Vous êtes sur la page 1sur 26
Revue Philosophique de Louvain Le statut ontologique du concept de « sujet » selon la

Abstract The Ontological Status of the Concept of « Subject » in Aristotle's Metaphysics. The question of « Metaphysics » VII (Z), 3. The definition of substance as subject has been traditionally interpreted as a self-evident statement. The aim of this study is to destroy this appearance of self-evidence. For, in the definition of substance as subject, the very meaning of the metaphysical thought of Aristotle comes into question : to think the substance as subject without identifying substance with matter.

Résumé La définition de la substance comme sujet a été traditionnellement tenue pour une des affirmations allant de soi, sinon banales, de la métaphysique aristotélicienne. Le propos de la présente étude est de détruire le prétendu caractère d'évidence première de cette définition en montrant qu'en elle il y va du sens même de la métaphysique aristotélicienne : conférer le primat ontologique au sujet dernier de la prédication sans qu'il en résulte que la substance s'identifie à la matière.

Citer ce document / Cite this document :

Claix René. Le statut ontologique du concept de « sujet » selon la métaphysique d'Aristote. L'aporie de « Métaphysique VII (Z),

3 ». In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, tome 70, n°7, 1972. pp. 335-359;

Document généré le 24/05/2016

: 10.3406/phlou.1972.5680 http://www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_1972_num_70_7_5680 Document généré le 24/05/2016

Le statut ontologique

du concept de «sujet»

selon la métaphysique d'Âristote.

L'aporie de «Métaphysique VII (Z), 3»

lequecomprendredeenestceluilededanspluscel'occurrenceconceptdéterminerrégieNousLecontientsensdelefréquemmentmotlalivrepar(2)nousproblématiquede«l'originalitéquelestatutVIIlesujetleducontexteproposonsleconceptstatutconcept(Z)mot»,dansdansmentionnédeestquedeundansdelalededeprisd'étudierlacontexteMétaphysique.contextesujet,laluisujeticilequelpositionsubstance,donnedanspourendernierjuridique.dansiltantdedésignerlecetteontologiqueesttitrecettequetelledecetimpliqué.Il insertion.des'agitcetteprédicationlaproblématiquearticleC'estqu'ellel'étude,placeplaced'Aristote.doncselonCeouestlescontexteestlaou(x)développéed'examinerl'extensionvirtualitéssituation,situationemployéafinen vueestde

Ce projet d'étude trouve sa justification dans le fait que le statut ontologique du concept de sujet n'est pas aussi évident que le supposent les tenants de l'interprétation traditionnelle de la métaphysique aristotélicienne. Que la substance soit pour Aristote le sujet dernier de la prédication, cela est tenu d'emblée pour quelque chose d'irré-

(1) Dans sa formulation en greo

:

to

Kaff otî

ôEAAa Xéyerai, eVeîvo 8è ainà

\vt\kIti «car* âXXov. (2) Cf. le dictionnaire édité par P. Robert, i Statut », quand il est au singulier, c'est le statutum latin, ce qui a été institué, la décision juridique, l'ordonnance. Dans un contexte juridique, on entend par là l'ensemble des lois qui concernent l'état et la capacité d'une personne (statut personnel), les biens individuels (statut réel). En un sens plus large, o'est l'ensemble de textes qui règlent la situation d'un groupe d'individus leurs droits, leurs obligations. D'où, par extension, le mot « statut > vise oette situation, sa forme juridique.

336

René Claix

futable. Pourtant à lire les premiers chapitres du traité principal qu'Aristote consacre à la substance, le livre Z de la Métaphysique, il apparaît qu'Aristote met lui-même en question l'identité du concept de substance et du concept de sujet. La notion de sujet se présente en rapport avec l'élucidation de celle de substance comme la première

notion à traiter, car c'est le sujet premier qui semble être le plus une substance, mais, ajoute le Stagirite, on ne peut se contenter de définir ainsi la substance, car cela est insuffisant (3). L'importance de ces lignes du troisième chapitre du livre VII (Z) de la Métaphysique tient au fait qu'elles formulent l'aporie maîtresse du livre tout entier. Le mérite revient à un ouvrage récent d'en avoir fourni la preuve, renouvelant ainsi considérablement les perspectives de l'étude de la métaphysique aristotélicienne. Il s'agit de l'ouvrage de M. Boehm, Das Grundlegende und das Wesentliche (4). Mais la question se pose de savoir ce qu'Aristote veut dire quand

il qualifie de premier mais d'insuffisant le concept de sujet en tant

que concept de la substance. Cette caractérisation concerne-t-elle le concept de sujet lui-même ou un certain état d'élaboration de ce

concept? Dans le premier cas, il appartient à un autre concept que celui

de sujet de fournir le concept philosophique adéquat de la substance.

A le concevoir de cette manière, le concept de sujet tient à une

compréhension encore préphilosophique de la substance, d'où son antecedence par rapport au concept philosophique de substance, en regard duquel il se manifeste comme insuffisant. Ce premier membre de l'alternative reflète en gros la position adoptée par M. Boehm à l'encontre de la position traditionnelle. Dans le second cas, le concept de sujet est bien le concept philosophique adéquat de la substance, mais il n'apparaît pas

immédiatement tel. Il ne se manifeste comme concept adéquat de la substance qu'une fois dissipée l'équivoque qui pèse sur lui, si on se contente de

la définition générale, encore imprécise et vague que l'on commence

par en donner (5).

(3)

Métaph. VII (Z), 3, 1028 b 36 - 1029 a 9.

(4) R. Boehm, Dos Grundlegende und dos Wesentliche. Zur Aristoteles' Abhand- lung « Ueber das Sein und das Seiende » (Metaphysik Z), La Haye, Martinus Nijhoff, 1965. (5) Le caractère d'imprécision, de simple esquisse de la définition de la substance comme sujet donnée au début de Z 3 est signifié par le mot greo tvtto> (vvp fièv oSv TVtr<p eïprfTW ri iror'èariv 1J ovala [>••])•

L'aporie de « Métaphysique VII

(Z), 3 »

337

La pleine articulation du concept de sujet occupe le livre VII (Z) tout entier. C'est l'objectif final de cette étude de le montrer et de faire ressortir ainsi l'unité de pensée (6) de ce livre central de la Métaphysique dans une perspective plus historiquement aristotélicienne que ne l'est celle de l'ouvrage de M. Boehm.

I. La détermination de la substance comme sujet dans l'interprétation de M. Boehm

M. Boehm nous donne dans son ouvrage « Le Fondamental et l'Essentiel» une interprétation neuve et profonde du livre VII (Z) de la Métaphysique (7). Aristote développe dans ce livre une interrogation sur l'être de l'existant en regard de laquelle le concept de sujet s'avère premier mais insuffisant. Il l'affirme d'ailleurs explicitement dès les premières pages de son traité «De l'être et de l'Essence »(8). « Aristote, dit l'auteur, commence son étude sur ce que peut bien être la substance en reconnaissant une priorité au concept de 'sujet' (viroKclfievov) et en déniant la suffisance d'un tel concept. La priorité appartient à un concept qui demeure insuffisant. Le concept auquel revient la priorité est insuffisant» (9). Tel est énoncé dans ces quelques lignes le thème central du livre.

(9) L'image que l'on se fait immédiatement du livre Z de la Métaphysique est celle d'une recherche prenant successivement différents points de départ : la substance comme sujet, comme essence ou quiddité, comme genre et universel, comme principe et cause. C'est l'image que M. Reale donne du livre Z dans son commentaire récent de la Métaphysique; cf. G. Reale, Aristotele, La Metafisica. Traduzione, Introduzione e Commento, Napoli, 1968, vol. I, pp. 532-637; voir spécialement les sommaires qui précèdent le commentaire des chapitres. Cette représentation se justifie par la manière dont Aristote nous présente lui-même sa recherche : la substance est dite, sinon en un plus grand nombre de sens, principalement du moins en quatre sens : la quiddité, l'universel et le genre semblent être la substance de chaque chose et le quatrième sens c'est

le sujet (Métaph. VII (Z), 3, 1028b 33-36). Mais, pour juste qu'elle soit, cette représentation ne permet pas d'aller bien loin dans la compréhension du livre Z, dans la saisie de son unité profonde.

(7)

Ouvrage cité à la note 4.

(8) La traduction est de l'auteur lui-même, cf. Le fondamental est-il Vessentiel f (Aristote, Métaphysique Z 3), dans Rev. philos. Louv., 1966 (64), p. 373-389, p. 387. (9) R. Boehm, Dos Orundlegende und dos Wesentliche, p. 4 : « Aristoteles beginnt die Betrachtung dariïber, was wohl dos Wesen ist, damit, dem Wesensbegriff des Zugrunde- liegenden (mroKeifuvov) einen Vorrang zuzusprechen und die Zulànglichkeit abzusprechen. Der Vorrang eignet einem Wesensbegriff, der unzulânglich bleibt. Der Wesensbegriff, dem der Vorrang eignet, ist unzulânglich ».

