactement comme il la provoque selon les théories" économicistes ». La domination sur la nature devrait désormais conduire la société à poser la question" que faut-il en faire?» et à l'utiliser pour dépasser le travail au profit d'une activité libre. est la cond ition préalable d'une société enfin libérée (HCC. mais dans cette expression le permis s'oppose absolument au possible» (SdS § 25). La transformation de la nature. dont on attend qu'il provoque. 393 postface). en changeant seulement son gestionnaire. la révolution. bien qu'il se fasse au détriment de tant d'hommes. considérées comme nécessaires pour arriver à l'actuel état des forces productives. L'aspect" déterministe» ressort aussi de la constatation qu'un autre facteur est devenu central dans l'histoire: la conscience du désaccord entre l'existant et le possible. Cette conception est toutefois en contradiction évidente avec l'assertion que toute la production bourgeoise est aliénation dans sa structure même. la théorie selon laquelle le prolétariat doit hériter du monde créé par la bourgeoisie.72 GUY DEBORD préface de 1967 : celui-ci. Il semble que l'on retrouve ici. Tandis que le sacré des sociétés anciennes exprimait" ce que la société ne pouvait pas faire». et que par conséquent le prolétariat ne peut succéder à la bourgeoisie comme nouveau maître dans ce champ. qui est pour- . Ce développement. On peut trouver aussi discutable l'acceptation sous-jacente de toutes les souffrances du passé. par une voie plus indirecte. chez Lukâcs comme chez Debord. le spectacle est au contraire l'expression de "ce que la société peut faire. se reproche de ne pas avoir compris à l'époque d'Histoire et conscience de classe que le développement des forces productives par la bourgeoisie a une fonction objectivement révolutionnaire.

Mais sur un plan plus général. les situationnistes pensent que ({ le renversement du monde renversé» et l'accomplissement de l'histoire sont arrivés.. Mais les situationnistes sont à maints égards étrangers à l'optimisme excessif que produit souvent le finalisme.LE CONCEPT DE SPECTACLE 73 tant le grand mérite de la bourgeoisie. Il ajoute que ({ la critique qui va au-delà du spectacle doit savoir attendre» (SdS § 220). avec trop d'optimisme. est utilisée par celleci pour conserver les hiérarchies actuelles (lS. 8/7). Debord écrit. 10/3). 613). 8/4-5) et pour maintenir dans l'inconscient le véritable fonctionnement de la société. Debord avertit que la théorie critique ({ n'attend pas de miracles de la classe ouvrière. Que les forces de production finissent par subvertir les rapports de production. met en garde contre le triomphalisme. Même dans les moments les plus forts de Mai 68... En 1965 il annonce ({ le déclin et la chute de l'économie spectaculairemarchande» (lS. En 1957 déjà. en regard du grandiose développement possible» (lS. ceci reste vrai pour Debord dans un sens plus large: non pas comme ({ une condamnation automatique à court terme de la production capitaliste». Elle envisage la nouvelle formulation et la réalisation des exigences prolétariennes comme une tâche de longue haleine» (SdS § 203). ] du développement à la fois mesquin et dangereux que se ménage l'autorégulation de cette production. Après 68. les situationnistes retiennent que la société européenne de l'après-guerre représente le dernier stade de la société de classe multiséculaire.S. l'I. mais comme la « condamnation [ . que la culture Sagan-Drouet représente « un stade probablement indépassable de la décadence bourgeoise» (Rapp. à laquelle rien ne peut succéder qu'un renversement général. comme le pensait Hegel . Cette sorte de finalisme rappelle la Phénoménologie de l'esprit.

exemple extrême. Dans le chapitre suivant nous verrons comment ceci est advenu. l'histoire et la vie réelle sont revenues à l'assaut du ciel spectaculaire» (IS.est commenté ainsi. Dans les mois suivants [c'est-à-dire en 68]. au moment où il a poussé si loin son invasion de la vie sociale. puis face à l'État prussien. du moins pour cette époque . en 1969. va connaître le début du renversement du rapport de forces.74 GUY DEBORD face à Napoléon. dans Internationale situationniste : « Le spectacle. et comme le croyait Marx durant la révolution de 1848. Un exemple de substitution du vécu par des images datant d'octobre 1967 . . 12/50).

.

On peut une fois de plus observer que dans le spectacle survien t un continuel renversement entre image et chose: ce qui n'était qu'« idéal " la religion et la philosophie. 12. n03. recommande à ses lecteurs. de sauter le chapitre initial du Capital.. [1969]. Livre l. se réduit à une image. désormais. ont exercé une influence extrêmement pernicieuse sur le développement du marxisme selon lui (<< Avertissement au lecteur du Livre J du Capital. Mais s'il en était ainsi. Le Capital. Œuvres.. 8. 13 et 22) . Par conséquent. 83-84). préface au Capital.76 GUY OEBORD 7. Paris. la valeur d'échange se consomme et la valeur d'usage s'échange et "toute jouissance qui s'émancipe de la valeur d'échange acquiert des traits subversifs ' (<< Du fétichisme en musique et de la régression de J'audition " tr. p. tel Ricardo./nflarmoniques. Gallimard . p. Les principes éditoriaux et les traductions de toute celle édition sont extrêmement discutables et nous avons modifié à plusieurs reprises la traduction. 147). Pour celui qui s'étonnerait du fait que J'on ait si peu parlé du «travail abstrait " voici précisément un premier élément significatif: la traduction française du Capital citée dans ces pages. Le Capital. cit. rien n'est plus erroné que J'opinion de ces interprètes selon lesquels ce n'est que pour des motifs méthodologiques que Marx a commencé par J'analyse de la valeur. vol.. f. Œuvres. et il se dévoile en affirmant que les pages sur le caractère fétiche de la marchandise. J'argent et J'État. 13. 11. l. 1989. op. marxienne ne serait pas autre chose qu'une variante de J'économie politique de ses prédécesseurs bourgeois. vol. cit. Karl Marx. néfaste résidu d'hégélianisme. l. Celle phrase plaît tellement à son auteur qu'il la réutilise quand il se cite lui-même plus de vingt ans après (Pan. p. Theodor W. Flammarion. Louis Althusser. lors d'une première lecture. Déjà dans les années trente. pp. Paris. Adorno affirmait que. 1O. fr. Manifeste du Parti communiste. 187. Karl Marx et Friedrich Engels. qui n'aurait de sens que lue à travers J'analyse ultérieure de la plusvalue. . se matérialise. vol. et ce qui possédait une certaine réalité matérielle. 565. op. IRCAM. par exemple. p. 1988. 9. la ' critique de J'économie politique. la plus ancienne et de loin la plus diffusée. in Karl Marx. 1965. 548.

p. p. cit. Chez Marx. cit. du 15. 18.1878 et du 28. 14.11.1872. Titre du quatrième paragraphe du premier chapitre.. cit. Ernst Lohoff écrit. la «valeur» ne peut contenir la réalité. cit. ci!. 607.11. 21. Op. 17..1 A. Danielson du 28. op. cit.LE CONCEPT DE SPECTACLE 77 a tout simplement supprimé les derniers mots «au travail humain abstrait» que nous ajoutons ici même.M [marchandise]A' réduite aux deux extrêmes A-A' où A' =A +.. 606. Op. ce faisant.11. (La référence au fer et à l'or manque dans la traduction française).. mais elle la subordonne à sa propre forme. se détruit elle-même. (Les premiers mots de cette citation manquent dans la traduction française). Op. argent qui se multiplie. p. p.1873). et aussi la lettre d'Engels à Marx du 29.IISI). Dans le capital productif d'intérêt. p.. l'une des rares publications de ces dernières années ayant approfondi ces arguments: « La teneur contemplative et affirmative avec laquelle Hegel fait se développer la réalité à partir du concept d « Être» est totalement étrangère à la description marxienne [de la valeur].. Loc. mais il est vrai aussi qu'il s'est plaint d'avoir dû «aplatir» beaucoup de passages pour les rendre acceptables au lecteur français. 15. mais il s'agit en réalité d'un rapport entre les quantités de travail qui les ont produites (cf. p. condensée dans un raccourci vide de sens» (Le Capital. Le Capital. op. cit. cit. dans le numéro 13 (1993) de la revue allemande Krisis. 572. 23. Op. ses lettres à N. l'argent dans la formule A.1878. p. 20.. 22.5. III. le caractère tautologique de la production de valeur atteint son expression la plus claire: «A [argent]A' [davantage d'argent] : nous avons ici le point de dépalt primitif du capital. Il est vrai que Marx a luimême revu cette traduction. 608). le sens commun y voit un rapport naturel. 16. C'est la formule primitive et générale au capital. 608. op. surtout dans le premier chapitre (cf. 19. Le Capital. Si une tonne de fer et deux onces d'or ont «la même valeur» sur le marché. détruisant cette dernière et.F. vol. c'est-à-dire dans «l'argent qui produit de l'argent ». La critique marxienne de la valeur n'accepte pas la valeur comme une don- . 586.

Aix-les-Bains. p. 9/26). nous nous référons exclusivement au Lukâcs d'Histoire et conscience de classe. Strasbourg. en observant que c'est justement l'activité. mais uniquement une augmentation de valeur (argent. qui abhorraient les dogmes et les dsmes». De la misère en milieu étudiant. 1978. qui est typique de la bourgeoisie. 72. excluant de notre propos son parcours ultérieur. 1226. Histoire et conscience de classe avait davantage raison que son auteur ne veut l'admettre en 1967. Elle déchiffre son existence autosuffisante comme une apparence.. 1042." 24. Sulliver. Lukâcs a plus tard vigoureusement renié cette affirmation. Il faut également rappeler un texte publié en 1924 en Union soviétique et passé presque inaperçu. 30. Karl Marx. qui reprenait aussi cette thématique : Isaac 1. et non la passivité. 26 . p. travail mort objectivé). Marx qualifie de "point de vue bourgeois" le point de vue "purement économique ». 27. 1995].. . 280). la réalisation à grande échelle de la médiation en forme de marchandise ne porte absolument pas au triomphe définitif de celle-ci. Paris. mais coïncide plutôt avec sa crise. 25. vol. 28. c'est-à-dire quantitatif (cf. produit toujours une transformation qualitative (par exemple un tissu qui devient un manteau). cit. Cf. peut parfaitement pat1ir d'un" fait" ou d'une" loi. Maspero. 1966. J. Les situationnistes. Alors que le travail. vol. et n'argumente pas davantage en son nom. déclaraient qu'ils étaient marxistes" bien autant que Marx disant "Je ne suis pas marxiste" » (IS. op. fr. Roubin. sous son côté concret. cité également dans HCC. Manuscrits de 1844. Et précisément. p. Le Capital. p.78 GUY DEBORD née de base positive. Paris. 29. par exemple. D'où son caractère tautologique. cit. 28 [réédition Champ Libre. 1976. EssOls sur la théO/je de la valeur de Marx. En disant" Lukâcs ». 1968.lll. dont la validité est acceptée passivement. Paris. aucune transformation n'est réalisée sous son côté abstrait. op. 3!. fr. Sur le plan théorique. Mais s'activer. Éditions sociales. Le Capital. tr. et dans ce cas. Cf. 32. les situationnistes approuvent malgré tout cette conception de l'organisation et voudraient l'appliquer à eux-mêmes. même de façon forcenée. tr.

Le {( Club Méditerranée » a souvent été une cible polémique des situationnistes. Berkeley Los Angeles . à l'origine.Londres. 1994. 40. Mais on pouvait s'attendre à quelque chose de moins superficiel de la part de cet historien de la philosophie.. selon l'introduction de 1923 d'Histoire et conscience de classe. renvoie au-delà de la société bourgeoise» (HCC. il est intéressant de noter que les universitaires sont en train de cesser de traiter Debord en « auteur marginal ». Vingt ans après dans les Commentaires. et le règne du spectacle est leur expression. et dans lequel. même Debord a fini par admettre que la classe prolétarienne a été absorbée par la classe moyenne. 37. et des plus avancées. op. 92 et 94. 187) et Debord écrit que l'existence du prolétariat dément la conclusion hégélienne. qui s'est fait remarquer par de bons travaux sur l'École de FrancfOit. occupent désormais tout l'espace social. mais il leur manque la conscience de classe du prolétariat. 38. pp. qui. cit. 95-96. pp. Plus encore qu'Histoire et conscience de classe. dont le septième chapitre s'intitule « From the Empire of the Gaze to the Society of the Spectacle: Foucault and Debord ». « on a l'écho de ces espoirs exagérément optimistes que . tout en étant {( la confirmation de la méthode » (SdS § 77). Downcast Eyes. 34. la question s'est retournée: les classes moyennes.LE CONCEPT DE SPECTACLE 79 33. cit. 39. d'aliénation du quotidien. 36. Leurs conditions de vie sont prolétarisées en terme de privation de tout pouvoir sur leur propre vie. 35. Il s'agit du texte « Le Changement de fonction du matérialisme historique ». cité également dans IS. Marx. la méthode dialectique. Op. de ce point de vue. Debord met l'accent tantôt sur l'aliénation de 1'«homme» ou de 1'«individu ». University of Califomia Press. On trouve quelques observations à ce sujet dans le livre de Martin Jay. . Manuscrits. fut prononcé lors d'une conférence en 1919 durant la République des Conseils hongroise. tantôt sur celle du {( travailleur». dont Debord avait d 'abord annoncé qu'elles seraient absorbées par le prolétariat. The Denigration of Vision in TwentiethCentury French Thought. Lukacs dit de l'analyse hégélienne de la société bourgeoise que {( seule la démarche de cette déduction. 9/13. étant l'une des premières formes . De toute façon.

p. J Prolétaires non pas de la propriété. p. Op. 1118·1122). 9). Document du débat interne à l'l. pp. en 1970.. 47. p.. cité in Pascal Dumontier. vol. par exemple le premier chapitre de L'Idéologie olle· mande (surtout Marx. in Marx. 111. 12/1 0/1990). 960. Op. On ne s'étonnera donc pas de voir un Gianni Vattimo. 1990. cit. 45. l. Paris. Théorie el pratique de la révolution (1966·1972). vol. cité in 1/ Manifesto. et par conséquent le fait qu'elles ne sont pas un facteur présupposé. 187.10. 43. ou le chapitre" Formes précapitalistes de la pro· duction» de Fondements de la critique de l'économie politique. Ill. Il. cit. 1982. 954. Critique de la philosophie du droit de Hegel. mais de la "q ua· lité de la vie"» (La Stampa. Gallimard. p. déclarer:" Une grande majorité d'entre nous sont des prolétaires [ .. 609. 48. Le Capital. Gérard Lebovici. 41. Œuvres. cit. Cf. pp. op.1990. vol. Karl Marx. pro· phète turinois de ce qu'il définit lui·même comme la "pensée faible». mais un facteur dérivé dans la société marchande. le "marxisme» aurait déjà pu déduire de ces indi· cations la nature en dernière analyse quantitative des classes sociales.. Œuvres. . 615·616. Les Situationnistes et Mai 68.S. op... cit. 44. 46. En vérité. 42.80 GUY DEBORD beaucoup d'entre nous ont eu. Paris. quant à la durée et au rythme de la révolution» au cours de cette période (HCC.

nous ne l'avons pas cherchée dans les livres. analysée dans le chapitre précédent. 251) : la reformulation des théories de Marx par Debord. lui aussi. à exercer une certaine influence sur le monde. au Quartier latin. à la fin de 1952. qui s'étaient donnés le nom d'« Internationale lettriste ». dans des bistros évités par tout étudiant respectable. buvaient sans mesure et . et encore moins d'une activité militante dans les petits ou grands partis de la gauche. mais en errant» (OCC. à quelques pas de là.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE L'Internationale lettriste «La formule pour renverser le monde. n'est pas née d'une étude érudite. Tandis qu'à l'École normale supérieure. et ne s'effacerait jamais tout à fait. le jeune Debord entamait un parcours qui devait l'amener. la future «élite» préparait sa carrière. Rétrospectivement il affirmera avec certitude que le désordre qui a bouleversé le monde en 68. certains jeunes gens plutôt égarés. a eu pour origine quelques tables de bar où. L'élaboration et la diffusion de la théorie de Debord ont eu davantage le caractère d'une aventure passionnante que d'un séminaire d'études marxologiques.

Nous avons porté l'huile là où était le feu)} (OCe. La singularité de Debord tient encore au fait qu'il peut dire: "Ce que nous avions compris. 252-253). 246) affirme Debord en évoquant cette période dans son film ln girum. En parlant de luimême. 82 GUY DEBORD projetaient des errances systématiques appelées" dérives)}. est soulignée par son affirmation que la haine dont il fut toujours entouré remorrterait à cette époque: « Certains pensent que c'est à cause de la grave responsabilité que l'on m'a souvent attribuée dans les origines. L'importance de ses premières activités. 53). L'aventure de Debord s'enchaîne à partir de ce début: "II faut découvrir comment il serait possible de vivre des lendemains qui soient digrres d'un si beau début. 252). on veut la continuer toujours)} (Oee. ses amis et lui sont" possesseurs d'un bien étrange pouvoir de séduction : car personne ne nous a depuis lors approché sans vouloir nous suivre)} (Oee.r. qui passaient alors presque inaperçues.. ni aux éloges des intellectuels de journaux. Dès cette époque. . l'extrême rareté d'un tel phérromène explique pourquoi" ceux qui nous exposent diverses pensées sur les révolutiorrs s'abstiennerrt ordinairement de nous faire savoir comment ils ont vécu )} (OCC. il est donc indispensable de jeter un regard sur ce qu'il a fait. "II est admirable de constater que les troubles qui sont venus d'un lieu infime et éphémère ont finalement ébranlé l'ordre du monde)} (Oee. 246). Nous n'avons pas aspiré aux subsides de la recherche scientifique. il cite l'affirmation de Chateaubriand: "Des auteurs modernes français de ma date. Cette première expérience de l'illégalité. ce que Debord au contraire n'omet pas de faire. je suis aussi le seul dont la vie ressemble à ses ouvrages)} (Pan. ou même dans le commandement. 220). nous ne sommes pas allés le dire à la télévision. Pour mieux comprendre ses idées.

35). Debord est resté fidèle à cette intention. « le dépassement de l'art» se présente à Debord sous la forme du lettrisme. il n'entend consacrer sa vie à aucun art ni à aucune étude universitaire (Pan. Debord. il a cherché et entrevu en effet « le « passage au nord-ouest» de la géographie de la vraie vie» (Préf.. Sans aucun doute. Que lui. « avec quatre ou cinq personnes peu recommandables de Paris ».et la fondation de l'Internationale lettriste? En 1952. 131) : « Après tout. Né le 28. Dans un premier temps. Cette entreprise s'est développée jusqu'à devenir une guerre sociale où les théories « sont des unités plus ou moins fortes qu'il faut engager au juste moment dans le combat» (OCC. dont la figure avait été élevée par les surréalistes à l'exemple suprême de l'homme totalement opposé à toutes les valeurs bourgeoises.. 20).. a déplu d'une manière très durable. au festival du cinéma de . Debord aspire dès son adolescence à une vie pleine d'aventures.pour ainsi dire . qui nous avait menés là. et l'aventurier pré-dadaïste Arthur Cravan.. c'est ce que j'ai fait en 1952» (Pan. chez moi. c'était la poésie moderne. depuis cent ans. 130-131). bien qu'important. Qu'a-t-il donc fait cette année-là. 218) l'élaboration d'une théorie n'était qu'un élément. fût « une sOlie de théoricien des révolutions» serait donc « la plus fausse des légendes» (OCC. En 1951.12.. d'après lui. Je crois plutôt que ce qui. Nous étions quelques-uns à penser qu'il fallait exécuter son programme dans la réalité » (Pan. Ses modèles étant Lautréamont.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 83 de la révolte de mai 1968. 219). à part un curieux film . d'un jeu complexe 1. Le point de départ était « le dépassement de l'ali » réalisable à ce moment-là « à partir de la poésie moderne s'autodétruisant» (Préf.1931 à Paris. 35).

qu'ils lui demeurent fidèles ou qu'ils le dépassent: avant tout la conviction que le monde entier est d'abord à démonter. le saut à faire pour atteindre ce but étant la réduction de la poésie à son élément ultime. puis à reconstruire. la lettre. Avec un petit groupe de fidèles. mais que par ailleurs il a inventé beaucoup de choses qui ont permis à d'autres artistes « avant-gardistes» des années soixante d'époustoufler le monde. Ce dernier.[ GUY DEBORD Cannes.pensons à l'Ursonate de Kurt Schwitters . propose dès 1946 à l'establishment culturel parisien un renouvellement complet non seulement des arts. Tout l'art traditionnel est déclaré mort. projette un film intitulé Traité de Bave et d'Éternité. Reprenant la charge iconoclaste des dadaïstes et des premiers surréalistes. sous les huées. une sorte . et l'alternative est inventée aussi par Isou: le détournement. Celle-ci est à la fois un élément graphique. Dans le lettrisme d'Isou. reliant ainsi la poésie. Il s'agissait des lettristes d'Isidore Isou. à utiliser dans le collage. Isou étend ce procédé et d'autres à tous les domaines artistiques et sociaux. il rencontre un groupe qui. non plus sous le signe de l'économie. et avec des poésies onomatopéiques et divers monologues en guise de bande-son. à utiliser dans la déclamation onomatopéique. il faut rappeler que ce mouvement doit beaucoup aux dadaïstes . mais de la civilisation entière'. et un élément sonore. Isou veut porter à son terme l'autodestruction des formes artistiques commencée par Baudelaire. comme le cinéma et l'architecture. presque sans image. né en 1924 en Roumanie.. Du point de vue de l'histoire de l'art. on trouve déjà une bonne part de l'esprit qui caractérisera plus tard Debord et les situationnistes. la peinture et la musique. mais sous celui de la créativité généralisée.

en interrompant des représentations théâtrales. des inaugurations de galeries d'art et des festivals de cinéma.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 85 de collage qui réutilise des éléments déjà existants pour de nouvelles créations. se succèdent les phases ampliques dans lesquelles se développe toute une richesse d'instruments expressifs. mais aussi avec le sectarisme et les polémiques internes que cela implique. mais laisse néanmoins ses traces. à Pâques. la tendance à croire qu'un petit groupe est appelé à opérer la palingénésie du monde. deviennent égaIement des idées centrales chez Debord.n'est pas suivie à la lettre par Debord. puis détruit peu à peu ces raffinements 3. Il en va de même pour l'idée d'Isou d'inventer de nouveaux procédés plutôt que d'exécuter des œuvres. dans l'art. uni à une pratique non conformiste de la vie. dans les arts. rend ce mouvement attrayant même pour certains jeunes dont les préoccupations ne sont pas à proprement parler artistiques. Le groupe d'Isou se consacre en outre à l'organisation de petits scandales. Un scandale spectaculaire a lieu en 1950. on trouve déjà. Tout ceci. Selon Isou. autrement dit du style de vie. et d'en revendiquer ensuite la paternité pour tout ce qui ressemble à ces procédés. et l'introduction des comportements et des sentiments. encore aisés à provoquer à cette époque.une autre réelle anticipation lettriste sur les années soixante . dans la cathédrale de Notre-Dame : un jeune homme déguisé en dominicain monte en chaire et annonce aux fidèles que . et les phases cise/antes dans lesquelles l'art perfectionne. Enfin. dans le lettrisme d'Isou. avec toute la plaisante mégalomanie. L'aspiration à dépasser la division entre artiste et spectateur. La découverte de la jeunesse comme catégorie sociologique et comme force révolutionnaire potentielle .

d'être trop positifs et trop artistes. tantôt noir. Il ne peut plus y avoir de film. Le 30 juin 1952. Son titre est Hurlements en faveur de Sade. annoncé et reproduit préalablement dans l'unique numéro de [on. Le sens de la provocation est de dépasser le principe de la passivité du spectateur: à la différence des deux ou trois films lettristes précédents. Debord écrit: "Tout de suite je me suis trouvé comme chez moi dans la plus mal famée des compagnies» (Oee. si vous voulez. 222) et il offre aussitôt sa contribution. Le groupe de Debord veut lier son action à une critique sociale d'inspiration marxiste. En novembre 1952. et reproche aux" vieux lettristes ». on entend une série de citations provenant des sources les plus diverses. le tout interrompu par de fréquents silences. Au début du film on entend: "Le cinéma est mort. Il). on projette son film. revue du cinéma lettriste (avril 1952) 4. Assurément. Passons. au débat» (Oee. Ses amis et lui vont ainsi se trouver très vite en conflit avec Isou et ses fidèles. il veut mettre un point final même au plus récent des arts. une arrestation et la une dans les journaux. celte action s'achève par une tentative de lynchage. des observations sur la vie des lettristes et quelques affirmations théoriques. se succèdent vingt-quatre minutes de silence et d'obscurité totale. Debord ne se préoccupe plus d'une nouvelle esthétique. ou " lettristes de droite ». mais le scandale n'est pas celui qu'attendaient probablement les spectateurs: tandis que l'écran est tantôt blanc.86 GUY DEBORD "Dieu est mort». le film est interrompu au bout de vingt minutes par un public indignés. À la fin. quatre personnes fond ent à Aubervilliers l'Internationale lettriste 6. dont l'idolâtrie de la "créativité» représente à leurs yeux un dangereux idéalisme. presque personne sur . encore que de façon vague. Bien qu'il soit présenté dans un ciné-club" d'avant-garde ».

connu sous le nom d' « École de Paris». des groupes comme COBRA en Hollande. Belgique et Danemark. du moins indirectement. de semblables déclarations devaient être fréquentes dans un certain milieu. d'autre part à l'involution spiritualiste de beaucoup de ses adeptes. Au contraire. après la guerre. à mille lieues de toute nouveauté révolutionnaire.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 87 le moment ne prend acte de ce que proclament quelques jeunes gens «marginaux» dans un bouge de banlieue. Ce n'est que hors de France qu'il peut encore inspirer. le climat politique et culturel est plutôt gris. on voit apparaître dans la pemture un nouvel académisme un peu « avant-gardiste ». sa décadence devient brutalement évidente: on en remarque les signes. Les années vingt. d'autant qu'à cette époque. en France. sont marquées en France par une effervescence notable. Dans le champ littéraire. qui se poursuit jusqu'aux années trente. Au contraire. ou comme le groupe belge de Marcel Mariën. Ce fait surprenant est dû sans nul doute à la «carrière» ultérieure de Debord. Avant de suivre le parcours de cette singulière organisation. les vieilles gloires du genre Mauriac ou Gide demeu- L . après la Libération de 1945. le morceau de papier sur lequel ils fixèrent alors leurs principes en vingt lignes est présenté comme un document historique dans un gros volume illustré 7. hormis un très bref moment d'euphorie. d'une part à son entrée dans les temples de l'art bourgeois et dans la publicité. arrêtons-nous un instant pour examiner le moment historique dans lequel elle est née. Mais quarante ans plus tard. Si le surréalisme avait déjà perdu beaucoup de sa charge novatrice dès 1930. en particulier la première moitié.

Aux forces bourgeoises. À cette époque. d'anarchistes et de bordiguistes. Mais hormis leur incapacité totale à se faire entendre en public. Totalement inféodé à l'URSS de Staline.comme il l'écrit encore en février 1956. mais doté d'un quart des votes électoraux et d'un très grand prestige. et radotant sur une" logique prolétarienne JJ.Merleau-Ponty. Les choses sont encore plus nettes en politique. Aron et Camus . ceux-ci souffrent de structures autoritaires et de stérilité théorique . mais il est significatif que trois de ses quatre fondateurs . y compris les spécialistes de l'antistalinisme qui devaient pulluler quelques années plus tard. devant le "caractère socialiste" de l'Union soviétique et l'" extraordinaire intelligence objective" du PCF . la" paupérisation absolue du prolétariat J. le Parti communiste exerce un véritable terrorisme sur les intellectuels et parvient à étouffer toute pensée de gauche qui n'irait pas dans le sens de ses manuels. même auprès des autres forces politiques.les trotskistes ne réus- .à part naturellement les intellectuels bourgeois .qui n'y soit soumis pendant quelque temps. Sartre.passent très vite dans le camp libéral. dénonçant entre autre. La revue Les Temps modernes esquisse après 1945 une critique du stalinisme. En France plus que dans tout autre pays occidental. chassé du gouvernement en 1947. tandis que semble épuisée toute veine réellement novatrice. on ne trouve pratiquement aucun intellectuel . seul semble s'opposer le Parti communiste. et plus significatives encore sont les contorsions obscènes du quatrième. juste au début des années cinquante. On voit apparaître aussi des groupes de trotskistes. le PCF se caractérise par un dogmatisme délirant.88 GUY DEBORD rent imperturbables. du fait de son rôle dans la Résistance et de sa politique" nationale".

existant alors en France. Alors qu'au début de cette période. seule position marxiste indépendante. l'économie française est encore relativement arriérée par rapport à celle des pays du Nord . mais d'un passage qualitatif qui bouleverse profondément la vie quotidienne. Les années culminantes de l'activité des jeunes lettristes correspondent exactement à ce bref laps de temps. entre 1954 . tandis que dans les autres pays européens la moyenne n'est que de 33 %9.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 89 sissent même pas à décider entre eux si oui ou non la société soviétique est une société de classe. Il ne s'agit pas d'une simple croissance quantitative. Si l'activité des situationnistes dans les années soixante était une tentative de réponse à la nouvelle situation sociale créée par le capitalisme moderniste. et entre 1953 et 1958 la production industrielle en France s'accroît de 57 %. Au début cependant. sa préparation pendant les années de l'Internationale lettriste est indissociable du rapide et profond changement que la France a subi dans les années cinquante. figuré par le « métro-boulot-dodo H. Le taux de croissance du rendement par heure de travail est le plus élevé du monde. en l'espace de quelques années elle parvient au niveau des pays les plus développés. le groupe qui va publier la revue Socialisme ou Barbarie (voir ci-dessous). représente la seule véritable nouveauté de l'après-guerre 8.le taux des personnes employées dans l'agriculture (27 %) est le double du chiffre hollandais (13 %) -. D'un désaccord de ce genre naîtra. et ne recherche pas du tout la jonction entre la théorie révolutionnaire marxiste et l'exigence des avantgardes de « changer la vie H. malgré toutes ses limites. On peut donc affirmer que le lettrisme d'Isou. au début 1949. introduisant un « style H. d'un certain niveau théorique. celle-ci ne se distingue pas beaucoup des « communistes de gauche H des années vingt.

L'importance de l'I. à un moment où celle-<:i existe déjà dans d'autres pays. Cette subite irruption de la modernité.comme se nomment simplement les adhérents de l'I. et la jeune génération est particulièrement portée à apprécier le changement. les" habitations à loyer modéré» qui depuis ont ravagé toutes les banlieues. et la même année on construit à Sarcelles les premiers grands ensemb les. En 1957. on peut voir venir la modernisation capitaliste " . Entre 1954 et 1956.est inséparable de l'époque où Paris est encore pour quelque temps la capitale culturelle du monde. fait qu'en France plus qu'ailleurs.90 GUY nEBORD et 1956. le nombre des étudiants du secondaire s'était multiplié par six en l'espace de vingt ans.L.S.L. . dans lequel les sociologues croient aujourd'hui reconnaître le moment culminant d'une" seconde et silencieuse révolution française» qui arracha violemment" la France à son cadre encore traditionnel » et qui marque le début de l' " aliénation» actuelle". En 1953 a lieu la première émission télévisée en direct. L'activité des lettristes . La question qui revient si souvent dans leurs publications: «Ces moyens modernes servirontils à la réalisation des désirs humains?» s'explique dans le cadre de la plus profonde restructuration de la vie quotidienne que la France ait jamais connue. et où les diverses factions de l'intelligentsia peuvent croire que leurs querelles ont une importance universelle puisqu'elles sont parisiennes. Oebord évoquera plus tard la beauté de Paris au temps de sa jeunesse " quand. les dépenses des Français en électroménager doublent. qui nient aux pal1isans d'Isou d'être encore des lettristes . réside dans le fait qu'elles ont été parmi les premières à reconnaître dans ces nouveaux phénomènes les données de base d'une nouvelle lutte de classe. En 1955 la machine à laver le linge apparaît sur le marché. et de l'I.

Au lieu de la vie morne que leur propose la société tout entière.LA PRAT1QUE DE LA THÉORlE 91 pour la dernière fois. ayant en commun l'opposition tragique de leur subjectivité avec le reste du monde 13. et qui. Même si les choses ne se passent pas sans mal dans les trois ou quatre bars où ils se retrouvent. pour être à Paris. comme les situationnistes seront les premiers à le dire (<< La chute de Paris ». et sont convaincus que leurs «œuvres . Quelques années plus tard. Nous ne sommes pas alors dans les années soixante. du moins après l'exclusion de certains éléments purement nihilistes. tout ceci s'achève. Mai 68 est aussi une tentative des jeunes pour reprendre la ville qui. ils fondent leur épopée sur la recherche de la passion et de l'aventure. pendant si longtemps. Ils se considèrent. ils n'en sont pas moins très fiers d'eux : ils méprisent le monde qui les entoure et tous ceux qui ne sont pas aussi décidés qu'eux à rompre avec la vie bourgeoise. avait tant changé 12 . 180). IS. elle a brillé d'un feu si intense» (Oee. menacés par la misère et la police 14. Le centre est encore habité par un peuple au sens ancien du terme. De tous les coins du monde y viennent encore des jeunes qui. les descendants de ceux qui s'étaient soulevés tant de fois pour chasser leurs seigneurs. comme une avant-garde audelà même de tout art. acceptent de dormir sous les ponts. dans les années soixante.resteraient dans l'histoire» (Potl. quand l'underground . Ils méprisent l'existentialisme.c'est ce qui constitue l'internationalisme. bien qu'ils en représentent objectivement par certains côtés une espèce d'aile plus extrémiste. dont certains sont nord-africains ou étrangers résidant à Paris . avait représenté leur lieu de liberté.pratiquement inexistantes . 227). Cette nouvelle «Internationale» comprend environ une douzaine de jeunes gens.. 417) .

L. mais en véri té ses déclarations méritent par elles-mêmes d'être remarquées : «Les plus beaux jeux de l'intelligence ne nous sont rien. ou si vous estimez posséder seulement une intelligence brillante. auteur d'un film lettriste en 1952. Mohamed Dahou. à cô té de Debord. dont on peut rappeler. sans indulgence. il n'y a . sa femme Michèle Bernstein . ou bien: «Construisez vous-mêmes une petite situation sans avenir"». Il est probable que personne aujourd'hui ne se souviendrait de l'I . ils s'adressent au public dans des petites revues ronéotées. les participants d'une aventure à tous égards redoutable se rassemblent. un noyau dur de l'I. Rien ne peut dispenser la vie d'être absolument passionnante.L. Nous considérons généralement qu'en dehors de cette participation.92 GUY DEBORD devient à la mode et est largem ent accepté. se constitue en 1953. si celleci n'avait pas constitué les débuts de Debord. et Debord par la suite fera souvent l'éloge de cette période héroïque. De 1952 à 1954 paraissent quatre numéros d'Internationale lettriste. Tout ceci confère une extraordinaire intensité aux rencontres et aux événements. L'économie politique. de deux ou trois pages chacun. mais à une époque où un tel groupe reste très isolé et entouré d'ennemis. Nous savons comment faire. Wolman. l'amour et l'urbanisme sont des moyens qu'il nous faut commander pour la résolution d'un problème qui est avant tout d'ordre éthique. Malgré l'hostilité et les truquages du monde. À part la diffusion sporadique de billets portant des inscriptions comme «Si vous vous croyez du génie. Après l'exclusion d'un certain nombre de personnes. et de 1954 à 1957 vingt-neuf numéros de Potlatch. non sans rappeler que pour beaucoup d'entre eux l'aventure s'est mal terminée. Jacques Fillon et Gil 1. adressez-vous à l'Internationale lettriste ».

affirment-ils. de la passion et du jeu doit se dérouler avec la rigueur d'une organisation révolutionnaire de type léniniste. chaque geste. le fait que leur revue donne le compte rendu d'une réunion de lettristes tenue pour décider de brèves inscriptions à la craie à faire dans quelques points de la ville. 39) .bien que les jeunes lettristes soient plus frustes et plus négatifs. qui interdit en plus tout contact. 3/17).. l'affirmation de leur subjectivité et leur niveau culturel bien réel malgré tout. mais aussi beaucoup plus sincères. 17-18). 156) et ils repoussent l'assertion courante selon laquelle la vie est triste (PotL. selon les calculs effectués quelques années après. leur activité est absolument sérieuse. l'âge moyen est de 23 ans au moment de la constitution de l'I.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 93 pas de manière honorable de vivre» . «nous savons pourtant. les longues discussions au cours d'une autre séance sur la question de savoir s'il faut abattre toutes les églises ou bien les destiner à d'autres usages : tout ceci indique que. même privé. de plus en plus. La propension à l'exactitude statistique et l'allusion aux épurations au sein du groupe .. Ils sont très jeunes: à l'été 1953. Sous peine d'exclusion. La recherche de l'aventure. nous amuser de tout» (PotL. avec l'exclu. pour les jeunes lettristes.8 ans quelques mois plus tard à la suite de purges internes (IS. les rendent semblables aux premiers surréalistes . 43) . chaque mot des membres doivent correspondre à l'esprit du groupe. le tout dans la tradition des tracts surréalistes (PotL. suivent sept signatures. tandis qu'il descendra à 20. Le refus du travail et l'aspiration vague à la «révolution ». «Presque tout ce qui se passe dans le monde suscite notre colère et notre dégoût». À cette époque d'éclectisme effréné dans tous les .L. leur âge moyen est d'environ 21 ans.les «vives luttes de factions et l'exclusion de meneurs dépassés» (Potl.. Ou plus exactement.

auxquels on ne demande qu'une adhésion formelle des principes du parti. cherchent à maintenir un nombre minimum de participants. et l'l. on trouve deux fois la phrase détournée de Saint-Just: "Les rapports humains doivent avoir la passion pour fondement. dans les quelques pages d'Intemationale lettriste. 166)) comme vis-à-vis d'eux-mêmes C" II vaut mieux changer d'amis que d'idées» [PotI. sur le plan de la pensée comme sur celui du vécu. cette discipline se distingue de celle des organisations léninistes. » Cependant. lequel avait . car dans ces dernières la rigueur est toujours mêlée à des considérations tactiques et à la recherche d'un nombre élevé d'adhérents. et la question de savoir de quoi un individu se satisfait prouve sa valeur .Debord gardera la même exigence dans toutes ses activités ultérieures. dès l'origine. 185)) caractérise les lettristes et les situationnistes comme peu d'autre élément.. en exigeant une participation sans faille. Ce n'est pas pour rien si. La grande majorité des membres de ces organisations a fini d'ailleurs par être exclue sur proposition de Debord. sinon la terreur ". l'Internationale lettriste exige de ses participants une rupture inconditionnelle avec tous les éléments de la vie environnante. et leur vaut d'innombrables reproches et des accusations de "stalinisme». Au contraire l'l. Mais il est plus intéressant de souligner ici que la singulière combinaison entre la recherche du dérèglement et la rigueur est un élément de plus qui lie les jeunes lettristes au surréalisme.S.94 GUY DEBORD domaines..L. Ce manque total d'indulgence vis-à-vis de l'extérieur C" Nous n'avons aucune relation avec les gens qui ne pensent pas comme nous» [PotI. li s'agit de l'autodéfense d'un groupe qui opère dans des conditions difficiles et qui par ailleurs a identifié la cause de la dégénérescence des autres groupes avec leur trop grande tolérance interne.

lA PRATIQUE DE lA THÉORIE

95

introduit dans le monde artistique les exclusions, les scissions et les orthodoxies. Le rapport du groupe de Debord
avec le surréalisme originaire est ambigu 17, tandis que par
rapport au surréalisme contemporain, ils parlaient d'« agonies véreuses et théosophiques» (Potl., 176). Breton en particulier est l'objet d'une véritable haine œdipienne. Un
« manifeste» de vingt lignes en 1953 annonce que « la société
actuelle se divise donc seulement en lettristes et en indicateurs, dont André Breton est le plus notoire 18»; dans Potlatch, ils parlent des «inquisiteurs bourgeois comme André
Breton ou Joseph MacCarthy » (Potl., 80), et ils écrivent des
phrases comme: « De Gaxotte [historien ultra-réactionnaire]
à Breton, les gens qui nous font rire se contentent de dénoncer en nous [ ... ] la rupture avec leurs propres vues du
monde qui sont, en fin de compte, fort ressemblantes»
(Potl., 107). Pour le soixantième anniversaire de Breton,
quelques amis belges des lettristes envoient de fausses invitations convoquant des centaines de personnes à l'hôtel
Lutétia où Breton devait soi-disant parler « de l'éternelle jeunesse du surréalisme». Morale de la farce selon Potlatch :
«Aucune bêtise ne peut plus surprendre si elle se recommande de cette doctrine» (Potl., 240).
Les lettristes affirment parallèlement « que le programme
des revendications défini naguère par le surréalisme}) était
un «minimum» (Potl., 44). Ils reconnaissent le rôle positif
joué par le surréalisme, moins par ses œuvres que par sa tentative de « changer la vie» et d'aller au-delà de l'art. Le surréalisme avait été une destruction, encore artistique, de l'art,
alors que maintenant s'impose une tâche bien plus grande,
qui n'est plus expressive ou esthétique : « la construction
consciente de nouveaux états affectifs}) (Potl. , 106).
La « construction de situations}) est en effet le concept clé


96

GUY DEBORD

des jeunes lettristes 19; elle ne peut se réaliser par l'affirmation de dogmes, mais par la recherche et par l'expérimentation. Debord en parle dès ses premiers écrits - dans la
revue lOTI, déjà citée - , et nous retrouvons ce concept
quinze ans plus tard quand il analyse la façon dont le spectacle empêche les hommes de créer leur propre destin. Le
programme est toujours le même, mais, dans les dix premières années, il se résume principalement à l'idée du
dépassement de l'art.
Dans les années cinquante, il est facile de constater le
manque de nouveautés culturelles, et les lettristes se
moquent - chez Robbe-Grillet tout particulièrement - de
toutes ces « nouveautés», auxquelles ils reprochent de n'être
qu'une pâle copie des avant-gardes historiques que personne n'aurait songé à prendre au sérieux quelques années
auparavant. Mais il ne s'agit pas d'attendre l'arrivée d'un
nouveau courant artistique: « Toute la peinture abstraite,
depuis Malevitch, enfonce des portes ouvertes» (Potl., 215);
« tout le champ possible des découvertes» du cinéma est
épuisé (Potl., 139); « la poésie onomatopéique et la poésie
néo-classique ont simultanément manifesté la dépréciation
complète de ce produit» (Potl., 209). Les lettristes - déjà
avec Isou - pensent que l'invention d'une technique artistique, une fois réalisée, réduit tous ses utilisateurs futurs au
rang de banals imitateurs.
Potlatch offre une explication originale à cet immobilisme
de l'art: ce sont « les rapports de production qui contredisent le développement nécessaire des forces productives
aussi dans la sphère de la culture» (Potl., 274). De même
que l'accroissement de la domination humaine sur la nature
a dépassé l'idée de Dieu, les nouveaux progrès de la technique rendent possible et nécessaire le dépassement de l'es-

