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Fraternité et parenté chez les kabyles Karim Hanouti Educateur spécialisé au Service AEMO "ESPOIR" 23, rue Yves Toudic 75010 PARIS "La fraternité acquiert un sens concret en nous présentant, dans la plus pauvre tribu, notre image confirmée et une expérience dont jointe @ tant d'autres, nous pouvons assimiler les lecons.” est & partir d'une expérience éducative ur le terrain, en collaboration avec M. (lui en tant que juge des enfants et moi en tant quéducateur), que jal 4té amené a réfiéchir sur les interférences des logiques culturelles dans ma pratique professionnelle. tant orjgimare de petite Kabylie yi de Souk El'Tenine: He marché da hand situé 4 250 km environ a lest Alger et eta 30 km a Test de Bejata), j'ai choisi d'appro- fondir mes connaissances dans le domaine anthropologique. Ma démarche consiste & tenir compte de mes observations de terrain en les reliant aux concepts anthropologiques. Dane cet article, je tsitera de la fiatemité et de Ia parenté chez Ios kabyles en fuisant structures de la parenté et leurs incidences sur a socialization des relations ‘bumaines, Claude LEVI-STRAUSS "Tristes Tropiques" Mon propos n'est donc pas un regard criti- que mais descriptif qui se rapproche de la méthode ethnographique. Lanalyse d'une situation familiale favorisera, du moins je Tespére, une meilleure compréhension du lecteur qui pourra établir un va et vient entre Ie apport théoriques et Texpéience prat- Notion de parenté et terminologies de la fraternité dans la langue kabyle Liétude d'un systéme de parenté dans une soci traditionselle tlle que. Ia société kabyle peut paraitre difficile d'accés pour le i mest pas familiarisé & cette discipline. En effet, la parenté est un domaine complexe et il n'est pas toujours facile d'en cemer les articulations. En langue berbére le terme "kabyle" signifie la “tribu". Fraternité et parenté chez les kabyles Comme dans toutes les sociétés, la frater- nité chez les kabyles est une des principales composantes de Ia parenté. La fratemité, en ‘tant que sous-ensemble de la parenté, consti- tue un lien entre I'individu et sa famille tout Gtant un fait social. Elle représente un indicateur privilégié d'une organisation fami- liale car les fréres et soeurs sont parents selon Je deuxigme degré de proximité au méme titre que les grands-parents et les petits- enfants, Tous les systtmes de désignation de parenté du monde ont entre 15 et 70 termes. Ainsi la langue désigne les relations de parenté en tenant compte de plusieurs critéres qui sont : les lignées, les alliances, le sexe de la personne, la place dans la fratrie... En kabyle la fratemité se dit "tagmat". Pour désigner des fréres on dira "Aitmaten", des soeurs "Taitmatine". Mon frére se dit "Gma", ma soeur "Oultma”. La racine “ait” indique que les fréres et soeurs descendent de. la méme lignée patemelle et matemelle, quiils sont du méme sang, issus de Ia méme subs- tance, quils descendent du méme ancétre éponyme et quils ont été nourris par le méme lait matemel. Les kabyles, étant de confes- sion musulmane sunnite malekite, reconnais- sent Ia fratemité de lat. Les enfants allaités par la méme femme, quils soient congus par elle ou non, devien- nent fiéres ou ‘soeurs de ait. La langue kabyle n'établit pas de distinction entre les demi-fréres et soeurs. Le mot "Akniwen" signifie jumeaux en langue kabyle. enfant s'il est le cadet nommera son grand frére "dada" et sa grande socur "lalla". Lalla signifie aussi la dame et est un titre de noblesse pour reconnattre les femmes nobles appartenant a la confférie maraboutique. Il y a une expression en kabyle qui dit: "Ialla's {'xelat” (Ia grande socur des femmes) ou bien “dada's inguezen" (le grand frére des bonnes) Cette expression est un compli- oat ga vante le mérite et le prestige d'un individu par le statut d'ainé du sexe masculin ou féminin. En grande Kabylie (région de Draa el Mizane) enfant nomme ses grandes soeurs “nana” alors que ce terme est employé pour désigner les grands-méres maternelles et paternelles en petite Kabylie, Par respect pour sa sour