338

René Claix

II y est développé en trois temps : l'auteur pose d'abord le problème, à savoir la priorité et l'insuffisance du concept de sujet pour cerner l'essentiel d'une substance, il s'attache ensuite à montrer comment à partir de la découverte initiale s'inaugure chez Aristote une réflexion sur la raison de l'insuffisance (première partie) et de la priorité (troisième partie) du concept de sujet. Attachons-nous plus spécialement à l'interprétation nouvelle que dans la première partie de son ouvrage l'auteur propose du troisième chapitre du livre VII (Z) de la Métaphysique. L'auteur nous avertit dès l'abord qu'il interprétera ce chapitre en prenant au sérieux les affirmations explicites du Stagirite sur le caractère insuffisant de la notion de sujet pour exprimer ce qu'est la substance. Si l'on prend ainsi à la lettre les affirmations d' Aristote, on s'aperçoit immédiatement de la différence très nette entre ce qu' Aristote énonce ici et la doctrine des Catégories. Dans le cinquième chapitre de ce traité en effet, le concept de sujet est manifestement tenu pour le concept adéquat de la substance : « ce qui est principalement, d'abord et le plus substance est ce qui est principalement, d'abord et le plus un sujet »(10). Cette définition de la substance formulée dans les Catégories ne fut pas sans influencer l'idée que les interprètes de la pensée aristotélicienne se sont faite de la substance au moins depuis saint Thomas (u). Les avatars de la transmission de l'aristotélisme au monde occidental, la fortune que connut le traité des Catégories expliquent pour une bonne part cette situation. Abordant le texte du chapitre troisième, les interprètes ont supposé qu' Aristote ne pouvait contester sérieusement le concept de sujet comme notion adéquate de la substance. Ce postulat implicite commande, selon M. Boehm, l'interprétation du texte litigieux de la Métaphysique et permet d'en articuler les principaux moments. Passons rapidement sur la formulation des différents moments de l'interprétation traditionnelle et la critique de son inconsistance (deuxième et troisième chapitres) pour en venir au chapitre quatrième (« Die Grundfrage des VII. Bûches der Metaphysik ; ihre Verkennung in der traditionellen Interpretation»), dans lequel l'auteur radicalise sa critique. La radicalisation de la critique consiste à montrer que l'inter-

(10) R. Boehm, Dos Grundlegende und

, p. 6.

Vaporie de « Métaphysique VII (Z), 3 »

339

prétation traditionnelle méconnaît la question fondamentale du septième livre de la Métaphysique. Concevant, malgré les affirmations explicites d'Aristote, le concept de sujet comme la notion définitionnelle adéquate de la substance, les tenants de l'interprétation traditionnelle se sont masqué la question fondamentale que se pose Aristote : le concept de sujet est-il précisément un concept suffisant pour exprimer la substance d'un être, pour saisir en lui l'être substantiel de la matière, de la forme et du composé résultant de leur union ? L'auteur s'attache à montrer que telle est bien la question qui occupe le Stagirite dans son traité de la substance. Ce qui intéresse ce dernier ce n'est pas tant de trouver un critère permettant de distinguer les substances des étants qui ne le sont pas. Le problème qu'il pose est un problème d'essence. Or, un tel problème « ne se réduit pas à celui d'un signalement absolument univoque ou exhaustif» (12). A cet égard il faut distinguer deux niveaux dans la question « Qu'est-ce que la substance ? », à laquelle se ramène pour Aristote la question « Qu'est-ce que l'étant ? » (13). Voyons comment l'auteur comprend cette distinction. « Au chapitre deuxième qui précède, dit-il, Aristote a énuméré toutes sortes de choses qui paraissent manifestement être des substances. Il a terminé ce chapitre en soulignant qu'on ne pourra toutefois décider en définitive lesquelles de ces choses sont effectivement des substances et lesquelles ne le sont pas, qu'après avoir d'abord répondu à la question de savoir — rfjv ovcrlav ri eanv, ce que c'est qu'une substance. Puisque cette dernière question, qui sera celle des chapitres suivants, est aussi nettement opposée à celle de savoir seulement rives eialv ovotai, quelles choses sont substances, on doit comprendre qu'il s'agira non seulement de fixer un signe distinctif valable pour toutes les substances (ce qui répondrait seulement à la question de savoir quelles choses sont substances), mais bien de rechercher ce qui constitue l'essence même d'une substance en général. Déterminer l'essence même d'une substance en général est ce qu'Aristote appelle dans les derniers mots du chapitre deuxième : vTrorvnovadai rrjv ovalav ri ianv. Voilà qu' Aristote lui-même nous indique en quel sens il parlera plus loin d'un concept destiné à saisir l'essence même d'une substance

(12)

(13) Dos Orundlegende uni

Le fondamental est-il l'essentiel?, dans Rev. philos. Louv., p. 382.

, p. 55.

340

René Claix

comme tvttos, lorsqu'il dira '.« vvv fiev ofiv tvttco eiprjTcu ri ttot' ianv iy ovala » (14). La réflexion ontologique, guidée par cette question d'essence, se distingue donc de la recherche d'un signalement permettant de distinguer la substance de ce qui ne l'est pas ; elle suppose plutôt ce discernement préalable et procède à partir de là. On en vient ainsi au lien qui, selon M. Boehm, existe chez Aristote entre la question ontologique et « le regard préalable sur ce qui est manifeste » (Die Bindung an den Vorblick auf das Offenbare) (15). L'auteur dit du « Vorblick» : « en cela l'attention à tout ce qui d'avance se montre comme substance a, eu égard à la marque substantielle de la substance comme telle elle-même, une priorité caractéristique, à savoir celle du Vorblick » (16). La réflexion ontologique suppose donc une précompréhension ou une compréhension préontologique de la substance et s'interroge sur ce qui fait que ce qui se manifeste comme substance est une substance, sur le caractère substantiel lui-même de la substance (das Wesens- geprâge). La question ontologique formulée initialement reçoit ainsi une première précision. « Qu'est-ce qui donne à ce qui est manifestement véritablement l'étant, sa marque, son essence, l'être ? Est-ce la quid- dité? L'universel comme tel? Le genre? Le sujet? »(17). Quel concept donnera une réponse satisfaisante à la question ontologique « touchant le 'type' même d'une substance, c'est-à-dire ce qui caractérise 'essentiellement' une substance en tant que telle » (18) ? Il est requis pour cela un critère qui permette de juger de l'adéquation du concept en tant qu'expression possible de ce qu'est la substance. Où se trouve un tel critère ? Précisément dans le « Vorblick ». « La Vérité,

(14) Le fondamental est-il Vessentiel?, p. 383.

(15) Dos Grundlegende uni

59.

, (1A) Ibid., p. 61 : « Insofern hat die Rûcksicht auf all das, was zum voraus sich als

Wesen zeigt, im Hinblick auf das Wesensgeprâge des Wesens als solcben selbst einen eigentûmlichen Vorrang, den nâmlich des Vorblicks».

, baren Unterschieds von Wesenhaftem und, wenn nicht Wesenlosem, so doch nicht Wesenhaftem, der das Seiende durchzieht, hinblickend darauf also, was offenkundig Wesenhaftes ist, und auf das zuallererst, was es am offenkundigsten von allem ist :

was ist es, was diesem, das offenbar das wahrhaft Seiende ist, sein Geprâge, sein Wesen, das Sein gibt 7 Das Sein-was-es-war 7 Dass es das Allgemeine als solohes ist ? Dass es die Abkunft von allem birgt ? Dass es das allem Zugrundeliegende ist ? » (18) Le fondamental est-il l'essentiel ?, p. 383.

p. 68 : « Aristoteles aber fragt angesicJUs des offen-

p.