LA PRATIQUE DE LA THÉORIE

97

thétique. L'Église était une « sorte de monument élevé à tout
ce qui n'est pas encore dominé dans le monde» (Pot!., 205).
L'art est l'héritier de la religion 20 car il exprime le fait que
l'homme n'est pas en mesure d'utiliser les nouveaux moyens
pour se créer une vie quotidienne différente (Pot!., 170); et
c'est précisément l'apparition d'un nouvel ordre possible
qui rend inutile la simple expression du désaccord. C'est le
sens de l'affirmation de Debord et Wolman, selon laquelle
le lettrisme n'est pas « une école littéraire», mais la
recherche expérimentale d'une nouvelle {( manière de
vivre» (Pot!., 186). Potlatch réclame l'unité de l'art et de la
vie, non pour abaisser l'art à la vie actuellement existante,
mais au contraire pour élever la vie à ce que l'art promettait. La richesse de la vie promise par l'art, de même que les
techniques d'intensification des sensations qui distinguent
les pratiques artistiques, doit se retrouver dans le quotidien.
Les lettristes espèrent ainsi dépasser les surréalistes. Breton
avait parlé de « la beauté, dont il est trop clair qu'elle n'a
jamais été envisagée ici [par lui] qu'à des fins passionnelles 21 »; pourtant, les surréalistes se sont contentés d'écrire
des livres dans lesquels ils affirmaient hautement la nécessité de vivre les nouvelles valeurs au lieu de seulement les
décrire. En 1925 ils proclamaient: « 1° Nous n'avons rien à
voir avec la littérature. Mais nous sommes très capables, au
besoin, de nous en servir comme tout le monde. 2° Le surréalisme n'est pas un moyen d'expression nouveau ou plus
facile [ ... ] 3° Nous sommes bien décidés à faire une Révolution 22.» Mais la suite s'est avérée plutôt différente.
Si la poésie est morte dans les livres, elle « est maintenant
dans la forme des villes», « elle se lit sur les visages». Et il ne
faut pas se limiter à la chercher où elle est: il faut construire
la beauté des villes, des visages: « la beauté nouvelle sera

98
DE SITUATION»

GUY DEBORD

(Potl., 41-42). À la différence des surréalistes, les
lettristes n'attendent pas grand-chose des replis cachés de la
réalité, des rêves ou de l'inconscient; il faut au contraire
refaire la réalité elle-même. " L'aventurier est celui qui fait
arriver les aventures, plus que celui à qui les aventures arrivent» (Potl., 51) - cette belle affirmation pourrait être l'épigraphe de tout le parcours de Debord. Les arts ont désormais la fonction de concourir à un nouveau style de vie, et
au début les lettristes parlent d'" art intégral ». Les situations
que rech erchent sans cesse les futurs situationnistes contiennent un aspect matériel, et la réalisation véritable de la
construction de situations sera un nouvel urbanisme, où
tous les arts seront utilisés pour créer une ambiance passionnante.
L'intérêt des lettristes pour l'urbanisme est un fruit de la
psychogéographie, terme par lequel ils désignent l'observation systématique des effets que produisent les différentes
ambiances urbaines sur l'état d'âme. Les lettristes publient
plusieurs descriptions des zones qui peuvent subdiviser la
ville du point de vue psychogéographique, ainsi que des
observations sur des lieux précis". L'exploration est réalisée
au cours d'une dérive, qui est" une technique du passage
hâtif à travers des ambiances variées 24»: ce sont des promenades d'environ une journée au cours desquelles on se
laisse" aller aux sollicitations du terrain et des rencontres».
L'importance du hasard diminue avec la connaissance
accrue du terrain, qui permet de choisir les sollicitations auxquelles on veut répondre. Mais seuIl'" Urbanisme unitaire»
pourra fournir une vraie solution: la construction d'ambiances permettant non pas d'exprimer des sensations, mais
d'en susciter de nouvelles. L'intérêt pour une telle architecture antifonctionnaliste s'accroît durant l'agitation lettriste et

U\ PRATIQUE DE U\ THÉORIE

99

constituera l'un des premiers points de rencontre avec les
autres groupes artistiques européens qui conflueront ensuite
dans l'Internationale situationniste.
Les lettristes, au lieu de créer des formes entièrement nouvelles, veulent reprendre des éléments déjà existants pour
les disposer différemment. Cette technique du « réemploi»,
qui remonte d'une part au collage dadaïste, d'autre part aux
citations déformées adoptées par Marx et Lautréamont, est
appelée détournement. II s'agit d'une citation, ou d'une réutilisation dans un sens plus général, qui « adapte» l'original à
un nouveau contexte. C'est aussi une manière de dépasser
le culte bourgeois de l'originalité et de la propriété privée
de la pensée. Dans certains cas on peut utiliser des produits
de la civilisation bourgeoise, même les plus insignifiants
comme la publicité, en modifiant leur sens; dans d'autres
cas on peut au contraire rester fidèles au sens de l'original
- par exemple une phrase de Marx - en changeant sa
forme . Tandis que le collage dadaïste se limitait à une dévalorisation, le détournement se fonde sur une dialectique
de dévalorisation et revalorisation (lS 10/59), en niant
« la valeur de l'organisation antérieure de l'expression»
(lS 3/10). Les éléments y prennent un nouveau sens. On peut
déjà remarquer ici l'aspiration de Debord à dépasser la pure
négativité qui avait distingué Dada. Théorisé systématiquement dans un article de Debord et Wolman en 1956 25 , le
détournement fut l'un des aspects les plus caractéristiques
des lettristes et des situationnistes : les tableaux kitsch
repeints par Jorn, les bandes dessinées composées avec de
nouvelles légendes, les films de Debord presque exclusivement construits à partir d'extraits d'autres films, constituent
différentes formes de détournement. L'exemple suprême est
La Société du Spectacle. Reconnaître toutes les citations

le lettrisme d'Isou et tant d'autres l'ont fait de façon analogue...7/18). Certains emprunts reviennent avec insistance dans ses textes. 28 )). toute la conception sociale de Debord est basée sur le détournement: tous les éléments pour une vie libre sont déjà présents. mais «utilisées à des fins de pro-pagande ». c'est la recherche des moyens pratiques pour réaliser un tel programme. Ce qui distingue l'LL. Mais le PCF ne suscite aucune sympathie. Dans un sens plus large.L. En 1954 Debord annonce que «les meilleures raisons. extraite des Confessions d'un mangeur d'opium de Thomas De Quincey.L. ou encore la métaphore de la recherche du «passage au nord-ouest ». Énoncer des programmes «utopiques» comme celui de 1'« Urbanisme unitaire» n'est pas très difficile. comme celui du Manifeste communiste: «La grosse artillerie avec laquelle on bat en brèche toutes les murailles de Chine 27». demande «aux partis révolutionnaires prolétariens d'organiser une intervention armée pour soutenir la nouvelle révolution» en Espagne " . mot que Debord emploie encore jusqu'en 1960. il faut seulement en modifier le sens et les organiser différemment (par exemple : IS. reste une bohème qui place de vagues . l'I. 131). et dès le début elle tend à se rattacher aux traditions révolutionnaires. ne manqueront pas à la guerre civile» (Potl.100 GUY DEBORD détournées contenues dans le texte exige une solide culture". 28). (Préf. et on ne voit pas d'autres partis révolutionnaires. Ainsi. les créations du passé ne sont ni dépréciées ni contemplées avec respect. ou la phrase du Panégyrique de Bernard de Clairvaux de Bossuet: «Bernard. Au cours des pre-mières années. l'I. Bernard. dans la culture comme dans la technique.. cette verte jeunesse ne durera pas toujours ... du moins.

le changement n'est qu'une dérision» (Potl. 30-31).. . mais leur détachement vis-à-vis de la « politique » fait . qui ne réussit même pas à fournir un soutien concret à la cause de la liberté algérienne. et elles ne sortent pas de la bouche d'un sociologue ni d'un marxologue professionnel.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 101 espoirs dans une « révolution» mythique. Ils constatent la totale dégénérescence de la gauche. L'organisation des loisirs [ . hors celles que nous devons inventer et bâtir nous-mêmes» (Pot!. Partout on s'est borné à l'abrutissement obligatoire des stades ou des programmes télévisés [ . Si cette question n'est pas ouvertement posée avant l'écroulement de l'exploitation économique actuelle. pour poser le « problème de la survivance ou de la destruction de ce système». À cette époque où subsiste encore un prolétariat au sens classique. et que nous n'attendons pas de compensations. .. De façon cohérente.. les lettristes refusent le syndicalisme ou les revendications purement économiques. Ces déclarations de 1954 étaient véritablement prophétiques à une époque où le phénomène n'en était qu'à son tout début. en vertu d'un principe plutôt « existentialiste» : le fait que « la vie passe.. ] est déjà une nécessité pour l'État capitaliste comme pour ses successeurs marxistes. Les interdits économiques et leurs corollaires moraux seront de toute façon détruits et dépassés bientôt. ils sont parmi les premiers à entrevoir les termes inédits dans lesquels le problème commence à se poser : qu'adviendra-t-il de la part croissante de temps libre à la disposition de la population? Les moyens techniques modernes permettront-ils à l'homme de vivre sous le signe du jeu et du désir. 50-51). ]. C'est pourtant durant cette période que les lettristes vont jeter les bases des élaborations futures. ou serviront-ils à créer de nouvelles aliénations? « Le vrai problème révolutionnaire est celui des loisirs.

Le secret du pouvoir de séduction des théories situationnistes dans les années soixante s'explique par leur volonté d'associer le contenu de la nouvelle révolution. L'I. Mariën. dans laquelle paraissent quelques articles des lettristes.102 GUY DEBORD qu'ils se bornent à des commentaires très succincts sur l'évolution politique intérieure et internationale. avec le peintre et architecte hollandais Constant. huit personnes décident de foncier l'" Internationale situationniste ». inclus dans le vieux mouvement ouvrier. le nouveau mouvement a des . en créant un art de type expressionniste. Celui-ci.. doit d'abord dépasser sa tendance au "nihilisme satisfait ". Mais l'amitié avec le peintre danois Asger Jorn se révèle plus féconde.. 263). Il a beaucoup d'amis dans différents pays d'Europe. et qu'ils ne s'engagent jamais dans des analyses plus détaillées. Plusieurs vont se perdre en route dans les mois suivants. avec des participants de huit pays.L. sur la côte ligure. aux moyens pratiques de sa réalisation.L. en compagnie du peintre piémontais Pinot-Gallizio. et de tous ces contacts naîtra une première rencontre. comme Debord le reconnaîtra rétrospectivement en 1957 cPotl. aux "excès du sectarisme" et à la "pureté inactive". La première étape est la collaboration avec la revue belge dirigée par M. Cette exigence apparaît déjà dans les premiers temps de l'l. Quelques mois plus tard. annoncée par l'art. avait animé entre 1948 et 1951 le groupe COBRA. En juillet 1957 à Cosio d'Arroscia. Jorn fonde en Italie un "Mouvement International pour un Bauhaus Imaginiste". qui cherchait à retrouver l'esprit révolutionnaire du surréalisme. mais il lui faudra plusieurs années pour devenir un programme cohérent. Les Lèvres nues. en septembre 1956 à Alba dans le Piémont. En 1955. Debord en a d'autres.

262). mais surtout les grandes révoltes en Pologne et en Hongrie (Potl. Cette possibilité est en phase avec le fait que la léthargie de l'après-guerre semble toucher à sa fin : Debord parle « de ce renouveau révolutionnaire général qui caractérise l'année 1956». Debord définit explicitement comme « un pas en arrière» cette union entre le radicalisme lettriste et d'autres forces qui évoluent encore à l'intérieur d'une perspective artistique. pour l'utiliser à nos fins » (Potl. 269) contient le risque d'une régression. Les situationnistes et l'art Les premières années de l'agitation situationniste se déroulent en grande partie à J'intérieur du monde artistique . . Grande-Bretagne. On ne peut pas continuer à « mener une opposition extérieure ». et le dénominateur commun se limite pratiquement au thème de l'Urbanisme unitaire et à l'expérimentation pour créer de « nouvelies ambiances» dans le but de susciter de nouveaux comportements et d'ouvrir la voie à une civilisation du jeu. 249). . Hollande.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 103 adeptes en Italie. France. Être « dans et contre la décomposition » (Potl. Belgique. même si celle-ci doit encore chercher sa cohérence. La gauche traditionnelle s'est totalement discréditée et la culture a atteint un degré de décomposition qui n'échappe plus à personne. mais aussi la possibilité d 'élargir considérablement les bases du projet. affirme Debord . avec les événements survenus en Algérie et en Espagne. . « il faut nous emparer de la culture moderne. Allemagne. La plupart sont des peintres. Le contexte pourrait donc être favorable à l'apparition d'une nouvelle force révolutionnaire. Algérie et dans les pays scandinaves.

. et c'est aussi le plus long qu'il ait écrit avant La Société du Spectacle. peut retarder le changement de la base de la société. Debord passe en revue les progrès de conscience qui se sont accomplis dans le futurisme.dont" la dissolution [ . ] était nécessitée par sa définition entièrement négative ". Dans son style si efficace. 691) . contrairement à ce qu'affirme le marxisme dit " orthodoxe "... Louant la richesse du programme surréaliste originaire. et si étranger à toute mode linguistique. mais aussi dans la prose du XVII' siècle et les textes de Saint-Just. Ce texte d'une vingtaine de pages constitue la première présentation systématique des idées de Debord alors âgé de vingt-cinq ans. et le retard dans le changement des superstructures. 696) : c'est ce qu'on peut lire dans le Rapport sur la construction des situa/ions et sur les conditions de l'organisation et de l'action de la tendance situationniste internationale. élaboré par Debord comme plate-forme provisoire pour la nouvelle organisation. La culture moderne est restée arriérée par rapport au développement de ses moyens.. La neutralisation des avant-gardes artistiques devient par conséquent l'une des principales préoccupations de la propagande bourgeoise.et le surréalisme. mais dont l'apport se retrouve dans toutes les avant-gardes successives (Rapp.104 GUY DEBORD et de la problématique culturelle. c'est-à-dire de la culture. le dadaïsme . Debord identifie la source de la dégénérescence du mouvement avec la surévaluation de l' in- . qui puise à la fois dans les écrits de jeunesse de Marx et de Hegel. Toutefois Debord affirme: "Les problèmes de la création culturelle ne peuvent plus être résolus qu'en relation avec une nouvelle avance de la révolution mondiale" (Rapp. Debord y définit la culture comme le reflet et la préfiguration de l'emploi des moyens dont dispose une société.

L'élaboration d'une {( science des situations» sera la réponse au {( spectacle» et à la non-participation. (COBRA. mais tous feront partie de cette unité d'ambiance matérielle et de comportement qu'est la situation.Debord cite l'existentialisme . 698-699). mais contribuer à inventer des passions nouvelles: . Ce qui était auparavant une protestation contre le vide de la société bourgeoise se retrouve maintenant fragmenté et dissous {( dans le commerce esthétique courant». feront de la peinture» (Rapp. lettrisme. mais des situationnistes qui. consistent à {( miser sur la fuite du temps». Ceci peut se faire soit par {( la dissimulation du néant» . comme une affirmation positive de ce vide..S. consistera en une vaste expérimentation des moyens culturels pour s'insérer {( dans la bataille des loisirs». L'art ne doit plus exprimer les passions du vieux monde.. il n'y aura plus de peintres. entre autres choses. 693). le {( réalisme socialiste» des pays de l'Est se situe à un niveau encore plus bas. Pour l'œuvre d'art tendant à la {( fixation de l'émotion» et à la durée. Quand l'éloge surréaliste de l'irrationnel est récupéré par la bourgeoisie pour embellir ou justifier la complète irrationalité de son monde. Les arts ne seront pas niés. Il ne reconnaît de valeur positive qu'à ces forces qui ont ensuite conflué dans l'I. 700) 30.. La première tâche de l'I.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 105 conscient. Il va de soi que pour Debord. Bauhaus Imaginiste). {( Dans une société sans classes. il n'y a plus de place.S. qui est le véritable nouveau théâtre de la lutte des classes (Rapp. peut-on dire. toutes les procédures situationnistes. comme chez Beckett ou chez Robbe-Grillet. telles que la dérive ou la {( situation construite». nous voyons un exemple particulièrement évident de la fonction totalement dévoyée des vieilles avant-gardes après 1945.soit par {( l'affirmation joyeuse d'une parfaite nullité mentale» (Rapp.

et de Pinot-Gallizio sont également importants. Jorn. ensuite les numéros deviennent plus rares. 701). produite à grande échelle sur de longs rouleaux vendus au mètre.106 GUY DEBORD au lieu de traduire la vie. qui dans leur diversité se complètent bien. La liberté octroyée dans le domaine cu lturel devient l'alibi pour couvrir l'aliénation de toutes les autres activités. mais la culture reste toutefois le seu l lieu où l'on puisse poser dans sa totalité la question de l'emploi des moyens de la société " . 700) . ] l'idée bourgeoise du bonheur» et les passions du vieux monde (Rapp. les exclusions commencent. dont un groupe entier de peintres allemands du nom de SPUR. D'une façon ou d'une autre. il doit l'élargir. toutes les activités situationnistes de cette période sont placées sous le signe de l'expérimentation et du détournement (IS 3/10-11).. la fonction principale de la « propagande hyperpolitique» est de « détruire [ . PinotGallizio invente la « peinture industrielle». déjà . mais aussi plus volumineux. mais d'autres personnes arrivent.S. entré en 1958. les apports de Constant. ni à une révolution uniquement « cu lturelle ». Quelques mois après la fondation. l'I. tourne autour de la collaboration entre Debord et Jorn. et de nombreux Scand inaves.. Les objectifs des situationnistes ne se limitaient donc pas à une révolution purement politique. avec sa couvelture métallisée caractéristique. Par conséquent. Ils envisageaient la création d'une nouvelle civilisation et une réelle mutation anthropologique. Durant les quatre premières années de son existence.. Jusqu'en 1960. Jusqu'en 1961 elle paraît à un rythme quasi semestriel. En juin 1958 sort à Paris le premier numéro de la revue Internationale situationniste. Le « théâtre d'opérations» sera la vie quotidienne: « Ce qui change notre manière de voir les rues est plus important que ce qui change notre manière de voir la peinture» (Rapp..

1/21)34. 3/11). En même temps. et où les rapports réciproques des phrases sont toujours inachevés» (lS.après 1961 . avec des images en grande partie empruntées ailleurs et détournées. où « chaque page se lit en tous sens.édités en nombre limité : Fin de Copenhague 32 et Mémoires 33. de l'ancien groupe lettriste.qu'ils nomment « essai d'écriture détournée» . Cette fois. Debord en tête . Ce dernier livre.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 107 célèbre au niveau européen.S. Les situationnistes veulent s'emparer du secteur culturel pour le transformer. ] comme une tentative d'organisation de révolutionnaires professionnels dans la culture » (lS. Debord lui-même entreprend une certaine forme d'activité artistique: avec Jorn il produit deux livres de collage . bien qu'en fin de compte l'exposition n'ait pas eu lieu. mais les positions de Debord sont partagées par de nouveaux venus comme le Belge R. sur le rapport entre « culture » et « révolution ». une fracture irrémédiable apparaît bientôt dans l'I. élabore des projets détaillés pour une ville utopique. achète de vieux tableaux au marché aux puces et peint par-dessus. retrace les années de l'Internationale lettriste en utilisant exclusivement des « éléments préfabriqués». appelée « New Babylon ». publie quelques monographies sur ses artistes et accepte d'organiser au Musée communal d'Amsterdam un labyrinthe adapté à la dérive. . Vaneigem et l'exilé .. seuls Debord et Bernstein.S. L'I. Toutefois. architecte de profession. demeurent dans l'I. et Debord affirme en effet dans le premier numéro d'Internationale situationniste que leur organisation « peut être considérée [ . Pour une partie du groupe. .S. Debord tourne un moyen-métrage intitulé Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps. le texte du film suit une « trame » qui évoque les années lettristes. Constant.

en 1961 de façon amicale". 3/6). mais à les exécuter" (15. Jorn enfin. Mais les divergences deviennent insurmontables. Presque tous les artistes de l'l. se faisant traiter de « technocrate ".5. expriment leur scepticisme quant à la vocation révolutionnaire du prolétariat et préféreraient confier aux intellectuels et aux artistes la tâche de contester la culture actuelle. Au cours de l'été 1960. 3/22-24) .qui réunissent environ une douzaine de participants . 8/33). « Notre époque n'a plus à écrire des consignes poé/iques. avant de devenir une cible polémique. plus tard. il animera le mouvement des « provos" à Amsterdam (15. Les conférences annuelles .S. dans des termes plus honorables. 11/66) . D'autres situationnistes au contraire ne veulent pas sortir d'une conception traditionnelle de l'artiste. 3/3-7) et à réaliser l'art comme «praxis révolutionnaire" (IS. ni accepter vraiment la discipline requise. l'exclusion . En revanche. il existe au contraire de nouvelles candi/ions révolutionnaires (15. Kotanyi -la sphère de l'expression est vraiment dépassée. Pinot-Gallizio est exclu le même mois. Pour Debord. et la tâche consiste désormais à trouver une communication différente (15. Constant est contraint de quitter 1'1. 4/5). Constant ne juge pas opportun de renvoyer à «après la révolution " toute tentative de réalisation de l'Urbanisme unitaire. Des œuvres comme Finnegan 's Wake ont déjà mis fin à la pseudo-communication. se sépare de l'l.tentent de coordonner les actions du mouvement. peu disposé à se laisser dicter sa loi par une organisation. ni d'en différer les expériences pratiques. même lorsque.S. dans la perspective d'une «évolution lente" plutôt que d'une révolution qu'ils estiment lointaine. la libération de l'ait ayant été «la des/rue/ion de l'expression elle-même» (15. car il n'a pas su résister à la tentation d'une carrière personnelle dans les galeries d'art.108 GUY DEBORD hongrois A.

se fait entendre assez peu. d'autre part la société empêche l'artiste de le faire vraiment.les « nashistes» . Les situationnistes se veulent initialement les partisans d'un modernisme radical qui méprise toutes les formes artistiques existantes considérées comme inadaptées à la nouvelle situation créée par le progrès de la domination sur la nature. 2/33).S. alors que Debord et Vaneigem se consacrent à l'écriture de leurs livres.S.S. Déjà au mois d'août 1961. bien qu'ayant beaucoup atténué la polémique contre le surréalisme. la question de l'art occupe de nombreuses pages dans Internationale situationniste. lors de la cinquième conférence de l'1. L'unité de l'1. et la société lui reconnaît abstraitement ce droit. 2/27). une résolution est votée qui définit toute production d'œuvre d'art comme « antisituationniste ».au printemps 1962 se déroulent dans une atmosphère de sectarisme et de haine réciproque. l'I. mettant ainsi pratiquement fin au programme de contestation de la culture de l'intérieur. Cette contradiction a fait que la libération de l'art moderne a été son autodestruction et que l'artiste refuse son . même sous la forme de débats internes. Michèle Bernstein loue la « peinture industrielle» de Gallizio précisément parce qu'elle représente un progrès sur l'artisanat (IS. Durant quatre ans environ. à G6teborg en Suède. D'une part la situation historique offre objectivement à l'artiste la possibilité de disposer de ces moyens pour déterminer le sens de la vie.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 109 de la section allemande et la scission de presque tous les Scandinaves . Au moins jusqu'en 1963. continuent de lui reprocher son « refus d'envisager l'emploi libérateur des moyens techniques supérieurs de notre temps» (IS. est enfin acquise en 1962. Il est significatif que les situationnistes. au prix d'une réduction de l'organisation à un nombre minimal.

se conçoit comme une "avant-garde de la présence" (lS. annonce. pour la première fois dans l'histoire. Cela signifie l'abandon de toute" œuvre" qui vise à durer et à être conselvée comme marchandise d'échange. L'l. 9/25). non pour la remplacer par un art sans œuvres. en englobant la survie de l'art dans l'art de vivre. mais qu'ils représentent " le seul mouvement qui puisse.S. un "art du dialogue" (lS. mais pour dépasser la dichotomie entre moments artistiques et moments banals. jusqu'au bout. les faux successeurs des avant-gardes ne peuvent même plus revendiquer un intérêt esthétique. Les situationnistes se considèrent comme les vrais successeurs des avant-gardes de la période 1910-1925. répondre au projet de l'artiste authentique" (lS.S. précisément parce qu'ils ne sont plus des artistes. avec . réaliser directement dans la vie quotidienne les valeurs artistiques comme un art anonyme et collectif.110 GUY DEBORD métier trop limité (IS. soit. l'I. puisque le comportement fait partie de l'Urbanisme unitaire et qu'il en est même le véritable but. dans une opposition caractéristique de sa pensée. qu ' il n'ex iste donc aujourd'hui que deux possibilités: soit poursuivre cette destruction. 3/4). Les activités altistiques traditionnelles n'ont de valeur qu'en tant qu'elles concourent à la création de situations.S. 4/37). par des happenings ou des performances. mais comme embellissement et adoration du néant. mais sont des simples boutiquiers. et l'on peut être situationniste sans" créer". Cette création ne pourra cependant pas dépasser quelques ébauches tant qu'on ne disposera pas totalement d'une ville au moins pour y construire une vie expérimentale. a conçu toute son activité comme une sorte d'avant·garde artistique. 8/14) face à l'" avant-garde de l'absence" des Ionesco ou des Duras qui se font applaudir comme des gens audacieux parce qu'ils proposent. Au contraire. L'I.

9/40-41) et l'une des principales aliénations. L'art du passé n'est absolument pas 1 L . même les plus avancés. 228). mais à la fin du monde du spectacle» (IS. 8/31). L'I.. 8/21). Il faut rappeler à quel point l'I.. est à l'opposé d'une attitude anticulturelle. Nous disons qu'il faut la réaliser. en surévaluant peut-être l'importance du phénomène. Elle souligne qu'elle-même propose quelque chose de nouveau et de positif. L'I.mais « d'une poésie nécessairement sans poèmes» . Ce qui la sépare des artistes de la « décomposition » est parfaitement exprimé dans la formule « nous ne voulons pas travailler au spectacle de la fin d'un monde. en la dépassant en tant que sphère séparée » (IS. l'important est « l'invention d'une activité supérieure» (Potl. comme les surréalistes des années trente (IS. le néo-primitivisme. mais évidemment pas en lui préférant l'ignorance. estiment souhaitable mais lointaine (IS.S. cette critique purement négative déjà faite par les dadaïstes. même dans son état le plus moderne. Les situationnistes veulent « mettre la révolution au service de la poésie» . Déjà les jeunes lettristes ridiculisaient l'abandon de l'art comme une « conversion religieuse» de la part d'artistes déjà ratés. 3/8). Il suffit de lire ce passage de 1963: « Nous sommes contre la forme conventionnelle de la culture. Non avant elle.S.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 111 un demi-siècle de retard. que. et considère comme réalisable et proche cette union entre la vie et l'art que les autres mouvements.S. le bon sens petit-bourgeois du boucher.. l'art a perdu son statut de « privilège de la classe dominante». qualifie presque toutes les tendances artistiques de son temps de « néo-dadaïstes». dans la période de l'après-guerre.et non l'inverse. selon l'I.L. 3/5). ] Nous nous plaçons de l'autre côté de la culture. [ . pour devenir un produit de grande consommation (IS. observe. mais après.

dans . Il est néanmoins curieux d'observer combien la condamnation situationniste de l'œuvre d'art est semblable à la conception psychanalytique qui voi t dans l'œuvre la sublimation d'un désir irréalisé. et ce n'est que dans son entourage qu'on trouvait des conduites séduisantes. 9/40). Dans le premier cas il s'agit de la science. sans tout condamner ou tout approuver (lS. En bref. L'un e d'elles. 6/25) . a bien accompli son rôle qui était grand» (lS. Selon les situationnistes.« Nous pensons que l'art moderne. Sur l'art du passé il faut porter des jugements historiques et sobres. C'est sans doute l'un des points les plus discutables de la théorie situationniste de l'art. Dans La Société du Spectacle. partout où il s'est trouvé réellement critique et novateur par les conditions mêmes de son apparition. Debord explique que l'unité de la vie a été perdue lorsque la société originaire basée sur le mythe s'est dissoute avec la division croissante du travai l. car celle-ci est de toute façon inférieure aux désirs.112 GUY DEBORD condamné: il a souvent constitué le seul témoignage. bien que déformé. des problèmes clandestins de la vie (lS. la sphère culturelle en tant que thème explicite n'occupe qu'une place limitée. 8/21). en sont nées. indépendantes entre elles. Plusieurs sphères séparées. tout l'art moderne était antibourgeois (lS. la culture. c'est dans les cercles poétiques que se maintient l'idée de la totalité (lS. a eu pour fonction de représenter justement l'unité perdue. aussi bien dans le champ de la connaissance et du savoir. 7/24). que dans celui du vécu et de la communication (Sd § 180). 8/31). mais Debord y apporte un fondement théorique ultérieur à l'affirmation de l'impossibilité d'un aIt autonome aujourd'hui. l'art perd sa fonction. Dans les périodes où la révolution est lointaine. le progrès ayant ôté toute entrave à la réalisation des désirs.

mais la perte progressive de toutes les conditions 1 L . et le sachant. plus elle doit mettre en doute sa fonction sociale. la culture l'est aussi en tant que sphère autonome. Feuerbach et Marx. la culture ne peut que refuser de représenter ce « sens» qui dans une société véritablement historique serait vécu par tous. doit donc dissoudre toute qualité ontologique ou statique. Dès que la culture atteint son indépendance Debord ne spécifie pas à quel moment -. s'enclenche un processus dans lequel plus la culture progresse. comme elle est le cœur de la société entière. Debord rappelle que ce tournant s'est produit dans la philosophie avec Hegel. L'art devait être « le langage de la communication» (Sd § 187).qu'elle doit refuser d'en être seulement l'image 36 . en elle l'innovation gagne toujours sur les tentatives de conservation (Sd § 181). pour être fidèle à son « cœur» historique. L'essor des connaissances conduit la culture à prendre conscience du fait que l'histoire est son « cœur» (Sd § 182). Mais comme l'idée qu'une partie de la totalité puisse prendre la place de la totalité est évidemment contradictoire. l'unité des moments de la vie . tandis que dans l'art. Plus la culture devient indépendante. Son apogée doit donc être également sa fin comme sphère séparée. il n'a eu lieu qu'environ un siècle plus tard. plus elle prend conscience du fait que son indépendance est contraire à sa tâche. C'est précisément parce qu'elle représente ce qui manque dans la société la communication. La culture. Se trouvant dans une société partiellement historique. La rationalité que la société divisée a reléguée dans la culture découvre inévitablement qu'elle est partiellement rationnelle tant qu'elle est séparée de la totalité de la vie (Sd § 183).LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 113 le second de l'art.

Son avant-garde est sa disparition" (Sd § 190). En même temps. l'art a de plus en plus accru son refus d'être le langage fictif d'une communauté inexistante. Détachée de la nécessité de re/rouver dans la pratique un langage nouveau. La répétition de la destruction des formes dans le théâtre de l'absurde. dans le "Nouveau . La décomposition change alors de signification et fait partie des tentatives bourgeoises de maintenir l'art comme objet mort à contempler. La phase « active" de la décomposition s'achève entre les deux guerres. et il n'est pas. et plus l'art exprime l'urgence du changement.114 GUY DEBORD de la communication a porté le langage .à constater justement l'impossibilité d'une communication (Sd § 189). bien que de façon imparfaite.que le " dernier grand assaut du mouvement révolutionnaire prolétarien" (Sd § 19\).et ce n'est pas un hasard . avec la double défaite des avant-gardes politiques et esthétiques. en même temps . avaient voulu supprimer l'art autonome et réaliser ses contenus. l'autodestruction de l'art exprime la nécessité de retrouver un langage commun qui soit réellement celui « du dialogue" (Sd § 187). plus il doit également exprimer l'impossibilité de le réaliser sur un plan purement artistique.celui de la littérature et celui des arts figuratifs . Au cours du processus de destruction de toutes les valeurs formelles qui s'est déroulé de Baudelaire à Joyce et Malevitch. L'art moderne prend fin avec Dada et les surréalistes qui. l'autodestruction du langage est alors « récupérée" pour la « défense du pouvoir de classe" (Sd § 184). « Cet ait est forcément d'avant-garde. À partir de cette période. il ne peut plus y avoir d'art honnête: celui qui veut rester fidèle au sens de la culture ne peut le faire qu'en la niant comme sphère séparée et en la réalisant dans la théorie et la pratique de la critique sociale (Sd § 2\0-211).

de sa critique et de sa transformation révolutionnaire . La réflexion philosophique faisait cependant de la « quotidienneté» une autre catégorie abstraite. elle conférait à cette banalité un caractère éternel.. La critique de la vie quotidienne Au cours des premières années de l'I. la philosophie elle aussi s'ouvrait à la prise en considération du quotidien. Avec le « changer la vie» de Rimbaud. Simmel et L :4me et les formes du jeune Lukacs. « simple proclamation de la beauté suffisante de la dissolution du communicable» (Sd § 192).S.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 115 roman». puis dans la phénoménologie et dans l'existentialisme. d'abord avec G. entendu comme une succession de différents styles. mais n'est qu'une plate copie de l'existant d'un point de vue objectivement affirmatif. avec les débris de toutes les époques et de toutes les civilisations. et considérait le quotidien comme le lieu de la banalité par excellence. l'autre thématique dominante est celle du quotidien . essentielle à la culture de la décomposition 37. dans la nouvelle peinture abstraite ou dans le pop art n'exprime plus l'histoire qui dissout l'ordre social existant. La fin de l'art autonome. une sorte d 'édifice baroque exprimant parfaitement cette négation de l'aspect historique. offre à la consommation toute l'histoire de l'art : la société du spectacle tend à reconstruire. presque toujours exclue de la réflexion. la vie quotidienne restant égale malgré les changements dans les « hautes» sphères de la vie. Déjà les avant-gardes « historiques» voulaient opérer un changement qui prenne justement en compte cette vie quotidienne « banale ». Au même moment. les avant-gardes .

tout ce qui se détache du quotidien est une aliénation et une dévaluation de cette vie quotidi enne et réelle. au moment même où le quotidien pourrait se libérer de nombreuses entraves. Les premières critiques des surréalistes à l'égard de l'Union soviétique ne concernaient pas sa structure économique ou sociale. Si le quotidien actuel est effectivement un lieu de privation. Il s'agit bien sûr d'un quotidien qui reste entièrement à construire. Pour eux. s'ébauche déjà la critique de cette nouvelle vie quotidienne qui s'impose. voulant utiliser les créations artistiques pour la construction de situations. et justement ils ne veu lent pas abaisser ces autres moments de la vie au niveau de la vie quotidienne telle qu'on la connaît. telle que l'obéissance filiale " . mais la survivance de nombreux éléments de la morale bourgeoise. L'influence de ce der- . Dans les écrits de l'I. elle est même le paramètre qui décide de la valeur des transformations réalisées ou promises. il ne l'est pas du fait d'un destin immuable. une autre vie quotidienne.116 GUY DEBORD artistiques avaient entrepris un chemin inverse: la vie quotidienne apparaît comme quelque chose qui peut et qui doit changer. Poser cette simple question: « Dans sa vie quotidienne. Quand ensuite les jeunes lettristes passent d'une attitude de refus spontané à un approfondissement théorique. en faveur de soi-disant « moments supérieurs ». selon lesquelles la révolution signifiait surtout l'augmentation de la productivité. ils découvrent l'œuvre d'Henri Lefebvre. ils vont même jusqu'à renverser le rapport traditionnel entre l'art et la vie.L. l'individu sera-t-il plus heureux?» était le moyen le plus simple et le plus approprié pour critiquer beaucoup de conceptions prétendues marxistes. mais résulte d'un ordre social déterminé. Les jeunes lettristes aussi se préoccupent d'abord de trouver un autre style de vie.

philosophe et sociologue. Durant la « déstalinisation ».LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 117 nier sur les futures théories situationnistes est importante: en 1946. Si sa célébrité dans les années cinquante est surtout due à de nombreuses œuvres de vulgarisation marxiste. son importance dans le champ de la théorie tient avant tout aux deux volumes de la Critique de la vie quotidienne. Après cette expérience 39. Henri Lefebvre. a participé durant sa longue vie (1901-1991) à de nombreuses étapes décisives de la culture française et a publié environ soixante-dix livres. publié en 1946. Il milite pendant trente ans. il est le premier à faire connaître en France les manuscrits de jeunesse de Marx. 11/33). la pensée de Marx est bien une critique de la vie quotidienne» (reproduit dans IS. 161). Dans les années trente. Ce groupe se trouve dans un rapport de collaboration. Lefebvre écrit que « le marxisme dans son ensemble est donc bien une connaissance critique de la vie quotidienne» (Cdvq . Husserl et Heidegger. Le premier. Lefebvre s'inscrit au Parti communiste. porte encore la marque du climat enthou- . et. jusqu'alors peu traitée en France 40. en même temps que de concurrence. et dans La Conscience mystifiée (1936) il aborde la thématique de l'aliénation. cherchant de façon souvent grotesque à concilier ses recherches avec la ligne du Parti. utilisant des éléments de Nietzsche. bien que sa pensée soit en vérité très éclectique . vingt ans après. Dans les années vingt. les situationnistes diffusent une bande dessinée détournée sur laquelle figure une reproduction du tableau La Mort de Sardanapale portant l'inscription: « Oui. avec les surréalistes. et selon certains dilettantes. Lefebvre devient pour un temps « le plus important des philosophes marxistes contemporains 41 ». l'une des rares tentatives d'élaborer en France une théorie marxiste indépendante. il anime le groupe « Philosophies ».

je l'ai transmis aux situa- . reprennent l'analyse d'un point de vue substantiellement différent ". et qu'il ait été jusqu'en 1958 un membre éminent du PCF. selon Lefebvre il s'agissait d'" une histoire d'amour qui n'a pas bien fini")J. Les deux textes. Lefebvre fut la seule personnalité ayant un rôle institutionnalisé dans le monde culturel avec qui les situationnistes ont accepté de collaborer. coïncident presque mot pour mot.118 GUY DEBORD siaste de la Libération survenue peu de temps auparavant. même si l'on peut penser que Debord a lu le premier volume de la Critique de la vie quotidienne. De cette riche rencontre sortiront d'une part: "Perspectives de modifications conscientes dans la vie quotidienne)J conférence prononcée par Debord en mai 1961 devant un groupe d'étude réuni par Lefebvre 14 (reproduite dans IS. bien qu'étant un universitaire et un intellectuel "affirmé)J. Une relation intellectuelle et personnelle intense s'établit entre eux durant quelques années. publié en 1961. ils sont déjà parvenus chacun de leur c6té à des résultats similaires. 6/20-27) -. sur certains points. elle demeura chez lui très vive. le second volume de la Critique de la vie quotidienne. Acquise auprès des surréalistes durant leur collaboration dans les années vingt. Luimême déclare: "Cette métamorphose de la vie quotidienne m'a fait communiquer avec le surréalisme à travers Eluard. malgré ses polémiques ultérieures parfois violentes à leur égard. ]] avait une réputation d'hérétique. Ce message. beaucoup plus tard. d'autre part. Quand Lefebvre et Debord se rencontrent à la fin des années cinquante. Les situationnistes ont sans doute été attirés par son aspiration à la métamorphose de la vie réelle. La préface à la seconde édition (1958) et le deuxième volume. publié à la fin de la même année.

118-142). Quoi qu'il en soit. Le premier volume de la Critique de la vie quotidienne. et non dans les moments « exceptionnels». de la vie quotidienne. Mais dix ans après. 125. si ce n'est les situationnistes 46 » . dit-il. Lefebvre défend la richesse. au détriment des problèmes réels et quotidiens. selon lui « bourgeoises». la vie quotidienne de la société bourgeoise avec la vie quotidienne en tant que telle (Cdvq l. Pour la première fois. Lefebvre reconnaît « qu'il n'y a pas eu d'avant-garde depuis les surréalistes. même après la rupture. Aussi la soutient-il contre toutes les tentatives. de Baudelaire et Rimbaud jusqu'aux surréalistes (Cdvq 1. est mise en avant par le modernisme littéraire. de la décrire comme un lieu irrémédiablement voué à la banalité: c'est confondre. L'évasion vers un royaume du fantastique et du bizarre. au moins potentielle. le lieu de la réalisation humaine. la manière adoptée par Lefebvre est cependant plutôt éloignée de l'approche qu'en feront ensuite les situationnistes. 30). qui porte en sous-titre « Introduction». dimension aussi fondamentale que méconnue de l'existence humaine . affirme l'importance de la vie quotidienne.mais ces derniers auraient certainement nié l'insinuation selon laquelle ils attendirent Lefebvre pour découvrir la nécessité d 'un tel changement. 145). .LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 119 tionnistes 45» . le quotidien est abordé d'un point de vue critique et marxiste.Lefebvre estimera plus tard que cette découverte est d'une importance comparable à celles de l'analyse freudienne de la sexualité et de l'analyse marxienne du travail (Cdvq II. et voit dans celle-ci. La vive polémique de Lefebvre contre ces mouvements et le reproche qu'il leur fait de détester le travail relèvent de l'esprit « communiste)) de l'époque et sont bien loin de pouvoir intéresser Debord.

Les «conditions objectives" ne suffisent pas pour produire une révolution. se trouvent préfigurés quelques thèmes majeurs de la théorie situationniste des années soixante. . La conception de Lefebvre. est l'idée que le quotidien constitue l'unique réalité. 195). 191) il assigne une place centrale à la critique de l'aliénation de la vie quotidienne et de sa scandaleuse pauvreté en regard de ce que la science et la technique rendraient possible. qui semble toutefois plus réelle .120 GUY DEBORD Lefebvre avance des idées sensiblement différentes à ce propos. Pour le renouveau du marxisme (Cdvq l. celle-ci n'arrivera que lorsque les masses ne pourront et ne voudront plus vivre comme avant (Cdvq l.il cite comme exemple les« grandes idées" (Cdvq l. 182). Dans de telles assertions. entre autres les modes de vie. ou dans l'affirmation que la philosophie est elle aussi une aliénation. face à laquelle se dresse une irréalité produite par l'aliénation. Le véritable contenu de la philosophie est dans l'idée de 1'« homme total". c'est-à-dire réalisée quotidiennement (Cdvq l. qui se rapproche des futures thèses situationnistes. il retire sa critique excessive du surréalisme (Cdvq l. 213). L'espoir que la vie privée s'efface au profit de la dimension politique et collective représente aussi une manière de concevoir la désaliénation de la vie quotidienne liée à l'atmosphère de l'après-guerre. et sa réalisation amènerait la disparition des divisions entre les moments supérieurs et inférieurs de la vie (Cdvq l. 265) ". qui ne doit pourtant pas être «abolie" mais «dépassée". 37) et propose même un «romantisme révolutionnaire". et témoigne d'une forte méfiance envers la dimension individualiste considérée comme «bourgeoise". Lefebvre rompt ainsi avec la conception stalinienne selon laquelle la base économique détermine mécaniquement la superstucture.

qui représente un secteur en retard par rapport à l'évolution de la technique. entre le public et le privé. et non de simples rêveries (Cdvq l. La longue préface à la seconde édition date de 1958. 244). puisqu'elle est en mesure d'opposer au quotidien actuel des possibilités réalisables. On sent ici la 1 L . 201). et parle d'«Ïnégalité du développement» (Cdvq 1. elle peut donc tenir compte de l'irruption soudaine de la « modernité» dans la vie quotidienne française. 15). 213) et d'une « sagesse nouvelle» (Cdvq l. 221). mais ils constituent par ailleurs. les loisirs représentent d'un côté une critique de la vie quotidienne. une nouvelle aliénation (Cdvq l. 16).LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 121 entre le rationnel et l'irrationnel (Cdvq 1. De même. devient un spectateur qui vit par personne interposée (Cdvq l. Dans ce sens. Lefebvre constate avant tout une nette détérioration de la vie quotidienne. il conçoit le retard de la vie quotidienne en termes essentiellement matériels: le prolétaire habite souvent dans un taudis. dont nous avons déjà parlé. 41-45) 48. Toutefois. Ce retard est d'autant plus sensible que la technique a énormément creusé cet écart entre le possible et le réel auquel Lefebvre attribue une grande force de propulsion. 263) à la mesure de la domination sur la nature désormais atteinte. il a espoir que l'on puisse arriver à un progrès sans revers négatifs (Cdvq l. Lefebvre augure d'un « art de vivre» (Cdvq l. comme il arrive plus ou moins dans la fête traditionnelle (Cdvq l. dans son temps « libre». alors que la puissance de la société se déploie dans l'État ou dans l'industrie (Cdvq l. puisqu'ils contiennent l'idée d'un libre usage des moyens. on peut dire que la technique exerce sur la vie quotidienne une critique plus efficace que la critique opérée par la poésie. dans les conditions actuelles. 245-246). 49). C'est particulièrement vrai quand l'homme.

