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Janos Bihari (peinture de J. Donat, début du 19 éme} histoire de la musique tsigane instrumentale d'Europe centrale Alain Antonietto Cat ersad ost dédié au pianiste concertiste Gyorgy Caiffra, ainsi qu'a la jenne violrniste classique Auvélia Demuter qu'il encouraged: Pour qui est lecteur de longue date de cette revue, ou attentif aux dernitres parutions discographiques relatives aux Tsiganes, notre insistance & évoquer encore cette “Musique tzigane”, objet de cant de controverses, étonnera peut-étre. Mais il semble que, lorsqu’ll s'agit de cet art savant dont on ne peut nier fa réalité - si dérangeante soit-elle pour les convic- tions “folkdoristes” de certains musico- logues- ressurgissentt les préjugés les plus tenaces, ct précisément chez.ceux qui sen Ainsi tout récem- croyaient exemp’ ment pouvait-on lire sous la plume d’Alain Swietlik (choniqueur des musiques traditionnelles & “Télérama”) Pantienne habituelle: “La médiatization des musiciens des restavrants de Budapest a ‘frit beaucoup de tort aue Tiiganes: on a “fait prendre la musique bongroise, quils interprotent souvent a la perfection, pour leur propre musique. On leur a collé Fima- ge dt violon et ducymbalum, dis tourisme et du folklore, de la ville et du divertisse- ment, occultant totalement leur culture, ‘pourtant puissante et riche”. Et Cocoulter son tour apport tsigane décisif dans cet art foncigrement original. Comme si deux formes d’expression issues d’un méme peuple ne pouvaient cocxistcr (surtout pas au méme degré dauthentici- x€!), et comme si par exemple la musique classique francaise du siécle dernier avait porté quelque ombrage aux traditions folkloriques de nos provinces, ou que le Jazz négro-américain s était imposé au détriment du Blues... Apparemment, seuls un enracinement populaire et un. certain archaisme instrumental originel (0u cultivé !) trouvent grace aux orcilles de ces critiques friands de découvertes ethniques et d’émotions fortes, voire existence rude ou misérable (pourvu que son intrusion ne sexerge que par le truchement confortable d’une chaine sté- réodesalon, bien st)... “.chants tsiganes profondément terrestres, terriblement /umains -aux antipodes des studios- of: lon sent Thomme cru, dans sa vie simple, ardue et chaleureuse... expression vitale.. joies et misbres de Vexistence...” etc, etc. I] nest certes pas question de nier Pintérér et la valeur de ces traditions musicales (méme si extraites de leur contexte communau- taire elles perdent passablement de leut signification profonde, au profit d’un attrait “culture!” assez ambigu), mais pourquoi refuser aux Tsiganes deux niveaux de culture ? Celui que vantent les tenants d'un folklorisme authentique est assurément trés loin des luxuriances du style plus élaboré des ‘Tsiganes profes- sionnels, dont immense prestige n’a pourtant jamais faibli, bien quiil ait enco- re ses détracteurs, comme Philippe Méziat évoquant dans un récent “Jazz- Magazine” “... ces violonistes hongrois, dont on sait que s'ils jouent tsigane, cest fete de pouvoir jouer juste.” Aussi sans doute n’est-il pas inutile @approfondir plus avant le sujet, en consacrant de nouveau un essai a cette musique qui fut tout de méme, au XIX? sitcle comme au début du vingtiéme, le ferment, le levain de nombre d'oeuvres symphoniques occidentales. Il nest, pour sen convaincre, que de songer aux grands concertos romantiques pout vio- lon de Brahms, Tchaikovsky, Mendels- sohn, Lalo, Sibelius, Saint-Saéns, Max Bruch, ou Wienawsky. Enfin précisons que plucdt que la rigueur d’une étude musicologique (restant a faire, certes), cestl’impressionnisme d'une évocation somme toute assez littéraire (voire romantique) que on trouvera ici. Mais, outre l’analyse, la Musique n’est-elle pas également sujer de réve et de mythe? Un Tzigane ! ce n’est qu’un musicien “gigane” ! Combien de compositeurs et de concertistes -pour la plupart violo- nistes- ont-ils été traités ainsi avec dédain ? Franz Liszt bien stir, Brahms ou Enesco parfois, Pablo de Sarasate, Fritz Kreisler ou Yehudi Menuhin et Ivry Gitlis sou- vent, voire méme le pianiste Gyérgy Cuiffra (técemment disparu) et qui -lui- Pétait vraiment! Enfin tous ceux qui se trouvérent hors-champ par rapport ala norme. Car pour beaucoup de critiques et de musicologues, synonyme d’antifices techniques ct de relachement formel, la triganité est avant tout ce qui échappe & Panalyste; car comment alourdir par du sens |'impalpable d’une inspiration qui sans cesse se dérobe & toute rationalité ? ‘Tant vouloir enfermer le vent ou péttifier lavieméme... ‘Je sais quion maccuse d'etre trop individualiste, d’étre un “tsigane”. Mais savent-ils de quoi ils parlent, Sexcla- me le violoniste classique Ivry Gitlis, les ‘Tziganes sont les plus vrais de tous les violo- nistes du monde. Ils naissent avec Uinstru- ment dans les mains (donc merci pour le compliment ).. t il miest arrivé demmener mes éleves écouter des tziganes, car les tzi- ganes ont leur fagon de vivre la musique. IL nest pas un violoniste au monde, parmi les plus grands, qui puisse se comparer a un violoniste tzigane, Peut-étre ne jouerait-il pas du Bach ou dis Beethoven dans le ‘iyle” mais cest tout autre chose, une expression corporelle, originale, organique, totale.” Méme sentiment chez Yehudi Menuhin -autre grand concertiste- dont le discours traduit une fascination identique pour cette expressivité particuliére qu’il avait découvert & onze ans, lorsd’un voyage en Roumanie avec Gheorge Enesco en 1927. Lex-enfant prodige se sou- vient: “Un soir nous entendimes des Tii- ganes distraive les dineurs d'un restaurant en plein air et je fus aburi quiils puissent tirer des sons ausi ectraordinaives d'instru- ments aussi primitifi que les levers, utilisant des archets qui nétaient que des rameaus: frtichement coupés tendus d'un crin de che- val écru. A ma demande pressante, on obtint qu'il: nous rendissent visite... On joua “nature” 2 qui mieux mieux: eux interpréterent un répertoire aussi spontané que des chants d’oiteaxcx, moi son équiva- lent civilisé, les “Trilles du Diable”. de Tar- tini. Leur chef me donna des paniers de Sraises sauvages et je lui fis présent dun de mes trois archets tout neuf, montés sur or.” Voila, rout est die, et l'on pourrait tout aus- si bien clore ici le débat, si ce n’était que reste posée Péternelle question: Quiest-ce que la musique tsigane ? Pour beaucoup musique de la séduction et de la féte, mais aussi de la nastalgie, que recouvre & vrai dire cet épithéte magique de “ciga- ne” par lequel amateur de romances lan- goureuses, tout comme celui d’expres- sionnisme instrumental violent, semble avoir précisément tout dit ? En fait il s'agirait & la fois de cette fameuse musique des restaurants hongrois -vio- lon, cymbalum et clarinette- dont les brillants virtuoses puisent autant aux sources d’un répertoire populaire de csdrdés et d’airs & succes, qu’auprés de compositeurs savants comme Liszt, Brahms, Strauss ou Sarasate, et dela musique plus rustique mais tour aussi virtuose des Lautaris roumains, infati- gables animateurs de réjouissances villa- geoises -violons, cymbalum bien sf, mais aussi fldte de pan. Cocktail déron- nant dont s'engoueraient les belles dlé- gantes des salonset casinos du début du sidcle, séduites par ‘Ces Tiganes dopéreties 1900, ance dolmans rouges et asec brande- orgs, jouant du violon pour charmer les belles passageres de Vienne et du Prater, Tiganes de pacotille et musicas de bottes de uit” qu évoquait le pote Serge. Mais ce nest qu'aprés la révolution bol- chevique de 1917 et sa nouvelle vague de musiciens émigrants -balalaikas, accor- déons, guitares & sept cordes, guzla et choeurs- quallaient vraiment faire fureur, auprés des riches noctambules parisiens, les fameux cabarets russes. Ces Nuits de princes, et leurs ardents Tsi- ganes, que décrirait 'écrivain Joseph Kes- sel. Musique folklorique, populiste, lége- re, d’ambiance ou de danse, comme on voudra, mais également de rythmes et improvisations, tel le Jazz au succes alors naissant, avec lequel on fit d’ailleurs le rapprochement: “Une telle séduction niest comparable gu’ celle que les Teiganes ont exercée naguore sur Lisat ou Brahms, et par eux sur nos musiciens.” notait-on. Art tsigane, musique de ’éphémeéze que fort heureusement nombre d’enregistre- ments ont fixé dans la cire des les débuts de Pinduscrie phonographique et jusqu’s lavogue Swing des années 40 qui occul- terait quelque peu. Depuis, ce genre musical pourtant si typé 2 été édulcoré dans nos contrées par des orchestrations trop souvent sirupeuses visant avant tout a P’épanchement des coeuss, et ce, par le recours 4 des “clichés de sensibilité” qua décrits en 1957 (non sans quelque a priori envers le sentimentalisme féminin) Tanneguy de Quénetain: “Cest-a-dire des formules mélodiques et rythmiques depuis longtemps répertoriées en fonction des associations didbes quelles suscizent, et qui forment une grande partie du mastriel musical prétcabli dans lequel puisent les orchestres de “genre” pour le fond sonore des braseries et cabaret. Le tzigane de service, avec ou sans inspiration personnelle, ext str de provoquer chez: son auditrice cctte lan- gueur amoureuse quelle sappréte delle- mime & éprowver des le premier glissandlo.” De toute manitre -et c'est 1a son point faible pour certains- Pon ne peut nicr que la musique dite tzigane sacrifia toujours un peu trop aux émotions faciles. Mais aprés tout, n’étaie-ce pas Ia le sort habi- tuellement réservé aux musiciens tsiganes, cantonnés qu’ils farent de tout temps dans un réle d’agrément de sociéeé ? Masique tigane, avec ce z qui exprime bien le panache des fougueux archers de ces Bohémiens dont le XIX° siécle ferait le symbole romantique d’un idéal noma- de de liberté musical Liberté d’autant plus fascinante quelle avait dét survivre & des siécles de persécu- tions et d’asservissement. Car si trés tét fut reconnu l'exceptionnel génie des ins- trumentistes tsiganes, leur statut en Europe Centrale et dans les Balkans ne fut longtemps guéte plus enviable que celui de serfou méme d’ dans le meilleur des cas, de musicien de sclave, voire, cour ala discrétion d'un monarque. Tal, au XV? sitcle, le roi de Hongrie Mathias Corvin -chantre de la lutte contre les Otcomans- qui aimait A s'attacher des meénétriers et autres joueurs de luth égyp- tiens (comme on les nommait) faisant appl a cux, dit-on, lors des réjouissances de son couronnement. Ils avaient pour r6le principal de célébrer les actions héroiques et les conquétes du royaume. Du reste Béatrice d’Aragon, son épouse depuis 1476, manifestait pour ces instru- mentistes une telle passion, qu'il lui fut reproché de dépenser pour eux des sommes équivalant a dix fois sa dot ! D/aprés le musicologue hongrois Emil Harasati, le document le plus ancien exis- tant dans [histoire de la musique magya- re sur le r6le des Tziganes date de 1489 - époque ob précisément est signalée leur apparition en Europe- et nous apprend que Béatrice avait des Taiganes luthistes dans son domaine de Vile de Csepel. Gott qui se transmettrait aux autres monarques, puisqu’s la cour du dispen- dicux Lajos II et de sa reine, Marie de Hongric, Pon donnait au son des “citha- ristes et joucurs de tzimbalom “pha- raons” des fétes et danscrics ininterrom- pues; ce qui faisair écrire & Pambassadeur de Venise que “le roi danse toute la nuit, q OT erunes remanre. Lautari de Transylvanie (1900) tandis que le trisor est vide.” Aussi quand, vaincu par les Turcs de Soliman le Magnifique 4 Mohdcs (1526) et tentant de fuir le champ de baraille, le roi se noya, sentendit-il maudit jusque dans son ago- nie par un de ses vassaum: “Roi danseur roi débauché, ainsi tu perds le royaume de Hongrie!” Ce qui