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Pierre GONZALEZ de GASPARD

L’instant

L'Instant

Pierre GONZALEZ de GASPARD
Editions libres de la Cerisaie

L'Instant
Pierre GONZALEZ de GASPARD
Published by Editions libres de la Cerisaie
ISBN: booktype:linstant
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LE MONDE SELON WITTGENSTEIN ............................................................................................... 1
LA NATURE DU FAIT : L’INSTANT ................................................................................................... 3
KIERKEGAARD M’A FAIT PEUR ....................................................................................................... 5
EPICTETE ET SON MANUEL ............................................................................................................. 7
LE PONT RUSSELL-WITTGENSTEIN ............................................................................................... 9
RUSSELL – WITTGENSTEIN (Suite) ............................................................................................... 11
L’EVEQUE-PLANTEUR ..................................................................................................................... 12
LA LENTILLE DE SPINOZA ............................................................................................................. 14
L’INSTANT DE HUME ....................................................................................................................... 16
MEMOIRE SELECTIVE OU MEMOIRE D’ELEPHANT ? ............................................................... 17
L’INSTANT DE L’OUBLI .................................................................................................................... 18
LA FORCE DE L’OUBLI ..................................................................................................................... 20
PHYSIONOMISTE OU PAS ? ............................................................................................................. 21
LA TOUR DE BABEL .......................................................................................................................... 22
LES INSTANTS DE VATEL ............................................................................................................... 24
PURAS MENTIRAS ............................................................................................................................. 25
L’ADULTERE ....................................................................................................................................... 27
MON CORYDON ................................................................................................................................. 29
LA LIBERTE SARTRIENNE .............................................................................................................. 31
L’ENGAGEMENT DU PHILOSOPHE ............................................................................................... 33
LE NIHILISME .................................................................................................................................... 35
LE FAIT DU PRINCE ......................................................................................................................... 36
LA JUSTICE ET L’INSTANT ............................................................................................................. 37
LES COLONS DE LA RUE BLANCHE ............................................................................................. 39
DELICES DE CAPOUE OU SARDINES EN PROVENCE ? ............................................................ 40
L’ART .................................................................................................................................................... 41
GUERNICA .......................................................................................................................................... 43
LA VENTE AUX ENCHERES ............................................................................................................ 44
LA CALLAS A-T-ELLE VRAIMENT DISPARU ? ............................................................................. 45
DE SIMONE WEIL A MAURICE BEJART ....................................................................................... 47
ZENON D’ELEE, LE CINEMA ET LES BANDES DESSINEES ..................................................... 48
LA MORT D’OSMAN ........................................................................................................................... 49
DIEU ..................................................................................................................................................... 50
IN FINE ................................................................................................................................................ 51
APPENDICE ........................................................................................................................................ 52

LE MONDE SELON WITTGENSTEIN

Me pardonnera-t-on de commencer ce modeste ouvrage par un geste d’iconoclaste ?
Peut-être, si l’on veut bien considérer que ce geste dissimule mal une admiration sans bornes pour ce
philosophe au nom dur et fort : Wittgenstein. Ludwig pour l’intime que, à titre posthume, pour lui, je
suis devenu en quelques jours.
Iconoclaste en ce que, moi le puiné en tout, surtout dans la philosophie, je me permets de dire, parce que
je le pense, que Wittgenstein pèche souvent par répétitions, redites, redondances.
Dans son immense traité tout petit, le Tractatus logico-philosophicus d’à peine plus de cent pages, on a
l’impression d’un fourre-tout génial, d’un bric-à-brac. Décidément, quelle forfanterie de ma part, dans
un tel jugement premier !
Mais je persiste et je signe.
Donc, en dehors du titre qui se rapproche de Spinoza (voir le chapitre III), Tractatus théologicopoliticus, au latin ronflant, pompeux même, on voit défiler des aphorismes de différentes longueurs et
épaisseurs dans une langue apparemment claire, mais qui s’entrechoque, se contredit, parfois, verse
dans les mathématiques sibyllines, n’ennuie certes jamais, mais déroute souvent.
Ce n’est pas pour rien que Bertrand Russell, philosophe connu qui introduit l’ouvrage de Wittgenstein,
s’exprime ainsi :
« Pour comprendre le livre de Wittgenstein, il est nécessaire de concevoir quel est le problème qui
l’occupe. Dans la partie de sa théorie qui traite de la symbolisation, il s’intéresse à la condition qui
devait être remplie par un langage logiquement parfait ».
Et, à la page suivante, Bertrand Russell affirme :
« Le premier requisit d’un langage idéal serait qu’il devrait y avoir un nom pour chaque objet simple
et jamais le même pour différents objets simples ».
Comme je m’adresse tout d’abord à ceux qui parlent ma langue, aux français, je pense, comme tout
cartésien, que la brièveté du langage est une force de plus.
« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » nous rappelle constamment Boileau. Descartes, justement,
nous a livré l’essentiel de sa philosophie en quelques phrases, en quelques maximes : quatre. Mieux
encore, on pourrait dire que tout Descartes tient dans le fameux « Je pense, donc je suis », soit cinq mots
et que, en latin, il réduit même ce tout à trois : « Cogito ergo sum ».
Comme nous le verrons bientôt, ce qui prouve que je tombe aussi dans le travers des répétitions et des
redites, un débat doit s’instaurer et s’instaurera sur la traduction en français du mot allemand, « Die
Gesamtheit », base fondamentale du système philosophique de Wittgenstein.
Mais notre bonheur revient vite. Dans ce texte fondamental, le Tractatus logico-philosophicus, de
véritables pépites, des richesses pour l’humanité :
« La substance est ce qui subsiste indépendamment de ce qui a lieu »

1

Ou bien
« La subsistance des états de choses et leur non-subsistance est la réalité ».
Pourquoi, pour moi, différer davantage l’entrée dans ce qui, à mes yeux, est le fondement de ma
modeste pensée philosophique.
Partons, pour cela, de l’aphorisme n°1.1 qui constitue la plus belle pépite offerte par notre philosophe.
Le débat naît de la langue allemande utilisée :
« Die Welt ist die Gesamtheit der Tatsachen, nicht der Dinge ».
Die Gesamtheit. Voilà justement un mot qui ne remplit pas la condition fixée par Bertrand Russell : « le
langage idéal serait qu’il devrait y avoir un nom pour chaque objet simple et jamais le même pour
différents objets simples ».
Or, ici, le « coupable » n’est pas Ludwig Wittgenstein, mais bien la langue qu’il emploie, sa langue de
naissance, en Autriche, pourtant langue de nos plus grands philosophes, l’allemand.
En effet, die Gesamtheit signifie totalité ou ensemble. Au choix.
Le traducteur de l’édition française, suivant en cela d’autres penseurs et ne commettant ainsi pas
d’erreur, choisit le terme de totalité :
« Le monde est la totalité des faits, non des choses ».
Phrase monstrueusement capitale, tournant de la philosophie, base de ma pensée et du présent livre.
Il faut donc, dès lors, trancher, choisir ou la totalité ou l’ensemble.
Je préfère l’ensemble.
La totalité traduit le nombre, rend compte, en effet, de ce que ce sont bien les faits, tous les faits, et non
pas les choses, qui constituent le monde.
Mais ce monde n’existe, nous y reviendrons, que passant par le prisme de ma conscience, par ma lentille
de Spinoza.
Le mot ensemble me paraît mieux traduire cette appréhension personnelle de la réalité du monde. Il
introduit quelque chose de plus que celui de totalité. C’est un tout qui non seulement existe, mais qui
s’impose à tous, nous le verrons, dans chaque conscience ou chaque inconscient d’individu : un
ensemble.

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LA NATURE DU FAIT : L’INSTANT

Si Lucrèce vivait aujourd’hui, au lieu d’avoir vécu il y a deux mille ans, il aurait lu Ludwig Wittgenstein
et n’écrirait plus « De natura rerum », de la nature des choses, mais bien « De natura factorum », de la
nature des faits, ou plus exactement, du fait.
C’est ce dont nous allons maintenant parler.
Le fait est donc, selon Wittgenstein, ce qui fait le monde, pour chacun d’entre nous. C’est donc un monde
servi à domicile, par un restaurateur complaisant, la nature ou la vie.
A l’époque romaine, on s’arrêtait aux choses. C’était un premier pas. Aujourd’hui, grâce à Ludwig
Wittgenstein, nous mettons donc en avant les faits, plus exactement, selon moi, le fait.
Quel est-il ?
Le fait est. C’est un fait. Tautologie évidente. Truisme certain. Et il constitue la racine du monde. En
quoi ?
Le fait de Wittgenstein pourrait être un fait quelconque.
Sa durée importe peu.
Cela peut aller du coup de foudre entre deux êtres humains, ultra-bref, à un fait de très longue durée.
Quelques secondes ou moins, jusqu’à la guerre de Cent ans. On ne peut pas mieux dire. Le fait est une
tranche de durée, fine ou épaisse, peu importe, mais qui se distingue, par notre conscience ou notre
inconscient, du reste de nos vies.
Et c’est un fait instantané.
Ludwig Wittgenstein a parfaitement « vu » le monde : un ensemble de faits, mais ce qu’il sous-tend, sous
ces aphorismes ultra-courts mais grandioses, c’est la notion de l’instant.
L’instant.
Son étendue, nous venons de le voir, importe peu. C’est son existence qui compte. Un instant, dès lors
qu’il existe, a une valeur incommensurable. Il a des vertus sublimes que nous allons étudier.
L’instant est comme l’atome dans la molécule de la vie. Il est la cellule de base, le substratum de tout.
Wittgenstein n’a-t-il pas dit :
« Ainsi en est-il, en règle générale, en philosophie : l’individuel se révèle toujours comme étant sans
importance, mais la possibilité de chaque cas individuel nous révèle quelque chose sur l’essence du
monde »
Individuel sans importance ? Fausse vérité. Trompe-l’œil de la nature. Au contraire, dernière chaque
cas individuel, comme sous un caillou sur la plage, peuvent fourmiller d’innombrables révélations sur
l’essence du monde. Des instants.
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Mais des instants privilégiés. Comme par une sorte de prédestination, des instants sont choisis, sont
mis en exergue, comme en un chapelet que l’humanité égrène. N’y voyez cependant aucune
considération religieuse. Les faits, les instants, vécus par l’humanité tout entière, se suffisent à euxmêmes. Ils n’ont nul besoin d’une charge religieuse. Ce sont des électrons essentiellement libres.

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KIERKEGAARD M’A FAIT PEUR

Il m’a fait peur, ce mot-là, l’instant, sous la plume de Soren Kierkegaard, au détour d’une nouvelle
lecture de la liste de ses œuvres géniales, égrenées au cours de sa vie brève.
Un moment d’angoisse. Lui, le philosophe de base, d’appui total, lui, l’un des points de départ de
l’existentialisme, lui avait osé se servir de ce mot, l’instant. Et dans un titre. Un titre d’ouvrage !
Catastrophe !
La peur passée, elle ne peut durer, par définition, qu’un instant, la réflexion reprit sa place.
Tout d’abord la nature de l’œuvre. Une revue, un simple magazine. Un écrit qui peut recouvrir des
trouvailles, certes, mais qui passe à la vitesse d’un météore qui ne se jette heureusement pas dans la
mare des œuvres philosophiques majeures, la mare sacrée. Bien gardée.
De plus, son thème, une violente polémique contre l’Eglise, n’est pas, pour aujourd’hui, le mien.
Premier soupir de soulagement.
Avançant dans l’espoir retrouvé, je me dis, en outre, que chez les philosophes, le nombre de titres
d’ouvrages s’entrechoquant, se culbutant, au risque de se faire disparaître, de s’auto-détruire, est légion.
L’entendement humain, par exemple, si l’on voulait, suffirait à priver David Hume, par son Enquête
concernant l’entendement humain, John Locke, par son Essai sur l’entendement humain, de tout droit
d’auteur, accusés, d’une manière d’ailleurs réversible, de plagiat.
Le contrat social que nous français accordons seulement à notre grand Jean-Jacques Rousseau, perdrait
un peu de cette paternité, si l’on allait creuser chez Hobbes, le prétendu maudit, et surtout, chez Hume
et Spinoza, pour lesquels le changement de nom en « pacte » social ne constituerait pas une suffisante
protection.
Alors, « L’instant » de Soren Kierkegaard ? Une fausse alerte, heureusement.
Bien sûr, ce touche-à-tout génial en philosophie a frôlé cette idée, dans son ensemble créateur, mais il
n’est pas sorti du sens premier de ce mot d’instant, le caractère extrêmement bref d’une portion de
temps. Le temps, ce problème philosophique capital, est donc peut-être chez Kierkegaard, la source
même du choix de ce mot qui, pour moi, est devenu magique.
A la lumière de ce nouvel éclairage de la pensée de Soren Kierkegaard, revenons à Wittgenstein et,
obligation absolue sous peine de me voir accuser d’abandon ou même de trahison, moi-même, revenonslui donc pour montrer en quoi l’instant de Wittgenstein et de l’auteur de ce livre est complètement
différent de celui de Kierkegaard.
Pour Ludwig Wittgenstein, rappelons-le, c’est le fait qui prend ses lettres de noblesse et qui dégrade les
choses du monde. Il est, pour la première fois, en philosophie, mis sur un piédestal. On ne voit plus que
lui. La phrase, on s’en souvient, est une merveille de concision. Elle entre, de plein fouet, et pour y
rester, dans la mémoire sélective.
L’instant de Kierkegaard, qui n’est qu’un titre, s’écroule. Il n’a pas le même contenu, la même nature
que le fait de Wittgenstein. L’un n’est qu’une forme du temps, l’autre englobe tout ce qui est événement
tout ce qui se produit, restant à savoir ce que l’on veut garder, à travers la « lentille de Spinoza ».
5

Ce que je crois pouvoir revendiquer modestement, c’est d’avoir donné au fait, devenu chez moi l’instant,
un contenu complété, une charge nouvelle.
L’instant de Soren Kierkegaard est de nature simple. Il est la minute, la seconde. Il passe très vite,
inexorablement. Peu lui importe d’être vide, insignifiant, il ne se préoccupe pas de ce qu’il recouvre.
Le fait de Ludwig Wittgenstein est le contraire. Il prend plus ou moins de temps, un centième de
seconde ou un siècle, mais il n’est pas vide. Il n’existe que par son contenu et la connaissance de ce
contenu.
Mon instant est la fusion des deux thèses. Il ne peut se concevoir, être conservé, que s’il a intégré au
moins un fait. Les autres passent, comme des comètes folles. Dans la mosaïque de mon instant, les
chromosomes du temps et du fait sont à stricte égalité. Pas de jaloux. L’équilibre parfait. L’instant est
égal au temps, plus le fait. Cependant, comme je viens de le rappeler, le temps, égal en valeur au fait,
est variable en durée, d’où le symbole tv.
La formule concernant l’instant devient donc :
I = tv + f
et le monde (M) est donc :
M = n (tv + f)
ou
M = nI
(n servant à noter un nombre indéterminé).
Eh bien, malgré Kierkegaard, que j’admire et que j’adore, lui pardonnant une nuit de véritable angoisse,
je me rendors, tranquille.