Le concept de Lefebvre selon lequel le quotidien est la frontière entre le dominé et le non-dominé. C'est précisément la possibilité désormais existante d'une nouvelle totalité qui crée le vide culturel actuel. . même dans les pays soi-disant socialistes (Cdvq 1. (Cdvq l. il soutient que la vie quotidienne et le degré de bonheur atteint dans celle-ci sont un paramètre pour mesurer le progrès social. Lefebvre publie l'article «Le romantisme révolutionnaire ".. 58) et il affirme que «les choses avancent (c'est-à-dire que certaines choses disparaissent) par leur plus mauvais côté. il refuse la socialisation à travers l'État qui «semble alors le seul lien des atomes sociaux. où naît l'aliénation. (Cdvq l.122 GUY DEBORD ligne de séparation avec le stalinisme" et l'on entrevoit le terrain de rencontre avec Debord dans une série d'analyses: à l'idée courante que l'homme se réalise dans le travail. se retrouve dans la théorie situationniste. Il reste toutefois une ambiguïté fondamentale : la vie quotidienne actuelle est-elle malgré tout un lieu de richesses cachées d'où peut partir une contestation généralisée. 82). 102). Lefebvre objecte que le travail parcellisé ôte cette possibilité (Cdvq l. et du deuxième avis dans le second. ou bien est-ce un lieu de pauvreté auquel il faut opposer la construction de la vraie vie? Lefebvre luimême semble du premier avis dans le premier vo lume.. il fait remarquer que l'aliénation économique n'est pas l'unique aliénation (Cdvq 1. mais sans le ramener à un antagonisme supra-historique entre l'individu et la société en tant que tels. 72). mais du possible et du futur. 48). celui-ci maintiendrait le désaccord entre l'individu progressiste et le monde. mais aussi la désaliénation (Cdvq l. 97). non pas au nom du passé et de la pure rêverie.. Toujours en 1957. dans lequel il théorise l'avènement d'un nouveau romantisme qui critiquerait la réalité.

auxquels il consacrera de nombreux écrits au cours des quinze années suivantes 51. 1/21). 37). au lieu d'envisager des tentatives pratiques pour expérimenter de nouveaux usages de la vie. Au même moment. 82).se remarque dans d'autres concepts communs à tous deux. et ce romantisme. serait une expression de la modernité au meilleur sens du terme. La collaboration avec Debord . mais reproche à son auteur de se limiter à « la simple expression du désaccord». 1/21). mais des besoins et des désirs. en thématisant les usages possibles des moyens de contrôle sur la nature. Dans le premier numéro d'Internationale situationniste. 17) . Désormais « l'art peut cesser d'être un rapport sur les sensations pour devenir une organisation directe de sensations supérieures » crS. alors que « les contradictions ont déjà été exprimées par tout l'art moderne jusqu 'à la destruction de l'expression elle-même» crS.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 123 dit Lefebvre. et c'est une erreur d'avoir encore confiance comme il le fait dans l' « expression» des contradictions de la société. 16. Il range l'urbanisme parmi les secteurs de la vie restés « en retard » par rapport au développement général des techniques de production (Cdvq II.dont Lefebvre cite l'affirmation selon laquelle la vie quotidienne « est littéralement colonisée» (Cdvq II. 91). et aussi de la réaction à la manipulation des besoins qui se séparent des désirs (Cdvq II. de leur richesse et de leur complexité (Cdvq II. Le « possible-impossible» de Lefebvre est trop imprécis crS. 149). Debord approuve ce projet dans ses lignes essentielles. étant donné que les villes nouvelles témoignent seulement de la dégradation de la vie quotidienne (Cdvq II. Lefebvre commence à se passionner pour les problèmes d'urbanisme et d'espace. L . 3/6). Lefebvre reconnaît qu'une transformation sociale pourrait naître non plus de la misère.

124 GUY DEBORD À l'époque de son amitié avec Debord. et Debord dans sa confé rence considère le quotidien comme un secteur qui suit avec un certain retard le mouvement historique. 226). 3/5). Lefebvre souligne que le quotidien et J'histoire sont de plus en plus séparés (Cdvq Il. telle que la télévision (Cdvq JI. Bernstein et Vaneigem. C'est le lieu où est produite l'histoire. mais inconsciemment et de manière que cette histoire s'en détache et s'érige en puissance indépendante. prétentions à l'éternité ". renforcées par les nouveaux moyens techniques. l'État et l'économie. lui fait toutefois remarquer que cette idée « fut à la base de la pensée révolutionnaire depuis la onzième Thèse sur Feuerbach» (lS. .S. qui présente le monde comme un «spectacle» (Cdvq Il. puisqu'ils sont une « manière de métamorphoser fictivement le quotidien» (Cdvq Il. on trouve de fréqu ents renvois à la « non-participation» et à la « passivité». 29. dans le sens d'un devenir-monde de la philosophie. L'I. 78. dans le second volume de la Critique de la vie quotidienne. actions historiques. Lefebvre prend également en considération la fin de l'art: il faut ajouter au programme de Marx J'exigence de faire devenir monde non seulement la philosophie. Et c'est justement du point de vue de la vie quotidienne que l'on peut et que l'on doit refuser tout ce qui prétend lui être supérieur. 26). il résiste également aux bouleversements qu'apporte le développement des forces productives dans les autres sphères de la société. Si le quotidien est séparé de l'histoire. Enfin. mais également l'art et la morale. 188). précisément comme un secteur sous-développé et colonisé. Lefebvre approfondit sa conviction que la philosophie est morte et destinée à être dépassée. même dans la sphère de la politique révolutionnaire: grands dirigeants. et non d'un devenir-philosophie du monde (Cdvq Il. 187). 225).

les routes de Lefebvre et des situationnistes se séparent. qui sont cycliques. et tente. . et qui dépensent leur surplus en œuvres et en fêtes. sans grand succès. ] dans l'histoire» et qu'alors « l'économique devient prédominant et déterminant. actuellement cyclique et soumis au quantitatif. dans La Société du Spectacle. de se situer en alternative au structuralisme. et les sociétés de la reproduction élargie. mais aveuglément» (Cdvq II. stables et non cumulatives. 324). analogue au schéma ma rxiste de la reproduction simple et élargie du capital. 337) . et l'histoire. Les activités humaines elles-mêmes se divisent alors en cumulatives et non cumulatives. mais sert de base (Cdvq II. lieu de l'événement unique et qualitatif. en particulier à propos d'un écrit sur la Commune de Paris 53.bien que Lefebvre n'en soit pas non plus l'inventeur -l'opposition entre les sociétés de reproduction simple. tandis qu'ils s'accusent mutuellement de plagiat. et quand en 68 se présente le grand moment. où le caractère cyclique ne disparaît pas. Lefebvre est désormais une de .. la vie quotidienne. se situe à leur intersection (Cdvq II. Ce schéma. Une vraie vie personnelle devrait se créer comme œuvre et comme histoire consciente. n'apparaît chez Debord que plus tard. Les situationnistes continuent leur chemin.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 125 La différence entre le quotidien. Mais déjà on trouve dans le second volume de la Critique de la vie quotidienne . ] Individus et groupes font cette histoire. soustraite aux aveugles mécanismes de la vie quotidienne (Cdvq II. Lefebvre poursuit ses recherches en élargissant la portée anthropologique.. est appliqué par Lefebvre à l'ensemble de la vie sociale. 335).. liée au cyclique mais soumise à l'accumulation. Il affirme que « ce processus cumulatif entraîne la société [ . Quelques années plus tard . 317-327). ce qu'il n'était pas dans les sociétés anciennes [ .

N'ayant jamais plus d'une vingtaine de membres. se déroule essentiellement en France. indépendamment de savoir dans quelle mesure ils ont « influencé" les acteurs de ce mouvement et si ceux-ci en étaient conscients. Les situationnistes et les années soixante Après 1962. a pris des situationnistes au moins autant que ces derniers ont pris chez lui. se montre raremen t en public. Le moins que l'on puisse dire est que personne n'a mieux anticipé le contenu libérateur de 68 que les situationnistes. hormis la publication d'Internationale situationniste.S. dans une moindre mesure. et après que les théories d'Althusser.126 GUY DEBORD leurs cibles préfé rées en tant que «récupérateur" qui cherche à capter les thèmes révolutionnaires dans l'optique de la société existante.dont l'intérêt n'est pas seulement historiegraphique. 1'I. une pratique . Lefebvre.et. de l'ouvriérisme et des freude-marxistes ont sombré dans les oubliettes de l'histoire. Un quart de siècle plus tard. . dont la signification est aujourd'hui reconnue par beaucoup d'études concernant cette période 55. Entre 1962 et 1966. on peut affirmer que les situationnistes ont été les seuls à développer une théorie .S. mais conserve un potentiel d'actualité. entretient une agitation souvent souterraine. et de quelques opuscules. du maoïsme. intitulée « De la littérature et de l'art moderne considérés comme processus de destruction et d'autodestruction de ['art"". pour sa part.S. comme on peut le voir dans une de ses conférences de 1967. ['histoire de 1'I. l'I. de deux numéros de revues en Allemagne et en Scandinavie. normalement moins.

qui refuse les canaux traditionnels de la contestation. avaient interrompu par un jet de tomates la conférence d'un professeur. : De la misère en milieu étudiant. n'aurait pas beaucoup attiré l'attention s'il s'était produit deux ans plus tard. Khayati. Mais alors. et proposé ensuite l'auto dissolution du syndicat en affirmant que celui-ci n'était qu'un instrument d'intégration des étudiants dans une société inacceptable.S. qui aujourd 'hui peut paraître banal. pour susciter un large écho dans la presse et déchaîner des actions judiciaires. Quelques mois plus tôt.A.S.. demandent tout. aient utilisé ses finances pour faire imprimer un opuscule situationniste. considérée sous ses aspects économique. était alors aussi une nouveauté. politique. dans laquelle Debord explique que le spectacle destiné aux Noirs est une version pauvre du spectacle blanc. le contenu de l'opuscule de Strasbourg écrit en grande partie par M. possédant moins. qui très vite allait devenir quasi quotidien dans les universités françaises. élus à la direction locale du syndicat étudiant. Ce texte. ceux-ci comprennent donc plus vite la duperie et. Mais c'est à la fin de 1966 que l'activité de 1'I. pour faire scandale. et l'intérêt de l'I. entre dans sa phase décisive. Cet événement.LA PR. C'est ce qui ressort de la diffusion d'une brochure 56 sur la révolte des Noirs de Watts (fin 1965).S. l'élaboration de l'analyse situationniste de la société est pratiquement terminée. membre de l'1. Moles . le cybernéticien A. avec le fameux « scandale de Strasbourg H. des personnes proches de l'I. il avait suffi que quelques sympathisants de 1'I. À ces actes d'une rébellion étudiante naissante. psychologique. diffusé par dizaines de milliers d'exem- .S. s'ajoute.TIQUE DE LA THÉORIE 127 Vers 1965.et ce geste. se déplace alors vers la recherche des moyens pratiques de sa mise en actes.S. sexuel et notamment intellectuel. et de quelques moyens pour y remédier.

du moins en France. Ils se considèrent. car tous ceux qui prétendaient la défendre avaient abdiqué.» C'est ce que proclame la première phrase. ne fait aucune concession aux étudiants contents d'être étudiants et désireux seulement d'améliorer leur statut: «Nous pouvons affirmer sans grand risque de nous tromper que l'étudiant en France est. après le policier et le prêtre. Khayati termine par une exhortation à concevoir la révolution comme une fête et un jeu. mais la révolution par le plaisir. de leur intransigeance et de leur refus de l'éclectisme. et conclut sur le mot d'ordre «Vivre sans temps mort et jouir sans entraves ». ce «renversement du monde renversé» qui a existé pendant un moment. suivie d'une brillante et mordante satire de la vie étudiante et d'un résumé des idées situationnistes. S.128 GUY DEBORD plaires en France puis à l'étranger. Le contenu profond de Mai 68. sans négliger l'aspect théorique. l'être le plus universellement méprisé. et moins encore un militantisme «au service du peuple ». comme les porteurs de la seule et unique théorie révolutionnaire adaptée à l'époque nouvelle. «Ce qui avait le plus manqué à l'intelligence depuis quelques dizaines d'années. Des tracts composés de bandes dessinées détournées diffusent les propositions situationnistes: non pas une quelconque revendication sur tel ou tel aspect partiel. Comment les situationnistes y sont-ils parvenus? En premier lieu probablement du fait de leur cohérence. qui devait bientôt apparaître sur de nombreux murs 57. c'est précisément le . qu'avec les «Comités Viêt-nam » ou les demandes de réforme universitaire. était beaucoup plus en phase avec 1'1. À la fin de l'année 1967 paraissent les deux ouvrages de théorie situationniste: La Société du Spectacle et le Traité du savoir-vivre à l'usage des jeunes générations de Vaneigem 58.

À ceux qui veulent collaborer avec eux. n'apparaissent pas à la radio ou à la télé- .LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 129 tranchant» (IS. De nombreuses tendances révolutionnaires ont été récupérées pour n'avoir pas su choisir suffisamment entre partisans et adversaires de la société en question. par exemple avec le stalinisme. dans la pâte molle du faux intérêt éclectique. 9/25). « En fait. nous voulons que les idées redeviennent dangereuses. ne participent à aucune table ronde ou rencontre culturelle. Les situationnistes ne participent nullement à cet univers.elle pratique la rupture en chaîne (lS. Ils refusent de prendre en compte ceux qui se sont déjà compromis. n'écrivent pas d'articles dans d'autres revues ou journaux. de même qu'avec ceux qui acceptent des contacts avec des individus que l'I. comme des Sartre. nous n'admettrons jamais d'avoir pu nous tromper dans le jugement négatif des personnes)) (lS. et affirment explicitement que. 11/30). Ils n'ont pas de relations avec le monde académique. des Godard» (lS. juge compromis . des Aragon. des Althusser. 9/25) est une phrase clé dans la trajectoire d'un refus de l'œcuménisme dominant. Les nombreuses polémiques qu'entretiennent entre eux les représentants des diverses tendances « semi-critiques)) ne les empêchent pas en réalité de se soutenir réciproquement dans leur participation au monde existant (IS.. 10/78 et suivantes). « si nous pouvons nous tromper momentanément sur beaucoup de perspectives de détail.S. et ils ne lésinent pas en critiques ad hominem. Ceci explique la part importante des ruptures avec tous ceux qui ne sont pas à la hauteur des exigences avancées par l'I. les situationnistes demandent des prises de position publiques et sans équivoque. 9/4-5). Combattre tous les faux critiques et les prétendus révolutionnaires est pour eux l'une des principales tâches.S. On ne pourra pas se permettre de nous supporter.

l'I. ou bien de se condamner à l'inactivité par une méfiance excessive envers tout type de structure organisée. ils ne viennent pas d'un milieu littéraire comme Sartre. enfin à tous ceux qui parlent en termes très abstraits et très lointains de la révolution sociale ou de la fin possible de l'art ou du bouleversement de la vie quotidienne. alors que tant de révolutionnaires ont les yeux braqués sur les révolutions du passé. de mépriser J'apport de la théorie. d'autres sont accusés de ne posséder aucune théorie. peut encore leur faire le reproche de ne dire la vérité que sur un mode purement abstrait. 12/4). Les situationnistes trouvent pour chacun une raison particulière de le désapprouver. Ils se distinguent de tous les autres protagonistes de 68 : ils n'appartiennent pas à l'université. sans possibilité d'intervention» (lS. reste très évidente dans leurs objectifs comme dans leurs moyens. les situationnistes reprochent de ne pas comprendre que tout cela est déjà en acte ou du moins possible. et qu'il vaut mieux prendre pour modèle des «saboteurs» comme Arthur Cravan (lS. ni enseignants comme Althusser. Leur origine.S. La tâche qui s'impose est une analyse des nouvelles conditions et des nouveaux sujets. À beaucoup ils reprochent de s'accommoder avec l'existant sur le plan théorique. Ils soulignent néanmoins qu'il faut abandonner la bohème au sens traditionnel. ou pire. 8/11) 59. la bohème artistique. car celle-ci produit toujours des œuvres d'art cotées ensuite sur le marché. Et à ceux qui ont su éviter tous ces écueils. tandis que d'autres pensent à un futur lointain. au lieu de voir la révolution au présent. et pas davantage du monde bariolé des militants de gauche. même s'ils sont peut-être sincèrement intéressés par la révolution. ou simplement d'abandonner des positions révolutionnaires antérieures.130 GUY DEBORD vision. «sans écho. . comme Cohn-Bendit. ne sont ni étudiants.

devient « le deuxième assaut prolétarien contre la société de classes» (SdS § 115) dont les idées situationnistes veulent être la théorie. à prêter une attention particulière aux nouvelles formes de rébellion sociale : depuis les grèves sauvages jusqu'aux formes apparemment « apolitiques». le sujet central de l'I. L'urbanisme ludique et la construction de situations étant passés au second plan. l'I. fondé sur la contestation des structures de production.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 131 Pour ce qui est de l'impact de ses propres thèses. De même que le mouvement ouvrier classique avait été précédé par des attaques contre les machines .S. certainement pas à sa disparition. et le second assaut dirigé cette fois contre l' « abondance» capitaliste. tels que les actes de vandalisme exécutés par des bandes de jeunes ou bien les saccages survenus dans les quartiers noirs des États-Unis. a une réponse infaillible: lorsqu'elles trouvent un large public et sont ouvertement discutées dans la presse bourgeoise. au contraire si personne ne les prend en compte. c'est qu'il était devenu impossible de les ignorer. c'est parce qu'il s'agit de vérités trop scandaleuses pour être admises. Nous avons déjà rappelé que Debord étend le concept de « prolétariat» à tous ceux « qui ont perdu tout pouvoir sur l'emploi de leur vie et le savent» (SdS § 114). 8/13) incitait l'I. ni à sa continuation exacte dans le schéma ancien» (lS. Reconnaître que 1'« on assiste à notre époque à une redistribution des cartes de la lutte de classes.le « luddisme» -.S. . il établit un parallélisme entre le premier assaut prolétarien. Debord y voit un refus de la marchandise et de la consommation imposée.S. certains actes « criminels» sont maintenant les précurseurs de la « destruction des machines de la consommation permise» (SdS § 115).

décrites par les situationnistes comme des « camps de concentration» (IS. ramènent tous les anciens) : urbanisme. Le refus de tous les aspects de la société existante. etc." (IS. qui pouvait atteindre l'indignation la plus vive. fondamentale dans le spectacle. a souvent généré autour de Debord. mais aussi de presque toutes les tentatives pour y pOlter remède. eux-mêmes reconnaissent la valeur historique d'une certaine recherche sociologique.132 GUY DEBORD Recueillir les nombreux indices du mécontentement et du refus que la société des années soixante suscitait n'était certes pas une prérogative des situationnistes. ils peuvent proclamer fièrement qu'ils ont été les seuls à « reconnaître et [à] désigner les nouveaux points d'application de la révolte dans la société moderne (qui n'excluent aucunement mais. au contraire. idéologie. cette architecture est à l'habitation ce que boire un Coca-Cola est à la boisson. La critique de l'urbanisme était l'un des principaux sujets de l'analyse situationniste de la dégradation de la vie. spectacle. il devient évident que la vraie dichotomie moderne se situe entre organisateurs et organisés. C'était l'époque où la France se couvrait de maisons modernes et de villes entières d'une laideur jusqu'alors inimaginable. en particulier aux États-Unis (IS. 7116). depuis les lettristes jus- . C'est exactement la même opposition qu'entre acteurs et spectateurs. Dans les supermarchés. ils découvrent « une géologie du mensonge» et une matérialisation des hiérarchies (IS. 12/4). 6/33-34). 6118). les gratte-ciel et les lieux de vacances du type « Club Méditerranée". Mais ils sont effectivement les seuls à entrevoir là un nouveau potentiel révolutionnaire. Quand 68 leur donne raison. Dans la planification des villes. tout au moins pendant quelque temps.

S.S. ni se limiter à « une simple amélioration du discours dialectique dans le livre même» plutôt que dans la réalité (IS. c'est la vision claire des fins et des méthodes de lutte . 9/3. 7/9). Elle ne s'est pas suffisamment L . commettrait un lourd contresens en laissant entendre que la vie est totalement réifiée à l'extérieur de l'activité situationniste» (in VS. les possibilités de passions et de jeux sont encore bien réelles. Ce qui manque. 11/58). étant donné qu'il ne peut se passer complètement de «leur participation» (lS. D'après l'I. avec cette ferme conviction que toute action pratique était déjà une trahison de la pureté du refus. 134). Le système contient des contradictions insurmontables. . En 1966. ce ne sont ni le motif d'insatisfaction ni le sujet révolutionnaire qui manquent pour un mouvement révolutionnaire nouveau. quand il ne servait pas à accuser purement et simplement l'I. Debord a dû combattre ce radicalisme purement abstrait. comme celle de ne pouvoir aliéner totalement ses sujets.S. et il me semble que 1'I.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 133 qu'aux « pro-situationnistes» des années soixante-dix. 10/73). Debord déclare aux situationnistes réunis pour leur septième conférence: « Dans l'aliénation de la vie quotidienne. destiné le plus souvent à couvrir l'incapacité de ses auteurs pour toute action pratique. À plusieurs reprises. il n'est pire ennemi de l'émancipation prolétarienne que les illusions qu'elle entretient sur elle-même. une tendance au nihilisme. L'impitoyable analyse de la puissance du conditionnement totalitaire dans la société du spectacle n'empêchait pas les situationnistes de voir à l'œuvre des forces antagonistes. d' «arrivisme» chaque fois que celle-ci obtenait un certain succès dans le monde (lS. Les situationnistes ne veulent ni se complaire dans une pureté quelconque. 10/72.

Trotski lui-même a partagé l'autoritarisme bolchevique. ont conduit les organisations ouvrières . idéaliste et antihistorique.vo ire même des États entiers. ont ensuite été victimes de leur idéologie de la liberté.à être le plus gros obstacle au projet révolutionnaire. malgré quelques apports positifs. et ni lui ni ses partisans n'ont jamais reconnu dans la bureaucratie une vraie classe au pouvoir. . le manque de méfiance envers la forme État.134 GUY DEBORD démarquée du mode bourgeois de concevoir la lutte historique. La révolution d'Octobre. résu ltant d'une malheureuse identification de leur projet avec les procédés de la révolution bourgeoise. mais seulement une «couche parasitaire ». « Le prolétariat comme sujet et comme représentation ». est consacré à l'histoire du mouvement révolutionnaire moderne. C'est ainsi que les hiérarchies internes. là où celles-ci ont pris le pouvoir . ce qu i en fait un précurseur du bolchévisme "'. les «représentants» très vite autonomisés. aboutit à la domination d'une bureaucratie qui donne le change à la bourgeoisie en tant qu'expression du règne de l'économie marchande. les structures autoritaires. au détriment de la pratique consciente. La social-démocratie de la Deuxième Internationale a généralisé la division entre le prolétariat et sa représentation autonomisée. L'autoritarisme dont ont fait preuve aussi bien Marx que Bakounine au sein de la Première Internationale est un produit de la dégénérescence de la théorie révolutionnaire en idéologie. Les anarchistes. Comme nous l'avons vu. Le chapitre le plus long de La Société du Spectacle. après l'élimination des minorités radicales. Debord retrouve l'origine du problème dans la pensée de Marx lui-même et dans la confiance excessive qu'il accorde aux automatismes produits par l'économie.

mais surtout la Chine. Cette analyse est doublement significative aujourd'hui: presque personne parmi ses ennemis. Albanie ou Algérie. Debord écrit que « la décomposition mondiale . Il n'est même pas possible de réformer ces systèmes. Dans les années soixante. n'aurait cru le système soviétique si fragile et si absurde dans ses fondements au point qu'il puisse s'écrouler à la première tentative sérieuse de réforme. les partis dits communistes. marquant ainsi le début de la fin de ces régimes. cette classe ne peut donc pas renoncer à son mensonge fondamental. il n'existait pratiquement aucun théoricien de la gauche qui osât dénoncer l'Union soviétique comme une pure et simple société de classes. mais l'expression du pouvoir prolétarien. Le conflit entre l'URSS et la Chine. Représenter illusoirement l'option révolutionnaire dans le monde fut la tâche des pays staliniens et de leurs appendices dans le monde occidental. Viêt-nam. son caractère contre-révolutionnaire n'apparaissait même pas très clairement : malgré la condamnation du stalinisme et la rupture avec le PCF. et encore moins rompre avec la tradition léniniste. ainsi que les fractures successives entre les diverses forces bureaucratiques. a finalement brisé le monopole qu'ils exerçaient sur la soi-disant option révolutionnaire.Yougoslavie ou Cuba. Toute la gauche s'obstinait à reporter ses espoirs révolutionnaires sur un État ou sur un autre . étant donné que la classe bureaucratique détient les moyens de production à travers la possession de l'idéologie. comme parmi ses partisans. celui d 'être non pas une bureaucratie au pouvoir.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 135 Debord analyse avec acuité comment le règne absolu de l'idéologie et du mensonge conduit les régimes bureaucratiques vers un irréalisme total qui a pour résultat un état d'infériorité économique par rapport aux sociétés de « libre échange».

auquel l'l. L'activité révolutionnaire manquée du prolétariat peut toujours trouver une explication commode dans l'influence des « bureaucraties ouvrières» des syndicats et des partis. Néanmoins. La bourgeoisie est en train de perdre l'adversaire qui la soutenait objectivement en unifiant illusoirement toute négation de l'ordre existant II (SdS § Il l).S. parle depuis 1961 (lS. il peut. cesser de « combattre l'aliénation sous des formes aliénées» (SdS § 122). a pu se faire berner depuis tant de décennies par des bureaucrates. 12/35-43). Au contraire. aux temps du « printemps de Prague ». et doit. dont l'I.S. Les Conseils seront à la fois les instruments de lutte et la structure organisatrice de la future société libérée. le facteur le plus défavorab le pour le développement actuel de la société capitaliste. en soi révolutionnaire selon l'l. l'Occident soutenait de fait l'URSS. Selon Debord. 6/3).. Le nouvel assaut révolutionn aire peut s'affranchir des ennemis qui l'ont trahi de l'intérieur. la participation de tous supprimera les spécialisations et les instances séparées. Dans les Conseils ouvriers.136 GUY DEBORD de l'alliance de la mystificati on bureaucratique est. attribuait une grande importance (lS. on comprend mal comment un prolétariat. Les situationnistes attribuent également à ces derniers la responsabilité principale du fait que l'occupation des usi nes en Mai 68 n'ait pas débouché sur une vraie révolution. le résultat final de cette évolution est positif: le prolétariat a perdu « ses illusions.S. en dernière analyse. . On peut constater aujourd'hui que l'URSS a perdu son rôle au moment où disparaissaient presque totalement les tentatives révolutionnaires qui conduisaient le spectacle à organiser leur canal isation sous des formes bureaucratiques. mais non son être» (SdS § 114).

LA PRA.S. Au contraire. dans laquelle une activité politique. elle analyse sobrement le lien entre accumulation. Le point de rupture avec le trotskisme est la contestation de la définition trotskiste de l'URSS comme un État fondamentalement ouvrier et seulement accidentellement « dégénéré» à cause de la formation d'une « couche parasitaire». le dépassement de la version économiciste du marxisme et plus généralement J'ouverture de nouveaux horizons. s'accompagne d'une pratique conformiste de la vie. quand ceuxci se limitent à vouloir réformer un petit domaine séparé de la vie 61 • La réalisation de ses propres désirs et l'activité révolutionnaire devraient être une seule et même chose. Oebord doit beaucoup à la revue Socialisme ou Barbarie 62 • Fondée en 1949 à Paris et se développant autour de la collaborationconflit entre C. Castoriadis. Coudray. comme l'exprime le slogan situationniste « l'ennui est contre-révolutionnaire ». L'I. Le « militantisme» est pour eux inacceptable. reconnue par les participants eux-mêmes comme insatisfaisante mais moralement nécessaire. Socialisme ou Barbarie définit dès le début le système soviétique comme « pire que le féodalisme». Lefort. est cependant tout aussi éloignée du mouvement hippie et de la « culture jeune ». . Delvaux et Cardan. et C. Pour ce qui est de la rupture avec le léninisme. qui signe parfois MontaI. qui écrit sous les pseudonymes de Chaulieu. elle fait paraître jusqu'en 1965 quarante numéros 63. doutant plus qu'il se base sur une logique du « sacrifice».TIQUE DE LA THÉORIE 137 L'inquiétude de voir la prochaine explosion sociale tomber une fois de plus aux mains des organisations bureaucratiques pousse les situationnistes à entretenir une vive polémique contre les groupes néo-léninistes qui commencent à pulluler après 1965.

Il se perd toutefois dans une discussion interminable sur la question de savoir s'il faut alors se limiter rigoureusement à n'être qu'un pur instrument de classe qui diffuse des informations aux ouvriers en refusant tout ce qui ressemble à un pa1ti . Le groupe Socialisme ou Barbarie redécouvre ainsi les Conseils ouvriers.138 GUY DEBORD bureaucratie et exploitation. la bureaucratie exerce une fonction similaire . De tels progrès dans l'analyse sont possibles parce qu'on se rend compte que dans les sociétés modernes.option qui. ou bien si . Socialisme ou Barbarie produit également des analyses semblables sur la Chine " . Un Sartre.le concept même de parti d'avant-garde. chiffres en main.qui peut même appa1tenir formellement au prolétariat dans les pays de l'Est .mais pas identique . Socialisme ou Barbarie démontre dès 1949. Au contraire. qui perpétue cette scission. et tant d'autres. que la société soviétique est effectivement une société de classes. Il faut alors refuser . Il en résulte que l'oppression et l'exploitation du prolétariat sont de plus en plus l'œuvre de la classe bureaucratique.et c'est l'autre point de rupture avec le trotskisme . signifie se condamner à une complète inefficacité -.est de plus en plus séparée de leur direction réelle. un Althusser. dont ils ne doutent pas que la base économique soit" socialiste ». selon ses adversaires.à celle de la bourgeoisie dans le capitalisme occidental. se demandent encore jusqu'au milieu des années soixante comment il se fait qu'un système. basée sur la plus brutale des exploitations '" Par la suite. de sorte que le véritable antagonisme se situe entre organisateurs et organisés. réussisse à produire une superstructure dont ils ne peuvent nier qu'elle soit répressive. et explique que dans le sousdéveloppement russe. la propriété juridique des moyens . entre dirigeants et exécuteurs. et ceci est tout aussi valable pour les pays occidentaux.

dont la signification ne peut être reconstituée que par des spécialistes. inhérente à un système qui cherche à enlever aux individus tout pouvoir de décision. La revue affirme que le vrai contenu du socialisme n'est pas la planification de l'économie ni le simple accroissement du niveau matériel de la vie. libérer la créativité et réconcilier l'homme avec la nature 66 . qui se basent sur des analyses économiques et sociales détaillées. tellement à la mode en 1968 et après. Avant d'envisager la réponse situationniste à ce problème qui se posait à tous les groupes français évoluant entre l'anarchisme et le communisme. sans toutefois pouvoir se passer de leur collaboration. il convient de s'arrêter encore sur certains apports de Socialisme ou Barbarie. Le thème de]'« autogestion généralisée ». ont un caractère concret qui manque généralement aux affirmations souvent abstraites et rhétoriques du débat français de l'époque. si celui-ci reste une servitude. Les considérations de Socialisme ou Barbarie . même sur leur propre vie. mais c'est de donner un sens à la vie et au travail. alors qu'il pourrait être rendu «poétique ». À la différence des marxistes « orthodoxes ». en particulier au cours de la seconde moitié des années cinquante. Réduire le temps de travail n'est pas un remède suffisant. de même que la contradiction fondamentale subséquente. et la disparition de l'usine comme lieu de socialisation sont analysées très tôt par Socialisme ou Barbarie. . La fragmentation de la production et de toute la vie sociale. déjà existantes. Socialisme ou Barbarie . etc.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 139 au contraire une forme quelconque d'avant-garde organisée est indispensable. apparaît ici pour la première fois peut-être. c'est pourquoi elle dénonce le fait que la gauche traditionnelle se limite à demander toujours plus de ce genre de production ou d'éducation.

n'étaient que les signes d'un capitalisme incomplet. cet intérêt sera la source d'une influence réciproque avec les situationnistes. un membre de Socialisme . «Socialisme ou Barbarie va droit à l'essentiel. au contraire on voit émerger alors la contradiction centrale du capitalisme: stimuler la participation des prolétaires et en même temps l'exclure. en premier lieu sur le désir de vaincre la passivité imposée et de créer une autre vie. c'est-à-dire de ses différentes strates. de divers côtés: Socialisme ou Barbarie ne tient pas compte des contradictions internes de la bureaucratie. Canjuers ri. Debord et P. Ce que l'on considérait auparavant comme les contradictions du capitalisme. par exemple les crises de surproduction. Morin.140 GUY DEBORD est convaincue que le capitalisme est en mesure d'offrir aux ouvriers une situation économique satisfaisante. Ramenant tout au seul antagonisme entre prolétariat et bureaucratie. Socialisme 011 Barbarie s' intéresse à certains secteurs de la totalité sociale jusqu'alors négligés par l'analyse marxiste. Blanchard]. soit barbarie. qui anime alors la revue Arguments. même à long terme. adresse à Socialisme ou Barbarie des critiques du même ordre que celles qui seront par la suite fréquemment adressées contre l'I. Socialisme ou Barbarie est millénariste : soit socialisme. celui-ci continuerait à les accorder. En 1957 E. En 1960. La lutte de classes du futur devrait par conséquent se baser sur des facteurs «subjectifs». mais pour l'isoler et l'hypostasier" ». e. ses analyses schématiques sont donc des prophéties et ne peuvent s'appliquer dans une stratégie capable de profiter des failles du bloc ennemi.S. Comme son nom l'indique. Étant donné que les hauts salaires et l'augmentation du temps libre contribuent à la stabilité du capitalisme. D. À partir de 1958.

au détriment de la totalité. dont elle dénonce en premier lieu la volonté d'harmoniser et d'humaniser la production existante (lS. rédigent ensemble un texte bref mais important : Préliminaires pour une définition de l'unité du programme réuolutionnaire 68 • Mais un peu plus tard.S. à de la bouillie psychologique. 9/34) 69...S . à la différence de certains groupes anarchisants. et ses « nouveaux horizons» ressembleront. 12/47).. L'I. La différence est que ces idées ont conduit Castoriadis à devenir en l'espace de quelques années un banal défenseur de la «démocratie occidentale». anthropologique. pour l'I. un état-major qui ne veut . L'I. au lieu de placer au centre la conscience et la lutte historique. le concept d'avant-garde ne doit pas être exorcisé «en l'identifiant dans l'absolu à la conception léniniste du parti » d'avant-garde « représentatif et dirigeant » (lS. La disparition ultérieure de Socialisme ou Barbarie est enregistrée avec satisfaction par les situationnistes (lS. noie sous la critique Socialisme ou Barbarie. Toutefois on trouve également chez Debord certaines des critiques adressées par Castoriadis au marxisme.S. tandis que Debord en a tiré les points d'application d'une nouvelle révolte possible.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 141 ou Barbarie. etc. choisit une troisième voie: elle ne veut être rien d'autre qu'« une Conspiration des Égaux. par exemple le refus de considérer la révolte du prolétariat comme une réaction chimique suscitée par la misère. 11/64). 8/4) . Pour l'I. Socialisme ou Barbarie passe de la critique de l'économicisme à la critique du marxisme tout court. 6/4.S. puis elle y voit « l'expression de la frange la plus gauchiste et la plus fantaisiste de ces managers et cadres moyens de la gauche qui veulent avoir la théorie révolutionnaire de leur carrière effective dans la société» (lS.

L'I. et certaines démissions forcées. l'admet ellemême. Comme elle le dit clairement: « L'I.S. n'acceptant de contacts qu'avec des groupes et des individus agissant pour leur propre compte. en tout cas. refuse d'entretenir autour d'elle un cercle de partisans.S. la poésie et l'art modernes en Occident (comme préface à une recherche expérimentale sur la voie d'une construction libre de la vie quotidienne). l'I. 8/2728). de maintenir sa propre cohérence interne.le troisième objectif n'a jamais pu être atteint (VS. 9/25) . Sa reconstitlltion doit se rattacher à quatre racines: « le mouvement ouvrier.S. voit sa tâche dans un mouvement révolutionnaire « à réinventeY» (lS. 8/59) . Son principe est celui d'un groupe volontairement très petit. la pensée de l'époque du dépassement de la . L'I. en le libérant de toute illusion.l'une des conditions pour être admis était d'avoir « du génie» (IS. et échapper à quelque autre contrôle que ce soit» (lS. ne veut pas de disciples» (lS. même si en réalité ceux-ci étaient difficiles à trouver. et le premier pas consiste à reconnaître que le vieux mouvement a irrémédiablement échoué et qu'il n'en existe pas encore de nouveau (lS. mais elle rend particulièrement difficile l'entrée dans son groupe . 7576). car elle veut « lâcher dans le monde des gens autonomes» (lS.S. 9/43). dans le triple but d'avoir seulement une « participation au plus haut niveau» (lS. 5/7). « la forme la plus pure d'un corps antihiérarchique d'antispécialisleS» (lS.même si.142 GUY DEBORD pas de troupes» et déclare: « Nous n'organisons que le détonateur. Au contraire des organisations « militantes ». plus des deux tiers de ses membres furent exclus. 6/3). l'explosion libre devra nous échapper à jamais.S. 9/25). comme l'I. non seulement ne fait pas de prosélytisme. 9/26). Au fur et à mesure des années. et de pouvoir établir à l'intérieur des rapports égalitaires .

Feuerbach. en si peu de temps. [ . un halo de mystère : elle apparaît alors comme le centre invisible et insaisissable de l'ouragan. les situationnistes refusent de diriger les milliers d'individus qui désormais se réclament de leurs idées. des slogans et un langage situationnistes pour leur propre compte. de nombreux individus se mettent à utiliser des idées. sans réunions publiques et sans que l'on sache précisément combien et qui sont ses membres. une quasi-liquidation de l'État. THÉORIE 143 philosophie et de sa réalisation (Hegel. après Mai 68... en réalité.. Marx). sous cinq mois. À partir de 1966.les « Enragés » déclenchèrent surtout une réaction en chaîne . sa présence est souvent dénoncée dans mille entreprises de contestation où l'I. à un .TIQUE DE LA. les luttes d'émancipation depuis le Mexique de 1910 jusqu'au Congo d'aujourd'hui» (lS. En effet. ] Jamais une agitation entreprise par un si petit nombre d'individus n'a entraîné. de telles conséquences 71. devait entraîner.LA PRi\. 10/45-46). Cela leur permet non seulement d'empêcher la formation d'une avant-garde séparée.S. Cela contribue à créer autour de l'I.S.. » Pour exagérée que soit une telle affirmation . n'était pas directement concernée. Même après Mai 68. qui représenterait le premier pas vers la bureaucratisation. mais aussi d'éviter les manœuvres tacticiennes et le semi-travestissement de leurs idées auxquels doivent recourir les groupes désireux de recueillir le plus d'adhérents possibles. sans siège et sans rencontres avec les journalistes. des techniques. il reste vrai que Debord et ses amis avaient développé. Le livre que le situationniste René Viénet a consacré aux Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations 70 affirme que « l'agitation déclenchée en janvier 1968 à Nanterre par quatre ou cinq révolutionnaires qui allaient constituer le groupe des "Enragés".

tellement en vogue dans les années soixante.. 8110). s'identifie" au désir [de liberté) le plus profond qui existe chez tous » (lS.144 GUY DEBORD degré rarement atteint. 11 s'agit donc d'une" critique immanente» de la société. ils réfutent aussi sur le plan pratique la thèse de la mort du sujet et de l'individu. parce que l'l. ) une foule de praliques nouvelles qui cherchenl leur lhéorie » (IS. menés par peu de gens. De cette façon.. leurs idées sont non seulement réalisables. selon l'I. Outre les pratiques révolutionnaires. Et celles-ci ne sont pas du tout " utopiques » : alors que les vieux utopistes étaient des théoriciens à la recherche d'une praxis. pense donc qu'elle n'a pas . ce qui signifie confronter la réalité de la société avec ses promesses et ses prétentions.S. la capacité d'obtenir de grands effets avec peu d'actes. La tâche de l'avant-garde n'était donc pas. mais ce sont les alternatives qui manquent. C'est pourquoi les situationnistes refusent résolument qu'on qualifie leurs idées d'" utopiques» (lS. Expliquer au prolétariat ce qu'il peut faire . mais surtout" populaires» et dans la tête de tout le monde (lS.. comme l'avait déjà formulée Marx.S. 9/25). 1~/81) dans une société qui a perdu toute" maîtrise» sur ses moyens et où " les maîtres viennent du négatif. il existe égaIement tous les moyens techniques et les autres conditions matérielles pour fonder une nouvelle société. [et) sont porteurs du principe anti-hiérarchique» (lS. représente une forme d'avant-garde excl uant toute possibilité de manipulation. de susciler des mouvements révolutionnaires. Au contraire. 7/1 7). 8113). "il Y a maintenant [1962) [ . 7/20).S. L'I. La société capitaliste sombre déjà d'elle-même. et l'inciter à le faire. mais de fou rnir des théories aux mouvements déjà existants. au lieu de proposer une utopie abstraite. ils se considèrent eux-mêmes comme des «maîtres sans esclaves» (lS.

LA PRATIQUE DE LA. THÉORIE 145 besoin d'aller vendre sa théorie. Dès l'époque des lettristes.souvent vilipendé comme « hermétique» . 7/23). qui représente par beaucoup d'aspects une réelle nouveauté : l'usage systématique de l'injure. Qualifier J'art. ils ne manquent jamais de faire paraître le nom de leur organisation dans chacune de leurs interventions publiques. mais certains phénomènes accompagnant la révolte congolaise de 1960 (lS.avec une transgression des formes. aussi le plus « avant-gardiste». de « cadavre» aussi décomposé que l'Église scandalise même les plus « radicaux» de cette époque. quelques années plus tôt. le recours à des expressions de culture « inférieure » telles que les bandes dessinées. mais au contraire l'insultent souvent et le placent face à sa misère. qui était le contenu du véritable art . alors tout à fait inhabituelle. le refus de vouloir se faire reconnaître par l'adversaire comme « raisonnable» ou « acceptable». Déjà. le manque ostentatoire de respect envers les autorités et les conventions. qui tire sa force en grande partie de la combinaison d'un contenu intellectuel hautement élaboré . Les situationnistes sont également maîtres dans l'art de faire leur propre publicité. et qu'elle peut au contraire attendre que la lutte réelle des ouvriers conduise ces derniers vers les situationnistes. la dérision de tout ce qui paraît aux autres déjà très audacieux et novateur. les graffitis sur les murs et les chansonnettes. qui se mettront alors à leur disposition (lS. Ils ne flattent pas leur public. qui traditionnellement en France est encore plus fort qu'ailleurs. méprisant ceux qui n'essaient pas d'y remédier. les situationnistes avaient annoncé que le digne successeur du dadaïsme n'était certes pas le pop art américain. La communication. Mais ils ont avant tout un style incomparable. 11/64).

