La Croix -vendredi 18 novembre 2016

Événement

4
élection
présidentielle
tMots-idées, porteurs
d’un sens historique,
symbolique et politique,
ils ont été utilisés, échangés,
discutés entre les candidats.
tChercheurs en sciences
politiques, Damon Mayaffre,
spécialiste des discours,
et Olivier Ihl (1), historien
des idées, décryptent
pour La Croix l’usage
de quatre termes
qui ont particulièrement
alimenté les débats.

Identité,

ou comment un adjectif
peut tout changer
Si l’usage du terme « identité »
dans le débat politique ne remonte
qu’à une trentaine d’années, il renvoie à une référence traditionnelle
de la droite conservatrice, attachée
à la préservation des acquis et des
valeurs face à une gauche davantage liée à l’idée de progrès, de
mouvement, voire de révolution.
L’idée d’une fidélité aux origines, à l’héritage d’une appartenance commune, qui permet
de tracer une séparation entre
« nous » et « eux », a été déclinée
par les partisans de l’assimilation,
de Jean-Frédéric Poisson, défenseur de « l’identité judéo-chrétienne de la France », à Nicolas
Sarkozy, campant « nos ancêtres
les Gaulois » comme le roman national de tout Français.
Mais les polémiques passées
autour d’un ministère de l’identité nationale comme le succès
de la pensée décliniste ont rendu
l’emploi du mot problématique et
clivant, y compris à droite. Alors
que Bruno Le Maire l’abandonnait
au profit de la « culture française »,
exprimée par « la langue et la mémoire qui vit en elle », Alain Juppé
faisait de « l’identité heureuse »
un des slogans de sa campagne,
la définissant comme le fruit d’un
« dialogue entre la diversité de nos
racines et l’unité de notre nation ».
Refusant d’être piégé par le marqueur idéologique de son principal concurrent, il tentait ainsi
une stratégie « linguistique » tout
droit inspirée de cette maxime de
Roland Barthes : « L’adjectif tue le
concept ». Qualifier l’identité, c’est
en effet déjà miner l’idée qu’elle se
résume à « être identique à soi » et
poser à l’inverse qu’elle est forcément multiple, non pas l’expression d’un passé figé mais d’un avenir commun.

Peuple,

un mot en vogue
Nicolas Sarkozy affirmait dès
2012 qu’il « ne serait pas le candidat d’une petite élite contre le
peuple ». Il continue depuis sur
la même ligne, invitant à entendre la colère de « la majorité
silencieuse ». Pourtant, ce terme

Les mots
de la campagne

p
e
a u torité
p d
e
l
e n
t
i
t
v é rité

est inattendu dans ce camp politique. En référer au peuple, c’est
en effet franchir les limites symboliques élaborées du temps où la
droite orléaniste ou libérale préférait parler de « souveraineté nationale » que de « souveraineté populaire ». Elle identifiait le peuple à
une foule toujours suspecte, imprévisible et débordante de passions.
Par ailleurs, le principe même
des primaires consiste à ne pas
mobiliser le peuple, mais un électorat, qui plus est surreprésenté
dans les catégories sociales supérieures. Dans ces conditions,
l’appel au bon sens populaire, à
la sagesse d’un peuple qui voit
toujours juste contre des élites
aveugles – définition stricte du
populisme – relève au mieux de
la rhétorique, au pire de la manipulation, destinée à séduire des
électeurs tentés par l’abstention
ou le Front national.
Mais à la faveur de l’élection
de Donald Trump à la MaisonBlanche, le mot a néanmoins
surgi dans le débat. Certains ont
cherché à renouer avec l’image
d’un chef en contact direct avec
le peuple, portée par la tradition bonapartiste, comme JeanFrançois Copé, à l’écoute de la
« France périphérique », ou Bruno
Le Maire, appelant « le peuple silencieux à faire entendre sa voix ».
D’autres, comme Alain Juppé, ont

dénoncé un jeu dangereux consistant à « dresser le peuple contre les
élites » au lieu de valoriser le rassemblement de tous les Français.