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EPICTETE ET SON MANUEL

Quelle idée d’appeler un immense apport à la philosophie un manuel, comme si cela était destiné aux
élèves de l’école primaire ou, peut-être, quand même, aux étudiants d’une Faculté des Lettres !
Quel métier, plutôt quel état, peut rendre quelqu’un tout à fait stoïcien ? bien sûr, celui d’esclave. « A
land of slaves shall never be mine », affirmait Lord Byron. Facile à dire pour un poète, alors que les
idées mêmes d’abolition d’esclavage, pas encore de la peine de mort qui viendront plus d’un siècle et
demi après, prennent seulement corps. Du moins dans l’élite, du moins chez les poètes.
Stoïcien donc, Epictète. Au paroxysme. A son maître qui lui tordait la jambe dans un appareil de
torture, Epictète aurait dit : « Tu vas la casser ». Instant capital, fil du rasoir : cassera ou ne cassera
pas. La jambe casse. Epictète commente simplement le fait. « Ne te l’avais-je pas dit ? ».
Fort heureusement, pour l’époque, il vécut assez longtemps et laissa le soin de rédiger ses pensées
philosophiques, les Entretiens et le Manuel, à l’un de ses disciples, Arrien de Nicomèdre. Ce dernier
n’était pas un philosophe de métier, ce qui prouve que, d’une part, on peut faire de la philosophie sans le
savoir, comme la prose de Monsieur Jourdain et que, d’autre part, on peut même laisser son nom dans
l’histoire de la philosophie sans être philosophe de métier. Un esclave et un « amateur » en philosophie
et voilà une des bases de la pensée philosophique universelle !
En quoi Epictète peut-il aujourd’hui être présenté comme un précurseur de Ludwig Wittgenstein et de
la philosophie de l’instant que je développe ici ?
L’exemple ci-dessus de la jambe brisée permet le démarrage du commentaire. Pour un non-Stoïcien,
peut-être vous et moi, cette fracture est une catastrophe. Pendant longtemps, on ne pourra plus
travailler, courir, jouer au tennis ou faire du ski.
Pour Epictète, ce n’est qu’un fait : elle est cassée. Pour moi, de plus, c’est un fait instantané, un simple
instant.
Avant de rechercher comment la réduire, cette fracture, comment sortir de cette impotence passagère, il
faut constater. Un procès-verbal de constat du fait, de l’instant. Epictète n’est qu’un huissier, à Rome,
au service de lui-même. Au point où il en était dans son stoïcisme, un peu plus, il devenait son propre
chirurgien. L’entrée du scalpel dans sa propre chair n’eût été pour lui… qu’un autre instant.
Dans ce petit ouvrage, on ne peut pas donner à Epictète la part du lion. Il est néanmoins immense, dans
son être même (voir ci-dessus), mais surtout dans les principes.
Venons-en à ce qui constitue le « pont » entre lui et la philosophie de Ludwig Wittgenstein et celle de
l’instant.
C’est sous le titre génial « Les choses qui dépendent de nous et les choses qui ne dépendent pas de nous »
qu’Epictète aborde sa thèse la plus importante. Il part de l’idée que, parmi les choses qui existent, les
unes dépendent de nous, les autres pas.
Les jugements de valeur, l’impulsion à agir, le désir, l’aversion. Je suis concerné au premier chef et je
puis, peut-être, intervenir. Le corps, ce que nous possédons, les opinions des autres, cela nous échappe.
Dès lors, l’action n’est possible que sur les choses qui dépendent de nous.
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Franchissons deux millénaires. Ludwig Wittgenstein, passons-lui le flambeau d’Epictète :
« Le monde est indépendant de ma volonté ».
Cette continuité de pensée philosophique éblouit : si tous les gars du monde…
Ainsi, ce monde, ensemble, nous l’avons vu, de faits instantanés, d’instants, m’échappe, au premier
abord. Il est hors de moi, hors d’atteinte, hors d’appréhension. Je ne suis, au départ, qu’un spectateur
impuissant, n’ayant payé ma place que par le douloureux enfantement que subit ma mère et par la
conscience de la fin attendue, inexorable, inévitable.
Je n’ai d’action que sur moi-même et encore, dans la mesure où mes faits dépendent de moi. Sur mon
instant : Epictète constatant sa jambe cassée et choisissant le remède de l’humour. Sur mes instants,
par ma mémoire, etc…
Ma volonté de puissance n’a donc qu’un seul terrain d’action : les faits, les instants, qui dépendent de
moi.
Or, ce sont les plus importants. Cela doit nous redonner du courage.

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LE PONT RUSSELL-WITTGENSTEIN

S’aimaient-ils ? Bertrand Russell et Ludwig Wittgenstein. Si la préface du Tractatus logicophilosophicus de Wittgenstein fut bien écrite par Russell, en mai 1922, bien des signes montreraient au
contraire des différences sensibles, sur le plan philosophique.
Bertrand Russell vécut plus longtemps, quatre-vingt-dix-huit ans, pour soixante-deux, pour Ludwig
Wittgenstein, mais ils furent contemporains assez longtemps, le premier tiers du XXème siècle. Le
temps de s’aimer ou de se haïr. Jugeons-en.
Bertrand Russell, l’aîné, pour commencer.
Sa philosophie, exposée dans de nombreuses œuvres, mais parfaitement résumée dans « The problems
of philosophy », part du sense-datum. Nom barbare, en tout cas de facture latine. Il définit ainsi les
sense-data :
« The things that are immediately known in-sensation ».
Les choses que l’on connaît immédiatement par la sensation.
Je souligne l’adverbe immédiatement. C’est le point capital.
Les sense-data se distinguent, pour Russell, de l’objet lui-même, ce sont les couleurs, les sons, les
odeurs, l’apparence dure, rude ou autre des choses.
L’objet lui-même, réel, s’il existe, il l’appelle « the physical object ».
S’il existe.
La prise de distance, par rapport à l’objet réel, « physique », est évidente. Platon n’est pas loin,
l’idéalisme grossit. A la limite, un objet n’existerait que dans l’esprit des êtres humains.
Revenons aux sense-data. Aux impressions premières.
Pour rejoindre Ludwig Wittgenstein, il y a un fossé. Comment passer de ces impressions premières aux
faits qui, selon Wittgenstein, seuls, constituent le monde ? Il faut un pont.
Ce pont se trouve, au moins dans ses arches, dans l’adverbe utilisé, plusieurs fois, par Bertrand Russell,
« immediately », immédiatement.
Immédiatement, c’est le propre de l’instant. N’oublions pas que, en allemand, si der Augenblick signifie
l’instant, der Blick est le coup d’œil. On ne peut pas plus court.
Ainsi, l’instant est bien l’essence du sense-datum de Bertrand Russell. Et l’instant est aussi l’essence,
selon moi, du fait de Ludwig Wittgenstein qui, avec ses semblables, constitue ma connaissance de
l’ensemble du monde. Car le fait de Ludwig Wittgenstein, sans qu’il l’ait dit, mais évidemment
pourtant, est un fait instantané.

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Alors, le pont se réalise. Les sense-data de Bertrand Russell sont des arches, comme les faits de Ludwig
Wittgenstein. La notion de l’instant les relie. CQFD.

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RUSSELL – WITTGENSTEIN (Suite)

Proche, très proche. En apparence. Russell écrit la préface du livre capital de Wittgenstein, le Tractatus
logico-philosophicus. Il aide Ludwig Wittgenstein à devenir professeur à Cambridge. L’autrichien se
fait anglais sous le patronage de Russell.
Proche aussi, dans le temps. Presque la même génération.
Proche, enfin, philosophiquement. L’atomisme de Russell, ses « sense-data », se retrouve dans les faits
désignés par Wittgenstein comme constituant seuls le monde. La molécule, chez l’un, Russell, c’est chez
l’autre, Wittgenstein, l’état de choses.
Les deux partent donc de faits immédiatement visibles.
L’adverbe « immediately » revient constamment sous la plume de Russell :
« Things that are immediately known in sensation ».
Ces choses (Wittgenstein et moi dirions les faits) que l’on connaît par perception immédiate ou, mieux
encore, « of which we are immediately aware », dont nous prenons immédiatement conscience. Que
d’eau apportée au moulin de Wittgenstein et au mien. Nous y reviendrons : les faits, pour moi l’instant,
ne prennent vie que par notre conscience ou notre inconscient, instantanément.
En un flash. Cette appréhension et peut-être retenue par la conscience créent, et elles seules, le fait,
l’instant seul valable, seul marquant :
« It is private to your mind and would not exist if you did not ».
Ce fait vous appartient, à vous seul, heureux ou malheureux propriétaire et n’existerait pas si vous ne
le vouliez pas. Autonomie de la volonté, de la propriété. Caractère individuel de la perception du monde.
Comme à travers la seule vision que chacun de nous possède, nos propres lunettes, la lentille de
Spinoza.

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L’EVEQUE-PLANTEUR

Quel mauvais homme, au premier abord, ce George Berkeley, l’évêque-planteur ! Justifier l’esclavage,
passe encore pour un propriétaire de plantations, à Whitehall (Amérique), ce qu’il fut. Un marchand n’a
pas d’oreilles, l’exploitation de la terre passe, pour certains, sans vergogne, par celle de l’homme. Mais à
peine un peu plus d’un siècle, seulement, avant l’abolition de l’esclavage, en faire l’apologie, c’est peutêtre un peu fort.
En plus d’être évêque ! Bizarre conception de la nature de ses ouailles : un troupeau de serfs. On
attendait mieux d’un prêtre irlandais, dont le rôle aurait plutôt été d’affranchir de tels êtres enchaînés.
Mais le comble de la part de ce prêtre, c’est d’avoir pris en esclavage la base même de son ministère, le
subtratum de sa pensée religieuse, les textes chrétiens eux-mêmes. Berkeley soutient en effet, - il faut
quand même un certain aplomb -, que les Saintes Ecritures donnent une totale justification à
l’esclavage.
Le contraire de son compatriote, autre George, mais Gordon, Lord Byron : « A land of slaves shall never
be mine »: « Je n’appartiendrai jamais à une terre d’esclaves ».
Mais, par ailleurs, ce Berkeley, quel philosophe ! Qui, de plus, pour moi, a parfaitement « perçu », avant
Wittgenstein et peut-être, modestement, moi, notre nature commune du monde. Il dit :
« Le monde représenté pas nos sens requiert d’être perçu pour exister en tant que tel ».
Ou bien, en latin, qu’il maniait autant que l’anglais :
« Esse est percipi aut percipere »
Etre, c’est être perçu ou percevoir.
Comment, prétendu philosophe de l’instant, ne serais-je pas d’accord avec ce principe ? Le monde
n’existe pas s’il n’est pas perçu.
Une première petite différence réside dans la certitude que j’ai que ce n’est pas n’importe qui qui «
perçoit ».
Ce n’est pas, comme le dit Berkeley, l’esprit humain ou divin. C’est moi et uniquement moi. Ma
conscience ou mon inconscient. Je suis le seul percepteur de ce monde.
La seconde légère différence concerne ce qui est perçu : ce n’est pas le monde, ce sont, pour
Wittgenstein, les faits du monde et, pour moi, les faits instantanés, les instants du monde.
Cependant, comme on le voit, George Berkeley est bien un grand philosophe et cela doit lui valoir, de
notre part, en ce qui concerne son péché, capital, d’apologie de l’esclavage, une partielle absolution.