Déjà en 1958. a le mieux réussi: « Dans les guerres de décolonisation de la vie quotidienne» (lS. les situationnistes opposent la « communication» et le « dialogue» . Debord théorise même un «style insU/Tectionnel» (SdS § 206) qui. inventée par Feuerbach et Marx. 8/29) reste l'un des champs dans lequell'l. 134).misère de la philosophie ». c'est-à-dire le fait que les rappOlts entre les choses ne sont pas fixés une fois pour toutes. 1/21). «L'insoumission des mots» (lS. et ce n'est pas un hasard si les situationnistes ont consacré à l'élaboration d'un style personnel plus d'attention qu'aucun autre groupe révolutionnaire. pour parvenir un jour à une communication réelle directe» (lS.S. ce n'était pas seulement par coquetterie littéraire: cet usage a pour fonction d'exprimer la « fluidité» (SdS § 205) des concepts. Néanmoins.une distinction fondamentale qui jusqu 'ici n'a pas été suffisamment prise en considération. Debord déclare: « II faut mener à leur destruction extrême toutes les formes de pseudo-communication. coïncide avec le détournement. Si ces inve rsions sont devenues presque un signe distinctif des écrits situationnistes. mais peuvent être renversés. 8/28) la libération du langage occupe une place centrale. doit maintenant être mise en œuvre (par exemple VS. en tant que libre appropriation des appOlts positifs du passé. Les exemples qu'il fournit se limitent toutefois à l'inversion du génitif du type « philosophie de la misère . À 1'« information» dispensée par le pouvoir. l'accent que les situationnistes mettent sans cesse sur la « communication» est d'une certaine façon .146 GUY DEBORD moderne laissé en héritage aux mouvements révolutionnaires. Certaines réflexions sur la poésie et sur le langage figurent parmi les considérations les plus intéressantes parues dans Intemationale situationniste.

L'I.S. opposait la « communication de la théorie révolutionnaire» à la « propagande». et se perdent parfois en chicanes. mais en pratique il était parfois difficile de saisir la différence. et qu'il est plus probable en URSS ou en Angleterre qu'en Mauritanie crs. bien qu'extrêmement minoritaires. L'I. Une illusion qu'elle réussit aisément à détruire est l'enthousiasme excessif pour les mouvements révolutionnaires du tiers-monde. À un niveau plus profond. 7/13). l'I. se fonde sur un principe léniniste: dans sa propre organisation révolutionnaire s'exprime la rationalité de J'histoire.. On perçoit une certaine dérision du tiers- . ont affirmé à plusieurs reprises qu'ils représentaient la véritable « essence}). même si les polémiques de l'l.S. 8/62). 7/19)72. comme d'ailleurs Socialisme ou Barbarie 73. Ce n'est pas un hasard si les situationnistes. on ne peut cependant pas réprimer J'impression que « communication» signifie pour eux J'échange d'idées entre des personnes qui pensent déjà de la même façon . passivement contemplés en Europe par les « consommateurs de la participation illusoire » pour couvrir leur propre impuissance. 10/32) étonne encore aujourd'hui.S. est d'avis que « le projet révolutionnaire doit être réalisé dans les pays industriellement avancés}) (lS. ne sont pas exemptes de la volonté de maintenir son monopole sur la radicalité. S'il était assurément justifié de refuser le culte bourgeois de la « tolérance».S.LA PRATIQUE DE LA THÉORlE 147 contredit par des affirmations comme celle-ci : « II faudra nous accepter ou nous rejeter en bloc. Nous ne détaillerons pas» (lS. La perspicacité des critiques situationnistes à l'égard des organisations gauchistes et de « la gauche [qui] ne parle que de ce dont la télévision parle» (lS. l'expression de 1'« en-soi}) des moments révolutionnaires.

«retard du développement» ou "guerre de libération ». avait toujours parlé de libérer le travail. y compris les anarchistes. le mot d'ordre que Debord avait tracé en 1952: "Ne travaillez jamais» ( IS. ni dans les divers groupes" marginaux ». pendant la grève générale sauvage. Le programme de se libérer du travail et d'affirmer les droits de l'individu. applique à la problématique du quotidien des concepts comme" sphère arriérée ». n'est pas du tout convaincue que les étudiants soient un sujet révolutionnaire. celui de la subjectivité et du jeu n'avaient de précédents que dans les avant-gardes artistiques. Toute la gauche. Au reproche de ne pas tenir compte de la réalité du travail. en 1968. D'autre part l'I.S. quand l'I. C'est aussi ce qui la distingue radicalement de ces courants gauchistes auxquels elle pourrait ressembler par d'autres côtés. 8/42. et avait fondé le droit du prolétariat à gouverner la société sur le fait que c'était lui qui travaillait. On a observé plus d'une fois que cette position paraît plutôt paradoxale pour un groupe qui. sera en tout cas la passion minimum d'une société libre" ». Les Préliminaires affirment que" travailler à les rendre passionnantes [les activités productives J. el elle n'a pas davantage confiance dans les" jeun es 74» en tant que tels. L'un des plus gros succès des situationnistes fut de voir réapparaître sur les murs. par une reconversion générale et permanente des buts aussi bien que des moyens du travail industriel. avait abandonné toute évaluation positive du travail.148 GUY DEBORD mondisme.S. dans le "jamais nous ne travaillerons» de Rimbaud et dans la couverture de La Révolution sunéa/iste n° 4 qui promettait la "guerre au travail ». comme possédant cette place centrale qui permet de renverser la société tout entière.S. 12114). sans doute avant les autres 75. Seul le prolétariat est considéré par l'I. ils répondent qu'ils n'ont" à .

Cela s'applique avant tout à la cybernétique . par exemple lorsqu'ils proposent la destruction d'édifices anciens en faveur de constructions nouvelles (Potl. 3/16).mais aussi à la sémiotique. sans rien y comprendre. . en particulier la consommation des loisirs. dont le cinéma de Oebord (IS.S. Godard. Ils n'ont jamais produit d'analyses détaillées sur le monde du travail et sur les luttes ouvrières comme l'a fait Socialisme ou Barbarie. 6/25). obéit à une extension de la logique du travail. de nombreuses trouvailles des avant-gardes. 10/58-59).LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 149 peu près jamais traité d'autre problème que celui du travail à notre époque: ses conditions. en particulier durant les premières années. parfois même dans son sens le plus banal. comme les porteurs du « moderne». accusé de s'être approprié. est en train de se déplacer du travail vers les prétendus «( loisirs» (par exemple IS. pour mieux organiser la société existante.très en vogue dans les années soixante comme réponse à tous les problèmes . 10/67). Ils considèrent les modernistes comme leurs ennemis les plus dangereux. un bon exemple est leur mépris pour le cinéaste J. et plus spécifiquement les inventions révolutionnaires. au structuralisme. Le lieu d'où la société tire son sens et sa justification. c'est-à-dire ceux qui cherchent à utiliser les résultats du progrès.-L. L'l. 9/4) .. a déclaré qu'il était inévitable de marcher sur la « même route» que ceux qui se trouvent au pôle opposé quant aux intentions et aux conséquences (1S. ses contradictions. celui qui détermine l'identité des individus. 205-206. IS. ses résultats» (1S. mais ils ont observé que l'ensemble des activités sociales. à la psychologie du travail. Les situationnistes se considèrent. et ainsi de suite. à l'informatique.

Nous nous contenterons de rappeler ici leur lutte contre l'influence des divers groupes «bureaucrates}) sur la contestation étudiante. Comme nous l'avons dit. ainsi que dans le douzième numéro d'Internationale situationniste. et leur point de vue est exposé dans le livre de Viénet déjà cité. Bien qu'ils utilisent une rhétorique révolutionnaire souvent très traditionnelle 77.150 GUY DEBORD Ainsi les situationnistes sont également en avance sur un autre argument à la mode après 68. 12/18). aux événements de mai et juin 68 est bien connue. CohnBendit. Mai 68 et la suite La participation des situationnistes et d'un groupe apparenté. ils n'en sont pas moins conscients que l'importance de l'événement ne réside pas dans quelques journées de barricades. Les situationnistes tendent à généraliser le mouvement des occupations d'usines et à susciter la formation de Conseils ouvriers. Leur influence est particulièrement visible dans les inscriptions poétiques qui couvrent les murs de Paris. des maoïstes au «Mouvement du 22 mars» de D. et contre l'influence des grands syndicats sur les ouvriers. la place des situationnistes dans l'histoire est en grande partie liée à la confirmation de leurs . les jeunes «Enragés}) de Nanterre. la «récupération}) bien qu'i ls ironisent ensuite sur ceux qui ont peu de raisons de s'inquiéter d'être «récupérés » étant donné qu'«il n'y a généralement pas grand-chose chez eux qui puisse attirer la cupidité des récupérateurs}) (IS. mais dans le fait d'être « le commencement d'une époque» (IS. mais eux-mêmes ne cessent de mettre en garde contre les triomphalismes excessifs. 12/3).

En 1967 Lefebvre. et la psyché prolétarienne: il s'agit en réalité de trois choses distinctes dont la rencontre n'a pas été dialectique comme le croit de façon erronée l'I.» En 1967 les situationnistes citent cette affirmation sans faire de commentaires (IS. ils ne proposent pas une utopie concrète. » Par la suite.mais seulement occasionnelle 80 ». le 18 mars 1871 à l'aube. dans la création des situations? Si c'est arrivé une fois. 12/6). . conclut ainsi quelques observations sur les situationnistes : « Or. Dans l'instant. et la citent de nouveau en 1969 dans le numéro suivant (IS.S. Mais ce n'est vrai qu'en partie. On reconnaît généralement aujourd'hui que 68 a été l'une .S.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 151 thèses fournie par cet événement. dans Position contre les technocrates. Se figurent-ils vraiment qu'un beau matin ou un soir décisif. et ceci plus ou moins dans les termes que les situationnistes avaient annoncés. L'I. cette conjoncture ne se reproduira plus. Perniola quelques années plus tard. 12/54). se vante d'avoir prévu non pas la date de l'explosion mais son contenu (IS. ils devaient sans cesse se référer eux-mêmes au « joli mois de mai 79» . mais une utopie abstraite. le projet révolutionnaire qui tend à l'instauration des Conseils. Mai 68 a été la preuve qu'un événement très voisin d'une révolution pouvait effectivement se produire dans les sociétés modernes. les gens vont se regarder en se disant: "Assez! Assez de labeur et d'ennui! Finissons-en!" et qu'ils entreront dans la Fête immortelle. Mais pour beaucoup d'observateurs il s'agissait plutôt d'un cas fortuit: « La clé pour comprendre leur rapport avec Mai 68 est la triple identification arbitraire entre la subjectivité situationniste. écrit M. ils envoient un télégramme à l'Institut d'histoire sociale d'Amsterdam: « Nous avons conscience de commencer à produire notre propre histoire 78. Il/52). avec un orgueil bien compréhensible.

et que si un jour le désir d'être maître de sa propre vie devait redescendre dans la rue. Au cours des mois précédents. un sentiment que « tout est possible". il peut à tout moment mettre à genoux un État moderne: exactement ce qu'avait toujours affirmé l'I. il faut se rappeler qu'a eu lieu alors la première grève générale sauvage. avec dix millions de travailleurs arrêtant leur travail et occupant en partie les usines. Aucune crise économique n'en fut à l'origine. on se rappellerait plus d'un enseignement de l'I. et que si ce désir trouve le moyen de s'exprimer.S. qui représentaient à la fois un événement historique et quelque chose qui concernait les individus dans leur essence intime et quotidienne. 12/6).S. comme l'I. Pendant quelques semaines il y avait eu une démission de toutes les autorités. Elle admet une série de nou- . et il est bien évident que les revendications particulières concernant la réforme universitaire ou l'augmentation des salaires ne constituaient pas le mobile profond d'une situation aussi inattendue et à la limite de la guerre civile. Si un autre Mai 68 ne s'est pas reproduit jusqu'à présent. se voit dans un premier temps renforcée.152 GUY DEBORD des césures les plus profondes de ce siècle. Mais le reflet simplifié d'une « révolte étudiante" en a opacifié l'image. il n'en demeure pas moins que les causes qui l'ont créé n'ont pas pour autant disparu. parfois accompagnées de formes de « fête permanente" les ouvriers n'avaient pas seulement « imité" l'occupation de la Sorbonne". l'a justement souligné (lS. l'I. un « renversement du monde renversé".S. Après avoir connu ce moment de gloire. et jusqu'à présent la seule. C'était la preuve que chez un grand nombre de gens sommeille le désir d'une vie totalement différente. il y avait eu déjà plusieurs grèves sauvages.S.

Ils admettent eux-mêmes que l'I. entre en crise.S.française. principaleme nt des étudiants et des intellectuels.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 153 veaux membres et se réorganise en quatre sections . et en attribuent la faute aux nombreuses personnes. apparemment du fait de l'incapacité de nombre des nouveaux membres. les auteurs en tirent la conclusion que la tâche de l'I. Les thèses situationnistes obtiennent un vaste écho dans divers secteurs. il ne reste que Debord et deux autres personnes qui dissolvent l'I.S. 73) n'est pas très convaincante. était entrée en crise. scandinave et américaine .S. La description de ces « pro-situs» et de toute la couche sociale des petits et moyens cadres à laquelle ils appartiennent est aussi cinglante que brillante. c'est ainsi qu'un journaliste croit même reconnaître dans La Société du Spectacle « Le Capital de la nouvelle génération 83». comme dépassement de l'avant-garde séparée dont une époque révolutionnaire n'a pas le même besoin qu'une époque où la révolution est lointaine (VS. Mais la tentative de présenter la fin de l'I. italienne.qui réussissent chacune à publier une revue. Ils constatent que l'époque s'avance vers une vraie révolution et que les idées situationnistes sont largement présentes dans toutes les luttes.S. La section italienne se distingue aussi par certaines interventions très acérées à propos des bombes de Piazza Fontana ainsi que sur d'autres événements italiens 82. comme en général .S. qui contemplent et approuvent abstraitement la radicalité situationniste sans être capables de lui donner un minimum d'expression pratique. au printemps 1972 84 • Debord et l'Italien Gianfranco Sanguinetti présentent leur explication des faits dans La Véritable Scission dans l'Internationale. après une série d'exclusions et de scissions. en tant qu'organisation est terminée. Mais en vérité l'I. Mais la surévaluation de ce phénomène.

Toutefois.154 GUY DEBORD l'identification du « projet révolutionnaire moderne» avec l'J. a les moyens de renverser le système. Les situationnistes se réclament. Encore que les cadres moyens et petits sont objectivement . Les auteurs constatent la disparition de la petite bourgeoisie indépendante remplacée par la progression des cadres. les femmes et les enfants [qui] s'avisent de vouloir tout ce qui leur était défendu» (VS. réside dans le fait que la diffusion de sa théorie s'est essentiellement limitée au milieu méprisé des étudiants et des intellectuels.proches du prolétariat (VS. 22). de la théorie selon laquelle seul le prolétariat. Mais ce n'est pas un hasard si avant 68 l'I. en tant que classe. n'en avait jamais parlé. leur élargissement du concept de . Il existe de nombreuses luttes ouvrières autour de 1970.et d'une perte du sens de la réalité. techniciens et bureaucrates. Debord et Sanguinetti citent comme exemple de l'insubordination générale qui s'étend: « les gens de couleur. mais elles ne se réfèrent quasiment jamais à la société dans son intégralité.S. s'oppose à la totalité de la société du spectacle.mais non subjectivement .S. est également l'indice d'une mégalomanie .S.. grâce à sa fonction dans le processus de production et grâce à sa tradition. à l'action à la première personne et à la prise en compte de leur propre vie quotidienne comme moyen et comme but de la lutte. les homosexuels. et sont conduites par des individus qui se définissent à travers un aspect séparé quelconque. 59). du moins en paroles. Le véritable échec de l'I. qui sont les principaux créateurs et consommateurs du spectacle.déjà ancienne . mais il n'existe pas de prolétariat qui. et l'on peut y trouver parfois quelques bribes de théorie situationniste. Les luttes de ces secteurs sociaux sont souvent très énergiques et aboutissent parfois au refus des représentations.

et l'opposition que l'économie suscite détermine également un retour de la crise économique traditionnelle (VS. mais la tentative d'en expliquer l' «en soi» reste en général sur un plan trop abstrait. Les derniers situationnistes se moquent des appels vagues et abstraits qu'adresse Vaneigem .LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 155 prolétariat à tous ceux qui ont été dépossédés de quelque chose de fondamental préfigurait très bien.S. d'autre part. Toutes les luttes réelles. elle cherche en toute saison à recueillir la plus grande quantité possible. mais eux aussi ont maintenant quelques difficultés à nommer le sujet révolutionnaire. 30). Il est sûrement juste de chercher l'essence de ces luttes ailleurs que dans leurs revendications manifestes. 26-28) . 37). se croyant toujours menacée par la pénurie . sont définies par les situationnistes comme des « luttes contre l'aliénation». cette révolte des différentes « minorités». tout ceci rend l'époque plus révolutionnaire que jamais. celle des étudiants parisiens ou celle des ouvriers polonais.aux « insurgés de la volonté de vivre » (VS. L'aspect le plus intéressant de La Véritable Scission dans l'Internationale est l'attention portée sur un phénomène qui n'était a lors qu'aux tout débuts d'une grande «carrière» : la pollution et la catastrophe écologique.sorti de l'l. elle est appa- . Il est évident ici que le capitalisme est entré dans une phase d'« irrationalisation galopante» (VS. celle des Noirs de Los Angeles. en vérité. Debord luimême semble se fier aux automatismes du développement capitaliste : la contradiction entre économie et vie a atteint un seuil qualitatif. sans se préoccuper beaucoup des circonstances et des revendications très différentes que chacune présente à son tour. 125) . avec déshonneur . y compris celles causées par l'énergie nucléaire (VS. En vérité. La production industrielle reprend le modèle agraire: comme celui-ci.

mais dépourvu de toute perspective globale face à une société dont la séparation d'avec ses propres moyens techniques et économiques a atteint un stade délirant.non pas «quanlilativement". nous voyons que cette situation a fait naître un mouvement d'opposition vaste. lui qui n'a jamais eu le goût d'occuper le moindre poste sur le devant de la scène d'une société qu'il méprise. La science soumise au capital reste impuissante. Les auteurs de La Véritable Scission dans l'fnternationale voient dans la catastrophe écologique la preuve que l'économie et la marchandise contaminent toute la vie et menacent la survie même de l'humanité . Aujourd'hui. certes. 29). Il ne veut rien . 31). «mais bien qualitalivemenl" (VS. 33). ils observent en outre que «le capitalisme a enfin apporté la preuve qu'il ne peut plus développer les forces productives" . la production industrielle est «cumulative". 33). et cet aspect «revient sous la forme de la pollution" (VS. et qui de plus a toujours apprécié la discrétion. et le vieux slogan «la révolution ou la mort" prend un sens nouveau (VS. Mais en réalité. Même les biens les plus immédiats comme l'eau et l'air entrent alors dans la lutte. comme le pain au XIX' siècle (VS.156 GUY DEBORD remment cyclique. autant que les remèdes promis dès lors par le pouvoir. il se rend encore plus inaccessible. comme l'avait toujours prédit la scolastique marxiste. Le mythe Debord Les événements de 1968 app0l1ent à j 'improviste une certaine notoriété à Debord. car seule l'usure programmée des choses permet de continuer toujours à produire.

Naturellement. Pour comble de provocation. mais aussi Clausewitz et les dadaïstes allemands. à la critique du maoïsme 86 et du stalinisme. PRATIQUE DE LA THÉORIE 157 avoir à faire avec les nombreux groupuscules de divers pays qui prétendent être les héritiers des situationnistes et passent leur temps en querelles de basse-cour considérées comme des actes révolutionnaires. il s'attire le titre de « l'homme le plus secret pour l'un des sillages les plus significatifs des vingt-cinq dernières années 85 ». de Saint-Just aux anarchistes espagnols. Sa réponse est: « Je trouverais aussi vulgaire de devenir une autorité dans la contestation de la société que dans cette société même» (OCC. Debord se lie d'amitié avec Gérard Lebovici. Lebovici réédite en 1984 L 'Ins- . Sans mettre en avant la rentabilité économique. imprésario de cinéma brillant et peu orthodoxe. depuis Omar Khayyam ou Baltasar Gracian à George Orwell et Karl Kraus. et. il acquiert une influence déterminante sur la production de cette maison d'édition unique en son genre. de Hegel à Bakounine. s'ajoutent des classiques anciens et modernes. en professeurs. Cette prétendue disparition est néanmoins toute relative. Champ Libre publie des textes de théorie et de pratique de la révolution. pas plus qu'avec les tentatives de « récupération» qui transforment les héros de 68 en directeurs de collections éditoriales. 269-270). après 1974. En se retirant. en hommes politiques ou pour le moins en objets complaisants d'interviews. Georg Groddeck ou les écrits de Malevitch sortent de l'oubli. ainsi que quelques accusations de vouloir continuer par sa « disparition» à créer un mythe autour de sa personne. Debord lui confie la réédition de La Société du Spectacle. En 1971. sans assumer aucune fonction officielle. qui en 1970 avait financé la création des éditions Champ Libre.LA. les écrits de Debord et des autres situationnistes sont également publiés.

on le retrouve dans un parking. ce dont témoignent les deux volumes de la Correspondance de Champ Libre (1978 et 1981) où. considéré comme 1'« ennemi public numéro un ". contre le monde entier"». en particulier à cause de sa fulgurante carrière dans l'industrie cinématographique. et pour mettre un terme à ces insinuations. ce qu'on était sûr qu'il accepterait"".. lui attribuant ainsi une sorte de coresponsabilité morale dans sa mort. il y a «autour de ces éditions une louche allure de complot permanent. L'année suivante il publie ses Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici. Tous les journaux trouvent inexplicable l'influence exercée par Debord sur Lebovici.» Contrairement à ses habitudes. jusqu'à sa barbare exécution par la police française. capitaliste fortuné et mécène de l'ultragauche.non sans une . Champ Libre acquiert aux yeux de beaucoup une réputation terrible. ] pour avoir refusé. Lebovici et Debord entretiennent volontairement des rapports exécrables avec la presse et le monde dit intellectuel. énumère . Mes- rine. et. Mais certains journaux vont encore plus loin: estimant que Debord serait lié à des groupes terroristes. Debord fera appel à un tribunal qui lui rend justice.158 GUY DEBORD tinet de mort du fameux bandit et «roi de l'évasion» J. une fois. tué par balles.. ils le désignent comme le commanditaire de l'assassinat de son ami. Lebovici a beaucoup d'ennemis. on passe souvent à l'échange d'insultes. En mars 1984. Le crime n'a jamais été élucidé. mais la presse française s'est longuement intéressée à la fin de cet insolite personnage aux deux visages. pour des motifs parfois futiles. comme Debord le dit lui-même. selon la «logique» suivante: «Lebovici a été tué [ . Il y parle avant tout de lui-même. ils parlent de «manipulation» et accusent Debord d'avoir entraîné Lebovici sur une «mauvaise pente ».

LA PRATIQUE DE LA THÉORIE

159

certaine complaisance pour le rôle méphistophélique qu'on
lui a attribué -les affirmations souvent bizarres de la presse
française sur son compte, et déploie son habituel talent de
polémiste 89.
Avec Alice Becker-Ho 90 , qu'il épouse au début des années
soixante-dix, il se déplace fréquemment entre Paris, l'Auvergne, Arles, l'Italie et l'Espagne. En 1988, il revient à la critique sociale avec les Commentaires sur la Société du Spectacle (voir ci-dessous) qui suscitent un important écbo, pas
seulement en France. Un an après, il publie le premier
volume de son autobiograpbie, intitulée de façon significative Panégyrique. En 1991, Debord se sépare des éditions
Lebovici, qui deviennent les éditions Ivrea 91. Dès l'année suivante, presque toutes ses œuvres sont rééditées cbez Gallimard par les soins de Jean-Jacques Pauvert, ainsi que cbez
d'autres éditeurs. La presse française parle de lui plus que
jamais. Dans {( Cette mauvaise réputation. .. » publié à la fin
de l'année 1993, seul texte nouveau des cinq dernières
années de sa vie, il cite un grand nombre de ces articles en
faisant des commentaires sarcastiques. Si le contrat avec
Gallimard a pu cboquer un certain public, il y eut une autre
surprise avec un film réalisé avec B. Cornand pour Canal +,
diffusé pour la première fois le 9 janvier 1995 : Guy Debord,
son art, son temps, où il présente comme {( son art» un
résumé de l'écran noir silencieux extrait de son premier
film. Pour illustrer {( son temps», il montre quelques-unes des
images les plus funestes apparues sur les écrans au cours
des dernières années, commentées çà et là par des cartons
tels que: {( Ce sont les événements les plus modernes de la
réalité bistorique qui viennent d'illustrer très exactement ce
que Thomas Hobbes pensait qu'avait dû être la vie de
l'homme, avant qu'il pût connaître la civilisation et l'État:

160

GUY DEBORD

solitaire, sale, dénuée de plaisirs, abrutie, brève. >J Seuls les
hypocrites - et il n'en manque pas - pourraient prétendre
être surpris par un résumé aussi sombre de l'état du monde.
Le 30 novembre 1994, Guy Debord se suicide dans sa maison de Champa! (Haute-Loire), d'un coup de fusil dans le
cœur. Il expose les raisons de son geste par ce carton paraissant après le film: «Maladie appelée polynévrite alcoolique,
remarquée à l'automne 1990. D'abord presque imperceptible, puis progressive. Devenue réellement pénible seulement à partir de la fin novembre 1994. Comme dans toute
maladie incurable, on gagne beaucoup à ne pas chercher,
ni accepter de se soigner. C'est le contraire de la maladie
que l'on peut contracter par une regrettable imprudence. Il
y faut au contraire la fidèle obstination de toute une vie.»
Debord, en plus d'un théoricien, s'est toujours présenté
comme un cinéaste, donnant à voir par là son véritable
«métier» (IS, 12/96). Fidèle à son idée que l'œuvre de destruction des vieilles valeurs ne peut être poursuivie à l'infini
et qu'il faut passer à un nouvel et positif usage des éléments
existant dans le monde, il fait suivre son premier film privé
d'images par d'autres qui en contiennent. Rares sont les
images qu'il filme lui-même", la plupart sont des images
détournées provenant de films divers, documentaires historiques, actualités politiques et spots publicitaires. Elles
accompagnent, normalement sans l'illustrer directement,
un texte lu en voix off Dans deux moyens-métrages, l'un de

1959 (Sur le passage de quelques personnes à travers une
assez courte unité de temps), l'autre de 1961 (Critique de la
séparation), le texte comporte des réflexions parfois mélancoliques sur la vie des situationnistes et sur leur rôle historique. Debord affirme toutefois, aux autres situationnistes,

LA PRATIQUE DE LA THÉORIE

161

qu'il n'a jamais fait de film situationniste (IS, 7/27) -l'I.S.
dit clairement à ses débuts que tous ses actes ne peuvent
être que des ébauches des futures actions situationnistes.
D'autres projets de films appartenant à cette époque ne
seront pas réalisés; mais son amitié avec Lebovici offre à
Debord l'occasion de revenir à ses premières amours. En
1973 il « porte à l'écran» La Société du Spectacle, où la lecture de passages du livre est accompagnée d'un collage
d'images. À la différence de ses premiers films, celui-ci est
entré, bien que modestement, dans les salles de cinéma.
Aux réactions de la presse, très disparates, Debord réplique
en 1975 par un autre moyen-métrage, Réfutation de tous les
jugements, tant élogieux qu 'hostiles, qui ont été jusqu'ici par·
tés sur le film «La Société du Spectacle ». Il cite en épigraphe

cette phrase de Chateaubriand: « II y a des temps où l'on ne
doit dépenser le mépris qu'avec économie, à cause du
grand nombre de nécessiteux» (OCC, 161). Il réfute tout
autant les éloges sur son film, provenant de ceux qui « ont
aimé trop d'autres choses pour pouvoir l'aimer» (OCC, 163).
Son chef-d'œuvre cinématographique, annoncé comme le
dernier de ses films, est ln girum imus nocte et consumimur
igni, réalisé en 1978 et sorti en 1981; le titre est un palindrome latin - c'est-à-dire qu'il peut se lire également en partant de la fin - que l'on peut traduire par « Nous tournons
en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu»
(OCC, 242). Lebovici achète un petit cinéma au Quartier
latin, le Studio Cujas, où sont projetés exclusivement les
films de Debord. En réaction contre la campagne de presse
qui suivit la mort de Lebovici, Debord retire ses films de la
circulation, et plus personne n'a pu les voir jusqu'à ce que
La Société du Spectacle et Réfutation à tous les jugements

162

GUY DEBORD

soient retransmis à la télévision avec Guy Debord, son art,

son temps.
Les jugements sur les films de Debord sont très partagés.
Le mythe de leur auteur, puis l'impossibilité de les voir en
ont fait un objet de grande curiosité dans certains milieux.
Des critiques ont souligné l'originalité absolue de ces films,
et la dette que leur doivent d'autres metteurs en scène
d'« avant-garde» comme J.-L. Godard". Cependant la plupart des observateurs, même quand ils ne pouvaient plus
ignorer les autres activités de Debord, ont toujours ma'nifesté
peu d'intérêt pour son cinéma. Debord attribue ce manque
d'intérêt à une conspiration du silence du fait que ses films
seraient encore plus transgressifs que ses œuvres théoriques
et constitueraient un «excès» insupportable pour les petits
employés du spectacle (OCC, 168). «On a même poussé le
dégoût jusqu'à m'y piller beaucoup moins souvent
qu'ailleurs, jusqu'ici en tout cas» (Oee, 213).
Dans ses films, en particulier dans ln girum, les traits personnels de Debord ressOltent davantage; même s'ils sont
inséparables de l'activité publique d'un homme qui, comme
il l'affirme, n'a jamais rien fait d'autre que suivre ses propres
gOÛL<; et «cherché à connaître, durant ma vie, bon nombre
de situations poétiques"». Quelqu'un qui l'a bien connu l'a
défini comme «l'homme le plus libre que j'aie jamais rencontré». Debord a intéressé son époque non seulement par
son travail théorique et pratique, mais aussi du fait de sa personnalité et de l'exemple vivant qu'il représentait. Sa gloire
est de ne jamais s'être soucié de carrière ou d'argent, malgré les nombreuses sollicitations, de n'avoir jamais tenu de
rôle dans l'État, ni obtenu un seul de ses diplômes, hormis
le baccalauréat, de n'avoir pas eu de contact avec les célé-

LA PRATIQUE DE LA THÉORiE

163

brités de la société du spectacle, de ne pas avoir utilisé ses
canaux; et d 'avoir malgré tout réussi à tenir une place
importante dans l'histoire contemporaine. Debord se présente comme un exemple de cohérence personnelle, qui ne
vient pas, comme chez d'autres, d'un idéal ascétique, mais
d'un authentique dégoût pour le monde environnant. Il peut
affirmer: « De prime abord, j'ai trouvé bon de m'adonner au
renversement de la société», à une époque où cela devait
sembler bien lointain, « et depuis lors, je n'ai pas, comme les
autres, changé d'avis une ou plusieurs fois, avec le changement des temps; ce sont plutôt les temps qui ont changé
selon mes avis» (OCC, 215-216). Ce qui ne signifie pas s'en
tenir une fois pour toutes à une vérité déterminée, mais, au
contraire, suivre avec attention les conditions sans cesse
nouvelles dans lesquelles doit se dérouler la réalisation d'un
projet qui reste identique dans ses intentions fondamentales.
Les situationnistes eux-mêmes ont souligné que leur théorie
a évolué et dépassé certaines erreurs initiales crS, 9/3, 11/58,
VS, 45-50), mais qu'il y a bien peu de mérite à parvenir aux
mêmes conclusions des années après eux.
Quelqu'un comme Debord est sans doute encore plus
singulier en France qu'il ne le serait ailleurs. Les intellectuels
français, liés à l'État en qualité de fonctionnaires depuis
l'époque de Richelieu, ont fait preuve, en particulier durant
ces dernières décennies, d'une capacité infinie à changer
d'opinion, à s'adapter aux modes du jour, à collaborer avec
des personnes qu'ils détestaient encore la veille, et à pactiser avec l'État dès que celui-ci leur fait une offre avantageuse. La génération de 68 y a particulièrement excellé il suffit de penser aux grotesques althussériens maoïstes
devenus en quelques années les « nouveaux philosophes»

ceux-ci retombaient presque toujours dans toutes sortes d'accommodements avec la société existante. mais qu'on est toujours venu vers lui.S. et de la rigueur avec laquelle il a défini l'orthodoxie dans les rangs des ennemis de toute orthodoxie. observant ensuite non sans satisfaction qu'une fois exclus de l'I. C'est une singulière combinaison entre un élément formaliste. dans sa vie comme dans ses écrits. Non seulement par le soin extrême qu'il apporte à son expression: par ses phrases ciselées qui condamnent sans appel et sans discussion. L'esprit aristocratique et la prédilection pour le XVII' siècle contrastent et pourtant s'harmonisent avec le programme de la révolution prolétarienne. et sa phrase : «J'ai vécu partout. La fascination qu'il exerce sur nombre de personnes tient à son style.164 GUY DEBORD ou les «postmodernes "." Avec cette fermeté. sauf parmi les intellectuels de cette époque". et on peut le croire. peut-être même avec un certain plaisir. Debord assure. mais aussi à cause de sa fermeté dans la conduite de l'I. Debord s'est retrouvé pratiquement seul. On a souvent comparé Debord à André Breton 96 en raison de cette combinaison.S. et un appel constant au dérèglement. l'approbation pour certaines formes de banditisme juvénile ou les tombereaux d'injures adressées à ses adversaires: il serait un peu trop banal de définir cette combinaison comme de 1'« esthétisme". C'est dans un tel contexte qu'il faut prendre l'orgueilleuse solitude revendiquée par Debord dans ses derniers livres. qu'il n'a jamais rien demandé à personne. sévère et «classique". à l'hédonisme et au plus grand extrémisme dans l'ardeur révolutionnaire. Il s'est séparé. par son . ou éloignés de lui d'une autre façon. Un autre personnage moderne auquel on peut le rapprocher est Karl Kraus. de presque tous ceux qui ont collaboré avec lui. généralement en assez mauvais termes.

au-delà même des résultats effectifs. illustre le paradoxe d'une liberté extrême qui aux yeux des autres fait figure d'une autorité extrême. par sa lutte solitaire contre un monde dont l'approbation ou l'exécration lui sont également indifférentes. Oebord. Kraus et Oebord ont toujours retrouvé leur mépris confirmé par la connaissance de l'homme méprisable qu'est réellement le spectateur (SdS § 195) 98. sa façon d'écrire et ce qu'ils croient savoir de la conduite de sa vie. il faut ajouter une capacité de styliser et de dramatiser les événements pour leur donner une dimension historique en identifiant les participants avec ceux d'un fait du passé 99.. dans sa jeunesse. mais aussi par son rapport avec son public et ses admirateurs. par son désintérêt pour toute « carrière». et au lieu de la chercher dans l'exploration des . De même. comme ailleurs. car. il n'avait pas osé. ont pris pour un credo tout jugement porté par Oebord sur un auteur ou un vin. fervent admirateur de Kraus . Au « personnage». comme Kraus. On peut y discerner toute une culture du « geste».LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 165 orgueilleux mépris de toute « opinion publique » et surtout de la presse . des années durant. Ces derniers recherchent d' autant plus la bienveillance du « maître» inaccessible et intraitable. Il voulait une vie d'aventures. et ses prétentions démesurées» (OCC. par sa haute opinion de lui-même. 277). bon nombre d'individus en France. Elias Canetti 97 rapporte que. Il se dit « mégalomane» (Potl. la force de son dédain. qu'ils sont plus maltraités. 281) . lire la moindre ligne d'auteurs pour lesquels Kraus avait manifesté du mépris. Rien n'est fortuit dans ce que Oebord présente au monde: l'image de lui-même est élaborée dans tous ses détails 100. toujours selon ses propres termes: « II n'y avait pas de succès ou d'échec pour Guy Oebord.

mais par le désir de jouir de situations dramatiques et de jouer avec les constellations historiques.S. 242).au cardinal peu ecclésiastique qui fut le véritable esprit de la Fronde et qui souleva à plusieurs reprises le peuple de Paris. li semble s'identifier . S'il manque à Debord l'aspect protéiforme de Retz qui était capable de jouer les rôles les plus divers. est désormais possible à une échelle générale: vivre sa propre vie comme une aventure historique. quand elle s'est dissoute. prpsenter ce que l'on veut dire sous une forme insolite et occuper ainsi le devant de la scène. Retz reflète au plus haut degré la conception baroque du monde comme un grand théâtre dans lequel il faut assumer un rôle.. parmi lequel il vivait sans en faire partie. d'après sa théorie..166 GUY DEBORD grottes ou les spéculations financières. cardinal de Retz (1613-1679) : "y a-t-il une action plus grande au monde que la conduite d'un parti lOI? 1) Debord en fut un grand admirateur. L'!. Il a réalisé pour lui-même ce qui. À un degré raremen t atteint dans ce siècle. En 1956 Debord écrivait déjà: "L'extraordinaire valeur ludique de la vie de Gondi. Debord a réussi à transformer sa vie en légende. au cours de sa vie aventureuse et dans ses continuelles conspirations. lui aussi se conçoit . frapper l'imagination. créer des effets dramatiques. il cite plusieurs fois ses Mémoires et le fait apparaître de façon fugace dans ses derniers livres et films. était devenue depuis longtemps un mythe. On peut appliquer à Debord la phrase de Paul Gondi. il a choisi d'organiser l'attaque de la société existante comme la plus séduisante des aventures. et de cette fronde dont il fut l'inventeur le plus marquant.jusqu'à en reprendre par jeu le nom . les situationnistes ont beaucoup appris de lui. reste à analyser dans une perspective vraiment moderne» (Potl. n'ait pas été animé par l'ambition. Debord apprécie le fait que Retz.

mais aussi aux auteurs qui ont cherché à définir les règles du jeu historique et social : Machiavel. en exagérant peut-être parfois le rôle qu'ils ont eu dans les événements. et Champ Libre a entrepris la publication de ses œuvres complètes. 219). Lui-même s'est dépeint comme le chef de l'armée de la subversion (OCC. dont il faut apprendre le mieux possible quelques règles. des occasions. éprouvent une grande satisfaction à évoquer leurs actions passées. et il a publié une partie exemplaire disputée avec Alice Becker-Ho 102. La conception de l'histoire comme un jeu . Retz comme Debord. Ceci l'amène à s'intéresser non seulement à la stratégie militaire. 261-262). mais aussi au sens d'une science de l'évaluation des forces. et son film In girum abonde en métaphores militaires et en images de batailles. Debord a inventé un « Jeu de la guerre». ainsi que d'autres essais classiques de stratégie. Il considère enfin que la théorie qu'il a élaborée n'est pas un exercice de philosophie car « les théories ne sont faites que pour mourir dans la guerre du temps: ce sont des unités plus ou moins fortes qu'il faut engager au juste moment dans le combat » (OCC. qui donne aux « meneurs du jeu» l'occasion de déployer leur propre intelligence. Déjà quelques années plus tôt. Clausewitz était devenu l'un des auteurs les plus cités par les situationnistes .qui peut être également un jeu très sérieux.a conduit Debord à s'intéresser de plus en plus à la stratégie au sens strictement militaire du terme. commercialisé sous différentes versions. un jeu de forces . après un échec relatif sur le plan historique. . des facteurs humains. un stratège qui observe la dynamique des groupes humains pour y intervenir au moment propice.LA PRATIQUE DE LA THËORIE 167 néanmoins comme un « meneur de jeu». Toute l'histoire n'est qu'un perpétuel conflit.

Peut-être est-ce dû au fai t que le baroque se situe au-delà de « l'opposition classique-romantique». ou bien à la constatation que les féodaux de l'époque baroque jouissaient d'une « liberté du jeu temporel irréversible» (SdS § 140) et de «cond itions partiellement lud iques» dans une quasi-i ndépendance de l'État (SdS § 189).168 GUY DEBORD Baltasar Gracian. et où l'un des blocs pourrait être le prolétariat. en les transformant en «maîtres sans esclaves». s'affrontent en bataille rangée correspond à ce qui constitue l'un des points de force et de faiblesse majeurs dans la pensée de Debord : la réduction de la société à deux seu ls blocs qu i s'opposent sans contradictions internes véritables. 7/52). valorisaient . qui n'est pas un chaos indéchiffrable. fi en était ainsi du temps de Retz. La politique était comme une grande partie d'échecs. précisément parce qu'elles exploitent une marge d'incertitude. La conception stratégique de Debord se réfère clairement au XVIII' siècle. les passions peuvent suivre leur propre cours. Le progrès aurait pu rendre possible une telle vie pour tous les hommes. La stratégie classique où deux armées. dans certaines limites prévisibles. dans leur campagne contre le fonctionnalisme et pour le jeu. mais où. avec ses surprises et ses règles. ou Debord lui-même. Déjà les jeunes lettristes. que les situationnistes jugeaient «déjà si malheureuse chez Marx» (IS. Debord a maintes fois témoigné sa sympathie pour le baroque. On peut voir là une tentative de rester ancré dans un monde qui pour l'essentiel est compréhensible. ou les seuls situationnistes. Castiglione. et ce n'est pas un hasard s'il ne s'exprime pas sur les stratégies contemporaines. après de nombreuses manœuvres préparatoires. tandis qu'au contraire ce monde a été remplacé jusqu'à maintenant par le monde bourgeois de la quantité et de la marchandise.

généreuse et sans souci de la conservation. sont les moments dominants de la réalisation baroque» (SdS § 189) car ils expriment le passage: le baroque est donc par certains aspects une préfiguration de ce « dépassement et réalisation» de l'art auxquels aspirent les situationnistes.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 169 le baroque à cause de l'importance prise par chaque œuvre d'art pour y créer des ambiances et générer un style de vie (Pot!. « du romantisme au cubisme» (SdS § 189). Dans le baroque et dans ses suites. Dans le Rapport. L'attitude situationniste consiste à miser sur la fuite du temps. et non par son enfermement dans des œuvres d'art qui aspirent à l'éternité. faux présent éternel. Le dépassement de l'art doit conduire à une vie riche dans chacun de ses moments par une profusion de créativité. Debord écrit: « Le principal drame affectif de la vie. pour fixer l'état momentané de la société comme condition de la vie humaine. 179 . IS. « Le théâtre et la fête. Nous avons vu qu'il conçoit l'historicité comme essence de l'homme et qu'il condamne la négation de l'histoire par le spectacle. Debord a pour sa part donné une sorte de fondement existentiel au projet situationniste: l'acceptation du passage du temps. contrairement aux procédés esthétiques qui ten- . semble bien être la sensation de l'écoulement du temps. 1/10). opposée à la fixation rassurante et à l'éternité de l'art traditionnel. après le conflit perpétuel entre le désir et la réalité hostile au désir. la fête théâtrale. s'est dégagée l'œuvre négative du temps qui dissout toutes les tentatives exprimées par les divers classicismes. du temps historique et « l'art du changement» (SdS § 189). Mais la raison la plus profonde de l'intérêt de Debord pour le baroque est que celui-ci représentait au plus haut degré l'art du temps.. 157. L'une des causes de la sensibilité baroque était la conscience aiguë de la fragilité de l'homme dans le temps.

la vie est courte . La «situation construite» se distingue de l'œuvre traditionnelle par son renoncement à vouloir construire quelque chose de durable (IS. comme opposition entre «la sUivie par l'œuvre» et la vie (IS. comme d'autres sont attirés par le vide ou par l'eau » (Oee. Un signe indubitable de l'ineptie du «pro-situationniste» est par conséquent son refus de reconnaître cette dimension: «Le temps lui fait peur parce qu'il est fait de sauts qualitatifs. Le qualitatif et la passion ne peuvent naître que de la conscience de l'irréversibilité et de l'unicité des actions humaines.« qui n'ont pas encore commencé à vivre.170 GUY DEBORD daient à la fixation de l'émotion » (Rapp. mais se réselvent pour une meilleure époque. et qu'ils ne peuvent s'en plaindre. 4110). Au fond de l'aventure de Debord il y a la conscience que «Ô gentilshommes. d'occasions qui ne reviendront jamais» (VS. nous vivons pour marcher sur la tête des rois 103 ». C'est pourquoi les individus de ce genre. 47). La même «absence sociale de la mort» dans le spectacle est l'autre aspect de l'absence de la vie: «La conscience spectatrice ne connaît plus dans sa vie un passage vers sa réalisation et vers sa mort» (SdS § 160). et qui ont donc une si grande peur de vieillir. 700). et j'ai été attiré par elle.. Il est aussi le maître de ceux qui n'ont pas d'armes. «Mais ceux qui ont choisi de frapper avec le temps savent que leur arme est également leur maître. L'opposition entre vie et survie existe également dans l'art. » et par conséquent «Si nous vivons. 277). Debord dit en parlant de lui-même: «La sensation de l'écoulement du temps a toujours été pour moi très vive.. 7/6). 254). de choix irréversibles. et maître plus du [II (Oee. contrairement à l'illusion que tout est toujours possible car tout se vaut. comme l'enseigne la valeu r d'échange. n'attendent rien de moins qu'un paradis permanent» .

sa prétention d'être le seul individu libre dans une société d'esclaves a pour effet de produire des pages d'une sobre beauté comme on peut rarement e n trouver aujourd'hui. Ces considérations. 35-36). où l'on entendait « le bruit de cataracte du temps» et où l'on déclamait: damais plus nous ne boirons si jeunes » (Pan. en particulier les derniers. Séjournant quelque temps en Italie dans les années soixante-dix. celles qui traitent de la vanité des hommes et de l'écoulement du temps y tiennent une place privilégiée : Omar Khayyam et Shakespeare. et une figure comparable aux grands moralistes français de l'époque classique. comme le roi Salomon (Pan. Les textes de Debord. il a l'occasion d'observer une situation qui se rapproche du genre de révolte sociale qu'il a toujours préconisée. Homère et l'Ecclésiaste. ont finalement fait de Debord un « contempteur du monde».LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 171 (oee. 84). n'a pas empêché Debord de rester un témoin extrêmement vigilant de son temps. Quoi qu'il en soit. Ils sont le contraire des compagnons de Debord de 1952 qui ne quittaient pas « ces quelques rues et ces quelques tables où le point culminant du temps avait été découvert» (Oee. où « le temps brûlait plus fort qu'ailleurs. Debord a traduit en français les Stances sur la mort de son père du poète espagnol du xv e siècle Jorge Manrique 104 qui proclama « cualquier tiempo pasado fue mejor». ainsi que son mépris extrême envers la petite vie des hommes qui ont accepté de se soumettre au spectacle. Mais cette évolution. 39). frappent aussi par la beauté des nombreuses citations. et manquerait» (Oee. 239). et d'étu- . Debord est bien loin de se sentir à l'avant-garde d'un puissant mouvement social. 254). jusqu'à la triste conclusion qui souscrit au vers de François Villon: « Le monde n'est qu'abusion» (Pan. Désormais. 235).

