28 La der

24 heures | Lundi 14 novembre 2016

Sandrine Viglino, artiste

L’humoriste
s’est offert un
univers futuriste
Gilles Simond Texte
Chantal Dervey Photo

E

lle a les yeux qui brillent, Sandrine Viglino, quand elle
parle de son nouveau spectacle. La Valaisanne y évoque
les rapports entre humanité
et développement technologique, ce que
l’on appelle l’homme augmenté, ou le
transhumanisme. «Les robots, la répartition du travail, l’écologie, ce sont les sujets
de demain. On va forcément vers cela, et je
pose les questions que tout le monde doit
se poser.» A sa manière bien sûr, car «il
faut que ça fasse rire! J’aime l’émotion de
l’humour, rire fait du bien.»
Elle-même, sans être une geek, se considère déjà comme «augmentée»: «Des lunettes à la voiture hybride en passant par
le smartphone. J’aime tout ce qui me fait
gagner du temps. Ce que j’apprécie le plus
dans la technologie, c’est lorsque l’on n’en
voit pas la difficulté. Ce qui me permet
d’aller vers un art vivant.» Après avoir été
pianiste, institutrice, humoriste, la voilà
donc qui se glisse dans la peau d’une comédienne. Non sans se demander si elle
en a la légitimité, elle qui n’a «pas fait la
Manuf’», comme elle appelle l’école de
théâtre lausannoise.
Son enthousiasme et son énergie lui
ont permis aussi bien de convaincre le
metteur en scène Lorenzo Malaguerra que
d’obtenir le soutien de l’EPFL et de la
HES-SO Valais afin de concilier technologie
et poésie sur scène. «C’est sûr, j’ai la
chance d’avoir plusieurs facettes et des
envies qui me boostent. J’ai beaucoup de
chance, j’ai toujours pu faire ce que je
voulais, je peux m’épanouir.»
La petite Sandrine se disait que 40 ans,
ce devait être une espèce d’aboutissement, «l’âge où on est là où on doit être».
Elle y est. «Je sais que professionnellement, je suis à la bonne place. Pour le
reste, c’est une année durant laquelle je

me pose beaucoup de questions. J’espère
trouver les réponses avant le 31 décembre!»
Sandrine Viglino a mis longtemps avant
d’oser se déclarer «artiste». Ce n’est pourtant pas faute d’avoir commencé tôt. Le
piano depuis l’âge de 4 ans, un peu d’accordéon. Mais, à cet âge-là, elle ne s’imaginait pas musicienne. «J’ai toujours voulu
être institutrice. Une classe, c’est aussi un
public.» Elle a enseigné quelques années,
et dit être restée proche d’élèves qui ont
maintenant 27-28 ans. Entre-temps, il y a
eu la période pianiste de bal, dès ses
13-14 ans. Vendredi et samedi soir, elle faisait danser les gens avec des valses, des
tangos ou des marches, et sa maman venait la rechercher au milieu de la nuit. Ses
cachets, elle les a mis de côté pour plus

«J’ai beaucoup de
chance, j’ai toujours pu
faire ce que je voulais,
je peux m’épanouir»
tard. Des économies qui lui ont permis, en
1999, de vivre le rêve américain en allant
passer sept mois dans une école de musique à Hollywood. «Je suis partie avec quelques copains, c’est un monde qui s’est
ouvert, ç’a été le déclic.»
Dans la foulée, elle est engagée à La
soupe est pleine et aux Dicodeurs, sur La
Première, joue dans le groupe Hirsute. Elle
qui se dit prudente, qui essaie «de tout
bétonner», attendra encore trois ans avant
de quitter l’enseignement, pour pouvoir
tourner avec l’imitateur Yann Lambiel ou
accompagner la Revue de Cuche et Barbezat. «Je n’ai aucun problème à être derrière quelqu’un, puis à passer seule sur
scène. Je n’aime pas les cloisons. Je suis
plutôt une artiste avec différents outils
dans les mains. Ce qui m’intéresse, c’est le

