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École pratique des hautes études. 4e section, Sciences historiques et philologiques La Troisième Sibylle .

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Nikiprowetzky Valentin. La Troisième Sibylle. Recherches sur la signification, l'origine et la date du troisième poème pseudo- sibyllin, suivies du texte d'Oracula Sibyllina III, établi, traduit et annoté. In: École pratique des hautes études. 4e section, Sciences historiques et philologiques. Annuaire 1963-1964. 1963. pp. 341-351;

Document généré le 15/06/2016

doi : 10.3406/ephe.1963.4788 http://www.persee.fr/doc/ephe_0000-0001_1963_num_1_1_4788 Document généré le 15/06/2016

LA TROISIEME SIBYLLE.

RECHERCHES SUR LA SIGNIFICATION, L'ORIGINE

ET LA DATE DU TROISIÈME POÈME PSEUDO-SIBYLLIN,

SUIVIES DU TEXTE D'ORACULA SIBYLLINA III

ÉTABLI, TRADUIT ET ANNOTÉ

par Valentin Nikiprowetzky

(M. André Dupont-Sommer, membre de l'Institut,

directeur de recherches)

La Sibylle que la ville d'Erythrées en Asie Mineure réussit à disputer victorieusement à l'agglomération de Marpessos est probablement l'original dont toutes les autres, y compris la Sibylle de Cumes, ne constituent que des répliques. Elle était aussi restée la plus célèbre. Figure légendaire, incarnant comme les nymphes l'inspiration prophétique et douée comme elles d'une longévité exceptionnelle, la Sibylle d'Erythrées passait pour avoir vécu longtemps avant Homère, inventé l'hexamètre, prédit la fortune d'Alexandre et des Enéades. Bref, elle était devenue l'un de ces héros initiateurs, tels qu'Orphée ou Musée, que les Grecs se plaisaient à imaginer à l'aurore de leur histoire. Le Troisième Livre des Oracles sibyllins est un spécimen de cette production littéraire que Schurer qualifiait de « propagande juive sous un masque païen » et qui consistait à transformer par l'altération ou la forgerie de textes Homère, Hésiode, Pindare, Sophocle, Phocylide, Hécatée d'Abdère, ou Aristée en porte- parole du judaïsme. On imagina donc une Sibylle orientale sur le modèle de la Sibylle d'Erythrées, et on la situa au début presque absolu de l'histoire humaine en la présentant comme la femme ou la bru de Noé, le nouvel Adam et le père de la deuxième race. On eut aussi l'habileté d'opposer la Sibylle orientale à sa concurrente païenne, non en présentant celle-ci comme une fausse prophé- tesse, mais en l'annexant à la figure de la première. Seules leur incrédulité et leur ignorance avaient induit les Grecs à croire

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que la parente de Noé était native d'Erythrées et fille de Circé. Lactance témoigne à sa manière du succès de cette prétention lorsqu'il cite de nombreux extraits de notre texte sous le nom de l'Erythréenne. Cependant, dans le dernier quart du XIXe siècle, le Troisième Livre des Oracles sibyllins fut soumis, principalement en