. les commissions parlementaires elles-mêmes concluaient que les Brigades rouges étaient de quelque façon manœuvrées par une faction du pouvoir. bourgeois et bureaucratique-totalitaire» (Pré!. Debord et ses amis italiens sont parmi les premiers à dénoncer dans le terrorisme une machination de l'État. d'amalgamer dans un seul pays la Sainte Alliance répressive du pouvoir de classe. à la manière que l'on sait.172 GUY DEBORD dier les contre-mesures prises par le pouvoir.. Leur point central repose sur la constatation que désormais dans de nombreux pays le pouvoir «spectaculaire diffus» et le pouvoir «spectaculaire concentré» ont fusionné dans un spectaculaire intégré dont l'Italie et la France des années . parus en 1988. 133). Le spectacle vingt ans après Ses observations sur l'Italie sont clairement à la base de celtaines analyses que Debord expose dans ses CommenInires sur la sociélé du spectacle. 142-143). ] n'a pas été un seul instant croyable. « L'Italie résume les contradictions sociales du monde entier. Son intention n'était pas d'être crue. en termes généralement acceptés aujourd'hui. mais d'être la seule en vitrine" (Pré!. Quelques années plus tard. dans le but de briser une subversion rendue particulièrement dangereuse du fait que les ouvriers sont en train d'échapper au contrôle tradi tionnel du Parti communiste 105. .. Sa Préface à la quatrième édition italienne de «La Société du Spectacle» 106 analyse le rôle de l'enlèvement d'Aldo Moro et la fonction du Palti communiste italien dans le dépassement de la crise de l'État. Ainsi qu'il l'avait dit: «La version des autorités italiennes [. mais alors inconcevables. et tente.

de sorte que celui qui a grandi dans ces conditions parle le langage du spectacle. beaucoup n'ont pas compris assez vite un tel changement et ignorent encore « de quels obstacles» les gouvernements sont désormais libérés (Com.. étant donné que le spectacle a pu la reconstruire à sa convenance (Com. ou seulement préférable. 48-49). qui comparativement paraît presque idyllique.. 17). 117)...LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 173 soixante-dix auraient été les inventeurs (Com. 20) . 22). Autant chez les gouvernants que chez leurs opposants. Il ne voit plus à l'œuvre aucune force organisée contre le spectacle et déclare d'emblée que ses « commentaires n'envisagent pas ce qui est souhaitable. même si ses intentions subjectives sont complètement différentes (Com. le ton optimiste que Debord utilisait encore en 1979 a disparu. et « tous ceux qui aspirent à gouverner veulent gouverner [cette société-là]. 22). À la différence des précédents types de spectacle. Dans ce dernier. le « spectaculaire intégré)) ne laisse plus échapper aucune part de la société réelle: il ne plane plus au-dessus d'elle. Debord souligne combien nous sommes désormais éloignés de l'époque de la démocratie pré-spectaculaire. 37) . Ils s'en tiendront à noter ce qui est» (Com. mais « s'est intégré dans la réalité même)). jusqu'alors plus spécifiques des régimes autoritaires.. par les mêmes procédés)) (Com.. car ainsi il a « pu élever une génération pliée à ses lois» (Com. Jamais un système de gouvernement n'a été plus parfait. la victoire essentielle du spectaculaire diffus s'accompagne de l'introduction généralisée du secret et de la falsification. même si l'on ne peut jamais exclure un retour de l'histoire (Com. Ce ne sont .. Dans cette œuvre courte et dense. Celle-ci « ne se tient plus en face de lui comme quelque chose d'étranger ».. La continuité du spectacle est son principal succès. 99).

100) et de conflits entre différentes factions du pouvoir. se faire accepter comme la meilleure et J'unique possibilité. l'individu n'est en contact avec le monde qu'au travers des images choisies par d'autres. 105-106) : ce sont eux..dnformations)) contradictoires... Dans le spectaculaire intégré. 44). sur chaque aspect de la vie. c'est-à-dire la « conception policière de J'histoire» (Com. qui peuvent y mettre n'importe quel contenu (Com. le spectacle veut faire oublier qu'il est un « usurpateur » qui vient de s'installer (Com. mais elles présentent presque toujours un aspect incompréhensible et J'essentiel en demeure secret.. était effectivement une vision réductrice jusqu'à une date réce nte. 82). les services secrets sont devenus la « plaque tournante centrale)) des sociétés spectaculaires (Com.. 30). Le spectacle crée un présent perpétuel. 112). ou pire. une avalanche d'. interdisant de se faire une idée précise de quoi que ce soit. des machinations de la poiice et des activités des services secrets. qui diffusent continuellement. d'une contre-révolution préventive: le spectacle du terrorisme a été mis sur pied pour faire apparaître comparativement J'État comme un moindre mal (Com.. Ici la police se joint au « médiatique)) : depuis que toutes les communautés se sont dissoutes (Corn. où la répétition continue des mêmes pseudo-nouveautés fait disparaître toute mémoire . Debord souligne que voir partout des conspirations.. « mais il n'y a que les gouvernements qui le pensen t)) (Com. Aujourd'hui au contraire. il y a partout des luttes en cours. espérant ainsi.. En luttant contre toute trace authentique du passé historique. 40). par l'absence de comparaison. et beaucoup d'autres formations travaillant dans le secret. 34-35).174 GUY DEBORD pas les conditions pour une révolution qui manquent. En générai il s'agit de conspirations en faveur de l'ordre existant (Com.

. l'accusation de « désinformation» est toujours présente (Corn. mais tout simplement la logique formelle (Corn. non seulement la logique dialectique. tout goût indépendant et toute rigueur qui avaient distingué l'époque bourgeoise sont en voie de disparition. Toute science autonome.. dit Debord en faisant allusion à deux grandes catastrophes des années quatre-vingt (Corn. tandis que « ce dont le spectacle peut cesser de parler pendant trois jours est comme ce qui n'existe pas» (Corn. Ceux-ci s'entrecroisent. toute véritable érudition. 109) .. 82)..LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 175 historique (Corn. 33). Et pour quelques vérités qui viendraient à percer. Toute affirmation des mass media. Il devient pratiquement impossible de « lire» toutes ces informations et falsifications qui correspondent à autant d'intérêts singuliers. qui se présentent comme tels.. se superposent et opèrent de façon sophistiquée : beaucoup d'informations sont des « leurres».. 28-30). devient une vérité (Corn. aussi incohérent et invraisemblable soit-il.. servent en réalité à détourner l'attention (Corn. 35). « Qui place de grands intérêts dans un tunnel sous-marin est favorable à l'insécurité des feny-boats». Le passé lui-même peut être remodelé impunément. répétée seulement deux ou trois fois. d'autres. . 86) ou « les tueurs fous du Brabant» . 64-70). Mais la majeure partie des événements est aussi difficile à déchiffrer que l'assassinat d'Olaf Palme (Corn. et les concurrents de l'entreprise chimique suisse qui a empoisonné la vallée du Rhin étaient indifférents au sort du fleuve. il est possible de faire passer n'importe quel mensonge . Dans ces conditions. aussi bien que l'image publique d'une personne (Corn . afin qu'aucun événement ne puisse plus être compris dans ses causes et dans ses conséquences : il en résulte la dissolution de toute logique. 44-47). 34)..

77).. qu'il ne peut plus y avoir de véritable scandale (Corn. l'avertissement. 101) en fournissant à ceux qui ne se contenteraient pas des explications habituelles des informations réservées auxquelles il manquera toujours l'essentiel.. 1'« obscurantisme».. 19). Dans ces conditions. Son humus. il est évident qu'aucune «opinion publique» ne peut plus se former (Corn. Dans un tel monde. 38) et que ceux qui prennent les décisions nous disent aussi «ce qu'ils en pensent» (Corn. 38). l'omertà sont les modes par lesquels les différents groupes au pouvoir règlent leurs affaires avec un total mépris de la légalité bourgeoise (Corn. progresse sous une forme nouvelle. le racket. Le parfait «prince de notre temps» est alors Noriega «qui vend tout et simule tout» (Corn. allant même jusqu'à encourager l'élaboration d'une «critique sociale d'élevage» (Corn. comme on le voit très clairement dans le cas du nucléaire (Corn. il falsifie aussi la critique sociale. même si ces événements contiennent à coup sûr un «message».. ... Le chantage. Si le spectacle falsifie tout. 27). 36) et le pousse de plus en plus à agir contre la survie de l'humanité. n'agira jamais: et tel doit bien être le spectateur» (Corn. Debord n'entrevoit aucune véritable opposition et se méfie de tout ce qui y prétend.. 60-63). 52-54). 58) a ôté au spectacle toute vision stratégique (Corn.. . Et ce n'est pas tout: le spectacle vise à ce «que . le spectacle n'obéit même plus aux lois de la rationalité économique (Corn. Comment pourrait-il y avoir encore des «citoyens»? «Qui regarde toujours.. Tout ceci est d'autant plus déplorable que cette «économie toute-puissante [ . À ce stade. 78-79).. la mafia n'est pas du tout un «archaïsme».. pour savoir la suite. Comme nous l'avons déjà dit. ] devenue folle» (Corn..176 GUY DEBORD (Corn. 56) 107.

on a vu la part prépondérante que tenaient les services secrets de ces pays dans ces événements. même aux sommets dirigeants de la société. le principal ennemi du spectacle c'est le spectacle lui-même: ses factions en lutte mettent en circulation une masse d'informations fausses ou invérifiables qui rendent très difficiles les calculs. Son principal problème est que l'abandon de toute logique. c'est ce qui ressort. Certaines de ces affirmations pouvaient sembler assez surprenantes lors de la parution du livre.. qui a poussé si loin la recherche sur les mécanismes et les racines du pouvoir contemporain.. même pas dans ses détails (Com. Désormais. « De sorte que personne ne peut dire qu'il n'est pas leurré ou manipulé» (Corn. n'hésitant pas à organiser des manifestations d'opposition et à surchauffer le climat par de fausses rumeurs sur de prétendus assassinats. de tout sens historique. 107). de tout rapport avec la réalité rend finalement impossible toute gestion rationnelle de la société. 19). En Allemagne de l'Est.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 177 les agents secrets deviennent des révolutionnaires et que les révolutionnaires deviennent des agents secrets» (Corn. 111). une partie de ces preuves ayant probablement été fabriquées par . il est apparu que presque tous les chefs de l'opposition au régime stalinien avaient été au service de la police secrète. Après les bouleversements des régimes d'Europe de l'Est.. comme à Prague en novembre 1989. 36) et n'est plus réformable. ne serait-ce que du point de vue du spectacle.. Debord. Ou plutôt. se convertirait-il maintenant à une conception « primitive» de la domination. Un tel système a toutes les raisons de se défendre. la « Stasi». car il est « d'une perfection fragile» (Corn. qui voit partout des intrigues et des espions? On ne peut cependant nier que les années qui ont suivi ont apporté de nombreuses confirmations.

178 GlIY DESORD certains. mais de nombreux documents ont pu aussi bien être falsifiés par la même Stasi. seraient de quelque façon liées aux services secrets. il semble qu'on ait multiplié les morts de la révolte de Tien-an-men. Mais on . En dépit de toutes les théories sur le «village global» engendré par les media. en particulier parmi les artistes. Les archives de la Stasi ont été ouvertes.15000 ou 150000? Toutes les informations étaient exclusivement diffusées selon les intérêts de ceux qui les détenaient. Aux crimes réels de Sadd am Hussein on en a rajouté un autre partiellement inventé: pendant la guerre du Golfe. il faut égalemen t tenir compte de ce qui reste toujours caché. Et si l'on peut se réjouir parfois de voir que le monde est un peu moins terrible que ce que les media en montrent. on n'a jamais su le nombre réel des morts en Irak . on a présenté au monde entier la photo d'un innocent cormoran pris dans le pétrole répandu par Sadd am dans la mer. fomentant ainsi la révolte 10'. De la même manière. mais une fois la guerre terminée. on s'interroge aussi sur le rôle que peut avoir eu son chef. dans la préparation de la capitulation de la bureaucratie stalinienne et de sa reconversion. En Roumanie. quelqu'un ayant fait remarquer qu'aucun cormoran ne stationnait jamais dans la région du Golfe au printemps. qui photographiaient si habilement les victimes de la répression à Timisoara. pour être utilisées à présent contre leurs rivaux. on reconnut qu'il s'agissait d'une photo d'archive prise en Bretagne lors d'une catastrophe écologique quelques années plus tôt. Les Commentaires font une autre déclaration surprenante : c'est que de nombreuses personnes a priori insoupçonnables. le fameux Markus Wolf. qui continuerait à agir de façon camouflée. multipliaient leur nombre par cent. le «faux médiatique» a été flagrant. Les journalistes occidentaux. En attendant.

a été décidée aux plus hauts niveaux gouvernementaux des États-Unis et organisée par la C. Par exemple. probablement frappé par un missile « d'origine inconnue» . on peut gouverner sans avoir aucune connaissance artistique ni aucun sens de l'authentique ou de l'impossible » (Com.. le 27 juin 1980. Celles-ci seront présentées par de soi-disant experts. lui sont en effet familières. de telle sorte qu'il deviendra impossible de reconnaître les intérêts réels en jeu.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 179 sait maintenant que beaucoup d'écrivains d'Allemagne de l'Est étaient des informateurs de la police. L'impOliation du pop art américain en Europe. 73).quand. Celui qui a suivi des enquêtes comme celle de la « Tragédie d'Ustica » . Les agitations sociales . On pourrait objecter que ces phénomènes ne sont pas tous si nouveaux. nombre de puissants du passé nous conduisent à douter que « pour la première fois. on avait sans doute moins besoin qu'ailleurs de preuves supplémentaires pour se convaincre de la vision aigus des Commentaires. 84) . En Italie.. au début des années soixante. un avion avec 81 personnes à bord s'écrasait en mer. L'interpénétration de la mafia et de la politique. 109. Debord semble cependant hésiter quant au fait de savoir si le spectacle est oui ou non en crise. Ce que décrit Debord est la combinaison des méthodes les plus anciennes avec les méthodes les plus modernes de la domination.LA. et plus généralement la création de nouvelles logiques de clientélisme -qui se basent largement sur la participation à certains secrets (Com. et dans ce secteur l'Italie détient peut-être le record mondial.ou celle des « massacres d'État» sait parfaitement ce que signifie être inondé de mille versions contradictoires.

Le plus grand titre de gloire de Debord est.. En effet. 110). qui veut que le spectacle soit plus parfait que jamais et qu'il <t ait pu élever une génération pliée à ses lois» (Com. dont l'un veut qu'elle disparaisse» (Pré!. Aujourd'hui la «servitude» ne promet plus aucun avantage. l'amènent à déclarer que rien n'est plus comme avant. d'après lui. elle ne promet plus rien. le spectacle n'a plus l'approbation de ses sujets.. les dernières œuvres de Debord n'ont pas du tout pour objet la lutte entre des masses révoltées et le spectacle. car elle sait bien que «son air d'innocence ne reviendra plus» (Com. et ceci équivaut à un substantiel échec. Maintenant.180 GUY DEBORD des années soixante-dix. 165).» Elle dit simplement: «C'est ainsi... 83) qui suscite un <t mépris général» (Cam. 20). et peut-être aussi la nécessité d'accorder le plus d'importance possible à 68 et donc à luimême. En somme. <t Personne ne croit vraiment le spectacle» (Corn. 8-9). Les Commentaires affirment que la société mod eme se contente désormais de se faire redouter. d'avoir «contribué à mettre en faillite le monde 110 ».. Dans l'introduction à la réédition de Potlatch il affirme que les idées exprimées ici « finalement ruinèrent» les <t banalités » de cette époque III (Potl. 145147). En 1979 il affirme qu'auparavant. 84). 81).» C'est pourquoi les «habitants» de cette société «se sont divisés en deux partis. . mais plutôt l'im- . ce qui est bon apparaît. la société du spectacle <t croyait être aimée ». Néanmoins tout ceci s'accorde assez mal avec l'analyse proposée dans les Commentaires. Quelques années plus tôt il avait écrit que" le spectacle n'abaisse pas les hommes jusqu'à s'en faire aimer» (OCC. mais elle veut <t être aimée véritablement pour elle-même» (Pan. Elle ne dit plus: «Ce qui apparaît est bon.

. D'un point de vue moins psychologique. et qu'il y a sans doute peu de gens pour y croire sincèrement. Nous reviendrons sur cet aspect dans la troisième partie. on peut observer que le spectacle aujourd'hui recueille bien moins d'enthousiasme qu'autrefois. mais il lui aura fallu se passer de la mienne 112» semble plutôt exagéré: ce serait sous-évaluer l'importance des oppositions que le capitalisme spectaculaire continue à susciter un peu partout. et mettre en relief sa propre unicité dans le paysage d'un monde sombre. La vérité devrait se trouver à mi-chemin entre ces deux extrêmes auxquels Debord est conduit par deux exigences opposées: augmenter l'importance des changements historiques provoqués par l'I. dire que « l'imposture régnante aura pu avoir l'approbation de tout un chacun. mais beaucoup trouvent leur compte en y participant. .LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 181 bécillité d'un monde dans lequel tous se sont soumis à la tyrannie.S. D'autre part.

Gallimard.Notes de la deuxième partie 1. Paris. 4. complètement hors circuit. attire de nouveau beaucoup de curieux. 2. Documenrs relatifs à la fondation de /'Internationale situatiormiste. 1985. Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici. Reproduit in Gérard Berréby (édition établie par). en 1991. et l'un des meilleurs» (Debord. dont la sortie était le . est présentée à Berlin. sans aucun doute à cause de son titre (lS. mais enfin je l'ai été aussi. 1974. un public considérable assiste à la proj ection du film. D'après Isou. 109-123. Comme étude standard sur le lettrisme. À ceite occasion on a pu constater que sa charge scandaleuse ne s'est pas émoussée après quarante ans: les spectateurs furieux interrompent la projection et volent tous les exemplaires d'un ouvrage sur l'I. mais seul Isou a eu le courage de réduire tout en lettres. À Londres quelques années plus tard. 5. quoique je ne l'aie pas été uniquement et à titre spécialisé. La Poésie lettriste. . Paris. il n'accepte que celle de «théoricien ». Verlaine le poème. composant ainsi le rien. 12/105). il écrit cependant que parmi les innombrables épithètes dont il fut affublé par la presse française. Rimbaud le vers et Tzara le mot. pp. évidemment facile à produire. on peut se référer à Jean-Paul CU11ay. Allia. Seghers. en le remplaçant par le rien.S. Paris. p. Quelques années plus tard. une version allemande. 3. 1993. "cela va de soi. la célébrité du premier film de Debord. en dehors de celle d'" Enragé ». 88). Baudelaire a détruit l'anecdote. Quand.

inspirée sans doute par Debord. 49-51). imperturbable. ne parle plus d'Isou. THÉORIE 183 prétexte pour organiser cette manifestation. ce dernier propose à l'éditeur et ami de Debord.LA PRATIQUE DE LA. Le Seuil. Paris. Champ Libre. coll. et quand. 1971. Cf. Debord déclare cependant dans son film consacré à la célébration du milie u lettriste à Saint-Germain-des-Prés : « Ces gens méprisaient aussi la prétendue profondeur subjective. 2000 et in . Folio. On trouve de nombreux éléments iconographiques et documentaires sur la vie des jeunes lettristes in Greil Marcus.. 1997. 1981. un livre très apprécié par Debord (Pan. 79. Louis Chevalier. p. 9. Ils ne s'intéressaient à rien qu 'à une expression suffisante d 'eux-mêmes. néo-nazi (titre d'un libelle de 1979). Il. Harvard Université Press. Paris. 1989. poursuit inlassablement jusqu'à présent son œuvre multiforme et attend . Paris. 64. Gérard Lebovici. Gallimard. coll. en 1979. 1998 . Isou. est étrangement calme (ColYespondance. 12. 10. Paris. de son côté. Comme le fait observer le Discours préliminaire de la revue Encyclopédie des nuisances. Le Débat. Une sorte de respect pour son premier « maître » ? 7. pp. se lançant Contre le cinéma situationniste. 19. Lipstick Traces . la réponse de Leboviei. de publier l'un de ses écrits où il compare Debord à Goring. Notons encore que Debord. Comme l'affirme un sociologue beaucoup plus intéressé par les groupes marxistes que par les tendances artistiques. Allia. par exemple p. vol. Isou le persécute pendant plus de trente ans d'une haine grotesque. Paris. après les premières attaques rituelles. La Société française. 21) . 1984. Paris. 13. 14. 1979. p. Hambourg. 1990. 10/18. pp. Robert Ohrt. Cambridge (Mass. n° 50 (Matériaux pour servir à l'histoire intellectuelle de la France 1953-1987). Phantom Avantgarde. 52) . 8. Paris. NautiIus. Les Origines du gauchisme. 6. p. 2. Richard Gombin. fr. concrètement » (OCC. UGE. Constatant que Debord est davantage reconnu. mai-août 1988. que le monde entier le reconnaisse comme l'un des plus grands génies de l'humanité. Données fournies dans Castoriadis. p. 1977. 174. 108 et 139. Nouvelle édition chez Ivrea. Paris. tr. Rompre la passivité était exactement le but recherché par Debord.). 13. Cal mann-Lévy. L'Assassinat de Paris.

19. Les lellristes les attaquent dans un feuillet auque l les surréalistes répondent par un tract intitulé" Familiers du Grand Truc ». Berréby. 1955) reproduit in Berréby. pp.. 1988. Berréby. cit. 67. À l'automne 1954.. . édité avec le Bauhaus imaginiste. in Les Lèvres nues. où ils accusent les lettristes d'être staliniens.. cil. Le mot «situationniste» apparaît pour la première fois en 1956 (Potl.. falsificateurs et uniquement intéressés par leur propre publicité (Pot!. Cf. qui ont utilisé aussi quelques interviews accordées par des ex-participants du mouvement. aussi le livreinterview de Jean-Michel Mension. pp. Le seul contact direct entre l'IL.. vol. 154 et 157. trente ans plus tard. Histoire du surréalisme. 16. p. et partiellement in IS. 300. 312-319. cit. 1998. .. 275. pp. cit. pp.. p. Paris. La Tribu. op. 265-266. 227). proclame: «L'art est l'opium du peuple» (Band ini. 23. 22. op. cit. Berréby. Gallimard. 288-292. Un tract de 1956. cit. et les surréalisles devait très mal finir. pp. André Breton. pas contenu dans l'édition française) . Folio. 274-275). Mais les su rréalistes se retirent. op. cit. 188-189. 324326. p. Tracts surréalistes et déclarations collectives. Nadja. 2/19-23 (cf également" Introduction à une critique de la géographie urbaine» de Debord in Les Lèvres nues. 17. 21. cité in Maurice Nadeau. Le Terrain Vague. 154. 109-110. 87-90. op. Paris. estimant le texte commun trop" marxiste ». Le Seuil/Points. op. op. «Théorie de la dérive ». Il : 19401969. op. Déclaration du 27 janvier 1925. n° 9. Bruxelles. ils font le projet de contester ensemble les festivités officielles du centenaire de Rimbaud. 1956. cit. 1964. op. 24. 18. par exemple Potl. 20. op. ils les accuseront encore d'avoir tendu un "piège» aux surréalistes et d'être des dogmatiques voulant subordonner la liberté artistique à la politique (cf la reproduction commentée du tract in José Pierre. Berréby. Reproduits par exemple in Berréby. 1982). Cf. avec beaucoup de photographies. 15. pp. Paris. Les épigones les plus tenaces du surréalisme n'ont jamais pardonné aux lettristes cette attaque.. Allia.. Paris. pp. col l. Debord . reproduit in Berréby. n° 6. cit.184 GUY DEBORD Robert Ohrt..

Contribution à la critique de l'économie politique. op. lS. p. 31. cit. § 188 : Hegel. 3/1 0 .. vol. § 164 : Lettre de Marx à Ruge. p. Par exemple Debord-Canjuers... pp. 27. op. Paris. font de la peinture)) (Œuvres. cit. Phénoménologie. § 191 : Marx. 3. Paris. tr. qui dit : « Dans une société communiste.. . op. vol. cit. mais tout au plus des êtres humains qui. p. Œuvres. III. 345 . pp. 26. op. Jean Hyppolite. Freud. 310. 30. vol. fr. in Bandini . 114. § 74 : Manifeste du Parti communiste. cit.. Manifeste du Parti communiste. C. 1226. section V. fr. p. op. Préliminaires. § 165. Farândola. Berréby. in Marx. Berréby. Éditions sociales. pp. 59. entre autres choses. p. vol. Il.. vol. 46-49. 241. p. § 35 : Le Capital. cit. Rappelons quelques-uns des détournements de phrases de Marx et Hegel dans La Société du Spectacle: § 4 : Le Capital. l. op. Introduction. In Les Lèvres nues.. 345. 32. Paris.. cit. reproduit in Berréby. 2000. Relevé des citations ou détournements dans «La Société du Spectacle ". op. Cf. L'Interprétation des rêves. 156. tr. § 107 : Hegel. p. Œuvres. Paris. vol. op. l. § 9 : Hegel. p. chap. op. Mémoires. SdS. III. En annexe à l'édition Fayard (1998) de La Véritable Scission se trouve une liste. op. op. il n'y a pas de peintres. 29. l. « Introduction».. Aubier-Montaigne. fr. cit. fr. 604 . Manuscrits de 1844. Marx et Engels. 1290). 35. n° 8. Vrin. aussi la brochure suivante: (Guy Debord). vol. cit. 1975. 302-309. 72. 1939. cit. OCC. de certains détournements contenus dans ce livre. § 43 : Marx. Critique de la philosophie du droit de Hegel. 28. op.. p. III. dressée par Debord lui-même. La deuxième phrase du § 14 se réfère à une affirmation bien connue d'Eduard Bernstein.. Publié en 1957 à Copenhague par le Bauhaus imaginiste. . le § 207 est un détournement d'une phrase de Lautréamont qui préconise le détournement. La Société du Spectacle se rapproche beaucoup de la proposition de Walter Benjamin d'écrire une œuvre uniquement composée de citations. cit. cit. cit.. Cf Potl. 389. tr. p. p.. Phénoménologie de l'esprit.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 185 25. cit. p. « Préface )). 164165.. Détournement d'une phrase de L'Idéologie allemande. op.. 1977. p. in Marx. 305. § 202 : Marx. tr. 165. p. le § 21 à S. Principes de la philosophie du droit.

1989. ] certains concepts de la vieille extrême gauche (trotskiste)>> (lS.186 GUY DEBORD reproduit partiellement in Berréby. c'est probablement par allusion à des affirmations comme celle-ci. op. Quand. op. concernant notre propos. En 1794. 34. et d'autres encore. Debord et Jorn continuent de se porter une estime réciproque jusqu'à la mort de Jorn en 1973. car ils «se satisferaient de travailler anonymement au ministère des Loisirs d'un gouvernement qui se préoccupera enfin de changer la vie. 1986. en 1967. Cf. cit. Gérard Lebovici. Turin. 1974. Paris. 38.<< a élim iné ses derniers zestes d'influence trotskiste» (Histoire de /'lnternationale situationniste. et réédité en volume séparé aux éditions Allia. reproduit partiellement in Berréby. préface de Debord à Asger Jorn ». Il est remarquable que cette analyse ait été faite environ quinze ans avant que ne soit lancée sur le marché intellectuel la mode du «post-modernisme» qui préconise explicitement un tel rapport avec la culture.. cit. 1'1. Neuffer : «Tant pis! S'il le faut. ou bien à l'affirmation de Debord que les situationnistes ont «des ambitions nettement mégalomanes. cit. André Breton. p. «principalement dans le cas de la révolution chinoise.5. cf «Sur l'architecture sauvage. 35.. admet avoir employé quelquefois dans les premiers temps" d'une manière encore non critique [ . Ohrt. 277). Paris. ou à celle sur les« demi-succès locaux» auxquels seraient parvenus les mouvements révolutionnaires qu i. favorisent un renouveau de l'ensemble du mouvement révolutionnaire» (Rapp. pp. 33. 689). 1994.L.. 36. 84-100.S. nous briserons nos malheureuses lyres et nous ferons ce que les artistes n'ont fait que rêver!» On trouve cette intéressante citation. Du temps que les surréalistes avaient roi- . in Maltos. Il/58) et quand l'orthodoxe Histoire de l'Internationale situationniste de Jean-François Martos concède que ce n'est qu'en 1961 que l' I. 37. Paris. Publié en 1959 à Copenhague par l'Internationale situationniste.. L'exigence de réaliser le contenu de l'aIt s'était déjà fait sentir chez bon nombre de romantiques. Hôlderlin écrivait à son ami c. mais peut-être pas mesurables aux critères dominants de la réussite ».. Le Jardin d'A/bisa/a.. Marcus. Nouvelle édition complète aux Belles-Lettres. op. Pozzo. 143). avec des salaires d'ouvriers qualifiés» (Potl.

166. 39. Cette sorte de détournement des résultats des « sciences particulières» a été sans doute l'un des points fOits de l'I. paradoxalement.. Racontée in Le Temps des méprises. in Manifestes du surréalisme. C'est ainsi qu'il est présenté sur la couverture de La Somme et le Reste. avait été rendue superflue par la science.-M. C'était aussi. Le Temps des méprises. Paris. La Nef de Paris. et Remi Hess. 41.. cit. 1988. comme dans d'autres cas. 49. 40. la conférence n'est pas prononcée de vive voix. cit. Lefebvre fait cette observation à propos d'un sujet bien précis. Ici. Op. Cf. Métailié. dont il critique à la fois Histoire et conscience de classe et les premières œuvres. tout comme les œuvres tardives.. 1975 et in La Somme et le Reste. 1981. Comme de coutume chez les situationnistes. p. 46. p. Un troisième volume qui pOlte en sous-titre : De la modernité au modernisme (Pour une métaphilosophie du quotidien) est paru aux éditions de l'Arche. Société Nouvelle des Éditions Pauvelt. selon le stalinisme. 44. bien qu'il en apprécie certains aspects. Lefebvre se contorsionnait encore dans de subtils équilibres sur les aspects « positifs » et « négatifs » de l'URSS. 109. op. 1997. aussi l'interview avec Lefebvre in October n° 79. Le Temps des méprises. Henri Lefebvre et l'aventure du siècle.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 187 son (1935). 42. 48. 1958. les situationnistes ont à juste titre transformé en un principe d'application générale ce que d'autres observateurs avaient déjà noté à propos de questions très circonscrites et sans en tirer plus de conséquences. 47. Il a cependant souligné à de nombreuses occasions sa méfiance envers Lukacs. A. Stock. 45. mais diffusée par un magnétophone : un autre exemple de procédures aujourd'hui banales (songeons aux vidéocassettes remplaçant les invités aux conférences) qui furent inventées par des groupes d'avant-garde dans un tout autre but. p. une défense de la philosophie qui. . Paris.S. Paris. 52. 1979. Paris. Lefebvre. op. le sport et les « supporters» (Cdvq l. 45). Paris. cit. 43. Lefebvre. p. 255. Toutefois.

Pascal Dumontier. Reproduit in Au-delà du structuralisme. 1993. Le refus de 1'1. Gallimard. 27-50. p. Du rural à l'urbain.. Espace et politique. 1978. Gallimard. 51. Cf. Ce livre a connu un succès au moins aussi grand que celu i de Debord. La Pensée marxiste de la ville. op. pp. Paris.1990 à la Stàdtische Kunsthalle de Düsseldorf). Paris. Reproduit in Au-delà du structuralisme. On peut citer: Gombin. Paris. M. Paris. Le Déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande. De telles polémiques se sont plusieurs fois produites. provenant de la théorie de l'art et de l'esthétique sur le mouvement de protestation des étudiants et des intellectuels de gauche. Anthropos. 59. 55. 1972.7. » 56. 1972.1990 au 8. cit. produit en fin de compte un furieux échange d'accusations et génère égaIement l'exclusion de tous les situationnistes de Strasbourg. Demonet (collectif). 1992. Paris. Anthropos. Le Temps des méprises.188 GUY DEBDRD 50. 12/108-111 et Lefebvre. 1970. 1968. Champ Libre. Ce dernier texte fait un compliment ambigu: «De loin l'influence la plus grande. La Révolution urbaine. On peut citer: Le Droit à la ville. 52... Paris. Marie-Louise Syring (sous la direction de). Folio. 241-259. Paris. partait vraisemblablement des situationnistes. Des tracts en Mai 68. cit.. qui se sentent donc manipulés. 53. 1990 [catalogue de l'exposition du 27. chose qu'aujourd'hui presque tout le monde ignore. pp.5. Konkrete Utopien in Kunst und Gesellschaft. Paris et Tournai. op. coll. Du-Mont-Verlag. 1971. 15. op. 54. 57. 1967. et à cette époque on considérait souvent que ces deux textes disaient en substance la même chose. et dans les années soixante-dix.5. Um J968. Casterman. Cologne. 1970. les partisans de Vaneigem et ceux de Debord s'opposaient avec acharnement. cit. On peut d'autant moins accorder de valeur à la prétendue . Paris. Debord n'a cependant pas renoncé à une certaine forme de «gloire '. mêlées souvent d'accusations contre Debord pour la dictature qu'il aurait exercée sur 1'1. cit. réédition aux Belles Lettres. d'accepter comme ses membres les protagonistes de ce scandale.5. Anthropos. 58. op. Aujourd'hui les différences sont beaucoup plus évidentes. Anthropos. 160.

La Société française. 10/18. publié originairement en 1939 à Paris. limitée à la période 1953-1957. Une réédition partielle. 62. Paris. L'URSS: collectivisme bureaucratique. Les articles de Castoriadis ont été réédités à partir de 1973. UGE. 221-227. 66. fr. Champ Libre a republié. à compte d'auteur. 60.). pp. Brune dans les numéros 24 et 29. n° 4. l'autre grand hérétique de la théorie marxiste des années vingt. paru dans Socialisme ou Barbarie. Karl Korsch. 205-281. 68.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 189 bohème de gens qui ne veulent même pas renoncer à être étudiants (De la misère. op. p. en particulier« Sur le contenu du socialisme ». il est aussi question des rapports avec l'/. 67. 1973. pp. etc. comme le voudrait Lefebvre en 1962 (lS. Debord lui doit également d'autres intuitions.S. l.. du trotskiste italien Bruno Rizzi. fr. 69. tr. est sortie en 1985 chez Alcratie. L'I. Reproduit in Bandini. Debord désigne Lénine comme un «kautskiste fidèle et conséquent» (SdS § 98). cil. Éditions de Minuit. Payot.. et en particulier la critique à Lénine dans la préface à la seconde édition de 1930. Cf.S. 64.. 63. pp. 307-313. 61. Cf. UGE. et demeuré presque inconnu. coll. en 1976. vol. Le Contenu du socialisme. en reprenant presque littéralement une affirmation de Karl Korsch. «Socialisme ou Barbarie ". Paris. La Société bureaucratique. Cf. le texte de couverture de l'édition Champ Libre affirme que Socialisme ou Barbarie a largement puisé à cette source sans jamais la citer. 1964. Paris. Socialisme ou Barbarie n° 2 (mai 1949) reproduit in Castoriadis. 8/61). 8). chez UGE dans la collection 10/18 en plusieurs volumes (La Société bureaucratique. «Les relations de production en Russie ». pp. 342-347 tr. Étant donné que Lefort et Castoriadis allaient tous deux . 65. 1979. avant tout la nécessité de ne pas abolir la philosophie sans la réaliser. Un engagement politique et intellectuel dans la France de l'après-guerre. op. Paris. septembre 1957. 10/18. Philippe Gottraux. Articles de P. In Arguments. 1997. cit. l'v1arxisme et philosophie (1923). Paris. pp. 103-222. coll. n° 22 Quillet 1957) et reproduit in Castoriadis. refuse qu'on la considère comme un phénomène de «jeunesse». où.

1988). Préliminaires. fr. «Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne" paru dans Socialisme ou Barbarie. 79). 77). Gombin. 1968. 1979. comme la proposition de déterrer de la chapelle de la Sorbonne les restes de 1'« immonde Richelieu. p.dans sa destruction des langages traditionnels . 92-94). 77. p. 80. Rome. Il. cit.. tr. 73. Paris.190 GUY DEBORD devenir quelques années plus tard des universitaires célèbres. Viénet. Gombin. l'explosion d'une bombe dans une banque de Piazza Fontana à Milan fit seize malts. Rome 1999.. 346. Paris. 74. 75. «1 situazionisti". 72. 158. UGE. Le concept de commllnicl1tion est entendu par eux dans un sens plus large. 76. p. n° 31 (décembre 1960) et reproduit in Castoriadis. cit. op. on ne peut donner tort à cette critique. Le seul numéro paru d'fnternazionale situazionista (Milan. pour les renvoyer à l'Élysée ou au Vatican (Viénet. nouvelle édition 1998. Certaines de leurs préoccupations sont plutôt étrangères à celles des étudiants et témoignent du désir de donner une perspective historique à leurs actions. Cf. 96-97. . p. évidemment. Debord finit par dire qu'il est« celui qui a choisi le moment et la direction de l'attaque" (aCC. 10/18. 78. vol.S. p. Cette expression fut typique de l'art moderne . 311. Mario Perniola. cit.. 25. juillet 1969) et les autres écrits de la section italienne ne sont actuellement disponibles qu'en traduction française (ContreMoule. en se référant toujours.. 274. op. coll. Paris. O{J. in Agar-Agar. nouvelle édition Caste1vecchi. p.. cit. Op. 87. homme d'État et cardinal". 263) et que «personne n'a soulevé deux fois Paris" (Pan. Capitalisme moderne et révolution. 71. op. Le 12 décembre 1969.et jugée par beaucoup comme peu «compréhensible" et donc peu communicative. 70. 82. op. cit. au rôle qu'il tint en 68. Ce télégramme fut expédié par le Comité d'occupation de la Sorbonne. Gallimard. incluant également l'expression de l'impossibilité de toute communication... Debord-Canjuers. 1972. n° 4. Il en était déjà ainsi du temps des lettristes (potl. 81. 79. cit... fortement influencé par l'l. p. Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations.

Debord. 31). réédition Gallimard. op. p. celles-ci sont toutefois suffisantes pour faire figurer Debord sur la liste des grands cinéastes (article reproduit dans Ordures et décombres déballés à la sortie du film «In girum imus nocte et consumimur igni». peu réjouissantes. 1990. Paris. cit. Les Habits neufs du président Mao. Les affirmations non seulement fantaisistes. Jusqu'à présent la seule étude un peu approfondie sur le .11 . Op. 1984. de L'Essence du Jargon. 90. 2000. 20.. Paris.1971. in VS. Cognac. était une véritable « bombe». cit. ». Paris. 88. Paris.. Selon La Quinzaine littéraire. op. n° 50. 1995. Il devait y avoir d'autres « massacres d'État» au cours des années suivantes (le train Italicus. 239.S. Paris. Le Nouvel Observateur.). 1982. Considérations. de Paroles gitanes. 8. dirigée contre la vague révolutionnaire croissante dans le pays. 92. Debord présente sa version concernant ce divorce sans consentement mutuel. Le Temps qu'il fait. 83. la Piazza della Loggia à Brescia. Gérard Lebovici.[-- LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 191 On accusa alors généralement les «extrémistes de gauche». 85. tandis que la longue et tortueuse enquête judiciaire devait confirmer ce qui avait été auparavant affirmé par la section italienne de l'I. Dans« Cette mauvaise réputation .. pp. 89. 54. Champ Libre.. op. p. cit. de Simon Leys (1971).S. p. 28. etc. Les dernières années de l'I. 1993. cit. p. Le Temps qu'il fait. Albin Michel. 2000. 87. dans son tract « Le Reichstag brûle» : il s'agissait d'une provocation ourdie par les services secrets avec l'aide d'extrémistes de droite. et de Au pays du sommeil paradoxal. tout sur le personnage. 84. cit. p. s'agissant de la première réfutation de la «maolâtrie » des intellectuels français. 85-100 et retracées grâce aux documents internes in Dumontier. 9l.. mais souvent très offensantes de la presse française à l'encontre de Debord et Lebovici sont recueillies aussi in Gérard Lebovici. Ainsi commence la fiche biographique qui lui est consacrée in Le Débat. 86. 1998.. op. Gérard Lebovici. Cognac. collection Folio. cit. de D'azur au triangle vidé de sable. Auteur de Les Princes du JQ}~gon. 93. 1994. sont explicitées in VS. Gallimard.. Paris. 86.

cil. pp. en qualité de "papes'.) et Londres. ". à partir de 1975. 77. 97. 1991. video. Plus tard. sans le confusionnisme et la prédominance nordique de COBRA. " op. cit.192 GUY DEBORD cinéma de Debord est un long article très élogieux de Thomas Y. 94. Debord. p. In Le Flambeau dans l'oreille. 49). . Paris.... . s'agissant d'intervenants qui ne les ont même pas vus. 1982. p. Considérations. 96. et Debord lui-même ne semble pas trouver déplacée une telle comparaison (Considérations. op. On trouve un exemple éloquent des tentatives de neutraliser Debord comme un "précurseur des néo-avant·gardes de la vidéo. Sellerio. cil. Sussman (sous la direction de). Debord. Après son départ de l'I.... Champ Libre fut la première maison d'édition française à publier. Copenhague. 98. Palerme. pp.. les Aphorismes de Kraus. op. p. Ceci" m'a fait chercher la collaboration d un homme dont je pensais qu'il pouvait être le successeur idéal d'André Breton en tant que fertile promoteur d'idées nouvelles.S. 290 et 294). Cambridge (Mass. 23!>-268). The M. Albin Michel. 1990. a rapproché Debord de Breton.... 24. J'ai nommé Debord. Borgen. Jorn écrit rétrospectivement qu'à la suite de la dissolution de COBRA. il avait souhaité fonder un nouveau groupe. Le n° 487 des Cahiers du Cinéma (janvier 1995) consacre trois articles à Debord. cit. 120). ainsi que beaucoup d'autres. dans la rétrospective qu'on voulait lui consacrer à la "Rassegna video d'autore.The Cinéma of Guy Debord ".T. televisione. Press. op. p. p.. la presse française. et rien depuis ne m'a fait changer d'avis à son sujet. 72-122. du festival Taormina AI1e 1991 (Sicile) et dans le catalogue s'y rapportant (Dissensi tra film. Levin : "Dismantling the Spectacle .I. On the Passage of a Few Persons Through a Rather Brief Moment in rime. in E. op." Celle mauvaise réputation. Signes gravés sur les églises de l'Eure et du Calvados. Le premier à le dire fut justement Asger Jorn. Mais la seule fois où Debord parle à la dérobée de Kraus. cit. 68) un aliicle de Serge Daney publié dans la revue Trafic (hiver 1991) qui ridiculise le débat de Taormina sur ses films. il n'emploie pas précisément un ton élogieux (" Celle mauvaise réputation . pp. 1964. 95.. Debord a lui-même cité (" Celte mauvaise réputation . Jorn appréciait également chez lui la "formation politico-Iatine" (Asger Jorn. .

