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Techno-logique

&

Technologie

Une Paléo-histoire des objets lithiques tranchants

Eric Boëda

Une Paléo-histoire des objets lithiques tranchants Eric Boëda Préface de Françoise Audouze Préhistoire au Présent

Préface de

Françoise Audouze

Préhistoire au Présent

Une Paléo-histoire des objets lithiques tranchants Eric Boëda Préface de Françoise Audouze Préhistoire au Présent

Cet ouvrage a été publié avec le concours de l’Institut Universitaire de France et l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense

©

Sauf mention contraire toutes les illustrations sont d’E. Boëda Couverture @rchéo-éditions.com

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« Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l’histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l’homme et de l’intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo faber » Henri Bergson, Œuvres. 1959, p.613

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Sommaire

Préface Une trajectoire originale

8

Introduction

16

Première partie

Un regard épistémologique

20

De la typologie à la technique, de la technique à la technologie

21

La typologie, une nécessité à usage limité

22

La techné sans le logos

27

De la nécessité d’une technologie du changement

29

La notion de tendance De la forme à la structure, de la tendance à l’individuation

32

De la structure à la lignée

33

Le sens de l’évolution : de l’abstrait au concret La place de l’homme

36

5

Deuxième partie

Le sens techno-logique de l’évolution :

une clef pour la compréhension de la technicité humaine

38

Les outils L’apport de l’approche techno-fonctionnelle

39

De la nécessité de théoriser l’outil Qu’est ce qu’un outil ?

40

Les processus d’instrumentalisation : une approche techno-centrée Les processus d’instrumentation : une approche anthropo-centrée Approche techno-fonctionnelle

47

Relation structurelle interne des artefacts incisants

48

Processus d’individuation de la lignée des artefacts incisants Le commencement absolu : un objet naturellement incisant Structure anthropique abstraite ou additionnelle Structure anthropique concrète ou intégrée

49

Modalités d’évolution structurelle : confection, débitage, façonnage Le tempo de la production Passage du tout éclat au tout façonnage

52

Changement de perspective :

de la morphologie à la structure, de l’objet à l’ensemble Tempo du phénomène post-bifacial : du presque tout débitage au tout débitage L’option du Levallois « circum méditerranéen» L’option débitage et confection

81

Conclusion

Les structures de production Qu’est ce qu’un nucléus : structure additionnelle ou structure intégrée ? Structure additionnelle dite « abstraite » Structure intégrée dite « concrète » Processus de concrétisation Ensemble dit à structure abstraite et classes d’enlèvements correspondants Volume utile indifférencié de Type A / éclat indifférencié Volume utile de Type B / partie transformative différenciée Volume utile de Type C / parties transformative et préhensée différenciées Volume utile de Type D / parties transformatives et préhensées différenciées

83

94

6

Structures productionnelles archéologiques Structure volumétrique dite abstraite

Troisième partie

97

Volume utile de Type A Volume utile de Type B Volume utile de Type C Volume utile de Type D Structure volumétrique dite concrète

132

Volume utile de Type E Volume utile de Type F

Le sens Anthropologique :

une paléo-histoire des lignées de productions laminaires et des produits laminaires au Proche-Orient durant le Pléistocène

170

Deux points de vue hiérarchisés : l’Histoire et l’Evolution Le phénomène laminaire Préambule évolutionniste Préambule historique Les temps de la techno-logique Le temps chronologique

171

Conclusion

217

Bibliographie

232

7

Préface

Une trajectoire originale

La trajectoire très personnelle d'Éric Boëda a retenu mon attention dès le début des années quatre-vingt. Dans mes souvenirs, il y a d'abord deux jeunes médecins passionnés de préhistoire qui, une fois leur diplôme obtenu, décident de changer d'orientation. Ils gravitent autour de François Bordes puis de Jacques Tixier. L'époque est bouillonnante de nouveautés dans le domaine du lithique. Tandis qu'autour de Leroi-Gourhan la mise en application de la chaîne opératoire prend forme, dans l'entourage de Jacques Tixier sont développés des concepts promis à un bel avenir : l'économie du débitage - Inizan 1976, l'économie des matières premières - Perlès 1980, et des clarifications bienvenues sur les voies distinctes que constituent façonnage et débitage - Tixier et alii 1980. Les deux jeunes loups montrent une originalité et une exigence scientifique qui se marquent même dans leurs activités

mercenaires : ils s'avèrent rapidement d'excellents expérimentateurs de la taille du silex, mais il n'y a pas jeu ou recherche d'exploit. Que ce soit dans leur participation à des représentations de théâtre scientifique ou plus tard dans la pratique de la taille en public à l'Archéodrome, leurs expérimentations partent de problèmes archéologiques à résoudre :

méthodes, techniques, manières de faire, distribution spatiale

- Boëda et Pélegrin 1985. Ils

ont tous deux cette capacité à conceptualiser les opérations de taille qui a manqué à leurs prédécesseurs. Puis une fois chercheurs, leurs chemins divergent, l'un vise à l'approfondissement, l'autre prend un angle d'attaque beaucoup plus large. Tandis que Jacques Pélegrin s'oriente préférentiellement vers les périodes récentes, du Châtelperronien au Chalcolithique, sur les problèmes de cognition au sein des opérations de taille, sur l'intentionnalité, sur les savoirs et les savoir-faire, qu'il analyse de nombreux problèmes techniques posés par ses collègues, qu'il vise à l'approfondissement des connaissances techniques dans la synchronie, Éric Boëda prend le parti d'une approche systémique sur des problèmes à large spectre pour identifier les fondements structurels des principales méthodes

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de production lithique. Sa thèse de troisième cycle - soutenue en 1986, publiée en 1994 - est déjà un bon exemple de cette approche systémique. Le « Concept Levallois » renouvelle complètement la compréhension du débitage Levallois, en élargit les modalités - la méthode décrite par Bordes n'en est plus qu'une des variantes. Il y inclut des méthodes récurrentes, crée les concepts d'éclats prédéterminés et prédéterminants et montre comment toutes ces méthodes font système. Son intérêt pour la logique technique qui organise les différentes méthodes de taille se montre dans ses articles sur le concept laminaire - 1988 - et le concept trifacial - 1989. Les relations entre surface et volume ouvrent une voie de recherche profondément originale où le bloc de silex à tailler est analysé en tant que structure - 2001,

p.74, ensemble de propriétés techniques hiérarchisées qui résultent en un volume particulier. Dans les débitages laminaires, l'outil devient indépendant du bloc originel puisque différents outils peuvent être obtenus par la retouche à partir de supports laminaires qui sont quasi identiques - la retouche de ravivage permet d'ailleurs de transformer un outil en un autre, de passer par exemple du bec au burin 1 . En revanche les productions lithiques antérieures relient directement l'outil au bloc originel. C'est particulièrement évident pour les outils façonnés que sont les pièces bifaciales. C'est sans doute une des raisons pour laquelle Éric Boëda ne s'est pas satisfait du mode de production des connaissances sur les industries lithiques des périodes anciennes. Il cherche à sortir des limites de la technologie telle qu'elle se pratique dans les années 90. Il s'interroge sur la variabilité et recherche au delà de cette variabilité les concepts sous-jacents. Il récuse en tant que fin en soi l'analyse productionnelle - reconstitution des modes de production, chaînes et schèmes opératoires à partir des remontages réels ou mentaux et de l'expérimentation - lorsque cette analyse n'est pas reliée au fonctionnement et à l'utilisation de l'outil ; tout en reconnaissant qu'il faut en passer par là pour pouvoir aller plus loin. Seule une analyse structurale pourrait permettre d'identifier les schèmes de production et leur logique technique. Faute de trouver en préhistoire les concepts qui lui permettraient de construire une méthode analytique plus satisfaisante, il se tourne vers la philosophie des techniques, l'ergonomie et les sciences cognitives. Plusieurs travaux dans et hors de l'archéologie préhistorique lui apportent des outils d'analyse nouveaux. Il y a d'abord cette maîtrise jamais publiée mais toujours citée de Michel Lepot où se trouvent théorisées pour la première fois les unités techno-fonctionnelles, les UTF 1993, qui ramènent le fonctionnement de l'outil au sein de l'analyse technologique et donne autant d'importance à la partie préhensive qu'à la partie transformative (autrement dite active) seule considérée dans les études fonctionnelles. Il y a ensuite les travaux du spécialiste de l'ergonomie cognitive Pierre Rabardel 1995, qui distingue dans l'analyse de l'outil l'objet technique et les schèmes d'utilisation qui lui sont associés. Éric Boëda lui emprunte ce découpage qui lui permet de distinguer l'instrumentalisation (qui a à voir avec la structure volumétrique de l'objet et son mode de fonctionnement : comment un bloc de matière devient un outil et à quelles fins) de l'instrumentation (qui traite des schèmes d'utilisation et des différentes contraintes liées à la

matière à travailler, aux tâches à effectuer, aux gestes de tenue de l'outil

2001, p.52. Il est

)

1 C'est peut-être une des raisons pour lesquelles les préhistoriens travaillant sur le Paléolithique supérieur n'ont pas remis en cause le paradigme hérité de Leroi-Gourhan et Tixier.

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intéressant de le voir revenir à la notion de contrainte déjà si présente chez Leroi-Gourhan mais il la décompose en de multiples contraintes intrinsèques et extrinsèques en fonction de la matière travaillée et des modalités d'action - 2005 ; ce qui lui donne des entrées beaucoup plus nombreuses et variées dans une grille d'analyse avec une efficacité opératoire sans commune mesure avec la contrainte matérielle chez Leroi-Gourhan. De même, il est amené à reprendre en les modifiant partiellement les notions de milieu intérieur et de milieu extérieur parce qu'il envisage les problèmes à la même échelle que son illustre prédécesseur. Il se pose à son tour les problèmes de migration et de diffusion mais pour les périodes les plus anciennes - 2005, pp. 53-55, alors que Leroi-Gourhan posait le problème hors d'un temps donné, en relation avec les techniques d'époques historiques décrites dans L'Homme et la Matière et Milieu et Technique - 1943/1971 et 1945/1973, p.333 et suiv. A la notion de tendance qui l'intéresse mais dont il critique le déterminisme fonctionnel implicite, il préfère la notion d'ordre structurel propre aux objets - 2005, p.47. La rencontre avec les philosophes des techniques de l'Université de technologie de Compiègne notamment Yves Deforge - 1985 - et Bernard Stiegler 1994 - est déterminante pour l'ouverture qu'ils lui donnent à un univers de pensée alors très éloignée des préhistoriens, notamment les travaux du philosophe et psychologue Gilbert Simondon. L'ouvrage majeur de ce dernier Du mode d’existence des objets techniques - 1958 - lui donne la clé de compréhension et d'analyse des industries du Paléolithique ancien qu'il recherchait. C'est par leur genèse qu'on peut comprendre la nature et le devenir des objets techniques. Au terme simondien de genèse, Éric Boëda préfère le terme de lignée pris chez Y. Deforge - 1985 - plus évocateur de l'approche évolutive dans laquelle il veut se situer. Les préhistoriens peuvent déplorer que les emprunts faits à Y. Deforge et G. Simondon leur valent des moments de lecture ardus et regretter qu'Éric Boëda n'ait pas choisi des termes relevant plus de leur univers. Rien n'y fait. Il faudra bien s'habituer aux concepts de structure abstraite et structure concrète 2 pour analyser l'évolution des productions lithiques ; et accepter que l'identification des lignées « constituée par des objets ayant la même fonction d'usage et mettant en œuvre le même principe » - Deforge Y. 1985, p. 72 In Boëda 2000) devienne un des enjeux majeurs de la Techno-logique tant ces concepts prouvent leur efficacité tout au long de ce volume.

L'approche d'Éric Boëda tranche sur les études techno-typologiques actuelles parce qu'il s'inspire des technologues de l'actuel et fait le pari qu'il n'existe qu'une histoire des techniques de trois millions d'années à nos jours. Il questionne l'objet technique (outil ou nucleus) différemment en recherchant sa spécificité à la fois sur le temps court et sur le temps long. La forme de l'objet a beaucoup moins d'importance que son principe de fonctionnement dont l'évolution subit la contrainte de la matière dont il est fait. Le but de cette méthode est de mettre en évidence les règles évolutives observées sur le temps long et de rechercher non plus une évolution linéaire mais des changements dont il faut comprendre la signification. Il lui

2 Quel dommage que ces dernières ne s'appellent pas structure additionnelle et structure synergique, par exemple, ce serait tellement plus clair ! Éric Boëda n'aurait-il pu utiliser les périphrases de "structure par juxtaposition d'éléments" - pour abstraite - et de "structure par intégrations d'éléments" - pour concrète - comme il le fait pour les définir - 2000 ?

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faut « resituer le phénomène technique dans une dynamique techno-logique qui en détermine le sens et les modalités potentiels, tout en sachant que cette dynamique ne peut s’accomplir sans les formes sociales existantes qui lui donnent vie. [Il se place] donc au croisement du social, du vital (dans le sens leroi-gourhanien) et du techno-logique (dans le sens simondonien) ». C’est ainsi qu'il n'entend plus parler « du sens de l’évolution, mais des sens du changement » - communication personnelle.

Parallèlement au travail théorique développé sur les vingt-cinq dernières années, une intense activité de terrain s'est déroulée en France puis en Afrique de l'Ouest, en Chine et enfin actuellement en Amérique du Sud. Ce qui pourrait passer pour une véritable boulimie s'avère en réalité une intelligente stratégie conçue pour répondre à sa problématique 3 . Il est clair aujourd'hui que ce déploiement sur tous les continents (hormis l'Australie pour le moment) a permis de tester la validité de l'approche techno-logique. Après les fouilles acheuléennes, moustériennes et aurignaciennes de Barbas en Périgord qui nourrissent ses interrogations sur la variabilité des faciès culturels, les fouilles des sites paléolithique ancien et moyen d'Ounjougou à la frontière de deux zones écologiques au Mali, puis les fouilles d'Umm el Tlel en Syrie dans un milieu semi-désertique lui donnent les moyens de démontrer la non-linéarité de l'évolution technique. Dans ce dernier site une stratigraphie de 22 m donne à lire 300 000 ans de successions d'une extraordinaire diversité de groupes culturels de l'Acheuléen moyen au néolithique PPNB qui lui ont permis d'étudier les successions des occupations et leur variabilité culturelle, ainsi que la relation entre changements de population et changements climatiques. Puis il a étudié l'existence de frontières culturelles entre Chine du Nord et du Sud tout en montrant la très grande ancienneté de la présence humaine en Chine à partir des fouilles de Longgupo. Enfin ses travaux actuels au Brésil mettent un terme à une polémique vieille de plus de trente ans sur l'ancienneté des sites du Piaui et font remonter l'arrivée de l'Homme sur le continent américain à au moins 25 000 ans. Ce résumé abrupt ne rend évidemment pas justice à la richesse des résultats de toutes ces fouilles. En lisant les rapports de fouille et les publications, on voit se dessiner une Histoire mondiale avec ses migrations, ses diffusions d'idées, ses cycles évolutifs, ses phénomènes de convergences et ses frontières. Il importait ici de rappeler que l'appareil théorique et méthodologique mobilisé par Éric Boëda ne se limite pas à une belle construction intellectuelle mais que son opérabilité et son efficacité ont été testées sur presque tous les continents. A la différence de la typologie et la classification des industries lithiques européennes qui ont longtemps été artificiellement plaquées sur les industries lithiques extra-européennes, on dispose maintenant d'une méthode et d'une grille d'analyse qui peuvent être appliquées sur les productions lithiques du monde entier et déboucher sur des interrogations qui relèvent de l'Histoire à très grande échelle sur le temps long.

L'homme paraît absent de ce dispositif où les propriétés intrinsèques des productions lithiques semblent suffire à expliquer leur évolution. Il n'en est rien. Éric Boëda s'en explique brièvement dans son chapitre épistémologique cf. infra, La place de l'Homme. Mais

3 Même si c'est à l'invitation de chercheurs locaux qu'il a ouvert certains chantiers.

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l'homme est bien présent dans sa démarche parce que la technique est constitutive de

l'évolution humaine, parce que l'objet technique, « bien que fait d'une matière inanimée est

porteur d'une mémoire épiphylogénétique bien réelle. C'est un support de mémoire

évolution entre l’homme et la technique est donc un phénomène complexe [qu'il tente] de comprendre par l’intermédiaire de la mémoire épiphylogénétique que contient tout artefact » - communication personnelle.

La co-

Il faut enfin prévenir le lecteur. Il est invité à une lecture difficile parce qu'il va devoir se confronter à un travail pluridisciplinaire exigeant qui emprunte aussi bien à la philosophie, à la philosophie des sciences et des techniques, à la biologie, à l'anthropologie qu'à la préhistoire. Il va devoir assimiler un vocabulaire auquel les préhistoriens ne sont pas habitués et une classification des lignées d'outils incisants peu mnémonique. Une fois passés ces obstacles, on ne peut qu'être impressionné par l'étendue pluridisciplinaire des fondements de la méthode techno-logique et par la clarté de la démonstration qui s'appuie sur des illustrations que la couleur rend particulièrement éclairantes. Ne serait-on pas arrivé à un changement de paradigme ?

Françoise Audouze

Directrice de Recherche émérite CNRS UMR 7041 ArScAn - équipe d'Ethnologie préhistorique MAE Nanterre

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Références bibliographiques

Boëda E. 1988 « De la surface au volume : analyse des conceptions des débitages Levallois et laminaires », In : Paléolithique moyen récent et Paléolithique supérieur ancien en Europe, Actes du colloque international de Nemours, mai 1988, pp. 966-968 - Mémoire du musée de Préhistoire de l'Ile de France, 3. Boëda E. 1989 « La conception trifaciale d'un nouveau mode de taille Paléolithique », In : Les premiers peuplements humains de l'Europe, 114° Congr. nat. Soc. sav., Paris, pp. 251-263. Boëda E. 1994 - Le Concept Levallois : variabilité des méthodes, Monographie du CRA, n° 9, Paris, Editions du CNRS, 280 p. Boëda E. 1997 - Technogénèse de systèmes de production lithique au paléolithique inférieur et moyen en Europe occidentale et Proche-Orient, Habilitation à diriger des recherches, Université de Paris X - Nanterre, 2 vol., 173 p., 87 fig. Boëda E. 2000 « Les techniques des hommes de la préhistoire pour interroger le présent », Septième Ecole d'été de l'ARCo, Bonas, http://fr.scribd.com/doc/40751558/Boeda-2000-Les-Techniques-Des- Hommes Boëda E. 2001 « Détermination des Unités Techno-Fonctionnelles de pièces bifaciales provenant de la couche acheuléenne C'3 base du site de Barbas I », In Cliquet D. Dir. : Les industries à outils bifaciaux du Paléolithique moyen d'Europe occidentale, Actes de la table-ronde internationale organisée à Caen (Basse-Normandie - France) - 14 et 15 octobre 1999, Liège, ERAUL 98, pp. 51 à 75. Boëda E. 2005 « Paléo-technologie ou anthropologie des Techniques ? », Arob@se, vol.1, pp. 46-64

Boëda E. et Pélegrin J. 1985 Les amas lithiques de la zone N 19 du gisement magdalénien de Marsangy : approche méthodologique par l’expérimentation, Archéologie Expérimentale, Cahiers n°1, Edition Archéodrome, 64 p. Deforge Y. 1985 - Technologie et génétique de l'objet industriel, Paris, Ed. Maloine, 196 p. Coll. Université de Compiègne. Inizan M.-L. 1976 - Nouvelle étude d’industries du Capsien, Thèse 3 ème cycle, Paris X Nanterre. Lepot M. 1993 - Approche techno-fonctionnelle de l'outillage moustérien. Essai de classification des parties actives en terme d'efficacité technique. Application à la couche M2e sagittale du grand abri de la Ferrassie (fouille Delporte), Mémoire de maîtrise, Université de Paris X - Nanterre. Leroi-Gourhan A. 1943/1971 - Évolution et Techniques 1. L'homme et la matière, Paris, Albin Michel, 348 p. Leroi-Gourhan A. 1945/1973 - Évolution et Techniques 2. Milieu et technique, Paris, Albin Michel, 475 p. Perlès C. 1980 « Économie de la matière première, économie du débitage : deux exemples grecs », In Tixier J. Ed. : Préhistoire et Technologie lithique, Paris, CNRS, 1980, pp. 37-41. Rabardel P. 1995 - Approche cognitive des instruments contemporains, Paris, Armand Colin, 238 p. Simondon G. 1958/1989 - Du mode d'existence des objets techniques, Paris, Ed. Aubier, 333 p. - L'invention philosophique. Stiegler B. 1994 - La technique et le temps, vol.1, La faute d'Epiméthée, Paris : Ed. Galilée/Cité des Sciences et de l'Industrie, 284 p. Coll. La philosophie en effet. Tixier J., Inizan M.-L., Roche H. 1980 - Technologie de la pierre taillée, Meudon, CREPS, 120 p.

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Introduction

Portée depuis les années 1970-1980, par ce que nous pourrions qualifier d’école francophone, l’analyse des objets de la préhistoire s’est faite essentiellement dans un certain rapport avec l’Homme qui les produit et les utilise. L’objet est à la fois perçu en extériorité comme une trace morte et de façon indirecte, comme un simple intermédiaire, c'est-à-dire sa raison d’être fonctionnel au monde. Mais cette logique fonctionnelle n’est peut-être pas la raison d’existence de l’objet, ce qu’il est intrinsèquement (Simondon G. 1958). Or notre expérience nous a montré que ce rapport entre l’homme et l’objet technique, que nous essayons de comprendre en étudiant leur mode de production et leur mode de fonctionnement, n’est pas suffisamment heuristique pour comprendre les changements que nous observons. En effet, depuis une vingtaine d’années nous cataloguons nos connaissances comme un entomologiste le ferait avec ses insectes, en butant sur la compréhension des raisons des changements que nous observons. C’est comme si nous attendions qu’un savoir cumulatif se transforme en un savoir explicatif. Il est certain que notre façon d’aborder l’objet tel que nous le faisons actuellement est l’une des raisons de ce blocage. Mais avant d’aborder ce point, il semble essentiel de revenir sur le choix d’une perception indirecte de l’objet en nous intéressant aux phénomènes de convergences. Comment expliquer, qu’un même objet réalisé et utilisé de façon identique, soit produit en des lieux différents, sans contacts possibles, comme l’expose l’ethnologie 4 , et en des périodes différentes, comme le montre l’archéologie.