ou son frére ainé, le cadet ne les interpelle pas directe- ‘ment par leur prénom. Le dernier ("mazoz") porte parfois le prénom de Méziane qui veut 0 dire le petit, L'ainé ("amnensuw") porte dans certains cas le prénom de "Mokrane" (le grand) pour un gargon ou de "Djida” aieule) pour une fille. Des adjectifs peuvent done étre utilisés pour nommer lenfant en fonction de sa place dans sa fratrie, Donner le prénom d'un frére ou d'une soeur a son enfant est une pratique courante en Kabylie. La terminologie employée par enfant kabyle pour ses oncles et tantes différe selon quill s'adresse & un frére ou une socur issue de 1a lignée patemelle ou mater- nelle. Les oncles et tantes du cété patemel sont considérés comme des cousins (‘Ammoum" en kabyie). Si le frére du pére ést Iainé, [enfant appelle son oncle pére ("baba") suivi de son prénom. La tante par alliance est alors nommée mere ("imma") suivie du prénom. Si foncle 1 est le cadet du pére de enfant, celui-ci l'appellera grand frére ("dada") suivi de son prénom. La tante par alliance sera alors désignée par le terme grande soeur ("lalla"). Les tantes patemelles sont appelées cousi- uelles soient ainées ou cadet- tes du pére. Lloncle par alliance, époux de la tante patemelle sera désignée par le terme onele ("xeli"). Les fréres et soeurs du cété maternel sont nommés et situés comme oncles et tantes C’xouali"), L'enfant appellera sa tante mater- nelle "xelti" et son oncle maternel "xeli". Les. oncles et tantes par alliance sont nommés par les mémes termes. Les termes utilisés sont identiques quelle que soit la place des oncles. et tantes maternels dans la lignée de la mére. En latin le frére du pére se dit patrou et nfest pas considéré comme l'oncle des enfants, de son frére au méme titre que le fiére de la mire. Le frére de la mire se dit voucoulous et est dans ce cas Toncle de ses neveux utérins. Lorigine méditerranéenne commune peut expliquer cette corrélation des systémes de parenté kabyles et latins. Le terme "Ayaouwen" désigne les petits enfants des grands-parents paternels et matemels. Ce mot veut aussi dire neveu et conceme les enfants de la socur et du frére de la mére ainsi que les enfants de la soeur du pére. Les enfants du frére du pére restant des cousins. En ce qui conceme la fratemité par alliance, il existe dans la langue kabyle des termes spécifiques pour repérer les belles- Melampous n° 5 et 6 - Hiver 96 soeurs au sein de la belle-fumille. Le terme général employé pour désigner les beaux- fréres est "a tgal" qui signific aussi beau-pére par alliance. En grande Kabylie il existe une différence de terminologie distinguant le beau-pére du beau-frére du mari. Le beau- frére se dit "a taguel”, La belle-soeur du mari se traduit par “taslift”. "A silf", le masculin étant le mari de Ja soeur d'une femme (son beau-frére). C'est aussi le terme employé pour désigner I'époux de Ja belle-soeur du mari. Le terme désignant les fréres du mari est "iluwsen', "A luws" est le beau-frére et "ta luwst" la belle-soeur de Tépouse. L’épouse du frére du mari se dit “tanut”. Cette description de la fratemité a travers une approche ethnolinguistique nous indique que la structure familiale kabyle repose sur un systime classificatoire tel que le congoit Henry Lewis Morgan dans son ouvrage “‘Sysiems of consanguinity and affinity of the human family" (Washington 1871). Un systéme classificatoire est un systéme dans Tequel un terme classe plusieurs positions généalogiques. Diautre part, nous avons pu constater que dans la langue Kabyle plusieurs vocables peuvent désigner un méme parent. ‘Un systéme descriptif contrairement @ un systéme classificatoire est un systéme qui désigne un parent par un terme et un seul. La fratemité Kabyle est donc basée sur un systeme de terminologie et de parenté classi- ficatoire qui permet au sujet de se repérer par rapport sa lignée patemelle et matemelle. En Kabylie la fraternité est un élément fondamental de la parenté. Elle a des enjeux identitaires et sociaux importants car elle situe individu dans le groupe familial et dans sa généalogie. Les rapports fraternels au