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LA LENTILLE DE SPINOZA

Appliquons le premier principe tiré du second aphorisme de Wittgenstein : le monde est l’ensemble des
faits instantanés, non des choses.
Comment l’appréhender ? Ce monde ?
Je conçois généralement tout d’une manière collective. La politique, par exemple. La conquête de la cité,
de la polis, micro ou mega, ne se conçoit que, même si une idée de génie est née chez un seul être, par la
force, souvent, en tout cas, dans l’unité des hommes. « Travailleurs de tous les pays, unissez-vous », pas
seulement pour les vendanges annuelles, mais pour la direction d’une cité, d’un pays.
Dès lors, pour l’appréhension philosophique du monde, on peut penser, initialement, à une espèce de
télescope géant.
Un focus énorme. Un grand système de rassemblement d’informations quasi célestes, divines, diraient
les croyants. Un télescope aux dimensions surhumaines, comme au sommet d’un superbe Pic du Midi.
Ce serait comme la « réserve de l’humanité en faits instantanés », en images (WITTGENSTEIN a
beaucoup écrit sur l’image). Comme une immense banque ouverte à tous, à prêt zéro. On y puiserait
comme dans le lac de Tibériade, à pleines mains, libres. A chacun ensuite sa pêche miraculeuse, mais le
départ serait parfaitement collectif.
Or, il n’en est rien.
Le télescope n’existe pas, surtout pas géant. L’objet de base est ridiculement petit : une lentille. Une
lentille de vue.
Nous la devons à l’immense SPINOZA, polisseur de lentilles pour lunettes. Merci Baruch.
Ce n’est pas une appréhension collective, de masse, qui fonde notre connaissance. C’est notre individu,
seul, comme un grand, même pour le nouveau-né, peut-être même pour l’embryon, qui choisit le fait
instantané, l’instant qu’il privilégie. Notre époque affirme porter au pinacle l’individu, elle ne fait que
rappeler que c’est de l’essence de l’homme d’être seul, royalement seul, face à l’immensité du monde et
qu’il ne peut le comprendre que par la lentille de SPINOZA.
Par bribes. Mallarmé l’avait senti, passant de la vue au son. « La voix », là encore, Dieu, pour les
croyants, la voix du monde pour les autres, ne parvient au sonneur que « par bribes » La différence
capitale est cependant que cette voix n’est pas creuse. Elle est pleine. Pleine de tous les enseignements,
de toutes les richesses.
La lentille de SPINOZA explose donc de tous les rayons captés.
Son panthéisme en est la transposition spirituelle, pour certains encore, religieuse.
C’est dans chaque chose, dans chaque parcelle de vie terrestre, que l’Idée entre.
Nous reviendrons sur l’idée d’atomisme qui se dégage immédiatement.
Pour l’instant, puisque nous n’en sommes qu’au début de notre parcours, énonçons donc une première
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idée : l’appréhension du monde n’est pas collective, n’est pas donnée à l’humanité tout entière, en
cadeau de bienvenue, elle est individuelle, créée ou recréée, nous y reviendrons aussi, par chacun.
Mais, pour chausser les lunettes de SPINOZA, pour mieux utiliser la lentille polie par Baruch, il faut
parfois la solitude, le retirement de ce monde même que l’on veut absorber, connaître.
On pense alors, immanquablement, au NOÉ de Marcel Proust :
« Plus tard, je fus souvent malade et c’est alors que je compris comment Noé ne put jamais si bien voir
le monde que de l’arche, malgré qu’elle fût close et qu’il fît nuit sur la terre ».
L’arche, bien sûr, c’est justement l’individu, seul, puisque les autres sont, pour Noé, des animaux. Elle
est close, enfermée dans un moi, un surmoi, comme un immense bastion hérissé de défenses. Il fait nuit
sur la terre, sur le monde. Et, malgré cette nuit, malgré son opacité même, Noé, chacun d’entre nous, le
voit, ce monde et le comprend.
Il sait l’instant.
Grâce à la lentille de Spinoza.

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L’INSTANT DE HUME

David Hume, encore un philosophe avec lequel nous allons progresser. J’aime ces écrivains anglais pour
qui le concret est leur monde, les Jonathan Swift, les Robert Louis Stevenson et, chez les philosophes,
Locke et David Hume.
Hume fait faire un grand pas à notre philosophie, celle de l’instant. Ô, pas au son des trompettes, pas
devant Buckingham Palace ou devant le Panthéon, seulement au détour d’une phrase apparemment
anodine. Dans son livre magistral et direct : « An enquiry concerning the human understanding ».
Extrayons ce joyau perdu : “The objects are too fine to remain long in the same aspect or situation ; and
must be apprehended in an instant, by a superior penetration, derived from nature, and improved by
habit and reflection.”
“Les objets sont trop fins pour rester longtemps en présentant le même aspect ou dans la même situation
; et ils doivent être appréhendés en un instant, par une pénétration supérieure, découlant de la nature, et
améliorée par l’habitude et la réflexion ».
Tout y est.
Tout y est de ce qui fait ma joie, de celle du pêcheur heureux.
Hume résume lui-même, en un trait de génie sans lendemain, comme si la comète merveilleuse
disparaissait ensuite à jamais, ce qu’est le monde : un instant. Il le saisit cet instant, tel une souris qui,
aussitôt, lui échapperait.
Mais cet instant, tout bref qu’il soit, il constate à son sujet quelque chose de plus. Il constate qu’il
l’appréhende. « Il ». L’appréhende.
Ce n’est pas son tuteur, ce n’est pas son précepteur, ce n’est pas un tiers qui lui en fait cadeau, c’est lui
qui l’appréhende.
Appréhender. Comme un voleur. Oui, aussi vite, aussi subrepticement. Le monde ne se livre, et encore
si l’on sait le prendre, que par éclairs. Par fulgurances. Par météorites.
Hume prend donc, lui aussi, mais sans le savoir, la lentille de Spinoza. C’est elle qui, soudainement, fixe
le regard de Hume sur ce qui vient de briller à ses yeux, un fait, un fait instantané, un instant.
Wittgenstein, près de deux siècles plus tard, reprendra le flambeau. Victor Hugo aurait dit : « La
lumière est toujours par quelque bras tenue ».

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MEMOIRE SELECTIVE OU MEMOIRE D’ELEPHANT ?

On entend souvent cette formule : « J’ai une mémoire sélective ». A mes yeux, chacun n’a qu’une
mémoire sélective.
Nous l’avons vu, selon Ludwig Wittgenstein et selon moi, le monde n’est pas un ensemble de choses,
mais de faits. J’ajoute que les faits ne sont que des instants.
La journée, une foison d’instants. Pour le monde entier, c’est un méli-mélo effroyable. Pour moi, comme
pour vous, il y a un ordre, un ordre chronologique. Les instants, au moins, ont le bon goût, pour moi, de
se succéder. Mais, dans cette succession qui ne cesse, apparemment, que lorsque l’on s’endort, en tout
cas, lorsque l’on meurt, il se produit une hécatombe d’instants. Comme ces spermatozoïdes qui se
bousculent pour procréer, quand un seul sera l’élu.
Cette perte d’instants est une chance. Sans elle, nous deviendrions fous.
Alors, la mémoire, c’est ce qui reste. Un ou plusieurs instants élus. Le reste, du panier.
Notre mémoire est donc nécessairement sélective. Elle ne peut pas tout prendre, sous peine de pléthore,
d’étouffement.
Et cette perte quotidienne n’est pas la dernière. Le mois veut son compte d’écartés, de défunts, dans les
instants gardés par le jour. L’année prend sa dîme, la décennie la sienne. Alzheimer ne prendra que le
reste.
Bonne organisation, finalement. Œuvre de « l’horloger », pour ceux qui croient en Dieu. Voltaire alors se
réconcilie avec lui, malgré le désastre de Lisbonne.
Un autre apologiste de Dieu, l’évêque-philosophe George Berkeley, écrivait : « We perceive a continual
succession of ideas, some are anew excited, others are changed or totally disappear » .
Et si, tout simplement, cette perte quotidienne n’était nécessitée que par la modestie de la capacité
crânienne de l’homme, contrairement à celle de l’éléphant, en apparence. Parce que nous ne disposons
pas d’un capital immense et renouvelable de neurones. Parce qu’il faut jeter par-dessus bord les bouches
inutiles.
Après tout, la mémoire, même seulement sélective, n’est-ce pas suffisant ? Personnellement, je m’en
contente pour vivre, si je regrette, pour penser et pour écrire, de ne pas en avoir un peu plus. Dans ce
cas, je vais à la recherche, à la pêche, d’instants que je croyais disparus. Je presse ma mémoire sélective
comme un citron. Mes éventuels lecteurs diront si la pêche est maigre ou pas.

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L’INSTANT DE L’OUBLI

Tout à l’heure, j’en suis sûr, j’avais une idée de génie. Et puis, schloup, elle disparut.
Nous croyons trop à notre longévité, peut-être même à notre éternité. Leurre. Qui, finalement, nous
trompe ? Dieu ou ses séides, ou nous ?
Ce que m’offre ma pensée, je le crois de longue durée. Je le prends pour argent, non seulement
comptant, mais durable. Il n’y a pas que, de cette nature, l’énergie ou le développement, les marottes
actuelles.
Comment tordre le cou à l’oubli ? Lui faire rendre gorge ? Mon cerveau y perd pied. Et surtout son
latin.
C’est comme un cancer qui me ronge. Et, avant tout, je n’en connais pas la nature. Elle m’échappe.
Je sais que son escapade n’est pas que de brève durée. Je sais que, puisque tout est de l’instant, si j’ai
laissé échapper ce trait de génie, il risque de se perdre, comme une comète, dans la nébuleuse trop
paresseuse de mon cerveau. Je suis prisonnier de ma propre philosophie. Je ne puis nullement
concevoir, contre moi, une haine quelconque.
J’attends donc, sans espoir et sans désespoir, atone, le retour éventuel de ce trait de lumière.
Finalement, c’est très peu que cela m’est arrivé. J’ai souvent appréhendé l’occasion offerte , j’ai sauté,
comme un cow-boy, sur le cheval fougueux que la vie me présentait, j’ai pris l’idée jaillissante par les
cheveux. Le drame n’en est que plus grand quand je la laisse passer, magnifique et évanescente. Une
comète qui risque de ne plus paraître.
Il faut que je me reprogramme. Que je change mon propre logiciel.
Une idée vient. Je dois immédiatement, puisque tout est de l’instant, la trier, la classer, la mettre
éventuellement en réserve. Après, il sera trop tard. La comète n’attend pas. Sa route, comme la flèche
de Zénon d’Elée, ne connaît pas d’arrêt. Comme aujourd’hui, sur le passage d’un TGV, il faut seulement
savoir d’où elle vient et où elle va. Puis, si elle nous intéresse, se dire que l’on pourra la reprendre un
jour, peut-être le lendemain. Par le Chaix ou l’Internet.
Finalement, l’oubli, c’est une école. Une école d’attention, une école de spontanéité. La paresse ne sied
pas à celui qui veut retenir l’essentiel. On ne doit pas s’endormir sur quelque chose d’important. Ce
serait un crime de lèse-mémoire. Peut-être le plus grand crime, puisqu’il crée un grand vide en soi.
Comme une cavité dans un poumon que la tuberculose a créée et que nul traitement ne pourra combler.
Et la nature, comme le poumon meurtri, a horreur du vide.

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LA FORCE DE L’OUBLI

L’inertie. L’inertie des faits un instant choisis. C’est l’M sans le C2. C’est la puissance sans l’acte. C’est
Einstein qui reste en route.
Ma lentille de Spinoza a bien fonctionné. Un instant, j’ai bien élu un fait, je l’ai rangé. Mais mal.
Car cette lentille ne fixe pas les images. Elle les prend, elle les surprend, en me surprenant. Elle a,
finalement, une grande liberté. Comme moi-même. Deux électrons libres. Alors, le résultat, ce peut être
l’oubli.
Mais, il y a, bien sûr, comme chez tout le monde, deux étages en moi. Le doble yo. L’éternelle dualité.
L’appartement principal : ma conscience. Le sous-sol, mon inconscient.
Ce que ma mémoire sélective retient, après élection, je l’emmagasine d’abord, dans l’appartement. Mais
ce dernier est souvent comme celui de Georges Inesco. Encombré de choses inutiles. Comment s’en
débarrasser ?
En laissant passer le temps. L’inertie vaincra.
Combien de fois, plus tard, je tente de faire remonter certains faits du sous-sol. Je peine. Pas
d’ascenseur ni de monte-charge. Je tourne autour, j’accumule des faits proches. Le pourchassé se fait
attendre. Parfois, l’inertie, malgré mes efforts, sera la plus forte. Souvent, ce qui me rassure, ma
patience réussit. Ma mémoire sélective, même fatiguée par l’âge ou embuée par l’alcool, retrouve sa
vigueur.
Après tout, de quoi se plaindre ?
Ce monde de faits, ce monde d’instants, est finalement bien conçu. Je rectifie, puisqu’il n’y a pas de
Dieu, bien équilibré. Même dans un cerveau, les prédateurs font leur œuvre. Ma mémoire, grâce à eux,
s’élague, ne plie pas sous le nombre. Je survis grâce à cet appauvrissement naturel.
Cette sélection est une chance. Chaque fait un instant retenu lutte pour survivre. Il serait sauf fors
l’inertie. Peu arrivent au port. Génération spontanée, mais génération d’un jour, d’un instant.
Forget me not. C’est presque un cri, ce nom anglais de fleur, le myosotis. Justement l’une des plantes
peut-être les plus oubliées aujourd’hui. C’est le cri, audible ou pas, de chaque fait de ce monde ou tout
passe à la trappe. Comme chez Ubu. Par paresse, par pléthore, par la force de l’inertie. Parce que
l’instant de la chose est passé.

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PHYSIONOMISTE OU PAS ?