n’empécherait nullement, vers 1558, un boyard de ‘Iransylvanie, Mircea Voda, de posséder lui aussi des serfs tsi- ganes fort réputés pour leur are d'agré- menter musicalement ses festins. Une tradition qui, d’apres certains docu- ments, remonterait en fait au XILI° side oi la présence de nombreux instrumen- tistes cyganis a la cour du roi Endre II est - attestée, et qui se poursuivrait jusqu’au régne du roi Ladislas IV. Ainsi a t-on gar- dé trace, en 1564, d'un certain Imré, tsi- gane joueur de cymbalum (instrument de la famille des tympanons et psalterions qui deviendrait indissociable du genre), ec d'un autre cymbaliste au service du bey, capturé en 1596 par un boyard. Par ailleurs ers prisés pour leur ardeur communicative, ces inlassables musiciens se virentbientér enrdlés (de gré ou de for- ce) dans les cliques guerritres des armeées magyares ou turques qui Sopposérent, pendant pres de deux enc cinquante ans, au son martial des chants kuruc (ou kou- routz) de leurs zurna (hautbois tures), tarogato (clarincttc), sipos (chalumcau), gajdos (cornemusc), koboz (luth & smanche court) ex timbales: “Lies chantset danses de guerre étaient interprétés par des joueurs de chalumeau turcs, spécifie E, Harasati, et les pachas emmenaient avec eux leurs tziganes jusque dans les combats. Les tziganes tures jouaient généralement & deux, Pun duluth (koboz ou tamboura) l’aucre d’une viole. En 1543, on écrit que les meilleurs citha- rédes -descendants des Pharaons- jouent a Buda et quils ne pincent pas les cordes avec leurs doigts mais se servent d’une baguette de bois: il est évident quill s‘agit du tzimbalom.” Une estampe de 1584, illustrant un épisode de l’invasion otto- mane, représente d’ailleurs des musiciens turco-tsiganes jouant du rebbab (rebec archet) et du tambura (luth) au camp du sultan, devant Buda et Pesth (deux villes assiégées sporadiquement par les Turcs durant des sigcles et qui ne fusionnérent quen ... 1873 !). Il n’en reste pas moins que, pour ce peuple pacifique, Pexpres- sion naturelle du sentiment musical tsi- gane sest surtout épanouie a aide d’ins- truments 4 cordes, plus propices a vrai dire a cette yocation de divertissement exigée le plus souvent par leurs maicres désoeuvrés. Ainsi Mihdly Apafty, par exemple, qui entretint 3 la cour de Tian- sylvanie, vers 1672, nombre de violo- nistes, joueurs de tzimbalom, tambours et luthistes. Tandis que le “roi Kourourz” Imre Thokily comprait en 1683 deux orchestres distincts; l'un & yent -parmi lesquels des chalumeaux tures & voca- tion militaire, l’autre & cordes “avec quatre joucurs d instruments d arches, entre autres un violoniste tzigane,” Aussi violons ct cymbalum seraient la composante majcure des orchestres tsi- ganes que ccs riches boyards cntreticn- draicnt, a grands frais, pour meubler cur oisiveté ct accompagner leurs fetes; allant jusqu’a les préter -moyennant rétribu- tion- lorsque la renommée de leurs masi- ciens se serait particulitrement répandue. Désormais la mode était lancée, et les XVII? et XVII? siécles verraient nos vir- tuoses Bohémiens engagés de fagon per- manente la cour des aristocrates austro- hongrois. Ainsi le célébre Mihély Barna, violoniste attitré de Ferenc II Récéczi et du comte Imre Csaky et auteur, vers 1705, de la fameuse “Marche de Rakéc- zi”, Ame de l'insurrection contre lAutriche des Habsbourg; musicien 2 tel point adulé que son maitre fit exécuter son portrait en pied avec l’inscrip- tion : “LOrphée hongrois”... De méme Pimpétattice Marie-Thérése d’Autriche, reine de Hongrie et de Bohéme, qui Senthousiasma tellement pour lart de Simon Banyak, un prodige du cymba- lum, gu’elle lai fit faire parait-il un ins- trument de verre, et promulga un décret en 1770 autorisant les Tsiganes a jouer dans les noces et autres cérémonies offi- cielles, alors qu'auparavant seuls les Auttichiens et Allemands pouvaient s'y produire; la chronique a noté d’ailleurs que ces demiers utilisaient des partitions tandis que les Bohémiens jouaient évi- demment d’oreille... Ce qui ne les empé- cha nullement d’étre, vers 1790, les prin- cipaux artisans dela vogue du Verbunkés -danse de recrutement a caractére impro- visé et ardent qui allait devenir le symbo- Je méme de la résistance nationale Phégémonie autrichienne au début du XIX sidcle -et des fameuses Csdrdés qui en découleraient vers 1835, danses dauberge inséparables de la fougue ins- trumentale communément associée a leur style si prégnanc. Aussi Pengoue- ment devenant général, cete époque vit importantes carégories de Toiganes fon- der de véritables castes musicicnnes d’ot émergeraient des artistes d’exception dont parfois la renommiée est venue jus- quanous. Ainsi par exemple la légendaire Panna Czinka (1711-1792), petite fille de Mihali Bama et enfant prodige ds Page de sept ans. Favorite elle aussi de Ferenc Rakéczi, elle parcourut triomphalement la Hongrie et la Roumanie ; virtuose de Parchet d’un tel prestige (et d’une telle beauté) qu’a son décts sa mémoire fut chantée en vers latins et hongtois. C’est elle qui, en 1772, avait fixé Vinstrumen- tation type de ce genre de banda bohé- mienne:outre son violon, il comprenait Palto de son beau-frére, la contrebasse de son ¢poux, et surtout le cymbalum de son autre beau-frére, instrament cordes frappées proche du santur d’Asie mineu- requi conférait& ensemble cette tonalié si singuliére (et dont le remplacement trop fréquent par le piano en a, depuis, affadi le caractére). Cette formule origi- nelle s'étofferait quelque peu au XIX° siécle avec I'adjonction d’un ou deux seconds violons, voire d’alto dont le vocable germanique de bratsch désigne- rait bient6t le rythme 4 contretemps qui lui est dévolu pour soutenir le primés (violon solo), mais “cest le violon et la zimbala (cymbalum) qui constituent le principal insérét de Vorchestre bohémien, nota plus tard Franz Liszt, le reste des ins- struments ne servant d'ordinaire qua dou- bler tharmonie, marquer le rythme et a former Vaccompagnement, Lon wit bien aussi de temps en temps un violoncelle ou une clarinette assez distingués rivaliser avec eux, et se livrer aux prévagatives de Timpro- visarion illimisée, mais ils n'en sont pas moins des exceptions.” Bien stir certains écrits de I’époque, cer- tains potmes magyars évoquent encore autres figures fameuses de musiciens “bohémiens”, Janos Arvai ou Misska Levai notamment, voire Janos Lavorta (1764-1820), de petite noblesse magyare lui, bien qu’ins¢parable de Péclosion du Verbunkés. D’un tempérament aussi remuant qu'un nomade, Lavotta avait pris la téte de la troupe musicale hongroi- se de Pesth et Buda, ds 1792, et sillonné les routes durant toute sa vie en allant de chateau en chateau répandre la bonne parole, Autre artisan de cette diffusion, Antal Csermak (1774-1822) qui, venu de Bohéme, vécut également la vie aven- tureuse des virtuoses hongrois, D’un haut niveau technique, il inclina plutét vers la Paloté, une forme dérivée du Ver- bunkés oi se mélaient des éléments de Polonaise. Mais c'est sans conteste avec Janos Bihari (1764-1827), propre gendre de Simon Banyak déja cité, et de son temps lc plus illustre violoniste, que le rayonne- ment de la Musique tzigane allait aiteindre son point culminant et nourtir pendant rout le XIX" sigcle irrepressible passion des Romantiques pour le soufile épique et sauvage de la Csardas et de leurs interprétes aux costumes chamarés de hussards. Cette danse d’auberge (tchar- da) aux deux mouvements contrastés - Lassu et Friske- que le docte Larousse, gegné par le lyrisme du sujet, définissaic comme ‘Andante pathétique et Allegro endiable”.. Snspirant peur-étre en ccla des relations de voyage cathousiastes de Prosper Mérimée qui évoque en 1854; “Ces airs hongrois tres originaux, jouds par des musiciens bohémiens, qui font pperdye la téte ance gens du pays, Cela com- mence par guclgue chose de tris lugubre et frnit par une gaieté folle qui gagne audi- toira,lequel trépigne, casse les verves erdan- se sur les tables, "Bien que tombé en désuétude ala mort de Csermél, le style verbunkés avait profondément marqué, par la luxuriance de son ornementation (figura) tsigane, toute la musique hon- groise, Et il est révélateur que Istvan Géthy, premier auteur hongrois d'une méthode de piano (1802), spécifia dans son ouvrage que “la floriture de la melodie est nécessaire; le piano imitant la partie enjolivée du violon et du tzimbaton.” Aussi avec l’avénement de la Csardas retrouve- rait-on -comme sublimé- ce méme gotit de la variation et du contraste ryth- mique. ‘Mais pour que la vogue de la musique tzigane gagnat ainsi progressivement toutes les classes de la société austro-hon- groise et régnt en maitresse absolue sur les auberges, cabarets et réjouissances vil- lageoises, il avait auparavant fallu quun Janos Bihari se rendit indispensable auprés des Grands de ce monde; vain- cant du méme coup, par son ascension prestigieuse, les préjugés populaires atta- chés a ses origines. Or les nobles magyars ne concevaient plus de divertissements sans son violon; musique de table, de bal 4 la Cour, ou de cérémonial officiel, elles se devaient d’étre tsiganes ! Aussi son orchestre déchatnaic-il ’enthousiasme parcout oi il se produisaic, que ce fur devant Beethoven ou le tout jeune Liszt, lors du couronnement de PImpératrice Marie-Louise comme reine de Hongrie, 4 Poccasion du Congres de Vienne en. 1814, od il joua devant un parterre de souverains ct d’ambassadeurs, ouen 1820 pour ’Empercur d’Autriche Fran- gois II lui-méme. Adulé ct couvert @honncurs, Janos Bihari devait néan- xr sa vie dans la misére, sa brillante carritre interrompue soudaine- moins term ment en 'an 1824 par une malencon- treuse chute de cheval paralysant son bras gauche, Mais dormais, Pimpulsion étant donnée, le sucets de le musique tzi- gane ne se démentireit pas durant tout le XIX® sidcle, et nombre de grands com- positeurs classiques s'inspireraient ailleurs largement de son style. Suivant en cela lexemple de Haydn, qui ailleurs chez Ie prince Estethézy incor porait& ses ensembles des Tsiganes (dont “quatre chalumeaux, un luthiste, un Jenene beimbaloms, un baniboiscerun Joueur de gambe”) ou de Mozart méme - avec leurs “zingaricum’, lours “égyp- tiennes”, et leurs mouvements de qua- tuor “alla zingarese”, “alla ungharese”, voire “alla turca’-, ce serait tout d’abord Beethoven; quiayantentendu plusieurs fois Bihari, introduisit Pune de ses mélo- dies lentes dans son “Ouverture du Prin- ce Etienne” (1812). Tombant également sous le charme de son chromatisme, on vettait également Schubert acquis sans partage a un “hungarisme” découvert loss de son séjour en la propriété du com- te Kitoly Esetethary, & Zelésr. I en serait de méme de Weber, secifiant & ce genre pittoresque qui gagnerait Paris ot Pambasseur d’Autriche-Hongrie, don- nant un grand bal (en 1829), serait sur- pris de découvrir que “ds musiciens fran- sais jouaient les airs de Bihari!” Car les compositions de ce dernier, symbolisant pour la ville de Pesth le renouveau natio- nal en lutte contre toute germanisation, avaient été rapidement diffusées en parti- tions, ne donnant cependant qu'un tres faible apercu de l'art étincelant de Pauteus, Cest que, Paprés Emil Harasz- ti, 4 Jénos Bihari mettait son auditoire en extase, ce fut un génie exclusivement ins- tinctif, qui ne connaissait pas les notes.”"Ce qui n’était évidemment pas le cas de Ber- lioz qui, lors d'un passage & Budapest en 1846, serait frappé lui aussi par Pexpres- sion vigoureuse et frémissante des csArdds et en emprunterait les cadences synco- pécs;; allant méme jusqu’a intégrer “La marche de Rakéczi” & son opéra “La damnation de Faust”. Sans omettre évi- demment Johanes Brahms et ses Une troupe tsigane hongroise fa fin du 19 éme siécle fameuses “Danses hongroises”, tellement