4 « A côté de la convergence biologique, il existe une convergence technique, qui offre depuis les débuts de l’Ethnologie une part de la réfutation des théories de contact. » Leroi-Gourhan A., 1945 - Milieu et techniques, rééd. 1973, Albin Michel, Paris, p.338

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Nous utilisons le terme d’archéologie 5 et non de préhistoire de façon volontaire pour souligner que, si ce phénomène de convergence est largement accepté pour une durée proche et courte, il ne l’est que très peu, voire rejeté, pour des temps beaucoup plus anciens. Ce refus, ou cette ignorance, voient leur justification à travers les très nombreux scenarii de déplacements de populations et de migrations proposés pour toutes les périodes du Pléistocène. On ne peut qu’être surpris de ce mouvement brownien qui atteint les premiers humains et qui, bizarrement, s’atténuera au cours du temps. De fait, il nous est proposé une préhistoire du mouvement, faite de phases expansionnistes et de stases où les capacités cérébrales et la pression de l’environnement, voire son déterminisme, en sont les moteurs principaux, jusqu’à l’avènement de l’Homo sapiens, autrement dit nous-même. Face à de tels scenarii, la notion de convergence, témoin d’une entropie possible, n’a pas lieu d’être. Elle est en contradiction avec une vision graduelle, linéaire, expansionniste et doctrinaire, prophétisant le devenir pour mieux expliquer le présent, proposant ainsi une vision universelle du devenir humain. La place de la technique dans tout cela est minime. Elle est la marque extérieure de modifications dans le rapport direct de l’Homme à son environnement et de son développement cérébral ; les changements techniques n’étant que la preuve extrinsèque de ce rapport d’intimité systémique entre l’homme et la nature. Si la technologie a constitué un espoir de sortir de cette prophétie, en redonnant aux objets une humanité grâce, en grande partie, à l’expérimentation, elle a fait l’économie d’une attention épistémologique. De notre point de vue, se voulant être, du fait d’une expérimentation, de conception positiviste visant à l’objectivité, la technologie a fini par confondre la fin et les moyens, ne s’intéressant qu’à la reconnaissance de faits. Elle est devenue une science archiviste, accumulant les données sur les connaissances et savoir-faire nécessaires à la réalisation et aux fonctionnements des objets, mais toujours dans un rapport indirect entre l’Homme et son environnement. L’observation de convergences, actuellement rendue possible par de nombreuses découvertes issues de fouilles de qualité et bien datées, reste un indicateur de facteurs de changements que ne peuvent expliquer les paradigmes actuels.

Une seconde observation, soulignée dès le début du XX ème siècle, aurait dû attirer notre attention : il s’agit du passage de formes techniques dites « primitives » à des formes techniques dites « évoluées ». Ce changement touche toute nouveauté technique 6 , comme un

5 Pour nous, sur un plan sémantique, le mot « archéologie » signifie l’étude des civilisations anciennes. Le mot civilisation recouvre l’ensemble des phénomènes sociaux d’une société ; ce qui n’est évidemment pas possible d’observer, par manque de documents, pour des groupes humains du Pléistocène, voire de l’Holocène ancien. C’est pourquoi nous utilisons le terme de préhistoire, signifiant que nous étudions les faits et les événements d’un passé sans écriture. Mais il est vrai que la pratique courante a fait perdre le sens premier au profit d’un terme : archéologie, devenu générique, pour signifier tout ce qui est avant le présent. Ne parlons-nous pas d’archéologie industrielle ? Quelle est alors la différence avec le mot histoire : une différence de démarche et de données ?

6 On retrouvera alors les qualificatifs et préfixes de « maladroit », « proto », « pré », etc., soulignant le début d’un processus technique, et les termes « d’évolué », de « belle facture», « maîtrisé », etc., pour souligner

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cycle qui se répète, où que l’on soit dans le monde. Comme si une sorte de loi 7 technique rendait compte d’une techno-logique. Mais, au lieu de comprendre ce « phénomène », on a préféré parler de progrès, remisant une nouvelle fois ces transformations et leur cyclicité, comme l’une des conséquences de l’évolution biologique 8 . Et pourtant, ces « universaux » - convergence, changement, cyclicité - sont là, mais pour en rendre compte, il faut changer de perspective d’analyse, nous extraire de la façon technicienne dont nous concevons l’objet technique pour envisager le « comment » de ce dynamisme. Ne s’agirait-il pas d’une réalité propre aux objets ? Cette seule idée est vue avec effroi, soupçonnée de sous-entendre un déterminisme des objets, comme une sorte d’humanité qui leur serait donnée, une sorte de phylogénie, classée comme évolutionniste, ignorant les réalités socio-historiques qui seules orienteraient et détermineraient l’évolution technique (Flichy P. 1995 ; Bensaude-Vincent B. 1998) ! Le temps long de la préhistoire 9 nous permet de dépasser ces positions antinomiques, en montrant que certaines conceptions d’objets peuvent évoluer du fait de leur potentiel structural et répondre ainsi à de nouvelles contraintes fonctionnelles, alors que d’autres objets n’évolueront pas, en gardant le même registre fonctionnel et ceci quel que soit le type humain et son environnement. Cette transcendance temporelle, donc « a-culturelle », stipule que certaines structures d’objets ont un potentiel évolutif se traduisant par un cycle régi par des « lois ». Toutefois, le tempo de l’évolution, son rythme et sa fréquence, sera le seul fait de l’Homme. Selon les contraintes que les sociétés s’imposent ou subissent l’Homme invente, innove et diffuse sa technique. En conséquence de quoi, l’analyse du monde des objets s’étudie dans un double rapport, dans une double coévolution : l’Homme et l’environnement, l’Homme et la technique. La relation de la technique à l’Homme se ferait en termes de capacité à répondre à de nouvelles contraintes culturelles et environnementales. Il ne s’agit plus alors d’une relation indirecte mais directe. Les objets, par leur propre potentiel structural, seraient un cofacteur d’évolution, donc dans un rapport direct avec l’Homme. Ce potentiel structural « transductif » 10 , lorsqu’il est présent, induit une perception ontologique capable de rendre compte des liens entre les différentes étapes de transformation. De fait, l’objet doit être perçu à travers sa dynamique structurelle : ce qui l’a amené à être, ce qu’il est, et non plus comme ce qu’il est à un moment donné, autrement dit sa forme.

l’aboutissement du processus technique. C’est ainsi que l’on peut lire les termes de pré-oldowayen, pré- ou proto-acheuléen, proto-Levallois, etc.

7 Le mot loi est introduit ici dans un sens métaphorique.

8 Insidieusement liée au développement de chaque type humain.

9 Plus de 2,5 millions d’années. 10 Capacité de passer d’un état à un autre

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Première partie

Un regard épistémologique

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De la typologie à la technique, de la technique à la technologie

La typologie et la technologie, outils amalgamés ou dissociés, nous livrent des informations que nous essayons de décrypter. Cependant, force est de constater que les avancées sont modestes et ne rendent compte que de façon très fragmentaire du quotidien des hommes du Pléistocène. Dans la plupart des cas nous accumulons des données sans réellement aller au-delà. Nous nous sommes engagés dans de vastes hypothèses dénuées de réelle valeur heuristique sans jamais nous interroger sur les raisons de cette difficulté à dépasser ce simple stade d’accumulation d’informations. Peut-être était-ce du à une mauvaise « manipulation » de nos outils de lecture ? En réalité, notre réflexion nous a conduits à déplacer le problème en amont du constat d’une carence des méthodes utilisées. Est-ce que notre perception n’est pas faussée par notre façon de comprendre ? Ne serait-il pas nécessaire de repenser notre façon de concevoir puis d’utiliser nos outils, dont la typologie et la technologie ? Depuis une vingtaine d’années la technologie, vue comme un outil de compréhension plus efficient, s’est substituée à la typologie. Mais cette conception de l’objet, telle qu’elle est pratiquée, renvoie toujours à une perception hylémorphique opposant ainsi dans une tradition platonicienne forme et matière, dissociant le logos de la techné. Selon cette perception, la technologie apparaît comme un simple outil de lecture tel un mode d’emploi permettant d’interpréter un objet inconnu, mais sans en comprendre les finalités. Ni l’histoire ni le potentiel de devenir de l’objet - individualité - sont appréhendés, excepté peut-être son mode de fonctionnement - spécificité -, mais ô combien hypothétique, car reposant sur une démarche intuitive, spéculative et en aucun cas comparative 11 . Comment, dans ces conditions, pourrions-nous comprendre quoi que ce soit de la préhistoire ancienne alors que les seuls témoins dont nous disposons ne sont que des artefacts faits, dans la très grande majorité des cas, dans un seul type de matériau : le minéral ? La technologie telle que nous la pratiquons ne nous met-elle pas dans une double contradiction qui fait qu’en voulant rendre à l’objet sa part d’humanité nous le naturalisons 12 , en altérant jusqu’à la dénaturer sa raison d’existence au monde : sa fonction d’usage et/ou sa fonction de signe (Deforge Y. 1985) ?

11 Nous verrons plus loin que la mémoire portée par l’objet varie suivant la période chronologique envisagée. 12 Tel que nous le ferions pour conserver une plante ou un animal en l’empaillant. On ne conserve que son enveloppe externe !

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Nous devons rendre le logos 13 à la technè 14 . Pour cela nous devons repenser le rapport de la technique à l’Homme. La technique est trop souvent vécue comme un instrument voué à satisfaire des objectifs dont l’établissement lui serait étranger. Or, aucun objet technique n’existe pour lui-même, tout objet technique existe dans et vis à vis d’un milieu. Il faut, comme le dit Simondon (1958), intégrer la réalité technique dans la culture universelle en fondant une technologie 15 . La technique, au même titre que la magie ou la religion, est une façon d’être au monde. Cette évaluation culturelle de la réalité technique passe par l’investigation de la nature technique de l’objet, en repensant l’objet à travers sa technicité et en reconsidérant l’objet technique dans un couplage structurel avec l’Homme, lui-même en devenir. Cette notion de couplage implique nécessairement une coévolution de l’Homme et de la technique, cette dernière étant régie par des « lois d’évolution 16 ». Repenser l’objet en devenir et non plus de façon naturaliste tel est notre propos. Pour ce faire, nous considérerons les notions de typologie et de technologie telles qu’elles sont actuellement vécues et utilisées afin de déboucher sur une proposition analytique :

une techno-logique et une genèse de l’objet technique.

La typologie, une nécessité à usage limité

Créée dans la première moitié du XXe siècle pour mettre de l’ordre dans un « fouillis » d’appellations aussi diverses les unes que les autres, la typologie 17 , par la prise en compte d’un certain nombre de caractères et de regroupements, a permis de mettre en évidence des différences. En cela, la typologie fut un outil discriminant. Les difficultés ont commencé lorsque l’on a voulu franchir une autre étape : celle du sens à donner aux différences (Bateson G. 1977 et 1980). Si cette étape était en soi logique et nécessaire, il eut fallu au préalable s’interroger sur la véritable teneur informative des

13 Il s’agit d’un terme devenu polysémique au cours du temps. Nous l’utilisons ici comme synonyme d’une parole, d’un langage capable de rendre compte dans le cas de la technologie des connaissances d'une discipline. 14 La technè (tekhnê) désigne chez les grecs la connaissance et le savoir-faire des métiers de l’artisanat ou de l’art. Elle allie expérience et doctrine, de telle façon que le savoir puisse s’appliquer et démontrer ainsi son existence réelle (Charles A. 1984).

15 Le mot technologie est polysémique et il serait vain et inutile d’en faire une synthèse. Ce mot a évolué en fonction du développement des techniques et de leurs modalités d’approches. En paraphrasant le célèbre titre du livre de Simondon, nous dirions que la connaissance technologique permet d’arriver au « mode d'existence des objets techniques ». Autrement dit, la technologie doit nous permettre d’accéder à une objectivité du processus d’évolution technique en devenant de plus en plus opératoire et non plus spécifiquement anthropocentrique, soit une vision instrumentale de l’outil vue par l’homme : « Le processus d'évolution technique est le processus par lequel la relation à la nature s'objective en se formalisant sous la forme d'un ensemble de mieux en mieux coordonné d'opérations » (Guchet X. 2008).

16 Pris dans le sens métaphorique du terme.

17 Les ouvrages les plus connus sont pour le Paléolithique inférieur et moyen ceux de Breuil H. (1932) Leakey L.-S.-B. (1951), Movius H.-L. (1957), Tixier J. (1957, 1958-1959), Bordes F. (1953, 1961a), Heinzelin de Brancourt J. de (1960, 1962) et Bosinski G. (1967).

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caractères de différenciation alors retenus. Ou tout du moins, essayer de faire cette démarche introspective à la suite des premières difficultés rencontrées et des polémiques qui s’en suivirent, dont la plus illustre fut celle entre Binford (1973 ; Binford L.-R. et Binford S.-R. 1966) et Bordes (1953, 1961a, 1981). Deux questions se sont alors posées :

1. Pourquoi de telles disparités dans l’efficacité à différencier des entités chrono- culturelles entre les industries du Paléolithique supérieur et celles du Paléolithique moyen ? 2. La typologie a-t-elle pour disposition de donner un sens aux différences qu’elle met en avant ?

Pour la première, le problème vient de l’illusion d’utiliser une seule et même méthode pour ces deux périodes. En effet, si durant le Paléolithique supérieur on différencie des macros réalités chrono-culturelles et si, durant le Paléolithique moyen, ce n’est plus le cas, cela signifie que les caractères retenus pour définir tel ou tel type sont différents ou ne sont pas de même nature. Si les caractères morphologiques, voire techniques, sont similaires d’une période à l’autre, le nom qu’il leur est associé : racloir, grattoir, burin, etc. n’est pas neutre. En dénommant ainsi les différentes entités créées, nous inventons des outils avec une fonction et un mode de fonctionnement précis. Autrement dit, on associe aux caractères descriptifs des caractères technofonctionnels qui, s’ils s’avèrent exacts, deviennent discriminants. Lorsque l’on parle d’arme de jet, même si nous ne connaissons pas le mode précis d’emmanchement, c’est une arme de jet, de même pour le grattoir, le burin, le perçoir, la hache, l’herminette, etc. Le type ainsi créé repose sur une double information descriptive et fonctionnelle. Pour les outils antérieurs au stade isotopique 3, sommes-nous dans le même cas de figure ? Si nous sommes certains que ces outils ont servi à couper, racler, trancher, percer, etc., sur quels caractères technico-morphologiques devons-nous nous appuyer pour affirmer que tel objet a telle fonction et fonctionne de telle façon ? Si, par exemple, nous considérons le type racloir yabroudien (Figures 1 et 2), qui peut dire, en restant au degré de différenciation morphologique, si la partie retouchée de cet artefact a été réellement conçue pour racler et/ou couper et/ou trancher, voire si la retouche n’a pas eu pour rôle d’aménager la partie préhensée et non la partie transformative ? De même, sous l’appellation « biface » ne mettons-nous pas des outils différents (Figure 3) ? La tracéologie a parfaitement montré que, durant le Moustérien, il n’y a pas d’adéquation entre un type (liste de F. Bordes 1953) et une fonction (Anderson P. 1981, Beyries S. 1987a).

Et encore, les types ne prennent en compte que les objets retouchés. Que fait-on des outils bruts de retouche autres que Levallois 18 ? A supposer que nous soyons capables de les repérer, pourrions-nous affirmer que ces enlèvements, bien que prédéterminés, étaient conformes aux objectifs du tailleur ?

18 Seules les formes classiques étant retenues dans les classements typologiques, une faible part des artefacts intentionnels Levallois était prise en considération.

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Figure 1 El Masloukh, Yabroudien, Liban L’analys e typologique classe cet objet comme racloir écailleux

Figure 1

El Masloukh, Yabroudien, Liban L’analyse typologique classe cet objet comme racloir écailleux scalariforme de type Yabroudien, alors que l’analyse techno-fonctionnelle met en évidence deux types de tranchants bien distincts dont l’un est adjacent à un dos. En fait, cet objet est l’intégration de deux outils aux modes de préhension et de fonctionnement différents.

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Figure 2 Umm el Tlel , Yabroudien inférieur, Syrie L ’ analyse techno-fonctionnelle montre que

Figure 2

Umm el Tlel, Yabroudien inférieur, Syrie Lanalyse techno-fonctionnelle montre que ces deux pièces, toutes deux appelées racloir yabroudien, sont conçues comme une matrice aux dépens de laquelle se greffent soit :

1 - deux unités techno-fonctionnelles identiques : a ; 2 - trois unités techno-fonctionnelles : une a et deux b.

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Figure 3 Umm el Tel , niveaux acheuléens, Syrie. Ces bifaces, réunis sous le même

Figure 3 Umm el Tel, niveaux acheuléens, Syrie.

Ces bifaces, réunis sous le même vocable morphologique : lancéolés, paraissent similaires. Or, l’analyse techno-fonctionnelle montre qu’il s’agit de deux objets différents. Le biface A possède deux outils différents : pointe/bord et avoyage (L’avoyage consiste à effectuer une série d’encochages de façon à décaler alternativement vers la droite et vers la gauche les « dents » créées par la convergence des coches. En vue frontale, on a l’impression d’un fil denticulé. En vue sagittale, on observe très nettement deux pics décalés par rapport au centre. En vue transversale, il se présente sous la forme d’un fil sinueux.) (Boëda 2010) Le biface B possède deux fois le même outil : pointe/bord.

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Reconnaître un éclat issu d’un débitage dit Levallois est une chose, savoir s’il est « réussi », c’est-à-dire techniquement conforme aux objectifs du tailleur ou de son utilisateur potentiel, en est une autre. Quelle est l’adéquation entre l’intention et la réalisation productionnelle d’une part et les intentions productionnelles et fonctionnelles d’autre part ? (Bonilauri S. 2010). De même pour les pièces bifaciales, si les distinctions restent sur le plan strictement morphologique (Figure 3), nous n’avancerons jamais. Une même forme peut receler des outils différents, de même que des formes différentes peuvent receler le ou les même-s type-s d’outil-s. De toute évidence, la typologie, s’avère impuissante à rendre compte de la réalité d’un outil s’il est en dehors de toute mémoire. Soulignons les conséquences de disposer de « types » empreints d’une fonctionnalité fantasmée, si on cherche à interpréter les différents regroupements effectués. Même à supposer que le type soit discriminant, que peut-il dire d’autre que sa différence ? La typologie n’est pas un outil à donner du sens, elle sert à mettre en évidence des différences. Dans le cas de la typologie telle que nous la pratiquons, les objets sont naturalisés. En cela, la typologie est une approche essentiellement hylémorphique. Cette situation atteint son paradoxe lorsqu’à défaut de trouver un sens propre aux différents assemblages, on cherche à montrer que les différences sont dans l’ordre des choses parce que d’essence anthropo- biologique et/ou environnementale. Comme si les assemblages étaient devenus immuables, passifs et sans devenir, l’explication leur étant extérieure en fait des objets naturalisés. Cette démarche continue à nier l’hyle : la matière, au profit de la morphé : la forme. La forme et la matière sont pensées en extériorité. Comment, dans ces conditions, pourrions-nous comprendre quoi que ce soit de tout monde technique hors mémoire ? La typologie, ainsi utilisée, ne nous entraîne-t-elle pas dans une double contradiction ? En voulant rendre à l’objet sa part d’humanité, nous ferions le contraire en le naturalisant en tant qu’instrument au service d’une fin, qui plus est, en le dénaturant de sa propre raison d’existence au monde : sa fonction d’usage et/ou sa fonction de signe ?

La techné sans le logos

La technologie telle qu’elle fut développée par ses fondateurs, Mauss (1947) et Leroi- Gourhan (1943, 1945, 1964, 1965, 1983), avait pour objectif de replacer l’Homme au cœur du débat à partir de ce qui nous était accessible : sa réalité technique. Non pas une technique technicienne qui serait un regard de « l’intérieur de l’objet », mais une technique englobant l’Homme et son milieu extérieur dans une relation symbiotique où la culture, qui en est sa traduction, est le médiateur, créant ainsi ce que Leroi-Gourhan appelle le milieu extérieur (Leroi-Gourhan A. 1943, 1945).

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La technologie de Leroi-Gourhan nous ouvrait ainsi une double perception de la réalité des hommes de la préhistoire. Une perception synchronique capable de reconstituer une temporalité et une spatialité du quotidien à travers la notion de chaîne opératoire et une perception diachronique en s’appuyant sur les notions de tendance et d’évolution technique. Selon lui, la « tendance » constitue une sorte de devenir d’évolution générale régie par un déterminisme fonctionnel. Les milieux, intérieurs et extérieurs, propres à chaque groupe, s’inscrivent dans l’objet sans, a priori, en modifier l’essence fonctionnelle, chaque « lignée » 19 d’objets évoluant vers une meilleure efficacité. L’histoire de notre discipline a montré que ces orientations ont eut des cheminements intellectuels différents. Les travaux traitant de l’existence d’une logique d’évolution de l’outil ont manifestement plus intéressé les penseurs des autres disciplines que les préhistoriens eux-mêmes, privilégiant l’observation synchronique du fait technique. D’une certaine façon, cette attitude revient à dire que la technique n’a pas de temporalité, qu’elle a un rôle de complémentarité instrumentale, qu’elle existe à un moment et en un lieu donné. De ce fait, il n’y a pas de raison de s’interroger sur le lien nécessaire entre ces différents temps et lieux, car l’évolution est dans les mains du couple efficient anthropologico/environnemental. La technique est réduite à une accumulation de connaissances et de savoir-faire qui n’ont de conséquence qu’opérationnelle. Si l’on suit ce raisonnement, il n’y aurait pas de culture technique, avec toutes les implications sous-jacentes qui en découlent, avant l’expression d’une activité symbolique, donc d’une pensée utilisant le langage. Bien évidemment cette position maximaliste ne fait pas l’unanimité, mais elle est dominante (Tattersall I. 1997, 1999). Refuser d’explorer le champ de l’efficience de la diachronie dans la constitution de la technique revient au même et repose sur les mêmes principes. Malgré ces réserves fondamentales, par le biais de la notion de chaîne opératoire, outil de la synchronie, mais surtout grâce à l’expérimentation, on a pu, par le geste retrouvé, approcher les connaissances et savoir-faire nécessaires à la réalisation de certains objectifs. C’est ainsi qu’un nouvel éclairage sur les moyens et modes de production de façonnage et de débitage tels que : le Clactonien, le Levallois, le Discoïde et le Quina (Boëda E. 1993, 1994, 1995 ; Bourguignon L. 1997 ; Forestier H. 1993 ; Soriano S. 2000, 2001) ont permis de mettre un peu d’ordre dans les classifications, créant de nouveaux types que nous qualifions de techno-type (Boëda E. 1997). Force est de constater que malgré ces avancées, comme nous l’avons dit au début de notre propos, l’approche qui se voulait technologique s’est réduite peu à peu à ses aspects les plus techniques, se limitant à une lecture factuelle, conjoncturelle, toujours juste car validée par l’expérimentation, mais en délaissant, nous semble t-il, l’objectif d’une perception globalisante telle que Mauss et Leroi-Gourhan l’avaient préconisée. D’une certaine façon, nous nous retrouvons à faire des schémas diacritiques de nucléus ou de pièces bifaciales comme des diagrammes cumulatifs, sans autre finalité que celle de montrer des différences ou des similitudes. Cette absence de perspective globalisante s’affiche nettement dans notre pratique, car, ne s’attachant qu’au mode de production, elle délaisse le champ de l’analyse

19 Leroi-Gourhan n’utilise pas à proprement parler le terme de lignée mais sa notion de « série évolutive » peut être apparentée à la notion de lignée empruntée à Deforge (1985).