Hier, oui hier, ce n’est pas vieux, on me présente une jeune fille. Blonde éclatante. Tapant dans l’œil de
quiconque. Donc, de moi. Aujourd’hui, il est vrai dans un lieu public, mais à côté de moi, tout à côté,
quelqu’un. Et je demande qui c’est. C’est elle !
Il y a vingt ans, un homme, rencontré dans un train. Je ne lui fais même pas face. Assis côte à côte,
nous devisons. Par hasard, de philosophie. Il fabrique des livres et pas des moindres : des revues
pensantes. Voilà que, devant nous, pendant que le train traverse la campagne, défilent, pêle-mêle,
Descartes, Heidegger, Bertrand Russell, Wittgenstein et les autres.
Et le visage, finalement aperçu, en un instant, un instant d’au revoir seulement, sur le quai de la gare
d’arrivée, ne cesse de hanter ma mémoire.
Que l’on m’explique.
Russell, justement croit venir à mon secours, pour comprendre. Il dit : “Broadly speaking, memory is
trustworthy in proportion to the vividness of the experience and to its nearness in time”.
Proximité temporelle ? Preuve contraire: la belle jeune fille d’hier. A l’inverse, l’homme d’il y a vingt ans
m’obsède encore. Disparu pourtant, au moins visuellement, depuis longtemps. Alors ?
Il faut donc retenir l’autre élément visé par Bertrand Russell : « the vividness », l’acuité.
Peu importe ce que j’ai vécu, même il y a cinq minutes seulement. Russell d’ailleurs a dit pratiquement
que l’on se rappelle peu, sauf exception, ce que l’on a pris au petit déjeuner, sauf si c’est en croquant sa
biscotte que l’on a découvert la gravitation universelle ou la relativité.
C’est donc l’acuité, la « vividness » russellienne qui, seule, importe, pour la mémoire, c’est l’intensité, la
charge émotionnelle ou intellectuelle de l’instant. L’instant se détache du reste, comme un fruit mûr.
Et, bien sûr, cela me ramène à ma thèse selon laquelle il n’existe de mémoire que sélective.
Devant le trop plein possible, devant son encombrement insoutenable à la Ionesco, la mémoire renâcle,
ne retient que ce qu’elle veut. Elle élague, elle écrème, elle trie.
Le dessus de son panier se garde, longtemps et le reste tombe dans l’oubli.
Après tout, je ne sais si nous y perdons. Je crois même qu’il n’en est rien. Chacun donnera le ton, le la,
pour le fonctionnement de sa mémoire. Pour les uns, ce sera la jolie fille, même rencontrée trente ans
plus tôt, pour les autres, ce sera le passager du train aux revues pensantes. On a, fort heureusement, le
choix de l’instant élu.

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LA TOUR DE BABEL

Encore, pour les athées, un méfait de Dieu. Autre que le Désastre de Lisbonne. Dieu jaloux et vengeur,
au lieu de pardonner aux hommes leurs offenses, comme ils le souhaitent, dans leurs prières
hebdomadaires. Dominicales.
Ces derniers, les hommes, à Babel, Babylone, n’avaient au premier abord, qu’un seul but : se rapprocher
des cieux. Rien ne dit que c’était pour les attaquer, les investir et limoger les dieux.
Dans ce but, avec leurs rudiments, bien avancés d’ailleurs, d’architecture, ils se mirent à construire une
tour si haute que les étages successifs se révélèrent sans communication entre eux et que, dans chaque
cloison ainsi formée, comme il fallait bien au moins communiquer au même étage, de multiples langues
naquirent. Dieu, pour se venger de ce qu’il croyait être une atteinte à sa suprématie, - les hautes
sphères lui appartenant, - que dit-il aujourd’hui des Spoutnicks, des multiples fusées, des satellites qui
doivent le déranger sans cesse ? -, loin de créer une harmonie linguistique, ricana en faisant tout pour
accentuer les différences : en dehors de la zone grecquo-latine, notre berceau, qu’avait-il, par exemple,
besoin de faire naître le finnois ou le patagon ?
Dieu refusant un ascenseur, comme un syndic d’immeuble vindicatif, Dieu faisant seulement le bonheur
et la fortune de la corporation parfaitement honorable - j’aime tellement les langues étrangères-, des
traducteurs et des interprètes. Au début, tâtonnants et malhabiles, puis s’organisant jusqu’à obtenir de
l’informatique des dictionnaires, à traduction immédiate.
On voit poindre alors la philosophie de l’instant. Le comble nous arrive aujourd’hui de l’Union
européenne, nouveau Dieu qui a du mal à asseoir sa définitive souveraineté.
Là, l’instant règne, l’instant brille de tous ses feux. Vingt-sept pays, nouvelle Tour de Babel, veulent
communiquer à la vitesse de l’éclair. Des interprètes, juchés sur l’hémicycle, aux aguets, transmettent
une phrase, un mot d’un député européen à tous les autres, se parlent, parfois en passant par une
langue tierce, en quelques secondes, quelques centièmes pour les plus experts. En tout cas, en un
instant.
Dieu, décidément, à l’instar de Jupiter qui aimait tant jouer avec la foudre, doit, devant cette rébellion
ouverte des hommes, fulminer.

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LES INSTANTS DE VATEL

Gâte-sauce. Avant d’être un métier, c’est un début de métier. Apprenti. Pourquoi ce nom négatif, gâtesauce ?
L’apprenti, dont la douleur n’est pas, heureusement, toujours son maître, sait, en revanche, par
prescience ou, au moins, devine que la cuisine n’est pas seulement l’embrochage d’un gibier et la mise à
feu du tas de bois ou du splendide piano.
L’homme ne sortant de l’erreur naturelle que par l’expérience qui lui ouvre le savoir, va, par instants
successifs de connaissance accrue, progresse. Mais l’échec est toujours là. « Connaître son métier ».
Le marmiton en gâtera, des sauces, l’élève des Beaux-Arts en jettera des esquisses, même des tableaux
achevés et la corbeille de l’écrivain en herbe sera pleine : instants, toujours les mêmes, espoir de
création, conception, mise en œuvre, jugement de dépassion, rejet.
S’il s’y ajoute un instant de folie, que l’on s’appelle Vatel et que l’on serve le Roi, l’ancien gâte-sauce, car
il le fut, fatalement, entrera au tableau d’honneur des cuisiniers défunts en un instant tranchant.
Il faut si peu de chose pour manquer un plat. Trop de sel, un vin piqué, une cuisson faible ou trop forte
et vous perdez la face, si vous l’avez engagée envers vos amis.
La cuisine, même dévorée à plusieurs, est donc l’affaire d’un seul, malgré les écoles, malgré ses grands
noms. Un ébéniste peut « louper » un siège, maudit par un Boulle ou refusé par Knoll, il y aura toujours
quelqu’un qui s’y assiéra. La sauce, goûtée et désavouée, rejoint immanquablement l’évier.
Cuisinier, c’est peut-être, pour finir, la profession la plus difficile, celle qui se joue dans le juste
équilibrage d’une cuillère, une langue pure et bien disposée à goûter, toutes choses qui n’ont pas la vie
dure, toutes choses surgissant de l’instant.

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PURAS MENTIRAS

Savoir mentir. Choisir le faux ou le vrai, plutôt en présentant l’un, sous les couleurs de l’autre. Risquer
d’être jugé pour la faute d’un instant, de devenir « Le Menteur » (voir Corneille : « Il débite ses menteries
avec une telle présence d’esprit ») On juge si vite autrui, pour le cataloguer et surtout dans la liste noire.
Mentir, c’est facile. On prend un instant d’une vie possible, on l’isole, on le magnifie, on le catapulte, au
préjudice du vrai. On le monte en épingle, on l’apprend par cœur et l’on oublie le reste. Le tour est joué.
Ceux qui m’aiment n’y verront que du feu : ils ont trop de choses à faire, leurs instants sont comptés, au
sens qu’ils ne s’occupent pas de mes riens. « De minimis non curat praetor »…sed mi amici. Mes amis
non plus.
Car les mensonges ne doivent jamais toucher, égratigner, le grand, l’essentiel. C’est seulement à l’usage
quotidien, mesquin. Ce ne sont que mes petits larcins. Je ne suis pas un criminel.
Donc, mes amis, finalement, sauf les vrais censeurs, oublieront ces petits méfaits. Ni vu ni connu. Je
resterai immaculé.
Le premier de mes principes, dans ce domaine, est donc le caractère minime, parfois ridicule, de mes
mensonges. Caractère absolument nécessaire.
Le second, surtout, est qu’ils ne doivent causer aucun dommage à autrui. Au contraire, mes mensonges
n’ont qu’un but, particulièrement louable : éviter de faire du mal. C’est donc une marque d’amour,
l’inverse de ce que pense Philippe Sollers : « Toute personne qui avoue un amour ment ». On pourrait
alors dire, « toute personne qui ment avoue un amour ».
Le grand Jean-Jacques écrit, à ce sujet, des pages inoubliables. Dans les « Rêveries d’un promeneur
solitaire », il développe cette idée que je n’hésite pas à faire mienne : le mensonge ne compte pas s’il ne
crée pas de préjudice. Il doit être inoffensif, inodore, oubliable instantanément. Le mensonge de
l’instant.
On rejoint ici la mémoire, toujours sélective qui n’est que la seule mémoire possible, aujourd’hui comme
hier. Les autres, à part quelques exceptions, ne s’intéressent pas à moi. Que leur importent dès lors mes
mensonges, si petits qu’ils en sont ridicules. Surtout à l’échelle du monde. Leur mémoire sélective est
donc le juge qui, au bout du compte, rejette de son lot quotidien de données ces infimes atteintes à sa
moralité. Elle secoue le sac quotidien et le dépoussière.
Mais ce qui est permis à l’individu lambda ne l’est plus pour certains.
Que dire, justement, d’un juge qui, au nom du peuple français, mentirait à ce dernier. Un juge qui se
permettrait de trahir le Code Civil ou, plus dangereux encore, le Code Pénal. Un juge pervers qui
érigerait le mensonge en principe juridique essentiel. Ses jugements risqueraient de se transformer en
boomerangs. L’arroseur arrosé, le Cardinal de La Ballue, selon la légende, aujourd’hui contestée,
expérimentant les « fillettes » qu’il avait conçues pour ses malheureux condamnés.
Que dire aussi d’un chef d’état qui userait, chaque jour, des mensonges. Il règnerait, nous l’espérons,
peu longtemps. Encore que !
Alors, le mensonge. Langue d’Esope qui peut donc, tout autant, faire le mal que le bien. Tout est dans sa
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finalité.
En un instant, le choix peut et doit être fait. Le bon mensonge ou le mauvais. Les deux me tendent la
main avec la même force. A moi de savoir résister.

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L’ADULTERE

« Tu ne convoiteras point la femme de ton prochain ».
Facile à dire. Et facile à transgresser, ce fameux dixième commandement de Dieu. Le plus contourné, le
plus bafoué.
Et comment refuser les circonstances atténuantes à ces « criminels » de la chair ?
La libido nous entraîne, homme et femmes, en un troupeau lubrique. Elle est, même avant Freud, notre
principe de vie, la base organique. Sans chercher, pour les athées, un Dieu multiplicateur de l’espèce, ou
simplement proxénète, constatons que tout nous pousse à l’acte sexuel. Nous venons de le dire, sans
cela, vérité tellement évidente que je n’ose à peine l’écrire, notre terre se dépeuplerait, comme du thon
rouge.
Et c’est l’inverse qui se produit : la population mondiale croit d’une manière que l’on peut qualifier, par
un mot très à la mode, d’exponentielle. Le veau d’or est peut-être encore debout et garde sa puissance,
mais la libido règne toujours sans contestation.
La libido est donc bien une tendance universelle, un acte d’amour, traversant tous les degrés, de la bête
humaine des cavernes à l’amour d’un Roméo ou d’un Manfred, en puissance. On est, pour le moment,
assez loin, apparemment, de la philosophie de l’instant. Faux.
Tout d’abord, cette libido, même sans distraction pascalienne, même sans castration voulue, ne surgit
que par moments pouvant être violents, des instants de désir. Le Désir de Hegel, avec un grand D. Les
criminels, les vrais, pas ceux de la seule chair, les pédophiles, les meurtriers de base sexuelle, plaident
devant nos Tribunaux : la force des « pulsions ». Expression simple et brève de la réalité de cet instant
de paroxysme de la libido.
Passons à l’acte, du moins à l’examen de l’acte, de la tentation de possession de la femme d’autrui, que
l’Eglise nous défend de convoiter.
L’acte d’adultère est donc, tout simplement, la libido passant de la puissance à l’acte, avec la
circonstance aggravante que le partenaire choisi est déjà l’objet de la possession en acte de la part d’un
tiers. Ôte-toi de là, que je m’y mette.
L’incrimination, à l’origine, est donc double. Se livrer à l’acte de chair et voler le bien d’un autre.
Pendable.
Et pourtant, ces « crimes » se réduisent à un seul, péché véniel aujourd’hui : une rencontre de deux
libidos exacerbées.
Et plus encore. La nature même du plaisir, de la jouissance, est d’être brève, très brève. « Breves sunt »,
nous dit justement l’Eglise, en parlant des plaisirs de la chair. Un instant où l’être oublie tout, même sa
propre personne.
Condamner l’adultère ? Oui, mais seulement par nécessité sociale, quand il dépasse les bornes. Quand il
atteint non plus deux ou trois êtres, mais la société même. Car elle doit se défendre de tout excès.
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Alors, les chantres de l’adultère, qui sont-ils ? Où sont-ils ? Il faut les chercher dans nos littératures,
remonter à Tirso de Molina, à Molière et à leurs successeurs : Don Juan est le type même de
l’utilisateur de l’instant de plaisir,à travers les adultères multiples maladivement recherchés.
Sans faire de la morale, où est-elle, au départ ? Dans ce domaine, il faut, bien sûr, une statue du
Commandeur au centre de la Société. Là encore, nous voyons que la morale possible n’est que, pour
nous les humains, une barrière nécessaire. L’impératif catégorique kantien, le droit pénal, ne sont là
que comme régulateurs. Pas comme juge au sens moral du terme.
La libido, l’adultère, la prostitution, tout cela, c’est vieux comme le monde. Cela ne l’a pas empêché de
tourner, au contraire. Grand bien lui fasse. Que, cependant, le Commandeur sache, en fonction de la
gravité de l’offense à la société, écraser, plus ou moins, par son gant de fer, la main encore narquoise
d’un Don Juan.