104. L'affirmation d'avoir réalisé dans sa propre vie « la révolution de la vie quotidienne» n'était pas infondée: les deux courts romans publiés par Michèle Bernstein (Tous les chevaux du roi. 103. dans leur échange de correspondance. Le Jeu de la guerre. Gallimard. Champ Libre. 105. 100. Cf. Gérard Lebovici. en particulier dans le champ des relations passionnelles. fit beaucoup de bruit. en particulier en France. op. 106. A. 108. Ce texte. 101. 1984. 147. 1987. Cela faisait néanmoins partie d'un certain climat de l'époque. Sanguinetti signent sous les noms de « Machiavel» et « Cavalcanti».. p. Paris. Buchet-Chastel. Cardinal de Retz. 1960. sous le pseudonyme de « Censor ». Après avoir écrit ces lignes sur un fait désormais largement diffusé. Paris. Debord. Bibliothèque de la Pléiade. Paris. Ce livre se présentait comme une analyse faite par un membre de la haute bourgeoisie qui voyait dans la participation du PCI au gouvernement la seule possibilité d'arrêter la subversion parmi les ouvriers. cit. 1980. une actrice de la révolte de Timi- . Correspondance. Buchet-Chastel. Debord et G. pris pour authentique. Le titre La Véritable Scission dans l'!nternationale est un détournement de Les Prétendues Scissions dans f'lnternationale dans lequel Marx et Engels expliquaient l'exclusion des anarchistes en 1872. Écrit plus d'un an avant sa fin. Becker-Ho et G.LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 193 99. que l'on peut peut-être attribuer à un excès de provocation et de jeu. Paris. Ce sont les deux parties d'une citation de Henry IV de Shakespeare. et dans la même année chez Champ Libre en volume séparé. le Véridique rapport sur les dern ières chances de sauver le capitalisme en Italie (publié ensuite chez Mursia). Œuvres. 1976). placées en épigraphe du cinquième chapitre de La Société du Spectacle. Sanguinetti a diffusé en 1975. La Nuit. Dans J'édition Vallecchi de La società dello spettacolo (1979). 102. Debord le traduisit aussitôt en français (Champ Libre. 97-118. pp. 1961) donnent une vivante description de la vie hédoniste et expérimentale qu'elle menait avec Debord. 107. Champ Libre. On se souvient que G.

Eleuthera.194 GUY DEBORD soara a assuré à l'auteur de ce livre que non seulement les nouvelles concernant les 4000 morts étaient vraies. 110. cil. Gérard Lebovici.. op. 112. op. 72-73. 1984. 91. cil. mais que la réalité était encore bien plus tragique. Cansidéralions. Il l. Considérations. dans Case de/I'al/ro monda.. Oebord. p. Paris. Milan. 92. Vrai ou faux. pp. on constate combien il est difficile. .8. Préface à Potlatch 1954-1957. 109. de se forger une quelconque idée sur les événements. p. 1990. C'est ce qu'affirme tout du moins Enrico Bai. p. Oebord. dans le "village planétaire».

au profit d'auteurs comme Proudhon et Fourier. marxiste ou non. un « marxisme des intellectuels». Il faut avant tout rappeler que la pensée socialiste a été en France moins marxiste qu'ailleurs. que le PCF offrait comme un catéchisme à ses fidèles. Le marxisme français a toujours présenté des caractéristiques tout à fait particulières. il y a eu deux tendances qui ne se sont jamais vraiment rencontrées : d'une part un « marxisme» à usage « populaire». réapparu à chaque génération. mais en même temps combien elle était objectivement proche d'autres courants de pensée. On verra à quel point elle pouvait aller à « contrecourant» dans les années soixante.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE La critique situationniste dans le contexte de son époque Il convient d'examiner la place de la critique situationniste à l'intérieur de la pensée française moderne. D'autre part. Et même là où elle se réclamait du marxisme. raffiné jusqu'à la « sophistication baroque 1 » et tendant immanquablement à mélanger Marx avec mille autres . réduit au strict minimum et abondamment « pédagogisé ».

conduisaient généralement le " marxism e critique" à devenir rapidem ent une critique faite à Marx lui-même. Lorsqu 'il parlait d'aliénation. Korsch. elle a néanmoins accompli un travail utile de traductions . Une sorte de champion et de précurseur de cette tendance fut la revue Arguments' .dont les situationnistes se sont eux-mêmes largement servis . et ceci . critique de l' " aliénation de l'essence humaine ". Le marxisme français a toujours privilégié certains aspects de l'œuvre de Marx au détriment d'autres. après 68 les" marxistes" apostats sont devenus un phénomène de masse'. les auteurs de Socialisme ou Barbarie prirent le même chemin qu'Arguments. au Marx de la critique de J'économie politique.cible privilégiée du mépris situationniste qui a effectué ce parcours pendant les quelques années de son existence (1957-1962). à la solde de l'Ëtat. Reich et Adorno. Il préférait souvent le jeune Marx. ou même opposée à cette dernière. ou bien il opposait sur le mode le plus absolu le "Marx de la maturité" au jeune Marx. "Marx est hégélianisé.196 GUY OEBORD auteurs et à le lire à travers des filtres empruntés ailleurs. bref "révisé". avec des accents éthiques ou esthétiques. les intellectuels marxistes français préféraient s'en tenir à la sphère sociale et à la "superstructure ". abondamment heideggerianisé. avant d'avoir été assimilé vraiment ' . celle-ci était détachée de la critique de l'économie politique. " Les résultats insatisfaisants de ces élaborations. et. Leurs analyses gardaient presque toujours un caractère abstrait et philosophique. et le fait que leurs représentants fussent normalement des penseurs. dans J'université ou ailleurs. comme on sait. Marcuse. En général. Par la suite. et en fin de compte une condamnation à so n égard.en présentant pour la première fois au public français des auteurs comme le jeune Lukacs. kierkegaardisé.

et de l'identifier avec tout . et il affirme: « La révolution dont il s'agit est une forme des rapports humains» (VS.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 197 chez des auteurs aussi différents que Sartre. même si ces derniers manifestent un mépris extrême pour ce penseur. on peut reconnaître les racines existentialistes de la théorie situationniste. Debord lui-même n'échappe pas à l'idée que l'on puisse ramener l'automatisme de la valeur à l'action consciente de sujets présupposés. c'est-à-dire ceux qui la font» (VS. considéré comme un stalinien. 161). Mais on ne fait pas disparaître le caractère fétichiste de la société marchande par la seule affirmation qu'« en vérité» le sujet. identifié avec le stalinismes. Pour lui. conduisait à confondre la constatation du caractère déterministe du capitalisme avec son approbation. un éclectique ou simplement un « imbécile» crS. À l'origine. Le marxisme humaniste et historiciste de Sartre présente plus d'une analogie avec les idées des situationnistes. même celui créé par la socialisation capitaliste.. comme Lefebvre avant eux. 10/75).autour de 68 tout ce qui se croit «moderne» est rigoureusement antihégélien 6. Lefebvre et Althusser. reprochaient à l'existentialisme de partir du vécu tel qu'il se présente aujourd'hui. même quand il se veut marxiste . Les situationnistes. en revanche elle appartient par bien des aspects à la génération philosophique qui s'est affirmée dans les années cinquante. Si la pensée de Debord est radicalement différente de celle qui prédomine dans les années soixante . est indépendant ou que l'autonomisation des «lois économiques» est une pure apparence. dans bien des milieux. 72). Dans cette forme de «subjectivisme ». l'histoire est exclusivement produite par des actions humaines conscientes: il parle de «l'histoire. il y avait une importante équivoque qui. perdure encore aujourd'hui : le refus du déterminisme économiciste.

autrement dit le rôle central d'un "sujet» fort. et souvent les marxistes n'étaient pas hégéliens. c'était en tant qu'" existentialiste ». mais très pal1iculière. ou en tout cas une certaine manière de l'entendre. les thèmes de la "situation». son interprétation fut longtemps marquée par la lecture importante. par certains côtés. du "projet».durant les trois décennies précédentes '. bien qu'en termes différents. Socialisme ou Barbarie était également liée de quelque fa çon à la phénoménologie '. de même que celle de Freud ou Nietzsche dans les années soixante. du vécu et de la praxis. une aile extrémiste du mouvement existential iste. En France. comme c'était inévitable. L'essentiel ne tient certes pas à l'usage çà et là de citations hégéli ennes. était une réaction à la prédominance de Hegel. ou étaient même explicitement anti-hégéliens. Jusqu'en 1930. il est difficile d'imaginer que Debord n'aurait pas assimilé un certain climat culturel prédominant dans sa jeunesse. Le lettrisme d'Isou constituait aussi. En général. et il a toujours revendiqué cette descendance avec fierté. qui peut parfois rappeler l'util isation rafraîchissante. ce dernier n'avait pas droit de cité dans le monde intellectuel français. Enfin. et lorsqu'il y est entré. ont des échos chez Debord. les hégéliens français n'étaient pas marxistes. tel Althusser. La rem ontée de Marx. qu'en avait faite A.198 GUY DEBORD l'horizon possible du réel.à côté de Husserl et Heidegger . Debord fait partie des rares hégélo-marxistes français. l'opposition qu'il fait entre les "choses» et les «hommes». Mais il est indéniable qu'on trouve déjà chez Sartre. La confiance de Sartre en l'homme qui faço nne dans l'histoire son propre destin. Kojève. la compréhension de Marx se trouvait diminuée par une longue résistance à Hegel. . Même si l'on ne peut parler d'" influence» au sens strict.

étaient revalorisés par Kojève et. avec le négatif est complexe. et se désintéresse ouvertement de la nature qui ignore la différence et le négatif.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 199 quoique superficielle. ( appartenait elle-même à ce "mauvais côté"» (VS. 43). et l'I. car elle aussi est un produit de l'action historique. ils confèrent une grande importance à la négation. Ils ridiculisent le « néant dialectique de Merleau-Ponty». Dans les années cinquante. Si les lettristes sont des dadaïstes. l'homme crée. ils ne le sont que sous la forme d'un « dadaïsme en positif» (Potl. qu'en ont fait les surréalistes. L'LS.. D'un autre côté. époque où l'art se fait particulièrement répétitif. « Le négatif s'enfonce avec . Le ressort humain est le désir.. Kojève mettait l'accent sur la lutte et sur l'aspect tragique chez Hegel. ont subi l'influence de l'interprétation que Kojève proposait de Hegel dans ses célèbres cours des années trente 9. combattus par les philosophies du néo-kantisme et du bergsonisme. Le négatif et le néant. des lettristes et des situationnistes. 220). c'est-à-dire à la nécessité de détruire l'ordre existant avant d'en reconstruire un autre. 14-15). dont l'existentialisme ne serait qu'un travestissement. « un vide qui ne cherche même pas à se dissimuler» (Potl.S. sa propre théorie inconnue ». considérait comme l'un de ses succès d'avoir « su commencer à faire entendre à la partie subjectivement négative du processus. qui s'exprime comme conscience d'un manque et d'un négatif. par Sartre qui reconnaissait dans la possibilité de nier le monde existant le fondement de la liberté humaine. et crée la vérité. à son "mauvais côté" . mais aussi Debord par quelque voie indirecte. Sartre. ils stigmatisent le vide et le néant de la culture bourgeoise. En niant les choses comme données. plutôt que sur la réconciliation finale. dans son sillage. L'interprétation de Kojève est centrée sur l'homme et sur son histoire. Le rapport de Debord.

sur le plan des idées.ainsi que d'autres théories des années soixante et soixante-dix ont cherché à démontrer que l'idée même de révolution était impossible. Il faut rappeler que dans cette théorie. 107). il faut bi en le dire. la destruction et le négatif sont toujours entendus dans un sens hégélien. Debord voit la principale idéologie apologétique du spectacle dans le structuralisme (SdS § 196) qui nie l'histoire et veut fixer les conditions actuelles de la société comme des structures immuables. Une telle conception se place naturellement aux antipodes de la proclamation de la « mort de l'homme». .auquel.200 GUY DEBORD le positif dont il est la négation». Debord le ridiculise en tant que" pensée universitaire de cadres moyens» (SdS § 201) et « pensée garantie par l'État» (SdS § 202). de l'" histoire sans sujet» et de l'identificati on du moteur de l'histoire dans les " structures». de la ville aux livres» (Cam. « du syndicalisme aux journaux.qui justement en Mai 68 voit sa propre réfutation: C. de la destruction effective de toutes les bases sociales d'une possible révolution. Lévi-Strauss s'exclamant que. c'est-à-dire comme « négation de la négation» et comme passage au stade successif. Plus généralement. depuis. Ceci ne contredit en rien le fait que le structuralisme se voulait parfois « critique» et que la revue Tel Quel découvrait alors qu'il existe un " isomorphisme» entre avant-gardes esthétiques et avant-gardes politiques. 145). On peut voir là une manifestation.. parce que des œuvres comme celles de Joyce ou Mallarmé démolissent en effet les « codes bourgeois» et sont donc supérieures à des créations du genre « réalisme socialiste Il » . illogique et ridicule. écrit Debord en citant Hegel (OCC. le structuralisme . l'objectivité a été rejetée et que le structuralisme est « passé de mode 10» .

et l'apparition confuse de nouveaux désirs » (IS. 691) 12. mais la grande originalité . . ] Mais l'éco- . de 1965 à 1975 environ. Debord ne partage pas la confiance surréaliste dans la « richesse infinie de l'imagination inconsciente [ . Ces concepts avaient eu en effet une grande importance dans toutes les tentatives d'une libération du vécu individuel . 10/79]). Pendant un certain temps. qui ne peut évidemment être supprimé .PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 201 les découvreurs en question croyaient encore quelques années plus tôt. en particulier dans le surréalisme. Au début. Son établissement peut seul entraîner l'éclaircissement des désirs primitifs.il suffit d'évoquer les noms de Castoriadis (( qui croit sans doute. l'I. là comme ailleurs. Contrairement au besoin.. l'abandon de la théorie marxiste a eu largement recours aux concepts de « désir» et d'II imaginaire» . spécifier et développer ses propres désirs est une activité consciente.de leurs idées dans ce domaine est la conception du désir comme une force non pas inconsciente et liée aux besoins. mais reconnaître.. annonce que « la direction réellement expérimentale de l'activité situationniste est l'établissement. qu'il suffit d'en parler pour en avoir» [IS. à partir de désirs plus ou moins nettement reconnus. réalisé) se dégrade en besoin [ . Au contraire le besoin. ] Nous savons finalement que l'imagination inconsciente est pauvre.et d'une certaine façon la limite . d'un champ d'activité temporaire favorable à ces désirs. s'oppose souvent au désir et se prête à la manipulation intéressée : I( L'habitude est le processus naturel par lequel le désir (accompli. Les situationnistes appartiennent eux aussi à cette tradition.. Deleuze et Lyotard. mais consciente et choisie par l'individu. 1/11).. que l'écriture automatique est monotone» (Rapp .S. le désir est un plaisir et il doit être accru au maximum.

et manipule des gens sans désirs» (lS. Les situationnistes se situent par conséquent à l'opposé des théorisations de la dissolution du sujet par des pulsions impersonnelles. Dans une conférence de 1958. La passion y est d'abord reconnue en tant que refus de toutes les autres passions. Le capitalisme crée sans cesse des besoins artificiels qui n'ont jamais été des désirs et qui empêchent la réalisation de désirs authentiques ". et finalement ne se retrouve que dans les compensations du spectacle régnant» (lS. 6/24). Pour Debord. qui constitue déjà une limitation. Mais leur désintérêt pour la dimension inconsciente les empêche en même temps d'en saisir pleinement le poids et d'y voir une des causes de la persistance de l'ordre social présent. 7117). et signifie à long terme la reconversion de toutes les activités productives en jeu 14. toutes les activités humaines pourraient se dérouler sous la forme de la réalisation de désirs et de passions. Debord reproche au surréalisme sa « participation à cette propagande bourgeoise qui présente l'amour comme la seule aventure possible dans les conditions modernes d'existence» (lS. pour revenir aux « choses sérieuses». Le refus situationniste de l'identification courante du désir avec le désir amoureux ou sexuel. si souvent affirmée au cours des dernières décennies. 2/33).202 GUY DEBORD nomie actuelle est en prise directe sur la fabrication des habitudes. Et en 1961 il déclare: « Il convient de noter aussi à quel point l'image de l'amour élaborée et diffusée dans cette société s'apparente à la drogue. Ce qui n'est pas possible sans la maîtrise de son propre milieu et de tous les moyens matériels et intellectuels. les désirs ne sont pas une part de la vie qu'on laisse après les avo ir satisfaits. est également important. ils considèrent comme . et puis elle est empêchée. Toutefois.

Debord voulait en effet inventer des passions nouvelles. Comme l'imaginaire 15.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 203 positif l'apport de la psychanalyse initiale. il est en revanche proche de Marx. mais de les critiquer (lS. Si par là Debord est très éloigné de Marcuse et de tant d'autres conceptions en dernière instance rousseauistes. L'inconscient. 701).. « une des plus redoutables éruptions qui aient jusqu'ici commencé à faire trembler l'ordre moral » (lS. avec ses désirs et son imaginaire. tel qu'il se présente aujourd'hui. même si l'abusive identification freudienne de l'ordre capitaliste avec une « civilisation» supra-temporelle ouvrait déjà la route à toutes les récupérations ultérieures (lS. conduiraient à la joie ou même à la révolution. 10/79). 10/63). si elles étaient satisfaites. L'Internationale situationniste cite l'affirmation marxienne selon laquelle « l'histoire entière n'est que la transformation progressive de la nature humaine» (lS. et son irrationalité n'est pas une instance originaire qu'il faut opposer au monde trop « rationnel ». au lieu de vivre les passions déjà existantes (Rapp. « la conscience du désir et le désir de la conscience» (SdS § 53). le sens initial de la psychanalyse n'était pas de justifier l'inconscient et le monde. il est un produit historique. Déjà du temps des lettristes. 10/63). 10/79). mais un réceptacle de toutes les oppressions du passé . qu'une société mauvaise viendrait ensuite pervertir. le projet révolutionnaire est. Nous avons déjà vu que Debord conçoit l'émancipation individuelle et collective comme une prise de conscience et comme la reconnaissance du fait que les forces apparemment autonomes sont en réalité l'œuvre de l'homme. selon lui. n'est pas du tout une source pure dont les exigences. C'est là l'un des points . Il n'existe pas de nature humaine originaire.

pour autant que cela puisse sembler bizarre. 11/5). En outre. Baudrillard et Lyotard sont la dialectique et l'identité. se vend au rythme de mille exemplaires par jour ". Le concept d' «aliénation)) . traduit en 1963. L 'Homme unidimensionnel. paru en mai 68. avec le maoïsme et l'admiration pour cette lointaine «révolution culturelle)) en Chine ".204 GUY DEBORD où Debord refuse clairement l'hypothèse d'un sujet ontologique. Il est facile de constater que l'abandon d'une telle conception du sujet prive de tout sens l'idée d'une aliénation à laquelle l'individu est en mesure de résister. caractérisé par le recours à Marcuse et à Reich. au milieu des changements. Derrida. Deleuze. il n'y a pas de parallélisme en ce qui concerne leur contribution à Mai 68. dans son noyau. Les situationnistes semblent présenter cependant une certaine affinité avec le soi-disant «freudo-marxisme ". Althusser. Ils rejettent l'idée d'un sujet doté d'une identité suffisamment forte pour rester inaltéré.Éros et civilisation. Si l'on peut effectivement trouver quelques ressemblances dans les analyses de Marcuse et de Debord.. la première étant considérée comme incapable de dépasser la« logique de l'identité ")) et de rendre compte de la différence". Le freudomarxisme n'est pas à l'origine de 1968. il ne faut pas oublier que Marcuse était perçu de façon plutôt confuse: chez beaucoup d'étudiants. Les cibles polémiques que privilégient des auteurs comme Foucault. l'enthousiasme pour les thèses de la révolution sexuelle allait de pair. s'était vendu à quarante exemplaires avant Mai 68 17 . dont les situationnistes étaient alors les seuls à dénoncer le caractère de simple «lutte pour le pouvoir)) (1S. mais s'y agrège aussitôt après" : tandis que les premiers livres de Marcuse en France n'étaient pas du tout des succès .

auquel ils opposent les horizons infinis de la «différence » ou des «pulsions». Non seulement ceux-ci affirment leur volonté d'attaquer la conception «cartésienne» du sujet. sont le sujet de J'histoire. il est alors insensé de proposer le dépassement de ces maux. mais des phénomènes très généraux.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 205 avait suscité un débat philosophique intense aux alentours de 1955 22 . et par là toute une longue tradition philosophique. il ne peut exister une «essence» de l'homme qui serait dévoyée par une société inadaptée. ce concept allait être abandonné. même si les auteurs en question les connaissent souvent fort bien. se situant ainsi aux antipodes de ce que les situationnistes attribuent aux œuvres du passé. L'idée même de révolution est dénoncée comme un mythe ou un « grand récit ». comme penser en catégories d'«identité». mais très souvent ils proposent aussi leurs théories comme une critique particulièrement radicale de l'existant. La «sémiotique » se refuse à voir dans l'œuvre d'art l'expression d'un vécu. ou le langage. Beaucoup de ces auteurs. et plus encore après 68. comme une figure de l'existence . Il serait peut-être excessif de voir dans les philosophies qui seront à la mode après 1968 une réponse directe aux théories situationnistes. sous le prétexte qu'ils sont à la recherche des racines les plus profondes et les plus cachées du capitalisme. le concept de révolution évolue sur le même terrain mental que le système existant. exercent en réalité un subtil sabotage de la théorie radicale. Si les causes du mal ne sont pas des phénomènes historiques concrets. tels que l'économie marchande et l'État moderne. Selon ces courants de pensée. Dans les années soixante. Si les structures. ou les pulsions libidinales. alors même que Debord était en train de concrétiser ses idées.

par conséquent. est loin d'avoir au présent une existence historique concrète. où les signes ne sont plus un travestissement de la réalité.206 GUY DEBORD humaine qui a toujours existé et qui.accepte la définition de la société existante comme un « spectacle ". C'est ainsi qu 'il se réjouit de ne plus devoir s'occuper d'une fastidieuse « vérité ". selon Baudrillard.et n'a donc plus rien à craindre des contradictions de celle-ci.à l'évidence influencé par Debord. Interprété de cette façon. ayant par ailleurs été l'assistant de Lefebvre . Cette théorie prétendument critique ne fait rien d'autre que rêver d'un spectacle parfait qui se serait débarrassé de sa base matérielle . signification ou sujet qui. On peut trouver une référence plus directe à la théorie situationniste dans la théorie du simulacre qui nie explicitement toute possibilité de distinguer le vrai du faux. mais tout simplement inexistante. mais sont effectivement la réalité. Mais il détache ce concept de sa base matérielle et en fait un système « autoréférentiel ". étant donné que celle-ci n'est pas cachée.autrement dit: d'une consommation qui se serait débarrassée de la production . tout en semb lant les radicaliser. Il ne peut donc y avoir aucune résistance. le terme « société du spectacle" est devenu un mot courant du jargon journalistique que nous pouvons entendre tous les jours .une possibilité que Debord luimême avait prévue (SdS § 203) " . et donc l'existence d'un authentique pouvant être falsifié. Il est curieux d'obselver comment Baudrillard reprend des concepts de Debord pour. C'est une grande erreur que de vouloir rattacher Debord . Pour Baudrillard. En particulier. l'analyse faite par Baudrillard . sont eux-mêmes devenus signes. l'échange des signes a occupé tout l'espace social. car celle-ci devrait se référer à des concepts tels que contenu. en réalité les retourner.

et pas davantage de celles qui. Identifier le spectacle avec la simple impossibilité de pouvoir s'assurer de toute chose par ses propres yeux.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 207 aux théories . à bien considérer. par conséquent.centrées sur la communication. et pas davantage de celles qui se font dans les provinces ou les lieux éloignés. l'image et la simulation. mais aussi cette . et une autre qui y reconnaît une distorsion intervenant de la part de l'homme dans la production même de son monde . il ne peut s'agir que d'une équivoque. mais l'état même de la réalité qui doit être représentée. nous n'avons pas de vraies nouvelles des choses présentes. s'il n'est pas vieux comme l'humanité. Et. Si les adeptes de ces théories font l'éloge de Debord pour ses dons ({ prophétiques ».plus ou moins ({ postmodernes» . que des choses qui se font en Inde.» Le problème n'est pas uniquement l'infidélité de l'image par rapport à ce qu'elle représente. parce que. et la subséquente dépendance à des moyens de communication souvent peu fiables. l'œil des hommes n'y pénétrant pas. le peuple en sait autant de ce que font ceux qui le gouvernent ou de ce pourquoi ils le font. Ce fait. La critique du ({ spectacle» aide non seulement à co mprendre comment la télévision parle de la Bosnie. ont lieu dans une ville. signifierait noyer le poisson. le monde s'emplit aisément d'opinions erronées et vaines 24 . fut cependant déjà observé au XVIe siècle par Guichardin : ({ Ne vous étonnez pas que l'on ne sache rien des choses des temps passés. On peut ici rappeler opportunément la distinction établie dans le premier chapitre de cet ouvrage entre une conception superficielle du fétichisme de la marchandise qui n'y voit qu'une fausse représentation de la réalité. journellement. il n'est pas rare qu'il y ait entre le palais et la place un brouillard si dense ou un mur si épais que.

qui n'est absolument pas neutre ou "naturelle ». Les bourgeois comme les ouvriers . qui se rapprochent beaucoup d'un autre sujet de préd ilection de la nouvelle gauche: la manipulation. Ces . se présente toujours sous la forme nullement innocente de l'image spectaculaire.pour nous en tenir aux schémas classiques expriment leurs intérêts. la forme-i mage précède tout contenu et fait en sorte que les luttes entre les divers acteurs sociaux ne soient pas autre chose que des luttes au niveau de la distribution. contre un sujet préexistant et "différent» de l'ordre social imposé par les" classes dominantes ». Les apories du sujet et les perspectives de l'action lei. même celui qui se prétend antagoniste. mais qui représente au contraire le vrai problème. tout contenu quel qu'il soit. L'abandon implicite de cette conception qui a lieu dans l'analyse de la forme-image citée plus haut coexiste chez Debord avec des discours sur la "communication ». mais la forme-image en tant que développement de la forme-valeur. À travers ce concept. on conçoit l'avènement de la société marchande et des sociétés oppressives du passé comme une agression extérieure venue d'un lieu indéterminé. Comme cette dernière.208 GUY DEBORD question bien plus importante de savoir pourquoi une telle guerre a lieu. Ce que Debord critique n'est donc pas l'image en tant que telle. et d'autre part y adhère. De la même man ière. apparemment inconciliables sous une forme commune. comme en d'autres occasions. l'argent. comme on l'admet tacitement. Debord d'une part dépasse la conception d'un sujet ontologiquement antagoniste au capitalisme. dans le spectacle.

pivot de la gauche moderniste. trompés.pour être ensuite conquise par l'action corrosive de la marchandise. . par une astucieuse «manipulation». ce qui signifie élever la société actuelle au rang d'une éternelle condition humaine.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 209 systèmes. depuis des millénaires. Rien ne nous autorise à penser qu'elle ait existé dans le passé .transformant ainsi une société encore à demi féodale en une société véritablement capitaliste . sans même s'en rendre compte. Mais si on les laissait vraiment faire. en plus de la violence qui n'est jamais suffisante en soi. celle d'empêcher la formation de cette subjectivité consciente dont le capitalisme lui-même a créé nombre de présupposés nécessaires. et dans l'intérêt subséquent quasiment obsessionnel qu'ils manifestent pour les questions d'organisation. séduits. Cependant.la gauche a placé nombre d'autres prétendants sur le trône vacant de la «bonne cause » : les peuples du tiers-monde et les femmes. les prolétaires. L'apriorisme du sujet. absout le capitalisme. Dans l'importance que les situationnistes attribuent à la trahison perpétrée par les représentants envers les représentés. personne n'explique où une telle subjectivité toute faite a bien pu se former. ils ne peuvent ni s'exprimer ni agir. pour qui le sujet n'a pas à être réalisé. corrompus. les sujets sont manipulés.sinon sous une forme fragmentaire . la société capitaliste disparaîtrait immédiatement comme un mauvais rêve. Depuis que l'action du prolétariat historique s'est conclue victorieusement par son intégration dans la société capitaliste . se maintiendraient au pouvoir inexplicablement. de sa faute la plus grave. apparaît une illusion fondamentale commune à toute la gauche: les masses. puisqu'il ne peut exister. les individus. La fausse réponse à ce problème est représentée par le structuralisme. contraires aux intérêts de la grande majorité.

se mouvant en soimême"» (SdS § 215). la créativité. S'ils veulent opposer la vic à ses réifications. de même il n'était pas resté sans effets sur Debord " . c'est au nom d'une autre vie. extérieures à la forme-valeur et au système de l'argent. à l'économie et au spectacle. Le militantisme par lequel ces catégories défendent parfois leurs intérêts masque le fait qu'elles ne sont nullement. au sens de Bergson ou de Simmel ". À la marchandise. 5/4). Lorsque certains critiques les définissaient précisément comme des «vitalistes». Mais la solution au problème du sujet ne se trouve pas de cette manière. s'oppose la vie comme flux. comme «non-vie» (SdS § 123) et comme «la vie de ce qui est mort. comme on peut déjà en juger d'après la vision dichotomique rigide à laquelle elle conduit. Ils n'entendent pas du tout critiquer les institlltions sociales ou l'art en tant qu'extranéité à la vie telle qu'elle existe aujourd'hui. Les situationnistes croyaient même avoir trouvé le sujet le plus vaste et le plus irréductible possible: «la vie».210 GUY DEBORD les étudiants et les immigrés. Toute tentative d'interrompre le flux du temps apparaît comme une réification. ou bien des phénomènes impersonnels telles que la sexualité. même quand celui-ci le niait. ils répondaient qu'ils avaient fait «la plus radicale critique de la pauvreté de toute la vie permise» (IS. principalement dans la . dll moins dans leur forme actuelle. définis comme «une négation de la vie qui est devenue visible» (SdS § 10). Mais de la même manière que le bergsonisme avait profondément influencé l'existentialisme français. la vie quotidienne". Ce serait certainement une erreur de reprocher aux situationnistes un «vitalisme» en termes traditionnels. les «exclus» et les travailleurs informaticiens. Le rapport de la société avec le spectacle est conçu comme un rapport entre vie et non-vie.

La thèse fondamentale de ce courant serait la nécessité de dissoudre les choses en un mouvement continu. parce que tout moment est abusivement figé par l'intellect. dans la sphère de la conscience. Vu que l'on ne peut abolir la matérialité. quand il faudrait critiquer les conditions dans lesquelles vivent les hommes. la réification. En retrouve-t-on quelque chose chez Debord? Il a écrit qu'il est «essentiel» au spectacle de «reprendre en lui tout ce qui existait dans l'activité humaine à l'état fluide. la désaliénation se déroulerait alors. On a même tenté de faire entrer Histoire et conscience de classe dans un courant «vitaliste» au sens le plus large. On se demande aussi jusqu'à quel point on peut appliquer aux théories de Debord une critique souvent dirigée contre Histoire et conscience de classe.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 211 définition du flux temporel comme vraie dimension humaine. voyant ainsi dans la L . L'aliénation réside alors dans la distinction entre sujet et objet et dans l'existence d'un monde irréductible au sujet. le remède en serait la réduction des choses au mouvement. pour le posséder à J'état coagulé » (SdS § 35). comme c'était déjà le cas chez Hegel. Adorno lui aussi reproche à Histoire et conscience de classe de concentrer sa critique sur une forme de conscience. réduction qui aura lieu dans la seule pensée. et en dernière analyse de l'existence même des faits et d'un monde matériel. et non la façon dont elles se présentent 29 . lieu où il faut restaurer !'« homme total». Beaucoup d'observateurs y ont vu une transformation de la problématique concrète et historique du fétichisme en une problématique générique et anthropologique: Lukacs y montre en effet que la réification provient d'une absence de dissolution des faits dans leurs processus. apparu à la fin du XIX· siècle.

non à la chose en tant que telle. et qu'il désigne explicitement la «coagulation» comme une conséquence du spectacle. qui se chassent et se remplacent elles-mêmes » (SdS § 62). 1/21). ]] faut naturellement souligner que Debord pense à la marchandise. Ici. mais seulement parce que le rapport social autonomisé qui gouverne la vie sociale s'est objectivé dans ces choses.ne pal1age pas un autre aspect central du vitalisme et d'Histoire et conscience de classe.212 GUY DEBORD fluidité la vraie dimension humaine. et non des choses qui nous asservissent» (lS. 224). l'important est d'affirmer avec toute la clarté nécessaire que. Et Debord nous apprend que dans le spectacle. dans la société gouvernée par la valeur. «des choses concrètes sont automatiquement maItresses de la vie sociale» (SdS § 216) et qu'elles ont tout ce qui manque aux hommes vivants: «Ce sont des choses qui règnent et qui sont jeunes. Mais il ne s'agit pas seulement d'une question de terminologie: Debord semble partager le désir d'Histoire et conscience de classe de tout réduire à un processus. Chez Lukacs nous trouvons la conviction que l'apparition en tant que « chose" est déjà une réification: «La reconnaissance que les objets sociaux ne sont pas des choses mais des relations entre hommes aboutit donc à leur complète dissolution en processus» (HCC.proche en cela de Marx et aussi de Breton . À l'histoire produite par la société bourgeoise. les choses sont effectivement « maîtresses de la vie sociale ". Debord annonce qu'« il s'agit de produire nous-mêmes. et non l'inverse (SdS § 35). ]] écrit que le prolétariat «est la classe totalement ennemie de toute extériorisation figée" (SdS § 114). En 1958. il reproche de n'être qu'une « histoire du mouvement abstrait des choses» (SdS § 142). Par ailleurs Debord . que l'on peut égaIement trouver dans La Dialectique de la Raison d'Horkhei· .

et l'importance donnée à la « communication» renvoie également à l'idée d'une vérité qui demeure sous la chape de sa falsification et qui n'attend que d'être portée à la lumière. Une telle vérité devrait appartenir à ce sujet inaliénable dans son essence.Oebord cite à ce propos la comparaison que fait le psychiatre J. Le spectacle est ennemi de la vérité au point d'être un règne de la folie . dont il rappelle d'ailleurs le « passé antiesclavagiste ». La dichotomie situationniste entre vie et non-vie a son pendant dans une forte et simple dichotomie entre «vrai» et « faux». Le spectacle « falsifie» la « vraie» vie sociale. Quand plus tard l'attention de Debord se tourne vers les désastres que produit la science. de fournir à la «société technicienne» <<l'imagination de ce qu'on peut en faire» (IS. du moins au début. ou chez Marcuse : l'accusation selon laquelle la science. Le spectacle est défini comme « le refoulement de toute vérité vécue sous la présence réelle de la fausseté» (SdS § 219).PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 213 mer et Adorno. La « vérité» est conçue par Debord sur un mode statique: ce n'est pas un hasard s'il parle à plusieurs reprises de quelque chose de finalement « découvert» ou « dévoilé».. 7/17). Gabel entre idéo- L . il n'en voit pas la cause dans la science elle-même. Nous avons vu que le projet situationniste était. Les mots « mensonge» et « mensonger» sont très fréquents dans La Société du Spectacle 30. 59). la technique et leurs méthodes quantitatives sont en soi réificatrices. mais dans sa subordination désormais totale à l'économie et à la domination qui «a fait abattre l'arbre gigantesque de la connaissance scientifique à seule fin de s'y faire tailler une matraque» (Corn. et la tâche du prolétariat révolutionnaire est « cette "mission historique d'instaurer la vérité dans le monde"» (SdS § 221). dont nous avons déjà parlé.

4547). 23). l'idée que la réalité puisse être falsifiée compOlte des problèmes conceptuels: par rappOlt à quelle chose. Debord ne précise pas si le spectacle n'est qu'une fausse représentation de la réa lité. pivot de cet ouvrage. }) Dans les Commentaires. Oebord revient souvent sur le caractère « totalement illogique}) du spectacle (Corn. ou bien s'il s'agit d'une falsification de la réalité elle-même. qui en est la base sociale (Corn. typique du lén inisme et du positivisme. Inversement. semble renvoyer à une définition plus médiate de la vérité. le pain ou le vin par exemple.214 GUY DEBORD logie et folie (SdS §§ 217-219). Selon les Commentaires.se serait sans doute montré plutôt sceptique. 45).et de s'opposer aux vérités les plus élémentaires: « Dire que deux et deux font quatre est en passe de devenir un acte révolutionnaire " . peu- . à quel « authentique» la réalité se trouve-t-elle falsifiée? Ici la théorie de Debord semble soudain révéler une racine que l'on pourrait appeler « platonicienne» : les phénomènes concrètement existants peuvent être comparés avec leurs modèles. renvoie à une vérité existant au-delà de toute manipulation.. On a parfois l'impression d'être face à une conception de la vérité comme « re fl et ». le spectacle a désormais les moyens de falsifier la production comme la perception (Com. Dans ses écrits on peut néanmoins observer une évolution vers la seconde de ces interprétations. Le concept de falsification tel qu'il est utilisé par Debord est cependant utile à la seule condition de ne pas y voir la « manipulation» d'une réalité donnée en soi. dont la sophistication préoccupe particulièrement Debord.qu'on songe à l'introduction à la Phénoménologie de /'esprit. Par ailleurs.. La même notion de « secret». un concept envers lequel Hegel. Mais l'observation de Oebord selon laquelle toute logique a disparu avec le dialogue.

et ne renvoient pas non plus à une unité ultime. dans une interaction entre son « soi» et ses créations qui restent toujours un reflet de son « soi». mais le vin tel qu'il existait avant les progrès de l'industrie agroalimentaire. Ceci est toutefois inconciliable avec la perspective dialectique selon laquelle sujet et objet ne sont pas une dualité ultime. conférant au langage et à ses formes les plus anciennes la tâche d'une conservation de la vérité. mais il n'en est pas moins évident qu'il s'agit d'une réalité palpable. fournie d'ailleurs par Debord lui-même. est qu'il ne s'agit pas d'exalter un «authentique» au sens absolu. On peut rappeler ici la critique d'Adorno selon qui un . Ceci ne constitue évidemment pas une définition philosophique de 1'« authenticité» . Debord accorde également une grande importance à l'exactitude des définitions. le « néo-langage» que le spectacle crée pour son propre usage. Il existe au contraire une lente évolution du sujet et de ses besoins (SdS § 68) . L'histoire est l'histoire de la production du sujet par luimême.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 21 5 vent être comparés avec le « vrai» pain et le vin « authentique». mais se constituent réciproquement. et il fustige souvent. Orwell. L'économie séparée. Mais est-il souhaitable que tout dans le monde soit un miroir du sujet? Chez beaucoup d'auteurs la critique de l' « aliénation» peut en arriver au point de désirer un monde où rien n'est étranger au sujet. La seule réponse possible. et plus généralement chaque instance. rompent ce « développement organique des besoins sociaux» et libèrent « un artificiel illimité» (SdS § 68) . dans le sillage de G. Le terme de la comparaison n'est naturellement pas un {( archétype» du vin qui existerait dans le ciel platonicien des idées. une essence statique 32. chaque institution et chaque activité séparées au point de s'ériger en puissances indépendantes.

qui est une juste critique du fétichisme de la marchandise et d'une malsaine subordination des hommes aux choses . ] Mais ce serait une dynamique absolue que cette activi té absolue qui se satisfait violemment en ellemême et mésuse du non-identique à ses propres fins 34..et le concept d'" aliénation". « Dans le pouvoir des Conseils [ . où chaque occasion dans laquelle le sujet ne modèle pas son monde est considérée comme une démission. mais peuvent indiquer aussi l'existence réelle du monde objectal. hypostasierait la médiation comme immédiateté.et le non-identique peuvent être effectivement l'expression d'une société « sclérosée". en particulier dans sa condamnation de la « contemplation" et de la "non-participation ». " Adorno rappelle à l'" existentialisme" que l'objectivité dans le cas dont il parle. Adorno fait une distinction entre le concept de" réification» . Il est à lui-même son propre but" (SdS § 117) et « il veut être reconnu et se . et ce produit est le producteur même.. "inspirée par l'idéal d'une immédiateté subjective sans faille". derrière lequel il voit un type de mentalité « pour qui le chosifié est le mal radical.. celui des catégories métaphysiques. celui qui voudrait dynam iser tout ce qu i est en pure actualité. Pure immédiateté et fétichisme sont également non vrais 35 . sans l'acceptation et la pacification duquel le sujet ne sera jamais autre chose qu'un tyran. " Pour ceux qui se préoccupent par trop de la réification.216 GUY DEBORD concept fétichisé de "totalité» tend à instaurer partout une tyrannie du sujet 33. est marquée par un f0l1 activisme. Toute la théorie de Debord. ] le mouvement prolétarien est son propre produit. de l'étranger [ . tend à l'hostilité à l'égard de l'autre. Adorno rappelle que « la fluidification de tout chosifié (dinghaft) sans résidu régresserait dans le subjectivisme de l'acte pur..

que s'il devient lui-même. mais il désire un monde qui donne envie de s'y perdre (SdS § 161). Ici encore on peut rappeler les Manuscrits de 1844 où Marx dit que « l'homme ne se perd pas dans son objet à la seule condition que celui-ci devienne pour lui objet humain ou homme objectif. la Seconde Guerre mondiale et le nazisme n'étaient terminés que depuis quelques années.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 217 reconnaÎtre lui-même dans son monde» (SdS § 179) : il s'agit donc de l'unité sujet-objet. la théorie situationniste participe de l'optimisme typique des années cinquante et soixante. Debord ne s'oppose pas à l'idée de se perdre ou de s'aliéner dans le monde environnant. Cela n'est possible que lorsque l'objet devient pour lui un objet social. Il est évident que Debord ne l'entend pas sous la forme d'une identité totale. La Véritable Scission dans l'Internationale cite une phrase de la Science de la Logique de Hegel selon laquelle seule « la contradiction est la source de tout mouvement. un être social » 38. pour soi. sans conflit et sans altérité : l'humanité libérée « pourra enfin se livrer joyeusement aux véritables divisions et aux affrontements sans fin de la vie historique» (Préf. tandis que l'identité est quelque chose de mort (VS. L'Urbanisme unitaire était conçu comme la construction d'un milieu vraiment humain. 153) 36. 147)37. La réflexion .. suppose un monde inconnu et « autre» par rapport au sujet. dans lequel on s'éloigne volontiers des sentiers connus pour aller ({ à la dérive ». L'idée même de dérive. mais plutôt d'un monde où s'effacent les objectivations qui s'opposent de façon absolue à l'individu. ou plus généralement d'aventure. de toute vie». Quand les lettristes ont commencé à développer leurs idées. Sous de nombreux aspects. La fin de la réification existante n'est pas entendue par Debord comme un état de repos sans mouvement.