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technique des objectifs : l’outil, validant indirectement le caractère efficient de la typologie. Ne voit-on pas des analyses de matériel couplant une détermination technique, des modes de production et une perception typologique des outils ? Cette dichotomie d’outil d’analyse, conclut « naturellement » à une absence de lien entre la production de supports et les outils réalisés à leurs dépens ! Comme si la production était une finalité à elle seule, sans lien avec les objectifs de la production. Cette perception synchronique peut être considérée comme une approche positiviste, s’attachant à reconstruire un savoir scientifique grâce à l’établissement de faits. Cette approche gagne en rigueur mais perd de sa raison d’être. Le manque de mise en perspective diachronique des analyses techniques aboutit, comme pour la typologie, à naturaliser les objets, certes en ne les dénaturant plus !

De la nécessité d’une technologie du changement

La notion de tendance

En introduisant le terme de tendance, donc d’un changement en mouvement, Leroi- Gourhan (1945, p.336) signifiait que l’objet était le fruit d’un processus évolutif, fondé sur une logique fonctionnelle, seule capable de produire de la connaissance et de l’ordonner. Autrement dit, la tendance 20 technique est la façon de conférer à l’outil un statut d’objectivité, une connaissance véritable, mais sans proposer de modèle explicatif. La logique fonctionnelle qu’il recherche est basée sur la conception d’un outil à la fois matière et geste : la forme induit le manche qui induit l’emploi. La tendance 21 s’appuie sur l’objet et le schème opératoire auquel il doit son existence. Il distingue trois grands principes créateurs de lignées de gestes : percussion lancée, percussion posée et percussion posée avec percuteur. Chacune de ces lignées est servie par une succession d’objets adaptés techniquement à l’acte à accomplir. Dans la mesure où la lignée est définie selon le geste et non selon l’objet, celui-ci pourra changer de forme, voire de structure. L’évolution des objets est alors régie par un déterminisme technique lié à la propriété des matériaux travaillés selon tels ou tels gestes. Pour Leroi-Gourhan, il n’existe pas de lignée propre aux objets. Les objets se transforment pour répondre au mieux, selon la loi du déterminisme, à ce à quoi leur existence est due. Si nous adhérons pleinement à cette notion de techno-genèse qui montre que les outils sont le fruit de transformations, il nous semble que pour comprendre cette adaptation de l’outil à sa fonction, il faut au préalable s’interroger sur la part de l’objet comme étant lui-

20 La notion de tendance est prise dans le sens philosophique comme le reconnaît Leroi-Gourhan (1945, p.338), à rapprocher du concept d’ « élan vital » bergsonien (Bergson H. 2009) et de celui d’ « évolution convergente » de Teilhard de Chardin P. (1955, 1956) 21 Pour Leroi-Gourhan, si la tendance est un mouvement général, la convergence technique est tout à fait possible, voire même intrinsèquement la preuve de l’existence de la tendance (Leroi-Gourhan A. 1945, p. 338). Il n’y aurait pas seulement une convergence des objets mais une convergence des tendances, ce qui équivaut à dire qu’il n’y aurait qu’une seule tendance : à un même emploi correspondrait un même objet.

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même lieu d’évolution. Mais, il est un préalable que nous signale Simondon en stipulant : [à] aucune structure fixe ne correspond à un usage défini. Un même résultat peut être obtenu à partir de fonctionnements et de structures très différents (…) (Simondon G. 1958, p. 19). De fait, la notion de déterminisme devient caduque, si ce n’est de façon très grossière et dans ce cas peu informative. Mais poser l’objet comme le lieu d’une évolution qui s’extériorisera par une succession d’objets supposent deux préalables que nous sommes loin de conjuguer, à savoir : qu’il faudrait que nous soyons capables d’identifier véritablement la fonction et le fonctionnement de chaque objet de la préhistoire et que ces fonctions et fonctionnements ne varient ni à travers le temps et ni à travers l’espace. De fait, si l’on doit appliquer la notion de tendance à l’objet en action, comment observer une tendance tout au long de plusieurs millions d’années, pour des objets dont nous ne connaissons rien, hors mémoire, bien que support d’une mémoire épiphylogénétique 22 (Stiegler B. 1994) ? Nous devons prendre en compte un autre niveau : celui du ou des ensemble-s technique-s. Aucun objet technique n’est objectivable en dehors du milieu dans lequel il prend corps. Ce milieu associé 23 (Simondon G. 1958), dans le cadre d’une relation réciproque, avec l’objet, procède de la combinaison des milieux géographiques (physiques ou anthropisés) et techniques (formés par l’ensemble des objets et systèmes techniques présents à un moment donné). Nous rencontrons alors, pour les périodes paléolithiques, une difficulté

22 La mémoire épiphylogénétique (techno-logique) succède à une mémoire épigénétique (nerveuse) témoin de la corticalisation du « silex » (Stiegler B. 1994, 1998). « L'épiphylogenèse désigne l'apparition d'un nouveau rapport entre l'organisme et son milieu, nouveau rapport qui est aussi un nouvel état de la matière : si l'individu est une matière organique et donc organisée, son rapport au milieu (à la matière en général, organique et inorganique) est médiatisé par cette matière organisée quoique inorganique qu'est l'organon, l'outil avec son rôle instructeur (son rôle d'instrument). Bien entendu, la réalité épiphylogénétique, qui constitue en elle-même une forme nouvelle de dérive en relation transductive avec la dérive génétique, joue de façon encore nouvelle, après l'achèvement de la corticalisation c'est-à-dire après l'homme de Néanderthal. La relation transductive n'est plus alors entre évolution des silex taillés et évolution du cortex (qui s'est stabilisé, qui est entré dans la conservation de l'être sursaturé), mais bien une transduction du technique et de l'ethnique ou social (c'est-à-dire de l'individuation psychique et collective), qui demande à son tour des analyses spécifiques » (Stiegler B. 1998a pp. 251-251). Pour cet auteur, cette mémoire épiphylogénétique est le témoin d’une différenciation parallèle entre les silex taillés et le cortex, qui prend fin avec l’apparition de Neandertal. Or, cette barrière, si réelle soit- elle, ne repose sur aucune donnée scientifique réelle, mais plutôt sur le paradigme évolutionniste classique. Les données technologiques actuelles établissent au contraire que la mémoire épiphylogénétique apparaît dès les premiers objets taillants.

23 Le milieu associé de Simondon est un milieu (géographique ou autre) qui devient, du fait de ses propres caractéristiques, l’un des éléments fonctionnels d’un système. A différencier, du milieu extérieur de Leroi- Gourhan qui le définit comme : « un milieu naturel inerte, composé de pierres, de vent, d’arbres et d’animaux, mais aussi comme porteur des objets et des idées de groupes humains différents. Le milieu inerte fournit des matières simplement consommables et l’enveloppe technique d’un groupe parfaitement clos sera celle qui permet de les utiliser aux mieux des aptitudes du milieu intérieur comme porteur des objets et des idées de groupes humains » (Leroi-Gourhan A. 1973, p. 334). Ce milieu exerce donc les conditions du déterminisme, moteur de la tendance dont témoigne la techno sphère - moyens élémentaires d'action sur la matière, comme interphase entre l’Homme et l’environnement. Alors que le milieu associé de Simondon est un élément constitutif de l’objet technique. L’objet technique et le milieu associé font système sur la base d’interactions et de rétroactions fortes.

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supplémentaire. S’il n’y a pas de culture sans espace, comment reconnaître cette construction interactive ? D’autant plus, si l’élément culturel nous échappe quels que soient ses aspects. Si le projet de Leroi-Gourhan était d’arriver à une classification basée sur la connaissance de l’objet propre en le restituant dans un processus d’évolution, il n’en restait pas moins que nous ne disposions d’aucune méthode pour accéder à l’objectivité recherchée de l’objet et du système des objets dans lequel il s’inscrivait. Susciter l’approche comparative pour donner un sens aux différences, est une chose mais que comparons-nous ? Extrapolés à un ensemble lithique qu’est-ce qui nous certifie que dans deux ensembles « rapprochés » les seules dimensions typologique ou technique, telles qu’elles sont actuellement pratiquées, sont similaires ? Quelles certitudes avons-nous alors pour parler de tendance sur le temps long ? Que relie la tendance ? De fait, ce n’est pas notre perception de l’objet qui est erronée (bien qu’elle soit nettement insuffisante), mais c’est d’imaginer que les lois de la genèse passent par cette perception, puisque l’individualité et la spécificité des objets sont instables.

En résumé, pour prolonger la pensée de Leroi-Gourhan, la connaissance de l’outil ne peut se faire que dans la mesure où on peut l’insérer dans une tendance qui se traduit par l’existence d’une lignée. Mais deux problèmes persistent :

- premièrement, l’accès à l’objectivité de l’outil reste entier ; excepté pour les objets dont les éléments essentiels (transductifs) sont encore présents dans notre mémoire, il existe alors une concordance entre la mémoire épiphylogénétique que porte l’objet et la nôtre sur ce même objet 24 ; les objets antérieurs à 40 000 ans nous sont totalement inconnus ; - deuxièmement, de quelle objectivité parlons-nous : si l’on prend la notion de tendance telle que la définit Leroi-Gourhan, la fonction crée l’objet, d’où la création d’une gamme restreinte d’outils transcendant le temps ; néanmoins, il nuance son propos en reconnaissant qu’il faut distinguer une tendance restreinte qui se greffe sur une tendance générale, car beaucoup d’exemples ethnologiques montrent des objets différents pour une même action. Le problème vient, à notre avis, de la règle qui veut que la fonction crée l’objet. L’introduction de la notion de structure par Simondon au lieu de celle de forme 25 déplace les fondements de la reconnaissance de l’outil, de son objectivité, ouvrant une perspective analytique insoupçonnée.

24 C’est le cas du matériel d’étude de Leroi-Gourhan qu’il publia dans sa thèse en 1946 : Archéologie du Pacifique-Nord.

25 « Aucune structure fixe ne correspond à un usage défini. Un même résultat peut être obtenu à partir de fonctionnements et de structures très différents… » (Simondon G. 1958, p.19).

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De la forme à la structure, de la tendance à l’individuation

Leroi-Gourhan cherche à classer les outils selon leur mode opératoire, mais l’équivalence faite entre fonction et forme renvoie automatiquement à classer les objets selon leur forme. Pour Simondon, la structure, dissociée de l’usage défini, prime sur la forme, cette dernière n’en étant qu’un élément - dans le sens systémique. Ces notions de forme et de structure évoquent la définition classique aristotélicienne de l’objet (être) connue sous le terme d’hylémorphisme, selon lequel tout objet est le produit de l’impression d’une forme (morphe) dans la matière (hyle). La forme est alors source de propriétés qualitatives et la matière source de propriétés quantitatives. De cette vision naît un déséquilibre qui veut que la matière, vue comme amorphe et inerte, ait un rôle passif, non créateur, au contraire de la forme voulue, qui est le résultat d’une création. Hottois souligne à juste titre que :

« la relation entre forme et matière est pensée en extériorité, sans considération pour sa réalité qui est active et déterminante (Hottois G. 1993, p. 35). Mais suffit-il de repenser cette relation dans une approche de type systémique, rendant à la matière son rôle structurant et à la forme sa place comme l’un des éléments structurant la matière, pour objectiver réellement l’objet ? Certes, cette façon de voir élargit la connaissance de l’objet, mais sans déplacement des perspectives 26 . Nous continuons à penser l’objet dans sa phase d’état, d’objet constitué. Les connaissances des objets ont beau augmenter, tant sur le plan de leur réalisation que de leur mode de fonctionnement, cela ne modifie en rien leur perception qui est celle de l’artisan producteur/consommateur. Il en est de même pour la notion de tendance. N’est-elle pas plus qu’une succession d’états, sans lien explicatif ? L’évolution ne serait qu’une somme d’états successifs ponctués par les aléas du vivant. La tendance, tout autant que l’objet, est vécue en extériorité. De fait, si l’on perçoit bien des changements, il nous est impossible de les comprendre. Car, les comprendre passe par le discernement du processus qui conduit au changement. Le processus est de l’ordre de l’ontogenèse et non plus seulement de l’ontologie. Simondon nomme ce processus « individuation » (Simondon G. 1958). L’individu - l’objet constitué - ne peut s’appréhender qu’à travers sa genèse : non pas, celle de son existence matérielle, mais celle de son existence en devenir. Tout objet est donc à la fois le résultat d’une individuation, c’est-à- dire d’une individualité propre, et un devenir, individuant. Ainsi, la compréhension d’un objet doit se faire « à partir des critères de la genèse pour définir l’individualité et la spécificité de l’objet technique : l’objet technique individuel n’est pas telle ou telle chose donnée hic et nunc, mais ce dont il y a genèse. » (Simondon G. 1958, p. 20). Cela revient à objectiver tout objet par la place qu’il occupe dans une lignée. Tous les objets d’une même lignée sont autant de nouvelles formes d’équilibre, qui appellent à leur dépassement, et à leur transformation. Chaque état est un état métastable et non un état stable, sans devenir, comme le préconise la perception hylémorphique.

26 Nietzsche F. 1996 - Ecce Homo, Pourquoi je suis sage, 1

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Nous tenons également à souligner que ces états de métastabilité successifs ne sont aucunement des étapes de perfectionnement comme le suggère Leroi-Gourhan pour expliquer la notion de tendance. Il s’agit au contraire de l’intégration successive d’états antérieurs, chaque état ayant un potentiel de restructuration capable de répondre à de nouvelles exigences fonctionnelles. La notion de perfectionnement est une vision externe à l’objet, une vue de l’extérieur, subjective. Elle est de l’ordre de la perception de l’adéquation entre le milieu intégré de l’objet et l’objet. En d’autres termes, le perfectionnement est une appréciation du côté de celui qui manipule, alors que la reconnaissance d’un changement d’objet est « dans l’objet ». On pourrait suggérer que cette notion de perfectionnement est vécue de façon ambivalente. Il s’agit d’une appréciation extérieure reflétant un changement innovant, consécutif d’une invention ; cette dernière renvoyant à une dimension interne de l’objet jamais explorée. Cet état de fait est du à la notion de progrès, cause efficiente du perfectionnement, qui, en préhistoire, est vécu totalement en extériorité à l’objet. Les éléments moteurs de cette extériorité étant les capacités cognitives des différents hominidés et/ou les changements environnementaux. Cette modélisation déterministe renvoie l’outil à un rôle instrumental, détaché de l’homme, sans devenir propre. Or, si nous pensons tout objet en tant qu’objet potentiellement en devenir, donc se transformant, cela induit que la transformation s’inscrive dans un devenir potentiel que nous avons appelé lignée. L’objet possède son propre devenir, sa genèse étant inscrite en lui-même. Cette nécessité d’aborder l’évolution technique passe par une extériorisation inorganique médiatrice entre l’organisme vivant et le monde environnant. Le changement est alors l’aboutissement de rétroactions positives entre l’Homme et la structure interne de l’objet, seul « lieu » capable de les intégrer. La capacité d’intégration de nouvelles données dépend du potentiel évolutif de la structure de l’objet et de son stade d’évolution. On peut alors observer un processus d’acquisition qui crée les conditions d’une dynamique de renouvellement de l’objet, avec toutes les conséquences sociétales possibles. On parlera alors de co-évolution entre l’Homme et la technique. Pour devenir réelles, ces exigences structurelles ont besoin de l’Homme qui est au centre du dispositif évolutif. C’est l’Homme qui produit, induit, modifie, oriente, stoppe. C’est l’Homme qui leur permet d’être.

De la structure à la lignée

Pour dépasser une technologie descriptive et comparative n’agissant que sur la synchronie au profit d’une technologie de la « genèse » nous devons aborder les objets sur le plan structurel et non plus sur le plan morphologique 27 . En effet, si la forme se donne à voir, l’objet ne se réduit pas à cette dernière ; elle est seulement un des caractères structurants, aux

27 L’explication de l’apparition du biface en est le plus bel exemple. N’explique-t-on pas cet objet par l’apparition de la symétrie, sans se soucier de ce que recouvre cette nouvelle structure ? Et si nous appliquions ce raisonnement à la tour Eiffel ? Ce serait oublier les raisons structurelles spécifiques au matériau utilisé. La preuve, c’est qu’à la fin du XXème siècle, grâce à l’utilisation de nouveaux matériaux, certains édifices peuvent ne pas être construits de façon symétrique.

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conséquences variables. Mais, cette recherche de caractères structurants s’inscrit dans une perception diachronique. Il faut que les outils d’analyse rendent compte des éléments structurants de l’objet et du stade évolutif auquel correspond la structure de l’objet. Cela équivaut à reconnaître l’existence de lignées. La compréhension des changements passe par la reconnaissance de lignées phylogénétiques auxquelles les objets appartiennent. Un objet n’est pas tel ou tel artefact donné en un temps et en un lieu donné, issu d’une génération spontanée, mais le fruit d’une évolution répondant à des exigences fonctionnelles et surtout à des exigences structurelles, propres et irréductibles, dont il faut tenir compte car elles conditionnent le devenir des objets. Ce devenir constituera, à travers le temps, une lignée. Ainsi, la lignée regroupe l’ensemble des objets qui évolueront en répondant à une même fonction à partir d’un principe de fonctionnement stable, selon des exigences structurelles répondant à des lois propres, auxquelles les considérations autres que techniques (sociales, économiques, etc.) sont étrangères (Deforge Y. 1985).

Le sens de l’évolution : de l’abstrait au concret

La « loi évolutive » 28 la plus classiquement observée est celle du passage de l'objet abstrait à l’objet concret (Simondon G. 1958). Par abstrait, nous entendons des objets qui peuvent se décomposer en plusieurs sous-ensembles juxtaposés, indépendants les uns des autres lors de leur fonctionnement 29 . Il peut s’agir d’une simple juxtaposition de fonctions élémentaires. Différence avec l’objet concret qui se caractérise par un ensemble de sous- ensembles qui doivent nécessairement entrer en relation pour être opérationnels. Autrement dit, un objet concret est un objet dont aucune des parties ne peut-être séparées des autres sans perdre son sens 30 . L’objet concret est le résultat d’une évolution qui, par une sorte de convergence interne, d’adaptation à lui-même, aboutit à la mise en synergie de ses différentes composantes. Cette synergie donne lieu à une plus grande complexité structurelle et fonctionnelle. Cette « loi d’évolution », comme nous le verrons, est parfaitement applicable à nos objets d’études. Elle faisait déjà l’objet d’une formulation de la part de nos prédécesseurs dans l’expression du passage d’industries primitives à des industries évoluées. Le problème était que ces appellations recouvraient aussi une dimension cognitive dépréciative pour la première et valorisante pour la seconde. Ce qui n’est aucunement le cas dans notre propos. L’objet concret est un objet qui a évolué par convergence et par adaptation à soi, il n’est donc pas forcément plus performant qu’un objet antérieur de sa lignée. Il s’agit d’une augmentation de la synergie fonctionnelle de l’ensemble des différents éléments constitutifs de l’objet. On peut parler d’une auto-corrélation interne des différentes fonctions de l’objet aboutissant à un perfectionnement interne, mais non d’une meilleure adaptation de ce dernier à sa fonction.

28 Bien évidemment il faut prendre la notion de loi dans le sens métaphorique du terme et à un niveau de généralité.

29 Dans le sens étymologique abs-trait signifie : hors de, séparé de.

30 Concret vient de concrescere, concretum qui signifie croître ensemble, se lier dans une croissance commune pour engendrer quelque chose de nouveau.

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De cette « loi » principale découle des lois que nous qualifierions de corrélatives qui montrent que l’évolution des objets d’une lignée (Simondon G. 1958) va :

- vers un moindre volume et/ou un moindre poids ; c’est ce que nous observons

classiquement à toutes les périodes et que nous dénommons microlithisation ; ce phénomène s’observe aussi bien durant l’Acheuléen que le Moustérien ;

- vers une quasi auto-corrélation, illustrée par les cas des nucléus débités par pression 31 ,

où encore du débitage bipolaire de type split 32 ;

- vers une spécialisation exagérée (hypertélie) désadaptant l’objet lorsque surviendra un changement, léger ou non, du milieu extérieur, environnemental et culturel.

Il est intéressant de tester ces observations sur notre matériel en s’appuyant sur le très long terme. Car, si l’analyse des objets préhistoriques révélait qu’ils obéissent aux mêmes lois que les objets actuels, cela confirmerait l’existence d’une évolution structurelle propre à la technique, transcendant l’espace et le temps. Serait alors démontré l’existence d’une seule et unique histoire des techniques, constituée de lignées techniques contemporaines et/ou successives indépendantes, chaque lignée étant le lieu d’un cycle de transformation obéissant aux mêmes lois d’évolution ! Par cette approche, que nous qualifions de « génétique » dans le sens métaphorique du terme, la technologie devient la science inductive des schèmes opératoires. Elle vise à leur connaissance par leur genèse, leur structure, leur dynamique et leurs interactions (Hottois G.

1993).

La technicité des objets est régie par des « lois » d’évolution propres à la structure des objets mais avec une nécessaire interaction entre l’homme et la technique. Nous pouvons alors parler de coévolution entre l’Homme et la technique. L’Homme crée la technique et la technique régie par des « lois » d’évolution propres à la structure des objets, informe sur son potentiel de devenir. Au fur et à mesure de l’évolution, l’interaction est de plus en plus prégnante. Au point de devenir particulièrement sensible dans nos sociétés modernes. Aujourd’hui, en effet, les lignées d’objets modernes sont perceptibles à l’échelle d’une génération, voire d’un individu. Cela n’avait jamais été le cas durant la préhistoire où l’échelle d’une lignée était de l’ordre du millénaire voire plus. Il est alors très intéressant de s’interroger sur les causes de cette accélération. Les capacités de mémorisation et de communication sont très certainement essentielles. La mémoire est le lieu de stockage, de capitalisation et de réorganisation des données, sources d’invention. La communication, d’individu à individu par l’apprentissage, et entre groupes par les contacts et les échanges aura un effet cumulatif, et très certainement amplifié lors d’essors démographiques.

31 Les relations entre le tailleur et le nucléus, du fait du mode de détachement et de la structure du nucléus sont telles que l’ont pourrait imaginer un système qui ne s’arrête qu’avec la disparition de la matière première.