Allemagne et en Autriche, aux

Dans l'ouvrage qu'il faisait paraître en 1887 sur les mythes et cultes grecs dans leurs rapports avec les religions orientales, O. Gruppe croyait pouvoir reconnaître dans notre recueil une strate babylonienne primitive. En effet, entre la Sybille d'Erythrées et la Sibylle supposée par les Juifs d'Alexandrie, il faudrait, selon cet historien, situer une Sibylle païenne dont l'œuvre, écrite en hexamètre grecs, aurait été l'expression de la civilisation « chaldéenne ». Les Juifs d'Alexandrie, frappés de la similarité qui existait entre ces oracles orientaux et leurs propres traditions, se les seraient appropriés après les avoir légèrement retouchés et auraient eu l'idée de les continuer. C'est à cette Sibylle babylonienne païenne qu'il faudrait attribuer le récit du désastre de Tour de Babel et les épisodes relatifs à la naissance de Zeus et aux luttes des Cronides, tels que nous les lisons aux vers 97-154 de notre texte. De même encore l'épilogue /// O. 5., 808-829. Cette thèse, qui a été soutenue avec toujours plus de fermeté par des critiques tels qu'E. Fehr (Studia in oracula sibyllina, 1893); J. Geffcken (Komposition und Entstehungszeit der Oracula Sibyllina, 1902); P. Lieger (Quaestiones Sibyllinae, 1906); A. Peretti {La Sibilla babilonese nella propaganda ellenistica, 1943), peut être considérée comme généralement admise aujourd'hui. L'édition du corpus pseudo-sibyllin procurée par A. Kurfess (Die Sibyllinische Weissagungen, 1951) l'accueille comme une donnée objective. Ne permet-elle pas de rendre raison au mieux du fait que certaines sources (Pausanias X, 12, 9; Pseudo- Justin, Cohortatio 37, 7) affirment que la Sibylle du Troisième Livre est la fille de l'historien Bérose et que son nom est Sabbé (Pausanias) ou

Sambéthé (Suidas) ? On suppose, en effet, que l'ouvrage de Bérose devait inclure le recueil oraculaire de la Sibylle et que la fabuleuse antiquité que l'on finit par attribuer à l'historien ôta toute apparence d'anachronisme à l'idée qu'il ait pu être le père de la prophétesse. Quant aux appellations de Sabbé ou de Sambéthé, il faudrait

méthodes de la Quellenforschung.

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y voir la transposition soit du nom de la nymphe akkadienne Sabîtu (A. Reinach, A. Peretti) dont les relations avec le héros babylonien du Déluge, Uta-Napishtim ou Xisuthros, se reflètent dans la filiation noachique de la Sibylle du Troisième Livre; soit du nom de la déesse anatolienne Sambathis (H. C. Youtie). La personnalité véritable de la prophétesse babylonienne expliquerait enfin certaines singularités par où notre texte s'écarte, dans la relation de la catastrophe de la Tour, du récit biblique qui lui est parallèle (e. g. la Tour abattue par les vents) ou encore par la sérénité et l'objectivité avec lesquelles la Sibylle parle des dieux du paganisme qu'elle travestit en dynastes humains. Or l'examen du passage que l'on attribue à Sambéthé montre ce qu'a de fragile l'hypothèse babylonienne. Aucun des détails par lesquels la narration sibylline de la ruine de la Tour de Babel diverge du récit biblique, ne constitue un critère permettant d'affirmer que la première dérive d'une tradition différente de celle dont relève le second. Pour citer à nouveau l'exemple des vents dont l'on fait les agents de la catastrophe, leur intervention s'explique en référence non au polythéisme chaldéen, mais bien aux spéculations angélologiques juives dont le point de départ est la Bible elle-même. Il s'agit en l'occurrence d'un midrash (ou exégèse de caractère légendaire et de propos étiologique) destiné à expliquer les pluriels insolites de Genèse XI, 7 : « Descendons », « confondons leur langage ». D'autres midrashim (Jubilés, Sefer hayashar 20 b-2\ a) imaginent ici un dialogue entre la Divinité et ses anges. Du reste tout l'épisode sibyllin est la transposition directe de Jubilés x, 19-26. D'une manière plus générale, d'ailleurs, on n'imagine guère qu'une Sibylle babylonienne ait pu rapporter l'épisode de la Tour de Babel. En effet l'on ne saurait penser aujourd'hui, comme faisait F. Lenormant au siècle dernier, que le récit biblique de la ruine de la Tour de Babel, dérive d'une tradition primitive où s'informent également les textes suméro-babyloniens. L'interprétation fâcheuse qui est faite de la zigurath et du nom de Babylone semble indiquer que la légende de la Tour appartient à un courant proprement araméen et, dès l'origine, indépendant de celui où la littérature israélite et la littérature babylonienne ont puisé l'histoire du Déluge par exemple. Les progrès de l'assy- rioîogie ont conduit les historiens à renoncer à reconnaître la légende de la Tour de Babel dans des documents cunéiformes tels que K. 3657 ou K. 1685. Quant à l'objectivité sereine qui distinguerait le poème de la