sein de la famille kabyle On ne peut aborder la fraternité au sein d'une culture sans tenir compte de certains paramé- tes tels que les rapports entre cadet et ainé, entre fréres, entre socurs et entre fréres et soeurs. lest indéniable que 1a place du sujet dans sa fratrie influence findividu dans ses compor- tements fratemels, Ceux-ci étant codifiés par des régles strictes qui garantissent a cohé- sion et V'équilibre d'une société. La fratemité chez les kabyles repose sur le principe d'une structure sociale, ciment du lien quétablit individu avec son groupe d'appartenance, Une approche anthropologique de la frater nité chez un peuple issu d'une société tradi- tionnelle comme chez les kabyles ou dans ‘une société modeme, implique une réflexion sur la différence de génération ainsi que sur la différence des sexes. LEVI-STRAUSS y fit réfirence dans “Les venues élémentai- res de Ia parenté” (p. 149) en affirmant que "i elation feelsoeur est dentique la ela tion soeur/frére mais que l'une et l'autre diffe- rent de la relation frére/frére et de la relation soeur/soeur, ces deux demitres étant semblables entre elles". La place de frére ainé est trés importante en Katy, Euan née premio et regards ‘comme ayant la plus grande expéri vie, En effet le frére aing est dans Yordre des naissances le plus proche du pére, du patriarche et donc de lancétre dans une société patrilinéaire. Le frére ainé soutient Tautorité du pére auprés de ses freres ot socurs cadets. TI doit méme, jouer le réle de substitut patemel en cas dabsence ou de décts du pére. Crest lui qui doit prendre en charge ses parents lorsquils seront vieux. Ses. fréres et soeurs lui vouent un grand respect et doivent le consulter avant toute prise de décisions. Il a le pouvoir de corriger et de réprimander ses socurs et ses fréres cadets. IL a une autorité auprés deux notamment dans le choix de l'épouse de ses fréres cadets. Il peut aussi sopposer a la répudiation de la conjointe, Il a le pouvoir de faire répudier sa belle-soeur, 1! est trés mal pergu qu'un individu ose défier lautorité de son frére ain, La socur ainge a elle aussi une place ot un Ole non négligeables auprés de ses soeurs et fréres cadets. Das Tage de 7 ou 8 ans elle ‘commence & apprendre son réle de mére en jortant le pagne et en maternant ses petits Fetes. Elle oue un role de substitut matemel auprés deux et doit suppléer sa mére dans Jeur éducation. La soeur de Ia mére (tante matemelle), quelle soit I'ainée ou la cadette, a une fonc- tion éducative de ses neveux et nidces qui est similaire a celle de la mére. Une mere Kabyle dit souvent : “xeltis Yeibd amm n Fraternité et parenté chez les kabyles imma's Teidb" (la tante matemelle c'est comme la mére de la personne). La tante materelle a un re important de conse auprés de ses neveux. La transmission des rapports fratemels a l'enfant s'effectue par les apprentissages. Crest dans cette méme éducation transmise par la mére que l'on retrouve le clivage entre le monde des hommes et le monde des fem- mes. Aprés la circoncision et surtout au mo- ment de la puberté, le gargon quitte le milieu ‘éminin pour accéder au monde des hommes. Lintérieur matérialisé par la maison étant Yespace féminin de la mére et des socurs, Yextérieur tant Yespace des hommes (les 38 et les souks). La division sexuelle du travail au sein de T'éducation kabyle et ma- ghrébine assure la séparation des sexes et homme. Is sont couverts de honte, n'ont plus le droit daller au souk et n'ont plus accés 4 la Djemma (Tassemblée des hommes). Les fréres eur honneur et leur virlité. Ils doivent raser leur moustache (symbole de virilité) car selon Yexpression "leur soeur a uring sur leur 2". Ce, gu signfe ue In perte de la virginité a Yhonneur ia time. Cote déchéance touche aussi le pie, in mbre ot les soeurs de le fille Linon. neur des fréres et du pére doit alors étre vengé parle sang ot Ia ile peut Ge tue pat 3 OU par son pére. Ayant couvert de honte sa famille elle sera bannie du groupe familial qui ne lui adressera plus la parole. Les relations de rivalité et de jalousie fra- temnelle existent chez les