Faut-il travailler dans les camps grecs ?

(we did our best, but : un retour de mission)

Synopsis : après plusieurs mois de bénévolat dans les équipes Médecins du Monde à
Calais et Grande-Synthe, une collègue (que je remercie ici) m'informe que MdM Belgique
cherche des médecins pour travailler auprès des réfugiés en Grèce. Quelques jours après,
bien qu'ayant conscience de mes insuffisances, j'étais parti. Pourquoi ? Depuis longtemps
je considère le phénomène migratoire comme un processus naturel, qui enrichit le monde,
et comme un droit fondamental qu'il faut protéger. Et puis, après ces quelques mois dans la
« Jungle » de Calais, je pense retrouver là-bas la même belle énergie, chez les migrants
comme dans les équipes d'associatifs. Car dans la « Jungle », malgré tout, malgré les
violences, malgré les passeurs, c'est un monde qui se construit, avec ses « hubs » de
socialisation, restaurants, écoles, centres de soins, etc..., réfugiés et associatifs en sont
acteurs, comme dans une résistance à quelque chose, un défi aux murs. Les migrants nous
y donnent un peu de leur espace. Et puis, je pars aussi parce que Médecins du Monde,
association médicale militante de solidarité internationale, ça me parle. Alors je remonte
la route migratoire à l'envers, me voilà donc en Grèce. Après une dizaine de jours
d'immersion dans l'ancien complexe olympique d'Ellenico à Athènes, un « vieux » camp
déjà, où j'épaule l'équipe en place, c'est le grand saut, j'ai la chance de contribuer au
démarrage de l'activité médicale dans le nouveau camp de Redestos, près de
Thessalonique, au nord de la Grèce. Une expérience intense, débutée avec une toute petite
équipe dans ce camp de 1200 personnes en grande majorité syriennes et récemment
déplacées par les autorités des camps d'Idomeni ou d'Eko trop proches de la frontière.
Mais... ce n'est plus une Jungle foisonnante, c'est un camp HCR bien triste, et puis, nous ne
sommes pas tout-à-fait dans un projet MdM.

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Ellenico, c'est le calme plat de l'espoir. Des tentes HCR bien rangées, encerclées par
l'enceinte des jeux, où il n'y a plus de spectateurs. Ecrasées de soleil et d'inactivité. A
Redestos, la circulation est « libre » mais filtrée par la police et l'armée, les familles livrées
à rien, on les a délogées de la frontière qui est fermée, elles attendent pour s'inscrire pour la
demande d'asile et l'hypothétique « relocation » en Europe, l'espoir est si bas, les
conditions de survie si déplorables que certaines familles, déjà, envisagent de rentrer, « on
préfère les bombes à la vie ici... ». Huit énormes anciens hangars de l'armée de l'air dans
chacun desquels on a planté une trentaine de tentes, une chaleur suffocante, difficile de
dormir, mais en hiver il peut faire très froid en Thessalonique, même si personne n'ose
vous dire que sans doute vous êtes là pour longtemps... Moustiques en pagaille, punaises
de lit (enfin, de matelas souvent posés à terre, il n'y a pas assez de lits), rongeurs, quelques
chatons qui apportent un peu de joie aux enfants, mais aussi des teignes. Dans la
promiscuité, épidémies virales ou bactériennes d'infections respiratoires, surinfections
cutanées de toutes les petites plaies dans la poussière et la chaleur. Mais la plainte première
des exilés, c'est la nourriture... en quantité réduite, et surtout si mauvaise qu'on la retrouve,
c'est vrai, parfois jetée dans les poubelles le soir... Contrairement à la « Jungle », ou aux
camps des îles grecques, peu de traumatologie ou d'urgences ici, les gens ne sortent pas de
la mer, mais d'un autre camp, démantelé, et il n'y a plus le possible du passage traumatique
de la frontière. On n'est plus en première urgence somatique, mais en starvation : l'espoir
est rare. Les femmes en première ligne : violences conjugales, mères de famille en
détresse, sans un lieu ou elles peuvent souffler un peu, femmes enceintes mais qui parfois
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viennent à la clinique « juste pour pouvoir se reposer un peu »...

A côté du camion, la « salle d'attente » et la « clinique » ;
derrière, les hangars où sont, comme cachées, les tentes...