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sibylle babylonienne, l'impression s'en évanouit complètement dès que l'on lit le texte d'un peu près. L'étymologie volontairement ridicule du nom de Zeus, l'usage d'un évhémérisme militant et parfois sarcastique, révèlent tout autre chose qu'un pittoresque désintéressé et indiquent clairement que le texte est en réalité d'origine juive et non babylonienne. Les mêmes remarques s'appliquent aux passages (Histoire d'Arménie, Livre Ier, ch. VI, ix) dans lesquels Moïse de Khoren allègue des oracles de la sibylle bérosienne. Cette position oblige à penser que, contrairement à l'opinion courante, le passage d'Alexandre Polyhistor conservé dans la chronique d'Eusèbe, chez le Syncelle et Cyrille d'Alexandrie et où l'historien rapporte l'histoire de la Tour d'après la Sibylle, ne se réfère pas à la primitive Sibylle babylonienne, mais à notre recueil lui-même. Comment expliquer dans ces conditions le fait que le PseudoJustin, Pausanias, le Suidas font de notre Sibylle une fille de Bérose ou que dans le livre que le lettré syrien Mar Apas Catina découvrit dans les archives de Ninive et dans lequel beaucoup d'historiens ont pensé devoir reconnaître l'ouvrage de Bérose, semble avoir figuré un recueil de la Sybille bérosienne? Alexandre Polyhistor relate en réalité deux fois, et sans jamais se réclamer de Bérose, l'épisode de la Tour de Babel. Le premier récit est emprunté à l'ouvrage d'Eupolème sur les Rois de Judée et le second est narré d'après la Sibylle. D'autre part, Alexandre Polyhistor aurait été lui-même l'auteur d'un livre Sur les Juifs et d'une histoire des Antiquités chaldaïques, compendium de l'ouvrage de Bérose. Si fantaisistes que soient les idées d'Alexandre Polyhistor sur le judaïsme, ses contacts avec les Juifs (probablement à Alexandrie) sont certains. Or, diverses traditions rapportées par Bérose confirmaient d'une façon éclatante des récits bibliques et la propagande juive avait tout à gagner à leur diffusion. Il est donc vraisemblable de supposer que les Juifs ont servi d'intermédiaires entre Alexandre Polyhistor et Bérose, d'autre part, que le rapprochement de la Sibylle et de Bérose a été en réalité postérieur à Alexandre Polyhistor qui en a été pour une part matériellement responsable. N'aurait-il pas, en effet, raconté deux fois la ruine de la Tour de Babel, pour la raison que les fragments qui nous ont été conservés appartenaient, à l'origine, respectivement aux deux ouvrages dont nous rappelons le titre ci-dessus? Après avoir cité Eupolème dans ses Judaica il aurait inséré notre récit

