ÉTAT

Article écrit par Olivier BEAUD

Prise de vue
Selon qu'on met l'accent sur la force, sur le droit ou sur la légitimité, l'étude de l'État est susceptible
d'être conduite suivant trois approches très différentes : sociologique, juridique, ou philosophique. Y aurait-il
donc autant d'États qu'il y a de manières de l'observer ? Le juriste Georges Burdeau le constatait déjà dans
la notice qu'il consacra à ce sujet dans la première édition de cette encyclopédie. Mais aujourd'hui, c'est
probablement moins la diversité des définitions de l'État qui est problématique que sa possible disparition. À
l'heure de la mondialisation et de la construction européenne, on ne compte plus les livres ou les articles qui
évoquent la fin prochaine de l'État. Celui-ci serait une forme du pouvoir politique dépassée, parce qu'adossée
à la nation, elle-même devenue obsolète en raison de l'influence croissante des puissances économiques et
financières. La thèse n'est cependant pas entièrement nouvelle. En 1941, le juriste allemand Carl Schmitt
diagnostiquait déjà la mort de l'État, considérant que celui-ci avait perdu le monopole du politique à
l'intérieur de ses frontières et n'était plus le pilier de l'ordre international. Plus récemment, une sociologue
américaine, Sasskia Sassen, a interprété la mondialisation et ses ravages comme la manifestation tangible
de l'effacement de l'État : celui qui avait réussi à produire « l'assemblage du national », serait menacé par
son « désassemblage », résultat des formes modernes du capitalisme. Il serait devenu une puissance
impuissante face aux nouvelles formes de pouvoir prises par l'économie mondiale. On ne compte plus, par
ailleurs, les essais dans lesquels est annoncé le dépérissement « par en bas » de l'État, c'est-à-dire par les
processus de décentralisation et de régionalisation, même si l'on parle, non sans paradoxe, d'un « État
régional ».
Malgré tous ces pronostics pessimistes, l'État, ce « monstre froid », selon le mot de Nietzsche, n'est pas
encore mort, même s'il n'est plus triomphant. Il n'y a pour l'instant pas d'autre institution qui soit propre à le
remplacer. Le Jacques Chevallier peut affirmer, non sans raison, que l'État « demeure aujourd'hui le principe
fondamental d'intégration des sociétés et le lieu privilégié de formation des identités collectives ». D'ailleurs,
une preuve empirique récente de cette persistance du fait étatique ne réside-t-elle pas dans le nombre
d'États qui se sont formés après l'éclatement de l'Union soviétique et de la fédération yougoslave ? N'est-il
pas en outre significatif que les trois petites nations baltes aient choisi la forme de l'État unitaire plutôt que
la forme fédérale ?
Il reste que le concept d'État doit être analysé correctement. Il sera abordé ici à partir du droit.
Rappelons que, en tout cas depuis les travaux de Max Weber (1864-1920), une sociologie de l'État existe
aussi. Les progrès de cette discipline ont montré, notamment en France à partir des travaux de Pierre
Birnbaum et de Bertrand Badie, que le fait étatique est une variable indépendante qui peut expliquer
quantité d'autres faits sociaux (importance de l'anarchisme dans les sociétés à État fort, importance des
grands corps administratifs, etc.). Mais nous nous attacherons à une explicitation de ce concept dans son
seul aspect juridique, avec la conviction qu'elle peut servir aux autres sciences sociales. En effet, on ne peut
pas simplement définir l'État comme une entité géopolitique délimitée par des frontières territoriales, à
l'intérieur desquelles des lois s'appliquent et des institutions exercent l'autorité. Nous tenterons donc de
montrer que la notion d'État, spécifiquement juridique, est à la fois plus riche et plus complexe. Au préalable,
il convient de souligner que l'État est aussi et d'abord un produit historique.