tziganes qu’eux-mémess'en sont emparés depuis. Cest que, d'apres le musicologue José Bruyr, “le “compositeur ate syncopes” yavait mis Fexakanie liberié, le sauvage et sensuel élan dont elles temoignaient sur le violon du nomade et sur le cymbalum des vagabonds des grandes pistes de la puszta.” ‘Une inspiration que Brahms retrouverait plus tard dans ses onze “Chansons tsi- ganes” dont le succts mondain se verrait tempéré par les sarcasmes du critique von Biilow évoquant ‘ces compositeurs célebres qué anjourd hui prennent rang parmi les chanteurs de fudaises, se présentent en inter- pritesjuifi de czardas, et puis @ nouveau comme des symphonistes numéro 10!Ce qui n’empécherait nullement Schu- mann, Spohr, Tchaikovsky, Dvorak et bien stir Liser de sacrifier & cette vogue de zigeunerlieder pas moins romancés quauthentiques... Cependant sil est un compositeur A s’étre enivré plus que tout autre aux prodigicuses improvisations de ces batteurs d’estrade bohémiens, et & avoir pris leur défense envers et contre tout, ce fut bien Franz Liset. Passion qui tuivenait dit-on de sa rencontre en Gran- de Valachie, en 1839, avec le célébre vio- loniste tsigane Barbo Laoutar (1775- 1858), source d’inspiration pour ses “Rhapsodies hongroises” et surtout sa “Rhapsodie roumaine”. Ce “Barbu Lau- taru” qui fut pendant un demi sidcle Le musicien de Moldavie, que le potte Vasi- le Alecsandri immortalisa, et dont Franz Liset dirait: “geil fist entouré de son vivant dune adulation dont les temoignages ne le cédent en rien aux plus enthousiastes hom- mages dicernés & Paganini.” Déja en 1814, son taraf (petit ensemble de vio- lon, late de pan naiu et cobza) compre- nant des musiciens réputés comme Anghelutza et Suceata, avait eu en Mol- davie les honneurs du grand thétre de Iasi ott plus tard Franz Liszt, en tournée, retrouverait chez un boyard, en 1846, ce méme orchestre. Barbo Laoutar y tivali- sait de virtuosité avec un certain Nicolae Picu, relate la chronique. En fait engouement pour tout ce qui touchait les Bohémiens, leur étourdis- sante maftrise instrumentale et leur exis- tence fascinante, devenait général ; on ne révait que de vie aventureuse dans les steppes de la puszra hongroise er de pas- sions échevelées au son trépidant des cymbalums, bref les “tziganeries” en tous gentes faisaient fureur de riches dilet- tantes, voire d’excellents instrumentistes de Paristocratie allaient méme jusqu’a se faire passer pour tsigane -c’érait du der- nier romantique !- confondant leur vie de bohéme oisive et mondaine avec Perrance souvent misérable de ces éter- nels rejerés, quand ils n’étaient pas tout bonnement fixés d’autorité sur un domaine par le servage: “Ici cest un viewe Tigane qidon bat:on a tout expris un banc pour cela” dénongait le potte Sandor Petdifi -chantre de ’insurrection hongtoi- se de 1848- et dont les vers furent plus tard mis en musique par le fameux vio- loncelliste tsigane Arpad Balézs (1876- 1941), digne fils d'un vicloniste d’excep- tion Kalman Baldzs (1835-1900) protégé du prince de Galles. D’ailleurs ce nlest qu’en 1856 que s’acheva dans les principautés danubiennes laffranchisse- ment progressif des Tsiganes moldo- valaques qui, on ignore trop souvent, éaient esclaves depuis leXVP° sitcle, non seulement des boyards mais aussi du cler- gé et des monastéres. Une situation qu’apparemment n’émouvait guére des dandys bohémiens de salon comme le violoniste Jézscf Reményi (1828-1898) qui faisait sc pamet les demoiselles de bonne famille dans un répertoire hétéro- clite de Chaconne de Bach, de romances langoureuses, de palotés ct de csérdés (de salon elles aussi...) exécutées avec force effets de manches et méches de cheveux, et 4 qui Barbey d’Aurevilly consacra des articles dans “Le Constitutionnel”. Bien qu‘en 1896, on signala encore & Iasi Sune troupe ce six serfs ssiganes flate de pan, guitares, cobaa) dirigée par le Lautari Niculesen’, la prise de conscience de lini- quité d'une telle servitude s était cepen- dant répandue dans Pdlite bien avant son abolition officielle. Déja vers 1830, Constantin Golesco, un boyard éclairé, avait fait instruire et éduquer musicale- ment ses esclaves tsiganes, tant et si bien que leur petit taraf put bientdt aborder le répertoire classique et, “ces Tiiganes sen montrant dignes, on ne pouvait mieux pro- tester contre abrutivement de Vesclavage” se rjouissait-il. Tandis que R. Perrin, de retour de Valachie en 1839, témoignait que: “Ces esclaves sont tous musiciens et quelques fois bons musiciens. Hs appren- nent seul, ils ont une bonne oreille, plus de goitt quion ne suppose et une intelligence & laquelle on n'a matheureusement jamais ajouté foi”. Peu aprés le philosophe rou- main Jon Cimpineanu (1798-1863), adepte des idées utopiques de Charles Fourier, donna, comme tel des “lettres daffranchissement” a ses serfs tsiganes. C’est ainsi que, munis des ces sauf- conduits, des Laoutars (ou Lautari, litté: ralement:ménétriers, le Lauta écant le luth), commenctrent & déambuler de vil- le en ville, retrouvant leur nomadisme musical d'origine en écumant fetes et noces. Vers 1845 c’est un certain Moti qui passait pour le premier violoniste de Ia contrée, en 1855 on lui préférait Dim traki, ec trois ans plus tard on ne jurait plus que par Vlad et George Ochi-Albi ! Il n'y avaic que Pembarras du choix, et vrai dire “le musique des Tiiganes, jon- gleurs et méntrriers, dont les contorsions et postures indécentes divertisaient beaucoup” n’était pergue crop souvent, dans ces principautés peu enclines & en recon- naitre purement les mérites arvistiques, que comme une amusante curiosiré, un peu canaille voire barbare, au charisme inquiétant. Orsi Liszt se disait lui-méme “siganeet franciscain”, loin desc contenter Pex- ploiter symphoniquement le pittoresque musical de ces Zigeuner “Fils du vent”, il nleut de cesse d’en défendre la dignité ct d'en magnifier le génie par des écrits démontrant sa foncire originalité. Certes controvers¢ par les tenants dun folklore national magyar authentique, son ouvrage “Des Bohémiens et de leur musique” paru en 1859, avait le grand mérite de mettre en lumiére sa spécifici- vé: “Lart bohémien appartient plus que tout autre au domaine de Vimprovisation et ne peut subsister sans elle.” ui fut surtout reproché d’identifier la musique tzigane celle de tout le peuple hongrois. Admettre au sitcle demier quils aient pu -eux, ces vagabonds semant leurs mélo- dies au long des routes- avoir une quel- conque influence sur ’évolution de la musique hongroise, cétait évidemment compromettre quelque peu la fragile image d'une conscience nationale nais- sante, fondée pour Pessentiel sur la mise en avant des ultimes vestiges d’une ancienne tradition musicale magyare A opposer 4 la culture germanique de PAutrichien abhorré, Un nationalisme out, de toute facon, les Tsiganes ne devaient surtout avoir aucune part, de crainve de se voir obligé de leur recon- naftre quelques droits... De méme cer tains musicologues de ’poque émirent eux aussi des réticences quant & la valeur et Pauthenticité de cette musique tzigane si génante pour la pureté ethno-musicale de leurs ptéoccupations nationalistess musique si peu rigourcuse & leurs oreilles “classiques”, avec son apparent relache- ment forme], ses perpétuels changements allure, ct cet aspect improvisé qui bafouait leur respect de la partition. “Lisat octroie le génie créateur de la musique hongroise aux taiganes. C était _faire tort non seulement asx hongrois, pro- teste Emil Haraseti, mais aussi aux t2i- genes, car tous les musiciens “cavants” se retourndrent contre ces interprotes popt- laives d'un art comervd par etce, improvisa- tetr il est vrai, mais que lon ne peut consi- dérer comme des artistes créateurs, Des préventions qui perdureraient, pour les mémes raisons nationalistes, cher Béla Bariék et, notons-le, beaucoup moins chez Kodily dont les “Danses de Galnta” sont ouvertement inspirées de Triganes entendus dans sa jeunesse.” “Il ont une musique a eux, reconnaissait-il, avec cette ectréme emphase et les glissandi d'une sentimentalité exacerbée assez étran- give 2 la mentalité bongroise.” Par contre le musicologue hongrois Jénos Gergely avoue lui-méme que, dans Peffervescence nationale du début du sitcle, les motiva- tions de Barték, dans son effort & mettre en lumigre un folklore magyar exempt de tout tsiganisme obéissait surtout 4 un désir de “trouver des bases solides et pro- fondes 2 un style national”. Mais peu importait en définitive que Liszt etit peu ou prou surestimé le réle de la musique tzigane dans Paffirmation d'un art natio- nal hongrois. Etroitement mélés 3 la vie publique en dépit des préjugés raciaucen vigueur, détenant une sorte de monopole sur la musique de divertissement, Pemprise des Bohémiens -au-del méme de ces contingences- s'exerga sur toutes les couches de la population magyare. Notons d’ailleurs a ce propos que les usages du temps discréditant générale- ment la profession de musicien, celle-ci fat abandonnée’ des déments de popu- Jation non-assimilés:les Teiganes au pre- mier chef, voire les juifs dont les orchestres Yiddishs Klezmer eurent sou- vent le méme destin social (8 tel point que lon vit méme un violoniste tsigane, Petru Zigeuner, se convertir au judaisme et devenir le chef réputé d’une de ces troupes ambulantes!). Aussi, qu’elle le veuille ou non, l'image mame de la Hongrie était désormais (et resterait) indéfectiblement associée 3 la Musique tzigane, & ses fetes, voire & ses excds, Ds le XIX° sitcle Vextréme popu- larité des musiciens bohémiens confirmait impression d'une société entitrement acquise au divertissement, note le musico- logue Pierre du Bois, e¢ leur succes était encore accru par le contenu de leur musique. Ilssemblaient incarner une cer- taine tradition hongroise”. N’avaient-ils pas contribué populariser les Ver~ bunkés, les csdrdas et les marches patrio- tiques ? Aussi, considérés comme les conservateurs des airs nationaux, des mélodies et danses traditionnelles hon- groises, il était indifférent au grand public de les entendre jouer des airs adaprés & leur godt, des mélodies popu- listes, du folklore magyar, des musiques demprunt divers ou d’un réel fonds tsi- gane: seule importait -au-dela de Lauthenticité ou de ’hétérogéndité de leurs sources- la fagon dont ces diabo- liques virtuoses excellaient 4 émouvoir ou transporter un auditoire d’avance acquis Aleurs artifices et variations en tous genres, Er c’est bien cette luxuriance ornementale, ce chromatisme et cette liberté prise avec le rythme et la base thé- matique ~chose alors inusitée- qui allaient nouttir les préventions des musicologues peu enclins & reconnattre la valeur d'une musique non écrite & ’esthétique mou- vante et insaisissable. Liberté pourrant savoureuse d'un artde la désinvolture et du caprice, sans la moindre intention stylistique ou idéolo- gique (“C’était le contraire d'une musique a “idées fixes” dirait Jean Gio- no) que l'on prenait pour de la Iégereté ou de la nonchalance et s'avéra étre une approche nouvelle d'un grand enrichisse- ment pour les compositeurs européens. Malentendu qui se répéterait plus tard 3 propos du Jazz, dont les improvisations débridées furent longremps percues comme d’araviques négligences. Caracté risée elle aussi, on Pa vu, par Vimprovisa- tion, effusion sonore, un emploi systé- matique de la syncope et cette propension A ranscender les maréziaux les plus divers, la Musique wigane par essence non-écrite nleut pas, comme le Jazz, la chance inesti- mable de voir son avénement coincider avec celui du phonographe, Aussi ne res- ttl de Pépoque Romantique -Age dor de cette musique- que des recueils de transcriptions dénacurées, Lesnombreuses tentatives de relever sur partitions des pices tsiganes s étant