kabyles comme dans d'autres civilisations. Les rapports fra- marque une mise a distance entre les fréres et ternels sont hiérarchisés par jort a la si- soeurs. Ce clivage entre fréres et soeurs a tuation d'ainé et a la diffé sexes en- our objectif de préserver le gargon des con- tre fréres et soeurs. Ces deux critires attri- versations. Sia Suant des privi- nes qui peuvent . a scores cea car leg ur 66 Les alliances matrimoniales pondent siti ou seed done | @t I'héritage sont deux aspects ae obi eae - Les rap de la culture kabyle qui ons cen Gant le domaine régissent aussi les relations envier Ia liberté réservé aux fem- ses fréres. mes et la politique fraternelles. Un cadet peut celui des hommes. étre jaloux des Lorsquiune mére kabyle voit un gargon avec ses soeurs, elle le renvoie vers son pare et ses fréres car on dit: "les filles racontent n'im- Bore qu eles ont de conversations fio- pour ne pas dire quelles abordent la sexualité, Par cette séparation des sexes la mre impulse une sorte dévitement de Tinceste frére soeur. Les notions dthonneur ("horma) et de dignité ("nif") ont un grand impact dans les relations faterneles. Qui! sot Teiné ou Te cadet de sa socur, le garyon est le gardien de la virginité de sa socur. Uhonneur de la famille ext au Maghreb lig & a vrgnité des filles jusqu’a leur mariage. Comme le souli- gne Germaine TILLON dans son {ititulé "Le harem et les cousins", cette tele interdisant la liberté sexuelle aux filles et soumettant leur virginité au contréle des fréres nest pas spécifique au Maghreb et & la rligion musulmane, On la retrouve dans les ays chrétiens du pourtour méditerranéen (Liban, Sicile, Gréce...). Si une soeur désho- nore ses fréres ceux-ci perdent leur statut n avantages de son frére ainé. Un ainé peut envier un frére cadet qui serait plus libre car cen charge les parents de fare sont voile Chaque cas est particulier et varie en fonction de histoire familiale, des facteurs psycholo; et socio-culturels. Camille PXCOSTESDUJARDIN: affirme ‘dans son ouvrage intitulé “Des méres contre les femmes ue les méres kabyles et les méres Inisent la rivalité entre fréres et soeurs par iyo ie ls Ff pérennité du lignage et du nom patronymi- que. 1s discrimination onto fie oat est flagrante dans certaines fecomplisent ie tue de nomination pat le sacrifice dun mouton au 8éme jour de vie de Tenfant pour le gargon alors queelles ne le font pas pour les filles. Melampous n° 5 et 6 - Hiver 96 Aprés avoir analysé les (s fratemels tels quills slorganisent dans l'éducation ka- byle, je terminerai ce chapitre en parlant des lois ot des régles matrimoniales ainsi que de Yhéritage. Les alliances matrimoniales et Théritage sont deux aspects de Ia culture ka- byle qui régissent aussi les relations frater- nelles. Le mariage kabyle est de type endogame. Les conjoints ont pour obligation d’épouser ‘un membre de leur groupe ou de leur tribu. Dans la pratique cette régle n'est pas toujours appliquée et les mariages entre kabyles et arabes sont de plus en plus fréquents. La fille est obligée di un homme musulman alors que ses fréres ont le droit dépouser des femmes non musulmanes a condition queelles soient de religion monothéiste. Ces prohibi- tions visent & donner une éducation musul- ‘mane aux enfants. La filiation étant agnatique Jes enfants seront musulmans & condition que le pare le soit, Dans le Coran le mariage du fils avec sa cousine patrilatérale (fille du frre de son pere) que l'on désigne en arabe par le terme "Bintammi" et en kabyle ‘oultammi” est vivement conseillé. Le Coran considére certaines alliances comme incestueuses dans Ia sourate IV, verset 23 "vous sont interdites : vos méres, vos filles, vos soeurs, vos tantes matemelles et patemelles, les filles de vos firdres et socurs, vos méres et vos soeurs de lait... Le mariage d'un fils avec la fille de la soeur du pére n'est ni proscrt, ni conseillé. Il en est de méme du mariage entre un fils et la fille d'un oncle ou d'une tante matemelle. Le ‘mariage entre cousins germains paralléles ou croisés est donc admis dans le sca des allian- ces matrimoniales kabyles. Comme