187). À cette . les situationnistes ont vu. Au début. la domination de la nature avait atteint un point où elle était devenue sensible même dans la vie quotidienne . Dans les prem iers numéros d'Internationale situationniste. on trouve rarement des allusions à ces événements. tout le programme d'une «civilisation du jeu» est basé sur ce présupposé. ne suivent pas. comme plus tard chez les situationnistes. On en reste donc au schéma des forces productives dont l'évolution renverse les rapports de production. ils s'inquiètent davantage du fait que les nouveaux moyens ne seront pas utilisés pour un usage libre. Chez les lettristes au contraire. elles. On sait combien cette époque avait confiance dans le développement des moyens techniques pour conduire l'humanité vers le bonheur. et non dans celui d'une seule classe et de ses velléités de domination. c'est-à-dire qu'ils craignent plus la conservatian du statu quo qu'une régression.218 GUY DEBORD de nombreux individus était fortement marquée par les horreurs qui s'étaient passées et par le souci d'empêcher à jamais leur retour. on est souvent frappé par la certitude que la société est en train de se développer dans la bonne direction. quand les superstructures. dans l'automatisation de la production la possibilité de racheter l'humanité de l'esclavage millénaire du travail. La possibilité que la terre puisse retomber dans la barbarie 39 les préoccupe moins. La tâche qui s'impose est la création d'un ordre social qu i utilisera ces moyens dans l'intérêt de la société entière. Au cours des années cinquante.. alors que personne ne s'interrogeait encore sur le « prix du progrès» en termes écologiques ou autres. Debord cite plusieurs fois cette affirmation de Marx: « L'humanité ne se pose jamais qu e les problèmes qu'elle peut résoudre» (par exemple : PotI.

nécessairement porteur de crises. Lorsqu'on est entouré de millions de chômeurs. il était parfaitement fonctionnel pour le capitalisme que revienne. Sur un autre terrain. les hauts salaires et l'absence de graves crises économiques qui avaient caractérisé les années cinquante et soixante étaient alors considérés par beaucoup comme un acquis durable.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 219 époque. ou. point central chez Debord. dans les années soixante-dix. en particulier. Les années soixante-dix ont démontré par la suite que le « bien-être» est révocable. dans la terminologie situationniste : quand la survie est garantie. la société semblait également parvenue à contrôler ses propres mécanismes. La production capitaliste n'était pas comprise comme un système en soi contradictoire et. on remarque chez les situationnistes une confiance dans les capacités du monde à se débarrasser du spectacle. De ce point de vue. on est plus facilement porté à s'interroger s'il ne pourrait pas exister quelque chose de meilleur. destiné à satisfaire les désirs humains. Les taux de croissance soutenus. Les gauchistes. Dans une situation où l'essentiel paraît assuré. mais on y voyait le résultat d'une volonté présupposée. le plein emploi. pouvoir rester à . à long terme. la vie devient une revendication. n'est pas du tout en contradiction avec les espoirs mis dans l'automatisation : cette dernière pourrait servir à faire de la production matérielle un pur moyen. au lieu de mettre ceux-ci au service du développement d'une économie autonomisée. La dénonciation de l'économie en tant que sphère séparée. capable de décider de ses développements. la crise traditionnelle avec l'inquiétude pour l'emploi et la diminution du salaire. estimaient que le capitalisme ne mettrait plus en question cette évolution qui lui assurait la stabilité 40 au travers de la fameuse « intégration du prolétariat».

comme d'ailleurs toutes les autres. et dans une telle situation . sans programme et sans organisation. celui du «spectacle» est en partie lié à son époque. sous la forme d'une lente infiltration de mœurs nouvelles. plus tard. Debord avait tenté d'identifier une force ayant la possibilité réelle d'intervenir. l'agitation de 68 et de la période suivante résulte essentiellement de la diffusion de la théorie . n'avait pas réussi.220 GUY DEBORD la chaîne de montage redevient une bénédiction. Comme tout concept valable. Si l'histoire est une prise de conscience. On ne peut nier qu'il ne suffit pas. le poids de la théorie était surévalué. ainsi que beaucoup l'ont fait. la conscience du risque d'une catastrophe écologique puis. où le capitalisme prétendait avoir résolu ses antagonismes traditionnels tels que l'exclusion de la majorité de la population de l'abondance des biens ". ou comme un changement de climat: chaque innovation particulière est alors intégrée dans un tout substantiellement inchangé. la critique opérée par Debord et les situationnistes. la théorie a naturellement un poids considérable : selon ln girum. il n'est jamais difficile de trouver des jaunes. celle du welfare SIGle cybernétique et de l'apogée du fordisme. Les années qui ont suivi 1968 ont précisément montré l'impossibilité de changer la société individuellement. de désigner l'aliénation et l'insatisfaction qui en résulte comme les mobiles d'un nouveau mouvement révolutionnaire. la reprise de la «guerre froide » ramenaient au premier plan le problème de la simple surVIe. De plus. pour autant qu'elle fut la plus avancée. Il faut cependant admettre qu'à cette époque déjà. mais les espoirs placés dans le prolétariat se sont révélés à la longue être des illusions. En outre. à indiquer les remèdes possibles.

lui-même n'y voyait que de l'envie née du fait qu'il était devenu impossible d'ignorer ses théories. Ceci est dû à la flexibilité extrême du concept de «spectacle». puisque « tout pouvoir séparé a donc été spectaculaire» (SdS § 25) 43. Le spectacle. Debord l'entend d'une part dans son sens le plus restreint comme industrie culturelle. Debord n'a pas trop approfondi les articulations et les contradictions internes du spectacle. et de quelle manière on peut se situer en dehors de celui-ci. La difficulté de cerner les possibilités d'une critique et de sa pratique vient également de l'absence de réponse à la question de savoir si la critique du spectacle fait partie du spectacle. mass media et règne des images. L'Internationale situationniste peut parler alors de «l'indifférence qui est celle des prolétaires. 4/4). définies autrefois par «contradictions . d'une part. II reste difficile à comprendre pour quelle raison. tandis que par ailleurs. après le «succès» des situationnistes. Dans un sens plus figuré. aux yeux des situationnistes. devant toutes les formes de la culture du spectacle» (lS. du moins autour de 1970. au contraire. ainsi compris. Mais en outre. bien qu'il ait affirmé que le camp des dirigeants n'est pas vraiment monolithique (lS. on objectait parfois à Debord que la diffusion de ses idées. «est plus éloigné que jamais de la réalité sociale» (IS. 8/13).PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 221 situationniste. puis toute société existante et finalement les sociétés du passé. 258) 42. « tant est grande la force de la parole dite en son temps» (OCC. rien n'échappe à la qualification d'« opposition spectaculaire». de ses livres et de ses films était déjà une participation au spectacle. en tant que classe. Au début des années soixante-dix. le monde est plein de résistances au spectacle. la notion de spectacle désigne avant tout le capitalisme occidental. 8/15).

Seule la fantaisie avait pu leur attribue r une fonction transcendante. selon laquelle il n'y aurait plus aucune opposition parce qu e tout le monde serait maintenant dans le système. sans pour autant prétendre qu'ils soient en mesure de dominer le monde. tels le classique mouvement ouvrier ou les « mouvements de libération » du tiers-monde. Selon certains. Il semble que toutes les oppositions au spectacle y sont montées par le spectacle lui-même et qu'il n'existe plus l'ombre d'une force révolutionnaire. Debord n'y annonce pas du tout la victoire finale du spectacle. dans les Commentaires. la possibilité même de gérer les lois folles de l'économie est réduite à la vaine gesticulation de mille obscurs comploteurs.1 222 GUY DEBORD secondaires >J . exprime le fait que se sont définitivement épuisées les oppositions immanentes. Mais à bien les lire " . Il parle beaucoup de l'activité des services secrets. alors qu'en vérité ces oppositions combattaie nt les stades impa rfaits du capitalisme. Si la stratégie léniniste d'utiliser les antagonismes du camp adverse pour l'affaiblir a été à l'origine de la pratique consistant à nouer partout allégrement des alliances. il constate que la société du spectacle a perdu toute capacité à se gouverner stratégiquement et se limite à camper sur les positions de sa « fragile perfection». Au contraire. Autrement dit: quand la forme-marchandise . il n'en reste pas moins vrai que la recherche d'un simple affrontement de la part la plus faible des forces en présence est contraire à toutes les lois de la stratégie et rend quasim ent impossible toute issue victorieuse. un sombre pessimisme a remplacé l'optimisme précédent. a complété son occupation de la société. avec le « spectaculaire intégré ». Quand le système de la marchandise en tant que . où de larges secteurs étaient exclus des formes de socialisation capitaliste. L'affirmation de Debord. si contestée.

r
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE

223

tel entre en crise, le rôle des oppositions immanentes cesse.
Le problème est plutôt que cette prise de conscience se présente chez Debord sous l'aspect inadéquat d'une critique de
la « manipulation» et que pour lui cela semble signifier la fin
de toute opposition, plutôt que le début d'une opposition
réelle. Il ne doute pas du tout de la crise du capitalisme et
il en repère la cause moins dans l'insatisfaction qu'elle crée
que dans sa dynamique propre. Dans son dernier texte, il
parle de « la dissolution patente de l'ensemble du système»
et assure que «plus rien ne marche, et plus rien n'est cru 45».
Nous assistons effectivement à une crise de la formevaleur elle-même et non pas seulement de ses aspects secondaires. En font partie : la crise écologique ; l'impossibilité, à
l'époque de la mondialisation, pour la« politique» et les États
nationaux de continuer à fonctionner comme instances
régulatrices; la crise du sujet constitué par la valeur, particulièrement visible dans la crise des rapports entre les sexes.
Mais ce qui produit les effets les plus tangibles est l'épuisement de la «société du travail». Seule une mince pali de
travail est encore nécessaire pour faire aller de l'avant la production; néanmoins, pour pouvoir œuvrer dans des conditions suffisamment rentables, il faut de très forts investissements en capital fixe, qui ne sont possibles que dans les pays
les plus avancés et dans les secteurs de pointe. Et puisque
la mondialisation effective, non seulement des échanges,
mais aussi de la production, contraint le monde entier à s'aligner sur les niveaux de productivité des centres les plus évolués, une grande partie du monde est d'ores et déjà perdante
dans cette compétition. Les capacités productives de ces
pays, bien qu'en mesure de créer des biens d'usage, ne parviennent plus à employer le travail vivant de façon à produire de la valeur d'échange sur le marché mondial, et sont

.,

224

GUY DEBORD

par conséquent démantelées. Ces pays et ces secteurs restent coupés des circuits globaux de la valeur, mais exercent
une pression menaçante sur les rares vainqueurs, provoquant d'interminables guerres, mafias, et trafics ignobles
des quelques matières commercialisables encore en leur
possession. Debord fait partie des rares personnes qui ont
compris que l'écroulement des pays de l'Est ne signifie pas
le triomphe de la version occidentale de la société, mais
constitue au contraire un stade ultérieur de la faillite globale
de la société de la marchandise. Les régimes d'économie
planifiée n'en étaient qu'une variante adaptée aux pays arriérés, et leur fonction s'est éteinte avec l'institution des industries de base". Mais Debord n'en saisit pas très bien les
causes lorsqu'il écrit encore en 1992, dans la préface à l'édition Gallimard de La Société du Spectacle, que le problème
central pour le capitalisme est, et continuera d'être, «comment faire travailler les pauvres n. En vérité, le problème
majeur aujourd'hui pour le capital est de savoir ce qu' il doit
faire de l'immense majorité de l'humanité dont il n'a plus
besoin en tant que travail vivant, étant donné le degré d'automatisation de la production 17.

Les deux sources et les deux aspects
de la théorie de Debord
La réelle nouveauté dans la théorie de Debord tient en
grande partie à sa référence au rôle fondamental de
l'échange et du principe d' équivalence dans la société
contemporaine. C'était d'aille urs l'un des points capitaux
des jeunes lettristes, comme en témoigne le nom de leur
revue. Ceux-ci n'expliquent pas le choix du nom lorsqu'ils

PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE

225

publient le premier bulletin envoyé gratuitement 48. Mais le
seul numéro d'une «nouvelle série» de Potlatch, conçu
comme organe interne de l'I.S. (1959), est présenté par
Debord avec une référence explicite au potlatch des Indiens
et l'annonce que « les biens non vendables qu'un tel bulletin gratuit peut distribuer, ce sont des désirs et des problèmes inédits; et seul leur approfondissement par d'autres
peut constituer un cadeau en retour» (Pot!., 283). Il faut rappeler que le potlatch est une pratique de certaines tribus du
Canada, qui survivait encore au début du siècle et que l'on
peut d'ailleurs trouver sous une forme similaire dans
d'autres cultures. Il s'agit d'affirmer le prestige d'une personne ou d'un groupe par un don offert au riva!. Celui-ci
répond par un don plus grand , s'il ne veut pas reconnaître
la suprématie du donateur, lequel essaiera de répondre par
un cadeau encore plus important, et ainsi de suite, parfois
jusqu'à la destruction ostentatoire de ses propres richesses.
Plutôt que sur l'équivalence, le potlatch est basé sur le gaspillage de ses ressources qui sont prodiguées sans la certitude, voire même avec le secret désir de ne pas en recevoir
en retour une valeur équivalente. M. Mauss a introduit ce
concept en ethnologie (Essai sur le don, 1924), mais c'est
surtout grâce à La Part maudite (1949) de G. Bataille que la
notion de potlatch est entrée dans la réflexion française et y
a acquis la valeur d'une sorte d'alternative à l'économie
d'échange.
Élaborer une théorie critique autour de la catégorie de
l'échange, ainsi que l'a fait Debord, et d'une autre façon
l'École de Francfort, constituait un progrès important par
rapport au marxisme du mouvement ouvrier, pour lequel
seul comptait cet échange « déséquilibré» qu'est le commerce de la force de travail. Aux yeux de ces « marxistes»,

226

GUY DEBORD

donner à l'échange la place centrale équivaut à consacrer
une attention primordiale à la sphère sociale et aux rappOlts
intersubjectifs, au détriment de toute considération pour la
relation entre l'homme et la nature, c'est-à-dire pour l'objectivité à laquelle conduirait l'analyse de la production.
Quand Lukâcs en 1967 dresse la liste des erreurs d'Histoire
et conscience de classe, il fait quelques observations qu'il
aurait assurément appliquées aussi à son tardif rejeton, La
Société du Spectacle. Selon lui , Histoire el conscience de
classe palticipait de la «tendance à interpréter le marxisme
exclusivement en tant que théorie de la société, comme philosophie du social, et à ignorer ou à repousser sa position
par rapport à la nature. [ ... ] Dans plusieurs passages on
affirme que la nature est une catégorie sociale [... ] [et que]
seule la connaissance de la société et des hommes qui y
vivent serait philosophiquement intéressante». Il voit précisément une conséquence de cette tendance «dans l'existentialisme français et son entourage intellectuel» (HCC, 392
postface). À Histoire et conscience de classe ct à la «tendance» qui s'ensuivit, le philosophe hongrois reproche au
même titre de ne pas analyser le travail, mais seulement les
«structures complexes" (HCC, 396 postface). Lukâcs affirme
que c'était toutefois contraire à ses intentions subjectives et
qu'il avait voulu maintenir la fondation économique de l'histoire : «Il y a certes un effort pour expliquer tous les phénomènes idéologiques à partir de leur base économique,
mais l'économie est appauvrie puisque sa catégorie marxiste
fondamentale, le travail comme médiateur de l'échange
organique entre la société et la nature, en est éliminée»
(HCC, 393 postface). Cette incapacité d'évaluer correctement le poids de l'objectivité matérielle est ensuite rattachée

r!
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORlE

227

par Lukacs à son identification erronée de l'objectivation
avec l'aliénation.
À partir de cette perspective, le concept de spectacle
semble absolutiser ce que l'on peut appeler la superstructure, la sphère de circulation, la sphère de la consommation, le social. Debord a cependant repoussé la critique que
lui adressait C. Lefort 49 qui ({ impute faussement à Debord
d'avoir dit que "la production de la fantasmagorie commande celle des marchandises", au lieu du contraire [ .. . ]
clairement énoncé dans La Société du Spectacle, notamment
dans le deuxième chapitre; le spectacle n'étant défini que
comme un moment du développement de la production de
la marchandise» (IS, 12/48). Bien sûr, la grande importance
accordée à la culture, c'est-à-dire à la superstructure, fait
partie de l'analyse de Debord. Dans les premières années,
les situationnistes justifiaient leurs tentatives de parvenir à
une sorte d' ({ hégémonie» dans le monde de la culture par
le fait que celle-ci est « le centre de signification d'une
société sans signification» (IS, 5/5). Dans un langage plus
sociologique, on pourrait dire qu'ils repèrent dans la culture
le lieu où advient la « création de consensus ». Dans leur définition, la « culture» recouvre un vaste champ, c'est-à-dire
tout ce qui dépasse la pure reproduction 50. Plus tard, leur
intérêt se déplace vers la critique de l'idéologie; et quand
Debord définit le spectacle comme « idéologie matérialisée», il est clair qu'ici l'idéologie est loin d'être conçue
comme une simple « superstructure».
Le concept de spectacle analyse comment le processus
d'abstraction transforme aussi bien la pensée que la production. C'est ainsi qu'un tel concept va précisément dans
la direction d'un dépassement de l'opposition dualiste
entre « base» et « superstructure», entre « apparence» et

se réclamer de Hegel et de Marx. mais au contraire un impOitant progrès théorique qui peut.228 GUY DEBORD "essence". De la même façon. Si le concept de travail est compris comme" échange organique avec la nature". Ne pas avoir accepté cette distinction n'est donc pas une faille des situationnistes. transforment en une éternelle nécessité ontologique ce qui est une caractéristique du capitalisme.comme dirait M. Des conceptions du travail. il est alors aussi vrai et aussi conceptuellement inutile que l'affirmation disant que l'homme doit respirer. C'est une . De ce point de vue. à partir d'une perspective marxiste. mais ont anticipé. Entendu comme modalité spécifique pour organiser cet échange. un phénomène tout à fait actuel. ne sont donc pas des bohèmes attardés. les idées de Debord ont bénéficié du fait qu'elles sont parties de considérations sur l'art. Le mode de production présent est déjà socialisé sur le plan matériel. à juste titre. Mauss . comme celle de Lukâcs en 1967 évoquée plus haut. le refus de placer le travail à la base de leur théorie est loin d'être un défaut. Les situationnistes. entre" être" et "conscience" dont se faisait fort un" marxisme" qui n'avait pas compris que la valeur est un "fait social total" . le travail est au contraire une donnée historique potentiellement dépassée par le développement même du capitalisme. mais ne réussit pas à se libérer d'un système où l'individu ne participe au produit commun qu'à travers sa part de travail individuel.qui instaure lui-même la division en différentes sphères. L'" échange" d'unités de travail objectivées en marchandises serait superflu dans un mode de production immédiatement socialisé. Ce marxisme sociologiste faisait ensuite passer pour de la "dialectique" ses dissertations sur les" rapports réciproques" de ces sphères maintenues distinctes de manière rigide. avec leur critique du travail.

en tout cas pour ce qui concerne la théorie marxiste.S. mais c'est justement cette origine qui permit à l'I. les différents marxismes ont toujours évolué à l'intérieur de la L .à un mouvement de masse.réelle ou présumée . devaient être soumises au détournement.ellemême conçue comme l'œuvre suprême d'un art sans œuvres . elles aussi.de la poésie. envers un « marxisme» réduit à n'être que le garant de la modernisation économique. S'ils ont pu annoncer quelque chose de neuf dans ce domaine. ainsi que le désir de se forger une vie quotidienne passionnante. Mais là se cache aussi une opposition tout à fait justifiée. qui privilégie généralement l'aspect « social» par rapport à la « dure réalité» de l'économie. Comme nous l'avons déjà souligné à plusieurs reprises. Les situationnistes avaient compris que les idées de Marx. elles devaient être retournées et insérées dans un nouveau contexte pour retrouver leur validité. quoique déformée. Si les situationnistes étaient prédisposés à opérer ce détournement. s'est révélée plus tard comme un grave obstacle. de trouver le « passage au nord-ouest ». redécouvrant en même temps certains aspects ensevelis de la théorie marxienne. cela dépend aussi de la fracture qu'ils représentent par rapport à presque toute la critique sociale précédente. c'était parce qu'ils sortaient de l'expérience de la décomposition des arts. était au centre de l'intérêt de Oebord. Si Oebord et les situationnistes ont été parmi les premiers à saisir en partie les nouvelles données créées par la fin du cycle fordiste.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 229 chose fréquente dans la tradition française 5\. bien avant qu'il ne réfléchisse à la théorie marxiste.S. L'origine artistique de l'I. c'est précisément parce qu'ils n'étaient pas issus du débat marxiste interne. La situation créée par la fin . lorsqu'il a fallu passer de la secte .

et seulement après avoir étendu à la soc iété entière les formes sociales créées par la marchandise. pris en bloc. Leurs tentatives pour rajeunir le marxisme ne partaient pas de Marx lui-même. su r un mode plus conscient. Même les marxismes hérétiques ne demandaient en substance qu'une gestion plus radicale ou plus démocratique de ce processus. Socialisme ou Barbarie.mais aussi dans la tradition utopiste française. telles l'anthropologie et la psychologie. Cet héritage permit précisément à Debord d'arriver à un seuil que n'avaient pu atteindre Arguments ou Socialisme ou Barbarie. Cette combinaison pure- . exprimée de façon peut-être ingénue. malgré tous ses mérites dans la critique de l'Union soviétique. On peut par conséquent affirmer que ce n'est que dans les avant-gardes artistiques et. comme chez Fourier . dans le surréalisme . d' une part restait attachée à un très banal marxisme sociologiste. de l'argent. Au contraire. et ne comprenaient donc pas que l'économicisme qu'ils combattaient pouvait être critiqué de la façon la plus efficace par le recours à la «critique de l'économie politique» marxienne. ils tentaient de suppléer aux défauts du «marxisme ». et d'autre part assimilait d'une façon non critique diverses autres disciplines. très éloigné d'une critique de la forme-valeur ou du fétichisme. mais qui renvoyait déjà au-delà de l'horizon de la société industrielle.230 GUY DEBORD socialisation créée par la valeur. se limitant à en demander une organisation plus« juste». par l'introduction d'éléments empruntés ailleurs.qu'on décèle l'exigence de libérer le concret. L'abolition du travail abstrait. C'est seulement là qu'on trouve les rudiments d'une pensée dépassant les catégories créées par la forme-marchandise. de l'État et de la production comme une fin tautologique en soi était au mieux remise à un futur très lointain.

D'autre part. comme chez Flaubert. Il n'était pas facile de comprendre que presque toutes les oppositions au capitalisme ont visé seulement ce qui était encore extérieur à la pure forme-valeur. Le rapport de l'art moderne et du développement de la logique de la valeur d'échange était ambigu à plus d'un égard. L'art avant-gardiste et formaliste. Déjà bien avant les avant-gardes au sens strict. Le choc par 1'«incompréhensibilité » se proposait de rendre évidente cette disparition. Debord fait donc partie des rares personnes en mesure de porter la critique sociale au-delà des diverses variantes au marxisme du mouvement ouvrier. Ce processus avait une fonction éminemment critique. à toute critique sociale sérieuse. D'un côté. l'art moderne a enregistré négativement la dissolution des formes de vie des communautés traditionnelles et de leurs modes de communication. qui en 1968 a connu encore un faux été de la Saint-Ma11in.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 231 ment extérieure d'éléments en soi indiscutés aboutissait naturellement à des résultats peu satisfaisants. après quelques années. entre 1850 et 1930. la nostalgie d'une ({ authenticité » perdue du vécu était devenue l'un des thèmes centraux de l'art. il n'est donc pas surprenant que les Morin et les Castoriadis aient complètement tourné le dos. et qu'il était par conséquent inutile de persister dans cette voie. était surtout un processus de destruction des formes traditionnelles. liée à la phase historique dans laquelle s'imposait l'organisation sociale basée sur la valeur d'échange. Un tel renversement de perspective avait été perçu d'abord dans le domaine des arts 52. . avant que le processus de modernisation ne s'achève pour se transformer en catastrophe. bien plus qu'une élaboration de formes nouvelles. l'art a vu dans cette dissolution une libération de nou- L.

incluant l'État et l'argent. L'art moderne s'attendait à ce que le bouleversement des modes de production. non . l'art concevait ces contraintes non seulement en termes d'exploitation et d'oppression politique .telles que l'État et l'argent . Il accusait la "bourgeoisie» de s'y opposer dans le but de conserver son pouvoir. Mais les artistes se trompaient lourdement lorsqu'ils pensaient qu'il fallait revendiquer ce renversement. tout comme le mouvement ouvrier. au lieu d'y voir une victoire des formes capitalistes les plus développées . Cependant.232 GUY DEBORD velles potentialités et un accès à des horizons inexplorés de la vie et de l'expérience. ne savait pas reconnaître dans ce processus de dissolution le triomphe de la monade abstraite de l'argent. L'art.sur les restes précapitalistes. depuis la morale sexuelle jusqu'à l'aspect des villes. Il s'est enthousiasmé pour un processus qui consistait de facto dans la décomposition des formations sociales prébourgeoises et dans l'affranchissement de l'individualité abstraite des contraintes prémodernes.comme c'était le cas du mouvement ouvrier.mais également sous l'angle de la famille. de la morale. «La destruction fut ma Béatrice» de Mallarmé s'est réalisé très différemment de ce que le poète avait pu s'imaginer. de la vie quotidienne et aussi des structures de la perception et de la pensée. ait pour conséquence logique de provoQuer le renversement rles sllperstru~tures tmrlitionnelles. opéré par l'évolution capitaliste. C'est ainsi que l'art moderne a tracé involontairement la voie au triomphe intégral de la subjectivité structurée par la valeur sur les formes prébourgeoises. C'est la société capitaliste elle-même Qui a tout mis sens dessus dessous. Il pensait 53 pouvoir y reconnaître le début d'une désagrégation générale de la société bourgeoise. On a effectivement pu assister à l'ouverture de voies nouvelles et à l'abandon des modes traditionnels.

par exemple. comme chez Beckett. Breton exprime en quelques mots efficaces le grand changement qui s'est produit en moins de trois décennies et qui. ont reconnu que la poursuite de leur travail critique exigeait une révision. Ce sont les représentants de la partie la plus consciente des avant-gardes qui.. à qui l'on demande si les surréalistes en 1925 ne seraient pas allés jusqu'à saluer la bombe atomique dans leur désir de troubler la paix bourgeoise..f PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 233 pas pour délivrer la vie des individus de liens archaïques et étouffants. En 1948. André Breton. L'« irrationalisme» déclaré de nombre d'entre elles constituait une protestation contre . l'incompréhensibilité et l'irrationalisme ne peuvent sembler qu'une partie intégrante et indistincte du monde environnant et deviennent alors une apologie et non une critique.» En 1951.d'une façon toutefois différente de ce qu'attendaient les surréalistes.» Les situationnistes étaient les successeurs de cette autocritique des avant-gardes. Le manque de sens et l'aphasie. le mépris de la logique. les premiers. celle-ci en rapport avec de nouvelles données 54. l'esprit était alors menacé de figement alors qu'aujourd'hui il est menacé de dissolution 55. n'a cessé depuis lors de s'élargir infiniment: « En France. les surprises continuelles. ajoutons-nous. les combinaisons arbitraires et fantasques ont été réalisés par le progrès de la machine économico-étatique -. L'abandon aux pulsions inconscientes. répond: « Dans La Lampe dans l'horloge [ . ] vous verrez que c'est sans embarras que je m'explique sur cette variation capitale: l'aspiration lyrique à la fin du monde et sa rétractation. mais plutôt pour abattre tous les obstacles à la transformation totale du monde en marchandise. La décomposition des formes artistiques devient alors complètement isomorphe à l'état réel du monde et ne peut plus exercer une action de choc.

. De la même façon. 1/21). et il insiste sur la nécessité de "rationaliser davantage le monde. tant persiflé par les surréalistes.234 GUY DEBORD l'emprisonnement. 2/33). en réalité. Les situationnistes ont toujours méprisé l'humanisme des belles âmes. ferait aujourd'hui figure de sagesse en comparaison de l'irrationalité galopante du spectacle. Ce que Debord reproche aux surréalistes c'est précisément leur irrationalisme. « la victoire sera pour ceux qui auront su faire le désordre sans l'aimer » (IS. dans les limites d'une « rationalité» étroite et douteuse. Du surréalisme.. 7/21) qui. Si les surréalistes ont présenté en 1932 leurs « Recherches expérimentales sur certaines possibilités d'embellissements irrationnels d'une ville». Il est tout à fait caractéristique du développement de ce siècle que la critique du mode de vie de la société capitaliste ait été inaugurée par les surréalistes comme une critique du ralionalisme excessif. désormais utile à la société en place. première condition pour le passionner» (Rapp. les situationnistes n'aimaient pas le désordre comme fin en soi: selon Debord. qui au bout du compte ne demandent rien d'autre qu'une petite place dans le spectacle. les situationnistes refusaient justement la conception idéaliste de l'histoire qui n'y voit que la lutte entre l'irrationnel et la tyrannie du logico-rationnel (lS. ils soutenaient qu'il est inutile d'opposer les méchants mass media à la bonne « grande culture» ou à la vraie satisfaction altistique (IS. Potlatch a présenté en 1956 un amusant « Projet d'embellissements rationnels de la ville de Paris» (Potl. . 691 -692). des potentialités humaines. préfigurées dans l'imaginaire et dans l'inconscient. 203-207). On peut faire des considérations semblables sur la culture humaniste et sur le rappOlt avec le passé. tandis que les successeurs de cette critique ont dû constater que même le rationalisme mesquin du XIX' siècle.

les situationnistes affirmaient que « les artistes libres et la police» sont en concurrence pour le contrôle des nouvelles techniques de conditionnement des hommes. il trouve au contraire que la chose la plus stupéfiante aujourd'hui serait de voir « resurgir un Donatello» (OCC. devient alors un moindre mal et mérite souvent d'être défendu. qui est condamnée. sans que cela facilite le moins du monde le projet révolutionnaire. Debord écrit en 1989 : « Quand "être absolument moderne" est devenu une loi spéciale proclamée par le . 1/8). juridique. doit être détruite» (Potl. Debord a changé d'avis.. Le passé. il se « déclare partisan de la destruction totale des édifices religieux de toutes confessions». que les restaurations « à l'américaine» de la chapelle Sixtine ou de Versailles sont un crime (Corn. En 1955. ils pouvaient difficilement prévoir que le spectacle lui-même se ferait le porteur de l'oubli de tout passé historique et de la destruction de toutes les « vieilleries» faisant obstacle à son progrès. quand elle n'est pas une promesse de bonheur. À l'origine. imparfait et parfois exécrable. 72). La beauté. tandis que « c'est toute la conception humaniste. 225). 23).. 204). de la personnalité inviolable. il s'accorde « à repousser l'objection esthétique. et que certains édifices anciens sont. avec les autres lettristes. les situationnistes voulaient être « les partisans de l'oubli» (IS. 2/4). artistique. au même titre que quelques livres.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 235 ne sont pas moins aliénées. Mais sur l'appréciation des œuvres du passé.. inaltérable. selon le compte rendu d'une réunion lettriste consacrée aux « embellissements rationnels de la ville de Paris» déjà évoqués. à faire taire les admirateurs du portail de Chartres. tout ce qui n'a pas encore été transformé par l'industrie moderne (Corn. Après bien des années. Au début. Nous la voyons s'en aller sans déplaisir» (rS.

SOli art. Pendant longtemps. La pratique du détournement. n'a servi en réalité qu'à débarrasser ce qui déjà était caduc et de toute façon destiné à être balayé par le triomphe de la marchandise. son temps. En effet. les dadaïstes.• 236 GUY DEBORD tyran. la tâche de la critique sociale fut de combattre le « vieux ». ce que l'honnête esclave craint plus que tout. étaient involontairement les précurseurs des urbanistes modernes.de ce qui peut exister de plus méprisablement moderne. ils doivent au rnoins le transformer de façon à lui ôter toute épaisseur historique.c'est-à-dire un des moments auxquels les situationnistes se sont le plus constamment référés . Debord y fait une allusion dans Cuy Debord. c'est que l'on puisse le soupçonner d'être passéiste» (Pan. des centres historiques jusqu'aux philosophies classiques.. telle qu'elle fut définie par les situationnistes. et qu'il qualifie de "dadaïsme d'État ». se croyait une contestation radicale de la société bourgeoise. Une première observation que l'on doit faire à ce propos. à savoir les colonnes à rayures de D. c'est que le pouvoir s'approprie nombre d'innovations proposées ou concrétisées par ses contestataires. Buren au Palais-Royal. de la famille aux métiers traditionnels. 83) 56. et donc tout souvenir d'un passé différent du spectacle. en rapprochant la révolte dadaïste . on réduit ces édifices au rang de simples coulisses de théâtre qui paraissent aussi factices que le reste. puis en comparant ces dernières aux « codes à barres» des marchandises contemporaines. Ce qui. En combinant la cour du Louvre ou le Palais-Royal avec un élément architectural qui n'a rien à voir. comme d'autres mouvements iconoclastes. Ce que ces derniers ne peuvent détruire. dans le passé. est restée un épiphénomène au regard de ce gigantesque détournement qui a été appliqué à toutes les ten- .

souvent. de la perte des compétences spécifiques et de l'absence généralisée d'identification avec son propre métier. Une autre anticipation situationniste. 35). Au contraire.. encore nécessaire momentanément.. consistait à critiquer comme « aliénante» ou « spectaculaire » toute activité n'ayant pas pour but la satisfaction immédiate de ses propres besoins ou de ses désirs. dans les limites de leurs compétences» (Corn. l'organisation spectaculaire a su tirer profit de la dissolution de toutes les formes d'associations professionnelles. Pour autant que fut justifiée dans les années soixante la dérision du militant politique qui oublie sa misère en s'identifiant à des événements lointains ou à des actions de chefs politiques. il récupère» (lS. On peut citer un exemple où les situationnistes furent de véritables pionniers : le mépris de l'éthique du travail et le fait de considérer le travail comme une pure source de gain. des historiens. elle n'est . sans que cela ne dérange en quoi que ce soit la «société du travail». Les situationnistes le savaient: « Le pouvoir ne crée rien. ce point de vue est admis par presque tout le monde. Le contenu objectif de leurs actions allait généralement de pair avec la tendance profonde du développement de la société marchande. qui renforcent la disparition de tout aspect qualitatif et favorisent tous les forfaits. Mais on ne peut parler de détournement qu'en se référant aux intentions subjectives des contestataires. et aux obligations impératives qu'ils se reconnaissaient. Debord lui-même observe dans les Commentaires: «On s'égarerait en pensant à ce que furent naguère des magistrats. 10/54). qui en fin de compte s'est révélée en concordance avec l'évolution de ces dernières décennies. des médecins. tandis qu'aujourd'hui s'est déchaînée« une fin parodique de la division du travail» (Corn. Aujourd'hui.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 237 dances révolutionnaires du siècle. 24).

tandis que par la suite" la construction des situations remplacera le théâtre seulement dans le sens où la construction réelle de la vie a remplacé toujours plus la religion» (lS. 9/4) : ils constituent tous deux une contemplation par l'humanité de ses propres forces séparées. a eu pour but de libérer les hommes de la peur et de les rendre souverains 58. ou bien qu'il est de toute façon possible de les soumettre à un contrôle rationnel de la part de l'homme. Debord compare de même l'art à la religion. » La philosophie des Lumières s'était toujours employée à révéler que les forces dominant la société sont d'origine humaine. Longtemps la religion fut sa cible principale. 1/12). les œuvres d'art -. À l'évidence. de tels effets n'étaient pas prévus. Ce n'est pas un hasard si des formes de « fétichisme» sont présentes dans la religion tout comme dans la production moderne. IS. l'État. afin que celui-ci puisse accéder directement . Nous en tendons la "philosophie des Lumières » au sens qu'en donnèrent Adorno et Horkheimer: "De tout temps. l'AufkiëJrung. et Debord considère le spectacle comme l'héritier de la religion (SdS § 20. la religion. En conclusion on peut dire que beaucoup parmi les aspects les plus forts de la théorie de Debord s'inscrivent dans la ligne de la continu ité et de l'autocritique de la philosophie des Lumières.l'économie. Le développement matériel a désormais ôté la légitimité à toutes les formes qui auparavant ont été la cause et l'effet d'une impossibilité à réaliser directement les désirs.238 GUY DEBORD qu'une anticipation de l'homme contemporain qui refuse d'entendre parler de guerres et de désastres qui" ne le regardent pas». ni même prévisibles. Le programme visant à abolir tout ce qui est séparé de l'individu . c'est-à-dire de la «dialectique des Lumières 51». au sens le plus large de pensée en progrès.

mais dans le fait d'avoir donné un nouveau fondement à l'observation du jeune Marx selon laquelle l'économie politique est ({ le reniement achevé de l'homme ii (Com. ii L'actualité des concepts de Debord n'est plus à vouloir généraliser une culture du jeu que le progrès aurait rendue possible. Debord observe que « la question n'est pas de .I~ PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 239 à la construction de sa vie quotidienne. Adorno et Horkheimer ont analysé comment l'Aufklarung retombe dans le mythe et se transforme en une nouvelle domination quand sa rationalité s'autonomise et devient fétichisme de la quantité. Selon la définition de Kant. 58). Il en ressort au moins un avantage pour le projet de libération: pour la première fois. Le spectacle décrit par Debord. en conditionnant le « besoin d'imitation qu'éprouve le consommateur» (SdS § 219).. La théorie de Debord est une critique aussi bien de la philosophie des Lumières incomplète que des renversements de cette philosophie. produit de la rationalisation capitaliste. tandis qu'({ il n'y a nulle part d'accès à l'âge adulte ii (OCC. l'Aufklarung est ({ la sortie pour l'homme de son état de minorité» . conduisant à ce que La Dialectique de la Raison décrit ainsi : ({ Les hommes attendent que ce monde sans issue soit mis à feu par une totalité qu'ils constituent eux-mêmes et sur laquelle ils ne peuvent rien 59. Dans son film de 1961. d'après Debord. 45). celui-ci peut mobiliser à son profit l'instinct de conservation 60. est également un nouveau mythe et une nouvelle religion issus d'une philosophie des Lumières irréfléchie. Il est la séparation des forces humaines du projet conscient global. le spectacle maintient les hommes dans un état d'infantilisme. est sans aucun doute un programme qui poursuit l'œuvre de démystification entreprise par Marx et Freud.

Plus de trente ans après. 45). sauront reconnaître à sa juste valeur la contributioll de Debord. mais toujours d'une manière qui leur échappe » (Oee. Une nouvelle théorie critique. les conséquences d'une société organisée de cette façon sont devenues évidentes. .240 GLN DEBORD constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement. et la praxis qui doit s'ensuivre. dont ces temps ont un si urgent besoin .

Quarante-cinq ans de philosophie française (J 933-1978). 3. 1979. p.. cit. 24. C. Descombes. malgré ses nombreuses tares. même par rapport aux « communistes extrémistes». Le Même et l'autre. 5. Daniel Lindenberg. etc. Toulouse. 70. 2. p. Gombin. peut être utilisé pour lire ex negativo la théorie situationniste . p. On trouve une âpre critique de certains de ces auteurs (Glucksmann. Cal mann-Lévy. 4. Paris. Il a pourtant connu directement l'enseignement de l'autre grand interprète français de Hegel. Le Marxisme introuvable. dont il a suivi autour de 1967 les cours au Collège de France. op. Il a établi l'édition de ses écrits posthumes.) dans une perspective proche des situationnistes in Jaime Semprun. Minuit. cit. Précis de récupération. Ce livre. p. 243. 1983. Lefort était l'élève et l'ami de Merleau-Ponty. 1976... voit le trait distinctif de tout le gauchisme. Réédition intégrale en deux volumes chez Privat. Castoriadis.et pour voir en quoi elle se distingue des autres théories de son époque. dans le refus du déterminisme économiciste. 9. cit. p . 1975.Notes de la troisième partie l. Paris. 6. C'est ce qu'affirme Vincent Descombes. Jean Hyppolite. Champ Libre. 9. 7. Op. . 8.que Descombes ne cite jamais . op. Paris. La réflexion qui suit s'appuie sur certaines conclusions de ce livre. 13.

Cohn-Bendit.. sous la direction de Claudio Vicentini. op. p. Ricordi. Debord-Canj uers.d'imagination au pouvoir ». 386. où Vicentini affirme que personne ne nie la spectacularisation. 22. cit. 18. New Yoril Times. si souvent accusé de "fétichisme du travail ». Huis aan de Drie Grachten. op. 93. 11. op. Poster. Redazione C. Lindenberg. 20. Paris. n° 50. tr. Préliminaires. vol. Descombes. p. Le Débat. p. Descombes. op. 30.164]. cit. 309. op. op.. 176..certains en seront surpris . François Guichardin. p. 289). parce que «pauvre » et «abstrait» OS. comme celle qu'a tenté d'élaborerT. Fram SO/tre to Althusser. op. Sanders. Les situationnistes récusaient l'un des slogans les plus répandus de Mai 68. 16. fr. p. 19. 1998.. CeUe vision est . cil. p. 25.se demande-t-il pourquoi donc en donner une évaluation négative? 24.très proche de celle de Marx. tr. cit. Déjà le groupe COBRA avait refusé le cu lte surréaliste de l'irrationne l. 21. C'est ce qu'affirme D. cité in R. p. cit. 150. ne semble même pas avoir effleuré ces penseurs.. Beweging legen de schijn. 344. Ivrea. p. Gombin. Il. 59. 1983. p. fr.271. cité in M. on peut citer Il teatro nello società della spellocolo. Identifier le" sujet révolu tionn aire» avec un prolétariat dont le concept avait été démesurément élargi restait de toute façon généralement plus proche de la réalité que de l'identifier à un .. Princeton. Francesco Guicciardini. cit. . 14. cit.. 1989. 13. in Œuvres.242 GUY DEBORD 10.. 12/4). 12. Si l'on veut descendre à des niveaux plus bas. 31 décembre 1969. 23. p. Amsterdam. 167. 17. Le Débat. p. § 141 [cf. 15. 1975. Existential Marxism in Postwar France. Marx rappelle la composition musicale comme exemple d'une activité qui combine l'aspect ludique avec une application sérieuse (cf. Bologne. mais . Adorno. Ricordi politici e civili. cit. n° 50. Principes d'une critique de l'économie politique. Il Mulino.J. L'idée d'une dialectique non identique. p. op.

on peut effectivement déceler le désir d'une totale correspondance entre soi et le monde.S. p.mais ces phrases remontent à 1958. 38. Paris. craignant que toute tentative de la changer ne puisse conduire à quelque chose de pire. 110. Considérations.206. 55. toute la vie culturelle française fut imprégnée de bergsonisme. Une peur qui incitait par exe mple Adorno à accepter la société contemporaine comme un moindre mal. 111.r 1 PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 243 groupe sociologique bien précis. Payot. 4/36. 36. la fausse toile qui n'est pas signée» (IS. 30. p. Alors que d'autres parlaient de la «fin de l'histoire ». quand la falsification généralisée n'en était qu'à ses débuts. pp. 27. ainsi que le fit Marcuse en définissant les étudiants comme un «sujet révolutionnaire». p. C'est ce que déclare un communiqué de l'I. Theodor W. cit. p . 37. Adorno. op. 1978. À l'origine. 35). VS. 151-152. 34. M. les situationnistes concevaient le détournement comme une négation du culte bourgeois de l'authentique. il n'est nul besoin que Debord l'ait attentivement étudié. 31. Op.. fr. 140). 28. 15l. qui semble parfois confiner au mysticisme . §§ 2. Debord ajoute qu'il s'agit là de la définition de l'argent fournie par Hegel dans la Realphilosophie d'Iéna. celuici repousse «la philosophie irrationaliste de Hamann jusqu'à Bergson» (HCC. 2/27) .. 92. pp.tendance apparue à diverses reprises dans les rangs des lettristes et des situationnistes. pendant longtemps. juste après sa démission. 119-12l. le faux buffet Henri Il. les situationnistes voulaient qu 'o n entre enfin dans l'histoire vraie et qu'on sorte de la préhistoire (IS.. cit. 293. Dialectique négative (1966). Debord. 107. Op. 39. 33. 32. op. cit. Il ne serait pas moins erroné de l'attribuer à Lukacs . Marx. Par exemple in Dialectique négative. 35. Pour qu'i! en soit influencé.. 108. 102. Bernstein considérait comme « réactionnaires» des problèmes du genre «le vrai buffet Henri Il. cit. qui critique sévèrement Vaneigem. op. . 105. cit. tr. 26. Manuscrits. . 29. 106.. Dans le Traité de Vaneigem.

cil. 45.l'effet réificateur de la division du travail. alors qu'à l'évidence. laquelle a en effet existé bien avant le capitalisme. Francfort.ainsi que le fait Histoire et conscience de classe .. cil. capitalisme moderne et révolution. pour se faire exploiter en échange d'une survie.. La théO/ie et la pratique du terrarisme divulguées pour la première fois. 30. Huizinga. comme il arrive lorsqu'on souligne excessivement . cit. On trouve la meilleure analyse de ce processus chez Robert Kurz. Op. vol... ces derniers temps. son affirmation selon laquelle cet enlèvement était orchestré par les services secrets. Lefort avait fait un compte rendu de l'Essai sur le don lors de sa réédition (1950). G par exemple la suite de l'article" Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne" parue dans Sociolisme ou Barbarie n" 32 et 33 (avril et décembre 1961). On peut noter ici le risque de glisser vers une notion "déshistoricisée" de l'aliénation. Sanguinetti a par la suite publié en 1979 Du ten-orisme et de l'ttat. reproduit in Castoriadis. Sanguinetti avait rendu publique. 1991. J07. au moment même de l'enlèvement de Moro. 31. cela aurait pu faire échouertoute cette mise en scène. 42. op. Ouvrage publié en traduction française sans nom d'éditeur en 1980. p. 44. Ainsi par exemple in Jacobs-Winks. Un tel changement d'époque n'est pas mieux compris par ceux qui s'obstinent à utiliser des catégories comme" impérialisme". vol. pp. 43. J. le capital aujourd'hui n'a aucun intérêt à aller conquérir des espaces où il n'y a plus rien à gagner et qui seraient autant de poids morts. pp. Berkeley. où C. Les pays de l'Est et du Sud se mettent à genoux. 46. Der Kollaps der Modernisierung. Eichborn. 118-124. op. 42. G Champ Libre. cit. Il.. Con-espondance. pp. . ". Il. 1975. op. Op. 42-43. 41. mais les prétendus" centres impérialistes" n'en ont pas plus envie que d'intervenir efficacement dans les zones de crises du monde. Il le déclare explicitement in "Cette mauvaise réputation . 48. cit. At Dusk. p.244 GUY DEBORD 40. Cette force est si grande que Debord est convaincu que si son ami G. 47. Les jeunes lettristes auraient pu également découvrir le potlatch dans Socialisme ou Barbarie..