On ouvre la clinique. On est submergés le premier jour, et puis on s'organise, et puis les
patients eux aussi s'organisent. Soins de « santé primaire », puis arrivée de notre
fantastique sage-femme, puis organisation progressive de la prise en charge des problèmes
de « santé mentale ». En dehors des jours de consultation (nous ne disposons pas de la
clinique tous les jours, la partageant avec une autre ONG médicale), ateliers d'éducation
sanitaire dans le camp, et écoute des besoins des familles, et écoute tout court. On rend
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service, certes, mais on se confronte à des limites. Le plus gros problème, en dehors des
moyens médicaux insuffisants en ce début du projet, des difficultés de référence dans les
hôpitaux grecs, fut l'absence de plaidoyer en provenance du projet Echo/MdM, plaidoyer
contre les conditions inhumaines de séjour dans ces camps, les réfugiés nous considérant
même au départ comme part du système des camps... En effet, au sein du projet Echo, pour
des raisons politiques semble-t-il, le rôle habituel de MdM de plaidoyer pour les droits de
l'homme était comme absent ou réduit au silence. N'étions-nous là qu'en prestataires de
service de l'UE ? Alors que les personnes à qui nous venions donner des soins étaient
soumises à des conditions de vie horribles, et en grande difficulté psychologique, étant
coincés dans ce camp avec très peu d'espoir de le quitter dans le futur proche, cette absence
de « plaidoyer commun », dans cette phase précoce du projet Echo en tout cas, entraînait
pour l'équipe confrontée à la souffrance des réfugiés des difficultés pour tenir une place
spécifique, distanciée, de l'organisation du camp (la « clinique » était d'ailleurs accolée au
petit « PC » militaire du camp, les militaires nous ouvraient les portes le matin et les
fermaient le soir...). Cette absence de témoignage officiel de la part du projet contre les
conditions de vie était indirectement source de stress pour l'équipe, quelque chose comme :
« si on nous assimile à ceux qui planifient et organisent ces camps, c'est terrible ». Cette
situation s'améliora un peu par la suite : un jour par semaine, nous allions auprès des
réfugiés dans le camp pour renouer avec la « médiation sociale », recueillir leurs
témoignages, préciser notre position, animer des ateliers d'éducation sanitaire. Tout en
respectant la neutralité de l'ONG, une sorte de plaidoyer, mais sans outils « officiels » de la
part de Echo... Et avec un risque de dérives, du fait de cette absence d'outils qui auraient
facilité un dialogue plus clair, car certains membres de l'équipe « s'autonomisaient » sur le
plan politique, défendant auprès des réfugiés tel ou tel régime politique du Moyen-Orient
(le manque d'outils de plaidoyer facilitait l'émergence de discours en dehors de la ligne de
neutralité politique de l'association).
Je compris lors de mon « debriefing » que MdM Grèce n'avait pas les mains libres par
rapport au gouvernement grec, à l'armée, et que critiquer trop ouvertement les conditions
de vie dans les camps sur le territoire grec lui aurait peut-être fermé l'accès à ces camps. Il
est vrai que nous dépendions du bon vouloir de l'armée pour rentrer ou non dans les camps.
Mais peut-on accepter de travailler dans cette « zone grise » (dont parlait Primo Levi au
sein des camps de concentration) ? Le financement du projet était européen, et nous étions
là pour panser une jambe de bois, en quelque sorte, et pas pour critiquer le modèle
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d'enfermement, cette réponde de l'Europe aux réfugiés de guerre... Malgré tout nous avions
la satisfaction de voir la confiance des réfugiés vis-à-vis de l'équipe se renforcer au fil des
jours. Après nous avoir confié leurs bébés d'abord, les parents, ensuite, reviennent. Pour
parler de leurs problèmes de survie dans le camp. Des traumas subis là-bas. Emouvante,
cette confiance. Mais nous peinons, pour les maladies chroniques nécessitant des bilans à
l'hôpital, à organiser le référencement. Un hôpital public surchargé, des délais énormes, des
problèmes de transport. Mais pour l'heure... pourquoi ces patients âgés, ces personnes
handicapées en fauteuil, ces femmes exposées à des violences, sont-ils confinés dans ce
camp aux conditions sanitaires déjà très malsaines pour des valides ??? Comment
survivent-ils ?

Sentiment d'impuissance, et comme une culpabilité d'être d'un côté, les

réfugiés de l'autre.
Le désert. Nous étions quasiment la première ONG. Heureusement, peu-à-peu, un peu de
social s'organise. Heureusement les jeunes sortent du camp, on les croise parfois en ville,
ou dans des forums organisés par des associations hors du camp. Et hors du camp, on les
voit sourire . Dans le camp, beaucoup de pleurs :

La petite patiente m'offre son dessin. « - Qu'est-ce-que c'est, une maison ? - Non, c'est une
cage à oiseaux », me répond-elle... La maison qui pleure...