le souli- gne Germaine TILLON : "Au Maghreb le mariage idéal a lieu encore aujourdhui avec la parente qui sans étre une soeur, ressemble le plus a une soeur". En berbére touareg la cousine germaine, fille d'un oncle paternel est désignée par le terme ma soeur. Les moti tions de ce type de mariage sont de maintenir la noblesse et la pureté du sang familial tout en assurant lindivision des biens et des ter- res. Il y a donc des raisons dordre économi- ques et sociales dans ce systéme dalliance. De plus on peut affirmer que I'alliance fait partie des systémes élémentaires de la parenté découverts par LEVI-STRAUSS, Les modalités du mariage kabyle sinscrivent dans les systémes élé-mentaires de I'al-liance car elles ont des traits structuraux tels que le choix préférentiel parmi les consanguins d'un certain type, 'échange restreint régulier entre Jes groupes, la reproduction périodique des alliances, le systtme généralisé des presta- tions... Le mariage kabyle ne fonctionne pas sur la base de prohibitions mais plutdt dans le cadre de préférences matrimoniales. Le choix du conjoint est orienté de génération en géné- ration vers une certaine catégorie de groupes ou dindividus. La position d'orphelin et la rupture de filiation dans le cas de Monsieur E, Pour terminer cet article, il m'a intéressant d'illustrer ma réflexion théorique par une situation tirée de mon expérience socio-éducative en AEMO judiciaire. Cette étude de cas a aussi pour but de voir comment les relations fratemelles influencent les relations parents enfants. Un magistrat pour enfant de Paris a mandaté le service dans lequel je travaille our exercer une mesure d'aide éducative en milieu ouvert en faveur des enfants de M.E. ‘Les motivations de cette mesure judiciaire sont liges A des actes délinquantiels des fils ainés de ME, & des carences éducatives parentales et & des violences intra-familiales, Histoire familiale ME. est originaire de Grande Kabylie et est issu dune famille Maraboutique. Son prénom est "Méziane" (le petit) car il est le demier d'une fratrie de 5 ffréres et dune soeur. Il est fgg de 55.ns et a 8 enfants (7 gargs et 1 fille). ME. a perdu son pére alors quil était ag¢ dium an et demi, Le pére de ME. était immi- gré a Paris ot il exergait la profession de colporteur. Aprés le décés de son pére, ME. a été élevé par ses fréres aings et par sa mére en Algérie. Dés son plus jeune fige, M.E. a travaillé chez son frére ainé, nommé Smain qui était restau- tateur & Tizi Ouzou, Il le considére comme son pére et l'appelle papa. Les enfants de ME. le nomment “zizi" ce qui signifie en kabyle grand-pére. B Fraternité et parenté chez les kabyles Cest en 1956, quiun autre frére ainé (Omar) Gpicier & Paris, sollicite M.E. pour venir Yaider A tenir son commerce; son frére Smain éiait hostile ce projet car il voulait que ME. continue @ travailler pour son ME. était objet de rivalité entre ses deux fréres ainés pour des raisons dordre écono- migue. ‘A Tage de 16 ans, malgré Ia réticence de son frére ainé Smain, M.E. émigre en France en pleine guerre ‘Algérie. Il a fait lui méme les démarches administratives (procuration et visa) pour venir en France alors quil était mineur. ME. a quitté 'Algérie pour fuir une relation quasi incestueuse qui régnait entre lui et sa mare. Dautre part en transgressant la loi de son frére Smain qui n'acceptait pas son départ, M.E. n'a pas écouté la parole du pare représentée par son frére ain. En 1958 ME. a perdu son frére Omar qui a été tué dans une fusillade a Paris. ME. a alors fui vers la Suisse avec un autre frere ainé nommé Abdel qui vivait en France. ME. et son frére Abdel sont retournés en Algérie lors de l'indépendance en 1962 pour rapatrier le comps de leur frére Omar afin de le faire enterrer au pays. aE 197 la mere, ls, Ares anes de LE. lui font comprendre quiil doit se marier et fonder un foyer. Sa mére et sa belle-soeur (Epouse de son fiére ainé Smain) demandent la main d'une fille de famille maraboutique. En février 1971, M.E. épouse Mme E. a contre-coeur se soumettant a la volonté de sa mére et a l'autorité de ses fréres