(17) Dos Grundlegende und

L'aporie de « Métaphysique VII (Z), 3 »

341

dit l'auteur, est que la suffisance d'un concept pour la marque substantielle de la substance se mesure à ce qui est avec évidence toute chose qui se donne à l'avance à coup sûr comme substance »(19). La réflexion ontologique se présente dès lors comme une confrontation résolue entre la visée impliquée dans la question sur ce qui tient essentiellement à la substance comme telle et le regard préalable sur l'évidence (familière) de ce qui est à coup sûr substance ou du moins prétend s'appeler avec raison substance (20). Mais qu'est-ce qui dans le « Vorblick» se donne comme substance ? « Tout ce qui manifestement peut prétendre s'appeler substance est caractérisé comme la matière, la forme et le composé des deux, répond l'auteur » (21). Dès lors « un concept suffisant du 'type' de la substance devra être capable de saisir l'être substantiel des matières, des formes et des choses composées de forme et de matière » (22). Le premier concept qui se trouve soumis au critère précisé est celui de sujet. Pourquoi en est-il ainsi ? Quelle sorte de priorité possède le concept de sujet ? La priorité de ce concept tient, aux yeux de l'auteur, à la priorité de ce qui se manifeste dans le Vorblick lui-même. Dans son commentaire au texte 1029a 1-10, il précise les termes de la confrontation en laquelle consiste la réflexion ontologique entreprise par le Stagirite. « II apparaît à présent clairement, dit-il, ce qu'Aristote confronte ici de manière explicite et comment il le confronte : la visée impliquée dans la question et le regard préalable sur ce qui est naturellement évident, à savoir d'une part 'le sujet' comme concept pour exprimer le caractère de la substance comme telle, concept qui se trouve être mis en question sous le rapport de son adéquation, d'autre part la matière, davantage encore la forme et plus encore que celle-là le

, eines Begriffs fur das Wesensgeprâge des Wesens bemisst an dem, was 'ailes' vorweg offenbar als Wesen sichtlich ist».

, Konfrontierung des Hinblicks der Frage auf das Wesensgeprâge des Wesens als solchen und des Vorblicks auf die Offenbarkeit dessen, was offenbar Wesen ist oder doch mit

Grand Wesen zu heissen beansprucht ». (21) Ibid., p. 62 : t Als die Materie, als die Gestalt, und als das Ausbeiden ist ail das gekennzeiohnet, was offenbar Anspruch zu erheben vermag, ein Wesen zu heissen»;

p. 62 : « Es handelt sioh vielmehr um eine entschiedene

p. 61 : « Die Warheit ist, dass eich die Zulânglichkeit

(19) Dos Orundlegende uni

(ao) Das Orundlegende und

art. cit.,

p.

384.

(22) Le fondamental est-il Vessentidi, p. 384.

342

René Claix

composé résultant de leur union, entités qui, étant ce qui est naturellement évident, se tiennent dans le 'Vorblick' sans faire question » (28). La priorité assignée au concept de sujet par Aristote s'explique donc aux yeux de l'auteur par la manière dont sont caractérisées par le «Vorblick», attention sur l'évidence naturelle, préalable à la recherche, les choses qui se manifestent à l'évidence naturelle comme des substances. Ces choses tenues dans l'évidence naturelle pour substances se signalent précisément au« Vorblick », regard préalable, comme sujets. D'où il résulte que la priorité du concept de sujet au seuil de la réflexion ontologique se rattache à la priorité du « Vorblick ». Ce lien est affirmé

explicitement par l'auteur (24).

*

Telle est donc la raison pour laquelle le concept de sujet sera soumis en premier lieu au critère de l'examen ontologique formulé plus haut. Le métaphysicien va donc s'interroger sur ce concept pour savoir s'il est adéquat à l'expression du « type » de la substance en tant que telle. De cette interrogation naît la Grundfrage du livre VII de la Métaphysique sous sa forme la plus précise. En maintenant à tout prix l'adéquation chez Aristote du concept de sujet et de celui de substance, l'interprétation traditionnelle demeure en deçà de cette question, au niveau, en somme, de la compréhension préontologique, que précisément Aristote dépasse par la position de la question. La détermination de la substance comme sujet, avons-nous vu, se révèle au regard préalable que le métaphysicien jette sur l'évidence naturelle. Elle se présente donc dès l'abord comme une détermination

, hier auf explizite Weise konfrontiert : den Hinblick der Frage und den Vorblick auf das Offenbare, nâmlich 'das Zugmndeliegende' als Begriff fur das Gesprâge des Wesens aïs solchen, der zur Frage steht hinsichtlich seiner Zulânglichkeit, und die Materie, mehr noch die (restait, und so mehr als jene auch das Aus-beiden, als das Offenbare, was ausser Frage im Vorblick steht ».

p. 63 : « Es ist jetzt deutlich, dass und wie Aristoteles

(23) Dos Qruncttegende uni

(24) Das Orundlegende

., p. 72 : « Der Vorrang des Wesensbegriffe des Zugrunde-

liegenden, dem Aristoteles hier Rechnung trâgt, wâre sonach zunâchst kein anderer aïs der Vorrang des Vorblicks auf die Dinge, die offenbar Wesen sind, welcher, wie oben dargelegt, auch und gerade dann sich behauptet, wenn die Untersuchung eigens dem Hinblick auf das Wesensgeprâge des Wesens aïs solchen den Vorrang der Frage gibt ». L'auteur explique de cette manière les lignes 1028 b 8-13 et le début du chap. 8 du livre V (J) de la Métaphysique. «Der Begriff des Zugrundeliegenden fur das Wesensgeprâge des Wesens selbst schôpft den Vorrang seines Anspruches aus der Notwendigkeit, die Bindung eines solchen Begriffs an den Vorblick auf ein jegliches Dieses zu verbûrgen, das offenbar ein Wesen ist oder dooh mit Grand ein solcb.es heisst». (pp. 72-73).

Vaporie de « Métaphysique VII (Z), 3 »

343

dont la prétention à valoir comme une détermination adéquate de la substance en tant que telle doit être examinée, et non comme une thèse assurée hors de toute mise en question possible. Elle ne peut devenir telle que si elle résiste à l'épreuve de l'examen ontologique. L'interprétation traditionnelle postulant que cette détermination ne pouvait être mise sérieusement en question par le Stagirite a donc méconnu la question que précisément il se pose; le concept de sujet est-il bien ce qu'il prétend être? Cette question n'est plus

une question de « signe distinctif » mais une question d'essence. Elle entre en jeu quand on met en question la compréhension préontologique de la substance comme sujet. Cette question, comment l'auteur la formule-t-il ? « Mais la

question, dit-il, la question qui vise le 'type'

comme telle est de savoir si la substance est substance comme sujet, par conséquent si le sujet comme sujet est substance. Alors et seulement alors, le concept du sujet contient la réponse suffisante à la question de savoir ce qui fait d'une substance quelconque une substance » (25). On voit donc que ce qui est mis en question, ce n'est pas que la substance soit sujet, mais que la substance soit sujet en tant qu'elle est substance (29). L'auteur répond ainsi à l'objection qu'on pourrait lui adresser du fait que la définition de la substance comme sujet semble ressortir de nombreux textes. «L'interprétation traditionnelle, dit l'auteur, s'appuie enfin sur un renvoi à d'autres textes d'Aristote où il continue certainement de considérer la substance comme un sujet. Il ne peut être question de nier ce fait. Seulement, si les critiques précédentes paraissent tant soit peu justifiées, si donc l'interprétation nouvelle qui s'y est déjà annoncée semble probable, il s'agira de considérer s'il ne faut pas distinguer entre deux questions : d'abord, toute substance est-elle un sujet, et seul un sujet peut-il être substance? A cette question, les autres textes d'Aristote auxquels on nous renvoie, répondent nettement par l'affirmative, de sorte que le chapitre Z 3 ne peut pas y répondre négativement. Mais il est une autre question : est-ce en tant

substantiel de la substance

(25) Dos Orundlegende und

f

p. 65 : «Die Frage aber — die Frage nach dem

Wesensgeprâge des Wesens aïs solchen — ist, ob das Weaen cds Zugrundeliegendes Wesen ist, mitbin das Zugrundeliegende ah Zugrundeliegendea Wesen. Dann und nur dann enthâlt der Begriff des Zugrundeliegenden die zulangliche Antwort auf die Frage, was ein jegliches Wesen zu einem solchen, zu einem Wesen >. (*•) Ibid., p. 66.

344

René Claix

que sujet que toute substance est essentiellement une substance? Et nous affirmons que c'est à cette autre question, plus radicale, que répond le chapitre Z 3, et bien par la négative» (27). Quelle réponse Aristote donne-t-il à la Grundfrage ainsi posée ? Cette réponse, donnée en quelques lignes de Z 3, s'avère négative; le concept de sujet ne livre pas une réponse satisfaisante à la question visant le « type » substantiel de chaque substance. La raison en est que le sujet premier est non manifeste et que d'autre part il exprime l'être substantiel de la seule matière (28). « Ainsi donc, dit M. Boehm au terme de la première partie de son ouvrage, la visée de la substance comme sujet dessert son propre propos en vue duquel la priorité lui avait été donnée. Elle paraissait permettre de porter au concept l'essentiel de la substance qui est d'être un ceci et quelque chose de subsistant. Mais au lieu de cela, elle se perd dans un indéfini » (29). La démonstration de l'incapacité du concept de sujet à exprimer le «type» substantiel de la substance explique qu' Aristote n'insiste plus tant sur ce qui s'impose surtout au regard comme substance mais sur ce qui s'impose au regard comme étant surtout substance, la forme.