Médecins du Monde, association médicale militante de solidarité internationale. On m'avait
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demandé, à Bruxelles, d'emporter si possible un « identifiant » MdM, car, là-bas, c'est
encore le grand début du projet, on manque un peu de tout. J'avais donc emprunté un beau
gilet blanc bleu à Dunkerque (mais, oui, Florence, je vais le rendre!), mais très vite on doit
abandonner l'ancien identifiant, on se retrouve en T-shirt arborant « humanitarian
assistance », et, c'est la consigne, le logo de l'UE doit être un peu plus grand que le logo
MdM... Ça râle, dans les « expatriés » surtout (ah, oui, pour Echo il y a des « expats » et
des « locaux », et le salaire s'en ressent... curieux, pour un projet en Europe...), alors on
nous dit « vous pouvez mettre un pins MdM pour masquer un peu le logo européen si vous
voulez ». Cacher un peu, est-ce que ce n'est pas ce que l'on fait ici, cacher un peu le camp
de concentration européen avec la clinique MdM ? Moi, ce n'est pas d'arborer le logo
européen qui me gène le plus, c'est le mot « humanitaire », l' « humanitaire » c'est daté et
connoté, il y a eu le colonial, le confessionnel, et puis, avant la chute du mur est/ouest,
dans le monde bipolaire, cet interventionnisme post-confessionnel post-colonial mais soustendu d'idéologie occidentale qu'on appela l'humanitaire ! Aujourd'hui on est bien dans le
post-humanitaire, dans la solidarité internationale, l'échange et pas l'imposé, c'est bien ce
qui est marqué sur la page web de MdM, mais ce n'est pas ce qu'on fait ici dans les camps
grecs. On accompagne un point de vue européen. Sous prétexte d'urgence, on est il est vrai
dans une situation d'urgence, peut-être je n'avais pas bien compris ça avant de partir, c'est
très mouvant, le pays est dépassé, des camps ferment, d'autres ouvrent, ça bouge très vite,
« il faut être très flexible » nous rappelle-t-on, peut-être que l'urgence est forcément
application d'humanitaire et moins un travail dans l'échange ?

Les ballons et le sourire en première médecine. Un échange

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Bon, je me recentre sur mon job médical, je tente l'échange et l'écoute avec les patients, et
c'est sans doute là l'essentiel. La clinique est, dans cet univers sordide, un espace d'écoute
où les gens viennent se confier, au-delà des bobos, petits et gros, des corps. Ils attendent
parfois des heures, pour nous dire. Ecouter son histoire, c'est redonner une position
d'acteur, malgré tout, à celui qui est bloqué ici dans son trajet. C'est justifier sa lutte pour la
survie. C'est prévenir de nouvelles décompensations, car ici la plainte psychologique est au
premier plan, au moins chez l'adulte. Porter attention aux gens, être partenaires de leur
plainte. Je me réfugie sur le terrain, loin de la coordination, mais dans ma dernière
semaine, je ressens bien qu'ici, contrairement à ce que j'avais connu dans les équipes du
littoral, il y a « quelque chose » qui fait écran entre l'équipe et les réfugiés, nous sommes
inscrits dans les européens constructeurs de murs. Dans la « jungle », bien sûr on restait
neutres, entre migrants et CRS, entre « centre d'accueil provisoire » de l'état et no-borders,
entre la tente et l'hôpital: mais on n'avait pas besoin de préciser qu'on n'était pas d'accord
avec ce que les gens subissaient, ils le savaient. Ici c'est plus gris.

(Même la couleur kaki...)

It was great, anyway. Force et implication de l'équipe sur le terrain, énergie des migrants
qui se redéploie, confiance des patients envers l'équipe. A Bruxelles, on discute entre
adultes, ça change de la distance et du secret qu'entretien la « coordination » à Athènes.
Dans les améliorations possibles qui émergent, l'installation de la clinique MdM auprès des
hôpitaux et plus dans chaque camp, une sorte de « PASS» pour décharger l'hôpital, aussi,
est peut être une réponse qui permettrait de rendre de l'indépendance à MdM. Avec des
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maraudes médicales dans les camps, et l'organisation d'un référencement, comme sur le
littoral, quoi ! Valoriser l'expérience de la « Jungle ». Marauder dans les enceintes, mais
rester un peu externes. Mais il faudrait également développer des outils de plaidoyer,
clarifier la position de l'association, les diffuser dans les camps, éviter les ambiguïtés,
engager le dialogue, éviter l'amalgame entre plaidoyers politiques personnels et position de
l'association, ne pas laisser la contestation du système des camps aux seuls « No-borders »,
aussi.
Y-a-t-il compatibilité entre le projet Echo et MdM ? Entre la position de F. Sivignon sur la
migration, ce phénomène cosmopolite, et la gestion « soins de santé primaires » dans
l'urgence, dans les camps ? On aimerait épauler MdM Grèce quand il déclare : « nous
serons présents auprès des réfugiés jusqu'à ce que le dernier d'entre eux ait intégré le
système de soins de droit commun », mais MdM Grèce a-t-il les mains libres ?

eric ledru

Juste à côté du grillage, on retrouve les gestes traditionnels pour la survie, m'explique A...
Pourquoi ne pas donner d'emblée dans les camps les moyens de « l'empowerment », plutôt
que de se focaliser sur l'assistance « humanitaire » ?

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(toutes les photos ont été prises avec l'accord des personnes et/ou leurs parents)

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