I-Un concept né en Europe
Même s'il s'est universalisé, l'État est un concept profondément européen ; de très nombreux travaux
ont démontré qu'il est le produit d'une histoire particulière. Les recherches d'historiens tels que Joseph
Strayer (1904-1987) ont révélé les origines médiévales de l'État (expansion du commerce, de la guerre et de
l'impôt, etc.). Elles ont permis également d'étudier les différents acteurs qui ont contribué à sa genèse
(dynasties royales, juristes de cour, bourgeoisie patricienne, etc.). L'État est, au premier chef, une

depuis lors. Son père est le droit romain ressuscité. avec la décolonisation. que l'on considère souvent comme le premier véritable traité sur l'État. Dans une perspective historique. Bruges. ou villes. La nouvelle maison était princière. de l'autre. le droit romain. le terme status n'est jamais employé seul pour désigner une entité politique : il est toujours accompagné d'un attribut. Bodin. au juriste Charles Loyseau. État vient du mot latin status. Les Six Livres de la République (1576). ont été ou sont soit des républiques soit des principautés.. de principauté (Fürstentum) et de ville libre (Freistadt). après plusieurs siècles de durs affrontements. etc. Elle est profondément enfouie dans l'aventure du rationalisme occidental. à partir du XVIIe siècle.construction juridique. le mot État fut longtemps vide de sens dans ce vaste espace où continuaient à dominer en s'imbriquant les concepts médiévaux d'empire (Reich). stato) renvoient ainsi à d'autres réalités. de fédération (Bund). Hambourg. status nobilitatis. Carl Schmitt a su exprimer en termes imagés cette naissance de l'État. » L'État vient ici remplacer l'Église comme lieu d'identification collective et se situe. de ces multiples formes composées de status à l'expression et à l'idée moderne d'État. l'introduction du concept d'État dans les pays nouvellement devenus indépendants est comparable à une greffe qui a plus ou moins réussi. estado. L'étude des progrès de l'implantation géographique du mot révèle des zones de forte résistance comme en Angleterre et dans les pays de langue anglaise. La séparation d'avec la mère a été. Une courte enquête sémantique n'est pas inutile pour mieux comprendre les origines du mot. Il désigne désormais. En terres germaniques. restant aujourd'hui encore souvent concurrencé par d'autres mots (government. selon les cas. et abandonna la maison de la mère. status reipublicae. le mot État demeure largement inconnu au XVIe siècle : c'est le mot de Respublica qui est d'usage. une invention de juristes. « une réponse historique à un . un palais de la renaissance ou du baroque. Crown. la fédération. L'enfant s'accrocha à son père. Autrement dit. au sens moderne (Venise. au sens antique. l'avènement de l'ère de l'État. Au cours du XXe siècle. d'une part. Gênes. avec en outre le privilège de la majuscule qui le singularise ? Il est probable que Nicolas Machiavel a donné au mot ses lettres de noblesse – ou d'infamie ? – en attribuant une signification générique au mot italien stato. qu'il succède également aux cités. où le mot État (state) n'a non seulement jamais pris de majuscule mais n'a jamais réussi à s'imposer exclusivement. Sa domination insolente témoigne d'un processus d'extension territoriale et de concentration du pouvoir qui réduit à la portion congrue les formes concurrentes que sont. Dans la doctrine savante française. ignore le mot.).. Elle n'est pas seulement de l'intelligence pratique ou de l'artisanat. et. Dès lors. comme l'a joliment écrit le juriste allemand Herbert Krüger. sa mère l'Église romaine. etc.). écrit-il. Comment est-on alors passé. en tant que pouvoir temporel. l'empire territorial. où l'on préférera pendant très longtemps user du mot ancien Commonwealth. que la science juridique est un phénomène spécifiquement européen. semble-t-il. ce qui explique son homogénéité étymologique dans l'espace européen qui a connu la domination du christianisme latin (alors qu'il est désigné sous l'antique nom de kratos chez les Grecs). signifie que ce nouvel ordre politique se substitue à l'ordre féodal qui disparaît. Les juristes se sentaient fiers et de loin supérieurs aux théologiens. « Nous sommes conscient. à des différences de condition fondées sur