32 Cette conception du débitage voit se substituer le nucléus « galet» en deux éclats identiques. Le volume à débiter, égal au volume du galet, disparaît au profit de deux nouveaux volumes. Il n’y a pas de volume résiduel non transformé. Ce mode de débitage - unique - est la quintessence de la rationalité structurelle puisque le « nucléus » disparaît au profit des objectifs.

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La place de l’homme

Rendre aux objets leur propre part d’évolution, basée sur leur dynamisme potentiel interne ne signifie pas que l’Homme soit en dehors du champ de ce développement. Comme nous l’avons déjà dit : pour devenir réelles, ces exigences structurelles ont besoin de l’Homme. Il est au centre du dispositif évolutif. C’est lui qui produit, induit, modifie, oriente, stoppe 33 . C’est lui qui leur permet d’être. Mais, plusieurs points spécifiques peuvent être plus amplement évoqués. En premier lieu vient le processus d’invention, indépendamment de ces modalités. Le commencement « absolu » (Tinland F. 2006) est une création humaine. Mais une création faite de recombinaisons articulées autour d’une mémoire, d’un héritage. Le processus d’individuation de l’objet est donc extérieur à lui-même. Mais sa genèse, ce qui le mène vers l’individuation, est liée à son propre potentiel structurel. D’où la notion de coévolution entre l’Homme et la technique. En second lieu, et découlant de ce qui vient d’être dit, la potentialité structurelle ne peut se révéler que si l’Homme se l’approprie. Cette appropriation ne pouvant se faire que par le biais d’une culture technique (Simondon G. 1958, 1964). Cette dernière transforme l’Homme et l’invite à évoluer (Hottois G. 2004). Mais peut-on parler de culture technique pour les périodes datée de 2 Millions d’années ? Du fait de l’omniprésence de la question ontologique sous-jacente, la technique pour ces périodes anciennes est réduite à sa seule condition instrumentale : un ensemble de moyens à des fins particulières. La longue durée de l’évolution des techniques, les phénomènes de convergence, le temps de vie de certains objets sont autant de facteurs pris en compte pour créer un paradigme biologico/environnemental excluant la technique comme un facteur de coévolution. Si nous changeons de perspective d’analyse, en prenant en compte tout objet comme un stade d’une lignée phylogénétique et non plus comme un objet figé en un temps et un lieu donné, nous redonnons corps et vie à l’analyse technologique. Si la technologie est capable de rendre compte de ces lignées et des cycles évolutifs propres à chacune d’entre elles, alors nous pourrons clairement comprendre les « lieux » d’interaction entre l’Homme et la technique. D’une vision linéaire et graduelle où tout changement serait dû au couple biologico/environnemental, nous rendons à l’Homme par le biais de la culture technique sa capacité à produire de l’altérité.

33 Lorsque nous parlons de l’Homme nous le pensons dans un sens général universel. Mais, cette utilisation est une aporie, car chaque homme ou groupe d’hommes a sa propre réalité du monde et vit cette réalité comme unique, comme le monde (Husserl E. 1988). Pour nous préhistoriens, à la différence de l’ethnologue ou de l’historien, il nous est impossible de mettre en exergue ces différentes représentations du monde. En revanche, en nous attachant, à travers le temps long, à mettre en corrélation les hommes et leurs techniques (à travers les objets) comme un processus de construction sociale (de Villers B. 2010), à condition de ne pas naturaliser les objets, ni de les réduire à un ensemble de données obtenues ou non expérimentalement, ni de les enfermer dans une relation causale unissant l’Homme à l’objet, alors nous pouvons mettre en évidence des universaux, des « lois » qui dénotent une part d’évolution potentielle aux objets.

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Deuxième partie

Le sens techno-logique de l’évolution :

une clef pour la compréhension de la technicité humaine

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Les outils

L’apport de l’approche techno-fonctionnelle

Notre objectif est de promouvoir une analyse technique globalisante capable de rendre compte, sur le temps long, de l’histoire technique des outils incisants 34 de la préhistoire à nos jours. Le caractère incisant étant une propriété intrinsèque potentielle de toute roche dure, elle nous permet ainsi de développer une analyse structurelle apte à mettre en avant la dynamique évolutive potentielle de ce matériau, médiatisé par l’Homme. En mettant, dans un premier temps, clairement en évidence l’existence de lignées d’objets et/ou de schèmes de production régis par des « lois d’évolution », il nous sera possible d’aborder dans un second temps, couplés à la notion d’espace, élément constitutif de toute culture, les phénomènes d’invention, d’innovation, de diffusion, de migration et/ou de convergence. Ceci est et doit rester notre objectif. Si la réflexion théorique aboutit à la mise en place d’outils de lecture, nous devrons nous garder de voir cette dernière devenir une fin en soi comme l’ont été à chaque fois les apports méthodologiques en technologie lithique, confondant la fin et les moyens.

De la nécessité de théoriser l’outil

Tout geste est conditionné par la réalisation d’un objectif, au moyen d’un objet, dans le respect d’une façon de faire apprise. L’objectif est ce vers quoi est tourné l’investissement technique, l’outil en est le moyen, la production sa condition d’existence. En conséquence, toute analyse technologique aura pour finalité de déterminer les objectifs en passant par la reconnaissance des outils utilisés et leur moyen de production. De cette relation entre outil et moyen de production dépendra, dans de nombreux cas, la possibilité de voir évoluer les outils. En effet, toute idée d’évolution (changement, modification) des outils aura un effet « feed back » sur le mode de production. Ce dernier, selon sa structuration et son stade évolutif, pourra y répondre ou non. Ainsi, il existe une coévolution entre l’objet et son mode de production au même titre que celle de la technique et de l’Homme. L’évolution des outils est dépendante des capacités des modes de production à y répondre, et chaque mode de production n’évoluera qu’en fonction de l’évolution des moyens recherchés pour répondre aux objectifs, voire par de nouveaux objectifs nécessitant de nouveaux moyens. Mais, là encore, seul l’Homme à travers sa volonté de changement est au centre du dispositif.

34 De façon générique nous préférons utiliser le terme d’inciser signifiant : « pratiquer une entaille avec un outil tranchant » plutôt que les verbes couper, tailler ou trancher qui ont à voir avec des gestes spécifiques.

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Qu’est ce qu’un outil ?

Un outil n’existe qu’en action (Leroi-Gourhan A. 1964). Pour se faire, nous devons considérer l’outil comme une entité mixte constitutive de trois composantes : l’objet en tant que tel nommé artefact, le schème d’utilisation (Rabardel P. 1995) et l’énergie qui le maintient en action 35 (Figure 4). Dans le cadre des analyses typologiques, telles qu’elles sont encore pratiquées, ces trois notions ne sont absolument pas distinguées.

ces trois notions ne sont absolument pas distinguées. Figure 4 Triade composant un outil Le schème

Figure 4 Triade composant un outil

Le schème d’utilisation est suggéré à travers le nom donné à l’artefact : grattoir, hache, etc. Bien évidemment, cette assertion « fonctionnelle » dépend de la mémoire technique encore existante entourant chaque objet. Elle peut être efficiente, comme dans le cas d’une hache, d’une pointe de flèche, d’un burin, d’un grattoir, etc., ou complètement subjective et erronée comme dans le cas des racloirs, des bifaces, etc. Elle est d’autant plus subjective et erronée quand l’objet est brut de retouche comme le montre l’exemple contemporain des Leiliras d’Australie (Figures 5 et 6) (Noone H.-V.-V. 1943, 1949 ; Spencer B. et Gillens F.-J. 1912 ; Davidson D.-S. 1935) ou l’étude des pointes Levallois (Bonilauri S. 2010 ; Figure 7). Dans ces deux cas, un même objet triangulaire correspond à des fonctions et des fonctionnements différents. La notion d’énergie n’est, quant à elle, jamais directement évoquée 36 . On parle de maintien, d’emmanchement et/ou de geste, sans pour autant discuter du type d’énergie reçue. Cette absence d’interrogation a deux raisons d’être, découlant l’une de l’autre. L’approche comportementale des périodes anciennes en est la première raison. Elle repose en grande partie sur des modélisations issues de l’éthologie. C’est ainsi que la préhension manuelle, la façon de tenir l’objet et la qualité, voire l’efficacité, du geste qui s’en

35 La possibilité, en préhistoire, d’observer le temps sur une durée de plus de 2 MA nous permet de distinguer une évolution sur les modalités d’utiliser l’énergie manuelle : préhension directe ou indirecte. Cette évolution s’observera en tout premier lieu sur la partie préhensée des outils. Mais comme les caractères typologiques classiques utilisés ne portent que sur les parties retouchées, qui sont le plus souvent les parties transformatives, les parties préhensées ne rentrent que peu en compte dans la détermination typologique, excepté si elles sont aménagées, comme dans le cas de l’Atérien.

36 Excepté dans les publications du XIXème siècle, où il est fait allusion à la prise en main et à l’énergie capable d’être transmise, les outils étant considérés comme des équivalences antiques d’objets artisanaux actuels. (Chouquet E. 1883).

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Figure 5 Leilira emmanchée Figure 6 Leiliras emmanchées 1. Lame triangulaire servant à percer et

Figure 5 Leilira emmanchée

Figure 5 Leilira emmanchée Figure 6 Leiliras emmanchées 1. Lame triangulaire servant à percer et couper

Figure 6 Leiliras emmanchées

1. Lame triangulaire servant à percer et couper (Noone H.-V.-V. 1943, 1949) ;

2. Lame triangulaire prise dans un manchon servant à couper et tailler (Noone H.-V.-V. 1943, 1949) ;

3. Pic (Spencer B. et Gillens F.-J. 1912) ;

4. Lance (Davidson D.-S. 1935).

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Figure 7 Les données actuelles sur l’utilisation d’une pointe Levallois montrent que cette dernière peut

Figure 7

Les données actuelles sur l’utilisation d’une pointe Levallois montrent que cette dernière peut faire l’objet de fonctionnements différents, sans relation de cause à effet avec le type de matière d’œuvre travaillé. (Bonilauri S. 2010).

suit, sont présentées comme les éléments témoins d’une évolution. Il s’agit d’un jugement purement spéculatif ne reposant sur aucune donnée scientifique 37 . La seconde raison tient d’une loi générale implicite, introduite depuis Condorcet, selon laquelle la technique aurait pour principe « le perfectionnement indéfini de notre espèce » 38 qui voit dans l’Homo sapiens l’Homo Faber. Il en découle une assertion non discutée qui veut que le maintien de l’objet se fasse dans la paume de façon durable jusqu’au Paléolithique supérieur ou presque. Pour s’en convaincre, il n’est qu’à comptabiliser le très faible nombre de travaux sur la notion d’emmanchement au Paléolithique Inférieur et Moyen 39 (Anderson P. 1981 ; Keeley L.-H. 1982 ; Anderson-Gerfaud P. et Helmer D. 1987 ; Beyries S. 1987 a et b) qui, bien qu’attestant de son existence, reste un domaine de recherche quasi inexploré 40 , excepté ces dernières années (Bonilauri S. 2010).

37 Les données éthologiques récentes ont montré qu’il est nécessaire de distinguer l’habilité de geste et la façon de prendre l‘outil. (Foucart J. 2006).

38 Condorcet M. de, 1793-1794 - Esquisse d’un tableau historique. Des Progrès de l’esprit humain.

39 Cette notion de maintien a toujours été corrélée avec l’anatomie des hommes fossiles. C’est ainsi : « qu’une analyse comparative entre les os des mains des Néandertaliens et ceux des hommes modernes a conclu que la main des Néandertaliens est capable d'une flexion plus puissante qui conduit à la possibilité de mieux maintenir l'objet dans la paume ». (Villemeur I. 1991).

40 Ce qui n’est pas le cas des autres périodes où de très nombreux travaux existent dont ceux récents de Rots (2002, 2010).

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Nous devons concevoir chaque outil détenteur d’exigences fonctionnelles et culturelles portées par l’opérateur dont témoigne l’artefact et/ou le schème opératoire. Une forte variabilité peut s’exprimer au travers de ce couple et rend caduque toute tentative de généralisation : un même artefact peut être associé à plusieurs schèmes d’utilisation, tout comme un schème d‘utilisation peut être réalisé par plusieurs artefacts différents. Aussi devons-nous envisager des phénomènes de catachrèse. La fonction de l’objet est alors complètement détournée par rapport à celle qui a justifié de son existence : on se sert d’un outil en lui conférant une autre fonction que celle auquel il est initialement destiné. De fait, parler d’un outil sans en connaître sa mémoire épiphylogénétique 41 est une

aporie.

Pour, éventuellement, en approcher son contenu, il nous faut repenser la genèse, dans le sens de ce qui structure l’outil et se structure avec lui. L’artefact est un élément d’un système où le sujet/l’acteur, la matière d’œuvre/la matière travaillée et le milieu naturel et social sont autant d’éléments structurants. Mais, pour être opérationnel, dans le sens de produire les effets recherchés, l’artefact doit aussi être structuré selon le schème adopté. Pour définir ces deux temps, concomitamment structurants, nous empruntons à l’ergonomie (Rabardel P. 1995) les termes d’instrumentalisation et d’instrumentation. Pour la perception de l’artefact, nous parlerons de la recherche des processus d’instrumentalisation. Pour le ou les schème-s d’utilisation, nous parlerons de la recherche des processus d’instrumentation (Figure 8).

la recherche des processus d’instrumentation (Figure 8). Figure 8 Processus d’instrumentalisation et

Figure 8 Processus d’instrumentalisation et d’instrumentation

41 Mémoire épiphylogénétique (terme créé par B. Stiegler) : mémoire technique ; « elle enregistre la mémoire collective, elle est la trace inscrite par l’inconscient collectif, qui est déposé dans le monde des objets. Par là, elle rend possible l’inconscient collectif. » d’après http://www.philosophie.ulg.ac.be/documents/PhiloCite2008/Stiegler.pdf

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Les processus d’instrumentalisation : une approche techno-centrée

Dans le cadre de la triade sujet/artefact/matière d’œuvre, on comprend aisément que l’artefact entretient tout un registre de relations contraignantes entre l’Homme et la matière travaillée. Ces relations traduisent des contraintes à la fois techniques - inhérentes aux matériaux, et culturelles, qui vont structurer l’objet (Figure 9). On distingue deux catégories de contraintes : extrinsèques et intrinsèques.

catégories de contraintes : extrinsèques et intrinsèques. Figure 9 Contraintes d’instrumentalisation Nous

Figure 9 Contraintes d’instrumentalisation

Nous envisageons quatre sortes de contraintes extrinsèques inhérentes :

- à la matière d’œuvre à transformer :

il est facilement compréhensible que l’obtention du résultat escompté et de la façon de procéder pour y aboutir nécessitent une synergie entre les propriétés physiques de la matière d’œuvre et les caractéristiques techniques de la partie de l’outil au contact avec la matière d’œuvre ; pour exemple, la dureté d’un matériau aura des incidences sur les caractères techniques du plan de section d’un tranchant, qui aura, par voie de conséquence, des incidences sur l’angle d’attaque de ce dernier et donc sur le geste à travers ses différents aspects (maintien et transmission de l’énergie) ; - au milieu naturel dans lequel se déroule l’action et qui doit nécessairement être pris en compte :

le milieu exerce une possible « contrainte » en termes de qualité, de disponibilité et d’accessibilité de la matière première dont sera fait l’outil 42 ;

42 Mais, de fait, peut-il réellement exister un espace non anthropisé, excepté celui dont on ne soupçonne pas l’existence ? Excepté des cas exceptionnels où les populations se voient obligées de quitter soudainement leur propre territoire pour aller dans des espaces inconnus, l’espace dans lequel on vit, et même celui où on ne vit pas, sont déjà une perception anthropologique. Ils peuvent être vus comme un réservoir, non culturellement investi, mais connu.

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- à l’espace vécu intériorisé tant sur un plan matériel que symbolique :

le territoire 43 ; - à la mémoire technique dont hérite tout individu issu d’un groupe :

ce qui fait qu’en une période définie et en un lieu donné on produise tel objet spécifique et on le fasse fonctionner de telle façon 44 .

Les contraintes intrinsèques sont celles qui sont inhérentes à la structure de l’objet utilisé par le groupe. La lame, l’enlèvement Levallois, le biface ou la pièce bifaciale sont des objets qui, bien que de volumes différents, fonctionnant ou non de la même façon, produisent les mêmes effets : couper, tailler, racler, percer, etc. Pour comprendre chaque objet, il faut l’analyser comme un « individu » technique structuré par un ensemble de caractères techniques en interaction, organisés en fonction d’un but. Les interactions entre éléments peuvent prendre des formes plus ou moins complexes, comme l’éclat et la pointe Levallois, par exemple. Ces relations sont elles-mêmes soumises à des règles de fonctionnement qui déterminent l’effet escompté, mais d’autres règles pourraient être adoptées, produisant des effets différents, comme nous l’observerions entre un éclat tenu en main ou par l’intermédiaire d’un manche ou d’un manchon. Ces contraintes intrinsèques sont aussi le reflet d’un stade évolutif propre à chaque lignée. Toute évolution dans la lignée est à la fois le reflet du potentiel évolutif du principe structurel de la lignée et d’une nouvelle réponse à des contraintes inédites. Si l’on part du principe que les fonctions resteront les mêmes durant des millions d’années, l’évolution de chaque lignée d’outils portera sur la partie qui recevra l’énergie et par conséquent sur celle qui la transmettra.

Les processus d’instrumentation : une approche anthropo-centrée

Si, comme nous venons de le voir, l’objet intègre des contraintes vis à vis de l’Homme et de la matière d’œuvre, sa perception en tant qu’objet en action nous conduit à considérer un autre registre de contraintes, liées aux schèmes d’utilisation. Il consiste en une quadruple relation de contraintes structurantes qui devront être intégrées dans la conception de l’outil (Figure 10).

43 Bien souvent nous confondons territoire et espace. Le territoire est un espace parcouru ou non que nous avons intériorisé. Il est un élément constitutif de notre culture. En préhistoire, cette intériorisation rend impossible sa mise en évidence, nous n’en percevrons immanquablement que des bribes qui ne sont que des « possibles », jamais vérifiables. Le meilleur exemple de confusion nous est donné lors des études sur l’économie des matières premières. Ne voit-on pas l’assimilation systématique de la répartition géographique d’une matière première avec l’aire d’acquisition du groupe ? Comme si l’espace géologique devenait un espace géographique anthropisé. L’espace géologique peut être connu mais fait-il parti, dans son intégralité, du territoire d’approvisionnement ? Est-ce que je connais toutes les boulangeries de ma ville ? Non, mais j’en connais un certain nombre ce qui ne m’empêche pas de n’en fréquenter qu’une !

44 Encore faut-il reconnaître à leurs auteurs un potentiel cognitif et culturel, en particulier, pour les périodes anciennes. En effet, comme le niveau de technicité de ces populations n’est perçu qu’à travers une simple analyse morphologique, les conclusions comportementales qui en découlent sont rarement à l’avantage de leurs auteurs : opportuniste, non investie, etc.

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Figure 10 Cont raintes d’instrumentation Relation contraignante de l’artefact avec la matière d’œuvre : les

Figure 10 Contraintes d’instrumentation

Relation contraignante de l’artefact avec la matière d’œuvre :

les contraintes sont multiples et s’analysent en termes d’efficacité et de savoir-faire. La réalisation d’un objectif nécessite un geste efficace capable d’être effectué par l’outil. C’est le geste utilisé qui contraint l’outil à posséder certains critères techniques. C’est parce que je veux réaliser telle action que j’ai besoin de tel outil. Si je ne respecte pas cette condition, je me mets en situation de catachrèse : utilisation d’un outil à la place d’un autre pour une fonction qui n’est pas la sienne. Relation contraignante de l’artefact avec l’Homme :

des propriétés constituantes (structurelles) des artefacts dépendra toute une gestuelle. En d’autres termes, un éclat, une lame ou une pièce bifaciale offrent un registre de gestuelles possibles et spécifiques à chacun d’entre eux, pouvant se recouvrir partiellement. Par exemple, une même retouche sur le bord d’un éclat quadrangulaire Levallois, d’une lame ou encore d’un biface, du fait de la différence des supports, aura pour conséquence un schème de préhension et d’utilisation spécifique. Relation contraignante de l’énergie transmise par l’Homme sur l’artefact :

la réussite de l’objectif dépend de l’adéquation entre l’énergie nécessaire à l’aboutissement du geste, la réception de l’énergie et sa transmission. Selon les contraintes culturelles extérieures, l’artefact fera l’objet d’une restructuration interne de ses éléments :

évolution d’une structure additionnelle (abstraite) vers une structure intégrée (concrète), comme nous le verrons pour les pièces bifaciales ; ou sera remplacé par un autre artefact de structure plus efficiente tel l’abandon du biface au profit du tout éclat. Cette restructuration ou nouvelle structure peut être une réponse directe à une meilleure utilisation de l’énergie - passage de l’éclat à la pièce façonnée (galet aménagé ou biface) - ou être le fait d’une modification de l’énergie nécessitant alors la création d’un objet intermédiaire : manchon ou manche, entre la main et l’artefact - passage des pièces façonnées aux enlèvements Levallois.

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Relation contraignante de l’Homme, de l’artefact et de la matière d’œuvre dans une relation de spatialité :

le lieu de l’activité où doit se réaliser l’action exercera, dans certains cas, des contraintes qui nécessiteront une adaptation du geste.

Approche techno-fonctionnelle

Toute matière minérale peut être utilisée pour au moins deux de ses propriétés : sa masse et le ou les tranchant-s se présentant de façon naturelle, ou obtenu-s à la suite d’une fracturation naturelle. Ces deux propriétés peuvent être mises à profit pour transformer une matière d’œuvre selon une percussion posée ou une percussion lancée (Leroi-Gourhan A. 1943). Ces actions sont connues en primatologie. En effet, des chimpanzés d’Afrique de l’Ouest, des macaques de Thaïlande ou encore des capucins du Brésil, utilisent la masse de certaines pierres comme marteau pour casser des noix, des fruits, du bois. Mais aussi, quoique plus rarement chez les capucins (Cebus libidinosus), ils se servent de certaines pierres naturelles comme d’une houe (hoe) pour déterrer des racines et des arthropodes (Mannu M. et Ottoni E.-B. 2008). Ce dernier mode d’utilisation témoigne de façon indiscutable de l’usage de pierres pour « inciser », en l’occurrence la terre. Cependant, ce ne sont pas tant les propriétés incisantes d’un bord qui sont recherchées que la masse de la pierre utilisée pour pénétrer jusqu’à l’objet convoité. Si cette dernière utilisation est partagée par l’ensemble des primates, les primates non humains n’opèrent aucune transformation de l’artefact, seule une sélection est réalisée, à la différence des homininés qui vont, après sélection d’un objet possédant plus ou moins les

caractères techniques requis, réaliser un second artefact. Ce nouvel artefact peut résulter de quatre schèmes opératoires de production et de confection :

- schème 1 :

sélection 45 d’un support naturel présentant les caractéristiques volumétriques générales du futur outil et confection du tranchant ;

- schème 2 :

sélection ou non d’un bloc, façonnage et confection du tranchant ;

- schème 3 :

sélection ou non d’un bloc, débitage et confection du tranchant ;

- schème 4, mixte :

sélection/façonnage partiel/confection ou débitage/façonnage partiel/confection. Ces différents schèmes vont se succéder dans le temps afin de répondre à la production de nouveaux outils pour effectuer des fonctions identiques ou différentes et à de nouvelles

45 Le schème de sélection présente différents degrés de complexité suivant les caractéristiques techniques recherchées pour le support du futur outil. En effet, sur une échelle évolutive des supports, il peut aussi bien représenter l’un des tous premiers stades qu’un stade de concrétude, comme nous le verrons par la suite dans les cas d’industries sur galets d’Asie.