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sibyllin dans ses Chaldaica, parce que le témoignage de l'historien juif lui avait fait connaître la légende de la Tour de Babel, parce qu'on lui avait peut-être donné les oracles de notre Sibylle pour un document babylonien authentique et qu'il leur accordait autant de crédit qu'à Bérose lui-même, enfin, et surtout, pour la raison précisément que Bérose ne parlait pas de la Tour de Babel et qu'il voulait suppléer à ce silence. L'indépendance originelle du récit sibyllin et de l'ouvrage de Bérose est confirmée par le fait que Josèphe, qui ordinairement se réclame très volontiers de l'autorité de Bérose, résume l'épisode de la Tour d'après le témoignage vénérable de la Sibylle, sans dire mot de Bérose. Ce n'est que plus tard peut-être que, pour les raisons que nous indiquons ci-dessous, la juxtaposition de la Sibylle et de Bérose opérée par le Polyhistor a été transformée en lien organique. Il faudrait donc, selon nous, prendre le contre-pied de la doctrine courante et affirmer non que les Juifs ont emprunté à Bérose sa Sibylle Sambéthé, mais bien que le recueil pseudo-sibyllin d'origine juive a été porté au crédit de l'historien chaldéen. La « filiation bérosienne » de la Sibylle conserve cependant un sens précis. Si les sources qui font de la Sibylle une fille de Bérose sont relativement tardives et enregistrent des traditions certainement postérieures à la publication de notre recueil pseudo-sibyllin dont elles reflètent justement la notoriété, elles n'en éclairent pas moins un certain lien de dépendance qui lie la Sibylle à Bérose. En effet, la légende sibylline juive semble attester une confrontation de la relation biblique du Déluge avec diverses traditions grecques d'une part et d'autre part le récit du voyage de Xisuthros selon Bérose. Confirmant en substance les données de VÉpopée de Gilgamesh (11. 189-205) la tradition que représente Bérose connaît elle aussi une apothéose du héros du Déluge. Mais tandis que l'épopée babylonienne la restreint à Um-Napishtim et à sa femme, le récit de Bérose la fait partager à la femme, à la fille de Xisuthros et à l'architecte-pilote du vaisseau : sitôt débarqués de l'arche, ces quatre personnages, en récompense de leur piété, sont enlevés à la façon d'Hénoch et transportés auprès des dieux. Lorsque ceux qui étaient demeurés dans l'arche (enfants, amis intimes) partent à la recherche de Xisuthros et l'appellent par son nom, la voix du héros seule se fait entendre du haut des airs pour leur donner des directives et les exhorter aux devoirs envers les dieux. La Bible mentionne anonymement la femme de Noé et ses brus dont aucune ne se voit attribuer de rôle remarquable et le nom de Noria, que certaines sectes attri-

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buent à la première, doit peut-être quelque chose, comme l'avait bien vu Hippolyte, au nom de l'épouse de Deucalion, Pyrrha, rapproché de 7:up. Dans notre recueil, la Sibylle emploie pour définir le lien de parenté qui l'attache à Noé, le terme de vûiJUpvj, c'est-à-dire, conformément aux deux acceptions reçues à Alexandrie, soit l'épouse encore jeune soit la bru. Certains détails de notre texte inciteraient à penser que l'auteur avait en vue la femme du patriarche. Mais d'autres traditions désignent formellement la Sibylle comme sa fille. Il semble que la légende a hésité dès l'origine : tandis que le récit de Bérose rendait possible une conciliation entre les données orientales et la tradition sibylline grecque d'une vierge prophétique, la fidélité à l'égard de la tradition biblique interdisait de mettre en scène une fille de Noé. Le choix de la figure, tout abstraite, d'une bru de Noé représenterait sans doute un moyen terme, et c'est, peut-être, ce syncrétisme littéraire qu'évoquait la formule qui faisait de la Sibylle une fille de Bérose et d'Erymanthe, nom par lequel était désigné le type sibyllin lui-même. D'autre part, lorsque le Livre II du recueil pseudo-sibyllin affirme que la Sibylle fleurit aussitôt après le Déluge, il nous fournit un renseignement important sur la figure de la prophé- tesse. Il s'agit en effet, pour une grande part, d'une allégorie. Hésiode, Théognis, Aratos, faisaient régner la justice à l'âge d'or : tt)V toi Aiyr^^ lit-on dans un fragment d'Euripide, Xéyouot rcxtSa slvatxpovou. De même, dans le Livre III des oracles sibyllins, la Sibylle, femme ou bru du juste, symbolise sa vertu elle-même, la justice qui, selon le Livre II, marque les mœurs de cette sixième

génération humaine qui est aussi la première

Le récit

de Bérose semble donc avoir fait l'objet d'une interprétation allégorique qui l'a rapproché de la tradition hésiodique avec laquelle, du reste, la légende sibylline païenne paraît, au témoignage de Servius, avoir été liée et dont l'influence est partout sensible dans le pseudépigraphe juif. Mais le mythe d'Aidos et Némésis ou de Diké avait très amplement influencé aussi la littérature pseudépigraphique et les spéculations judaïques concernant la Sagesse ou la Présence immanente. Telle serait la raison des analogies qui existent entre la figure de la Sibylle du Troisième Livre d'une part et d'autre part celle des Nymphes de la Théogonie, d'Aidos et Némésis des Travaux ou de la Diké d'Aratos. La Sagesse de Salomon (X, 4 et XIV, 6), qui s'informe

et la race d'or.