II. La priorité du concept de sujet comme concept de la substance dans la Métaphysique aristotélicienne

Boehm, on aborde le texte de Z 3, on

éprouve aussitôt un embarras. D'une part en effet, dans les lignes

1029a 7-10, Aristote semble bien mettre sérieusement en cause la conception de la substance comme sujet. D'autre part, s'il est légitime d'interpréter un texte en tenant compte de son contexte et si l'on se réfère en conséquence au contexte immédiat, on s'aperçoit du lien étroit qu' Aristote conçoit entre les idées de substance et de sujet. C'est ce qui ressort très nettement d'un passage du premier chapitre que nous citons à l'instant. « Aussi, y lit-on, pourrait-on même se demander si le 'se promener',

le 'se bien porter', le

êtres; et de même dans n'importe quel cas analogue, car aucun de

Si,

après la lecture de M.

'être assis'

sont des

êtres ou

ne sont pas

des

(27) Le fondamental est-il Vessentiel?, p. 382. (S») Ibid., p. 384-385.

(29) j)ag Grundlegende und

, das Zugnmdeliegende sein eigenes Absehen, um dessentwillen ihm der Vorrang ein- gerâumt*war. Er schien das Wesenhafle des Wesens, ein Dieses und Selbstândiges zn sein, zu Begriff zu bringen zu gestatten. Er verliert sich aber in ein Grenzenloses >.

p. 90 : « So zerstôrt der Hinblick auf daa Wesen aïs

L'aporie de « Métaphysique VII (Z), 3 »

345

ces états n'existe en vertu de sa nature par lui-même, ni ne peut être

séparé de la substance, mais, si du moins cela est de l'étant, ce

sera davantage étant parmi les étants c'est ce qui se promène, ce qui est assis, ce qui se porte bien. Ces dernières choses sont manifestement davantage des êtres, parce qu'il y a quelque chose, le sujet déterminé par ces états (la substance et l'individu) qui précisément se manifeste dans une telle catégorie, car le bon et l'assis ne sont jamais dits sans lui. Il est donc évident que c'est par le moyen de cette catégorie que chacune des autres catégories existe. Par conséquent, l'être au sens premier, non pas tel mode de l'être, mais l'être absolument parlant, ne saurait être que la substance » (30). Il y a plus. La catégorie de sujet apparaît impliquée chez Aristote dans l'interprétation de l'étant comme tel, qu'il soit substance ou accident.

Qu'est-ce qui différencie en effet un accident d'une substance? Ce n'est pas qu'il n'est pas un sujet, mais qu'il n'est pas un sujet ultime de prédication. Si on veut connaître en effet une de ces réalités d'une manière fondamentale, on est tenu de la traiter comme s'il s'agissait d'une substance en se demandant à son propos ce que c'est (31). Mais il apparaîtra aussitôt qu'elle est un sujet fictif et qu'il faut poser un véritable sujet, un sujet dernier, point d'arrêt définitif de la prédication. La détermination de sujet, précisément de sujet dernier de la prédication semble donc bien être pour Aristote plus qu'un « Vor- blick ». Comment dès lors interpréter la priorité et surtout l'insuffisance qui, au dire d 'Aristote en Z 3, affectent le concept de sujet comme concept définitionnel de la substance ? Ce préambule nous invite à poser à l'adresse de M. Boehm la question essentielle. La détermination de la substance comme sujet n'est-elle pas liée étroitement au sens même de la recherche ontologique aristotélicienne ? Le sens de celle-ci n'est-il pas précisément d'introduire dans la sphère ontologique le sujet auquel le dire se réfère finalement (tcaû* oô rà aAAa Xéyerai, iiceîvo Se avro firjKért Kar* âX\ov), ce à quoi la connaissance intellectuelle par concepts se réfère (icad* oS) et qui doit en rendre compte en dernier ressort, la fonder ? Cette intégration

qui

(3°) Métaph. Vil (Z), 1, 1028a 20-31 ; trad. J. Tricot, modifiée.

(31)

Métaph. VU (Z), 1, 1028a 36-1028b 2 : « ko» «'8eW 8* tot* olôpcOa exaarov

ftâXiara 5rav ri ècrnv 6 âvdpwrros yvG>\ixv rj ro itvp /lâiXXov î) rà ttoiov fj rà itoaàv "Ç ro irov, iirel kcÙ avrœv rovrtov rôre «ceurrov "afuv, Srav ri ion ro iroaov ij tÔ iroièv yvâtfiev ».

346

René Claix

ne se signale-t-elle pas tout naturellement par la détermination chez Aristote de la substance comme sujet ? Il semble que de fait on touche là à une différence importante de la pensée ontologique d'Aristote d'avec celle de son maître. Celle-ci paraît bien en effet négliger le sujet au profit de ce qui se prédique de lui (les Idées). Il semble que ce soit celles-ci plutôt que celui-là qui est Yôvt la réalité qui compte vraiment, la réalité intelligible et vraiment connaissable. M. Dubarle, dans une étude consacrée à la dialectique platonicienne, parle à ce propos de « l'impuissance platonicienne à intégrer le sujet à l'être »(32). Quelle est l'originalité de la conception ontologique aristotélicienne ? M. Dubarle la caractérise de cette manière. « Si donc, dit-il dans une étude plus récente, à l'intérieur de l'ordre des catégories, on peut dire ovala le système des prédicats essentiels de la chose, il faut encore bien plus dire absolument ovala la chose que la pensée est obligée de prendre comme le sujet de toutes les attributions. En cela, Aristote rompt avec le platonisme pour lequel la réalité première et véritable, Yovala, est avant tout l'idée, l'universel, faisant pour ainsi dire la consécration ontologique du prédicat. Pour lui, Aristote, la réalité première est substance singulière et non point essence universelle : c'est l'un des points qui marque le mieux l'originalité de sa position philosophique» (33). La réévaluation ontologique du sujet chez Aristote se traduisant par l'attribution du terme ovola, ressort très nettement du premier chapitre de Z et particulièrement du texte cité. Aristote y montre en effet que ce qui mérite d'être appelé étant, si pas uniquement du moins davantage, c'est le sujet (to viroKelfievov) concret, individuel (ro Kad'eKaoTov) déterminé par des états, des comportements, des actions, des propriétés (avroîs copiafievov). Aristote reconnaît la primauté ontologique du sujet en lui décernant la dignité de la substance :

du fait que c'est là l'être au sens premier (to irpoorays ov) et absolument parlant (koi ov ri âXX*ov ârrXœs), c'est aussi cela qui est Y ovala que toujours on a cherchée tandis que l'on se posait la question : Qu'est-ce que l'étant ? (34). Ce faisant, Aristote semble donner raison de préférence à l'opinion du sens commun sur les substances. « Dans l'opinion

(32) D. Dubarle, Dialectique et ontologie chez Platon, dans Aspects de la Dialectique. (Recherches de Philosophie II), Paris, 1956, p. 139-165, p. 160. (33) D. Dubablb, La doctrine aristotélicienne de Vanalogie et sa normalisation rationnelle, dans Rev. Se. Philos. Théolog., 1969 (L HI), pp. 3-40, pp. 23-24. (34) Métaph. VU (Z), 1, 1028b 2-7.

L'aporie de « Métaphysique VII (Z), 3 »

347

courante, c'est aux corps que la substance appartient avec le plus d'évidence. Aussi appelons-nous d'ordinaire des substances, non seulement les animaux, les plantes et leurs parties, mais encore les corps naturels, tels que le feu, l'eau, la terre et chacun des autres éléments de ce genre, en y ajoutant toutes les choses qui sont ou des parties de ces éléments ou composées de ces éléments, soit de parties, soit de la totalité des éléments, par exemple l'univers physique et ses parties, je veux dire les astres, la lune et le soleil » (35). Si donc Aristote privilégie le concept de sujet comme concept de la substance quand notamment il dit que le sujet premier c'est ce qui semble le plus être une substance (36), la raison paraît bien en être que ce concept désigne le centre de gravité en quelque sorte de sa réflexion ontologique, plus précisément de sa propre doctrine de la substance. L'étant se trouve du côté du sujet (37), non du concept. L'accident est déjà un certain sujet, mais non un sujet dernier. Il se distingue en cela de la substance. Et quand Aristote se demande dans le cours du second chapitre s'il n'y a pas d'autres substances que les substances sensibles, il se demande manifestement s'il n'y a pas d'autres sujets que ceux dont nous avons la perception dans le monde sensible, ce qui annonce une conception de l'être suprasensible très différente de celle qu'en avait Platon (38). Tel est le sens du projet ontologique global d'Aristote. S'il en est ainsi, il n'est pas suffisant de dire, comme on le répète, que l'effort philosophique du Stagirite a porté sur la réévaluation des étants de notre monde en perpétuel devenir par leur introduction dans la sphère proprement ontologique de ce qui est subsistant et scientifiquement connaissable (39). Il faut dire que cet effort a porté plus originairement

(85) Mitaph. VU (Z), 2, 1028b 8-13; V (J), 8, 1017b 10-14 où Aristote précise que toutes ces choses sont appelées substances parce que ce sont des sujets derniers de la prédication.