la distinction des fonctions spirituelles et temporelles. finalement accomplie lors des guerres civiles confessionnelles. on appelait déjà l'État. inventeur de la notion de souveraineté qui est la marque caractéristique de l'État. sur le rang social. il semble définir le stato comme étant l'unité politique moderne : « Tous les états. en quelques siècles. En France. dans son Traité des Seigneuries publié en 1608. Elle prend sa source dans l'esprit de deux vieux parents. par exemple status civitatum. les origines intellectuelles de l'État se trouvent dans le droit. » L'implantation du mot a d'abord été assez lente et a pris des voies diverses suivant les pays. Dès la première phrase de son fameux essai. Le Prince. le rôle politique (les estats généraux). en France. toutes les seigneuries qui ont eu ou ont commandement sur les hommes. Au Moyen Âge. La situation est donc paradoxale : si Machiavel use le premier du terme dans son sens moderne (forme impersonnelle du pouvoir organisé sur un territoire). Les usages médiévaux du terme ou de ses multiples dérivés en langue vulgaire (estat. le terme État est officiellement reconnu en France. Ces mots servirent à désigner ce que. toujours en concurrence avec le pouvoir spirituel qu'il a voulu. Il chercha un nouveau foyer et le trouva dans l'État. supplanter. le mérite d'avoir associé les deux termes souveraineté et État revient. C'est ce dernier terme que le juriste Jean Bodin utilise pour intituler sa somme politique.

c'est par sa souveraineté. Ce pouvoir souverain se distingue des autres pouvoirs – publics ou privés – par le fait que la souveraineté est définie juridiquement comme le pouvoir de « donner et casser la loy ». mais aussi comme une organisation qui permet aux individus de vivre ensemble. dont le souverain n'est que le représentant. Du point de vue de la technique institutionnelle. où elle rencontre son alter ego. il obéit non plus à un principe de commandement. Les relations entre les États ne relèvent pas d'une logique relevant du rapport commandement-obéissance. Imputé d'abord à une seule autorité – le Prince (ou ses subordonnés) – le pouvoir devient un faisceau indivisible de compétences ou encore un ensemble indivis des droits de puissance publique. Inventée par Jean Bodin dans ses Six Livres de la République. À l'origine. La souveraineté interne et la souveraineté internationale forment donc un seul et même système. la souveraineté de l'autre État. etc. Le propre de l'État est de constituer un nouveau mode d'agencement du pouvoir caractérisé par une très forte abstraction et par une grande souplesse d'adaptation dans la mesure où il est compatible avec de multiples formes de gouvernement. en même temps que son critère. Bodin a réussi à unifier les compétences étatiques en les subsumant sous la catégorie de la puissance de donner la loi. qui lui confère. Un pouvoir souverain Si l'on peut définir l'État comme un « mode particulier d'organisation politique ». II-Théorie de l'État L'État apparaît non seulement comme un pouvoir souverain et institutionnalisé. dominé par les deux catégories du traité ou de la coutume. elle évoque la qualité d'un pouvoir suprême à l'intérieur de son ressort (souveraineté interne) et ne connaissant que des égaux hors de son ressort (souveraineté internationale).problème intemporel ». La souveraineté devient synonyme de puissance publique. Bien qu'il semble diviser la souveraineté en énumérant dix « marques de souveraineté ». En tant que pouvoir spécifique. qui les soude dans une collectivité politique. la souveraineté législative des Temps modernes repose sur l'idée que l'État va pouvoir imposer sa volonté à la « société civile » qu'il contribue à faire naître. L'État est donc une sorte de Janus institutionnel : tourné vers l'intérieur. Selon cette logique de la souveraineté « externe ». c'est-à-dire vers les . le grand apport de la souveraineté consiste à penser l'indivisibilité du pouvoir. elle constitue une théorie juridique du pouvoir. Il en résulte que le pouvoir politique peut réagir aux circonstances ou anticiper l'avenir grâce à la technique de la loi qui ordonne. Ce problème est celui de la conciliation à opérer entre l'autorité et la liberté. interdit ou permet. La souveraineté exprime l'idée d'un