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MON CORYDON

“A thing of beauty is a joy for ever.
Its loveliness increases
It will never pass into nothingness”
Oui, la beauté est éternelle. Plus exactement, la joie qu’elle procure. Si trente ans n’est plus, selon
Balzac, le grand cap, pour une femme, la beauté qu’on lui trouve au double de cet âge varie à peine de
nature.
Keats, pour son poème qui le classe parmi les plus grands, Endymion, celui qui commence par « une
chose belle… », raconte ainsi l’histoire du berger qui fut aimé de Séléné, d’un rayon de lune.
Depuis le jour où je fus, immédiatement, conquis par la beauté de ce poème, celle du berger endormi que
ce rayon parcourt me hante aussi. Bien sûr, quand je dirige vers lui ma mémoire sélective.
Oui, je confesse aimer ce jeune homme alangui. Oui, je reconnais, devant un bel homme, me dire qu’il
est beau et, souvent, même, le lui dire. Et je ne suis pas homosexuel. Je suis d’ailleurs incapable
d’avancer que John Keats le fût.
Tchaïkovsky, Marcel Proust, Jean Cocteau, nous le savons tous.
Marcel Carné, vous le savez peut-être moins. Je l’ai beaucoup côtoyé. Il savait que j’étais sensible à la
beauté de ses compagnons, dont un qui est devenu l’un de mes plus grands amis, mais il savait que
j’étais, sexuellement, « l’étranger ». Sans jamais l’accueillir ou être accueilli avec des cris de haine, au
contraire.
Depuis que j’existe, plus exactement depuis la puberté, je me demande pourquoi, à la croisée des
chemins, j’ai choisi celui de la femme, fuyant celui de l’homme.
Pourtant, leurs beautés sont comparables. Pourtant, l’instant où je les constate est le même. Le coup de
foudre, pourquoi ne pas le dire ?
Le vrai, c’est que, dans ma vision instantanée de la beauté d’une femme, dans cet instant que je
garderai où que je ne garderai pas, dans ma mémoire toujours sélective, - combien de jolis visages
féminins gisent au fond de divers albums, de diapositives, de logiciels d’ordinateurs transformés en
mausolées que je ne visite plus -, il y a réellement ce que le coup de foudre indique : la fulgurance de la
foudre.
L’homme, en revanche, l’instant de la constatation de sa beauté passé, me laisse froid.
Pourtant, je me souviens de l’époque où, jeune étudiant, je me promenais, par hasard, mon innocence le
jure, au Carré Marigny.
On y vend toujours des timbres. A ce moment-là, et je ne le savais pas, il y avait aussi des promeneurs,
non pas malintentionnés, mais parfaitement intentionnés. Trop. Ils recherchaient l’âme sœur, ou plutôt
frère.
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C’était aussi la triste époque où, faisant fi du passé grec, de la tendance de certains de nos rois paradant
avec leurs mignons, la loi pourchassait les homosexuels et se dégradait jusqu’à mettre, dans les
vespasiennes, des policiers tentateurs, des appâts.
Assis sur un banc, au centre de ce Carré Marigny, je rêvais. Un homme, plus âgé que moi, me parla. Un
enchantement. Son plumage ressemblait à son verbage.
Grâce à lui, je connus, bien avant la rencontre avec Marcel Carné, les divers clubs de réunion
d’hommes. Malgré des rapprochements extrêmes, dans un café du boulevard de la Madeleine ou dans le
promenoir de l’Empire, tandis qu’Yves Montand chantait, je réussis, comme dit l’autre, à garder mon
innocence.
Ce que cette époque m’a apporté, sur ce plan, c’est la connaissance d’André Gide, à travers son Corydon
et l’Immoraliste.
Gide. Qu’il revienne vite à la mode, lui l’instant de pure jouissance intellectuelle de ma jeunesse. Que
l’extrême droite ne le honnisse plus, que les jumeaux qui ont dirigé la Pologne ne sévissent plus contre
lui et les homosexuels.
L’homosexualité, masculine ou féminine, est une richesse que j’ai côtoyée un temps, mais que je ne me
suis jamais appropriée. Oui, c’est une richesse, quand, comme pour toutes choses en ce monde, on la
sublime. Quand on ne la conçoit pas que provocatrice, Gay Pride valable dans son essence, mais
combien vulgaire dans ses débordements.
L’instant de la jouissance est peut-être le même, ni plus court, ni plus long. Ce qui porte ce couple
homosexuel à s’aimer n’est pas moins fort que pour le couple « hétéro », n’est pas moins digne, n’est pas
moins noble. Mais, pardonnez-moi, le Corydon, l’Immoraliste restent pour moi des chefs-d’œuvre
littéraires.

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LA LIBERTE SARTRIENNE

Jean-Paul Sartre : « Je suis libre, essentiellement libre, même de ne pas être libre ». Existentialement,
c’est sûr.
Sartre aurait peut-être dû ajouter : pour les autres.
Pour moi, possible que je sois, partiellement, exception qui confirme la règle de l’instant, hypothéqué
par les instants de mon passé. J’y reviendrai.
Pour les autres, je suis libre, comme un taxi que l’on hèle sur un simple petit signe. Pour suivre JeanPaul Sartre, la liberté d’autrui à mon égard devrait m’être néfaste, puisque, les autres, c’est l’enfer
(Huis clos). J’espère quand même que certains m’ont vu courtois et de bonne humeur et que c’est cette
image d’un instant qu’ils conservent ou du moins qu’ils acceptent d’en user avec moi, comme si.
Ma liberté, je la conjugue bien avec ma théorie de l’instant. Elle colle à mon idée. Puisque seul le fait
compte, et non pas la chose ou les choses, mon acte de l’instant est pur.
Il est pur de passé et d’avenir. Il vient sur une table rase. Il n’a pas de racines. Il n’a pas de survie.
L’instant est non seulement ma liberté, il est ce qui me libère. Ma tendance aux sentiments, fi donc.
Mon sentimentalisme, à la gare ou, plutôt, aux oubliettes.
Car l’instant est comme une gomme, un balayage électronique, tellement il est rapide, de ce que j’ai
vécu. Je ne suis plus responsable de rien, sauf de l’instant. C’est quand même plus léger, plus facile à
gérer.
L’oubli, on ne parle pas ici de sa nature, mais de son expression en tant que mode de liberté, est donc
une conséquence immédiate de la naissance de mon instant pris en conscience ou en inconscient. Il est
de l’essence même de l’instant. Au même moment, les deux naissent, l’instant et l’oubli, siamois
évidents. « Je pense, donc j’oublie ». Permettez-moi, une fois de plus, de faire mon nid chez un autre :
coucou invétérable.
Mais c’est grave ! Oui, c’est grave. Cela excuserait tout. Les infractions que j’ai commises, amnistie que
je m’administre moi-même, souverainement, les meurtres, réels ou imaginaires, qu’une société assume
en temps normal, les massacres, si je suis Hitler ou Pol Pot. Mein kampf : mein Vergessen. Mon combat,
c’est mon oubli. Pratique.
Fort heureusement, il y a l’Etat . Le régulateur, le compensateur, l’harmonisateur. L’Etat qui, lui,
refuse l’oubli, qui dépasse l’instant : c’est sa tâche. L’Etat qui, au début, constitue des archives, alimente
l’Histoire et évite, en l’an 2000, un retour à la barbarie des premiers temps : il y a des textes que l’on
applique.
L’Etat est le seul qui ne soit pas apparemment de l’instant, car il est, par rapport à l’histoire de
l’humanité. Son essence est la continuité, de droite comme de gauche, laïc ou pas, prétendument libéral
ou autoritaire. Louis XIV avait finalement trouvé une meilleure formule philosophique : « L’Etat, c’est
moi ». Lui, le contraire de l’instant court (soixante-treize ans de règne), grand régulateur avant de
bifurquer dans la fin de son règne, ouvrant la Révolution salutaire.

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L’Etat que Jean-Jacques Rousseau accepte à travers le contrat social. Qu’il met à sa place, juste. C’est
une part que j’arrache de moi-même, l’individualisme étant la nature de l’homme, base essentielle,
puisque l’appréhension du monde, par la lentille de Spinoza, est foncièrement individuelle. C’est une
part, donc petite, si l’Etat n’est pas totalitaire, que je lui donne, d’après Jean-Jacques.
Plus exactement que je lui prête. Car j’attends un retour. Et, si l’Etat est celui que je souhaite, j’en
reçois : santé, éducation, justice, etc… Et non pas haine, répression, guerre.
Revenons à Jean-Paul Sartre. La liberté, ma liberté, s’exprime donc avant tout, dans l’existence, au
sens que Sartre donne, après Heidegger et avec Ludwig Wittgenstein à ce mot d’existence .
Paraphrasant sa compagne Simone de Beauvoir, on pourrait compléter la pensée de Sartre, ainsi : « Je
ne nais pas libre, je le deviens ». La liberté est une conquête, même si l’état d’esclave est contre nature.
(Byron, voir le chapitre sur Epictète). Elle doit passer de la puissance à l’acte, malgré toutes les
embûches : certains parents, certaines sociétés, certains Etats, justement, subissant un véritable cancer
de l’autorité que j’ai accepté de lui déléguer. Et c’est là que Sartre vit parfaitement juste. Je suis libre,
même de ne pas être libre. De Rousseau à Sartre, progrès de l’idée de liberté.
Et l’instant, dans tout cela ? Il brille.
Ma liberté n’est pas une compagne que je trouve chaque matin, près de moi, au réveil. Sage. Elle
disparaît, pour des périodes dont elle seule fixe la durée. Elle réapparaît dans des moments fulgurants,
dans des instants majeurs. C’est le serment du Jeu de Paume, c’est la Déclaration universelle des Droits
de l’Homme. C’est, pour moi, un jour, le refus de cautionner, en pensée, l’exécution d’un noir américain
innocent, c’est mon horreur exprimée contre la peine de mort, un autre, c’est tout simplement mon
bulletin de vote. Ma liberté, c’est l’instant.

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L’ENGAGEMENT DU PHILOSOPHE

Socrate était-il un philosophe engagé ? Si l’on considère sa fin, oui. Boire la ciguë, alors que l’on peut la
refuser, entrer volontairement dans la mort que l’on peut fuir, en droit et en fait, c’est peut-être le plus
grand engagement. Mais, dans le cours de sa vie, heureusement longue, on ne dirait pas aujourd’hui
que Socrate fût un philosophe engagé.
La maïeutique, où il exerçait comme sa mère, sage-femme, est un dialogue dans lequel, certes, il
s’engageait pour convaincre l’autre, mais pas corps et âme. Plutôt, pas les armes à la main.
A l’opposé, sans parler d’un Malraux plus écrivain que philosophe, Sartre et Simone Weil.
Jean-Paul Sartre était un philosophe engagé et il le faisait savoir. Dans les meetings, dans les réunions
internationales, il était non seulement philosophe, par ailleurs grand écrivain, mais il militait. Tout son
être, autre que philosophique, se prenait au jeu de l’action et de l’action utile. Il oeuvrait pour la cité et
pas seulement pour ses écrits.
Simone Weil, comme tous ceux qui ont peut-être conscience de devoir mourir jeune, trente-quatre ans,
comme presque Jésus-Christ ou, un peu moins, Spinoza, quarante-cinq, se jeta, à corps perdu, dans la
défense de ses idées. Si devenir ouvrière agricole ou ouvrière chez Renault, alors que l’on est agrégée de
philosophie, est déjà un engagement, que dire de l’entrée, pour une femme, comme Malraux, dans la
guerre civile espagnole, encadrée par les brigades internationales et de ses participations au combat
armé ? Si, bien sûr, elle condamna la brutalité et l’absence de tout sentiment dans la guerre, cela ne
l’empêchera pas de tenir un fusil et de s’en servir.
Cet engagement du philosophe est un fait, un instant. Simone Weil n’est pas morte au combat, ni
comme beaucoup d’autres, en 1943, à Dachau ou bien à Auschwitz, mais bien à Londres.
Son engagement se manifesta encore, à la fin, de deux manières. Tout d’abord, en démissionnant d’un
poste dans les bureaux du Général de Gaulle, alors que c’était son seul gagne-pain, mais aussi et
surtout, en refusant, alors qu’elle était minée par la tuberculose, un pneumothorax et même de se
nourrir, « pour partager les souffrances des Français demeurés au pays ».
Un instant long, son engagement, dira-t-on, un instant de souffrances continues. Il faut se souvenir de
mes réflexions sur la durée de l’instant, durée extensible, pas à l’infini, mais sur même de longues
périodes. Le Big Bang n’est qu’un instant dans l’histoire du monde.
Simone Weil vécut cet instant de guerre espagnol, long et dur, sous les obus. « Pero nada pueden
bombas donde sobra corazón ». Mais les bombes ne peuvent rien, là où domine le cœur. L’instant prend
d’autant plus de force, dans l’appréhension des choses, ici des armes, que la conscience ou l’inconscient
de l’être est soutenu par le cœur. Tout fait instant, même et surtout le cœur. Le pouls n’est qu’une
succession d’instants.
L’engagement du philosophe diffère de beaucoup d’autres. La Pasionaria, Simone Weil : deux femmes à
l’engagement évidemment proche. Dolorès Ibarruri, la Pasionaria, une passion, communiste, un talent
oratoire, « une gueule ». Simone Weil, anarchiste, un moteur philosophique. Il lui manquait quelque
chose : une arme. Elle la prit.
Rien à voir, l’engagement du philosophe, avec celui qui consiste, victime ou pas d’un sergent recruteur,
à entrer dans l’armée régulière, pour y gravir des degrés et finir, suivant l’origine sociale, etc…
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adjudant-chef ou général de division. Le philosophe, même si, comme Malraux ou, justement, Simone
Weil, il se mêle aux combattants, c’est pour se battre, pas pour stagner dans un bureau, mais se battre
en gardant sa propre conscience du monde. Sa liberté.
Le fusil est tenu à contrecœur, simplement comme un moyen et le cerveau est libre. Libre, pour
continuer d’appréhender les faits du monde, « die Tatsachen der Welt », comme dirait Ludwig
Wittgenstein. Et non pas les choses : le fusil, alors, importe peu.
Seul l’instant de la guerre civile espagnole compte alors.
Mais même sur les collines de Teruel ou à la Cité Universitaire de Madrid, Simone Weil, visant un
franquiste, continuait souvent de penser à la « condition ouvrière », ou bien aux notions d’« oppression et
de liberté ». Ses instants à elle.
Equilibre difficile à tenir, entre l’action et la pensée pure. Comme entre la pesanteur et la grâce.
Equilibre épuisant, qui n’est peut-être pas étranger, comme la vie dans les boues de la guerre civile
espagnole, à la naissance ou à l’aggravation de sa tuberculose fatale.