ainés. ME. ensuite en France laissant sa femme et ses enfants chez sa mére. Cest le frere ainé (Smain) de M.E. qui nourrissait la famille carle pie des exiuts Git immigré& aris. ME, rentrait réguliérement en Algérie pour les vacances. En 1984, Ia mére de M.E. décéde. Ses fréres ainés Tui demandent dassumer ses responsabilités de pére en prenant en charge son épouse et ses enfants. En septembre 1984, ME. et sa famille émigrent 4 Paris chez son frére Abdel qui a réussi socialement et qui est propriétaire de "4 lusieurs hétels restaurants en France. C'est le frre Abdel qui a fait le nécessaire pour faire obtenir un titre de séjour 4 Mme EB. et & ses enfants. Abdel, le frére ainé de ME. a épousé une femme Yougoslave avec qui il a eu deux filles. Nayant pas de fils et étant jaloux de ME,, il a eu une relation adultérine avec Mie E, sa belle-soeur. Cette liaison a donné naissance 4 un fils. Diautre part, un litige a opposé MLE. et ses fires a propos du patage des tees familie les car il estime avoir été 1ésé. De plus son frére Abdel est intervenu en faveur de leur soeur pour que celle-ci obtienne une part dhéritage. Impact des rapports fraternels de MLE. sur ses relations avec ses enfants Lorsque l'on a connaissance de I'anamnése de ME, on constate quill a toujours été aliéné a ses fitres ainés, A heure actuelle ME. travaille toujours chez son frére Abdel qui est erent do Thotel ol reside la famille depuis quelle est arrivée en France. ME. pergoit une indemnité de 4000 F par mois en contre- partie de Tentretien de Ihétel. L’hétel est au nom de ME., ce qui permet a son frére d'etre exonéré dimpéts car ME. n'est pas imposa- ble du fait quil a une famille nombreuse. ME. est gérant d'un hétel mais ne profite des bénéfices qui sont encaissés par son frére. Ty adonc une utilisation de son nom par son frére & des fins économiques. Tl y a eu en quelque sorte usurpation de Tidentité de M.E. au profit de la réussite sociale de son frére Abdel. ME. est done dans une relation de dance et de soumission avec son frere Abdel car il conomiquement de {ui ainsi que pour le logement. MLE, se sent redevable dune dette envers son fire ainé. Crest en ce sens que les fréres de ME. étaient déja dans un processus acculturation lors- ils étaient en Algérie. Liacculturation se UEsinit par un contact permanent et direct cote, deux, groupes de cultures dflrentes entrainant des changements subséqt les modales originaux de T'un ou des deux groupes (définition du mémorandum social Melampous n° 5 et 6 - Hiver 96 1935), Is ont utilisé la solidarité fraternelle pour exploiter leur frére cadet, ce qui n'a pas contribué & son autonomisation et 4 son épanouissement personnel. La culture a été détoumée de ses buts au profit des relations fraternelles économiques. ‘Traumatisé par son sans pre, par des séquelles de la guerre d'Algérie, il entre dans des rapports daliénation a ses fréres et gubit un manage tradtionnel que la mére et les fiéres aings lui ont imposé. Nayant jamais ses enfants choisi ni désiré MLE. a toujours 646 frustré, La famille de M.E, vit chez le frére de M.E. et non chez elle. Cette situation a donné liew a des conflts violents entre ME. et son mari qui se sent C6 Je pense que la fraternité contrairement a ses fréres ainés clest celui qui a le moins de vécu auprés d'un pére. oppression stest répété entre ME. Un des ainé a frappé it tes fis violemment un des fidres cadet qui qui était toxicomane, Nous avons da plsver ie Jeune pour le protéger. nous a demandé quelle avait été In réaction de son once Abdel par rapport & son placement interrogation du jeune révéle quil a intégré la loi et Mautorité de son oncle et non celle de MiP er son free Abdel ont renvoyé le fils aing en Algérie car celui-ci était délinquant et toxicomane. Ce fils a été recueilli par son once paterel (Smain, fre siné de MLE.) et pour ‘son compte, Il se rejoue chez, ce redevable la = méme redevable envers et les rapports fraternels sont jeme fue ME MmeE. et ne COdifiés dans toutes les avec le fire ainé de past ME sn sociétés qu'elles soient gonpere, pli iti ux, Is gatut homme modernes ou