avé- récs, de l’avis méme des témoins du temps, inaptes & noter une exécution en perpétuel devenir si riche d’inflexions diverses, de modulations, de rubato et de rythmes complexes : cc don de variance qu’accorde aux Tsiganes -comme a regret- le musicologue Jénos Gergely, et, qui pourtant était communément admis autrefois dans la musique dite sérieu- se: “a Lépoque de Monteverds, les auteurs ne marquatent sur leurs partitions que la partie du chant et les notes de la basse, et entre ces deuce guides extrémes, Vorchestre avait pour tiche d improviser des harmo- nies et des contrepoints, un peu d la manie- re des orchestres tziganes et des orchestres de jaz” souligne le critique Alberto Savinio. Diailleurs lorsque le compositeur Anto- nio Vivaldi éaitamenéa préciser, sur une partition, les notes exactes d’une appog- giature, ne griffonnait-il pas ironique- ment sous la portée: pour lsc... ? Or les quelque quatre-vingts mélodies que l'on attribue au grand violoniste Janos Bihari sont, il est vrai, parverues jusqu’s nous sous forme de partitions, mais elles s'avérent vidées de toute sub- stance et leur élan brisé, Les omementa- tions notées apparaissent convenues, et les harmonies mémes semblent “adap- tées” au goiit des salons romantiques. Crest que, de facon plus générale, les licences prises par les Tsiganes vis-a-vis du systéme tonal et des intervalles en usa- ge al’epoque, étaient top souvent per- enLECTON Xz Jean Gulesco et son archestre gues comme des manquements par igno- rance aux régles les plus élémentaizes de Pharmonie. D’autant que la fameuse “gamme tzigane” (composée de deux tétracordes, avec une seconde augmentée entre le deuxitme et le troisitme degré) qui intrigua tant, s'avéra, d’aprés Gh. Ciobanu, r’étre autre que la gamme du maquam Hisar, d’Asie mineure et de Per- se, importée par les invasions ottomanes. Aussi les éditeurs faisaient-ils “corriger” en toute bonne foi ces csirdds insensées, ces verbunkés impossibles, avant de les publier. Incompréhension dont témoi- gnait d’ailleurs Franz Liszt: “On croyait épurer tandis qu'en réalité on chatrait les mélodies et les especes de variations qui les accompagnaient, avec une ignorance évi- dente du sens de l'art bohémien, puisquon les privait par la de leurs plus sauvages ins- pirations.” Et Franz Liszt d’insister sur Pextraordianire talent d'improvisateur des Cigany, faculté si confondante pour nos cultures “classiques” inféodées & une partition qu'elle deviendrait de parle monde -et ce, bien avant le jazz negro- américain- le symbole méme du génie tsigane. “Lartiste bohémien est celui qui ne prend un motif de danse que comme un texte de discours et qui, sur cette idée quil ne perd jamais tous & fair de vue, vague et divague durant une improvisation sempi- ternelle enrichie d'une profusion de traits, dappogiatures, darpeges et de passages chromatiques.” Image quasi-mythique d'une musique bohémienne instinctive et sans lois aux accents farouches (sxéréo- types bien faics pour hérisser les venants d'un art respectable) que deux autres grandes figures du violon tzigane allaient quelque peu tempérer, en s’imposant comme chantres Pune musique séticuse, yoire nationale: “Tout d’abord le Tsigane slovaque Jozko Pito (1800-1896) qui, ala téte d'un ensemble important de douze & quatorze membres, sillustra dans les mariages et baptémes -oit ses danses traditionnelles faisaient merveille- avant que de collecter dit-on et d'interpréter le folklore de Slo- vaquie, Renaissance nationale & laquelle il serait & tel point lié qu’en 1862, les habitants de la ville de Lupca se cotise- raient pour lui faire faire un portrait offi- ciel, Dans quelle mesure ses adaptations folkloriques procédaient plus d’une urgence nationale que d’un réel fonds culturel préexistant reste évidemment le probléme auquel on achoppe invariable- ment lorsque la tsiganité interfére sur la musicologie, voire, la politique... Pisté Danké (1858-1903) lui, était un Tsigane hongrois marié 3 la fille d'un chatelain quiil avait enlevée sclon la mode de son peuple. Il fate premier (avec Janos Biha- ti pour la période précédente) a donner ses lettres de noblesse a Ja non moins mythique “musique hongroise”. Auteur dopérettes sentimentales & succts et de plus de quatre cent zigeunerlieder -passés depuis dans le fond “folklorique” magyar- ce musicien prodige qui avait déja son propre zenekara (orchestre) & quinze ans, devine un primds de renom- mee nationale, tant par sa virtuosité que par ses talents d’improvisareur; hélas ses compositions, notées par des amis, sem- blent avoir é¢ remani¢es, perdant ainsi leur saveur wsigane au profit un aspect musique “savante” hongroise... Célébré & Pégal des plus grands (sans doute pour cela...) Pisté Danké cut droit de son vivant & tous les honncurs, et aprés sa mort en 1903, sa ville natale, Szeged, lui leva une statue de marbre que l'on peut voir encore aujourd'hui. On voit par [a que la polémique née autour de la gentse et 'authenticité du répertoire des Tsiganes était un faux pro- bléme: que de par leurs incessantes péré- erinations il ait été constitué d’emprunts et d'influences diverses (orientales pat la Turquie, fa Perse, et I’Inde de leurs ori- gines; occidentales par fAustro-Hongrie et la Germanie, comme chez P. Danké), aul n’en doutait, mais nvenlevait rien asa spécificité et Ason attrait. C’était faire en tout cas un bien mauvais proces aux Tsi- ganes qui navaient en somme jamais rien revendiqué:peu leur importait que la paternité de cette musique, jugée popu- laire ou savante, folklorique ou “légeze”, ancienne ou récente, leur soit ou non attribuée ! Singuligrement inclassable, elle méritait en definitive ce terme de tzi- gane puisque son évolution et son extra- ordaire essor étaient essentiellement le fait de ceux-la mémes qui en avaient marqué dés Porigine le style et Pinterpré- tation. Néanmoins ce malentendu a leur égard perdurcrait jusqu’a nos jours, puisqu’on leur demandemair a Ja fois ’alimenter tous kes phantasmes du musicien ensorcelant aux mystéricux pouvoirs et d’éure musico- logiquement authentiques et dépositaires des traditions déclarées comme telles, bien quélles relevassent souvent Pun folklore imaginaire... Certains musico- logues d’Europe Centrale, outrepassant leur réle se poscraicnt méme en censeurs, etiraient jusqu’a imposer un véritable diktat folkdorique aux Tsiganes. Ainsi le célébre ethnomusicologuc roumain Constantin Brailoiu, que I’écrivain Paul Morand rencontraa Bucarest, en 1934, ct dontil notale purisme ombrageux: “Les Liganes, dit Brailotu, sont associés & tous les actes de notre vie et Vimprognent de leurs mélodies.A Bucarest, vous nen trouve- rez en ce moment que deux véritablement excellenis : Grigorasch Dinicu, qui joue chez Gambrinus’, et Fanica Luca, a la “Fuica”. Tout le monde vous les fera connattre. Moi je préfere vous les montrer sur le vif... tenez entrons-ici”. Les tziganes, ayant du premier coup doeil devine en moi un étranger, nous accueillirent par un “Parlez-moi damour” Je dus retenir le bras de Brailoiu qui déjt menagait, et le prier dexcuser ce simple hommage a la France... “ils nfont pas la moindve connaisance de musique et ignorent méme les notes.. Je vais demander @ ces lautari de vous chanter une ballade...”. Nous entrames ensuite chez “Mitica Dona’ les tziganes aussitét nous entourérent de leur sourire, de leurs saluts, se prétant avec gentillesse & nos demandes, heureux de nous monter leur art. “Ecoutes ceite “Doina’ si chaude...” -Prétendez-vous que ces tziganes-ci ne savent pas le solfoge ? dis-je, incrédule, “S's le savaient je ne ous aurais pas amené”, me répondit Brai- Joi avec bauteur..; Nous sortimes du caba- retet fimesune station au “Sinaia”: Lorchestre jouait un tango roumain. Brailoiu fronga les sourcils et aussitét Uorchestre fist & notre dévotion... Ala “Puica’, comme nous des- cendions Uescalier, Lorchestre délirait, en pleine barcarolle napolitaine. “Maladie du diable ! ft Brailotu gringant des dents, Notre guide était si redowté que “O Sole Mio” devint instantanément “Boaba de grit”... “De quel droit as-tu ici un piano? “demandait Bratloiu, sévbre, au patron, en dlonnane des coups de pieds dans un antique Erard aux dents grises. De table en table, Fanica Luca savangait vers nous sans cesser de jouer. Voulea-vous demander & Fanica Luca de nous jouer ? Alouene” implorai-je. “Tous les éorangers adorent Alouette”. Crest un morceau a effet”, fit Bratloiu dédeignews. Fanica joua l"Alouette”. Diun coup il glissait sa flite d’inégaux roseaux sur les levres, comme pour se les déchirer; les violons Vaccompagnaient au petit trot, bientét accéléré, et le cymbalum sessoufflait 4 les suivre dans une gréle de notes frap- pées... Laccordton gémissait a chaque nou- velle attaque des violons... “-Aprés, si vous zoulez, on vous montrera le plus fameux lupanar des bas-quartiers; il a un nom superbe: Castelul Spermutui”... Au lieu de s'appesantir sur cette derniére visite, peut-étre devons-nous plutét souligner que Constantin Brailoiu -pourtant par- faitement au fait de la place importante tenue par les Tsiganes en son pays- ne consacra jamais que quelques lignes & ces Lautari dans ses nombreux ouvrages sur Ja musique roumaine... Toujours est-il que toutes ces réticences de puristes effa- rouchés n’empéchérent nullement nos Bohémiens d’étre accueillis avec un suc- cs grandissant, tant en Europe centrale et Russie que dans les grandes villes occi- denrales. Déja en Hongrie la “banda” du légendaire Kéroli Boka (1808-1860) avait défrayé la chronique, tandis qu’a Vienne, en 1828, cétait la Zigeuner Kapelle de Jancsi Poleurds qui se voyait applaudie. Cependanr, bien qu'une trou- pe hongroise, dite des “Zingari” fa dgja venue jouer & Paris en 1840, faisant sen- sation avec leurs costumes magyars -dol- mans rouges & brandebourgs et bovtes & éperons- et que orchestre du prim Ferenc Bunké (1813-1889) lui ait suece: dé en 1854, la venue massive de musi- cicns tsiganes ne se fit que sous le Second Empire; résulat sans doute de la vaste migration déclenchée en 1856 par leur affranchissement, que suivraiten 1861 Pabolition du servage en Russie. En maitres incontestés de cette musique & Pétonnant syncrétisme, leurs orchestres essaimérent dans toute [’Europe occiden- tale et envahirent bientét les cafés et bras- seties qui commencaient a fleurir un peut partout, animant les réceptions et les saisons des casinos des stations ther- males. “Ces Triganes donnent envie, tantét de danser, tantot de pleurer, ou de faire les deux a la fois”, obseryait Baudelaire qui Sexclamait: "On deviendrait fou si on les écoutait plus longtemps” Pax leur aisance confondantea reproduire de chic les airs en vogue saisis au vol, avec des variations de leur cru pleines de brio, leur histoire se confondrait désormais avec évolution des licux de plaisirs et de divertissement. En 1867, la Transylvanie fut rattachée au royaume de Hongrie, ce qui facilita peur- étre les déplacements vers l'Ouest des populations nomades. Quoigu’il en soit cette année coincida avec la venue 4 Paris, lors de Exposition Universelle, de Porchestre tsigane de Ferenc Dudas -dic Patikarus ("“Apothicaire”) qui enflamma les visiteurs (et les incrigua parla présence ducymbalum de Makey Pal), en se pro- duisanc dans le décor pittoresque d'une brasserie viennoise reconstituée sur le Champ de Mars que visita le Tsar Alexandre Ill. “Pas de partitions, tous les morceaux se jouent de mémvire, notait-on dans I“Univers illustré”. Ib sone attaques et exceutds par les Tiganes avec une éon- nante furia. Ces musiciens ne jouent pas seulement de la main, mais en quelque sorte du corps entier. Tout en eux sagite comme si leurs nerfs répondaient au grince- ment de larchet... Musique dpre et dawce, sourde et éclatante