(S6) A.M. de Vos, « La vraie substance» (

),

art. cit. p. 86, p. 1095.

(87) Métaph. VII (Z), 2. 1028b 13-15, 27-32. (*») Idem. (89) Cette opinion courante au sujet de la contribution d' Aristote à l'histoire de la métaphysique se trouve notamment à l'œuvre dans la synthèse la plus récente en langue française de la métaphysique aristotélicienne, Le problème de l'être chez Aristote de P. Attbenqtxb. On peut considérer cette entreprise comme la reprise philosophique des conclusions émises, il y a quelques décennies, par W. Jaeger sur le cheminement de la pensée métaphysique d' Aristote : régression par étapes de l'intérêt philosophique

348

René Claix

sur l'attribution du primat ontologique au sujet comme tel, qu'il soit sensible ou supra-sensible. Selon M. Boehm, le problème ontologique dont Aristote s'occupe dans le livre VII (Z) de la Métaphysique est suscité par la mise en

question de la compréhension préontologique de la substance

comme sujet,

le concept de sujet dernier étant en quelque sorte le « Vorblick» du métaphysicien sur l'évidence familière au sujet de la substance. Il résulte de l'analyse entreprise dans le cours de ce paragraphe que la détermination de la substance comme sujet, formulée de nombreuses fois dans l'œuvre d' Aristote, n'a pas simplement le statut d'une affirmation préalable, objet d'épochè pour le métaphysicien. Elle reflète la position métaphysique originale d'Aristote quant à l'expression de ce qu'est en général un étant, une substance. En raison de l'optique de son ontologie, le concept de sujet dernier de prédication se présente chez lui comme la détermination principale de la substance. Dès lors la réflexion ontologique du Stagirite ne procède pas de la mise en question de l'identité du sujet de la prédication avec la substance, mais de la recherche de la raison du lien d'identité établi entre les deux : quel est le principe qui fait du sujet une substance, à savoir un étant doué d'unité, de subsistance et d'intelligibilité? « Ce qui suscite l'étonnement initial de la recherche métaphysique, dit M. Dhondt, ce qui est au cœur de la problématique ontologique, c'est la subsistance et l'intelligibilité de tout être. Chercher comment tout être, de par le fait qu'il est, possède ces deux propriétés, trouver un principe qui rende compte à la fois de la subsistance et de l'intelligibilité du réel, telle est la tâche de l'ontologie »(40). Il nous faut considérer à présent comment s'engage en fait cette problématique

attaché par l'école platonicienne à l'entité séparée du sensible, allant jusqu'au délaissement final des spéculations de philosophie première. L'essai de M. Aubenque consiste en somme à rendre philosophiquement raison de cette représentation évolutive de la pensée métaphysique d'Aristote. Il montre que pour ce dernier la réalité du monde sublunaire a pris peu à peu la valeur de « substitut » de la réalité divine séparée, inaccessible à l'homme dans sa condition terrestre, que par conséquent la théologie en projet échoue en fait, de même que l'ontologie en tant que projet d'instauration d'une science de l'être en tant qu'être, mais qu'en se résignant à n'être que dialectique, elle réussit à se rendre adéquate à son objet : l'être en tant qu'être irrémédiablement dispersé du monde sublunaire. (40) U. Dhondt, Science suprême et ontologie chez Aristote, dans Bévue Philos, Louv., 1961, pp. 5-30, p. 29.

L'aporie de « Métaphysique VII (Z), 3 »

349

dans le texte litigieux du chapitre troisième de la Métaphysique en abordant la question de son interprétation.

III. L'insuffisance du concept de sujet comme concept de la substance dans la Métaphysique aristotélicienne

Aristote affirme dans les premières lignes de Z 3, la priorité du concept de sujet dans l'étude de la substance. La substance se dit

d'abord du sujet auquel se réfère ultimement l'attribution de la quiddité, du genre et de l'Universel (41).

reste (to ri rjv elvai, yévos,

KadôXov) se dit, mais qui n'est plus dit lui-même d'autre chose (42). C'est du sujet que la recherche procédera, car c'est ce qui semble le plus être une substance (43). On retrouve donc ici l'insistance de l'ontologie aristotélicienne, démontrée précédemment : Aristote opte pour la substantiate du sujet de la prédication et se donne immédiatement pour tâche de la justifier. En quoi la substantiate des sujets derniers de prédication réside- t-elle? Et d'abord des sujets derniers de prédication du monde sensible, quoi qu'il en soit pour le moment de l'existence d'autres sujets de prédication. Quel est le principe qui fait de ces sujets une substance, un être ontologiquement premier ? Aristote cite trois candidats possibles : la matière, la forme et le composé qui résulte de leur union (44). Cette tripartition ressort d'une analyse de la réalité du sujet; cette analyse n'est pas développée ici, Aristote ne fait qu'en énoncer les résultats (45). Ces lignes donnent implicitement à entendre que le principe de la substance réside dans la réalité du sujet, qu'il lui est immanent.

Le sujet est en effet ce dont tout le

(41) kcù réraprov rovrwv ro imoKeifievov où rovrwv est compris comme se rattachant à unoKeifxevov, non à réraprov.

VII (Z), 3, 1028b 36-37 :« ro VîmoKeiyxvov ion Kaiïod rà aAAa Xéyerai,

tKeîvo 8è avro /iijK€Ti kolt'oXXov ». (43) Métaph. VII (Z), 3,

1028b 37,1029a 2 : « 8iô irpwrov irepl tovtov Siopurréov.

ftdXurra yàp 8o/ccî elvai ovaia to xmoKelfUvov itpSrrov ». (44) Métaph. VII (Z), 3, 1029a 2-3 : « toiovtov Se rpénov pAv riva rj vXt) Xéyerai, ôAAov Se rpénov 17 ftopfâ, rphov Se ro é* tovtwv ». Ces lignes, telles que nous les comprenons, répondent à la question implicite, qu'est-ce qu'un sujet dernier de prédication ? Plus précisément, quelle est la substance du sujet, en quoi consiste la substantialité du sujet ? («) Cf. Phys. I (A), 7; Métaph. VII (Z), 7-8-9; XII (A), 2-3.

(42) Métaph.

350

.

RenéClaix

Quel est en résumé le contenu du texte de la première partie de

Z 3? Aristote attache le primat ontologique au sujet : c'est lui de

préférence à la quiddité, au genre, à l'universel, à tout ce qui se dit

de

qui fait de ce sujet un être ontologiquement premier, substantiel :

c'est la matière, le composé ou la forme qui semble devoir livrer la réalité de ce principe. Ainsi donc la substance s'attribue premièrement au sujet dernier

de prédication. Mais cette attribution est déroutante : la référence au sujet dernier de prédication semble nous conduire à la non-substance plutôt qu'à la substance. C'est cet embarras qu'Aristote exprime en disant que la définition de la substance qui vient d'être donnée est insuffisante. Voyons le sens de cet embarras en abordant la seconde partie du texte de Z 3. Cette seconde partie du chapitre recèle de nombreuses obscurités. Pour y voir un peu plus clair, il semble qu'il faut s'attaquer d'abord

à ce qui en constitue la pièce essentielle, à savoir au raisonnement par

lequel Aristote montre que la détermination de la substance comme sujet aboutit à faire de la matière la substance recherchée. Cette argumentation doit se lire, comme l'a montré M. Boehm (48),

, qui semble le plus être substance. Il recherche ensuite le principe

à

la lumière du développement de la douzième aporie du livre III (B) (47).

Il

semble bien de fait que l'argumentation développée par Aristote

n'est concluante que si on la situe dans la problématique des éléments intelligibles qui, au dire d'Aristote dans la douzième aporie, ont pris

le relais des éléments matériels fondamentaux des philosophes plus

anciens (48).