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LE NIHILISME

Rien ne sert à rien. Sauf à survivre. Pas plus.
Certains diraient que ce n’est déjà pas mal : survivre.
Plus ou moins longtemps. Un Jésus-Christ, un Schubert, un Wittgenstein, peu finalement, un Socrate,
un duc de Saint-Simon, un Russell, davantage.
A l’opposé, du « Je pense, donc je suis », le nihilisme. Au moins, selon cette doctrine, je ne suis pas un
être moral ! Je ne subis aucune contrainte à ce sujet, je recherche la liberté totale. Je dis, ailleurs, ce
qu’il faut penser de la liberté sartrienne. Elle « colle » à la philosophie de l’instant. Elle ne verse pas, et
moi non plus, dans le nihilisme.
L’instant n’est qu’un instant, même dans l’expression de ma liberté. Je puis cesser d’être libre, quand je
le veux (Sartre, « même de ne pas être libre »). Dès lors, ma liberté n’est pas totale. Elle a les limites que
je lui impose.
En outre, puisque nous sommes tous dans la même galère, la vie, autant la vivre au mieux. C’est le pari
pascalien, mais pas pour la mort.
Puisque nous sommes là, pour quelque chose ou pour rien, autant choisir ce qui est positif, le « pour
quelque chose ».
Cela n’engage à rien pour la fin : elle sera ce qu’elle sera. Nous n’y pouvons rien. Surtout ceux qui ne
croient pas en Dieu.
Mais la vie, dans laquelle on nous a jetés, sans notre consentement initial, autant la vivre au mieux.
C’est cela, le vrai pari.
Poussière pour commencer et cendres pour finir, peu importe. Entre les deux, il y a quelque chose. La
vie. Autant la réussir. Dès lors, même si rien ne sert à rien, il faut la prendre, cette vie, à bras le corps.
Au jour le jour. Ne pas laisser passer l’instant. Carpe diem.

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LE FAIT DU PRINCE

Si quelqu’un a, dans l’histoire du monde, été le premier vrai philosophe, c’est bien celui qui lança la
formule « le fait du prince ».
Il ne déclara nullement « au commencement était le verbe » ou bien « les premiers seront les derniers ».
Non, l’accent qu’il mit fut, spontanément, sur le fait et non l’acte. S’il est certain que ceci crée cela, que
l’acte engendre le fait, c’est donc bien le fait qui compte. Mais, on va le voir, il fallut des siècles pour le
comprendre.
Tout d’abord, le fait négatif. Charles Ier d’Angleterre, Louis XVI de France ont, contre leur volonté, fait
le fait. La hache ou la guillotine le rendent immédiatement instantané. Le peloton d’exécution, pour
Cavaradossi de la Tosca, n’en agrandit pas la durée. Le fait négatif d’un « Prince » importe donc comme
tous ses autres faits. Mais il prend évidemment une autre dimension s’il est le dernier.
Les faits positifs sont évidemment multiples. Le franchissement du Rubicon, l’Edit de Nantes, sa
Révocation, le Code Civil ou la boucherie d’Eylau, par le même homme sorti de la Révolution et devenu
empereur (la contradiction n’exclut pas l’existence du fait, au contraire, elle le dédouble). Faits
hautement marquants.
Dans la mesure où, comme je l’ai déjà dit ou le dirai, l’instant est de nature totalement élastique, allant
de l’éclair le plus court à la guerre de Cent ans, en passant par le Big Bang, les faits instantanés
remarquables et conservables dans la mémoire sélective sont légion.
Pour l’historien qui, certes, se préoccupe plus, à tort, du fait d’un César ou d’un homme illustre et pour
qui Cincinnatus ne redevient intéressant que lorsqu’il opte de nouveau pour sa charrue, l’homme de
base, lambda, ne peut surgir de Cro-Magnon que s’il peut justifier de milliers d’années de glorieux
services dans la glaise périgourdine.
L’historien, par sa recherche, se voit offrir comme un plateau de petits fours hérissés de bâtonnets
tentateurs, les faits instantanés, des instants qui ne veulent pas être oubliés. Sa lentille de Spinoza
frétille et son œil évidemment brille. Il comprend que sa faim pourra être assouvie.
Les princes, peu importe leur taille, leurs possessions, l’étendue de leurs terres, par leurs faits, font le
monde.
Les objets, les choses versent dans un rôle mineur, ne deviennent qu’un décor pour les drames ou les
comédies qui se jouent chaque jour. Comment ont-ils pu, si longtemps, en particulier pour les primitifs,
jouer le rôle principal, par une usurpation que Ludwig Wittgenstein a enfin fait cesser ?

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LA JUSTICE ET L’INSTANT

L’instant peut dans ce domaine, être plus grave, le plus dangereux. La chute du couperet, la salve du
peloton d’exécution, c’est l’instant le plus court. Justice expéditive.
On dit pourtant que la justice est longue. Justement pour ne pas tomber dans le risque d’accusation de
brièveté abusive, de justice-éclair. La réflexion, meilleure dans la collégialité (fini un Saint-Louis
rendant la justice solitaire, sous son chêne), c’est ce qui se magnifie dans le « délibéré », période qui
précède le jugement rendu.
Mais le jugement n’est que la résultante, le haut de l’iceberg. De nombreux instants l’ont précédé.
Balzac, déjà, ne disait-il pas ? à peu près : on passe par l’état d’inculpé (aujourd’hui mis en examen), de
prévenu ou d’accusé, pour finir dans celui de condamné.
Que de moments majeurs, que de faits marquants, que d’ « instants », dans ce qui doit mener à celui de
la justice en acte.
Tout d’abord, l’instant de la première suspicion. Quand elle sort de l’état de simple rumeur, le début du
« crescendo » de la calomnie de Don Basile. Le produit d’un mauvais voisinage, de ce que l’on est, aux
yeux des autres, ou mauvais ou trop bien. On sort de l’ordinaire, oubliant d’appliquer la règle : « pour
vivre heureux, vivons cachés ». Cette suspicion vous transforme vite en « suspect ». Premier crescendo.
Qualificatif qui va vous coller à la peau et qui, parfois, trop souvent, survivra à la reconnaissance
judiciaire de votre innocence, au non-lieu, au jugement de relaxe. Autre proverbe d’application courante,
dans ce cas « Il n’y a pas de fumée sans feu ».
Degré suivant, le plus dangereux : la garde à vue. Terme simple, presque anodin, quand on oublie
qu’elle peut durer vingt-quatre heures, quarante-huit et, dans certains cas (terrorisme, etc…),
davantage. Instant qui semble particulièrement long, l’avocat, dans le système français encore
rétrograde, sur ce point, faisant seulement un petit tour avant de s’en aller. Un cautère sur une jambe
de bois, cet être de « secours » n’ayant même pas connaissance du dossier. Imaginons même un
Malesherbes voulant sauver la tête du roi sans connaître une ligne du dossier.
Le juge succède aux policiers. C’est un autre instant.
Tout devrait alors s’aplanir. Le juge d’instruction ne doit-il pas œuvrer à charge et à décharge. La
pratique des cabinets de juges, même sans se référer à l’affaire d’Outreau, permet de douter de cette
prétendue réalité.
L’avocat, à ce stade, devient présent et bénéficie de pouvoirs devenus relativement importants. Mais il
se heurte à un seul homme, le juge. A quand la collégialité de l’instruction pénale ?
Pour suivre l’itinéraire balzacien, le Tribunal ou la Cour d’Assises attend alors le prévenu ou l’accusé.
La collégialité existe, pas toujours d’ailleurs, devant le Tribunal. La donne est meilleure, mais les cartes
sont encore faussées. Mettez, dans un procès criminel, d’un côté, un Bilger ou, « mieux » encore, un
Dorling-Carter et, de l’autre, par malchance, un jeune avocat, plein de compétence et de fougue, mais
doté de moins d’expérience de ces machines à condamner et le tour est joué.
De même, face à une victime, partie civile, brûlée aux deux tiers, demandant à l’accusé pourquoi il avait
agi ainsi et l’accusé, immature ou analphabète, restant coi. Il est bon pour le maximum.

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Que d’instants donc, pour celui à qui l’on impose ce parcours. Que de douleurs pour lui et ses proches.
Jusqu’à l’instant final, le jugement.
Après, certains instants, pas tous, sont conservés. Par la mémoire sélective collective. Par aussi, les
acteurs de ce drame de justice. Un jeune avocat, Le Forsenney, ne jeta pas, après l’exécution capitale de
Christian Ranucci, à laquelle il dut assister, l’instant de la chute du couperet, sa robe aux orties, mais il
refusa de l’employer davantage en matière pénale. Il médite encore aujourd’hui cette phrase sublime de
Paul Eluard :
« Il n’y a pas de salut sur la terre tant que l’on peut pardonner au bourreau ».

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LES COLONS DE LA RUE BLANCHE

Hors du charnier natal, les colons descendirent. D’Angleterre, de France ou du Portugal, ils prirent l’axe
Nord-Sud. Au rebours de ce dont, repentance ou pas, avancée de l’esprit ou non, aujourd’hui, on se pare
: la décolonisation.
Dans ce domaine, « l’instant » historique a beaucoup duré. Trop.
Si le XVIIIème siècle fut le siècle des Lumières, je le proclame, le suivant, le XIXème, sur le plan
colonial, fit tomber la plus épaisse nuit.
Grâce à la poudre, les peuples attaqués, dont le caractère inférieur n’était que l’absence de cet
infiniment petit mais infiniment dévastateur, se retrouvèrent soumis.
La force primait ainsi le droit, une fois de plus. Malheureusement, pour longtemps. L’instant devait
durer. Que ceux qui se souviennent de leurs souffrances, pendant l’occupation allemande en France, au
plus fort de la Seconde Guerre Mondiale, imaginent ce que signifie l’occupation abusive, pendant un
siècle ou, pour le moins un demi, des territoires africains, etc… Quel que soit le nom que, pudiquement,
on leur donne : colonies, mandats, départements ou territoires d’outre-mer, ce sont des lieux où le péché
originel du colonisateur survit, quoi qu’il fasse.
Mais si, au moins, il faisait l’acte de contrition que ces peuples attendent. Franchement. Sans tenter de
prétendre que les bienfaits de la colonisation vaudraient absolution ou atténuation du crime
initialement commis : le viol d’un peuple. Par les armes.
Ce viol d’un instant est un crime contre l’humanité. Imprescriptible. Amnistiable seulement après la
coulpe longtemps battue, après débats entre des êtres de couleur différente, mais véritablement enfin
reconnus égaux.
L’épiderme des africains, à juste titre, est devenu sensible. Eux qui ont subi d’insoutenables vilenies,
eux qui ont été taillables et corvéables à merci, pourraient aujourd’hui prendre la mouche pour une
vétille.
Nos dirigeants doivent manier l’Afrique, tous les ex-colonisés, avec des égards accrus. L’indépendance
récente, peut être encore mal affirmée, doit être scrupuleusement respectée, dans ses moindres détails.
Et la justice n’est pas le moindre. Cette justice que la plupart nous ont empruntée, souvent en
l’améliorant, en y introduisant une dose de procédure anglo-saxonne, par exemple, au Cameroun.
Ils nous l’ont empruntée, mais, aujourd’hui, par un transfert total de souveraineté, elle est à eux. Bien à
eux, c’est un fait. Auquel il ne faut surtout pas toucher. C’est l’instant africain. Explosif.