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également à Bérose, montre la Sagesse tenant auprès de Noé le rôle que jouait le pilote divinisé de Xisuthros dans le récit chaldéen. Passagère de l'arche avec le juste, la « Grande Prophé- tesse de Dieu » comme la Diké d'Aratos et comme Noé lui-même exhorte les hommes au repentir. Elle est en effet une figure très analogue à Hénoch et à Noé. Comme Hénoch est devenu une sorte de secrétaire céleste, la Sibylle a quelque chose d'une muse du Grand Dieu, initiée au passé, au présent et à l'avenir. De son côté Hénoch n'est qu'un double de Noé auquel il s'est substitué, ainsi qu'en témoignent des fragments d'un Livre de Noé incorporé dans l'actuel corpus d'Hénoch. Mais à l'intérieur de ce Livre de Noé même (cf. Hénoch, 106) Hénoch joue le rôle de Xisuthros. Après avoir été, comme lui, « enlevé », il répond à Mathusalem, auquel il reste invisible, de ce pays des bienheureux où il a été installé aux extrémités de la terre et parmi les anges (v. 7). Cette consultation rappelle celle que Xisuthros accorde, après sa

divinisation, aux passagers de l'arche partis à sa recherche. De plus, la valeur typologique des deux patriarches est très similaire. Noé incarne la justice et prêche le repentir. Hénoch, comme Xisuthros, a été enlevé à cause de sa justice et il incarne assez

souvent le repentir (cf.

Ce faisceau de concordances indiquerait — chose que l'analyse interne du Troisième Livre confirme pleinement — que l'apocalypse de la Sibylle hébraïque ressortit à la tradition qui a produit le Livre d'Hénoch et le Livre des Jubilés auxquels les Oracles sibyllins sont postérieurs et dont ils s'inspirent souvent d'une manière directe. Dès lors, il devient possible de revenir à l'explication la plus raisonnable du nom de Sabbé-Sambethé. Ce nom doit être postérieur à la publication du Troisième Livre et s'expliquer en référence au Sabbat et à la promesse de repos paradisiaque que sa notion implique. L'araméen d'Eléphantine connaît une forme Shabba pour le nom du Sabbat. Mais il est plus probable que Sabbé est le féminin de l'hypocoristique Sabbas, bien documenté. Sambéthé recouvrirait le féminin Shabbetith. Comme le Livre d'Hénoch et les Jubilés, le Troisième Livre des Oracles sibyllins pourrait être appelé une « apocalypse totale » en ce sens qu'il embrasse la totalité de l'histoire universelle, du Déluge à la fin des temps. Loin d'être, comme on l'affirme souvent, un entassement chaotique d'oracles de tous âges et de toute provenance agglomérés au hasard, le recueil de la pseudosibylle révèle une certaine progression logique, une volonté de

Philon, De

Praemiis,

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et

suiv.).

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classement plausible même lorsqu'il s'agit de textes qui semblent se contredire. Cette organisation interne donne au Troisième Livre une cohérence qui n'a rien à envier à aucune apocalypse. Quant à la doctrine qui s'exprime dans ce pseudépigraphe, elle est dans ses traits essentiels celle même de l'apocalyptique juive. La philosophie de l'histoire dans les sibyllins repose sur deux principes qui semblent mutuellement s'exclure. Si une place essentielle y est reconnue au libre arbitre humain, rien n'arrive qui ne soit réalisation de la volonté divine. La Divinité semble même liée par sa parole ou sa pensée. Toute chose qu'elle promet ou projette, qu'il s'agisse de récompense ou de châtiment, se transforme en fatalité et doit inéluctablement s'accomplir :

la théologie rabbinique, par la suite, adoucira cette théorie et professera que Dieu n'est lié que par le bien qu'il promet, tandis

que le repentir des transgresseurs le fait le plus souvent renoncer au mal dont il menace. Le cours des événements est donc