Autorité,

ou la force du discours
Thématique classique de la
droite, celle de l’autorité s’est trouvée réactualisée par le contexte
politique – marqué par l’affaiblissement de la parole présidentielle, comme l’a souligné François Fillon, qui veut « mettre fin
au laxisme de la majorité socialiste ». Incontournable, le mot est

en outre doté d’une rare qualité :
celui qui parle d’autorité se montre
ferme, déterminé, courageux, et
renforce ainsi quasi mécaniquement sa capacité à l’incarner.
Dès lors, l’enjeu pour chaque
candidat était de se démarquer par
l’usage qu’il allait faire de ce précieux vocable. D’autant que Nicolas Sarkozy, ancien chef de l’État,
dont la majorité des concurrents
actuels ont été ministres, jouissait
d’une supériorité en la matière.
« Jamais je n’ai vu la France dans
une telle attente pour une autorité
forte », affirmait-il au début de sa
campagne.

Plusieurs stratégies verbales se
sont alors dégagées. Jean-François Copé, tentant de dépasser
l’ancien président sur son propre
terrain, a affirmé : « L’heure est à
la restauration de l’autorité », manière d’incarner la puissance de
l’État par le volontarisme. Alain
Juppé, lui, a préféré le glissement
sémantique, opposant « l’autorité et le sang-froid d’un homme
qui rassure » à l’« agitation » et à
« l’autoritarisme ».
Mais c’est sans doute Nathalie
Kosciusko-Morizet qui a fait entendre la voix la plus singulière.
Proposant de « réformer l’État
pour que son autorité soit incontestable », elle a rappelé que l’autorité demande moins à être obéie
que reconnue. Selon son étymologie latine en effet, elle tient moins
au fait de commander qu’à une
capacité d’initiative à laquelle les
autres se rallient, en l’occurrence
à une nouvelle manière de gouverner qui accorde plus de place à la
démocratie participative.

Vérité,

ou l’incantation vertueuse
Si Alain Juppé vante sa « campagne de vérité  » et si Nicolas
Sarkozy annonce depuis l’été son
intention de « dire la vérité aux
Français », c’est François Fillon qui
en a fait son slogan. Assumant sa
déclaration passée sur la France en
faillite, le « candidat de la vérité »
a désigné le mensonge comme son
ennemi.
Ce qui n’empêche pas l’ensemble des compétiteurs de la primaire de brandir la vérité comme
vertu cardinale. D’autant plus aisément qu’ils ne sont pas – ou
plus – au pouvoir. La rhétorique
de la vérité est une constante du
jeu politique, déjà saisie par Benjamin Constant lorsqu’il soulignait
avec ironie que « les principes sont
toujours dans l’opposition ».
Si le discours politique, encore
plus s’il est électoral, ressemble
toujours à une promesse sur l’avenir – on prétend que l’on pourra
faire ce que l’on dit –, celui des
candidats de 2017 a dû s’ajuster à
une autre donnée : la défiance inédite des électeurs envers leurs représentants. Face à cette nécessité
de réhabiliter la parole publique,
ils tentent surtout de convaincre
de leur sincérité pour capter la
confiance.
« Je n’ai jamais trahi la confiance
des Français », affirme Nicolas
Sarkozy quand Alain Juppé dit
faire « preuve de crédibilité et de
confiance ». Ce discours incantatoire pourrait bien se révéler
contre-performant, tant il semble
coupé des études d’opinion.
Tant il paraît aussi oublier que la
confiance, comme l’autorité, ne se
décrète pas.
Béatrice Bouniol
(1) Damon Mayaffre est chercheur
au CNRS et enseigne à l’université
Nice-Sophia Antipolis. Olivier Ihl
est professeur en sciences politiques à
l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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