, (47) Cette aporie s'énonce : «Une difficulté qui se rattache aux précédentes est

celle-ci : les nombres, les solides, les surfaces et les points sont-ils, ou non, des substances ? Si ce ne sont pas des substances, on ne voit plus du tout ce qu'est l'être et quelles sont

les substances des êtres ». Métaph. III (B), 5, 100, b 27-29 (trad. J. Tbioot).

(48) La recherche de la substance des êtres se précise comme la recherche du noyau subsistant au sein de chaque être selon ce qu' Aristote affirme dans le lexique philosophique du livre V (J) de la Métaphysique. « II y a aussi, y lit-on, l'antérieur et le postérieur selon la nature et la substance : sont, en ce sens, antérieures les choses qui peuvent exister indépendamment d'autres choses, tandis que les autres choses ne peuvent exister sans elles, selon la distinction usitée par Platon ». Mais, ici fut l'apport de ces philosophes qu' Aristote qualifie de vorcpoi et de oo<fx!>T€poi, pour que ce noyau plus subsistant mérite d'être appelé substance, il faut encore qu'il ait plus d'intelligibilité que le reste, qu'il soit quelque chose de dernier dans l'ordre de l'intelligibilité.

(*«) R. Boehm, Dos Orundlegende und

p. 79-82.

V aporie de « Métaphysique VII (Z), 3 »

351

A quelle condition en effet la substance devient-elle la matière quand on la conçoit comme sujet dernier de prédication? Qu'est-ce qui permet au Stagirite de conclure son argument? L'argument est concluant à condition que tout ce qui se dit d'un sujet soit conçu comme des déterminations du genre de celles qu'Aristote passe en revue dans

le cours de l'argument (TrdOrj, Troir^iara, Svvdfieis, fifJKoç, irXdros, fiddos) (49). Ces déterminations en effet n'ont d'être que par un sujet autre et doivent être rapportées nécessairement à ce sujet. Les trois dernières déterminations rappellent très nettement les éléments de la définition du corps dans la douzième aporie, qui passaient aux yeux des « philosophes plus récents » pour être en même temps les éléments du réel et dont Aristote établissait le caractère non substantiel (50). Si donc tout ce qui se dit d'un sujet est d'une nature telle, alors ce dont tout se dit, le sujet premier, ne peut être qu'un sujet indéfini; c'est cela qui se révèle ontologiquement premier, substance. On aboutit de la sorte à l'identification du sujet premier de la prédication, d'une matière dénuée de toute détermination et de la substance. Mais ainsi

se trouve ruiné

prédication sur le réel, car il semble qu'on ne peut arriver à mettre à nu autre chose qu'une matière dénuée de soi de toute intellibigilité. Comment Aristote échappe-t-il à cette conclusion ruineuse? En mettant en question, comme le prétend M. Boehm, la conception de la substance comme sujet dernier de la prédication ? H importe précisément de remarquer que l'argumentation qui mène à cette conséquence ruineuse n'est concluante que si l'on accepte

le projet d' Aristote de fonder l'intelligible, la

au

départ le présupposé que nous avons vu y être impliqué. Aristote

ne

va-t-il pas plutôt s'attaquer à ce présupposé? Ici prend tout son

sens l'analyse de la prédication des catégories, dans laquelle il s'attache notamment à montrer l'existence de prédicats qui signifient cela même

Dans l'optique des anciens philosophes, les quatre éléments, dont sont faits les corps plus complexes (eau, terre, feu, air), passent pour être ce qu'il y a de plus

substantiel dans la réalité. Mais est-ce en raison des propriétés sensibles de chaud, de froid et autres semblables qu'ils sont des substances T N'est-ce pas plutôt en raison du corps

qui est en eux le support de ces qualités ? (Métaph. Ill (B), 5, 1001b 32- 1002a 3).

Mais il faut aller plus loin, car le corps semble être moins substance que la surface, celle-ci moins que la ligne, celle-ci moins que l'unité et le point. C'est en effet par ces

dernières entités que le corps est défini et non l'inverse, ces entités par le corps (Métaph.

m (B), 5, 1002a 4-8). («) Métaph. VU (Z), 3, 1029a 10-19. («°) Métaph. m (B), 1002a 19-20.

352

René Claix

qu'est le sujet. Si donc on veut faire du sujet la substance, il faut que ce sujet possède une détermination qui soit essentielle. Un sujet

essentiel, telle est la

Comment s'éclaire en conséquence le sens des premières lignes du passage où Aristote reconnaît explicitement le caractère insuffisant de la détermination de la substance comme sujet dernier de prédication ? (es). A la lumière de ce qui vient d'être établi, la signification semble

en être celle-ci : si l'on veut attacher le primat ontologique, substantiel

au suppôt auquel se réfère le dire prédicatif, il faut encore montrer que ce suppôt est un sujet essentiel; ce n'est qu'à ce titre qu'il peut fonder l'intelligibilité du réel et être substance. On retrouve en somme dans ce chapitre du septième livre de la Métaphysique la douzième aporie elle-même : si les éléments intelligibles par lesquels le corps est défini, ne sont pas la substance du corps, il nous échappe ce qu'est la substance (53), à moins de faire, est-il ici ajouté, de la matière la substance. Mais, si la matière ne peut être dite substance, l'aporie demeure : l'analyse de la référence predicative ne mène à rien qui puisse être dit la substance. Or Aristote affirme explicitement le caractère non substantiel de la matière, qui pourtant semblait en conclusion du raisonnement devoir être la substance. « A considérer la question sous cet aspect, dit en effet Aristote, il résulte donc que la matière est substance. Pourtant cela est impossible, car la substance semble bien avoir surtout pour caractère d'être separable et d'être un ceci » (S4). Sur quoi repose cette affirmation explicite du Stagirite? Pourquoi la matière ne peut-elle être à ses yeux substance? La réponse à cette question permettra d'aller plus loin dans la mise au jour des choix opérés par Aristote au seuil de sa recherche ontologique.

substance (51).

(61) Nous sommes ici au point où commencent à se distinguer le sujet comme

principe ultime de référence du discours dans un jugement de prédication proprement dite (to Kaffoi) et le sujet comme substrat proprement dit (\moKti\txvov) cf. Métaph.

IX (6), 7,

1049a 27-30; VII (Z) 13, 1038b 4-6.

(52) Métaph.

VU (Z), 3, 1029a 7-9.

(53) Métaph. III (B), 5, 1002a 6. (54) Métaph. VII (Z), 3, 1029a 26-28 : « tKfièvodv rovrcav Oeœpovoi ovpflaivei. ovolav eîvai rrjv vXr/v * àZvvarov 84 kcù yàp to xwpiorov kcù to r68e n virâp^ew 8o#ceî /uoAurra tjj ovalq. ».

L'aporie de « Métaphysique VII (Z), 3 »

353

Que faut-il entendre par matière dans le présent contexte? « J'appelle matière, dit Aristote, ce qui n'est par soi, ni une chose, ni d'une certaine quantité, ni d'aucune autre des catégories par lesquelles l'être est déterminé » (55). L'indétermination radicale de la matière, telle semble bien être la raison pour laquelle elle ne peut être dite substance. L'affirmation explicite d'Aristote repose donc sur la conviction implicite que ce qui fait d'un sujet une substance, un être subsistant (x<opior6v kclI rdSe n) consiste en ce par quoi le sujet est défini ; ce qui est de soi indéfini ne peut rendre compte de la subsistance des substances, de ce par quoi elles sont précisément telles. Le principe de la subsistance, caractère essentiel de la substance aristotélicienne, ne se trouve pas dans ce qui est de soi indéfini ; il ne se trouve pas non plus, avons-nous vu, dans ce qui détermine un être à moins qu'il n'y ait dans ce qui détermine un sujet une détermination qui soit l'essence même du sujet. Sans cette réserve, non formulée par Aristote dans le cours de sa réflexion, l'aporie est complète : la substance ne réside ni dans ce par quoi l'être est défini ni dans ce qui est son substrat de soi informe, la matière. Eevenons sur l'idée maîtresse qui a pris consistance au cours de l'étude du chapitre litigieux du livre VII de la Métaphysique en considérant comment elle détermine le cours ultérieur de la réflexion entreprise par le Stagirite. L'idée maîtresse qui s'est fait jour dans ce qui précède, est celle-ci :

de la justification du sujet comme substance s'est forgée chez Aristote Vidée de forme ou de détermination substantielle. C'est dans l'étude de celle-ci que se trouvera, comme nous le verrons, l'issue à l'aporie considérée. La matière, avons-nous vu, de soi indéfinissable, n'est pas quelque chose de substantiel. Il est immédiatement impliqué que l'idée de substance, de roSe ri, de yijipiarov est celle d'un être déterminé par soi.