a la fois... Lorsque Lorchestre attaque la fameuse marche de Rakoosy cestde la fioure et du délire, et on congoit que les Hongrois se soient coulevés au son de cet hymne diabolique”. Cela changeait évidemment de attitude com- passée des musiciens classiques... ce qui n’empécha nullement les trés séricux compositeurs Léo Delibes et Jules Masse- net de gotiter ’loquence des Tsiganes, lors de leur passage 1 Budapest en 1881. Ferenc Dudés-Patikarus (1827-1870) devine donc ainsi, soudainement, la coqueluche des Parisiens, & celle enseigne qu'il épousa en secondes noces la fille un riche chocolatier de la capitale! Il faut dire qu’une flatteuse réputation le précédait:n’avait-il pas écé, en 1856, accompagné au piano par un Franz Liszt subjugué et lyrique ? “Paticarius, coryphée justement renommé des bandes bohé- miennes actuelles de Pesth”. Bt le fameux virruose de Parchet Joszef Joachim (dédi- cataire d'une des “Rhapsodies hon- groises”) ne Pavait-il pas traité d’égal & égal lors d'une entrevue en 1861 ? Désor- mais la bréche était ouverte et d’autres formations tsiganes allaient séjourner 4 Paris avec le méme bonheur. Ainsi en 1874, au théacre des Folies Bergéres, Torchestre de Miska Darés, ou I’ Exposi- tion Universelle de 1878, l'une des meilleures troupes de Tsiganes russes dirigée par le violoniste Victor Kazynski, qwavait @ailleurs précédée celle du vir- tuose hongrois Lajos Berkes (1827- 1885), Son ensemble a leffectif nete- ment élargi -pas moins de sept violons, deux altos, un violoncelle, deux contre- basses, cymbalum, clarinette- fit les beaux soirs dela “Csarda hongroise” du Faubourg Saint-Honoré, une auberge & toit de chaume, couleur locale oblige... Subjuguant toute une nuit le composi- teur Jules Massenet par son répertoire de Cirdéset Valses viennoises, Lajos Berkes était le plus oélebre des hofmusikant (musicien de cour) deson pays ot il per- cevait ses émoluments, cn blé, miel et se, dit-on, du baron Podmaniczky duquel il dépendait. Cas, malgré toutes leurs tour- nées & P’étranger, la dernitre moiti¢é du XIX? sidele verraie les instrumentistes tsi- ganes rester encore attachés, comme par hebitude, au service d’un boyard ou d'un souverain, D’ailleurs Archiduc Joseph nadmettait 4 la Cour que des musiciens possédant la langue tsigane, et en Grande ‘Valachie par exemple, aucune réjouissan- ce officielle ne se déroulait sans la présen- ced’orchestre bohémien. Tel celui du laoutar Cristache Ciolacu qui présida en 1893 au mariage du futur roi Ferdinand de Roumanie et, Pannée suivante, aux noces d'argent du roi Carel Pétre cantonné dans la seule Hongrie, on voit que le réle festif des Tsi- ganes était répandu dans route Europe Centrale et les Balkans, oi leur présence était recherchée aussi bien par les riches hospodars (prince) que par les plus humbles villageois. Déa Franz Liszt avait été saisi, lors de sa visite & Bucarest en 1847, par le style vigoureusement impré- gné de couleur locale moldo-valaque de ces Lautari que le Russe Anatole de Démidoff découvrirait 4 son tour, en 1854, 4 peine débarquédu Danube: “Des bruit: joyeux animaient ces misérables bourgades : la solennité du jour avait réveillé tous les violons de Teiganes qui don- naient du coeur pour la danse @ tous ces robustes villageois, & toutes ces filles brunes..” Manifestement tres proches de la vie quotidienne du peuple, leur réel ancrage dans les traditions régionales avait valu aux Laoutars -& la différence des Bohémiens hongrois, marginalisés par leur prestige méme et un certain ger- manisme d’inspiration- une reconnais- Loin sance et un réle avou¢ dans la société rou- maine. Ainsi en témoigne lors d'un voya- geen Transylvanic (1845) A. de Geran- do: ‘pendant les vendanges, les paysans de corvbe sont chargls a teraser le raisin dans @énormes cuves, Us sacquittent de ce tra- wail comme de tous les autres, avec une par- faite nonchalance. Mais qu'un Bohémien arrive avec son manvais violon, ils pittine- ront pendant des heures entidres aut son de La musique, sans Sapercevoir de la fatigue.” Un 16lea tel point important que, pro- gressivement récupérés, leurs particula- rismes culturels se verraient occultés, voi- re niés. “Devenus les ménttriers de la nation roumaine, selon Pierre du Bois, il avaient en quelque sarte perdu le droit & leur propre origine.” Aussi leurs danses, horas et sirbas, ainsi que leurs nostal- giques doinas seraienr sans vergogne nationalisées Pourtant ils ne pouvaient gure la dissi- muller cette origine tsigane! Méme si, par Je mordant et la verve populaite, leur sty- le contrastait notablement d’avec le maniérisme plus fleuri des Bohémiens hongrois. D’ailleurs Démidoff, écoutant des Laoutars jouer des horas valaques, remarquait “les aigres violons de ces orchestres criards de Bohémiens et leurs airs sans fin, atx Héments discordants produi- sent cependant des effets qu'on chercherait en vain dans Uharmonie réglée a laquelle Loreille européenne est accourumée, Quant la mesure, elle est inégale, sautillante, boi- tense...” Déja en 1781, un certain J.L. Carra, précepteur auprds des fils du Prin- ce de Moldavie relatait avoir assisté ala danse d'un ours exhibé par un dresseur et “ott la musique était aussi monotone et misérable que la danse; ce sont des Cyganis qui ctaient chargés de lui chatouiller les oreilles avec le violon, la guitare allemande et un sifflet & buit embouchures dans les- quelles on souffle en les passant et repassant sous la bouche.” (il s'agissait la de la flite de pan)... ‘Musique d’un abord sans doute moins séduisant, d'une mélancolic plus insi- nuante (plus profonde aussi peut-étre) mais qui en tout cas, eut un grand recen- tissement & Paris lorsqu’en 1874 se pro- duisic un petit taraf (violon, fitice, rympa- non et cobza) dirigé par Gheorge A. Dinicu. Succés encore plus grand & P Exposition Universelle de 1889 qui, dans un “cabaret roumain” du Boulevard Montmartre, présentait en attraction une importante troupe de Laoutars en costumes folkloriques ott fit sensation “le maitre de fltte de pan Anghelus Dinicu” admiré du prince Bonaparte. Des musi- ciens tsiganes roumains comme Craciu- nescu, Flore Sache, Balan Padureanu et les Dinicu devaient d’ailleurs rafler nombre de médailles da jury de PExpo, tandis que le taraf de Tudorica Cercel ferait un incroyable triomphe 4 Londres... Succts d’autant plus étonnant qu'une année auparavant était paru un article @’ Octave Mans propre & effaroucher les esprits conservateurs: “Sans souci des intervalles usités, les Tziganes mettent en pieces & chaque mesure tout le code des rogles de Lharmonie péniblement éaboré par la dynastie des professeurs de conver- soires. Avec une audace criminelle, ils accu- muleni les quartes augmeniées, se soucient fort peu de la résolution harmonique de leurs accords qu'il laissent trainer dans les septi¢mes comme un vétement & longs plis, magnifiquement incorrects, Lear archer @ Lair d'une cravache fouillans les péda- gogues, les académiciens, les professeurs de fugue, que chaque coup fait hurler”... Quoiqu’il en soit, d’un exotisme evident aux yeux du grand public, leur instru- mentation, jusqu’alors inoue dans notre pays, intéressa vivement -par Pharmoni aux couleurs dtranges de ses flues de pan (naitu), syrinx (moskalu), cobza, guitares et violons- Erik Satie pour la compesi- tion, en 1890, de ses “Gnossicnnes”, dont il est prouvé quiclles doivent beau- coup & cette découverte, A tel point que ses “innovations” sur le plan modal, omemental et structurel (parlando/ruba- to), pa quelques décennies sur celles d’Enesco et sseraient pour anticiper de Bartk, Ona méme affirmé que Debussy auraic été “extrémement troublé par les trouvailles harmoniques de Satie” trou- vailles “quasi prophétiques” qui l'on fait dasser parmi les précurseurs de Debussy et Ravel. Réle depuis contesté par diverses autorités, dont Jean Barraqué qui trouve “inconcevable” influence que Satie aurait pu avoir sur la destinée musi- cale de Debussy. Aprés tout ce dernier n’avait-il pas lui-méme assisté& cette fameuse exposition, dot seules nous sont paryenues hélas ses impre les musiques asiatiques? Désormais de toutes les grandes mani- ions sur festations internationales, ce furent enco- roumains qui ficent furcur pendant PExposition, 1900, avec a re des Laoutari: leur téte Cristache Ciolacu done Pisrésis- tible violon captiva le pote Jean Riche- pin et conquit, dans les jardins de PEly- sée, jusqulau président Emile Loubet, par une fort opportune “Sirba Expositici din Paris 1900” de son cru... Uécrivain Paul Morand, & affic de tour, ne manqua pas de remarquer ces étranges visiteurs : “Aw cabaret hongrois les taiganes langoureus, # La made depuis Fexposition de 1878, circu Laient an-dessus des tables, habillés dans des dolmans écarlates, # bandebourgs d'or. tandis qulau “Rowmain’, dauives teiganes Georges Boulanger en costume paysan, dont le violon savait cvier de désespoir, jouaient leurs doind, vous procurant le kieff jusqwau jour...” (en turc, kieff: béatitude). Debussy, non moins subjugué par ces Laoutars qu'il avait dg entendus 4 ’exposition universelle de 1889 comme on |’a dit, retrouverait pareille émotion lors d’une nuit passée & Budapest, en 1910, a écouter ’art plus “hongrois” du célébre violoniste Bela Radics et sa banda tsigane. Lors de son voyage d’aller il notait déja: “Ce matin dans le srajet de Vierne a Budapest, a une station que l'on appelle Ersekujvar, sur le quai de la gare ily avait une bande de tzi- gones vitus avec une égance barbare et des chapeaux pour aller cueillir des champi- gnons, qui, pendant Varrét du train, ont joué la “Marche de Rakoczi” comme de vrai démons. Je mexclamais, jadmirais, et voila quil ‘agit simplement d'un riche hon- grois qui a laisé par testament une somme de 600 couronnes par an pour quia chague train on joue la susdite marche.” De son séjour a Budapest le compositeur tire les impressions musicales suivantes: “Ce que les Hongrois ont de mieux est un reigane dont le nom sterit Radics, mais se prononce Raditche -ne me demandea pas pourguoi- qui aime infiniment mieux la musique que beaucoup de gens célebres pour cela, Dans une salle de café, banale et courumiere, il donne Vimpresion dbsre assis d Vorsbre des (forts, et va chercher au fond des dames vette speciale mélancolie que nous avons si peu Foccasion deraployer. Enfin il arracherait des confidences & un coffre-fort.”A son retour Debussy écrit 4son impresario magyar Barezy -qui a cru bon de lui cenvoyer des partitions de musique hon- prose “savante”: “Comme cela ext bien loin deV'impression que mia laissée Radics... ! cest comme un beau papillon sous verre les ailes sont restées brillantes, mais elles ne Sagitent plus et leurs riches couleurs sont ternics... Cette musique vous est, @ vous hongrois,sifemilidre, que vous ne lui attri- buez plus importance artistique quidlle a si completement, si profondément. Voyez ailleurs Lisct ! Malgré tout son génie, ila domestique... Elle perd sa liberté et ce senti- ment d infini qui la caracterise En entendant Radics, Uendroit 0% Von est disparait... On respire lodeur des foréts; on entend le bruit des sources, et Cest aussi la confidence mélancolique d'un coeur qui souffie, ou qui rit, preique dans le méme instant, A mon avis, il ne faudrait jamais toucher & cette musique. I faudrait méme ladéfendre, autant que cela est possible, de la maladresse des “professionnel”. Pour cela, respectez davantage vos Tsiganes. Quits ne soient plus de simples “amuscurs’, que lon fait venir pour orner une fete, ou (pour aidey & boire le champagne!” ‘Analyse pénétrante, certes peu flarceuse pour les renants du nationalisme musical hongrois, mais qui soulignait bien le malentendu présidant invariablemenc & toute tentative d’appropriation de ect art fugitif-au sens C’insaisissable. Sans que Debussy dans son discours, ait réussi ailleurs & conjuree totalement les phan- tasmes d’un pittoresque attaché au mythe du bon sauvage paré de tous les dons. N’avait-il pas déji composé, en 1880, unc assez naive “Danse bohémicn- ne” ? Mais nous-mémes, y avons-nous toujours échappé ? A cet ensorcellement qui fut quasi général a la fin du XIX® sitcle, méme s'il était parfois emprunt d'un goiit romantique pour le morbide, voire d'une certaine crainte sacrée devant ccs diablerics musicales Pécrivain Mau- rice Barrés ne s'écriait-il pas: “L’ame se détruit en de telles magies, ils nous font peur autant quils nous attirent, ces vaga- bonds sur lesquels pise une malédiction...” tandis qu'Edmond Rostand confessait sa fascination pour le violon d'un “Zsigane noir... car le coeur de chacun saignait sous son archet’, et que le potte Jean Lahor, dans I'élan de son délite, écrivait “O Zsi- _gane lje veux une chanson qui morde avec la douceur d'un baiser..,” D’ailleurs Guillaume Apollinaire lui-méme, faisant écho a ce fol engouement, témoigne & Lépoque que “Les cafés gonflés de furnée crient tout Uamour de leurs Teiganes”. Que ce soit Paris, Berlin Budapest ou Vienne, mémes cafés, mémes cabarets, méme ambiance et méme phénoméne de com- bustion spontange de l'ardente musique bohémienne; ainsi d’un cabaret du Pra- ter, “Le Czardas”, le viennois Arthur Schnitler se souvient en 1886: “Des Tsi- genes se sont mis & jouer -Les violons riaient et chantaient-Les cymbales se plaignaient- Racontant tout un roman-TJe les écoutais jusqut la fin !