47

contraintes culturelles. Pour comprendre ces transformations, il faut nous placer dans le cadre d’une analyse structurelle de l’outil. Nous devons déterminer les intentions (critères) techniques requises et jugées nécessaires au bon fonctionnement de l’outil. Ces critères techno-fonctionnels peuvent être totalement obtenus dès le stade de production, ou être partiellement présents, nécessitant une étape de confection supplémentaire plus ou moins longue. D’où la nécessité de coupler, dans le cadre d’une analyse techno-fonctionnelle, le stade productionnel avec le stade de confection. Comme nous l’avons précédemment dit, un artefact ne se définit pas par ce qu’il est à un moment donné mais par ce qu’il est en devenir. C’est la détermination de la place qu’il occupe dans sa lignée qui nous permet réellement de le connaître. Il faut donc choisir des critères capables de rendre compte de l’artefact tel qu’il est, tel qu’il a été et, éventuellement, si nous ne sommes pas en fin de lignée, tel qu’il sera. Autrement dit :

« il nous faut considérer l’objet technique lui même à la fois dans les relations internes qui le structurent et dans ses relations avec les formes antérieures de la lignée dans le prolongement de laquelle il s’inscrit » (Tinland F. 2006, p.23).

Relation structurelle interne des artefacts incisants

Un artefact incisant 46 peut se définir comme un objet matériel se décomposant en un minimum de deux unités techno-fonctionnelles : une partie préhensée et une partie transformative (Figure 11 ; Boëda E. 1991, 1997 ; Lepot M. 1993).

(Figure 11 ; Boëda E. 1991, 1997 ; Lepot M. 1993). Figure 11 Décomposition structurelle d’un

Figure 11 Décomposition structurelle d’un artefact incisant

46 Dans le cas de cette étude nous ne prendrons en compte que les artefacts incisants. L’incision peut être réalisée par un fil ou un trièdre. Le fil tranchant répond aux actions telles que couper, racler, tailler (percussion posée linéaire de Leroi-Gourhan), trancher (percussion lancée de Leroi-Gourhan). Le trièdre permet l’action de rainurer et de percer.

48

On peut distinguer une troisième partie intermédiaire, qui bien que toujours présente jouera un rôle plus ou moins important selon le type de support utilisé 47 et la ou les fonction-s correspondante-s. Il s’agit de la partie transmettrice de l’énergie 48 .

Processus d’individuation de la lignée des artefacts incisants

Le commencement absolu : un objet naturellement incisant

Les fragments de roches dures, par la spécificité due au matériau, ont un tranchant composé d’un angle de coupe, d’un fil et d’un plan de section, qui s’obtient indépendamment de tout schème raisonné 49 . En effet, la nature peut produire des tranchants efficaces résultants d’un choc thermique, d’une compression ou d’une fracturation. De fait, le fil tranchant est un caractère prédéterminé inhérent à la structure moléculaire de cette matière minérale. En revanche, il n’y a aucun caractère de prédétermination, quel qu’il soit, qui concerne la partie préhensée. Cette dernière peut avoir toutes les formes, les dimensions et les caractères techniques que le hasard est susceptible de produire. Si, à la suite d’une production naturelle, l’éclat possède au minimum une partie transformative tranchante, la partie préhensée potentielle aura, dans ce cas, des caractères techniques aléatoires. Cette prédétermination inhérente à la matière minérale est une cause intrinsèque, capable de donner naissance à des lignées d’outils. En d’autres termes, ces lignées d’outils tranchants ne sont pas apparues avec la nécessité de couper. C’est le tranchant qui permet à l’action de couper, d’exister. Cette contingence intérieure que possède la matière minérale n’exclut aucunement l’influence de facteurs extrinsèques - social, environnemental, voire cognitif, mais l’absence d’une multitude de solutions techniques à un moment donné est une preuve fondamentale de leur non toute puissance. Le faible nombre de solutions techniques apparues dans le monde est un témoin indéniable d’une nécessité interne technique, propre aux spécificités et contraintes de la matière minérale. Ainsi, le premier outil 50 tranchant pourrait se définir sur un plan structurel comme une entité composée de deux sous-ensembles indépendants dont le premier : la partie transformative, présente spontanément les caractères opérationnels, et dont le second : la partie préhensée, peut prendre n’importe quelle forme (Figure 12).

47 Selon le type d’enlèvement utilisé, lame ou éclat, le mode de maintien proximal (dans l’axe morphologique) ou latéral (perpendiculaire à l’axe morphologique), la profondeur et le type d’emmanchement, le geste et l’énergie transmis sur la partie transmettrice auront ou non une place déterminante dans la réussite de l’objectif.

48 Dans quelques cas, la partie transmettrice de l’énergie est la partie préhensée. Tel est le cas des outils en percussion posée avec percuteur (Leroi-Gourhan A. 1943).

49 Ce point est fondamental dans le cadre de l’évolution de l’Homme dans son rapport à la technique. Comme peut l’être la masse d’une simple pierre, l’angle tranchant se donne naturellement dans de nombreuses situations. On peut aller jusqu’à dire que l’acte d’invention du tranchant n’a pas existé ; si invention il y a, il s’agit du geste de percussion, faisant alors le lien avec l’objectif.

50 A partir du moment où il est sélectionné par l’Homme.

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Figure 12 La partie transformative possède a priori toujours un caractère tranchant quelle que soit

Figure 12 La partie transformative possède a priori toujours un caractère tranchant quelle que soit sa variabilité. La partie préhensée est, quant à elle, totalement variable.

D’un point de vue préhistorique comment être certain que ce mode de production est le témoin d’une appropriation (récupération) anthropique ? En effet, nous sommes dans la pire des situations possibles car les caractères d’anthropisation éventuel sont extérieurs aux objets. Comment peut-on passer du statut d’objet à celui d’artefact ? La réponse repose sur une analyse croisée de données provenant de plusieurs champs de recherche : stratigraphique, processus taphonomiques (perturbations post-dépositionnelles), processus naturels susceptibles de produire des éolithes, analyse techno fonctionnelle du matériel, spatialisation etc.

Il va s’en dire que ce genre de situation ne sera que très exceptionnellement établis. Il nous est donc pratiquement impossible de repérer le temps 0 de l’évolution des artefacts incisants. Nous prenons l’histoire en cours de route.

Structure anthropique abstraite ou additionnelle

Le premier artefact incisant produit par un choc provoqué par l’Homme peut se décomposer structurellement de la même façon que ceux produits naturellement. Les deux sous-ensembles fonctionnels : partie transformative et préhensée sont de nature indépendante. L’entité artefact peut se concevoir comme l’addition de deux sous-ensembles fonctionnels indépendants. Indépendants, car les caractères techniques de la partie préhensée n’interfèrent en rien dans le caractère opérationnel du tranchant. De même, la partie transformative qu’est le tranchant n’a pas besoin de caractères spécifiques de la partie préhensée pour être opérationnelle. De fait, excepté le caractère incisant d’au moins un bord de l’enlèvement, obtenu systématiquement, le reste du volume, comme précédemment, peut recouvrir n’importe quels caractères se traduisant par n’importe quelle « forme » (Figure 13).

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Figure 13 Caractère incisant normalisé dans sa production Caractères préhensifs aléatoires Figure 14 Barbas I,

Figure 13 Caractère incisant normalisé dans sa production Caractères préhensifs aléatoires

dans sa production Caractères préhensifs aléatoires Figure 14 Barbas I, Couche 7 – Dordogne, France

Figure 14 Barbas I, Couche 7 Dordogne, France Racloirs sur fragments gélifractés de silex du bergeracois, présentant des caractéristiques volumétriques et techniques identiques 51 .

volumétriques et techniques identiques 5 1 . Figure 15 Structure intégrée Les différents sous

Figure 15 Structure intégrée Les différents sous ensembles interagissent en synergie

51 Un sondage de 2 m 2 à une dizaine de mètres de la fouille extensive du site de Barbas (Dordogne, France) a montré la présence d’une forte concentration de fragments gélifractés : plus de 400 objets sur 1 m 2, sans y trouver la moindre trace d’artefact ; alors que dans la fouille principale, la zone qui a produit les artefacts présente moins de 5 pièces par m 2 , toutes taillées !

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Dans cette situation, chacune des deux entités peut évoluer indépendamment, sans remettre en cause leur non interférence. Le tranchant peut se normaliser à travers un ou plusieurs de ses critères - fil, longueur, angle de coupe, plan de section - par l’adoption de différents concepts de taille que nous verrons ultérieurement, sans pour autant être associé à une évolution de la partie préhensée. Celle-ci peut également faire l’objet d’une évolution. Au lieu, d’être aléatoire, comme précédemment évoqué, la partie préhensée peut faire l’objet d’une certaine prédétermination. Dans ce cas, nous pouvons distinguer deux comportements. Le premier consistera à sélectionner un objet présentant naturellement les critères techniques requis (Figure 14). Cette sélection correspond à un acte de prédétermination, bien qu’il ne soit pas suivi d’actes de transformation volumétrique - débitage ou façonnage. Le second correspond à un acte de transformation - débitage, façonnage, confection. Dans le cas d’un débitage, le-s caractère-s requis peuvent être présent-s sur la surface de débitage d’un nucléus. C’est le cas lorsque l’on recherche la présence d’un dos.

Structure anthropique concrète ou intégrée

Suite à de nouvelles exigences fonctionnelles, qui seront autant de contraintes inédites auxquelles le système technique devra répondre en s‘adaptant, se modifiant ou disparaissant, les différentes parties structurelles vont aller vers une synergie de plus en plus importante, les rendant ainsi dépendantes. Si les différentes parties fonctionnelles étaient d’abord juxtaposées, elles vont rentrer en relation entre elles, se fondant les unes dans les autres. Au fil du temps la mise en synergie des éléments structurants amène l’objet à une plus grande complémentarité structurelle et fonctionnelle. (Figure 15). La concrétisation se fait synergie par synergie, telle une intégration (organisation) des sous ensembles fonctionnels dans le fonctionnement total. Cette évolution structurelle va s’observer à travers le temps long. Mais qu’en est-il des causes ? Le phénomène de concrétisation est le témoin d’une adaptation structurelle possible en réponse à de nouvelles contraintes individuelles et sociétales.

Modalités d’évolution structurelle :

confection, débitage, façonnage

L’obtention de telles ou telles nouvelles structures concrètes est directement dépendante d’un stade de confection et/ou des modes de production : façonnage, débitage. La confection permet une restructuration de l’artefact. Il s’agit alors de mettre en place les éléments structurels manquants sur l’artefact. L’étendue de la confection dépend de l’écart entre le nombre de critères techniques présents naturellement sur l’artefact et ce qui est nécessaire pour aboutir à un outil. Les modes de production - façonnage ou débitage - produisent un artefact qui peut être immédiatement fonctionnel selon les critères jugés nécessaires et suffisants par les utilisateurs ou nécessiter un stade de confection secondaire. Dans le cas du débitage, pour

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lequel l‘observation est plus aisée, on constate une certaine adéquation entre l’évolution structurelle fonctionnelle des artefacts et l’évolution des structures de production. Toutefois, toute nouvelle structure d’artefact n’est pas synonyme d’une nouvelle structure de production. En effet, selon la capacité structurelle du mode de débitage structure du nucléus - celui-ci sera ou non capable de répondre à de nouvelles contraintes. Par exemple, la perduration dans le temps et la généralisation dans l’espace du débitage Levallois peuvent s’expliquer par sa capacité à diversifier qualitativement et quantitativement sa production. Cette diversification potentielle est productrice d’altérité donc de différenciation d’un groupe à l’autre tout en ayant la même capacité opératoire. Inversement, la disparition du bifacial et sa substitution par le Levallois, de même que la disparition de ce dernier au profit du laminaire, témoignent de nouvelles exigences techniques incapables d’être satisfaites par le maintien des structures de façonnage ou de débitage présentes. Du fait, ces deux modalités d’évolution structurelle permettent de dissocier deux tempos : celui des modes de production et celui des outils.

Le tempo de la production

D’un point de vue structurel, le tempo des changements de mode de production est dépendant du potentiel de réponses possibles de chacun d’entre eux. A ce stade de l’analyse et pour mieux comprendre les facteurs de ces changements de structure d’outils, nous devons opposer les deux grands modes de production définis : façonnage et débitage. Utilisant une parabole, nous pourrions dire qu’au commencement 52 était le débitage 53 , le façonnage n’arrivant que bien plus tard, pour de nouveau être supplanté par le débitage. Cette vision est évidemment à nuancer selon les continents et certaines régions 54 .

Passage du tout éclat au tout façonnage

Intéressons-nous au passage du tout éclat au tout façonnage. Sur le plan structurel, qu’apporte le façonnage aux outils ? Pour mieux comprendre, nous distinguons trois temps 55 :

- temps 1 :

le tout éclat ;

- temps 2 :

le presque tout éclat avec un peu de façonnage ;

- temps 3 :

le façonnage dominant ou exclusif. Ce découpage évoque, à première vue, une évolution progressive et linéaire des systèmes techniques. En fait, il n’en est rien. Le statut techno-fonctionnel des pièces façonnées des temps 2 et 3 n’étant pas le même, l’un n’est pas le précurseur de l’autre. Pour

52 De ce que nous sommes capables de percevoir.

53 En Afrique de l’Est il y a au moins 2,7 Ma.

54 L’Asie de l’Est présente une évolution complètement différente que nous ne présenterons que partiellement.

55 Ce découpage est artificiel. Il ne représente qu’une tendance, qui semble observable en périphérie du bassin méditerranéen.

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éclairer ce point, nous devons considérer l’ensemble du système technique en présence et ne pas nous adonner à une étude focalisée sur un type d’objet au détriment de tout le reste. Tout objet ne prend son sens que parmi les siens. Il faut prendre en compte le système technique dans son ensemble, ce que Simondon nomme le milieu associé (1958). La focalisation sur une catégorie d’objets a pour résultat de l’extraire de son contexte, de lui donner un statut d’équivalence arbitraire d’une industrie à l’autre et, par conséquent, de regrouper sous un même vocable des ensembles qui n’ont rien à voir entre eux. Une telle situation est visible lorsque l’on tente, par exemple, de définir l’Oldowayen. Au regard des décomptes typologiques proposés, ces industries se caractérisent par la production d’éclats majoritairement réalisés aux dépens de phases de débitage ; les objets façonnés, comme les chopper ou chopping tool, varient d’un site à l’autre de 5% à 20% de l’outillage. Malgré ces chiffres, l’image la plus souvent donnée de l’Oldowayen est celle d’une « culture homogène » du chopper ou du chopping tool 56 . Pourquoi isoler un objet plus qu’un autre et le mettre en exergue ? Ce détournement est dû à nos méthodes d’approches essentiellement naturalistes. J’oserais même dire essentiellement morphologiques. De sorte que, nous ne mettons en exergue que ce que nous sommes capables de voir 57 . Dans de telles industries, la diversité des éclats est telle qu’une analyse morphologique ne permet pas de discerner la moindre répétition techno-fonctionnelle. Il existe également une dimension anthropologique à cette « sélection ». En effet, chopper et chopping tool sont souvent associés à des étapes cognitives. Comment, dans ce cas, peut-on avoir une vision correcte d’industries aussi anciennes ? En revanche, cette déviance d’analyse est intéressante à considérer car elle traduit, involontairement, une réalité qu’un changement de perception met en lumière. Si ces objets se donnent mieux à voir, c’est qu’ils possèdent un niveau structurel plus organisé que les seuls éclats qui, par leur diversité, témoignent d’une structure abstraite primaire.

Changement de perspective :

de la morphologie à la structure, de l’objet à l’ensemble

Le chopper et le chopping tool dans le cas de l’Oldowayen, plus tard le biface dans l’Acheuléen du pourtour méditerranéen, doivent en réalité se lire comme la recherche d’un volume particulier et/ou d’une masse différente des éclats produits majoritairement ; volume et masse permettant l’aménagement d’une ou de plusieurs parties transformatives et d’une partie préhensée spécifique. Ainsi, ils ne prennent leur sens que dans l’ensemble technique

56 Alors que ces différences auraient pu être interprétées comme des caractères distinctifs attribuables à des traditions techniques et culturelles différentes, le choix d’une explication uniquement comportementale, liée à des activités différentes ou matières premières, est privilégié (Isaac G.-L.-L. 1976). 57 Au point que nous sommes en droit de nous demander, si certaines de ces industries auraient été reconnues comme « humaines » et anciennes, s’il n’y avait pas eu la découverte de vestiges humains (non associés) pour ces périodes, en des lieux identiques. De fait, la reconnaissance du caractère anthropique d’industries très anciennes n’est validée que lorsqu’il y a association industries/ossements humains. Comme si la preuve du caractère anthropique d’un artefact lui était extérieure. Imaginons un médecin attendant la mort de son malade pour avoir la certitude que la maladie dont il était atteint était bien mortelle !

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auquel ils appartiennent. Ils ne sont donc pas « pensables » en dehors du contexte au sein duquel ils prennent leur signification d’artefact 58 et 59. Lorsque nous abordons le temps 3, où le façonnage domine 60 , l’analyse de l’ensemble du système technique éclaire différemment le rôle de l’objet façonné. Celui-ci peut rester chopper/chopping tool 61 (tranchant linéaire) comme certaines industries africaines ou

58 Les conséquences sont parfaitement illustrées par les débats concernant certains de ces outils. En effet, ne voit- on pas de plus en plus utiliser le terme de chopper/core. De deux choses l’une, soit cet objet a une double fonctionnalité, soit il est désindividualisé. En le mettant en exergue, nous le désingularisons de son milieu associé, commettant une erreur méthodologique. Mais cette erreur est avant tout le reflet de notre façon de percevoir le monde technique : comme un élément extérieur à nous, en-dehors de notre culture.

59 Bien que cela ne concerne pas directement notre propos, cette absence de prise en compte de l’ensemble des éléments constitutifs d’une industrie et le fait de mettre en exergue un type particulier de pièces au détriment des autres, a pour conséquence de créer de véritables « civilisations » planétaires, dont le moteur est l’avènement d’un nouvel « hominidé ». Tel est le cas de l’Acheuléen et de l’Homo erectus. L’exemple le plus intéressant concerne les découvertes récentes en Chine et en Corée, où l’on voit une extension de la « civilisation » acheuléenne africaine, qui serait sortie d’Afrique. Or, si nous comparons simplement le pourcentage de pièces bifaciales « acheuléennes » entre l’Asie de l’Ouest (Proche-Orient) et l’Asie de l’Est, nous trouvons des taux de l’ordre de 70 à 95% de pièces bifaciales par ensemble pour l’Asie de l’Ouest et moins de 5% pour l’Asie de l’Est (Chine et Corée comprise). Cela ne peut signifier qu’une seule chose : que le statut de la pièce bifaciale parmi l’ensemble des outils n’est pas le même. Si nous prolongeons la comparaison avec les 5% de types de pièces bifaciales des sites d’Asie de l’Est, on ne peut que constater des différences évidentes. Ce ne sont pas les mêmes outils. Ils n’ont en commun que d’être taillés sur les deux faces. Si, enfin, nous comparons les 95% d’objets non bifaciaux, on observe la même dissemblance d’un site à l’autre et d’une région à l’autre de la Chine. Dans la région autonome du Guangxi (Bassin de Bose), plus de 60% des outils bifaciaux sont des unifaces supportant de nombreux tranchants différents, alors que dans les provinces du Shaanxi (Lantian, Liangshan) et du Shanxi (Ditsun) les outils sont produits sur des éclats ou des galets (Bodin E. communication personnelle), ce qui est différent des industries de Bose. La Corée présente autant de variabilité dans la composition des industries à pièces bifaciales. Dans le cadre de cette comparaison continentale Ouest/Est de l’Asie, nous pourrions aussi évoquer l’Inde qui, avec ses hachereaux, fait figure d’exception sur le continent asiatique. Nous pourrions également évoquer les datations, les stades techniques présents, les lignées évolutives, etc. qui sont autant de données qui rendent impossible tout universalisme de « l’Acheuléen ». Et pourtant ! Il faut dissocier une fois pour toute la notion d’Acheuléen de celle du biface : il n’y a pas d’Acheuléen sans bifaces, en revanche, il existe des bifaces dans d’autres cultures que l’Acheuléen. Prenons le cas extrême des sites de Telarmachay au Pérou (Lavallée D. et al. 1985) et celui de Catalan-Chico : Paso Mendionda en Uruguay (Taddei A. 1987) où sont décrits de véritables bifaces qui, dans d’autres contextes et d’autres circonstances, auraient été identifiés l’un en tant qu’Acheuléen évolué, l’autre en tant qu’Acheuléen archaïque. Mais le reste du matériel, composé d’outils dont la mémoire épiphylogénétique nous est connue, nous empêche de le faire. En fait, deux problèmes coexistent : le premier, bien connu, consiste à ne prendre en compte que les données qui pourraient confirmer les paradigmes dominants, le second se rapporte à notre approche strictement morphologique qui ne peut repérer que ce qui se répète, avec pour corollaire l’absence d’une réelle réflexion technologique.

60 Dans le cas du bifacial, selon les régions – Asie de l’Ouest, Afrique ou l’Europe de l’Ouest - le taux de pièces façonnées oscille entre 20 et 95% de l’outillage. Dans le cas d’industries à chopper ou chopping tool le taux oscille autour de 40%, comme à Longgupo (Chine).