pouvoir de commander que détient un État et qu'il détient seul. C'est ce triptyque qu'il convient maintenant de décrire. il est une puissance de domination irrésistible. l'État peut décider de la guerre ou de la paix. et relative dans sa sphère externe. Progressivement. mais tourné vers l'extérieur. mais à une personne abstraite. ce pouvoir suprême de décision ne sera plus imputé à une ou des personnes physiques. Au moyen d'un acte juridique – la loi entendue au sens large chez Bodin –. son principe d'unité d'action. et qui par là même guide le comportement des acteurs. de lever et requérir des impôts. Telle est la face dite « interne » de la souveraineté. Alors que la première se manifeste par des actes unilatéraux traduisant un rapport de subordination entre le souverain et les sujets. c'est-à-dire de créer et recréer un droit écrit désormais contrôlé par le souverain et imputé à cet être abstrait qu'on appelle l'État. mais au principe de consentement ou de coopération. Ce bref aperçu indique la profonde différence séparant la souveraineté interne et la souveraineté externe. monarque ou conseil souverain. coutumes) requérant le consentement des puissances souveraines concernées par ces actes et négativement en une prohibition de toute intervention en territoire souverain étranger. Mais l'État est aussi tourné vers l'extérieur : il est considéré comme une puissance indépendante des autres États parce qu'il est souverain. L'antique ius gentium des Romains (droit applicable aux étrangers dans l'Empire) s'est ainsi transformé en droit international public. mais d'une logique d'égalité. la seconde consiste positivement en actes juridiques bilatéraux ou plurilatéraux (traités. l'État. La notion de souveraineté est donc caractérisée par une dissymétrie : elle est absolue dans sa sphère interne.

L'État est donc composé non seulement des gouvernants. Le juriste Helmut Quaritsch a montré que les précurseurs du droit international ont dû systématiser juridiquement les relations interétatiques et surmonter la diversité des formes de gouvernement des différents États européens (Empire. Cette logique est celle du principe hiérarchique et suppose un rapport de subordination entre le souverain (commandant suprême). qui a abouti à celle de « personne ». Par exemple. c'est-à-dire de penser l'objectivation du pouvoir. cette idée structure encore la perception de l'État. De prime abord. l'État a d'abord été un défi pratique. Un pouvoir institutionnalisé Georges Burdeau n'a cessé de rappeler à juste titre que le pouvoir dans un État n'est pas individualisé. Du droit des gens. Grâce à la souveraineté. rassemble toutes les manières dont l'État particularise et concrétise son action interne. démocratie) et les diverses formes de gouvernement se conjuguent avec l'indépendance de la souveraineté par rapport à ses formes d'organisation. mais aussi des fonctionnaires et agents publics qui exécutent les décisions politiques. le philosophe du droit Alexandre Passerin d'Entrèves l'a souligné. 1625) et celui d'Emmerich deVattel. Kant ou Hegel que par les juristes fondateurs du droit international public. Cette logique implique non seulement la concentration du pouvoir comme on l'a vu plus haut. publié en 1758 marquent les étapes de cette construction de la personnalité juridique de l'État dans la doctrine du droit international. II. (Esprit des Lois. monarchies absolues. au sens large. ses agents chargés de l'appliquer. Il en résulte un fait fondamental qui est la distinction entre l'État et les formes de gouvernement. C'est grâce à celle-ci qu'il peut agir. Le traité de Hugo Grotius De jure belli ac pacis (Du droit de la guerre et de la paix. ce moyen ultime étant par ailleurs de plus en plus limité par le droit international. républiques). cette expression signifie tout simplement qu'il convient de distinguer l'État des gouvernants et du gouvernement. et ses « magistrats ». En effet. les trois formes d'État (monarchie. Hobbes écrit de même que « le pouvoir de la souveraineté est le même. Chez Bodin. On parle ainsi de l'autonomie de l'État par rapport aux formes de gouvernement. lorsqu'il se présente aux yeux des individus.autres États. l'État. Elle est admise comme une vérité d'évidence par les juristes contemporains : États libéraux. L'État connaît différents types de régimes politiques et les changements concernant ceux-ci n'affectent pas son existence. celle de « corps ». Cette leçon déborde le champ de la pensée absolutiste et elle est reprise tant par Montesquieu. apparaît le plus souvent sous l'aspect d'une administration. III. Rousseau (Contrat social. il existe une « logique de la souveraineté ». et tous les auteurs qui ont voulu nier l'idée de souveraineté ont été contraints de la réintroduire sous d'autres vocables. L'institutionnalisation de l'État permet de comprendre à la fois la pérennisation et . quand Max Weber définit l'État comme le groupement qui a « le monopole de la violence physique légitime ». en quelque endroit qu'il se trouve » (Léviathan. à l'égard des individus rassemblés sur son territoire. Les juristes ont dû inventer une catégorie juridique. 2). 10). L'historien du droit Paolo Napoli a souligné qu'on ne peut comprendre l'État si l'on ignore que la souveraineté serait ineffective sans la police qui. mais aussi la démultiplication du pouvoir étatique grâce à laquelle le monopole de commandement au profit des instances étatiques est conservé. Bien que contestée. il est certes une puissance qui peut le cas échéant recourir à la force. aristocratie. 18). la souveraineté-puissance publique est compatible avec diverses formes de gouvernement qui varient suivant le dépositaire unique de la souveraineté. un être abstrait doté de la personnalité morale. il s'agit ici de penser la médiation entre le souverain et l'État. De ce point de vue. chap. États autoritaires et États dictatoriaux ou totalitaires coexistent parfaitement en tant qu'État. Personnalité juridique de l'État Avant d'être l'objet d'une ou plutôt de plusieurs théories juridiques. le pouvoir d'État a pu être défini par le juriste allemand Hermann Heller comme « unité de décision et d'action ». il use d'une périphrase dont le grand succès ne doit pas cacher que c'est un autre moyen de décrire la souveraineté de l'État et sa capacité à exproprier les puissances privées de leur ancien droit de domination. mais institutionnalisé. Autrement dit. c'est-à-dire d'envisager l'État comme une personne juridique. Par là même. le plus concrètement.

Derrière l'acte pris par un individu. regardez donc la postérité. Garantir la continuité de l'État. Cette technique fort abstraite d'invention de personnes morales conduit aussi à dédoubler ou à cliver la personne physique. qui décrit le souverain comme le « représentant souverain » de l'État. le Commonwealth) du souverain qui est son représentant. En déclarant l'État immortel. personne à laquelle il attribue une double capacité. elle opère encore un clivage décisif entre la personne publique et la personne privée. mais aussi un pacte de représentation. Pérennité de l'État Historiquement. à un « sujet qu'on imagine en quelque sorte placé derrière lui ». à une personne juridique. mais aussi toutes les charges et propriétés publiques qui dépendent de lui. c'est le défi pratique posé par la mort du détenteur du pouvoir qui a conduit les juristes à inventer des solutions pour institutionnaliser le pouvoir. Ernst Kantorowicz a admirablement montré que la théorie de l'État est ici l'héritière du droit romano-canonique. La relation logique entre souveraineté et représentation sera effectuée par Hobbes.l'impersonnalisation du pouvoir. la nation se substituant au roi en tant que catégorie intemporelle. tout comme « l'État dynastique » qui confond droit public (l'ordre de l'État) et droit privé (succession au pouvoir par droit héréditaire d'une famille). livre V. mais aussi au sein de la personne des gouvernants. l'individu titulaire du pouvoir ou d'une part du pouvoir. les gouvernants. Un bien acquis par l'État ou à lui cédé doit y rester. Une des conséquences de ce phénomène d'impersonnalisation du pouvoir est qu'il interdit la patrimonialisation de l'État. il s'agit de le penser comme indépendant de l'existence des gouvernants. en permettant l'imputation des actes accomplis par des hommes. Cette institutionnalisation du pouvoir ne concerne pas seulement la personne du souverain. comme en témoigne l'apostrophe fameuse de Bossuet : « Ô prince. selon l'expression de Hans Kelsen. ou bien entre