-Et la soirée passa ainsi...” Extase d’autanc plus jubilatoire pour certains que ces virtuoses, on l'a vu, fai- saient fi avec désinvolture des régles les plus académiques de la musique occiden- tale, Ainsi Louis Schneider s’étonnait en 1905, dans la “Revue illustrée” : “ls sone tellement musiciens quis ignorent ce que cest qu'une répteition ! Ils ignorent méme ce que cest que lire'un morceau de musique! Is jouent d’instince, Vous vous imagines sans doute quils savent leurs morceaus: a la perfection ? Non: ik suivent le violon solo qui fait le chant, et suivent le cymbalum qui brode et martelle des arabexpues. Ex ib trouvent le moyen de jouer avec un ensemble concertant qui est vraiment déconcertant!..” ‘Avni dire rout devait apparattre un peu extravagant chez ces nouveaux venus:non seulement leurs excés musicaux ou leur tenue ala hussarde, mais aussi certains de Jeurs instruments j telle cette cobza, si chére aux Lautari de Pépoque (et aujourd’hui supplantée par la guitare), sorte de luth & neuf cordes au ventre ren- flé, “demi-tambour turc que Lon gratte avec un morceau de corne aminci ou avec un vuyau de plume, et dons ils savent tirer ton parti pour écorcher les oreilles” notait, en 1822, Laurencon de retour de Vala- chie. Quant au fameux cymbalum, quavaitcélébré Frangois Coppée dans ses “Potmes magyars’, il écait certainement peru comme relevant d'un exorisme de bazar. Aussi les exhibitions de ses vir- tuoses -indissociables d'un certain climac tsigane- avaient fort intrigue les visiteurs des expositions. Le jeu spectaculaire de leur mailloches emboulées de feutre, venant frapper avec une précision diabo- ligue les multiples cordes d’unc table tra- Grigoras Dinicu pezoidale, les avait scupeéfaits ct amusés; au méme titre que, vingt ans plus tard, les jonglerics des premiers batteurs de jazz- band. Cotte musique “négre” qui allaie faire furcur, ct cntrer d’aillcurs quelque peu en compétition avec celle des Tsi- ganes comme en témoigne encore Paul Morand, de passage & Bucarest lors d’un voyage en Roumanie: “Les tziganes ont pen de gett pour la capitale; sls sont Law- tari ils redourent la concurrence de la radio et des jaze, préfirant la province et les gros bourgs.” Pour en revenir 4 la période qui nous occupe et plus précisément au cym- balum, cet instrument bénéficiait en Europe centrale d'une réelle estime, et le grand compositeur hongrois Ferenc Eckel irae jusqu’a Pineégrer, en 1861, ala partition d’orchestre de son opéra “Le palatin Bink”, D’ailleurs ses virtuoses wi- ganes avaient méme gagné le respect de Paristocratie, et la baronne Lujza Splenyi Sétait entichée du fameux cymbalisre Géza Lanyi en compagnie duquel elle Sessayait au chant, tandis que les enfants de Parchiduc Francois-Joseph recevaient Penseignemenc du mattre Pal Pinter (1848-1916) un authentique tsigane hui aussi, qui avait eu le redourable honneur de se produire devant le Tsar en 1886. Son épertoire fort éclectique abordait méme des oeuvres classiques, ouvrant ainsi la voie a un autre grand du cymba- lum, Alidar Récz (1886-1958), illustre par ses interprétations de pages de Bach, Scarlatti ou Couperin, et par ses improvi- sations. Emigré peu avant la premitre guerre mondiale & Paris, puis Genéve, il avait fasciné par son talent Stravinsky qui lui avait dédié ses “Valses et Polka” pour cymbalum et piano, et sétait inspiré de son jeu pour son “Ragtime”, bien qu’Ernest Ansermet ’ait mis en garde contre “les sonneurs de cymbalum qui ne lisene guare la musique, jouant dinstinet et improvisant le plus sounent’....\ propos des pitces de Bach qu’affectionnait Ald- dar Récz, peut-étre est-il significatif de tapprocher certe prédilection du point de vue, pour le moins original, du eélebre violoncelliste Pablo Casals ayant rou- jours été frappé du climat improvisé er de la vitalité rythmique de certaines partita et adagio du Cantor, en particulier de Paccentuation des contretemps (ce qui donne tout son nerf a la musique hon- groise) “d'apris Ini, cétait la la prenve que Bach avait du sang tsigane Ise souvient Yehudi Menuhin, fante de preteves tan- gibles, Casals, qui en était convaincu, jouait les préludes tt caractore improvisatoi- re de Bach de fagon 2 vous persuader que était bien a un accompagnement de cym- baum, soulignant les modulations, que le compositeur avait pensé en éerivant sa musique”... Postulat quillustre de fagon saisissante la démarche de la hongroise Marta Fébién, virtuose du cymbalum qui, exemple d’Alidar Récz, s'est vouée au répertoire classique et a précisé- ment enregistré les “Suites Francaises” de J.S. Bach, en duo avec la cymbaliste Agnes Szakily. Toujours est-il que ce cymbalum, quasi-oriental dans son étrangeté -mais quavait perfectionné d’une pédale a étouffoir, en 1870, le Hongrois Jézsef Schunda- avait eu, dans une veine plus strictement “tzigane”, d'autres éblouissants interprétes:le Rou- main Nicza Codolban par exemple, musiscien d’élection de la tsarine et de Pinquiétant Raspoutine, et qui fuiraic la révolution de 1917 pour faire les beaux soirs des cabarets parisiens en compagnie du violoniste Ionel Bajac, son beau-fitre. Un certain Julius Cziffra également, Tsi- gane émigré lui aussi (propre pére du pia- niste Gydrgy Cziffra) habile instrumen- tiste jouissant Pune bonne réputation auprés des riches noctambules, End Olah soliste attieré du légendaire primés Imre Magyari, ou encore Elemer Kiss, cymbaliste de “Lorchestre tzigane Beré- ny” que dirigeait d’un inflexible archet le primds Arpad Kéroly. Tous venus de Budapest bien stir; cette pépinidre de musiciens que visiterait I'infarigable Paul Morand en 1922: “Le soir, la ville séveillait, Dans les restaurants, les Toiganes commencaient leurs commentaires:Altos douloureux, coffies léthargiques des violon- celles, cymbalums sourds comme des harpes lapidées par des verges de feutre...”. A noter, fait significatif, que auteur ne juge pas nécessaire de citer le violon -pourtant ins- trument-toi chez les Tsiganes- comme si cela allait de soi. Et puis, il avait été chan- té par tant de pottes a vrai dire... Par contre sy voit évoqué le violoncelle, dont le réle important jadis dans ce style semble avoir diminué de nos jours. Son plus grand virtuose classique, Pablo Casals, témoigne au débuts du siécle du haut niveau de sa pratique en Hon- grie: “Sous un angle purement instroamen- tal, l'art des teiganes tient du miracle, Lors- giton eniend leurs primds, on est forcé de se demander si ceus-ci ne sont pas inégalables techniquement, Lisn des primds que javais entendus lors dun de mes séjours en Hon- rie ott je ne perdais aucune occasion de les entendre, était un violoncelliste nommé Taliansk Je n'ai connu aucun violoncellis te qui, du point de vue technique, puisse aire comparé.au tzigane Toliansley La sono- rité qui tirait de Uinstrument était égale- ment merveilleuse, en qualité et en intensi- 16; ildonnait V'impression de quatre violoncelistesjouant ensemble! Son doigié était le méme que celui du violon, si énormes étaient les dimensions de ses mains”. Cependant, la Musique tigane s'avére atre principalement une école de violon: ce violon tigane de Pimageric populaire comme de la mythologie romantique de I'dlite, symbole d’un style unique... Aussi la dernigre moitié du XIX? sigcle verrait bon nombre d’entre ces primés, dont les archets acrobatiques fascinaient les foules avides de sensations, acquérir une renommée internationale en multipliant les tournées en Allemagne et en France, mais aussi en Russie, & St Petershourg, creuset d'une incomparable école de violon. Ainsi les fameux violo- nistes Fldris Berki (1855-1900), Béla Czutor (1863-1910), Sandor Parddi (1893-1932) ou Elek Vards, Kéroly Bura (1881-1934) et Jené Farkas (1899-1949) ne manquérent pas de franchir les fron- titres de PAustro-Hongrie; de méme que le légendaire Laci Récz, le “Roi des Tsi- ganes” qui fit un peu plus tard la fortune du restaurant Giindell de Budapest et que chanta le pote surréaliste Robert Goffin dans ces “Fats divers pour la cear- das: Et mon coeur battait de retrouver Budapest ce carrefour de Vinsomnie-Et cette pure musique nomade venue tout droit du coeur du monde-Et jai frémi a Uhitel du Danube et dans une cave pres des viewx bains turcs-Comme voici longtemps devant la guitare gitane du grand Django...” lssu @une famille de musiciens connue de longue date, Laci était le fils cadet d'un. des plus brillants archets du sicle:P4l Racz (1830-1886) dont l'histoire a rete- nu Pincroyable pari, qu'il tint, de jouer cent lieder a la file sans jamais se répéter. La kégende veut qu'il ne sarréta qu'au cent quatorzitme !.. Il serait vain de youloir citer ici tous les musiciens tsi- ganes illustrant la pérénité d’une tradi- tion familiale bien ancrée. Tout au plus devons-nous évoquer 3 ce propos quelques grandes figures: les Dinicu, par exemple, une longue lignée de Laoutars roumains ¢’oti émergerent, outre Anghe- lus déja cité, le violoniste Gheorge Dini- cu révéré tel point par le grand concer- tiste Jascha Heiferz que, lors d'un diner dans un restaurant hongrois en 1930, ce dernier nota sa fameuse “Hora staccato” et Pintégra, avec sa permission, a son repertoire de bis. Méme engouementen ce qui concerne Dimitri Dinicu, mais la ce serait une reine, Elisabeth de Rouma- nie, qui -sous son pseudonyme de po¢- tesse Carmen Sylva- senticherait (un peu trop...) du beau violoncelliste qu’elle nommerait directeur de l’orchestre sym- phonique de Bucarest. Tandis que le nom de Grigoras Dinicu, plus prés de fous, resterait associé 4 son incontour- nable “Ciocirlia” (“LAlouette”) ec 4 un coup C’archet limpide et exempt de tout artifice, admiré sans réserve de violonistes dlassiques tels que Fritz Kreisler (auteur dun “Caprice tzigane” repris ensuite par nombre de primés), ou Gheorge Enesco pour qui les Tsiganes, dont il s était tou- jours senti solidaire, “avaient des dons musicaux bouleversanis”. D’ailleurs, d’aprés Yehudi Menuhin, ily avait dans Tapproche violonistique d’Enesco lui- méme ‘un élément tadgane tres particulier, une expressivité impétueuse, pleine d’émo- tion, une sorte de style “parlando”. Jouant comme #il improvisait”.. Ex puis égale- ment ce recours aux quarts de tons, que