58. anglaise in Substance n° 90 (1999) . p. Max Horkheimer et Theodor W. 53. les surréalistes. André Breton. Paris. 1974. . sur l'ensemble de l'existence du vieux monde. Centre de recherches sur la question sociale.1968. 21.. 271. Préliminaires. 342. 60. Cela ne signifie pas le regret nostalgique d'un âge d'or perdu: « J'ai évoqué. cit. 49. on n'a pas eu grandchose à perdre" (D'une lettre de Debord à D. et surtout à sa version modifiée parue en allemand sous le titre « Sic transit gloria artis» in Krisis n° 15 (1995) . Paris. 57. p. cit. Paris. Khayati avait caressé le projet d'éditer une nouvelle Encyclopédie (IS.. op. Parfois d'une manière explicite. 50. pp.1972. Les situationnistes ont toujours manifesté une affinité élective pour la philosophie des Lumières du XVlll e siècle. 45.2. comme chez les dadaïstes. les deux ou trois époques où l'on peut reconnaître une certaine vie historique dans le passé. 218. tr. 1969.PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 245 l'auteur de Homo ludens (1938) partiellement apprécié par Debord. d'une façon implicite. et M. 51. 54. 56. et leurs limites. p. nous nous permettons de renvoyer à notre article « Lo scacco dell'arte. dans d'autres cas. dans le Spectacle. Des auteurs comme Lefebvre et Sartre préfèrent au concept de « travail ". Adorno. 9-10. Op. Comme l'exprime très bien le Discours préliminaire (1984) de l'Encyclopédie des nuisances.. La Dialectique de la Raison. Pour plus de précisions sur ce qui suit. p.2. les futuristes et les constructivistes russes. in La Quinzaine littéraire. il apparaît que. cit. 1975. Op. Le teorie di Theodor W. Denevert du 26. 1-15. Gallimard. 55. À considérer ceci froidement. 10/50-55) . rappelle lui aussi le potlatch. Entretiens. qui implique une relation entre homme et nature. compte rendu de La Société du Spectacle. Gallimard. 23) . reproduite in Chronique des secrets publics. p. 59. in Ifer n° 7 (1994). Debord-Canjuers. celui d'" action» qui est purement intersubjectif. « Le parti situationniste". p. 52. Adorno e di Guy Debord ».

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8 (<< Mode d'emploi du détournement ». Articles dans les numéros 6 (<< Introduction à une critique de la géographie urbaine» . et Allia. 1985. Bruxelles.. pp. Allia. Guide psychogéographique de Paris - Discours sur les passions . cit. Gérard Lebovici. Documents relatifs à la fondation de l'Internationale situationniste.J. 159-258 et en édition séparée chez Allia. op. 1998. 1952. puis avec le titre Guy Debord présente Potlatch (1954-195 7). 1978. cit. 288-319. 1956) de la revue Les Lèvres nues. op. réédition intégrale de la revue avec une préface de Debord.. pp. reproduits in Berréby. Paris 1952-1954. 1995. 2/19-23. reproduits in Berréby. Paris. 143-158.. 7 (autre scénario de Hurlements. Wolman. pp. 109-123. Articles dans les numéros 1-29 de la revue Potlatch.Bibliographie de Guy Debord 1952-1957 «Prolégomènes à tout cinéma futur». cit. Courts articles dans les numéros 1-4 de la revue Internationale lettriste. 19541957. Paris. 1956) et 9 (<< Théorie de la dérive». avec une préface intitulée «G rande fête de nuit». Gallimard. Paris. 1985. 1996 . Paris. op. reproduite (avec des erreurs) in Berréby. reproduit in Gérard Berréby (édition établie par). Paris. Paris. suivi d'un premier scénario du film Hurlements en faveur de Sade. Paris. pp. in Ion. 1955). Paris. 1955). avec Gil . collection Folio. Réédition intégrale de Les Lèvres nues chez Plasma. le dernier article est également paru (mais sans les deux appendices) in Internationale situationniste.

pp. éd ité par l'Internationale situationniste. et chez Arthème Fayard. 1957. anonymes. 198 1. IV. 2000.e. «10 ans d'art expérimental: Jorn et son rôle dans J'invention théorique". 607-620. p. sans éditeur. n. pp. édité par Le Bauhaus Imaginiste. Pour la forme. 553-591. 1997. publié en hollandais dans Museum Journaal. Paris. 1957. in Asger Jorn. Arthème Fayard. ainsi qu'une large anthologie anglaise (1981). 402. Réédition intégrale chez Van Gennep. Remarques sur le concept d'art expérimental. 1975. pp. 1970. cit. Copenhague. pp. illustration de l'hypothèse des plaques tournantes en psychogéographie. 1958. 1958-1972 Articles dans les numéros 1-12 de la revue Internationale situationniste. édité par Le Bauhaus Imagin iste. Paris.. 4.248 GUY DEBORD de l'amour. Paris. Amsterdam. Ir. comme annexe in Internationale situationniste. il politico. lui sont attribuables. chez Champ Libre. vol. Copenhague 1957. 1997. op. Paris. 1986 [ouvrage de collage]. 1958-1972. tr. 297-299..] Fin de Copenhague (avec Asger Jorn). 1998. Reproduit (avec des erreurs) in Berréby.. cit. reproduit in Berréby. Outre les huit articles signés par Debord. Sulliver. et séparément chez Allia. Textes rares. le politique.. Paris. et partiellement in Bandini. document interne de l'I.S. 269-271. cit. s. 1977. octobre 1958. Otterl0. Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l'organisatian et de l'action de la tendance situationniste internationale. Saint-Nazaire. op. [édition pirate]. pp. reproduit in Guy Debord. Paris. The Naked city. reproduit (retraduit en français) in . Paris. cit. 535-537. op. Signalons les traductions intégrales allemande (1976-77) et italienne (1994). pp. Paris. reproduit in Berréby. op. il s'agit de plans perspectives de Paris dans lesquels les [lèches indiquent des parc ours psychogéographiques. [Pour les deux derniers titres. 1957. Officina Edizioni.. L'Esthétique. Rome. Arles. reproduit en couleur in Berréby. L'estetico. de nombreux autres. 689-701 et séparément chez Mille et une nuits.

16-17. Préliminaires pour une définition de l'unité du programme révolutionnaire (avec P. Éditorial in Potlatch. fr. . op. en Hollande (1976). brochure à l'origine publiée en anglais. Nouvelle édition chez Champ Libre. 1959. reproduit in Berréby. en Grèce (1972 .. édité par l'Internationale situationniste. Reproduit in Internationale situationniste.. Paris. Reproduit in Bandini. Mémoires (avec Asger Jorn). au Portugal (1972). Contre le cinéma. Odense (Danemark). Galeria EXI. pp. 307-313. « Les situationnistes et les nouvelles formes d'action dans la politique et dans l'art» in Destruktion af RSG-6 : En kollectiv manifestation af Situationistik Internationale. Daniel Blanchard]). 1993. Paris.r BIBLIOGRAPHIE DE GUY DEBORD 249 Archives situationnistes. 1960.. 1979). Paris. 2000. en Allemagne fédérale (1973). Copenhague. 15-18. cit. aux USA (1970. Mille et une nuits. vol. l. pp. cil. pp. au Brésil (1997) et en Turquie. Paris. en Argentine (1974). Le Point d'explosion de l'idéologie en Chine. cit. Buchet-Chastel. (À partir de 1984. pp.) Puis chez Gallimard.. Canjuers [i. 1994 [ouvrage de collage J. Paris. 1994). Réédition aux Belles-Lettres. Paris. publié par l'Institut scandinave de vandalisme comparé. en Espagne (1977) . Contre-Moule/Parallèles. Paris. 10/3-11 . Textes rares.. op. 1964. et Rapport. nouvelle série. etc. au Japon (1993) . au Danemark (1972). collection Folio. 1967. cit. en Égypte (1993). 253-254. Contient les scénarios et les notes techniques des trois premiers films de Debord. Aarhus (Danemark). Paris. Paris. tr. Reproduit in Internationale situationniste. 342-347. 1113-12. Paris. brochure. 1996. 282-284. Signalons les éditions en Italie (1968. pp. cit. 1966. 1992. La Société du Spectacle. La Véritable Scission dans l'Internationale . Le Déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande.Circulaire publique de l'Internationale situationniste (avec Gianfranco Sanguinetti). 1971. ce nom apparaît aussi dans les réimpressions d'œuvres publiées précédemment. Reproduit in Debord. 1997. op. Réédition chez Les Belles Lettres. 1959. la maison d'édition Champ Libre s'appelle Éditions Gérard Lebovici. op. Préface d'Asger Jorn. et in Guy Debord présente Potlatch. 1985). n° l. pp. 1965.e.

1994. op. Commentaires sur /0 société du spectacle. Paris. préface à : Coordination des groupes autonomes d'Espagne. Manrique (voir ci-dessous). Après 1972 «Sur l'architecture sauvage ". Champ Libre. 1998. Paris. 1996. 1974. 1992. Gérard Lebovici. 1987. «Aux libertaires». 1985. Paris. Réédition du scénario du film homonyme. Gallimard. 1993. avec l'indication de l'origine des citations. cit. Postface à la traduction de J. puis Gallimard. Appels de la prison de Ségovie. Panégyrique. 1972. 1979. Paris. relevé des positions successives de toutes les forces au cours d'une partie (avec Alice Becker-Ho). écrite en 1989. Paris. 1988. puis Gallimard. puis in Guy Debord présente Potlatch (1954-1957). 1992. puis Gallimard. puis Althème Fayard. Paris. Tome premier. Gérard Lebovici. Gérard Lebovici. 1985. Le Jardin d'A/bisa/a. Paris. Paris. Paris. Gérard Lebovici. ln girum imus nocte et consumimur igni. Appel en faveur des libertaires détenus dans la prison de Ségovie. Paris. Gérard Lebovici. édition critique. Gérard Lebovici. 1989. Le ((jeu de la guerre n. 1996. puis Gallimard. Champ Libre. 1980. collection Folio. aussi in Debord. Textes rares. puis in Commentaires sur la société du spectacle. Gallimard. «Les thèses de Hambourg en septembre 1961 (Note pour servir à l'histoire de l'Internationale situationniste) ».250 GUY DEBORD Champ Libre. Paris. puis Gallimard. Pozzi . collection Folio. publiée comme annexe dans l'édition Fayard d'Internationale situationniste. Paris. 1993. Paris. Paris. Œuvres cinématographiques complètes. Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici. préface (datée de septembre 1972) à : Asger Jorn. Turin. avec des annexes. 1990. 1999. Préface à la quatrième édition italienne de «La Société du Spectacle ». Paris. Paris. Paris. 1978. Champ Libre. Préface à Potlatch 1954-1957. .

Saint-Nazaire. Les Situationnistes et Mai 68. d'une préface et d'une lettre écrite quelques jours avant sa mOlt. Cinq autres volumes sont annoncés. volume 1 : juin 1957-août 1960. Gallimard. un dans l'édition Fayard de La Véritable Scission. Paris. Paris. signés par Debord. En appendice une note « Sur les difficultés de la traduction de Panégyrique ». Paris. du castillan : Jorge Manrique. 1990. entre 1973 et 1984. Paris. 1995.. Contient SUltOUt des photographies. Les Belles Lettres. avec des notes explicatives. 1993. Stances sur la mort de son père. 1993.. Gérard Lebovici. Traductions effectuées par Debord de l'italien : Gianfranco Sanguinetti (Censor). Il faut aussi signaler un recueil polycopié de neuf textes de Debord: Textes rares 1957-1970. Gallimard. Arthème Fayard. Paris. Préface à la nouvelle éd ition de Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici. 1999. Arthème Fayard. Véridique rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie. avec une postface de Debord. Tome second. 1993 . Certaines des lettres de. 1996. collection Folio. 1976. 1980. 1997. Préface à Mémoires. 1992. 1996. Champ Libre. collection Folio. ». Gallimard.. Le Temps qu'il fait. Des contrats. Cognac. coliection Folio. . Certains documents internes de 1'1. puis Le Temps qu'il fait. sont reproduits in Pascal Dumontier. Il s'agit de trois contrats pour ses films.5. mais aussi des citations et un « avis». conservées à .e. Contient des centaines de lettres. deux dans l'édition Fayard d'Internationale situationniste. et adressées à Debord. 1998. Panégyrique. On peut attribuer à Debord certaines des notes éditoriales et des présentations des ouvrages de Champ Libre. Cognac. Correspondance. Paris. Champ Libre. « Cette mauvaise réputation . s. 1996. Paris. Paris. 1981.BIBLIOGRAPHIE DE GUY DEBORD 251 Préface à la troisième édition de La Société du Spectacle.

Paris. et adressées à Debord in Champ Libre.90 minutes. Partiellement reproduites in Dumontier. Jean-François Martos. 1959 (Dansk-Fransk Experimentalfilmskompagni). Champ Libre. Critique de la séparation. 20 minutes. 20 minutes. Paris. 1978 (Simar Films). ln girum imus nocte et consumimur igni. 1975 (Simar Films). de chaque ligne signée ou cosignée par Debord se trouve dans l'ouvrage de Shigenobu Gonzalez (voir ci-dessous). et de quelques documents. Réfutation de tous les jugements. Correspondance avec Guy Debord. Le fin mot de l'histoire. 1995 (Canal +). 1974. 1952. Paris. Paris. Il. Avec Brigitte Cornand. tant élogieux qu'hostiles. Paris. 1998. apparemment exhaustive. L'héritière de Debord en a obtenu le séquestre judiciaire. Correspondance. est une publication abusive de nombreuses lettres de Debord à Martos et à d'autres personnes écrites dans les années quatre-vingt. Pari". Paris. 80 minutes. édition établie par Jeanne Charles et Daniel Denevert. Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps. son temps. 1975. 1961 (Dansk-Fransk Experimentalfilmskompagni). 30 minutes. 1973 (Simar Films). Centre de recherche sur la question sociale. vol. Centre de recherche sur la question sociale. Guy Debord. 1981. l.252 GUY DEBORD l'Institut international d'histoire sociale d'Amsterdam. cit. . et Chronique des secrets publics. son art. 1978. Une bibliographie. Paris. Filmographie de Guy Debord Hurlements en faveur de Sade. op. 80 minutes. Paris. On trouve également des leUres de. qui ont été jusqu'ici portés sur le film «La Société du Spectacle )). La Société du Spectacle. se trouvent dans deux recueils polycopiés: Débat d'orientation de l'ex-Internationale situationniste 1969-1970. Paris. vol. 60 minutes.

Paris.Bibliographie critique La bibliographie la plus complète se trouve in Sanders. Poetry Must be Mode by Al!! . On trouve des bibliographies plus anciennes in Bandini et in Raspaud et Voyer. sous la direction de Ronald Hunt. et une liste de tracts et des déclarations situationnistes de 1968. ». Certains sont cités in « Cette mauvaise réputation . 1990). Presses universitaires françaises. On trouve également de nombreuses références occasionnelles aux situationnistes dans des livres d'histoire et d'histoire de l'art. Les articles et comptes rendus dans la presse française. Une brève bibliographie raisonnée. se trouve in Ohrt.. Bompiani. d'opuscules reprenant les idées situationnistes dans une perspective favorable (( pro-situationniste »). ne se comptent plus. et en plus les citations dans des dictionnaires (par exemple: Encyclopédie des philosophes. In Dumontier. Catalogue de l'exposition ayant eu lieu 1 ~ . mais limitée à la période 1972-1992 et centrée sur les publications en langue anglaise et in Chollet. Dizionario dei filosofi. on trouve également une bibliographie arrêtée à l'année 1989. 1990. in Ford. Nous nous limitons ici à indiquer les écrits traitant plus spécifiquement de ce sujet. Il existe en diverses langues une copieuse production remontant principalement aux années soixante-dix et généralement insignifiante.Transform the World. Milan.. arrêtée à l'année 1985. arrêtée à l'année 1989. en particulier au cours des dernières années. surtout à partir de 1988.

Les Origines du gauchisme. La première partie de L'alienazione artistica. 1972. qu'elle confondrait avec l'" œuvre ». Perniola lui reproche de n'avoir pas su sortir de la subjectivité artistique. ainsi que la présentation d'un texte situationniste dans Fantazaria. Contient de nombreuses informations utiles: une chronologie. nouvelle édition Castelvecchi. Paris.12. On peut signaler de Perniola "Ait et révolution". Mursia. Rome. Protagonistes/Chronologie/Bibliographie (avec un index des noms insultés). ainsi que de sa critique sur son propre terrain. Richard Gombin. in Agar-Agar. tout en mettant l'accent sur la place centrale de l'I. Milan. était présentée au public italien en des termes approuvés par celle-ci. et de n'être pas allée assez loin dans la critique de l' économie. Considéré par De bord comme le moins mauvais des livres publiés à cette époque sur l'LS. puis à Düsseldorf. Une des rares tentatives d'analyse de l'LS. 1971. n° 4. L'Aliénation artistique. 1977). Cet ouvrage retrace l'histoire. Paris. in Tempo présente. 1situazionisti". dont elle a au contraire porté le côté" signifiant» à son paroxysme. Paris. 1972.1969 au Moderna Museet de Stockholm. Gombin accorde une grande place à Socialisme ou Barbarie. Champ Libre. 1966. Les situationnistes sont insérés à la fin d'une chaîne qui commence avec les constructivistes russes et les surréalistes. décembre 1966. une liste des membres de l'l.. fr. 1971 (tr. une bibliographie. Mario Perniola. (VS.S.11 au 21. Jean-Jacques Raspaud et Jean-Pierre Voyer. Rome.254 GUY DEBORD du 15.S.. Le Seuil. . est une élaboration originale de certaines trouvailles situationnistes. des groupes français de l'extrême gauche qui réfutaient le déterminisme économiciste. un index des noms cités dans Internationale situationniste et les épithètes dont . de la fin de la guerre jusqu'en 1968. 1999. Avec une objectivité de sociol ogue et beaucoup de détails. Collection 10/18. Union générale des éditions. dans la préparation de Mai 68. articles où l'LS. L'Internationale situationniste. Belle iconographie. du point de vue théorique. 36-37).

Dans cette recherche. . et sur les premières années de celle-ci. le politique. Librairie des Méridiens. Berkeley. L'auteur s'intéresse. Da Cobra all '!nternazionale Situazionista 1948-1957.BIBLIOGR. dans une perspective de sociologie «maffesolienne ». 1974.S. Opuscule de deux ex-pro-situs américains qui. 1998 (avec seulement une partie des documents contenus dans l'édition italienne). Paris. 1975. sans approfondissements théoriques. fr. Turin. alors très rares. Sulliver. 1977. La perspective est celle de l'esthétique. il politico. Arles. dans lequel il voit un ajout ultérieur. proposent dans certaines pages une intéressante critique de quelques-uns des aspects les plus faibles de la théorie situationniste. Une approche assez répandue: présenter les lettristes et les situationnistes comme de sympathiques rêveurs. David Jacobs/Christopher Winks. De Cobra à l'Internationale situationniste 1948-1957. à l'élaboration de nouvelles formes d'imaginaire et d'utopie de la part des groupes marginaux. il consacre un chapitre (<< Profil d'une légende moderne») à Debord. Mirella Bandini. Galeria Civica d'Alie Moderna. tr. annonçant d'emblée qu'il s'intéresse davantage à 1'« atmosphère» et aux «images » qu'à l'appOli théorique. 1984. au milieu de nombreuses choses ressassées. Une bonne étude sur les mouvements ayant conflué dans l'I. utilisant des critères marxistes «orthodoxes ». L'Esthétique. Rome . Patrick Tacussel.<\PHlE CRITIQUE 255 ils furent affublés (les auteurs soulignent que le chiffre réel des personnes insultées se réduit seulement à un peu plus de la moitié). au style maniériste. voir aussi le catalogue Pinot Gallizio e il Laboratorio Sperimentale d'Alba dei Movimento Internazionale per una Bauhaus Immaginista (1955-1957) e dell'!nternazionale Situazionista (1957-1960). L'Attraction sociale. The SituatÏonist Movement in Historical Perspective. L'estetico. Officina Edizioni. At Dusk. De Bandini. On appréciera particulièrement la partie consacrée aux documents. Le dynamisme de l'imaginaire dans une société monocéphale.

Harvard University Press. d'idéaliste. Imposant volume très bien imprimé. etc. 1985. Non-Market Socialism in the 19th and 20th Century. 1989. The Assault on Culture: Utopian Currents from LeUrism to Class War. Il retrace l'histoire des mouvements culturels souterrains et de la transgressivité cu lturelle. 1989.256 GUY DEBORD Documents relatifs à la fondation de l'fntemationale situationniste (édition établie par G. Paris. Allia. de malhonnête. mais n'ajoute rien à la compréhension du phénomène. Lipstick Traces. Stewart Home. Histoire de /'Internationale situationniste. Jean-François Martos. consistant presque exclusivement en citations d'écrits situationnistes reliées par des propositions. COBRA. Asger Jorn . puis Gallimard. jusqu'au mouvement punk. Ce . Gérard Lebovici. Cet ouvrage peut être utile comme première introduction. Aporia Press/UnpopularBooks. Paris. exclus de l'I. etc. Alors qu'i l loue les" nashistes". Paris. 2000 (sans les illustrations). Pour cet au teur. Best-seller aux États-Unis. sur les lettristes. de dogmatique. Allia. présentant un matériel exhaustif mais truffé d'erreurs. tr. Cambridge (Mass.). Mark Shipway. 1988. fr. MacMillan . en 1962. Berréby). de Dada et des premiers surréalistes à travers les lettristes et les situationnistes. " Situationism " in Maximilien Rubel et John Crump (eds). Londres. Lipstick Traces.. Basingstoke et Londres. Comme on peut s'y attendre du fait de la maison d'édition. Home traite Debord de mystique. Paris. sans aucun commentaire. A Secret History of the 20tl1 Century. Debord aurait élaboré une théorie universelle de ce qui n'était valable que pour une strate spécifique de la société française des années soixante. Collection Folio. 1998. 1987. Greil Marcus.S. il s'agit ici d'une histoire très " orthodoxe". le mérite principal des situationnistes est d'avoir préfiguré le punk. avec des excursions vers les anabaptistes de Münster. les chanteurs de la Commune de Paris. l'Internationale lettriste.

Phan tom Avantgarde. Ce texte. Beweging tegen de schijn.S.. Théorie et pratique de la révolution (1966-1972). Sanders. en particulier iconographique et documentaire.S.S. Sa perspective est historiographique.BIBLIOGRAPHIE CRITIQUE 257 livre a visiblement été écrit par un journaliste: il contient un riche matériel narratif et iconographique. 1990. dans le contexte historique et dans l'histoire des idées.S. Tous ses jugements.S. Amsterdam. Eine Geschichte der Situationistischen Internationale und der modernen Kunst. een avant-garde. sont extrêmement discutables. Nautilus. Ce livre tente. à l'origine un travail universitaire. malgré son intention d'écrire le premier essai sérieux et critique sur \'I. . 1989. tel celui du débat interne dans \'I. cet ouvrage peut cependant être recommandé pour la richesse de son matériel. Certains résultats sont intéressants. retrace les années du scandale de Strasbourg jusqu'à l'autodissolution de \'I. il est une bonne introduction à l'atmosphère lettriste. Écrit avec un brio qui fait défaut à d'autres livres traitant de cette question. et les Sex Pistols) sont arbitraires et témoignent d'un manque de compréhension historique. Robe/io Ohrt.. De situationisten. plus que les autres. S'attache avant tout à la place de \'J.S. dans l'art moderne vers 1960. Hambourg. Ohrt reprend le point de vue des peintres allemands exclus en 1962 (groupe SPUR) et il ne perd pas une occasion d'attaquer Debord. 1990. Pascal Dumontier. Paris. Gérard Lebovici. mais les rapprochements effectués entre les phénomènes (par exemple \'I. tout comme les livres de Ohrt et de Sanders. Écrit dans un style coriace. durant la crise. mais Sanders traite un si grand nombre de sujets qu'il ne peut en approfondir aucun. RJ. Huis aan de Drie Grachten. utilisant des documents d'accès difficile. Les Situationnistes et Mai 68. cet ouvrage est néanmoins appréciable par sa riche bibliographie et la précision des informations et des renvois. d'inscrire l'I.

.1990 à l'lnstitute of Contemporary Arts. Ce petit ouvrage reproduit certaines des brèves interventions déjà parues dans un dossier publié par Il Manifesto du 6. Routledge." qui voit dans l'I.. 1 situazionisti.S. « Abrégé)1. Outre le fait de reproduire le matériel exposé. l'article de P. Bandini sur le "Laboratoire expérimental" de Jorn et Gallizio à Alba.1989.S.. Paris. fr. Andersen sur Asger Jorn et l'I. The MIT Press.02 au 9. Comme le titre le dit. Boston (Mass. in Encyclopt!die des Nuisances. 1990. Levin. ". pp. Marseille. Debord n'avait guère apprécié cette exposition (" Cette mauvaise réputation.S. tr. 41-42) . mais en opposant justement Debord à Baudrillard. Manifestolibri. 79-84. Sadie Plant. ce livre met en relation les situationnistes avec les ainsi-dits" postmodernes". W.07. l'interprétation des Mémoires que donne G. avril 1992. Londres..04. Retour au futur.06 au 13. et les limites qui en résultaient. une contribution de M. Cf la réponse de Debord in "Cette mauvaise réputalion . parmi lesquelles nous signalons l'analyse du cinéma de Debord faite par T. la somme des avantgardes historiques et du marxisme occidental.) et Londres. ce catalogue contient une dizaine de contributions. 1992. 1989 au Centre Pompidou.S. Cambridge (Mass. /957-/971 (sous la direc- tion d'Elisabeth Sussman). 1989. The Most Radical Gesture : The Situationist International in a Postmodern Age. . Révèle l'importance de l'origine artistique de l'I. Via Valeriano. Marcus. Rome.). des extraits d'écrits situationnistes. n° 15.01.258 GUY DEBORD On the Passage of a Few People Through a Ra!her Brief Moment in Time: The Situationis! International. puis du 23.08. Il s'agit du catalogue de la grande exposition sur les situationnistes qui s'est tenue du 21. et du 20. AA.10. etc. Des situationnistes. un article de T. 1991. avec d'autres contributions..1989 au 7. . pp. ". Londres. Wollen sur" The Art and Politics of the I.1989 à l'Institute of Contemporary Arts.

L'énième histoire du mouvement situationniste.. Debord est mort. Polémique rancunière de la palt d'un gauchiste suranné. polÎtiCQ. 1996. (Sur Guégan. L'Amère Victoire du situationnisme. Édimbourg et San Francisco. Cécile Guilbelt. AK Press. Pise. tr. The Realization and Suppression of the Situationist International : An Annotated Bibliography 1972-1992. Gianfranco Marelli. Gallimard. 1995. pp. très soutenue par les médias. presque tous de langue anglaise Situacionistes : A rte. ". Paris. de réduire Debord à un dandy aimable et un styliste élégant. avec des remarques faites cette fois du point de vue de l'orthodoxie anarchiste. . Levin et M. Arles. Pour une histoire critique de l'Internationale situationniste. AK Press. Tentative. Andreotti. 1998. Paris.) . Bandini) témoignent des progrès accomplis dans l'art d'ôter tout aspect «dangereux» aux thèses de l'l. Démontre la quantité surprenante de travaux sur le sujet. Catalogue. surtout en langue anglaise. What is Situationism? A Reader (Steward Home ed. 1996.BIBLIOGRAPHIE CRITIQUE 259 Gérard Guégan. Pour Guy Debord. cf.S. 1996. 1995. T. 71-79. . Une anthologie confuse avec des écrits de quelque dix auteurs. Le matériel iconographique est bien reproduit à couleurs. 1996. Édimbourg et San Francisco. Bibliote ca Franco Serantini. Museu d'Art Contemporani de Barcelona et ACTAR. Sulliver. urbanismo (Libero Andreotti et Xavier Costa eds).) Simon Ford. L'amara vittoria de! situazionismo. d'une exposition sur l'activité situationniste dans le champ de l'urbanisme et de l'art. les essais (parmi d'autres de L. Barcelone. en catalan et anglais. Société des saisons. «Cette mauvaise réputation . fr.

New York. Dix articles sur Debord. Distance. Cette biographie prétendue. Sur les situationnistes et l'urbanisme. Steven Best/Douglas Kellner. The MIT Press. Cambridge (Mass. Shigenobu Gonzalvez.260 GUY DEBORD Oc/ober n° 79 (New York. sauf pour quelques insinuations extravagantes et des erreurs hilarantes. Commodification and the Spectacle.) et Londres. rnoins pour les commentaires. Guilford Press. Ferai House. lorsqu'i ls veulent parler de Debord. Guy Debord - Revolu/ionory. Mille et une nuits. le font avec un style maniéré derrière lequel disparaît en général tout contenu. 1997. Clark et D. hiver 1997). Qui sait pourquoi beaucoup d'auteurs français. souvent copiée d'autres livres. mai 1997). La contribution la plus intéressante est celle de TJ. The Pos/modern Turn. Frédéric Schiffter. The Situa/ionist City. Venice (CA). l'Atrabilaire. Biarritz. From Marx through Debord into the Postmodern ». 1998. Paris. Écrit par deux académiciens de gauche. Utile pour la biographie. . Guy Debord. ne dit rien de nouveau. nombreuses illustrations. Nicholson-Smith qui polémiquent avec les interprétations «de gauche. Souffre de la concentration habituelle sur les seuls aspects esthétiques. Contient un chapitre sur« Modernity. de l'histoire situationniste. même là où il pourrait être méritoire? Len Bracken. 1997. numéro spécial sur Guy Debord et l'Internationale situationniste. Paris. Simon Sad 1er. 1997. 1998. lignes n° 31 (Éditions Hazan. Guy Debord ou la beauté du néga/if. Présente Debord comme un misanthrope.

1999. composé principalement d'interviews avec des personnes qui avaient connu Debord. Gianfranco Marelli. L'auteur reproche surtout à Debord d'avoir étouffé le potentiel artistique de l'I. L'Insurrection situationniste. 2000. Christophe Bourseiller. Gros volume illustré. Bollati Boringhieri. L . Laurent Chollet. Sulliver. 2000. aussi sur les mouvements influencés par l'I. Plon. Arles. La Dernière Internationale. on est amené à se demander si la vie de Debord mérite une biographie. 1999) numéro spécial sur Guy Debord. Vie et mort de Cuy Debord. Turin. Les Tombeaux de Debord.BiBLIOGRAPHIE CRITIQUE 261 Substance n° 90 (University of Wisconsin Press. dont quelques-uns méritent la lecture.S. Une version sur cassette a été commercialisée par Chronos Publications. Tentative d'une interprétation « psychologique» de Debord qui ne recule pas devant le ridicule. Dagorno. L'ultima internazionale. Paris. « Nuits magnétiques: l'Internationale situationniste». Jean-Marie Apostolidès. France Culture a transmis un programme en quatre parties. En mai 1996. Huit essais. 2000.S. 1999. Londres. L'auteur a recueilli un grand nombre d'informations et d'anecdotes. Exils. Paris. fr. mais elles sont présentées d'une façon si plate qu'à la fin de la lecture. tr. Paris.

.

189. 255.Index des noms cités ADORNO. MELOS. 258.247-249. 7.250. 168. 87.256. 185. 184. 157. 95.201. 167. 164. 92. 210. 225. 216. Arguments.242. 184. 126. BRETON. 183. 97. BEST. 100. 105. 192. 243. 129.189. 242. CHARLES. 15. CLAUSEWITZ. 76.243. 165. BERRÉBY. BAKOUNINE. BECKER-Ho. BERNSTEIN.245. 189. 157. 215. 182. Cardan). 88. CANJUERS. 76. BANDINI. 197. 134. BOSSUET. 258. 192. CASTIGLIONE. BENJAMIN. 249. 84. 7. COHN-BENDIT. BOIS. CHEVALIER. ALTHUSSER. 190. 109. 114. 140. 161.256. 42.239. ARON. 233. CAMUS. 198. BUREN.231. 183.241. 138. 105. 185. ANDERSEN. BERGSON. BRUNE. 204. 150. 196. ANAXAGORE. 129. 253. 107. CANETfI.245. 159.88. COBRA.242. 130. Delvaux. 119. 140. 183n. 185.236.252. 182. 211. 167. 206.194. BATAILLE. ARAGON. 196. CHATEAUBRIAND. BECKETf. 212. BRUNO. 258.242.244. 193. 189. 141. 233. 124. 213.243.238. 130. 137. CASTORIADIS (Chaulieu. Coudray. CAVALCANTI.259. 184. 204. 15. 185. BAUDELAIRE. BAUDRILLARD. . 230.260. 82. BAJ.

185. 46. DURAS. 192.24 1. 244. 188. FOUCAULT. 211 . 255. 157. 77. 30. 188. 207. ELUARD. 241. 79. 30. 182. 185. DENEVERT. 241. HEGEL. GODARD. 106-108. FREUD. 183. FILUON. CORNAND. 242. CURTAY. 198. GABEL. GONDI (cardi nal de Retz). DANIELSON. 130. 245. HUNT. 259.70. GLUCKSMANN. 259. GOMBIN. 239. GRODDECK.83. 171. 251. 198. 190. .47. 166168. 157. HYPPOUTE. 110. 24 1. FOURIER. 146. HAMANN. 26. 260. 217. GRACIÀN. HUIZINGA. 11er. 171. IONESCO. 71. 198. 31.87. 38.50.257. 258. 143. DERRIDA.264 GUY DEBORD CONSTANT. 84-86. 183. ÉCCLÉSIASTE. 41. 231. 245. DEMONET. 250. DESCOMBES. 73. 113. HUSSERL. Ion .113. 117. 149. 99. 183. 162. 118.198. 159. DUMONTIER. 90. 243.104. 230. 100. HOME. HUSSEIN. 245. 253. 67. 89.199. 159. ENGELS. 100. 15.143. 117.157. DADA.256. 204. 124. 253. DE QUINCEY. HOBBES. 241. FICHTE. 110. 95. 168. 201. 252. 86.256. 96.254. HESS. 198. 253. 178. 80. JACOBS. GONZALEZ. JAY. 239. 247. GUICHARDIN.4 2. DAHOU. 238. 186. 225.2 13.92.25. 212. 71. ÉCOLE DE FRANCFORT. 182. 228. 204 . 77. 191 . 114. 195. GCRING.44. 204. 244. HOMÈRE. 96. DELEUZE. FORD.2 14. GIDE. 129. 79. FLAUBERT. Isou. 77. DANEY. GUtGAN. HOLDERLlN.73. GUILBERT. 259. HORKHEIMER. GAXOlTE. 102. 92. DROUET. CRAVAN. FEUERBACH. HEIDEGGER. 188.193.

NORIEGA. PIERRE. 187. LUKÂcS 20 41-47 49-52 55-57 62-64. 232. OHRT. 185. 95. 99. 137. 134.242. KEl.213.41.64. 256. 77.117. LOHOFF. LEFORT (Monta!). 196.104. 256. MOLES. LUXEMBOURG. MARTOS. LEYS. 191. 243. 252. 143. 186. 198. NIETZSCHE. '79. 200. 114. 71. 171.204. 88. Il'5. 114. 87. 185.65. KAUTSKY. 70. 265 MACHIAVEL. MARCUSE. 186. 198. 157. MARIËN. 151. 218. MERLEAU-PONTY. LAUTRéAMONT. 258. 196. 195. MACLuHAN. KOTANYI. MALLARMÉ. 27.251. 74. 140. 189. 245. 41. 157.99. NADEAU. MACCARTHY.203. KURZ. 260. NEUFFER. LEFEBVRE. 127. KEYNES.241. 172. 117. 256. 184.44-48. 245. Krisis. . 164. 225. 248-250. LEVIN. 127. 77. 227. NAPOLÉON. MARX. 192. 199. 261.55-58.239. 241.113. KRAus. 199. 168.40.203. MARC US. 245. 253. 78. 151 . 157-159.243. 50. 183. 206. ÜNINE. MESRINE.81.244. 226-228. 102. 161.191. 183. 258. ORWELL.LNER. 244. MAO TSE TUNG. 76-79. LÉVI-STRAUSS. PALME.217. MORO. 159. 186. 102. 167. 106-108. 165. 171. 187: 196.230. LYOTARD. 184. 190. 99. 241.239. 124. KORScH. JOYCE. 186.258. 192.INDEX DES NOMS CITÉS JORN. 80. 250. 189. MANRIQUE. 74. LINDENBERG.231. LEBOVICI. 228. 201 . 183. KHAYATI. PAUVERT. KHAYVAM. MALÉVITCH. 189. 176. 193.228. 38. 16-20. 211.60-62. 196. 16. 189. PERNIOLA. 186. MAURIAC.215. 204. 254. 259. MORIN. KOJÈVE. 96. 41 .212. 116-126. 158. NICHOlSON-SMITH. MARELLI. 83. KANT. 87.29-38. 157. 200. 41. 244. 257. 192.259. 175. 128. MAUSS. 108. 146. 157. 197.

141. WOLMAN. 154. 195. 76. SADLER. TZARA. 230. 171. 253. 88.249. 182. 15.78. SALOMON. 105. 27. RIMBAUD. 244. 185. VANEIGEM.243. SAINT-JUST. 130. 242. SEMPRUN. VILLON. 190. 163. 196. REICH. 71. 89. WOl1. 189. 148. 104. VANINI. 188. SHAKESPEARE. 99. 115. 253. POSTER. 247. SARTRE. 196. 15. 128. SCHwlmRS. 260. TS'IN CHE HOANG TI. 257.73.258. 134. 109. RICHELIEU. TROTSKI. 147. 198. SYRING. 192. 138.210. 257. SIMMEL. WOLF. ROBBE-GRIl1. 190. 102. SCHELLING. RUGE. 107. SANGUINETTI (Censor). 245. Socialisme ou Barbarie. 154. 149. TONNIES. 258. 193. SHIPWAY.204. SPUR. 88. 182. SOUKARNO. 70. SAGAN. RIZZI. 157. 182. 96. 188. 109. PROUDHON.25 1.48.258. 184. 258. Tel Quel. VATrIMO. 124. 108. RAsPAUD. 97. 119. 11 5. 106. 255. 178. WINKS. 84. 171. 75. 80. 260. 189. Temps modernes. 106. 148. . 242. 254. RICARDO.EN. 197199. VERlAINE. 253.244. SUSSMAN. SOCRATE. Révolvtion sunéaliste. VIËNET. STALINE. 171. SCHIFFTER. PU. 88. 256. 241. 193. 200. 242. 143.266 GUY DEBORD PINOT-GALLIZIO. ROUBIN. 27.NT. 92. WITTGENSTEIN. 137- TACUSSEL. 15. 94. VlCENTlNI. 153. 129.ET. 254 . SANDERS. VOYER. 150. 255. WEBER.

Impression réalisée sur CAMERON par BUSSIÈRE CAMEDAN IMPRIMERIES GROUPE CPI à Saint-Amand-Montrond (Cher) pour le compte des Éditions Denoël en février 2001 .

Nocre époque. du lettrisme à la fo ndation de l'Internationale situationniste. sa pensée a fini par s'imposer. ÉDITION REVUE ET CORRIGÉE j . on trouve assurément Guy Debord.ie à Mai 68.0. Il existe peu d'auteurs contemporains dont les idées ont été utilisées de façon aussi déformée. et généralement sans même que l'on cite son nom. Parmi Its rares person nes considérées comme tOur à fait inaccepAnselm Jappe.5 ISBN 2. non sans raison. Lorsque. son importance pour une théo rie critique aujourd'hui. Ce livre résume l'acrivité publique de Guy Debord. son utilisation ue Lubic<:. DENOEL Alianza Francesa de Lima <5P~ O~. il a publié pl usieurs essais on a bien vite assisté à unc autre fo rm e et articles. Cet ouvrage prend au sérieux Debord lorsq u'il af1Îrme avoir « écrit sciemment pour nuite à la société spectaculaire ». a grandi à Cologne Pendant longtemps.nseurs... malgré toutes sortes livre.20. Depuis s'est intéressée li lui. Anselm Jappe . . a tenu ses pe. il veut préciser la place de Debord Jans la pensée moderne: sa reprise des concepts marxiens les plus importantS et les pl us oubliés. de La Société du Spectacle à ses films. d'occultation: la banalisation.O I B 251. Ourre intellectuels.207 . traduie en six langues. né en 1962 cables. Guy Debord l TRADUIT DE L'ITALIEN PAR CLAuDE GALL! ~e Certaines époques ont montré qu'elles croyaient fortement à la puissance de la pensée critique. c'est la police qui et dans le Périgord. au contraire. Surtout..0 m FP TIC . pour Jes gens lOtaLement inoffensifs. à Bon n.58 €[ l 1 " j J l .. d'obstacles. pImôt que les milieux 1983 il vir à Rome. des rencontres avec Henri Lefebvre et Socialisme 011 Barba.2H 50.

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