Que la matière n'est pas, en raison même de sa nature, définissable, substance, c'est ce qui ressort d'un texte du livre IX (6) de la Métaphysique. La matière s'y présente comme étant, en raison de sa nature indéfinissable, ontologiquement apparentée à l'être accidentel. « Les

(65) Métaph. VII (Z), 3, 1029a 20-21 :« teyco iroaov prjre âXXo [iT)&èv Xéyerai ois wpurrai ro Sv ».

8'wAijv î}

Kaff

354

René Claix

sujets ou substrats (56), dit Aristote, diffèrent les uns des autres par le fait qu'ils sont ou ne sont pas des êtres déterminés; ainsi, le sujet des accidents est, par exemple, un homme, c'est-à-dire, un corps et une âme, tandis que l'accident, c'est le musicien et le blanc. Lorsque la musique vient à se trouver, à titre d'accident, en ce sujet déterminé, on ne dit pas qu'il est musique, mais qu'il est musicien; on ne dit pas que l'homme est blancheur, mais blanc, ni qu'il est marche ou mouvement, mais qu'il est en marche ou en mouvement, comme on

dit de cela. (

cela' tant pour la matière que pour les accidents, car matière et accidents sont tous deux indéterminés » (57). Si maintenant on rapproche ce texte de celui déjà cité de Z 1, on est tenté de transposer à la matière ce qu' Aristote dit de l'accident («). La matière mérite-t-elle d'être appelée quelque chose qui est? Si la matière est déjà de l'étant, le sujet concret matériel constitué de cette matière (iiceivivov) le sera davantage ; c'est cela qui sera onto- logiquement premier et ousia. Que telle est bien la pensée d' Aristote, c'est ce que confirme le passage liminaire de Z 16. « H est manifeste, y lit-on, que même parmi les choses qui sont considérées comme étant des substances, la plupart sont seulement des puissances : telles sont les parties des animaux (car aucune d'elles n'existe séparément et même, si une séparation survient, elles n'existent alors toutes qu'à l'état de matière), et aussi la terre, le feu, et l'air. En effet, aucun de ces éléments ou parties n'est une unité : ils sont comme une pure juxtaposition avant qu'ils ne soient élaborés et qu'ils ne forment quelque chose qui soit un» (69).

)

Et il en résulte que c'est à bon droit qu'on dit

'de

(56) Nous nous appuyons sur le texte des éditeurs modernes, qui acceptent la correction d'Apelt à la 1. 1049a 28 de KadôXov en KaffoS

(57) Métaph. IX (©), 7, 1049a 30-34, 36-38. Nous comprenons les dernières lignes du texte de cette manière : renonciation des déterminations accidentelles, comme celle des seules parties matérielles, est indéterminée par rapport à renonciation formulant cela même (ckcivo et non eWwov) qu'est le sujet dernier de prédication. Cf. Métaph.

Va

(68) Ce rapprochement est proposé par E.S. Habing dans son étude sur la doctrine aristotélicienne de la substance cf. Substantial form in Aristotle8 Metaphysics, dans Review of Metaphysics, 1956-57(10), p. 317. («») Métaph. VII (Z), 16, 1040b 5-10. Selon l'auteur cité à la note précédente, ce chapitre de la Métaphysique constitue une revue critique de la liste des ousiai que l'on trouve en Z 2. Il offre à cet effet un critère que l'auteur s'occupe de dégager (Cf. p. 310-

(Z), 7, 1033a 7; IX (0), 7, 1049a 18-22.

L'aporie de « Métaphysique VII (Z), 3 »

355

La réalité matérielle pleinement constituée qui intègre dans sa propre unité les parties matérielles dont elle est faite est donc selon Aristote plus substance que ces parties elles-mêmes. Mais en vertu de quoi la substance matérielle est-elle substance? Ce n'est pas en vertu de la matière, car la matière étant de soi indéterminée ne peut avoir de détermination que par autre chose qu'elle-même; en cela son statut ontologique est analogue à celui de l'accident. Si donc il existe une matière déterminée, ce ne peut être en tant que matière qu'elle est telle. L'existence d'un cosmos matériel ne peut s'expliquer par la seule matière. Si donc un étant matériel est substance, à savoir un être déterminé par soi, il faut inférer au sein de cet être l'existence d'un principe distinct de la matière dont dérive toute la détermination de l'être matériel. Que peut-on dire d'un tel principe ? A l'opposé de la matière qui est de soi informe, il est de soi, tout entier et rien que forme (fiopfâ, elSos). De plus, si on veut échapper à l'argumentation ruineuse de la première partie de l'aporie de Z 3, il faut que ce soit la forme essentielle du sujet matériel. Le principe inféré se précise ainsi comme forme essentielle du sujet matériel concret. Par conséquent, l'aporie de Z 3 relative à la définition de la substance comme sujet dernier de prédication se ramène à celle de l'établissement du principe formel. C'est le sens des lignes finales du troisième chapitre de Z. « D'après cela, lit-on, la forme et le composé de la matière et de la forme sembleraient être la substance bien plutôt que la matière. La substance composée, c'est-à-dire celle qui provient de l'union de la matière et de la forme, est elle à passer sous silence, car elle est postérieure, et sa nature nous est bien connue. La matière, de son côté, est aussi, dans une certaine mesure accessible. Mais la troisième sorte de substance doit, au contraire, faire l'objet de notre examen, car c'est pour celle-ci que la difficulté est la plus grande » (60).

311). « To be an ousia and a 'this', it is not enough for a material something to have a character which distinguishes it from others, or to be all in one place. The something unlike an element or a part in a whole must have its character and function rooted in itself; it must be self-contained. The something must also unlike an elemental stuff be insusceptible of absorption into a more determinate unity. The strong implication of Z is that only living beings, among perishables, and the imperishable heavenly bodies (not considered in Z) are material ousiai. In any event, the general rule is dear. Any material ousia must have something very like the unity, the independence, of a living being. A material being falling short of this unity is only potential ousia. Thus Aristotle corrects the first half of the list of possible ousiai stated in Z, 2 » (p. 311). («0) Métaph. VH (Z), 3, 1029a 29-33.

356

René Claiz

IV. Le Fondamental et l'Essentiel

En quoi le concept de sujet peut-il être dit premier mais insuffisant comme concept de la substance ? M. Boehm répond que c'est en tant qu'il est le concept du « fondamental » (Grundlegende). C'est en recourant à cette notion qu'il explicite finalement l'être du sujet ainsi que son rapport à la substance. Le concept de « fondamental » paraît bien en effet rendre compte des deux aspects reconnus au concept de sujet :

son insuffisance et sa priorité comme concept de la substance. Son insuffisance, car le fondement n'est pas encore l'essentiel de l'étant; sa priorité, en tant précisément qu'il s'agit d'un fondement. Quelle est la priorité propre au fondamental ? Elle est celle qui se trouve définie par Aristote au cinquième livre de la Métaphysique. « On appelle antérieur selon la nature et selon l'essence ce qui peut être sans quelque chose d'autre, alors que cet autre ne peut être sans lui ; voilà un critère dont usait Platon » (61). Aristote illustre cette priorité précisément par l'image d'une maison et de son fondement. Cet exemple est ainsi commenté par M. Boehm :

« sans ce fondement, la maison ne saurait être, alors que le fondement peut parfaitement être sans la maison, encore que par le fait même de l'existence d'un fondement, il n'y a pas encore de maison» (62). «En ce sens exactement, conclut l'auteur, YvTroKeifievov est le fondamental et la priorité de YvTroKeifievov est celle d'un fondement ». Cette priorité, M. Boehm la montre à l'œuvre dans le raisonnement central de Z 3. « C'est ainsi que, dit-il, dans ce chapitre Z 3, Aristote démontre : le fondamental est bien le fondamental, mais il n'est pas l'essentiel. L'essentiel, lui, est bien l'essentiel, mais il n'est pas le fondamental ; il n'est fondamental que par rapport à autre chose, relativement, mais ce n'est pas en tant qu'il est fondamental qu'il est l'essentiel qu'il est » (63). Telle est la thèse de M. Boehm. Reconsidérons-la dans ses grandes lignes avant de passer à sa critique. La réflexion ontologique d'Aristote doit être conçue comme une mise à l'épreuve de l'évidence « naturelle » qui impose le concept de

(61) Métaph. V (A), 11, 1019a 2-4; la traduction est de M. Boehm (art. cit., p. 387).

(62) Le fondamental est-il l'essentiel f, p. 388. M. Boehm renvoie, à propos de cette doctrine du fondamental chez Aristote, à An. Post. II (B), 11, Phys. II (B), 9 et Oen.

et Cor.