61 Dans le cas présent, nous préférons utiliser le terme de matrice à biseau simple ou double, car les mots chopper, chopping tool ou galet aménagé ne rendent pas compte de l’intention techno-fonctionnelle. Dans le cas de Longgupo (Chine) l’étude technologique a montré que les hommes ont avant tout recherché deux types de matrices : biseau simple (chopper) et biseau double (chopping tool), réalisés, du fait de la spécificité du matériau disponible, sur des galets, des hémi-galets ou des éclats présentant en commun l’ensemble des caractères techniques volumétriques recherchés. Si nous avions dû réserver le terme de chopper ou chopping tool aux seuls

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asiatiques, ou se donner à voir sous une autre silhouette que la convergence de deux bords, connue dans certaines industries africaines et proche-orientales sous le nom de biface. Dans ces deux cas, galet aménagé ou biface, la pièce façonnée se substitue à l’éclat comme support unique et devient une matrice requérant en sa structure de nouvelles exigences techniques, non pourvues par l’éclat. Le terme de matrice ne signifie pas que nous ayons déjà affaire à des structures concrètes. Au contraire, nous allons observer un cycle d’évolution complet de l’abstrait vers le concret 62 dans la plupart des industries à pièces bifaciales des continents africain, européen et de l’Asie de l’Ouest. Une matrice est porteuse de nouvelles exigences qui se traduisent par une mise en volume que le façonnage permet de produire. Cela veut-il dire que le débitage ne permettrait pas d’obtenir ce type de volume et de forme ? Non, il suffit de produire des éclats de volume identique et de confectionner les bords. Mais les modes de production du temps 2 ne correspondent pas au stade d’évolution nécessaire pour produire des éclats au plus près du volume recherché. Ainsi, plutôt que d’observer cette solution des modes de production, on voit le façonnage se substituer au débitage. Cette solution technique a été adoptée pour produire des supports au plus près des futurs volumes d’outils, limitant la confection au rôle de simple aménagement des tranchants. Nous pensons que le façonnage a été une solution efficace pour permettre de résoudre deux problèmes : obtenir une structure volumétrique reproductible à l’identique et faire évoluer les trois parties constitutives de tout artefact :

transformative, préhensée et réceptrice de l’énergie. Faut-il un élément déclenchant ? Nous avons maintes fois dit qu’un outil n’est outil qu’en action mais nous n’insistons que très rarement sur le rôle de cette notion d’énergie dans l’évolution des techniques. Dans le cas présent, pourquoi n’introduirions nous pas cette notion comme un facteur de dynamique structurelle ? L’énergie et le geste qui en découle interviendraient dans le processus d’invention. Le passage du tout éclat - temps 1 et 2, au tout ou majoritairement façonnage - temps 3, serait une question d’aménagement et de contrôle de l’énergie manuelle et donc de la gestuelle. Pour étayer cette hypothèse, si nous comparons les actions à travers le temps, depuis leurs origines jusqu’à nos jours, nous constatons qu’il existe toujours les mêmes actions de couper, trancher, tailler, percer, gratter, racler. Alors, qu’est-ce qui change ? Peut- être est-ce la capacité structurelle des artefacts à s’adapter au mieux à l’énergie qu’elle reçoit afin d’explorer de nouvelles actions et de nouveaux gestes ? Les artefacts façonnés deviennent les nouveaux supports d’outils, quant aux outils sur éclats, lorsqu’ils existent encore, ils ont aussi un nouveau statut techno-fonctionnel. Il serait très intéressant de voir alors le niveau structurel de ces nouveaux éclats et outils. Mais, hélas, aucune analyse technologique n’a encore été effectuée sur ce thème.

outils faits sur des galets, nous aurions écartés plus de la moitié de matrices pourtant identiques à celles réalisées sur galets. De même, si nous avions utilisé le terme de « galet aménagé », nous aurions éliminé plus d’un tiers de matrices de volumes identiques mais réalisées aux dépens de supports différents. 62 La présence, dans chacune de ces trois grandes régions, de la totalité du cycle bifacial apparaît comme un phénomène de convergence et non le fait de migrations africaines successives, important et imposant aux autochtones, quels qu’ils soient, leur culture technique. On imagine mal des scénarios catastrophes successifs de ce type. En revanche, l’Asie de l’Est a été le lieu d’une évolution technique radicalement différente durant tout le Pléistocène.

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Quant aux pièces façonnées, nous allons observer tout un cycle d’évolution structurelle que les premiers préhistoriens avaient déjà signifié en utilisant les termes de pièces archaïques et évoluées. Ce cycle d’évolution structurelle est-il le témoin d’une nouvelle énergie, d’une nouvelle gestuelle ? Nous ne le pensons pas. Il s’agit d’une évolution structurelle classique où nous voyons s’opérer une intégration des différents sous-ensembles, amenant à un objet dont les fonctions des différentes parties sont intégrées au fonctionnement d’un ensemble. Pour mieux comprendre le rôle des pièces façonnées dans un ensemble lithique, nous devons retenir trois degrés d’analyse.

Le premier degré est celui de l’analyse de l’ensemble technique. Comme nous l’avons déjà dit, l’objet ne prend sens que parmi les siens. Il est un élément constitutif et constituant du milieu extérieur. Ainsi, deux situations sont possibles :

- la pièce bifaciale est un support prédéterminé pour supporter un outil

spécifique dans un monde d’éclats, nécessitant, à la différence de ces derniers, un mode productionnel spécifique, en l’occurrence le façonnage. Les modes productionnels à éclats associés et dominants peuvent être variés, tout en étant plus ou moins fortement prédéterminés 63 ;

- la pièce bifaciale est le support-matrice prédéterminé-e capable d’intégrer un

ou plusieurs outils identiques ou différents (Figure 16). Dans ce cas, la pièce bifaciale est quantitativement majoritaire. Les éclats associés sont soit issus d’un mode de production faiblement prédéterminé, où seule la partie transformative est techniquement investie, soit issus d’un mode de production plus prédéterminé ; voire, dans certaines industries, totalement absents. Le deuxième degré d’analyse est celui qui traite de la place qu’occupe le niveau structurel dans son cycle évolutif, sa lignée. La détermination de son stade évolutif dans sa lignée relève du même principe d’étude que ce que nous avons déjà proposé : celui de s’appuyer sur le degré d’intégration des trois parties fonctionnelles d’un outil – transformative, transmettrice et préhensée. Les stades additionnels témoignent d’une indépendance productionnelle entre la partie transformative et préhensée, comme pour les outils sur éclats (Figures 17 et 20). Chacune de ces parties peut évoluer de façon indépendante sans interférer dans le fonctionnement de l’autre. En revanche, le stade intégré d’une pièce façonnée relève d’une conception globalisante de l’objet (Figures 16, 18 et 19). Cette conception se traduit par des volumes plus « standardisés ». Cette standardisation rend compte du lien technique entre chacune des parties, ce qui ne laisse pas une grande marge de manœuvre en termes de variabilité structurelle. Ces pièces, autrefois remarquées, définissaient l’Acheuléen moyen et supérieur évolué. Comme tout stade technique terminal, cela signifie l’aboutissement d’une lignée, la fin du cycle de façonnage. Le troisième et dernier degré d’analyse porte sur la fonction, la fonctionnalité : mono- outil ou pluri-outil, des pièces bifaciales et sur le-s type-s d’outil-s qu’elles supportent.

63 C’est le cas des industries dites de l’Acheuléen supérieur européen - certains auteurs ont d’ailleurs préconisé d’utiliser le terme d’Epi-Acheuléen pour désigner cette industrie (Tuffreau A. 1979), ou du Moustérien de tradition acheuléenne.

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Globalement, toute structure bifaciale s’organise suivant la convergence de deux bords, donnant une silhouette pseudo symétrique en plan frontal. Mais, comme le montrent un grand nombre d’analyses techno-fonctionnelles, l’utilisation de la silhouette est asymétrique, comme dans le cas de ce que nous avons nommé pointe/bord, laissant l’un des bords libre de toute fonctionnalisation éventuelle (Figures 3, 17 et 18). Cette mono- ou pluri- fonctionnalité est a priori indépendante du stade évolutif 64 . C’est ainsi que nous pouvons trouver des mono-outils ou des pluri-outils de structure abstraite (Figures 17 et 20) ou concrète (Figures 17 et 18), de même que des structures concrètes peuvent être le support d’un seul (Figure 18) ou de plusieurs outils (Figures 3, 16 et 19). Qui peut le plus, peut le moins.

(Figures 3, 16 et 19). Qui peut le plus, peut le moins. Figure 16 Industrie ache

Figure 16 Industrie acheuléenne d’Umm el Tlel Syrie Une même silhouette, dite cordiforme, sert de matrice pour l’aménagement d’une combinaison d’outils différents. Seule l’analyse techno-fonctionnelle est capable de révéler ces intentions techniques différentes.

64 Cf. l’étude technologique du plus ancien site Acheuléen de Kokiselei 4 (Roche H. et al. 2003).

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Figure 17 El Meirah - Syrie Structure abstraite Mono-outil, construction techniquement et fonctionnellement symétrique

Figure 17 El Meirah - Syrie Structure abstraite Mono-outil, construction techniquement et fonctionnellement symétrique sur pièce bifaciale.

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Figure 18 Barbas C’3 – Dordogne, France Structure concrète Construction fonctionnelle asymétrique : mono-outil sur pièce bifaciale. Fonctionnalisation asymétrique : Outil pointe/bord avec un tranchant plan/plan et plan/concave.

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Figure 19 Barbas C’3 – Dordogne, France Structure concrète Construction fonctionnelle asymétrique, pluri-outils

Figure 19 Barbas C’3 – Dordogne, France Structure concrète Construction fonctionnelle asymétrique, pluri-outils sur pièce bifaciale :

bord A - tranchant plan/convexe et délinéation convexe ; bord B - pointe/bord avec un tranchant plan/plan.

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Figure 20 El Meirah - Syrie Structure abstraite Construction fonctionnelle asymétrique : pluri-outils sur pièce

Figure 20 El Meirah - Syrie Structure abstraite Construction fonctionnelle asymétrique : pluri-outils sur pièce bifaciale.

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Tempo du phénomène bifacial

Deux observations conditionnent toute étude préalable. La première c’est qu’il existe plusieurs temps d’apparition du phénomène bifacial. La seconde c’est que le tempo de chaque cycle évolutif n’est pas identique d’un cycle à l’autre. Le phénomène de façonnage, en particulier le phénomène bifacial, apparaît sous sa forme abstraite en des temps très éloignés et différents : 1,7 Ma en Afrique, 1,2 Ma au Proche-Orient et 0,7 Ma en Europe 65 . Or, à chaque fois, dans ces trois régions du monde, lorsqu’il apparaît, il se présente systématiquement sous sa forme abstraite. Que ces réapparitions se fassent sous leur forme première « abstraite » ne signifie-t-il pas que nous ayons indéniablement affaire à des phénomènes de convergences et non pas à un phénomène technique « migratoire » appelé « mode 2 », comme nous le lisons parfois ? Le « Mode 2 » indiquerait une sortie d’Afrique de populations d’Homo Erectus - ou Homo Ergaster, conquérant le monde. Si tel était le cas, au regard du décalage chronologique des premières traces du phénomène bifacial observées en Europe, vers 500/600 000 ans - stade isotopique 16, soit plus d’un million d’années plus tard qu’en Afrique, ne devrions-nous pas le retrouver dans ses formes évoluées. Or, ne dit-on pas que la technique de taille des bifaces de l’Acheuléen ancien 66 de l’Europe de l’Ouest « reste primitive (percuteur dur le plus souvent), les formes étant encore mal définies en général » (Bordes F. 1984, T.II, p.15). Malgré cela, la perception migratrice de l’évolution, bien que surprenante par son manque d’argumentation scientifique, continue à être colportée de livre en livre, d’articles scientifiques en articles scientifiques dans des revues prestigieuses 67 . Cela est d’autant plus surprenant, qu’à notre avis, si la forme bifaciale nouvellement présente correspond à un stade évolué de la lignée, sans que l’ensemble des étapes antérieures ne soit présent, depuis la forme abstraite première, alors nous pouvons parler d’emprunt par contact ou de migration des hommes et/ou des idées. Si une population d'un niveau technique X part d'un point A vers un point B, nous devrions tout au moins retrouver un niveau technique X dans le point B et non un niveau technique antérieur U, V ou W. Par ailleurs, on peut observer un arrêt de l’évolution des pièces bifaciales, comme c’est le cas dans toute l’Asie de l’Est et très certainement dans la partie orientale de l’Inde, où l’on observe une non évolution du bifacial vers les formes concrètes, telles que nous les connaissons en Afrique et dans tout le Proche-Orient. Ce phénomène, loin d’être un épiphénomène, se concrétise sur tout un continent. Qu’elles en sont les explications ? L’analyse du tempo des cycles d’évolution de l’abstrait au concret est lui même à différencier d’un continent à l’autre. S’il est le même en Afrique et au Proche-Orient 68 , s’étalant sur plus d’un million et demi d’années. En revanche, il est beaucoup plus rapide en Europe de l’Ouest, couvrant à peine quelques centaines de millénaires, voire moins. Bien que

65 Nous aurions pu tout aussi bien y mettre l’Inde, la Chine et la Corée.

66 L’utilisation fréquente du terme d’ « abbevillien » pour désigner une pièce jugée techniquement archaïque provient des bifaces trouvés dans la carrière Carpentier à Abbeville.

67 Cette « vision » est acceptée sans aucune réserve, sans la moindre interrogation sur la portée exceptionnelle d’une diffusion technique sans modification sur un temps si long et un espace si grand !

68 Très certainement plus court de quelques dizaines de millénaires, mais cela reste difficile à démontrer du fait du peu de documents et de l’incertitude de nombreuses dates.

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nous ne disposions pas de dates très précises, deux constatations peuvent être faites. En premier lieu, dans le cadre de l’Europe, le cycle est très rapide : moins de 300 000 ans, et semble relativement régulier. Nous n’observons pas de stase ni de déséquilibre dans le déroulement de ce cycle 69 . En revanche, au Proche-Orient, il semblerait que les phases concrètes soient relativement précoces et perdurent longtemps. Les données africaines sont trop dispersées pour pouvoir être ainsi généralisées. Il est évident que seules des études plus avant pourront mettre en évidence des cyclicités spécifiques d’une région à l’autre. Ce qui a priori serait logique, car la réalisation est le fait de sociétés. Cependant, si nous élargissons notre approche aux systèmes techniques non bifaciaux mais néanmoins contemporains, nous observons de nouveau une différence entre l’Europe de l’Ouest et le Proche-Orient. Comme le montre S. Soriano (2005) dans une étude sur les systèmes techniques de l’Europe de l’Ouest, entre les stades isotopiques 10/9 à 5 (Figure 21) le système bifacial n’est pas le seul système technique en présence. Les systèmes techniques « contemporains » sont nombreux, témoins d’une altérité technico-culturelle bien plus importante qu’on ne le dit et l’écrit. Alors qu’au Proche-Orient et sur la côte levantine, une rupture plus nette existe entre les industries bifaciales dites acheuléennes et celles essentiellement sur éclat ou sur lame qui leur succéderont. Il semble, en effet, que la période bifaciale, durant plus de 500 000 ans ait été exclusive.

Tempo du phénomène post-bifacial :

du presque tout débitage au tout débitage

Pour le débitage, comme pour le façonnage, nous pouvons discerner plusieurs temps :

- temps 4 :

le presque tout éclat (dans le sens générique du terme) et un peu de façonnage ;

- temps 5 :

le tout éclat (dans le sens générique du terme).

Avec le temps 4, le façonnage change de statut et se retrouve dans la même situation qu’avant sa position dominante. Minoritaire, il est utilisé pour la réalisation d’outils particuliers que le ou les système-s dominant-s de débitage ne permettraient pas de produire. C’est le cas des industries dites acheuléennes supérieures en Europe de l’Ouest ou du Yabroudien au Proche-Orient. Dans les deux cas, le matériel bifacial représente moins de 5% de l’outillage, soit moins de deux ou trois pièces. En soi, ce cas de figure est un épiphénomène classique, qui dans d’autres circonstances, n’aurait pas été évoqué car l’objet serait moins remarquable, moins « phantasmatique », comme peut l’être le biface. Or, ce qui est important, c’est le système de production d’éclats qui lui est associé. Car redevenu dominant, et plus tard exclusif – c’est le temps 5, il témoigne d’un changement radical dans la conception support/matrice d’outil-s. C’est le retour au tout éclat !

69 Cette observation n’est réellement possible que dans le nord-ouest de l’Europe et en Italie où les documents sont les mieux conservés.

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Figure 21 Sur ce schéma, on distingue clairement l’extrême diversité des systèmes technique s en

Figure 21 Sur ce schéma, on distingue clairement l’extrême diversité des systèmes techniques en présence. Le phénomène bifacial concerne à peine la moitié des cas, et encore n’est-il pas homogène puisqu’il existe des disparités de pourcentage. (Soriano S. 2005)

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Mais pas n’importe quel débitage d’éclats (au sens générique), puisqu’en Europe de l’Ouest il s’agit du débitage Levallois, qui se généralisera en périphérie de l’aire méditerranéenne et dans toute l’Afrique (Figure 22). Globalement le débitage Levallois est un système technique de production capable de produire des enlèvements dits Levallois, au plus près de la forme des outils recherchés, un stade de confection supplémentaire pouvant s’avérer nécessaire pour l’ajustement des parties transformatives, mais rarement pour changer de silhouette. Au Proche-Orient, c’est une toute autre solution technique qui fut inventée. Les caractères techniques des outils recherchés sont obtenus à la suite d’un stade de confection qui sera d’autant plus important que ces mêmes caractères techniques seraient manquants sur le support éclat (sens générique) - utilisé (Figure 22). En d’autres termes, la confection est une étape importante dans la construction volumétrique de l’outil et de la fonctionnalisation des bords incisants.

l’outil et d e la fonctionnalisation des bords incisants. Figure 22 Dans le cas des industries

Figure 22 Dans le cas des industries post bifaciales du Proche-Orient, c’est la confection qui domine. Alors que dans le cas du Levallois, les supports sont fortement prédéterminés et la confection est cantonnée à un rôle fonctionnel.

Cette solution technique est présente dans trois industries successives mises au jour dans un des sites majeurs du Proche-Orient : Umm el Tlel. Ces industries sont dénommées, de la plus ancienne à la plus récente : Umm el Tlélien, Yabroudien et Hummalien (Boëda E. 2009). C’est après l’Hummalien que nous verrons apparaître le débitage Levallois 70 .

70 Le débitage Levallois, associé à des pièces bifaciales, était déjà apparu au Proche-Orient avant cette nouvelle phase. Les sites attestant de ce phénomène étant rares et souvent non datés, nous obligent à être prudent quant à leur place chronologique. Néanmoins, les objectifs de ce premier débitage Levallois n’ont rien à voir avec celui qui va être utilisé après la phase hummalienne. Alors qu’il s’agit, en premier, d’une production essentiellement d’éclats et d’éclats laminaires, le débitage Levallois post-hummalien produit des éclats essentiellement laminaires et triangulaires. Ces deux phénomènes Levallois sont indépendants l’un de l’autre et séparés par les cultures yabroudiennes et hummaliennes. Lorsque le débitage Levallois fait sa réapparition, on observe que cette nouvelle industrie reproduit les mêmes outils que ceux de l’Hummalien si ce n’est que la phase de retouche est nettement moins importante car les supports sont au plus près de la future forme de l’outil. Il existe, dans ce cas, une sorte de continuité fonctionnelle et non technique, phénomène particulièrement observable dans le site

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Plusieurs questions s’imposent. Pourquoi un retour aux éclats, qui implique l’abandon du tout bifacial ? Pourquoi le débitage Levallois ? Pourquoi existe-t-il différentes options techniques ? Quels sens donner à ces différences ? Pour répondre à la première question, nous devons revenir aux énergies et poursuivre notre raisonnement. Nous avions émis l’hypothèse que le façonnage, par sa capacité à produire toutes sortes de formes et de volumes, était l’une des façons d’optimiser l’énergie manuelle sur un volume bifacial « universel ». Alors pourquoi en revenir aux éclats, aussi prédéterminés soient-ils ? S’agirait-il encore d’un problème d’énergie ! Intéressons-nous au mode de transfert de l’énergie sur la partie de l’outil en silex. Ce mode est-il toujours direct ou devient-il indirect ? Ne serions-nous pas face aux premières notions d’emmanchement systématique ? Quel que soit le système technique adopté, les transferts d’énergie directe et indirecte aboutissent tous deux à des outils normés, dont les parties préhensées sont aussi investies que les parties transformatives. La seule notion d’emmanchement ne suffit pas pour expliquer cet investissement. En effet, rappelons que, bien que le caractère prédéterminé des premiers outils porte sur le seul tranchant, ils ont pu être emmanchés malgré la diversité de leur partie préhensée. En réalité, nous devons distinguer deux façons de considérer le rapport de la partie préhensée de l’outil avec la partie préhensée du porte artefact (Figure 23). Soit c’est l’artefact qui s’adapte à la partie préhensée du porte artefact, soit c’est l’inverse, c’est la partie préhensée du porte artefact qui s’adapte à la partie préhensée de l’artefact. Selon cette distinction, on comprend que si la partie préhensée de l’artefact doit s’adapter, il n’existe que deux possibilités. La première consiste à utiliser un stade de confection pour aménager cette partie. C’est le cas, par exemple, des artefacts des industries Umm el Tleliennes, Yabroudiennes et Hummaliennes, mais aussi d’autres industries provenant d’autres continents 71 . La seconde possibilité consiste à produire un éclat dont les caractères morpho- techniques de la partie préhensée sont toujours identiques. Cette normalisation est rendue possible du fait de la spécificité du débitage Levallois. Le débitage systématique de lames est aussi une normalisation potentielle de la partie préhensée, mais le débitage Levallois possède une spécificité propre qui en fait un stade d’évolution ultime dans la lignée des modes de production d’éclats aux caractères techniques variés : il est le stade ultime concret de sa lignée. Alors que la production laminaire est une lignée à part entière, qui ne produit qu’un techno-type : la lame. Aussi observerons-nous tout au long de la lignée laminaire des modes de production successifs amenant à une normalisation de plus en spécifique du produit lame. L’Hummalien, cas qui nous intéresse ici, se situe dans les toutes premières étapes de la lignée de production laminaire. Raison pour laquelle le stade de confection aura un rôle très important ; nous y reviendrons ultérieurement.

d’Umm el Tlel - Syrie. Par la suite, le débitage Levallois va continuer à dominer, mais la panoplie de supports d’outils va changer, devenant essentiellement triangulaires ou convergents. 71 Les « limaces » de la culture d’Itaparica au Brésil sont caractéristiques de cette possibilité. (Fogaça E. et Lourdeau A. 2008 ; Lourdeau A. 2010)

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Figure 23 Terminologie appliquée aux différentes parties d’un outil Celui-ci se décompos e en deux

Figure 23 Terminologie appliquée aux différentes parties d’un outil Celui-ci se décompose en deux parties :

l’artefact minéral et l’artefact non minéral encore appelé porte-artefact (techniquement, cependant, c’est aussi une production humaine donc un artefact).