Carte d’identité
Née le 10 janvier 1976 à Martigny-Combe.
Sept dates importantes
1989 Débuts en tant que pianiste de bal.
1995 Matu pédagogique d’enseignante
à l’Ecole normale.
1996 L’imitateur Yann Lambiel lui
demande de l’accompagner au piano.
1999 Passe sept mois dans une école de
musique à Hollywood. «Le rêve américain.»
2000 Débuts à La Soupe et aux
Dicodeurs, sur la Radio romande.
2003 Quitte l’enseignement.
2016 Fête ses 40 ans. Le 21 octobre,
première de son spectacle Imagine+.

travail, progresser, apprendre, m’enrichir.»
Elle évoque sa double ascendance, valaisanne par sa mère, italienne par son
père – son arrière-grand-père a franchi les
Alpes –, pour dire sa chance d’être venue
au monde dans un milieu où «on fait les
choses». Pas très efficace en cuisine – «je
suis agréable à table, pas difficile, et je fais
un bon commis» –, cette gourmande connaît par cœur, en vraie Valaisanne, la recette de la tarte aux abricots que préparait
sa grand-mère, tous les dimanches. «Avec
des fruits du Brocard, village de mes parents, à Martigny-Croix.» Puisqu’on y est,
«t’as où les vignes»? «Un jour, j’hériterai
d’une vigne à Champlan, au-dessus de
Sion, d’où vient ma maman. On est des
vrais vignerons, dans nos familles. Je n’ai

pas pu vendanger cette année, à cause de
mon spectacle, ça m’a fait bizarre de ne
pas y aller retrouver ma famille et piqueniquer sur les caisses.»
Attention quand même avec les étiquettes posées un peu trop facilement.
Installée à Fully avec son compagnon de
longue date, Sandrine Viglino ne refuserait
pas de bouger. «J’ai réalisé tardivement à
quel point j’aime le Léman. Et j’aime les
Vaudois… pour leur lac et leur ouverture.
Ils m’ont toujours bien accueillie. D’ailleurs, si quelqu’un cherche à vendre une
maison à Vevey, qu’il me contacte!»
En tournée avec Imagine +
Fribourg, Théâtre du Bilboquet, ve 18 nov.
Vevey, La Grenette, du me 23 au di 27 nov.
www.sandrineviglino.ch

Histoire
Ce jour-là
Tiré de la Feuille d’Avis de
Lausanne du 14 novembre 1932
Lausanne Cavalerie démobilisée
Dans sa séance de ce jour
(14 novembre), le Conseil d’Etat
a décidé la démobilisation
du régiment de cavalerie I,
lequel sera licencié le mardi 15 ct.,
à midi. Le régiment précité et
le bataillon restent de piquet.
L’arrêté du 10 novembre courant
(ndlr: interdisant toute manifestation, tout meeting, cortège
ou discours sur la voie publique),
demeure en vigueur.
La Chaux-de-Fonds Incident
Au cours de la manifestation
organisée samedi après-midi,
dans la salle communale, par
le Parti socialiste, pour protester
contre les événements de
Genève, un incident s’est produit,
provoqué par deux communistes qui voulurent prendre
la parole (…). Lorsque le peintre
Barraud voulut à son tour
s’emparer de la tribune, il trouva
[le leader socialiste] Paul Graber
qui, le saisissant au collet, plaqua
en un tournemain l’orateur au
fond de la tribune. M. Barraud
parvint à se dégager et, n’écoutant que son courage, fila en
VC1

Contrôle qualité

Elle fait l’actualité le 14 novembre… 1932
prenant ses jambes son cou.
Un autre jeune énergumène
reçut de la foule une correction
méritée et ne dut de se sortir
de là qu’à l’intervention de la
police. Aucune arrestation n’a
été opérée.