II

(B), 11.

(«3) Art. cit., p. 388.

Vajporie de <t Métaphysique VII (Z), 3 »

357

sujet comme concept de la substance. Cette réflexion commence par la question : le concept de sujet est-il un concept adéquat pour saisir l'être substantiel de la matière, de la forme et du composé (64), sinon pourquoi a-t-il néanmoins la priorité ? La réponse tient en ces mots :

le concept de sujet est insuffisant mais cependant premier. Il est insuffisant parce qu'être sujet c'est de soi être un fondement, rien que cela et que donc ce n'est pas être l'essentiel. Il est premier, parce qu'être substance, c'est en tant que tel être essentiel est que l'essentiel n'est qu'essentiel et non fondement (65). Il y a dans le raisonnement central de Z 3 une ambiguïté sur le concept de sujet. Le sujet dernier de prédication y est recherché comme substrat sans qu'on s'enquière d'une distinction éventuelle entre les deux concepts. Les mots eux-mêmes témoignent de cette confusion (66).

(64) L'ouvrage de M. Boehm présente une interprétation non métaphysique de l'ontologie aristotélicienne. C'est ainsi que la forme n'est pas interprétée chez lui comme un principe métaphysique. Elle appartient au domaine de l'évidence naturelle d'où elle se trouve ultérieurement reprise dans le « Vorblick » ou regard préalable du métaphysicien sur l'évidence naturelle. En cela l'interprétation de M. Boehm est en accord avec la pensée heideggerienne : elle conçoit la pensée de l'être « comme logos du phai- nesthai, c'est-à-dire comme explicitation des fondements du paraître, fondements qui appartiennent eux-mêmes à l'ordre du paraître » (cf. J. Vax de Wiele, Fenomeno- logie en Metaphysica, dans Tijdschrifi voor Philosophie, 1967 (29), pp. 3-52, p. 4, 50). (65) « Nennen wir das Zugrundeliegende-als-solches oder das, als was das Zu- grundeliegende das Zugrunde liegende ist, das Grundlegende, und das Wesenhafte-als- solches oder das, als was das Wesen das Wesen ist, das Wesentliche, so verbleibt uns als Ergebnis der Erôrterung ûber Vorrang und Unzulânglichkeit des Wesensbegriffs des Zugrundeliegenden die einfache Einsicht. Das Grundlegende ist das Grundlegende, aber es ist nicht das Wesentliche ; das Wesentliche ist das Wesentliche, aber es ist nicht das Grundlegende». (R. Boehm, op. cit., p. 214).

(**) rreptcupovfiévœv (1029a 10), xnrofiÀvov (12), àtf>cupovnévov (16), vnoXeiTrôfievov (17). Le raisonnement célèbre de Descartes à propos du « morceau de cire » n'est pas sans analogie avec celui d'Aristote en Z 3. < Toutes les choses qui tombaient sous le goût ou l'odorat, ou la vue, ou l'attouchement, ou l'ouïe se trouvent changées et cependant

la même cire demeure

qui n'appartiennent pas à la cire, voyons ce qui reste. Certes il ne demeure rien que

» Cf. Méditations, traduction du

duc de Luynes (éd. Adam-Tannery, t. IX, p. 24). M. Boehm cite ce texte à l'appui de la thèse qu'il propose : la métaphysique cartésienne et plus largement la métaphysique des temps modernes est une métaphysique de la subject(iv)ité au sens qu'elle accomplit la confusion, dénoncée par Aristote, entre le fondamental (sujet) et l'essentiel. Voir à ce propos R. Boehm, Spinoza und die Metaphysik der Subjektivitcit, dans Zeitschrifi fiir Philosophische Forschung, 1968 (22), pp. 165-186.

Considérons-le attentivement, et éloignant toutes les choses

quelque chose d'étendu, de flexible et de muable

358

René Claix

C'est sous cette réserve, à savoir l'identification confuse du principe de référence dans la prédication et du substrat (ovtcd oKoirovfiévois) que le raisonnement conclut à la manifestation de la seule matière comme étant la substance (67). Mais quand Aristote dit « ovrta oK07rovfx4vois » « pour ceux qui considèrent de cette façon», cela paraît bien sous-entendre que l'on pourrait choisir de considérer les choses d'une autre façon. C'est précisément ce que fait Aristote. Selon lui, le dire prédicatif se réfère de manière abstraite au tout du réel spécifié de telle ou telle manière selon ce que dénote le terme sujet employé comme substitut pour le représenter (68). La distinction du fondamental et de l'essentiel n'est donc pas pertinente là où on voudrait la situer, à savoir dans l'élucida- tion du principe de référence ultime du dire prédicatif. Elle a plutôt sa place ailleurs, là où Aristote, une fois admise l'attribution de la primauté substantielle au sujet dernier de prédication, s'interroge sur le principe de cette attribution. C'est alors que se manifeste la distinction entre le principe formel, YeîSos immanent et le support ou fondement informé par ce principe, la ûÀ^69). C'est ce concept de sujet qu'il est légitime d'identifier à celui de fondamental, non celui de sujet dernier de prédication qu' Aristote introduit en Z 3. Cette idée de sujet dernier de prédication n'est pas discréditée par Aristote comme idée préphilosophique sur ce qu'est la substance ; elle a reçu au contraire pour la première fois chez lui un statut et une portée proprement philosophiques comme représentant ce à quoi appartient la priorité substantielle.

Conclusion

La question maîtresse du livre VII (Z) de la Métaphysique, relative à la substance, se manifeste au terme de cette étude comme triple. Trois sous-questions y sont impliquées. La première : à quoi s'attribue premièrement le concept de substance ? La seconde : quelle est la signification du concept de substance dans cette attribution ? La troisième :

qu'est-ce qui fonde l'appartenance du concept de substance à ce à quoi

(«?)

Cf. Métaph. VU (Z), III, 1029a 18-19.

(68) Seul le composé de matière et de forme peut assumer la fonction de sujet dernier dans l'ordre de la prédication, la matière (première) ne pouvant être que substrat (réel) de la forme et co-principe dans la substance complète. Voir à ce sujet S. Thomas, In Métaph., n° 1289.

(69) Les chapitres 10 et 11 du livre Z sont importants à ce sujet.

Vaporie de « Métaphysique VII (Z), 3 »

359

il s'attribue originairement? L'étude que l'on conclut s'est attachée explicitement à la première question pour manifester l'originalité de la réponse qu'Aristote lui donne par rapport à celle que Platon lui donnait. Le concept de substance s'attribue originairement au sujet dernier de la prédication. Nous avons montré à la suite de M. Boehm que cette affirmation doit être considérée comme une affirmation aporé- tique, de nature à embarrasser la pensée réfléchissant à ce qu'est en général une substance. Mais nous avons démontré cette thèse en lui donnant un sens différent de celui que lui donne M. Boehm. Quel statut, en effet, donner à la définition de la substance comme

sujet, qu'Aristote énonce au début de sa recherche? M. Boehm y voit l'expression de l'évidence naturelle sur les choses qui sont substances. Ce n'est pas encore, selon lui, une vérité proprement philosophique, mais c'est une vérité du sens commun dont la mise à l'épreuve est l'affaire de la philosophie. La réflexion philosophique commence par l'épochè ou suspension du consentement naïf à cette vérité, propre à l'attitude dite « naturelle ». Aristote s'emploierait à rendre raison de cette antecedence ou primauté du concept de sujet comme concept de la substance et à la fois de son insuffisance telle qu'elle se manifeste au regard du métaphysicien. Mais est-ce bien là le statut ontologique du concept de sujet ? Nous avons montré que la définition de la substance comme sujet doit être tenue pour une affirmation proprement philosophique, reflétant la prise de position originale d'Aristote sur ce qui doit être dit la substance. Non pas l'idée, l'universel, mais ce à quoi se réfère ultimement la prédication de l'idée, de l'universel. La raison de la priorité du concept de sujet dans l'étude de la substance, ce n'est pas qu'il est préphilosophique, mais qu'il est philosophiquement originaire, compte tenu de l'optique propre à l'ontologique aristotélicienne. Il s'ensuit que le concept philosophique adéquat de la substance n'est pas fourni par un concept autre que celui de sujet, mais par le concept pleinement articulé de sujet. Il resterait à montrer comment

Métaphysique sur le ri fy eîvcu

et refSos" immanent a pour fonction de lever l'équivoque qui pèse sur le concept non articulé de sujet, qui comme tel est un concept non évident de substance, pour faire de ce concept un concept suffisant de la substance.

l'exposé dans le livre VII (Z)

de la

Mons.

René Claix.