prédéterminé,

singularité anecdotique et concrète. Certaines formules stoïciennes reconnaissent à l'homme la liberté d'accepter l'ordre universel ou de le subir, comme un chien attaché à une charrette peut suivre de bon gré le véhicule

ou préférer s'en faire traîner. De même, selon les apocalypticiens, si la volonté de l'homme ne lui permet de modifier aucun des termes de la pensée divine que l'histoire va réaliser, elle le met du moins en mesure de choisir entre les deux voies : celle de la

vie, c'est-à-dire de la soumission à la loi, et celle de l'Hadès,

c'est-à-dire de la mort spirituelle ou physique du transgresseur dont la faute retentit sur l'univers entier, déchaînant la guerre et les fléaux naturels.

La Sibylle, aux dires de Servius, combinait le mythe hésio- dique des races et la doctrine de la durée cosmique répartie en

dix âges ou dix générations. Le Troisième Livre ne contient

qu'une allusion discrète et indirecte au devenir cyclique lorsqu'il évoque la 10e génération de l'humanité post-diluvienne, mais la

présence du mythe des races est partout sensible et la Sybille

a tendance à rapprocher soit de ce mythe soit de la théorie des

dix générations, la doctrine des empires universels empruntée

au Livre de Daniel. Cette tentative a été reprise de façons diverses

mais également infructueuses dans d'autres livres du corpus pseudo-sibyllin. Cet insuccès s'explique par le fait que, malgré la terminologie stoïcienne dont use la Sibylle, la ligne que suit

mais

dans leur ligne générale plutôt que dans leur

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véritablement sa pensée est la théorie des empires et non celle de la grande année. L'idée d'une répétition éternelle des événements lui est foncièrement étrangère et sa doctrine de l'éternité est certainement plus proche des vues platoniciennes sur VÊon ou de la notion de la « longue période de temps indéterminé » (Zerwan akarana) de l'Iran que de YApocatastasis stoïcienne ou néo-pythagoricienne avec laquelle elle n'a de commun que l'idée de la restauration. Avec cette différence que, provisoire dans les théories cycliques, la palingénésie sibylline ouvre sur une année jubilaire de pure durée immobile, en laquelle culmine toute l'histoire conçue comme une sortie d'Egypte, un exode qui, à travers les ténèbres sans cesse épaissies des empires, mène à la Terre Promise. C'est dans ce schéma apocalyptique que la Sibylle inscrit l'histoire du monde. Comme le Livre d'Hénoch, Les Jubilés, mais d'une manière si avouée qu'elle a pu paraître déconcertante, la Sibylle harmonise les traditions mythologiques de la Grèce avec les récits de la Bible.

L'évhémérisme,

qu'affectionnait

le judaïsme

d'Alexandrie,

permet à la Sibylle de ramener les dieux du paganisme grec à la condition humaine et de masquer les liens que l'entreprise de la Tour de Babel conçue comme une révolte contre le ciel entretient avec les guerres des Titans, des Géants ou des Aloades. Ces liens existent pourtant comme on en trouve le témoignage explicite chez Philon {De confusione, 19-21) et rattachent l'histoire de la Tour de Babel aux légendes des Veilleurs, c'est-à-dire, en fait, au mythe hésiodique des races, puisque dans la figure des Veilleurs on retrouve celle des Vigilants du Livre de Daniel et des Démons gardiens de la race d'or. L'orientation certainement grecque de cette accommodation de légendes apparaît dans le fait que les trois premiers grands rois de l'histoire humaine :

Cronos, Titan et Japethos, désignent en réalité les trois fils de Noé. De même c'est à la fable grecque que le Pseudo-Eupolème ramène la figure de Bel ou de Nimrod lorsqu'il fait de lui un géant échappé au massacre de la gigantomachie et venu s'établir à Babylone où il édifie et habite une tour qui sera appelée Bel (Bab Bel?) du nom de son constructeur. Le rapprochement de la Tour de Babel avec le château fort (xupaiç, Pind., 0., 2-70) de Cronos est évident et il explique pourquoi certaines sources confondent Bel et Cronos ou en font deux contemporains et deux amis : Cronos se réfugie chez Bel après sa défaite. Dans un cas comme dans l'autre il s'agit de justifier la légende exotique