l'officier et l'office –. les juristes vont inventer des distinctions entre l'État et les gouvernants – entre la « république » propriétaire et le prince administrateur. Les gouvernants ne sont pas propriétaires de leur pouvoir car le pouvoir public est bien distinct de la puissance privée. Représentation de l'État L'institutionnalisation n'a pas pour unique fonction d'assurer la pérennité du pouvoir . selon laquelle les gouvernants représenteraient les gouvernés en vertu d'un contrat de confiance (le fiduciary trust de John Locke). à travers l'institutionnalisation du pouvoir se joue la grande question de la représentation. . alors même que le souverain qui l'a personnellement investi est mort. une « capacité politique » lorsqu'elle agit pour le compte de l'État et une « capacité naturelle » lorsqu'elle agit pour son propre compte. la représentation a une signification purement normative : les gouvernants et l'ensemble de leurs agents représentent l'État et agissent en son nom. des compétences dont ils ne sont pas propriétaires. Le juriste allemand Georg Jellinek a pu soutenir que l'« État patrimonial » est une contradiction en soi. 17e proposition). Selon Maurice Hauriou. le fruit d'une transposition des solutions inventées par les canonistes pour penser l'Église comme institution. avant d'avoir une signification démocratique. Il en résulte une scission non seulement entre l'État et les gouvernants. en tant que personne privée. le droit a été obligé de faire appel. L'État monarchique bénéficie le premier de l'opération. Ainsi. mais votre état doit être immortel » (Politique tirée de l'Écriture sainte. Un magistrat habilité par le souverain continuera à exercer sa charge. distinctions inspirées par la distinction civiliste entre la propriété de la chose et sa jouissance ou son usage. juridiquement. Vous mourrez . Thomas Hobbes ne dit pas autre chose quand il distingue la république (l'État. son pacte social étant non seulement un pacte d'autorisation. Cette perpétuation du pouvoir politique servira aussi bien la cause démocratique. à un être moral. c'est aussi garantir la continuité des offices (fonctions publiques) et des biens (domaine public). Ainsi. Les gouvernants ou fonctionnaires détiennent. Les juristes français et anglais ont ainsi eu recours à différentes fictions légales pour fonder la perpétuité du pouvoir royal. La théorie de l'inaliénabilité du domaine public est un corollaire de l'institutionnalisation du pouvoir étatique. Ainsi. qui ont une double face : une face publique (représentants de l'État) et une face privée (en tant que personne naturelle). l'État.

Ainsi. un individu ne peut plus espérer trouver. les historiens ne sont pas tous d'accord entre eux pour déterminer quelle est. et lui accorde le statut de citoyen. Sujets citoyens L'État-nation contemporain n'est plus l'État monarchique ou autocratique de Bodin ou de Hobbes. Aujourd'hui. Certes. note l'anthropologue Ernst Gellner. De même. C'est ici qu'intervient la notion clé de la nationalité. Le territoire délimite l'étendue spatiale de la puissance publique . doit être tranché au profit de l'État. avant que la conquête de la citoyenneté ne donne une dimension politique nationale à l'appartenance des individus à l'État. médiatisée par deux dimensions imbriquées dans la construction étatique : le territoire et la population. Il faut donc bien saisir les deux dimensions de la relation qui unit l'individu à l'État : la sujétion et la citoyenneté.l'État moderne institue une séparation fondamentale entre la vie publique et la vie privée. à l'inverse de ce qui se passait au Moyen Âge. Dès qu'un individu pénètre sur le territoire étatique. Ce fut d'abord l'administration qui joua ce rôle. De même que le territoire exprime l'étendue spatiale de la souveraineté. L'auteur qui a le mieux saisi ce passage du sujet au citoyen est Georg Jellinek. le fait d'être des nationaux et des citoyens leur confère certes des obligations. ses « nationaux ». Désormais. Le rapport de sujétion est commandé par la seule inscription spatiale des individus. par l'asile accordé dans ses temples. le moment exact de ce que Eugen Weber a appelé la « fin des terroirs ». L'obéissance à l'État est requise de tous sans exception . L'utilisation croisée des