L’option du Levallois « circum méditerranéen»

La production Levallois a, entre autres, pour particularité de ne pouvoir produire que des séries d’enlèvements différenciés, regroupés dans des catégories synthétiques nommées :

quadrangulaires, ovalaires, triangulaires, laminaires, laminaires convergentes, etc. dont la partie préhensée, quelle que soit cette diversité, variera très peu. Le débitage Levallois intègre dans ses caractères de prédétermination, dès le stade de la production une partie préhensée normalisée (deux ou trois techno-types) et une partie transformative modulable dont les caractères techniques sont au plus près de ceux considérés comme nécessaires pour mener à bien l’action désirée. Ces deux parties sont en synergie complète, c’est l’essence même de la concrétisation. Les différentes fonctions en charge des différentes parties sont intégrées au fonctionnement d’ensemble. L’utilisation du bitume naturel, comme c’est le cas en Syrie à Umm el Tlel, rend aisée la perception de cette spécificité Levallois (Figure 24 ; Boëda E. et al., 1996, 2008a, 2008b ; Bonilauri S. 2010). Comme souvent en préhistoire, l’empirisme prévaut sur l’analytique. Malgré les conditions taphonomiques exceptionnelles du site d’Umm el Tlel, la découverte des manches et manchons est rare. Cette rareté est devenue épiphénomène puis synonyme d’absence.

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Figure 24 Umm el Tlel – Syrie, couche VI 3, 75 000 ans Eclat, lame

Figure 24 Umm el Tlel Syrie, couche VI 3, 75 000 ans Eclat, lame et pointe Levallois emmanchés avec du bitume, encore présent, utilisé comme colle ou comme manchon.

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Cela revient à nous interroger encore une fois sur notre propre perception de la réalité technique. Aujourd’hui, cette réalité a disparu 72 . Mais doit on « l’a-voir » pour envisager son existence ? Nous touchons au problème de la contemporanéité du travail et de l’utilisation d’autres matières premières utilisables le végétal et l’animal en tant que matières premières utilisables. Comment penser l’invisible ? L’analyse techno-fonctionnelle des objets lithiques replacée dans le cadre d’une approche techno-génétique permet de penser le milieu associé (dans le sens simondonien) et donc le non visible. Ainsi, au lieu de faire appel à un stade d’évolution cognitive pour expliquer , par exemple, que la première notion d’emmanchement apparaît avec le débitage laminaire dans le cas du tout laminaire du Paléolithique supérieur européen, l’analyse techno-fonctionnelle que nous proposons rend à l’invisible sa part de matérialité, donc son existence, mais donne aussi une explication à sa nécessaire existence. L’éclat Levallois est l’expression d’une recombinaison des différentes parties fonctionnelles amenant à une synergie totale avec certains éléments du milieu extérieur, tel que le porte- artefact. L’artefact lithique est devenu un sous-ensemble d’une entité constituée d’un autre sous-ensemble : l‘artefact préhenseur.

Un dernier mot sur le Levallois, pour dire que l’outil Levallois est avant tout un concept innovant qui pourrait se définir comme (Figure 25) :

- une partie préhensée devant répondre à des normes d’emmanchement

nécessitant une normalisation d’un certain nombre de caractères techniques la rendant

relativement invariante ; cette partie préhensée s’observe à travers l’un de ses éléments techniques : le talon, qui avait déjà fait l’objet d’un débat concernant l’identification au Levallois ; en effet, on a souvent voulu identifier le talon facetté ou en « chapeau de gendarme » au Levallois ;

- de plus, pour un même type de partie préhensée, selon le type d’action et le

type de geste nécessaire, la préhension se fera parallèle à l’axe morphologique, oblique ou perpendiculaire ;

- une partie transformative variable, c’est-à-dire pouvant se présenter sous

différents ensembles morphologiques : triangulaire, quadrangulaire, allongé, etc., et techniques : nombre et type de négatifs d’enlèvements, type de fils, d’angle de coupe, de plan de section etc. Ce concept d’outil Levallois sera rendu possible par l’invention d’un nouveau mode de production qui sera lui-même l’expression d’un concept de débitage unique, sur lequel nous reviendrons ultérieurement (Figure 26). Il existe un concept d’outil Levallois et un concept de taille Levallois 73 .

72 L’étude techno-fonctionnelle et tracéologique menée par S. Bonilauri sur un échantillonnage de plusieurs centaines de pièces a montré que plus des trois quarts des produits prédéterminés étaient emmanchés avec du bitume (Bonilauri S. 2010). 73 Comme nous le verrons par la suite, si le concept de taille Levallois produit des outils Levallois, ces derniers en tant qu’individus, mais non comme un ensemble diversifié, peuvent être produits par d’autres concepts de taille. En effet, ce qui fait la spécificité du concept Levallois c’est son aptitude à produire, par volume utile, unique et/ou successif, une possible variabilité qualitative et quantitative d’outils Levallois.

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Figure 25 Spécificité du concept d’outil Levallois : un concept de taille capable de produire

Figure 25 Spécificité du concept d’outil Levallois :

un concept de taille capable de produire une gamme d’outils diversifiée dont la partie préhensée reste stable quel que soit le type de partie transformative, et quelle que soit la modalité d’emmanchement : A oblique, B dans l’axe, C transversale.

: A oblique, B dans l’axe, C transversale. Figure 26 Le débitage Levallois permet d’obtenir des

Figure 26 Le débitage Levallois permet d’obtenir des supports prédéterminés au plus près des outils. Le débitage (en rouge) permet d’obtenir la quasi-totalité des caractères techniques recherchés pour le bon fonctionnement de l’artefact lithique. Le stade de confection (en vert) permet, si nécessaire, de mettre en place d’autres caractères techniques.

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L’option débitage et confection

Comme nous l’avons dit précédemment, la solution Levallois post-bifaciale n’est pas universelle. En effet, au Proche-Orient, d’autres solutions techniques succèdent à l’idée bifaciale. Nous avons déjà nommé au moins trois de ces étapes : Umm el Tlelienne, Yabroudienne et Hummalienne. Ces trois étapes, toutes radicalement différentes, vont précéder l’avènement du Levallois proche-oriental qui deviendra par la suite, comme en Europe, totalement dominant. Parmi ces trois phases, la première - Umm el Tlelienne - et la dernière Hummalienne, vont confirmer la rupture bifaciale avec les notions d’emmanchement et de normalisation des parties transformatives. Le cas des industries yabroudiennes, clairement situées entre les industries Umm el Tleliennes et Hummaliennes, semble anachronique, en dehors de toute lignée, hypertélique.

L’Umm el Tlélien Dans la stratigraphie du site d’Umm el Tlel, il s’agit d’une production de gros éclats non Levallois qui feront l’objet d’un stade de confection des parties transformatives et préhensées. L’aménagement de ces dernières indique clairement l’utilisation de l’emmanchement normalisé, qui plus est sur différents types d’éclats (Figure 27). Les parties transformatives font, quant à elles, l’objet d’importantes confections, témoignant de l’écart entre les caractères techno-fonctionnels recherchés et ceux qui sont présents sur l’éclat support. Cela témoigne d’un mode de production aux caractères de prédétermination limités. Le stade de confection pallie cette déficience et permet l’intégration des deux sous- ensembles de l’artefact : transformatif et de préhension. Le stade de confection est le moyen qui permet d’arriver aussi à un stade concret de l’outil, autrement que par l’évolution des structures de production (Figure 28). Cette voie technique originale, bien différente de celle d’Europe de l’Ouest, témoigne d’une moins grande mobilité des populations durant ces périodes anciennes et de ce que les solutions techniques sont multiples, pour des inventions identiques. Ainsi donc, ces solutions techniques au profit d’une idée nouvelle, convergente d’une région à l’autre, sont autant de manifestations extérieures d’une contingence intérieure, propre à la structure des matières minérales utilisées.

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Figure 27 Umm el Tlel – Syrie, Couche sus-jacente aux dernières industries bifaciales En grisé

Figure 27 Umm el Tlel Syrie, Couche sus-jacente aux dernières industries bifaciales En grisé, normalisation de la partie transformative en vue d’un emmanchement spécifique. La pièce du haut est emmanchée latéralement suite à un travail préalable de troncatures opposées. La pièce du bas présente un aménagement pour un emmanchement axial (par rapport à l’axe morphologique et de débitage de l’artefact).

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Figure 28 Le cas de l’Umm el T lelien Le débitage (en rouge ) permet

Figure 28 Le cas de l’Umm el Tlelien Le débitage (en rouge) permet d’obtenir un certain nombre de caractères techniques portant sur l’ensemble des parties de l’artefact, mais la fonctionnalisation de celui-ci nécessite un stade de confection (en vert) important, aux dépens des parties transformative et préhensée.

Le Yabroudien Suite aux industries Umm el Tleliennes, nous observons de nouveau un changement dans la production de supports et d’outils. Cette industrie est dénommée Yabroudienne. Sans entrer dans le détail des différentes parties transformatives - où l’on observe une diversité indéniable, au même titre que celle qui précède et succède, observons en quoi les structures yabroudiennes rompent avec les structures d’outils précédentes. Elles apparaissent épaisses, étroites, présentant une silhouette plus longue que large - dans l’axe de débitage ou perpendiculairement à celui-ci, et possédant une retouche scalariforme. Pourtant, l’analyse de la chaîne de production indique essentiellement une recherche de supports épais et non une silhouette plus longue que large. Signalons, par ailleurs, que le mode de production n’est pas fixe d’un site à l’autre ou d’une période yabroudienne à l’autre, seul le caractère épais des supports les unit. Il existe donc un grand écart entre les silhouettes des supports et celles des outils. La retouche dite scalariforme est omniprésente et unique. Elle est donc techniquement utilisée pour mettre en silhouette et donner tel ou tel caractère techno-fonctionnel au tranchant.

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En conséquence, le stade de confection est une étape très importante, peut-être plus que celle du débitage, puisqu’il a une double fonction : une mise en volume de l’outil et une fonctionnalisation des parties fonctionnelles (Figures 29 et 30). Le stade de mise en volume peut très bien être assimilé à une phase de façonnage dissociable de la phase de confection sensu stricto. La confusion, ou plus exactement le regroupement de ces deux phases en une, sous le seul vocable de confection, est due à l’utilisation du même procédé de détachement des enlèvements, communément appelé « retouche écailleuse scalariforme », tout le long de la transformation du support.

», tout le long de la transformation du support. Figure 29 Umm el Tlel - Syrie,

Figure 29 Umm el Tlel - Syrie, Yabroudien inférieur Chaque pièce est construite à partir des dos naturels présents. Pièces 1 et 2 : à partir d’un dos naturel latéral parallèle à l’axe fonctionnel et d’un dos oblique ou perpendiculaire aux deux extrémités ; Pièces 3 et 4 : les dos sont seulement présents aux extrémités dans l’axe fonctionnel.

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Figure 30 Umm el Tlel – Syrie, Yabroudien inférieur Chaque pièce est construite de façon

Figure 30 Umm el Tlel Syrie, Yabroudien inférieur Chaque pièce est construite de façon à obtenir une silhouette en « éventail ». Le talon fait techniquement office de dos.

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Maintenant, intéressons-nous à la signification technique de cette nouvelle démarche. La comparaison avec les industries qui les précèdent nous donne une indication. Les outils antérieurs, Umm el Tléliens, présentent une largeur bien plus importante - le double voire le triple, que celle observée sur les outils Yabroudiens. La confection se réduit essentiellement à une mise en fonction des parties transformatives et préhensées sans utilisation d’une retouche écailleuse scalariforme, bien que les supports soient épais. Si nous conjuguons les conséquences techniques suivantes : silhouette étroite dans l’axe morphologique et silhouette épaisse en section transversale, quelle est la signification de ces différences techniques ? L’analyse techno-fonctionnelle des parties transformatives nous apporte d’autres informations relatives aux modes de fonctionnement. La silhouette plus longue que large, aurait pu correspondre à une localisation distale ou latéro-distale des parties transformatives, mais il n’en est rien. Elles sont le plus souvent latérales, simples ou doubles, associées ou non à un dos adjacent ou opposé. La localisation de la partie transformative renvoie de façon indirecte

à la zone préhensée : celle-ci est étroite et épaisse. A supposer que la localisation des parties

préhensées soit correcte, la mise en action des outils, lors de différents mouvements, nécessite

une certaine énergie, que le caractère épais rend plus facile. Un emmanchement, qui équivaut

à créer une zone transmettrice de l’énergie plus importante, permettrait une augmentation de

l’énergie. Mais il n’existe aucune trace d’aménagement des parties supposées réceptives de l’énergie. Deux hypothèses techniques peuvent être envisagées. La première hypothèse favorise l’emmanchement en prenant en compte la partie préhensée de chacun des outils, relativement similaire dès le stade de débitage. L’absence de confection sur cette partie peut signifier une normalisation obtenue dès le stade de production, le caractère épais étant un caractère participant à la fixation d’un manche/manchon. La seconde hypothèse élimine l’emmanchement et privilégie le maintien à main. Le caractère épais de l’outil est un excellent palliatif technique, direct pour mobiliser l’outil, équivalent à un manchon. Que ce soient des dos adjacents ou opposés, ils permettent un appui et ainsi une partie réceptive de l’énergie efficace, l’épaisseur permettant une prise en main plus expansive. La première hypothèse situe l’idée yabroudienne en rupture avec le maintien manuel

des bifaces et pérennise la notion d’emmanchement. La seconde hypothèse serait une continuité de la préhension à main, nécessitant, comme pour les pièces bifaciales, un volume de préhension « ergonomique » suffisant pour transmettre l’énergie dans les meilleures conditions techniques de réalisation des objectifs. L’épaisseur serait donc un critère de fonctionnement et le caractère écailleux scalariforme de la retouche finale ne serait que la conséquence pour combler l’écart entre la silhouette d’un support épais et celle de l’outil, donc de l’aménagement du tranchant. L’étude des parties transformatives indique une diversité de plans de coupe. Certains d’entre eux, bien que différents, présentent la même silhouette, ce qui correspondrait à une normalisation du support en vue d’un emmanchement tout aussi normalisé. Mais certains supports présentent deux outils différents ou identiques, ce qui coïnciderait alors avec une préhension manuelle, permettant le maniement des deux outils (Figure 31).

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Figure 31 Le cas du Yabroudien Le débitage (en rouge ) permet d’obtenir certain s

Figure 31 Le cas du Yabroudien Le débitage (en rouge) permet d’obtenir certains caractères techniques portant essentiellement sur la future partie préhensée de l’artefact. La partie transformative fait l’objet d’un stade de confection (en vert) très important pour amener l’artefact à sa « silhouette » définitive avec les plans de coupe adéquats.

L’Hummalien L’industrie Hummalienne, datée de 170 000 ans, comprend principalement des lames 74 retouchées. Il ne s’agit pas réellement de la première production laminaire au Proche-Orient. On en connaît une plus ancienne nommée Amudien (Jelinek A.-J. 1990 ; Barkai R. et al. 2005). Mais cette phase ancienne, souvent en inter stratification avec le Yabroudien, se caractérise par une absence totale de lames retouchées. Alors que l’Hummalien, qui lui est postérieur, s’identifie par une transformation particulièrement importante des lames brutes en outils retouchés. Les lames constituent l’unique support prédéterminé de l’Hummalien et l’unique support pour la confection d’outils. Le débitage est quant à lui peu élaboré (cf.

74 La notion de lame ne tient pas à la seule morphologie du support mais à l’intention de la production. Nous appellerons lame tout produit plus long que large issu d’un mode de production exclusivement tourné vers l’obtention de ce type de support. Dans le cas de production mixte, comme c’est le cas de la production Levallois, nous utiliserons le terme de produit laminaire et non de lame.

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laminaire Levallois de Type D2) dans le sens où il existe une très grande variabilité morphologique et technique de lames brutes ne correspondant pas à la silhouette recherchée des futurs outils. L’analyse, sur plus de 400 lames provenant de la stratigraphie du puits d’Umm el Tlel, montre que la phase de confection peut s’avérer plus ou moins importante selon la silhouette et le type d’outil recherchés (Figures 32 et 33). Le choix du tout laminaire et d’une diversité importante d’outils en partie distale indiquent un maintien en partie proximale, telle la soie d’un objet pédonculé. Cependant, la seule silhouette laminaire ne semble pas suffire au maintien de ces lames brutes ou retouchées. En effet, la partie proximale peut faire l’objet d’une phase de confection plus ou moins importante suivant l’inadéquation entre la silhouette du support brut et celle de l’outil recherché. L’analyse techno-fonctionnelle vient confirmer cette observation en montrant une nette différence entre, d’une part, les unités techno-fonctionnelles des parties transformatives et préhensées, d’autre part, l’homogénéité des plans de coupe des parties transformatives et une nette diversité des plans de coupe de la partie préhensée (Figure 34). Lorsque cette dernière est propice à l’emmanchement aucune reprise n’est effective (Figures 32, 1 et 3). La reproduction expérimentale des systèmes de débitage hummaliens a permis de démontrer que, si les recherches d’un emmanchement et d’une silhouette spécifique sont effectives, la production est tellement peu normalisée en particulier les parties distales des lames, le stade de confection est une étape fondamentale au double objectif : normalisation de la silhouette en vue d’un maintien quel qu’il soit et aménagement spécifique du contact transformatif. D’ailleurs, les lames les plus normalisées du système de production se caractérisent par des silhouettes peu retouchées, seul l’aménagement de la partie transformative est effectif.

Le système de production, bien que normalisé et issu d’un stade évolutif indéniable, ne suffit pas à produire des supports au plus près des outils recherchés dont l’emmanchement est omniprésent. Comme nous l’avons déjà dit, et comme nous le montrerons ultérieurement, d’autres systèmes de production laminaire antérieurs à l’Hummalien existent, bien que de facture moins évoluée. Peu d’outils sur lame sont alors réalisés, l’outil lame - la lame brute - étant déjà très certainement un outil spécifique en soi et non un support d’outil. Faut-il considérer l’Hummalien comme un moteur d’évolution de la lignée de production laminaire : le passage d’une production d’un support/outil (unique et spécifique) à une matrice lame pouvant servir de support à différents outils ? La lame devient, dans ce cas, le support prédéterminé exclusif, à la différence de la lame/outil unique qui est un support prédéterminés parmi d’autres au sein d’un même ensemble lithique. L’Hummalien sera le dernier phénomène laminaire moustérien au Proche-Orient. Un nouveau phénomène laminaire apparaîtra avec ce que nous nommons le Paléolithique intermédiaire ou Transition, pour lequel on retrouvera toutes les étapes évolutives de la lignée laminaire, dans un temps très court, ce qui témoigne bien d’une réinvention. Les outils seront quant à eux différents, non pas dans leurs caractères techniques, évolués ou non, ni dans la capacité d’emmanchement qui est toujours la même, mais dans des registres fonctionnels distincts : burin, grattoir, pointe à dos, etc.

78

Figure 32 Umm el Tlel – Syrie, Niveau Hummalien La partie distale du support laminaire

Figure 32 Umm el Tlel Syrie, Niveau Hummalien La partie distale du support laminaire fait l’objet d’aménagements différents correspondant à autant de fonctions et de fonctionnements différents :

1 tranchant latéral de délinéation convexe, action de coupe latérale ; 2 pointe/bord, action de pénétration et de coupe longitudinale ; 3 et 4 aménagement axial déjeté, action de pénétration et de coupe latérale. L’analyse techno-fonctionnelle de ces aménagements montre très clairement que nous devons les dissocier en deux parties fonctionnelles distinctes : une partie apicale formée par la convergence de deux bords et constituée de plans de coupe identiques plan/concave- correspondant à un aménagement de la silhouette de la partie pénétrante pour une action de pénétration dans l’axe ; et une partie mesio-proximale dont les bords sont aménagés par des enlèvements aux plans de coupe variables et différents de ceux de la partie apicale. La partie proximale correspond à la partie préhensée qui, suivant son état technique, sera ou non aménagée en vue d’un emmanchement.

79

Figure 33 Umm el Tlel – Syrie, Niveau Hummalien Les pièces 1 et 3 présentent

Figure 33 Umm el Tlel Syrie, Niveau Hummalien Les pièces 1 et 3 présentent un aménagement de leur partie transformative de type pointe/bord avec

des plans de coupe plan/concave. Leur partie préhensée a également fait l’objet d’un aménagement en vue d’un emmanchement. Il en est de même pour les pièces 2 et 4, excepté la symétrie dans l’axe de leur partie transformative et la présence de deux plans de coupe différents :

2

plan de coupe plan/convexe ;

4

plan de coupe plan/concave.

80

Figure 34 Le cas de l’Hummalien Le débitage (en rouge ) va au plus près

Figure 34 Le cas de l’Hummalien Le débitage (en rouge) va au plus près des parties transformative et préhensée recherchées. Le stade de confection (en vert) porte essentiellement sur la partie transformative. Mais, si nécessaire, celui-ci peut aussi porter sur la partie préhensée.

de

production sous-jacentes avaient déjà été découvertes plus de 300 000 ans avant le Paléolithique supérieur 75 .

Il

s’agit

d’une

nouvelle

gamme

d’outils

dont

les

conceptions

structurelles

Conclusion

Le temps long de la préhistoire montre que l’évolution structurelle des artefacts se fait par une intégration des différentes parties fonctionnelles en un tout non réductible à une seule d’entre elles. Cette concrétisation peut prendre la voie de l’évolution des systèmes de production qui auront pour objectif d’intégrer les intentions techno-fonctionnelles dès le stade de la production, ou celle, intermédiaire, qui consistera à développer la phase de confection pour obtenir, dans leur totalité, les caractères techno-fonctionnels.

75 Où se situe donc, alors, l’étape cognitive technique du Paléolithique supérieur si importante aux yeux de certains pour dissocier les faits issus des Homo sapiens de ceux des autres hominidés ?