1000

En francs,
le montant que la Municipalité
de Lausanne met à disposition
de la police, afin de récompenser
la ou les personnes pouvant
fournir des renseignements
destinés à permettre l’identification du ou des auteurs de
l’attentat contre l’Hôtel de Ville
ou de permettre une arrestation.
Genève On démobilise L’ordre
de démobilisation du régiment
genevois est parvenu à Genève
lundi vers midi. Le régiment, sauf
la compagnie I-13, sera licencié
dès 17 heures. Le bataillon valaisan reste à la disposition du commandant de place. A la caserne,
un civil, nommé Grandjean,
qui avait réussi à s’introduire
dans la cour et qui s’était emparé
de six mousquetons, a été
aperçu par des soldats et assez
malmené par eux. Il a été conduit
la prison de Saint-Antoine.

Bombe à l’Hôtel de Ville de Lausanne: cinq blessés
La puissante détonation
a fait descendre
les Lausannois dans la rue
«Alors que tout était calme dans
les rues de la ville, écrit la Feuille
d’Avis de Lausanne ce 14 novembre
1932, une formidable détonation
retentissait, hier soir, à 22 h 20, à
la place de la Palud. Les passants
qui se trouvaient à cet endroit virent une gerbe de feu jaillissant de
la façade de l’Hôtel de Ville, en
même temps que s’élevait une
épaisse fumée noirâtre. De tous
côtés, des rues environnantes et
des cafés voisins, les gens accoururent. (…) Il s’agissait de l’acte de
provocateurs communistes qui
ont placé une bombe derrière une
des petites colonnes de marbre
rose – celle de droite – qui ornent
l’entrée de l’Hôtel de Ville. (…)
Malheureusement, à la minute
précise où l’engin détonait, quelques personnes passaient devant
l’Hôtel de Ville. Cinq d’entre elles
furent blessées, dont quatre jeunes gens, qui ont été atteints au
visage, et une jeune fille, qu’on
releva tout ensanglantée et qu’on
transporta en hâte au poste de po-

La porte de l’Hôtel de Ville au lendemain de l’explosion. BNF
lice de la Palud. Là, les cinq victimes reçurent des soins empressés.» La jeune femme, atteinte à la
poitrine par un éclat de verre, était
la plus touchée, sans que sa vie ne
soit en danger.
«Un détachement de gendarmes arriva sur les lieux sitôt après
afin de maintenir la foule et d’empêcher que des échauffourées ne
se produisent, poursuit la Julie.
Car déjà les bruits les plus fantaisistes circulaient en ville où d’aucuns, mal renseignés, déclaraient
que l’Hôtel de Ville avait sauté.

Une enquête fut ouverte, dont on
ne connaît pas encore le résultat.
Mais l’impression générale est
qu’il s’agit d’une nouvelle provocation communiste.»
Car, en cet automne 1932, l’agitation est grande dans tout l’arc
lémanique. Le 9 novembre, une
fusillade a fait 13 morts et 65 blessés lors d’une manifestation ouvrière à Genève. Pris à partie par
les manifestants, de jeunes fusiliers de l’école de recrues de Lausanne ont ouvert le feu, sur l’ordre de supérieurs paniqués. Cela

dans un contexte de tensions
croissantes entre partis d’extrême
gauche et d’extrême droite, sur
fond de chômage dû à la crise économique.
A Lausanne, après les tragiques événements de Genève, des
«échauffourées», comme on disait
à l’époque, ont éclaté. Sur la place
Saint-François, des manifestants
issus des partis de gauche affrontèrent la police, pavés contre matraques. Après l’explosion de la
bombe de la Palud, le juge informateur «lança des mandats
d’amener contre les personnages
douteux et ordonna des perquisitions, écrit la Feuille. De nombreuses dénonciations parvinrent au
cours de la nuit contre divers
anarcho-communistes.»
Des dizaines de personnes seront interrogées. Réprouvant
l’acte, les socialistes dénonceront
«des agents provocateurs». Mais
le poseur de bombe ne sera jamais
identifié. Gilles Simond
Article paru, non signé,
le 14 novembre 1932 dans
la Feuille d’Avis de Lausanne.
Archives consultables sur
scriptorium.bcu-lausanne.ch