traditionnelles. pow, ses, detx, Ss de chef de ‘trés identifié. L'avant- demier a des troubles du it et famille. ME. ayant été maltraté par ses fréres ainés a sombré dans la dépression et dans la somati sation. Ila alors répété cette maltraitance sur sa femme et sur ses fils. Ses fils aings se sont révolé, ont prise parti de leur mére et ont porté la main sur leur pére. N'ayant pas eu de repéres éducatifs apportés par son pére, M.E. a perdu toute crédibilité et toute autorité sur ses fils. Contrairement & ses fréres ainés il n'a pas eu damour et de modéle patemel. ‘Neayant pas de repére a la loi du pére il est dans Timpossibilité de transmettre la loi culturelle a ses fils. La rupture de filiation entraine alors une rupture de transmission. ME. a retransmis A ses enfants les schémas parentaux quil avait intégré. La cellule familiale s'est divisée. D'un c6té Mme E. et ses fils, de lautre coté M.E. et sa fille ME. a ‘une attitude démissionnaire et ne partage pas la vie quotidienne de sa famille. 11 dort seul dans tune chambre de Ihétel. Ce sont ses fils ainés qui sont détenteurs de la loi et ceux-ci ont reproduit avec leur pére le rapport de domination que M.E. a subi avec ses fréres ainés. Le statut d'orphelin a donc accentué la confusion transgénéra- tionnelle, M.E, est 'orphelin de sa fratrie car incame le fou de la famille comme M.E. Ces dee demiers fils sont aussi délinguants identification & leurs fréres ainés. Le fils cadet de ME. a des problémes de lité car il manque de confiance en lui et niexiste que par les autres comme son ata toujours existé que par ses frre ants, ME. n'a méme pas Ia possibilité détre soutenu par la solidarité de ses fréres restés en Algérie car il est en rupture avec eux. Les raisons de cette rupture sont multiples. I craint 4 nouveau détre dépossédé fiers. De plus son activité Professionnelle pas compatible avec un retour. En qui assumera la re ii & fentfetien de Thotel du fiére congé ? D'autre part ME. T honte de image quill pourrait donner & ses fréres s'il retoume en Algérie. Cette histoire, si complexe et si pathétique auille puisse paraite, ext rche denscigne Le statut d'orphelin de M.E. lui a été fatal t ses fréres n'ont pas joué un réle de substi- ‘tut du auprés de lui. Ils lont désaffilié symboliquement au lieu dessayer de l'affilier au pire ela lignée des ancetres. 15 Fraternité et parenté chez les kabyles Son frére Abdel I'a dépossédé de tous ses biens matériels et I'a méme dépossédé de son &pouse par Tenvie que suscitait envers lui ME. En effet, son frére n'a pas eu de fils alors que ME. a eu 7 fils. Le frére Abdel n'a donc pas de fils et donc pas dhéritier au regard de la loi culturelle. D'aprés MEE. les biens de son frére ne bénéficient pas a la famille E. mais & 1a famille de sa belle-soeur. Le frére Abdel a transgressé la loi culturelle en ne respectant pas le mariage endogame et fen ayant une liaison avec sa_belle-socur (femme de M.E.). Ce qui est dramatique dans Cette situation c'est que MLE. a été victime de Ia loi de ses fréres qui est la loi du plus fort. Sa place denfant orphelin ne I'a pas aidé a inscrire ses enfants dans sa filiation. M.E. a retransmis & ses enfants La loi (du plus fort) et les repéres patemels tels quiils tui ont été inculqués par ses fréres. Sa désaffiliation et ses relations fratemelles destructrices risque cependant de vouer ME. et ses enfants 4 Téchec et A la mort. Dans leur fonction de substitut patemel, les fidres de M.E. auraient dO aider M.E. & se réaffilier symboliquement a Tancétre éponyme. Ils auraient alors permis son autonomisation au lieu de chercher a Yaliéner. La fonction patemelle exercée par les fires ainés aurait alors da jouer le role de tiers afin d'éviter la relation quasi incestueuse entre ME, et sa mére. M.E. a & son tour répété cette relation incestueuse avec sa fille. Mme E. entretien également une relation du méme type avec ses fils, M.E. n'a pas pu jouer le role de tiers entre Mme E. et ses fils. La mére entretenait la méme relation quasi incestueuse avec son pére qui la préférait car elle était laine de sa fratrie constituée de 4 enfants (2 