81

Ces deux leviers de l’évolution sont hiérarchisés. L’ensemble des données dont nous disposons semble montrer que la confection est la mesure d’ajustement entre le stade productionnel et les intentions techno-fonctionnelles. Selon le stade évolutif du type de production utilisé et le type d’artefact produit, il sera ou non nécessaire d’utiliser un stade de confection. Mais, ce qui est important de voir, c’est que l’évolution des outils est à dissocier de l’évolution de l’artefact aux dépens duquel sera fait l’outil. On peut très bien observer l’utilisation d’outils « concrets » grâce à l’emploi d’un stade de confection réalisé aux dépens de support « peu évolué », c’est-à-dire ne possédant pas dès la phase de production les caractères techniques requis au bon fonctionnement des outils. De fait, dans le cadre de cette évolution des outils, deux temps distincts sont observables. Un premier temps où l’évolution de l’outillage vers une meilleure intégration de ses différentes parties se fait grâce au stade de confection. Les supports sont peu évolués et loin des futurs caractères techno-fonctionnels. Dans un second temps, le processus s’inverse. Les supports sont produits au plus près des caractères techniques requis par les outils. La retouche ne vient que parfaire une éventuelle absence de critères techniques. Cette évolution des outils est d’autant plus complexe à appréhender si nous analysons ce sur quoi portera l’évolution : la diversité des tranchants et/ou la partie préhensée ! En effet, dans le cas d’une structure abstraite, l’évolution structurelle ne peut porter que sur l’un des deux sous-ensembles fonctionnels, sans que cela interfère dans le fonctionnement de l’autre sous-ensemble. Cette évolution peut être le fait d’un stade de confection et/ou du choix d’un nouveau type de support capable d’être produit par une même structure de débitage ou par une nouvelle structure appropriée. Dans le cas de structure concrète, ces deux sous-ensembles sont le produit d’un mode de production et/ou de confection. Pour conclure sur ce point, nous insisterons sur le fait que l’évolution des outils de structure abstraite vers une structure concrète peut être accomplie indépendamment du type de support et donc du système de production si un stade de confection est mis en jeu. En revanche, cette évolution peut aussi résulter de l’évolution des supports de production. En conséquence de quoi, une analyse techno-fonctionnelle doit à la fois porter sur la reconnaissance du stade d’évolution au sein duquel se situe l’outil ainsi que sur les moyens de production mis en œuvre : débitage et/ou confection, exclusif ou non.

82

Les structures de production

Qu’est ce qu’un nucléus :

structure additionnelle ou structure intégrée ?

Dans le cadre de la détermination des systèmes de production, nous travaillons plus particulièrement sur un objet : le nucléus. Cet objet est au centre de la production, car il produit les enlèvements recherchés qui seront utilisés tels quels ou après un aménagement plus ou moins partiel. Nous le définissons comme un bloc de matière première, choisi pour être fracturé, sur lequel se lisent les traces des stades techniques, aboutis ou non, dont il a été le support. Pour satisfaire les objectifs recherchés, le nucléus devra posséder tous les critères techniques nécessaires à leur obtention. Aussi devra-t-il être configuré. C’est-à-dire présenter une surface de plan de frappe avec une surface de débitage adjacente, formant un angle inférieur ou égal à 90°, et présenter un volume en rapport avec les types et la quantité d’enlèvements recherchés. Cette configuration fera suite à un stade d’initialisation. Celui-ci peut consister à rechercher des blocs présentant naturellement les critères techniques considérés comme opérationnels pour répondre aux objectifs et/ou faire l’objet d’un ensemble de gestes techniques mettant artificiellement en place ces mêmes critères. Cette façon de percevoir le nucléus, aussi juste soit-elle, oublie pourtant une étape analytique essentielle. En effet, dans le cadre d'une analyse structurelle, nous devons nous interroger sur ce que nous entendons réellement par nucléus. Est-ce le bloc de matière première dans son intégralité, maintenu brut dans la main lors d’une opération de débitage, qui est le nucléus ? Ou est-ce seulement une partie de ce bloc ? En d’autres termes, le volume configuré ou volume utile représente-t-il la totalité ou seulement une partie du volume du bloc ? Rappelons que le volume configuré est un volume nécessaire et suffisant comprenant une surface de débitage, une surface de plan de frappe et une masse. Ainsi, sur le plan d’une analyse structurelle, tout bloc de matière première tenu dans la main n'est pas systématiquement assimilable à un nucléus. Deux cas peuvent alors se présenter : structure additionnelle ou structure intégrée

Structure additionnelle dite « abstraite »

Dans le cas d’une structure additionnelle, le bloc débité se compose de deux sous- ensembles indépendants : le volume utile, c'est-à-dire le nucléus sensu stricto, et le volume inutile restant, non investi car non nécessaire pour la réalisation des objectifs (Figure 35). Les deux sous-ensembles sont donc indépendants. La phase de production du volume utile ne requiert en aucun cas le volume restant pour satisfaire aux objectifs productionnels.

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Figure 35 Structure additionnelle Le bloc à débiter se compose de deux sous-ensembles volumétriques, l’un

Figure 35 Structure additionnelle Le bloc à débiter se compose de deux sous-ensembles volumétriques, l’un appelé volume utile ou nucléus sensu stricto ; le second appelé volume inutile ou restant.

Caractère non homothétique ou faussement homothétique des structures additionnelles Dans le cas d’une production archéologique, plusieurs situations peuvent se présenter.

Une vraie non homothétie Le choix de blocs de volumes différents mais dont le volume utile est identique (Figure 36) peut donner lieu à une mauvaise interprétation si nous nous limitons à une simple détermination « naturaliste » une fois celui-ci utilisé. En effet, sur un plan strictement morphologique, une fois le volume utile exploité, le volume restant sera de morphologie différente. Ce fait nous amène à dire qu’il existe autant de conceptions de taille différentes que de blocs débités/nucléus morphologiquement distincts. Observées à propos des productions les plus anciennes, cette diversité est décrite comme anarchique. Anarchie, le plus souvent interprétée comme le reflet d’un niveau cognitif restreint. En revanche, l’approche structurelle permet de reconnaître immédiatement la similitude des volumes utiles et d’en déduire l’utilisation d’une seule et même conception du débitage malgré l’emploi de blocs de volumes dissemblables. Inversement, si l’analyse des volumes utiles d’un ensemble archéologique atteste de conceptions différentes, quelles que soient les morphologies des blocs résiduels/volumes non utiles », alors nous sommes bien en présence de conceptions techniques de production différentes. Une fois le premier volume utile exploité, le bloc peut être abandonné ou faire l’objet d’une reprise. Ainsi, selon que les objectifs recherchés soient identiques ou différents, le bloc résiduel peut ou non être réinvesti. Deux cas de figures se présentent alors : soit le bloc dénote un potentiel de volume utile (volume restant) identique, soit il ne présente aucune aptitude technique pour satisfaire cette nouvelle série d’objectifs (Figure 37), dans ce cas, il est abandonné ou éventuellement réinvesti, mais cette fois-ci selon d’autres objectifs.

84

Figure 36 Schéma de non homothétie Volume global différent et volume utile identique Figure 37

Figure 36 Schéma de non homothétie Volume global différent et volume utile identique

Volume global différent et volume utile identique Figure 37 A la suite de l’exploitation d’un premier

Figure 37 A la suite de l’exploitation d’un premier volume utile, la poursuite du débitage amène à une transformation morphologique du bloc.

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Le corollaire de cette observation est que le caractère additionnel, dans le cas de séries successives poursuivant le même objectif ou non, ne peut être mis en évidence que lors d’une analyse structurelle, en montrant que chaque phase d’exploitation des volumes utiles, identiques ou différents, est structurellement indépendante l’une de l’autre. Par conséquent, si le tailleur utilise deux blocs de même morphologie mais avec un nombre de séries différent par blocs et un même type de volume utile, nous aurons des blocs résiduels différents, non homothétiques, bien que de conception additionnelle identique (Figure 38).

bien que de conception additionnelle identique (Figure 38). Figure 38 Structure non homothétique du débitage

Figure 38 Structure non homothétique du débitage additionnel dans le cas de séries successives identiques aboutissant à des blocs résiduels différents A, B, alors que les volumes utiles sont identiques.

Une fausse homothétie Il existe un cas de figure archéologique où la matière première se présente sous une forme globalement similaire. Il s’agit en général des sites à galets. Dans ce cas de figure, le volume non utile reste identique d’un galet à l’autre De cette situation ressort un assemblage homogène qui, dans certains cas, peut être interprété comme la production d’outils et non de nucléus. Les remontages sont alors perçus comme le seul recours pour différencier ces blocs fracturés (Peretto et al. 1998). Lorsque tel n’est pas le cas, nous trouvons ces pièces fréquemment nommées core/chopper.

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Structure intégrée dite « concrète »

Dans le cas d’une structure intégrée, le volume utile est égal au volume du bloc prêt à être débité Le bloc ainsi maintenu dans la main, prêt à être débité et à produire les objectifs recherchés, est le nucléus. Le bloc de départ fait subséquemment l’objet d’une initialisation aboutissant à un nouveau volume, le nucléus 76 . Ce dernier est alors une structure intégrant l’ensemble des critères techniques de configuration nécessaire à la réalisation des objectifs et des critères intégrant sa propre réinitialisation si nécessaire. Nous appellerons ce genre de nucléus « nucléus à structure intégrée » (Figure 39).

nucléus « nucléus à structure intégrée » (Figure 39). Figure 39 Structure intégrée Le bloc de

Figure 39 Structure intégrée Le bloc de départ fait l’objet d’une initialisation qui rend le bloc à débiter équivalent au volume utile, appelé alors nucléus.

Selon les objectifs recherchés et la structure intégrée pour laquelle on a opté, une réinitialisation du nucléus peut être ou non nécessaire (Figure 40). Ces phases de réinitialisation sont inhérentes à la structure même du nucléus configuré. La configuration du nucléus intègre ainsi deux contraintes : celle qui permet de répondre aux objectifs fonctionnels et celle de sa réinitialisation pour obtenir la même gamme d’objectifs. La réinitialisation est alors généralement partielle, ne portant que sur un minimum de critères de configuration. C’est le cas, par exemple, du débitage Levallois ou des débitages laminaires gravettien, solutréen et magdalénien. Dans d’autres cas, selon la structure intégrée utilisée, la phase de réinitialisation n'existe pas c’est la récurrence d’un ou de plusieurs objectifs recherchés qui auto-entretient la configuration du nucléus (Figure 40). La condition sine qua non est de maintenir les mêmes objectifs comme c’est le cas des débitages pyramidal et discoïde. On pourrait dire que la masse des produits prédéterminés est égale à la masse du volume. C’est aussi ce que nous observons avec les structures de nucléus à lames ou à lamelles débitées par pression, retrouvés dans les industries précolombiennes ou dans certaines industries néolithiques, voire protohistoriques. Le nucléus est de structure intégrée et l’utilisation de la pression optimise considérablement le rendement ainsi que la normalisation des objectifs.

76 Certains des critères techniques de configuration peuvent être naturellement présents sur le bloc choisi.

87

Figure 40 Débitage de structure intégrée 1. le nucléus configuré intègre ses critères de réinitialisation

Figure 40 Débitage de structure intégrée 1. le nucléus configuré intègre ses critères de réinitialisation ; 2. c’est de la récurrence de certains objectifs qui maintient les critères de configuration.

Caractère homothétique ou non homothétique des structures intégrées Suivant certaines conceptions de taille, le nucléus gardera sa morphologie quel que soit le moment où il se situe dans sa phase de production d'enlèvements prédéterminés et quel que soit le nombre de reconfigurations partielles. Pour être opérationnelle, la structure du nucléus implique une nécessaire conservation de sa « forme » 77 . Cette stabilité est d'ordre structurel, elle ne sera pas remise en cause par le choix de la méthode utilisée pour gérer le nucléus. La morphologie du nucléus restera telle quelle durant tout le processus opératoire, quels que soient la méthode utilisée et le moment où le nucléus se situe dans le déroulement opératoire. Tant que la structure du nucléus est respectée, c'est-à-dire la synergie des critères techniques mis en jeu, la forme de celui-ci ne change pas. Il s'agit d'un processus homothétique.

Structure intégrée de caractère homothétique avec phase de réinitialisation Le débitage Levallois en est l'exemple le plus classique. Si on considère un nucléus Levallois à éclat préférentiel ou récurrent et qu'on observe ses transformations lors de la production d’un enlèvement ou d'une série récurrente d'enlèvements, qu’elle que soit la méthode utilisée - unipolaire, centripète, bipolaire, l’aspect général d’un nucléus à l’autre

77 D'où la stabilité et la facilité de reconnaissance pour certains nucléus dont les nucléus Levallois, tout du moins ceux à éclat préférentiel. Cette reconnaissance s’est d’ailleurs traduite par un nom mondialement utilisé.

88

reste identique (Figure 41). La cohérence de la structure volumétrique Levallois réside dans la non transformation du critère « morphologie » du nucléus au fil du débitage (Boëda E. 1994). Lorsque cette cohérence est mise à mal, l'utilisation des critères de prédétermination permettra de redonner sa cohérence au nucléus et de recommencer une nouvelle série d'enlèvements. Le nucléus résiduel de cette énième série présentera toujours la même « morphologie ». La différence ne sera pas de forme mais de dimension, signant ainsi son caractère homothétique (Boëda E. 1997).

signant ainsi son caractère homothétique (Boëda E. 1997). Figure 41 Structure intégrée homothétique entrecoupée

Figure 41 Structure intégrée homothétique entrecoupée de phases de réinitialisation

Structure intégrée de caractère homothétique avec débitage continu Dans le cas de certains débitages de lames et de lamelles de la fin du Paléolithique supérieur au Néolithique, le volume exploitable est égal au volume du nucléus, dans la mesure où il n'est pas nécessaire de préparer de nouveau une ou plusieurs fois les surfaces à débiter. La préparation initiale permet un auto-entretien des paramètres nécessaires à l'exploitation du nucléus (Figure 42). Mais cet auto-entretien ne peut se réaliser que dans le cadre du maintien d’un ordonnancement des lames/lamelles les unes par rapport aux autres et, dans certains cas, de techniques de fracturation bien particulières pression et percussion indirecte. A tout stade d’arrêt du débitage, l’appellation donnée du nucléus sera la même car la morphologie restera inchangée.

nucléus sera la même car la morphologie restera inchangée. Figure 42 Structure intégrée homothétique continue 89

Figure 42 Structure intégrée homothétique continue

89

Structure intégrée de caractère non homothétique avec débitage continu En revanche, dans le cas des débitages 78 de type discoïde, pyramidal et Paléolithique supérieur 79 , même si le volume exploitable est égal au volume du nucléus, le choix d’une gamme de produits diversifiés permettant l’auto-entretien des paramètres nécessaires à l'exploitation du nucléus (Boëda E. 1988a, b et c), le nucléus change de « morphologie » et ce, quel que soit le stade d’arrêt (Figure 43). Une structure volumétrique peut donc changer de forme sans modifier sa production. Peut-être devrions-nous plutôt dire que le maintien d’une gamme de produits tout au long de l’exploitation du bloc nécessite d’intégrer le critère « morphologie » comme un facteur d’adaptabilité et non comme un invariant ? Le caractère intégré des structures n’est donc pas équivalent à la notion d’homothétie. Néanmoins, comme nous le verrons, les structures intégrées homothétiques viendront chronologiquement après les structures intégrées non homothétiques.

après les structures intégrées non homothétiques. Figure 43 Structure intégrée de caractère non

Figure 43 Structure intégrée de caractère non homothétique

Processus de concrétisation

Le processus de concrétisation, comme pour un outil, aboutit à ce que Deforge a appelé une lignée technique. Rappelons qu’il définit la lignée comme un ensemble d’objets « ayant la même fonction d’usage et mettant en œuvre le même principe » (Deforge Y. 1985, p.72). La notion de principe étant pour lui « un outil de compréhension [dont] a posteriori on dispose d’une certaine liberté pour apprécier ce qui fonde la lignée » (op. cit.). Transposé à la

78 Terminologie d’attente.

79 C'est le cas, par exemple, au Paléolithique supérieur, des nucléus à lames dont l'état de configuration est composé de trois crêtes : deux postérieures et une antérieure. Il est évident que la morphologie du nucléus changera suivant l'avancement du travail. Par rotation du débitage, les crêtes disparaîtront au fur et à mesure. Cette transformation est une conséquence nécessaire à la poursuite du débitage et l'état de configuration du nucléus doit rendre possible cette transformation, en permettant l'intégration d'états techniques aux conséquences morphologiques différentes. Au Paléolithique supérieur, cependant, toutes les configurations volumétriques n'ont pas fonctionné de la même façon, les nucléus à deux crêtes, une antérieure et une postérieure, fonctionnent globalement comme les nucléus Levallois et sont donc homothétiques.

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préhistoire, ce principe, peut être un principe de production débitage/façonnage, un caractère structurel du nucléus - débitage exclusif de lames, d’éclats ou mixte, un mode de fonctionnement pour les outils à main/emmanché, etc. C’est ainsi qu’à l’intérieur de chaque lignée d’objets/nucléus, nous verrons se succéder des nucléus dont le volume utile, en réponse à des exigences fonctionnelles de plus en plus contraignantes, se restructurera différemment, allant vers une mise en synergie de plus en plus importante des éléments le constituant. Le temps long de la Préhistoire nous permet ainsi de voir des cycles 80 de transformation touchant différentes lignées d’objets. Ces cycles peuvent être successifs et/ou contemporains 81 . Pour mieux comprendre la réalité, nous devons adopter plusieurs angles de vue : macro/micro (Deforge Y. 1985 ; Rosnay J. de 1975). Sur un plan macroscopique, chaque lignée, si elle aboutit, passe d’une structure abstraite à une structure concrète. Mais le rythme auquel est soumise cette évolution est spécifique à chaque cycle. Cette spécificité tient au fait que nous avons défini l’évolution technique comme une co-évolution avec l’Homme. Le devenir de chaque cycle d’évolution d’une lignée est dans les mains de l’Homme. Son rythme, sa fréquence, son interruption, son abandon, sa résurgence sont autant d’expressions socio-culturelles d’une lignée, même si celle-ci s’échelonne sur plusieurs dizaines de millénaires 82 . Un changement environnemental pourrait intervenir dans l’évolution d’une lignée en provoquant une bifurcation aboutissant à une divergence. Cela induirait cependant un pseudo déterminisme qui ne peut pourtant pas être causal, puisque l’homme en reste l’acteur, consciemment ou non. De même que l’invention du tout premier objet d’une lignée reste la propriété pleine et entière de l’Homme même si le mécanisme est complexe car plurifactoriels.

Stades d’évolution structurelle Nous avons établi une échelle comprenant six niveaux de structuration de débitage, capable de répondre à une demande de supports d’outil ou d’outils de plus en plus structurés. Cette évolution structurelle des conceptions du débitage est une réponse à l’augmentation des contraintes d’usage techno-fonctionnelles et de signes propres à chaque groupe, à chaque culture.

80 Jusqu’à présent les différents penseurs « évolutionnistes », tels que Leroi-Gourhan ou Simondon, n’ont jamais abordé cette notion de cycle. Pour Leroi-Gourhan, les outils s’adaptent à l’acte à accomplir en changeant de forme et de dimension, c’est la tendance. Il ne parle jamais de structure de l’objet. Pour lui, il n’y a pas de cycle mais uniquement des lignées. L’évolution se situe au niveau des actes à accomplir. Leroi-Gourhan crée des lignées d’objets ayant la même fonction d’usage, en lien avec trois grands principes de percussion. Simondon ne parle pas non plus de cycle, mais d’une évolution technique régie par des lois (sens métaphorique). La temporalité de son analyse est essentiellement moderne, actualiste. Pour lui, la notion de concrétisation ne s’applique qu’aux objets contemporains, même pas au monde artisanal, fut-il historique, alors ceux de la préhistoire !

81 Nous reviendrons ultérieurement sur ce point avec des exemples concrets.

82 A cette notion temporelle, nous devrions associer la notion de spatialité. En effet, lorsque nous cherchons à repérer dans l’espace les différentes lignées et le devenir de leur cycle, nous obtenons des données qui rentrent en contradiction directe avec les paradigmes dominants et plus spécialement ceux qui mettent en jeu des phénomènes migratoires.

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Figure 44 L’évolution des outils est rendue possible par l’évolution des modes de production et/ou

Figure 44 L’évolution des outils est rendue possible par l’évolution des modes de production et/ou par l’évolution des modes de confection.

Autrement dit, l’évolution structurelle des nucléus est une réponse adaptative à l’évolution structurelle des outils. Il existe deux processus de concrétisation, l’un porte sur les outils, l’autre sur les moyens de production. Ces deux processus ne sont pas forcément synchrones. En effet, la confection peut être une des réponses possibles pour l’obtention de nouveaux outils, sans qu’une adaptation du mode de production à ces nouveaux objectifs soit nécessaire (Figure 44).

L’autre solution, c’est la transformation des volumes utiles pour être au plus près des caractères techniques nouvellement requis. Une chose est certaine : l’évolution des outils 83 précède l’évolution des modes de production de débitage. Des « interférences » peuvent intervenir. Pour autant, la réponse à de nouvelles contraintes peut prendre le chemin du débitage ou du façonnage sans que la moindre logique technique interfère, tel l’abandon du débitage pour le façonnage et un retour à celui-ci dans le circum méditerranéen 84 .

83 Et non pas des fonctions, car celles-ci restent les mêmes quelles que soient les périodes, comme nous continuons à couper, tailler, trancher, percer, gratter, racler, etc.

84 Tel le passage au Proche-Orient, vers 300 000 ans, de l’Acheuléen au Yabroudien, avec une production d’outils à 99% sur pièces bifaciales qui bascule vers une production d’outils à 99% sur un nouveau support issu du débitage. Seuls quelques sites yabroudiens continuent à présenter une quantité infime de bifaces ou de pièces bifaciales - en général moins de 2 à 5% de la collection. A l’inverse, en Europe centrale jusqu’aux berges de la

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Caractères de prédétermination des caractères techniques des enlèvements Les caractères de prédétermination des enlèvements se situent sur la surface de débitage et au niveau de la surface de plan de frappe. En ce qui concerne la surface de débitage, ces caractères sont obtenus lors des phases d’initialisation et/ou de production. Dans le cas de la phase d’initialisation, la procédure consiste à mettre en place, aux dépens de la surface de débitage, les caractères techniques capables de fournir une partie ou la totalité des caractères techniques recherchés. Ces derniers peuvent être réunis en deux catégories. La première regroupe les critères dits de convexité qui permettent de contrôler le détachement des bords et de l’extrémité distale des enlèvements. La seconde regroupe les caractères spécifiques tels que les nervures, les convergences, les dos, etc. Dans le cas de la phase de production d’enlèvements successifs, c’est l’utilisation de la récurrence qui renforce les caractères de prédétermination. Cette notion que nous avons introduite pour la première fois avec le concept Levallois (Boëda E. 1994) est applicable à toutes les conceptions de débitage. En effet, un enlèvement dit récurrent est un enlèvement qui, tout en utilisant les caractères techniques mis en place pour satisfaire les caractères techno-fonctionnels recherchés, substitue, par son extraction, les caractères techniques utilisés par de nouveaux caractères techniques identiques ou différents sur la surface de débitage. Ainsi, par exemple, un éclat débordant remet en place, au niveau de la surface de débitage, une convexité latérale et une nervure qui servira de nervure guide