Menuhin retrouva dans la “Sonate pour violon seul” que lui dédia Bela Bartok: ‘tes notes situées entre les demi-tons de la gam- me chromatique tempérée qui, depuis Bach, ont été pratiquement bannies de la musique instrumentale, mais qui sont encore utilisées dans la musique orientale teigane, ainsi que dans des compositions subjectives et improvisées subissant ces influences orientales ou tziganes, celles d Enesco par exemple” Soulignons& ce propos que Barték -peu enclin on sen doutea reconnaitre dans son oeuvre une quelconque trace de tziganisme -n’aurait guére appréci¢ la transcription pour cymbalum de ses “Danses populaires roumaines” (1915) que téalisa le virtuose Ferenc Gerencser, faisant ressortir de facon saisissante l'influence de cet instru- ment spécifiquement tsigane sur éctitu- re pianistique du compositeur hon- grois... Diailleurs chez Bartok, Pimprégnation tsigane qu'l pensait avoir totalement conjurée ressurgit parfois, au détour d'une partition :ainsi par exemple dans sa sonate pour violon et piano de 1922 -dédiée une jeune hongroise, Jelly ’Aranyi- oi il renoue avec la structure formelle du verbunkés et de la esdrdés, opposant le lent Lassu au vif Friss. De méme dans ses deux Rhapsodies pour violon et piano de 1928, pices de vir- tuosité au syle folklorique résolument tourné vers des souvenirs de jeunesse exempts de préjugés... “Boldi, le Tzigane rouge couvert de la signature noire des brandebourgs, lorsqu'il vient de jouer “Amoureuse” sur un violon flangué de moustaches”.. notait Jean Coc- teau dans son journal de 1904, Autre tri- bu fameuse de musiciens tsiganes que celle des Boldi (violon, cymbalum, vio- loncelle) qui, venue de Roumanie, se perpécua longtemps dans les restaurants parisiens (ct au Pavillon d’Armenonvil- Ie), puisqu’en 1935, un menu du Café de la Paix stipulait que “lon powvait décou- vrir la cuisine russe en écoutant chanter ame slave du violon de Boldi” Une ame tsigane (sinon slave...) que ne manqua pas de odlébrer Paul Morand, oct homme pressé qui prenaic le temps de Pécoucer entre deux trains: “Je me rappelle avoir vie Boldi, le dernier taigane, au Caft de la Paix, & UHotel de Paris de Trouville, au Ciro’s de Monte-Carlo, Idécoupait la mélodic en lanitres, en montagnes russes, tant6t vous emportant aux cimes, tantét sarrttant, tantét vous coupant la respira tion en des chutes vertigineuses “oreille contre la caisse de résonance, Varchet lan- gourews contre les cis longs, le rein bas, la main tendue pore louis dor, ilpromenait entre les tables ses cxardas ou ses valses...” Inexplicable charisme instrumental qui ne manquait certainement pas aux aiewx de lardent Bela Kiss, pére de Janos Kiss, primds adulé de Paristocratie anglaise du début du siécle dont le dernier chatnon fur le non moins applaudi Lajos Kiss (1902-1951) plébiscité par Vienne et Berlin. Enfin citons la dynastie exemplai- re des Lakatos, qui ne comporta pas moins de six générations de primis; leur ancftre ayant eu un orchestre sur les rives du Danube dés la fin du XVIII° siecle. Figure majeure de la tribu : Fldtis Lakeros (1880-1954) dont tous les enregistre- ments auraient été détruits pendant la guerre. Mais qu’importe & son fils Sandor Lakatos tout comme & ceux de son peuple? puisque I’héritage instrumental ne se transmet chez eux qu’oralement et par une immersion musicale constante depuisla prime enfance. Deki Lakatos, le dernier rejeton de Ja tribu, en étant ailleurs la preuve vivante... Mais vrai dire Paura romantique du violoniste wigane, démiurge au génie ins- tinctif -dont on avancait méme qu'il tenait sa prodigicuse virtuosité d'un pacte sulfureux- allait s’accrottre avec le tour- nant du sitcle, D’ailleurs le violon lui- méme était dans lair du moment: “Les instruments musicaux ont besoin de leur ‘couleur du temps” note le critique Alber- to Savinio, je me rappelle l'dpoque du vio- lon ~auex débuts de la bicyclette- ténébreuse, cheveluc, taiganesque, quand les grandes- duchesses enlevaient les beaux violonistes a La machoire rachée par Vinstrument, com- me par une envie de fiaiscs, et les empor- taiens pour les dévorer vivanis dans quelque chateau des Carpathes”.. A moins que cela ne soit inverse, car avec leur vogue dans les caf’conc de la Belle Epoque et les brasseries, nulle élé- gante n’échapperait & Pattrait de l'archet diabolique de ces batteurs d’estrade que Ton allait écouter en prenant des glaces sous les acacias du Bois de Boulogne ou au Chalet du lac des Buttes-Chaumont. ‘Ah Ha Musique des Tziganes 18 bctiait la danseuse Isadora Duncan, comment Stoner qu'avec une telle musique je sentis- se éclore mes émotions naissantes 2” Pre- miers émois quelle avait connus dans les bras d’un de ces Tziganes d’ailleurs, et dont le mythe de farouches séducteurs, tel que l'avaient transmis les opérettes viennoises “Le Baron tzigane” de Johan Strauss (1885), “L'amour tzigane” de Franz Lehar (1911), ou “La Comtesse Maritza” d’Imré Kélmén (1924) niétaient pas faits pour ramener les esprits romanesques a la raison ; et c’était sou- vent faire entrer le loup dans la bergerie que de s'attacher, comme il était de bon ton dans la gentry, un de ces troublants personnages. L’écrivain Georges-Michel observait avec humour que, “des 1913- 1914, ces Teiganes étaient présents aussi bien dans les salons dex hétels particuliers que dans les lits des riches désoeuvrées”. Tandis que La Varende évoquait non sans mépris “ine princesse plus que mire avait en un coup de coeur pour Pun de ces Tiganes viennois et malpropres dont les crincrins agitaient si puissamment les moelles feminines”. Peut-etre stigmatisait- il [ala liaison fracassante qu’avait cue la princesse de Caraman-Chimay, en 1896, avec le beau Jancsi Rigg & la moustache conquérante, violoniste de lorchestre ts gane de chez Maxims, Un ensemble di g¢ par le fameux Boldi qui, choqué, ms- surait sa clienttle: Je-suis un musicien qui enleve son auditoire mais qui nenkve pas des princesses 1” Pourtant Jancsi Rigd, ce déchonneur de la gene tsigane (t) éait un musicien de fort bonne souche puisqu’il comptait parmi ses parents un brillant archet, Jézsi Rigé, qui avait épousé (sans le moindre scandale, lui) la fille d'un général russe, et un trés sérieux zigeuner- kapellmeister nommé Gabor Rigé, célébre par ses tournées mondiales au début du siécle. Certes le répertoire de Jancsi jouait avant rout la carte de la séduction -romances langoureuses avec moultes glissandi, morceaux de bravoure périlleux, viennoiseries et rengaines du jour 4 la demande- mais somme toute pas plus que celui des grands primds qui donneraient son lustre, jusqu’a la fin des années trente, aux cabarets tziganes des capitales d’ Europe occidentale les Béla Berkes, Jean Gulesco, Imre Magyari ou George Boulanger. Er ce n’est pas lh le moindre des para- doxes que ces violonistes (ceux-la mémes dont l'avénement du phonographe allait enfin fixer le concept fuyant de Musique tzigane) accusent, dans les enregistre- ments qui nous sont parvenus, le pathé- tique dilemme entre un penchant conservateur garant dune tsiganité auchentique, et la nécessité du renouvel- lement perpécucl un repertoire inféodé au goat d'un public versatile. Ce qui fai- sait dire & Elias Canetti que les ‘Tsiganes étaient “viewe par leur acharnement ase raccrocher & tout le saisissable; jeunes par leur ardent désir de nouveauté,” Mais il semble au demeurant que de ces exi- gences professionnelles, qui auraient répugné a plus d’un, les Tsiganes aient trouvé matiére a défis et a créativité. D’autant que pour ces improvisateurs nés peu importait en somme la qualicé du répertoire, Pessentiel éeane ce quills pouvaient tirer du matériau, Par ailleurs, ils Savéraient assez avisés pour sadapter rapidement & toute circonstance, Ainsi a Budapest, en 1900, lors des gigantesques funérailles du peintre Mihély Munkécay -gloire nationale- les vit-on présents au pas- sage de Pimpressionnant cortege: “Dewant La ternasse des cafis, des orchestres tsiganes jouaient les chansons hongroises préfertes de Munkdczy” note J. Lukacs. Et cela avait da éeé un ensemble tsigane qui, aupara- vant, & Poccasion du retour d'un voyage outre-Athntique de Pillustre artiste, avait accueilli son paquebot en jouant, depuis le quai, une “Marche de Munkéczy” fore opportune ! Composition originale écri- te? ou plutér improvisée sur instant? Nal n’aurait pu en décider avec ces diables hommes passés maitres dans Part de mystifier. D’autant que, par le Iyrisme appuyé et une surcharge orne- mentale propres & leur style d interpréta- tion, les Tsiganes parvenaient toujours & créer Pillusion dune parfaite spontanéité méme si leurs arrangements étaient éta- blis avec grand soin. Quant 3 parvenir 4 distinguer les mélodies emprunt des compositions personnelles, le folklore authentique des pastiches savants (tels les “Zigeunerweisen” du violoniste Pablo de Sarasate inspirés @'une mélodie hongroi- se “Csak Egy Kiss Lany”), on en débattra sans doute encore longtemps... D’olt Pextréme hérérogéneité d’un art de com- plexion atomiste -de par son peu d’unité apparente- et dont le critique Michel David a fort bien saisi la position am- bigite: ‘ceite musique wigane que les musicologues et foleloristes hongrois quali- fient, avec quelque dédain de ‘musique de restaurant”, mais qui depuis des sidcles enflamme un immense public par son style sensuel et passionné”. ‘Une musique “de table” en quelque sorte, quillustre avec humour ungagde | § Charlie Chaplin dans é “The Vagabond”, g # £ un petit film de j 1916 ot Charlot, / / i violoniste de rue, / propose & la Bo- hémienne de son coeur de lui jouer “La goulach hon- groise” ! Mais t:e- ve de calembours : “Csdtd4s” hongroi- ses, horas roumaines, folklore russe, valses viennoises ou pitces de caractére, tel fut donc Phabituel répertoire des grandes figures tsiganes de notre sitcle qu’il nous appartient maintenant de présenter brigvement ; le Zigeuner primés Beld Berkes (1888-1950) tout d’abord, chef réputé de I Orchestre Royal de Budapest” qui débura trés jeune dans Porchestre familial evant que de fonder son propre ensemble.S'étant produit & travers toute !Europe il Sembarqua pour deux ans en Amérique y enregistrant plu- sieurs centaines de disques chez Colum- bia. Semblable triomphe attendait Bel Radics (1867-1930) et sa cigdny zeneka- ra; violoniste & tel point révéré quill eu droit, en Hongrie, & des funérailles la Kazanova... Lajos Kazanova quasi-nationales. D’aprés M. Bloch: “Sur sa tombe vinrent jouer mille musi- ciens, et Yon évalue & cent mille les per- sonnes qui suivaient son convoi. Pendant Lensevelissement la foule se pressait a tel point que plusieurs instruments de musi- ciens tziganes furent littéralement fouls satce pieds,”.. Célébrité a laquelle devait ailleurs faire honneur son neveu Imré Magyari (1894-1940), soliste de légende, fameux pour avoir obtenu, & neuf ans, la médaille d’or d’un concours entre tous les primés des orchestres de Budapest. Personnalité typique dela Musique tiga- ne hongroise de restaurant, il fera toute sa carriére en son pays -hormis quelques tournées en Angleterre, Italie et Hollan- de- jouant de facon permanente dans les auberges tcharda des bords du Danube, tel Hotel “Hungaria” ot les plus grands artistes viendraient l’écouter. Son style unique était caractérisé par un timbre et un jeu trés intériorisés, en particulier dans les csérdés quiil jouait sur un tempo modeéré. Instrumentistes bohémiens connus en France surtout par le disque, et le guitariste jusqu’a ce que la révolution bolchevique de 1917 fasse émigrer 4 Paris une foule de F. Moerman musiciens tsiganes ou slaves. Bien que Pambassadeur de France Maurice Paléo- logue, alors en poste & St Petersbourg, témoigna de l’insouciance (inconscien- ce 2) qui régnaic dans certains