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DELICES DE CAPOUE OU SARDINES EN PROVENCE ?

Ni les unes, ni les autres. Je suis dans une petite ville, du Sud de la France. Et, le soleil pour
compagnon de l’instant.
Je pense alors à Capoue. Nom immortalisé par une séquence, très courte, de vie. Nom synonyme de
paresse, de farniente, puisque l’on est en Italie. Nom d’abandon provisoire de tout, de ses devoirs, de ses
fonctions. Preuve même de ce que, pour gagner l’immortalité, il suffit de la présence d’un instant d’un
homme illustre : délices que l’on risque de payer cher, comme tous les plaisirs, brefs, de l’existence.
Breves sunt, une fois de plus.
Milon sénateur romain ? Exilé après la plaidoirie de Cicéron, écrivait à ce dernier : « Ah, Cicéron, si tu
avais plaidé comme sur tes tablettes, Milon ne souperait pas ce soir de sardines en Provence ! » La
plaidoirie de Cicéron, même fleuve comme toujours, n’est qu’un instant. Et la vie de Milon en bascule : il
est banni et la Provence l’attend et va le narguer. Nombreux instants qui l’attendent, instants de deuil
de sa vie antérieure. Et tout cela pour un court moment de l’existence de l’avocat-écrivain-philosophe.
En toute bonne foi. Cicéron, après la plaidoirie, dormit peut-être tranquille. Il ne paiera, lui, que le jour
de sa mort, la gorge tranchée par son esclave.
Oui, l’avocat est de bonne foi. Du moins, la plupart du temps. Oui, il peaufine ses tablettes, nous dirions
aujourd’hui ses conclusions. Oui, il se dépense, même parfois, il se défonce, pour son client qui, souvent,
ou n’en est pas conscient ou n’en est nullement reconnaissant.
Mais son œuvre s’arrête là où elle le doit. A ce qui est prescrit. A la fin du procès. Alors que la vie de ses
clients, Milon ou autres, machin ou tartempion, continue. Avec ce que l’avocat a créé, en bien ou en mal.
Avec ce bagage dont il les a pourvus. L’instant de l’avocat, sa plaidoirie, peut virer dans une lourde
succession.

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L’ART

Pourquoi, à plus de deux siècles de différence, deux peintres espagnols, par hasard, nous ont-ils donné
deux œuvres majeures, sinon des chefs-d’œuvre, issus du même thème de la guerre, Velasquez, dans la
Reddition de Breda et Picasso, dans Guernica ? Ou, plutôt, pourquoi leurs œuvres sont-elles considérées
comme des chefs-d’œuvre ? C’est la question capitale de l’art.
Tout d’abord, pour moi, il n’y a pas de règle universelle pour l’appréciation d’une œuvre d’art. Nous
l’avons vu, le prétendu entonnoir général, qui recevrait d’en haut, cette règle, le fameux télescope géant
n’existe pas. Seule, l’appréhension individuelle existe. Seule la lentille de Spinoza est. Et, dans l’art, elle
joue son rôle. Le premier.
Certainement, on peut réfléchir des heures devant un tableau, une sculpture. Les copistes de nos
musées ne sont pas seulement des mécaniques à suivre au millimètre les contours, le contenu de
l’œuvre qu’ils reproduisent. Mais ces heures-là ne sont pas des heures de choix.
L’oeuvre d’art, même chez le primitif, mais évidemment peut-être plus facilement chez le civilisé, se
saisit dans l’instant. En entrant dans une salle du Louvre, de la National Gallery ou du Musée de la
Reine Sofia, à Madrid, l’œuvre vous prend à la gorge. On en a le souffle coupé.
« Authentifier la Joconde, au premier coup d’œil », disait, en forme d’énorme plaisanterie, croyait-il,
Pierre Desproges. Coup d’œil : der Blick, der Augenblick : l’instant. Il ne savait pas qu’il énonçait ainsi
une vérité qui devient première, pour l’art. On aime ou pas la Joconde, en un instant.
En un instant, on sait que l’on est en présence d’un chef-d’œuvre, ou pas. Comme Guernica.
Peu importent les commentaires des critiques d’art, les monographies successives, ce qui, seulement,
compte, c’est l’instant de l’élection de l’œuvre par son spectateur de hasard. L’instant de l’appréhension.
Celui où cet objet, le tableau, cette sculpture, entre dans ma conscience, si j’ai le temps de m’arrêter, ou
dans mon inconscient. Ma mémoire, on l’a vu, peut alors, dans sa sélection naturelle obligatoire (la
mémoire est toujours sélective), décider à son choix de sortir cette œuvre et de son entourage et de
l’oubli. Je ne dirai pas que, dans le Musée de la Reine Sofia, à Madrid, il n’y a que Guernica, mais, pour
moi, à tort ou à raison, ce chef-d’œuvre de Picasso prend la place de tous les autres.
L’art est donc bien le champ préférentiel où l’instant règne en maître.
La musique, qui en fait partie, en est une autre illustration. Qui pouvait penser, à la naissance de la
gamme, que ces quelques notes, chaque jour, feraient vibrer le monde ?
La note, chacun l’a compris, est bien le modèle de l’instant.
Peu importe qu’elle se pare du nom de double-croche, même de quadruple-croche ou de ronde, sa durée,
certes, change, mais sa nature est la même. Elle est l’instant.
Que l’on écoute une symphonie très liée, à la Bruckner, un tempo rubato de Chopin, si l’impression
finale peut être celle d’un long développement, ce n’est finalement qu’un arrangement de notes dont la
nature, atomiste, n’est bien que le produit de l’instant.
Je me suis toujours demandé pourquoi je préférais le piano ou la harpe à d’autres instruments de
musique. Un concerto de Schumann ou de Chopin, justement, ou, pour la harpe, un Boieldieu. Je
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comprends aujourd’hui. Ma philosophie, inconsciente, logiquement, me conduisait vers ce qui, comme
instrument, sépare mieux l’instant. Pour le piano, en particulier. Le martèle. C’est l’instant qui marque
le mieux le temps qui passe et peu sont conscients, en sortant d’un concert, qu’ils ont certes vécu des
minutes, des instants, inoubliables, mais qu’ils ont réduit d’autant ce qui leur reste de vie

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GUERNICA

J’ai dit, déjà, en quoi ce tableau de Pablo Picasso illustre, pour moi, la théorie de l’instant, lorsque l’on
entre dans cette salle du Musée ou Centre de la Reine Sofia, à Madrid, près de la gare Atocha, qui sera
elle-même symbole d’extrême douleur, après les attentats.
Je dirai, en plus, brièvement, car l’art parle justement tout seul, comment, à l’instar d’autres chefsd’œuvre, comme la Joconde, il suffit d’un instant, d’un court instant, pour authentifier le sublime dans
l’art.
Mais, dans le présent chapitre, c’est l’horreur de la guerre, pour Guernica, du massacre perpétré par la
Légion Condor sur cette petite ville dont le seul tort était d’être englobée dans la partie républicaine.
26 avril 1937. Des bombes en pluie, « pures et simples », si l’on peut dire, ou incendiaires et, par souci du
détail, un ou plusieurs mitraillages. Signalons immédiatement que le tableau de Picasso est également
de 1937. Même année : le génie créateur savait réagir vite, très vite, quand la blessure était vive.
Jamais œuvre qui pouvait être de pure circonstance n’aura autant conquis le monde entier et pour
toujours.
Guernica. Guerre civile espagnole. Ce massacre. Un instant horrible, insoutenable. Mais de quelle
durée ?
Pour ceux qui recevaient les bombes, - je l’ai vécu pendant les bombardements anglais de l’occupation,
bombardements que nous souhaitions -, des siècles. Dans la rue ou même dans une cave, l’instant qui
subsistera dans l’histoire, n’en finit pas. L’esprit tendu pour la survie, nos oreilles n’entendent alors que
les bruits sourds, plus ou moins proches, les impacts des bombes. La sirène qui clôt ce cycle dur semble
être une paix venant à la fin d’une guerre centenaire.
Si ces moments-là rapetissent, en durée, avec le temps, devenant de purs instants, ils se chargent en
intensité.
Je rappelle à l’occasion de ces quelques lignes sur Guernica, que selon moi, l’instant est de durée
essentiellement variable. Mais, dans la mesure où il couvre un fait marquant, il concourt, comme le
disait magistralement Ludwig Wittgenstein, à la création du monde, de notre monde. Guernica est un
fait particulièrement marquant, Simone Weil dirait presque « surnaturel », dans son œuvre « La
pesanteur et la grâce ». Comme tel, il s’inscrit, non seulement, par Picasso, dans la liste des chefsd’œuvre, mais, pour nous, dans celle des moments sublimes de l’humanité.

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LA VENTE AUX ENCHERES

Bang ! Le marteau d’ivoire du commissaire-priseur vient de tomber. Il a, machinalement, égrené les
prétendues qualités de sa marchandise, il a, de même, égrené les secondes, pour faire durer le suspense
et, d’un coup sec, il a adjugé.
Un instant. Pas plus. Mais qui résume tout.
D’un côté, des êtres meurtris dans leur patrimoine, même minuscule. Des êtres qui finissent de
traverser un moment difficile de leur vie. Des êtres qui savent qu’ils tiennent encore, jusqu’au coup de
marteau, un petit bien sur terre. Des êtres qui vont se trouver dépossédés, en un instant.
De l’autre, un nouveau monde. Un monde d’espoir dans la possession nouvelle. Peut-être aussi le fruit
du lourd travail, de la peur, de l’angoisse, mais aussi l’alimentation possible de rêves, même lointains.
Une vie nouvelle s’ouvre à ces acquéreurs, à travers l’encan. Ils sont « propriétaires ». Et leur
acquisition est authentifiée, purifiée, presque sanctifiée par ce coup de marteau de l’instant. La
solennité du coup donne la marque nécessaire.
Entre les deux, un homme, le commissaire-priseur. Je me suis toujours dit que je ne pourrais pas
exercer deux professions, mise à part, c’est évident, celle de bourreau.
Non, je ne pourrais pas tout d’abord, revêtu de ma robe de procureur ou mieux d’avocat général,
requérir, même seulement un mois de prison. Mais je ne pourrais pas davantage vendre le bien
d’autrui, du moins contre son gré. Pour quelques misérables sous.
Facile, diriez-vous, de jouer au défenseur de la veuve et de l’orphelin. Voire. En tout cas, cela m’évite,
justement, des instants que le temps ferait virer en regrets. Je puis vivre, très correctement, sans coups
de marteau.

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LA CALLAS A-T-ELLE VRAIMENT DISPARU ?

Arte. La Callas. Puccini, Bellini, Verdi. Le Trouvère. Surtout le sublissime Miserere.
Dans le petit écran, elle a, c’est sûr, du mal à y entrer et à y rester, la Callas. Sa voix, c’est certain,
s’échappe, s’envole. On est dans le charme. Elle est là, vivante. Et pourtant, il y a trente ans qu’elle a
disparu.
Miracle de la télévision. Refus de permis d’inhumer. Trente ans après, la même image, la même « diva »
en chair et en os.
Alors, pour moi, prétendu apôtre de la théorie de l’instant, je dois avancer une autre thèse : la science,
le progrès brouillent l’instant.
L’homme primitif se levait, se tâtait, pour savoir s’il existait encore, - au début, comment savoir, comme
nous, que, selon toute vraisemblance, le soleil va se lever, comme chaque jour -, l’homme tapotait
l’épaule de sa compagne, en guise de reconnaissance de l’acte d’amour de la veille au soir, prenait son
arme de silex et partait pour la chasse. C’était l’instant.
A cette époque, l’instant, les instants, étaient bruts. Resplendissants comme le soleil, mais personne
n’avait conscience de leur nature, échappatoire.
La science est pourtant née de ces hommes, devenus, théoriquement, un peu moins primitifs.
La science et la technique.
La photographie, par exemple, si vous me permettez de franchir les siècles, allègrement, est le type
même de la fixation de l’instant. Attention, un, deux, trois, pschitt. Dans la pellicule, puis dans un
album, pour certains comme dans un cimetière, pour d’autres, comme un luminaire, un ostensoir,
l’instant se transcende, se sublime.
Combien de photographes, amateurs ou pas, ont manqué leur coup. Des Doisneau, des Arthus Bertrand, en revanche, doivent leur gloire à leur instinct de l’instant. Quand, et pas avant ni après, ils
doivent appuyer sur le déclencheur. Cela semble simple, mais ne l’est pas. L’homme d’aujourd’hui perd
souvent cet instinct-là, usé, abusé, par le matraquage médiatique, par ailleurs nécessaire pour survivre
dans un monde quotidiennement agressif : le remontant ou la morphine qu’on attend à treize ou à vingt
heures. Le JT.
La télévision. Ultime progrès, pour le moment du moins. Mélange merveilleux ou féroce du passé et du
présent, de tous les instants du monde. Brouilleuse de première classe. Tout y passe. Tout y
tourbillonne. Kaleidoscope ou lessiveuse, au choix. L’instant n’est plus l’instant, parce qu’il est noyé
dans ses semblables. Ce que l’on gagne en extension…
Loin de moi la pensée de revenir à l’époque des cavernes, à part celles, évidemment, de Platon.
La médecine, la chirurgie nous sauvent, et ce n’est plus, heureusement, celle d’Hippocrate ou même
d’Ambroise Paré. Nous vivons, en moyenne, plus longtemps. C’est bien.
Mais nous perdons « l’instinct de l’instant ». Il faut un effort, il faut sortir du monde, surtout actuel,
pour le comprendre. Il faut, justement un instant, faire fi de ce qui nous entoure et avoir en face de soi,
au maximum, une feuille blanche. Tomber la tunique moderne qui risque bien de devenir comme celle
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de Nessus, destructrice. Certains se réfugieraient dans un monastère, pour une retraite. Encore trop de
monde et de distractions, pascaliennes ou pas. L’Instant, avec un grand I, ce doit être notre recherche,
sinon constante, du moins fréquente. Le Graal.