350 POSITIONS DES THÈSES DE IIIe CYCLE

de la Bible en la recoupant avec les données de la mythologie grecque que le traitement évhémériste avait au préalable ramenée au plan de l'histoire. En ce qui concerne Cronos Titan et Japethos, leur personnalité noachique est confirmée par les tentatives d'assimilation entre les figures de Noé et d'Ouranos, telles que la littérature rabbinique en conserve des traces non équivoques, lorsqu'elle suggère que Noé subit de la part de son fils Cham le même attentat que celui dont Ouranos fut victime de la part de Cronos. S'il est licite de parler ici de syncrétisme, il ne s'agit que d'un syncrétisme d'ordre intellectuel, exégétique érudit ou littéraire. L'étude de la doctrine proprement morale ou religieuse du Troisième Livre invite à des considérations du même ordre. Comme l'ensemble du recueil pseudo-sibyllin, le Quatrième Livre y compris, le Troisième Livre est une production de l'Egypte hellénistique. Contrairement à ce que l'on affirme souvent, rien ne sépare essentiellement le judaïsme du Livre IV de celui du Livre III et n'autorise par conséquent à considérer ce dernier comme l'expression du judaïsme « traditionnel » ou « pharisien » et le second de celui d'une communauté particulière. En effet tous les traits du comportement éthique des Justes selon le Livre III entrent aisément dans les cadres que Phiion utilise pour exposer la morale des Esséniens, que l'on oppose peut-être trop rigoureusement à la doctrine du judaïsme pharisien. Inversement, rien n'indique que la sibylle du Quatrième Livre ait prêché l'antilégalisme avec le mépris du Temple de Jérusalem et de son culte sacrificiel, ni qu'elle ait reconnu à des pratiques baptistes une valeur sacramentelle supérieure aux sacrifices. La théorie d'une « secte des Sibyllins » est donc fondée sur des bases fragiles. Dès que l'on pousse l'analyse, l'éclairage incontestablement stoïcien ou néo-pythagoricien cesse de masquer des réalités juives parfois incompatibles avec les doctrines auxquelles elles semblent réduites. Dans tous les cas la philosophie grecque fournit à l'exégèse d'une pensée hébraïque qui reste originale et ne condescend pas à un éclectisme religieux. Voilà pourquoi l'entreprise de la pseudo-sibylle rappelle à tant d'égards celle de Philon. Comme la sienne, elle semble être l'expression des milieux cultivés et hellénisés du judaïsme alexandrin, dont l'ambition était naturellement tout autre que celle des Juifs hellénistes de la Palestine. Son genre littéraire fait songer à l'officine d'Aris- tobule ou à Aristobule lui-même, ce qui implique des liens avec la tendance des Thérapeutes dont l'historicité ne fait plus

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de doute, mais dont il faut se garder de durcir le caractère schismatique. Le Troisième Livre a dû être constitué par un compilateur unique et publié à peu près tel que nous le connaissons à une date beaucoup plus basse que celle à laquelle on le situe ordinairement. L'orientation anti-romaine qui est si caractéristique des sibyllins,

les réalités morales, politiques, militaires qui se reflètent dans le Troisième Livre postulent, comme on l'a remarqué depuis

longtemps,

au

qu'une

partie notable du recueil a été composée

Ier siècle avant notre ère. La date qui nous paraît compréhensive du plus grand nombre des données du recueil est 43 avant J.-C. environ. La Sibylle a pu utiliser le souvenir d'événements antérieurs tels que la guerre sociale ou les guerres de Mithridate pour « prédire » les guerres civiles qui ont précédé Actium. Quant à la prophétie de la fin des temps survenant sous le règne du Septième Lagide, sa présence dans un recueil sibyllin constitué au premier siècle, indique que la tradition avait alors conservé encore quelque signification actuelle. En effet on pouvait la transposer à Cléopâtre VIL Au contraire, la mention du septième Lagide disparaît des livres sibyllins postérieurs au Ier siècle avant l'ère chrétienne.

I. C. :$3920l

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