fréres et 1 soeur). La rencontre de cet homme et de cette femme qui ont eu une histoire similaire en ce qui conceme leurs rapports a leurs parents, n'a pu se solder que par I'échec et la destruction du couple tout en induisant un __caractére (*pathologique") dans les relations intra- familiales. La confusion des repéres parentaux a donc contribué & transformer les fréres ainés en pire. Le processus s'est pérennisé sur deux générations. La ‘que familiale fonc- tionne alors dans une logique d'inversion du role parental au niveau transgénérationnel puisque les fils cadets ont intégré le fait que les fréres ainés sont détenteurs du réle et de la place du pére. Cette confusion génération- 16 nelle place cette famille hors la loi humaine (celle de la prohibition de l'inceste) ; car la relation pére/fille est clivée en opposition avec Ja relation mére/fils. La transgression de la loi culturelle a entrainé une transgression de la loi judiciaire. Conclusion Le cas de MLE. est un exemple extréme et on ne peut en aucun cas le généraliser toutes les formes de fratemité, On voit bien comment un contexte familial d'acculturation qui a commencé au pays d'accueil et qui s'est poursuivi dans le parcours migratoire peut pervertir les rapports fraternels. Cependant, lorsque la loi culturelle n'est pas transgressée, elle régit les rapports fratemnels dans le sens d'une entraide et d'une solidarité des fréres ainés envers leurs fréres cadets et vice-versa dans le respect de Yordre des places dans les générations. La loi de Ia protection de Yenfance du pays accueil peut contribuer A réorganiser les fappors aterets en protegeant les cade, plus fragiles et plus vulnérables. Crest en Tompant le rapport de domination des ainés sur leurs fréres cadets que la loi judiciaire -étre déjouer une répétition jonnelle de la violence frater- ‘bre familial en aidant les enfants se cons- ‘truire dans la fratemité. Je pense que la fratemité et les rapports fratemnels sont codifiés dans toutes les socié- tés quelles soient modemes ou traditionnel- les, Les codes culturels, juridiques, sociaux ont pour objectif commun la structuration de individu dans sa famille, dans son groupe et dans la société. L'impact de la culture sur la fraternité est indéniable, et plus particuliére- ment dans les sociétés tribales ob comme le souligne C. LEVI-STRAUSS "le groupe prime sur findividu". Que ce soit dans la pratique judiciaire, dans la clinique psychanalytique ou dans la pratique Educative, l'aspect culturel est incontoumable pour reprendre expression de Rachid BENNEGADL Cependant comme nous Ia démontre le cas de ME, histoire familiale, Melampous n° 5 et 6 - Hiver 96 Véducation et les mécanismes psychiques du sujet ne sont pas a négliger. Cest pourquoi les différentes approches : anthropologique, psychologique, sociale et Educative sont complémentaires. Elles for- ment un tout et devraient étre associées dans la prise en charge des familles migrantes. Ne sommes-nous pas dans ce débat au coeur de Ja problématique de la fraternité, A savoir une recherche d'un juste milieu, d'un équilibre et d'un consensus de passer de la rivalité & la solidarité ? Bibtiographie FREUD S. 1947 “Totem et tabou" Paris. Petite bibliothaque Payot. HERITIER F. * 1981 "Llexercice de la parenté" Paris Editions le Seuil - Gallimard * 1994 "Les deux soeurs et leur mére” Paris: Editions Odile Jacob ; KASIMIRSKI 1970, **Le Coran” traduction arabe francais - Paris. Flammarion = LACOSTE-DUJARDIN C. 1970, "Le conte Kabyle" Paris Etude Ethnologique Editions Maspero = 1985 "Des meres contre les femmes" Paris Editions La Découverte (Maternité et patriarcat au Maghreb) MORGAN H.L. 1971 * "Systems of Consanguinity and Affinity of the Human Family’ Washington = PLANTADE N, 1988 "La guerre des femmes" Magie et amour en ‘Algérie - Paris Ezitions La Boite & Document = LEVL-STRAUSS C. 1983 “Le regard éloigné” article "La Famille” Paris - Editions Plon *"Les structures élémentaires de la parenté” 1968, Paris Editions La Haye MOUTON “"Tristes tropiques" 1955, Paris Editions Pion

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