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DE SIMONE WEIL A MAURICE BEJART

« La pensée est contrainte de passer d’un instant à l’instant suivant sans s’accrocher au passé ni à
l’avenir ».
Au détour d’une pensée, dans la Pesanteur et la Grâce, Simone Weil, le philosophe, dont l’avenir, ce
qu’elle ne savait évidemment pas, serait si court, miné par la tuberculose, nous livre l’un des joyaux
dont elle a si bien le secret.
Toute notre philosophie est dans cette phrase si concise, comme dans celle de Ludwig Wittgenstein, la
fameuse « Die Welt ist die Gesamtheit der Tatsachen, nicht der Dinge ». Notre mémoire sélective y
pointe le nez. Même si elle tente de s’accrocher au présent, elle n’est nullement certaine d’y parvenir
plus d’un instant. Cela pourrait devenir désespéré, comme le sort de Sisyphe tentant sans succès de
faire remonter la pente à son énorme pierre. Eternellement.
Et c’est inéluctable, justement. La pensée est « contrainte » d’aller de l’avant, même si, très souvent, elle
recule, contrainte par une autre force, contraire, supérieure. Action-réaction. Le monde tel que nous le
vivons. Ce monde d’antinomies, de thèses et d’antithèses, ce monde en devenir, de pure dialectique. Ce
monde en constante fusion, montrant à chacun son cratère bouillonnant.
L’homme, cette walking shadow, cette ombre qui marche, dirait Shakespeare, comme ce monde en
fusion constante, bouillonnant, « struts and frets his hour upon the stage », frétille et s’agite un temps
sur la scène, avant de s’affaler, épuisé.
On pense alors à la récente mort du maître de la danse, Maurice Béjart. On le revoit dans sa direction
d’hommes et de femmes voués à cet art, on le revoit lui-même dans ses évolutions, parfois sublimes.
Ailées. Des éclairs.
Qu’est-ce que la danse ? Une passion, pour beaucoup. Une succession rapide de clichés, dans le bon sens
du mot, pour les autres. Un entrechat, même un pas de deux. Qui passent.
Ce n’est pas un monument pour l’éternité, un buste, une pyramide. C’est ce qui disparaît très vite, ne
laissant qu’une trace infime, mais apaisante ou dramatique, dans la mémoire toujours sélective de
chacun.
Alors, Béjart, pour finir, maintenant qu’il a disparu, ce n’est qu’un instant entre la pesanteur et la
grâce. Par la seconde, il a constamment vaincu la première. C’est en cela qu’il était, pendant un instant,
sa vie, un surhomme.

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ZENON D’ELEE, LE CINEMA ET LES BANDES DESSINEES

La Flèche. Sa flèche. Un objet simple, le plus simple, un bout de bois, muni d’une pointe et d’une queue,
appliquant déjà les principes de l’aérodynamisme.
Et cet objet est envoyé dans les airs, très vite et va traverser…les siècles. Tous les philosophes en
parlent encore et c’est leur b à ba.
Parce que Zénon va se permettre de discuter ce qui est pourtant évident, le mouvement.
La flèche a une longueur de A à B. Dès qu’elle se meut, elle passe de A à B, puis de sa même longueur,
de B à C, etc. Ainsi, elle est toujours, en même temps à son point d’arrivée, mais aussi et encore à son
point de départ. Elle est donc toujours au même point. Elle n’a pas de mouvement.
Sophisme ? C’est possible et c’est même certain. Le TGV que nous prenons aujourd’hui, fort
heureusement, allant à la vitesse de la flèche de Zénon, ne reste pas dans sa gare de départ. Il arrive à
destination.
Mais ce sophisme est utile. Pour moi, il me permet d’asseoir davantage la philosophie de l’instant.
Chaque instant est bien marqué par la flèche. A, puis B, puis tout l’alphabet, si nous le désirons.
Mais l’ensemble (rappelons-nous la base de notre philosophie tirée de Wittgenstein), die Gesamtheit,
l’ensemble (des faits qui constituent le monde et non pas les choses), l’ensemble de ces faits, de ces
instants, constitue le monde.
On pourrait donc dire, pour la flèche de Zénon, plutôt pour son parcours : L’impression d’absence de
mouvement résulte de l’ensemble des points parcourus, des instants de la flèche. Que l’on analyse, ou
que l’on globalise.
Et notre siècle ou, déjà, le précédent, nous offre des exemples frappants de « nouvelles flèches ».
Qu’est-ce que le cinéma ? Plutôt un film. C’est une succession, évidemment rapide, sinon il n’y a plus
d’illusion, car tout n’est qu’illusion, c’est une succession d’images très courtes. Tellement que, aux
origines, le cinéma donnait cette impression très drôle de saccadé, d’images presque sautantes. Méliès
et, plus tard, mon ami Marcel Carné n’ont jamais su ce qu’ils devaient à Zénon d’Elée.
Et les bandes dessinées ? Je n’en suis pas un grand adepte, mais l’invasion de nos écrans de télévision,
qu’elles ont parfaitement réussie, m’oblige à retenir cette idée.
La bande dessinée ou, plus exactement, le film, aujourd’hui, le manga, est une nouvelle illustration de
la justesse anticipatrice de la pensée de Zénon. D’instants très courts d’images, mais défilant à la
vitesse d’une flèche, on fait un film de dessins animés.
Obélix, le gaulois, peut ainsi faire rire ceux qui l’aiment. Son image qui, immobile, serait déjà drôle,
devient irrésistible, grâce au mouvement imprimé dans la pellicule. Alors, si je me permettais un mot
qui ferait hurler les vrais hellénistes, - Zénon était grec -, et, surtout, les gens sérieux : vive Zénonix.

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LA MORT D’OSMAN

“The boast of heraldry,
The pomp of power,
And all that beauty, all that wealth o’ er gave,
Awaits alike the inevitable hour,
The path of glory lead but to the grave”
Il était beau, Osman, sur son lit de mort. Droite, malgré sa douleur naissante, sa jeune veuve le veillait.
Les cheveux du défunt, d’un blanc laiteux, sortaient de ses tempes, comme ceux d’un Léo Ferré. Son
teint hâlé faisait penser à une statuette peinte, sépia. Ses mains n’étaient pas croisées, comme un geste
de paix, sur son ventre que l’on avait tant meurtri par des piqûres, des ponctions et qui avait tant
souffert. Rigides, le long du buste, elles allongeaient ce corps que l’on imaginait mal sans vie. Osman,
pourtant, était bien mort.
La mort, la maladie. La maladie, la mort.
La maladie, c’est l’illustration de la durée variable de l’instant. Un homme est déclaré, urbi et orbi, mort
à la suite d’un infarctus, instant le plus court ou à la suite d’une « longue maladie », instant beaucoup
plus long. Un infarctus, un cancer.
Cet instant dans une vie, la maladie est bien l’un de ces instants où l’on se sent exister. Malebranche
nous l’exprima. Proust le vécut, quotidiennement. Ses meilleurs écrits sont sortis de son lit. Cet instant
« d’existence » marque évidemment celui qui le vit. Il est ignoré des autres, sauf des médecins et des
infirmiers. C’est bien un instant-type.
L’autre instant-type, suprême, ultime, c’est bien entendu la mort. La mort d’Osman est un fait, un
instant. Sa brièveté est certaine pour lui, « il passe l’arme à gauche », elle est bien sûr plus longue,
insoutenable, longtemps, pour ses proches. Même si, pour Alfred Tennyson, « It is better to have loved
and lost than never to have loved at all », s’il vaut mieux avoir aimé et perdu ce qu’on aime que de
n’avoir jamais aimé du tout, ces vers magnifiques du poète anglais le constituent en pur stoïcien qui «
passe » l’instant pour faire entrer l’être aimé dans un domaine nouveau, la mémoire. Ces vers qui
comptent parmi ceux qui lui valurent d’être lui-même inhumé dans le Poet’s Corner de Westminster
Abbey, consécration suprême à l’instar de notre Panthéon.
Osman était mort, bien mort, sa veuve en ayant pourtant, dans son déchirement, longtemps douté.
Ce fait, cet instant se termina pour lui, ce jour-là. Pour nous, ce n’est plus qu’un acte de décès, dans une
mairie quelconque. Un fait, un instant, parmi tant d’autres. Les archives des mairies en sont pleines.
Seules des révolutions, des cataclysmes, peuvent venir les troubler. Requiescant in pace. Qu’elles
reposent en paix, les archives. Comme Osman.

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DIEU

L’âme d’Osman s’est-elle envolée ? Espoir pour les uns, pensée tentante, pari prometteur pour les
autres, absurdité pour beaucoup. Le dernier souffle d’Osman a-t-il suffisamment donné de force au
décollage de ce qui resterait de lui et qui partirait vers le ciel glorieusement, pour rejoindre les
bienheureux ?
Ma réponse est peut-être déjà dans ma base, la philosophie de l’instant. Le souffle s’éteint, point
malheureusement final. Aucun aéroport n’existe où s’entasseraient les morts de la veille, en partance
pour l’éternité, destination si convoitée. Aucun tour operator ne se risquerait à organiser de tels vols.
On a pourtant tout tenté pour nous y faire croire, depuis l’origine des temps : la Bible, Saint-Thomas
d’Aquin, même Voltaire, peu importe que ce soit du bout des doigts, ou plutôt de la plume et malgré sa
dénégation musclée en partant du Désastre de Lisbonne.
On a prétendu accumuler des « preuves », comme devant un tribunal, celui de la vérité métaphysique,
ontologique. Procès interminable. Toujours remis. Et le témoin le plus attendu, Dieu, n’a jamais
répondu à la convocation. Son absence lui tient lieu d’existence. Son silence est sa meilleure garantie de
survie.
Les plus grandes voix, pourtant, l’ont prié, parfois sommé, de comparaître. Des pour et des contre, des
croyants comme des athées. Parfois même, les plus proches. Jésus-Christ, sur le Golgotha, ne s’est-il
pas écrié, l’un des premiers à douter, même un instant : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Un
peu comme le « Tu quoque » de Jules César. Un instant de doute suprême.
La preuve ontologique : prouver l’existence par le seul fait de la conscience, Dieu, l’instant, où il est
énoncé. Comme il est l’être parfait, ce qui n’est qu’une définition, il existe, fatalement. Elle ne convainc
cette preuve que les convaincus, comme le dit si bien André Comte-Sponville. Parmi ceux qui la
réfutent, entre autres, Diderot, Nietzche et surtout, à mes yeux Pascal, pourtant pétri de Dieu.
Et Russell. Russell cité par André Comte-Sponville, m’intéresse. C’est lui le commentateur principal de
Ludwig Wittgenstein. C’est lui l’auteur de la théorie de « l’atomisme logique ». Or, Russell entame sa
croisade antireligieuse, par la contestation de la valeur de la preuve ontologique de l’existence de Dieu.
Pour aujourd’hui, je m’arrêterai là, mais je sais d’avance que nous y reviendrons. Contester l’existence
de Dieu ne veut pas dire ignorer cette question capitale. Ce qui seul compte, c’est d’en extraire
l’angoisse existentielle.

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IN FINE

J’ai beaucoup louvoyé, j’ai beaucoup bifurqué. Trop, critiqueront beaucoup d’éventuels lecteurs.
Mais vous dire le plaisir que j’ai trouvé à ces digressions mériterait encore quelques pages et j’ai des
fourmis dans la main droite.
Il faut tirer un trait.
Simone Weil, une fois de plus, m’y aide :
« La pensée est contrainte de passer d’un instant à l’instant suivant sans s’accrocher au passé ni à
l’avenir »

Et reprenant la formule de base de Ludwig Wittgenstein, mais à la lumière de ce que j’ai pu apprendre
en écrivant ces lignes, car tel était le but, apprendre encore, apprendre toujours, je me permettrai de
présenter ce que certains appelleront une définition de plus pour ma conception du monde qui n’engage
évidemment que son auteur :
« Pour moi, le monde est, non pas un ensemble de choses, mais de faits, instantanés, d’instants, que
ma conscience et mon inconscient acceptent d’appréhender, donc de créer ou de recréer, à leur seule
guise ».
Enfin, en sorte de point final, une dernière citation de Ludwig Wittgenstein, pour moi, éternel retour :
« Le je fait son entrée dans la philosophie grâce à ceci que « le monde est mon monde » .
Ce n’est pas le monde d’autrui, c’est le mien.
Le seul qui existe.
Et ce monde, qu’il soit de Ptolémée, de Galilée, de Wittgenstein ou de quiconque, il continue de tourner,
imperturbable.
Pour chacun, une vie, un instant.

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APPENDICE

En résumé,
L’Instant I est composé d’une parcelle de temps (t), variable en durée, donc tv et d’un fait (f), soit :

I = tv + f
et le monde (M) est donc, pour moi :

M = n (tv + f)
ou

M = nI
(n servant à noter un nombre indéterminé)
RIEN D’AUTRE

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