milicux& la veille méme de la tourmente : “La tra- gédie qui se déroulait dehors wentrait dans kes salons du palais que par boufftes aussi- tot cteintes par les conversations légeres et Les tourbillons de la musique wsigane.” Néanmoins, tous ces grands primés ayant perdu leurs riches protecteurs, il leur fallut bien partir -avec souvent un violon pour tout bagage- et tenter de refaire une carridre dans les grandes capi- tales occidentales oit a vogue des caba- rets russes allait mettre en lumiére le génie musical de nombre de ces grands solistes: Ainsi celui de Jean Gulesco, prestigieux violoniste qui avait éé au service du Tsar Nicolas Il pendant quin- zeans etavait épousé une ballerine russe. ‘Trop lige a la haute société de Saint- Petersbourg, sa famille diit prendre le chemin de Pexil, rout d’abord a Istanbul, puis 4 Paris ot: Jean Gulesco serait l’arti- san des folles nuits de princes du “Caveau Caucasien” ou de “La Maison- nette russe”. Ambiance d'un monde nocturne aujourd'hui disparu : officiers de la garde impériale devenus chasseurs de palace ou chauffeurs de taxi, aristo- crates ruinés et princes déchus promus maitres d’hétel ou chanteurs. Cabarets ott de richissimes noceurs flanqués de demi-mondaines et de flambeurs verraient dépenser des fortunes en se gti- sant de champagne et de vodka. Jean Gaulesco y cétoierait Chaliapine, Picasso, Jascha Heifetz, tous inconditionnels de son talent d’improvisateur (un de ses disciples reléverait plus de cent versions différentes des “Deux guitares” ). Diailleurs, le clarinettiste de jazz Mezz Mezzrow, de passage a Paris, en 1929, avait lui-méme été frappé par cette facul- té d’improvisation des Tsiganes de “TErmitage moscovite” : “Nitza Codol- ban, le plus grand cymbaleur tzigane du monde, et le pianiste Constantinoffun gosse de dix-neuf.ans... Paul Whiteman avait offert a Nitea des cachets fabuleux mais il aimait trop Paris... Cest grace a ces deux gars-lat que j'ai entendu pour la premiére fois de Limprovisation collective:tout en saccordant Nitza trouvait une belle série daccords que Constantinoff reprenait immédiatement et dont il se servait pour partir sur des rifff finissant sur une note “empoisonnée” -en debors de Uharmonie- et gay éait Niwa Codolban qui, un soir, devrait jouer & travers une liasse de billets quun riche noctambule avait écalée sur toute I’érendue des cordes du cymba- Dernitres folies avant la grande crise économique, le seuil des années trente étant véritablement 'apogée des Tur cabarets russes avec, & Paris, plus d’une centaine d’écablissements plus luxueux les uns que les autres dont le “Monsei- gneur”, le “Montecristo” et le célébre “Shchérazade” ott, “sous les pieds de Nitaa Cadolban, la piste se déplagait, le manspor- tant lui et son cymbalum jusqu’e la sable qui désirait Ventendre” note Konstantin Kazansky. Foyers d’attraction d'une clienttle versatile, avide de scnsationnel, pour qui la musique tzigane sc devait etre en priorieé brillante, avec ses coups d’archet grandiloquents ct le pathos de son rubato, A tel point que la venue & Paris, en 1932, du farneux violoniste tou- main Georges Boulanger (1894-1958), & Ja musicalité plus retenue, passa totale- ment inapergue; la direction de “Etmi- tage moscovite” annulant méme son contrat et payant le dédit. C’était pour- tant -& Berlin principalement- Le violo- niste tsigane !, dont le style il est vrai pas- sait du folklore le plus typé a la musique de salon, en flirtant avec un jazz bien tempéré dans ses “foxtrots hongrois”... Prototype du musicien tsigane savant, Georges Boulanger (de son vrai nom Ghita Bulencea) devait son jeu racé et diaphane a des études instrumentales tien moins que prestigieuses, au Conser- vatoire de Bucarest tout d’abord, puis, & quinze ans, & Dresde avec le Maitre Leo- pold Auer (formateur de Jascha Heifewz, Nathan Milstein et autres grands concer- tistes); enfin a Moscou, auprés de Kaline Codolban, pére des violonistes Tanasse et Corel et du cymbaliste Nitza. Désor- mais en bonne compagnie, il suivrait & peu prés un parcours identique: brillant succ’s dans les milicux de Paristoctatie de Saint-Petersbourg, bouleversement de la sévolution d’Octobre qui le ferait musi- cien de rues, puis émigration & Berlin ou Georges Boulanger retrouverait une notoriéré encore plus grande, ‘ion tempé- rament batkanique allié & une technique alla Paganini, et une élégance mélodique toute frangaise, contribuans id son origina- lite”, notait-on lors de son passage 3 PhOtel Adion et au “Wintergarten” de Berlin. Interpréte idéal de musique légere (“Fascination’, “Amoureuse”, ctc,) aussi bien que de pices & caracctre plus pro- fond (tel “Sombre Dimanche”, cause de mulipks suicides en Hongric, “chanson interdite & Budapest” spécifiaient ailleurs les étiquettes de disques |... ec que le fantaisistc Gcorgius parodia en “Triste Lundi” : “la chanson qui tue les mites, interdive& Buzenval”..), on sait peu que Boulanger fat aussi auteur @’unc mélodie qui allaic avoir une curicusc pos- térité : “Avant de mourir”, grand succes des années trente, que les “Platters” reprendraient sous le titre de “My prayer’, pour faire les belles nuits des sur- boums des années cinquante...! unique “tube” rzigane en quelque sorte! Bien que “l’Alouecte” arcribuée a Grigoras Dinicu (1889-1949) autre violoniste tsi- gane savant -déja cité- symbolisar plus franchemenc le lyrisme instrumental propreau genre (les “Yeux noits”, “Kalin- ka? et autre “Deux guitares” n’écant pas récllement certifiés comme d'origine puremenc tsigane). Symbiose parfaive entre lexubérance du style laoutar qui ptésida a son apprentissage musical et le mianidrisme des pitces violonistiques en usage & Pépoque (“Humoreske” de Dvo- rak par cxemplc), Grigoras Dinicu témoignait également d'un bagage tech- nique sophistiqué puisque, outre Pensci- gnement traditionel de Zamfir“Pancien’”, un vieux Laoutas il avait suivi les cours du conservatoire de Bucarest: violon avec Ghorge Dinicu et Carl Flesh, musique de chambre avec Dimitrie Dinicu. On voit qu’en ces années 1902-1906 des musi- ciens tsiganes pouvaient accéder &un haut niveau officiel; d’ailleurs Grigoras Dinicu serait un temps violoniste dans Porchestre symphonique national avant que deretournerau genre tigane des res- taurants de Bucarest, sa véritable voca- tion oit s épanouirait son génie. Faisant de nombreuses tournées a l’éeranger - notamment & Paris, lors de Exposition Universelle de 1937 avec le flfitiste de pan tsigane Fanica Luca, professeur de George Zamifir- il subjuguerait ailleurs des artistes comme Misha Elman, Pablo Casals, Jacques Thibaud ou Yehudi Menuhin. Lascétique Maurice Ravel riirait-il pas lui-méme jusqu’a composer (en 1924) une rhapsodie pour violon et piano- luthéale (proche de la sonorité du cym- balum) intirulée “Tzigane”, a Pintention de la virtuose hongroise Jelly d’Aranyi, protégée de Bela Bartok? “Déja, @ Londres, Ravel séeais plu a écouter toute une nuit la jeune violoniste improviser dans le style tzigane, style qui mettait Bartbk hors de lui mais que, sans rracas nationaliste, Ravel assimilaie & tout c¢ qui est “hongrois” note le musicologue Marcel Mamat. “.. Ez voici done Barték pourfen- dant, devant Ravel, Uétourderie de ceux qui vont dans des bottes de nuit pour entendre de la musique “hongroise”, de ceux qui assimilent le mélodivme magyar avec celui de nomades décadents...”Ex de disserter avec passion de la richesse folk- lorique du vrai fonds magyar, devant un Ravel un peu dépassé par toutes ces nuances de rythmes et de modes prati- quées en des contrées si lointaines, et per- sistant méme, en son for intérieur, & gar- der toute son estime “au bariolage de ses taiganes @ brandebourgs, improvisatenrs dperdus, traltre: pourvoyeurs de sous-pro~ duits qu'il applaudissait si candidement _jusqualors !” Aussi faisant fi de Vineransi- geance musicologique du compositeur hongrois, Ravel intitulera-t-il sa pice “Tzigane” et reviendra (toujours d’apres M. Marnat) “Z la liberté illustrée par les “Rhapsodies hongroises” de Liset, pages abborrées par Bartbh... introduction lente et solennelle (lassu) suivie d'une ample (peroraison rapide et monementée (frss). Il iy a ceries rien a dire de Vinauthenticité résolue des motif: Ravel fait chanter es tai- _gnes de son réve, sans préoccupations eth- niques” Son ambition ailleurs n’était- elle pas, selon ses dires, que oeuvre partit tour a fait improvisée ? Ce qui ferait écri- reau critique Vladimir Jankelévitch, non sans préjugés : “ Tout devrait éloigner Ravel des Teiganes, de leurs oripeaus, de leur débraille. Le rythme chez eux est le r0i, mais il senveloppe dans une brume chro- mavique propice & toutes les trabisons.... Ces aventuriers none pas de “tradirions” ec ils gespillens tous ce quis crouvent.... Que ces (fibres négligences aient pu séduire Lisas on ne saurait sen ésonner, mais Ravel, qui représente la discipline et la dure masiore, comment a-t-il pu Sacoquiner avec ces che- & pasticher les Teiganes sans précaution, on risque soi-méme un beau mincaux ? matin de se réveiller teigane, prolice et débraillé” Mais q2importe les esprits chagrins se serait écrié Ravel devant ke lysisme échevelé du violon de La Kazano- va, belle Tsigane done le tempérament de feu ne s'embarassait guére de telles réti- cences, AP évidence trop &Pétroit dans le cadre tamisé des cabarets de luxe, son fal- gurant archer allait faire irruption dans les music-halls et, avec lui, une musique tzigane & grand spectacle. Débutant & vingt ans 41'“Alhambra”, les chroni- queurs de l’entre-deux guerre ne tari- raient pas d’éloges dithyrambiques pour cette jeune fille diabolique:: “Jouant de son corps souple et nerveux, de son visage sombre comme la tragédie, de ses chevews blens qui se dénouent et dansent aussi Kazanova est semblabe & une magicienne exaltée gui tire des sons de ses longs doigts mince: et fait jaillir a son gré Vonage ou la sérénité, le soir tendre ou les sanglots. Longue, serpentine et noire, elle a des déventes de grand faauve et lorsqu’elle joue - cassant les rythmes, entratnant son orchesire-elle est habitée par quelque diew inconnu. Tovar’ tour panthire et dompteu- se, elle entratne dans la frénésie de sa musique non seulement ses musiciens tai- ganes, aux visages inspirés, mais aussi Tauditoire...Alangui ou passionné, le chant séleve de la forét darchets et le vent semble incliner vers nous les cimes des arbres, chas- ser les rucages...”On est évidemment loin ici de la musique bien tempérée, aux séductions de bon aloi, que les amateurs de musique récréative des années cin- quante exigeraient qu’on leur joua; style wigane assigné a résidence en quelque sorte... Ce qui ne risqua jamais @arriver celui du fils deLa Kazanova, bon sang ne pouvant mentir; d’un caraceére boheme irréductible, Lajos Kazanova (aujour- (hui disparu) accorda son existence mouvementée ct obscure a la sauvagerie Cun jeu expressionniste encore plus feé- nétique que celui de sa mére, Aspirant & une musique moins convenue que celle imposée par la clientéle du genre tzigane auquel il se trouvait assujetti, il ne parvint jamais & mener au succ’s une carritre de violoniste de jazz. qui lui tenait & cocur ct done il avait pourtant la trempe. Brillant improvisateur aux durs accents d’une sonorité larraché (produite par P'utilisa- tion de cordes métalliques, issues d’un cable de frein de bicyclette, qu’il frottair du bois colophané d’un archet sans ccins!), marginal de génie que seule la faune des bats et boites de nuit a pu entendre au hasard d’une bordée, mais que le guitariste Francis Moerman réussit a fixer un temps au sein de son quintette, peu avant sa disparition. Ultime étape dun destin météorique quillustre assez bien un vers d’Archur Rimbaud : ‘Jini Loin, bien loin, comme un bohémien...”.