concepts de territoire et de population a permis à la puissance publique d'effectuer un quadrillage de plus en plus effectif de la société. . la « population » de l'État en désigne l'extension humaine. Une communauté de citoyens Si l'État repose sur une relation asymétrique entre le souverain et les sujets. l'État a pénétré dans la vie quotidienne des individus et a littéralement façonné leur existence. il est soumis à la puissance de cet État. la domination est au contraire impersonnelle. Ainsi. puissent y échapper. un lieu d'asile où une puissance tierce (exceptées les ambassades) pourrait le protéger contre les poursuites de l'État. Autrefois. l'avènement du peuple en tant que souverain a opéré un basculement d'ampleur : l'individu n'est plus seulement un sujet. une protection contre le pouvoir temporel. comme dans le lien entre le vassal et son suzerain. etc. Le conflit d'obéissance. mais une chose est sûre : progressivement. mais aussi un citoyen. un même individu ne peut plus avoir plusieurs maîtres. où les hommes étaient pris uniquement comme des sujets soumis à la domination d'un pouvoir auquel ils devaient obéissance. Cette universalisation de la sujétion n'a pu réussir qu'en raison du changement d'ancrage du pouvoir. L'Église en particulier ne peut plus exercer. Le mode de domination a cessé d'être personnel. les recensements démographiques. dans son étude des droits publics subjectifs publiée en 1892. Entre l'État et l'individu. maritimes et aériennes. ce statut imposé par l'État aux individus de son ressort. mais aussi des droits vis-à-vis de leur État. à l'intérieur du territoire étatique. Il y décrit comment l'État élève l'individu au rang de membre de l'État titulaire de droits positifs. il n'est matérialisé que par des signes passablement abstraits comme le tracé des frontières terrestres. qui les distinguent des étrangers (c'est-à-dire des nationaux ressortissants d'un autre État). par exemple en France. Assujettissement à l'État La particularité du pouvoir souverain de l'État est de fabriquer une universalisation de la sujétion. statutairement. ainsi qu'en témoigne le développement de pratiques de comptage typiquement étatiques telles que l'inscription sur les registres d'état civil ou les listes d'électeurs. la conscription militaire. ils se groupent sous la bannière de la nationalité ». il n'existe plus d'individus ni de groupes qui. c'est-à-dire le conflit de loyauté. typique de l'État monarchique ou autocratique. les hommes « étaient rassemblés par le lien de la parenté ou par le serment juré.

La modernité issue des révolutions française et américaine fait de chaque homme un citoyen considéré comme devant être traité comme un supérieur. si l'on entend par ce dernier mot. mais des « hommes libres et égaux en droits » (art. dont l'un d'eux.. la démocratie moderne repose sur le fait que les gouvernés refusent désormais de se considérer comme des subordonnés perpétuels à l'égard de certains gouvernants. Enfin. et par une sorte d'alliance objective entre leurs représentants (syndicats ou partis) et l'État comme puissance publique pour leur reconnaître de nouveaux droits. Il a fallu pour ce faire limiter le travail des enfants en fixant un âge légal pour travailler (13 ans révolu en France en 1882). Au cours du même XIXe siècle. On illustrera seulement cette idée à partir d'une anecdote tirée de l'histoire suisse. C'est sur cette notion de citoyen que se construit la souveraineté du peuple. . qui sépare bien le sujet (Untertan) du citoyen (Bürger). Le droit administratif français a ainsi rouvert la vieille voie prétorienne selon laquelle. Le droit social a été imposé par l'État pour contraindre les puissances privées à respecter la liberté des individus. le seul en mesure d'accorder des libertés et des droits aux individus et de sanctionner les abus de ses agents. l'un des plus aristocratiques de toute la Confédération helvétique. La démocratie moderne. ni d'inférieurs.. écrit cette phrase magnifique : « Les habitants de La Chaux-de-Fonds sont tous démocrates. où l'individu est d'abord et surtout un citoyen avant d'être un sujet passif. lorsque les ouvriers se mobilisèrent contre l'arbitraire du pouvoir « domestique ». obéit à la même logique des droits : c'est le recours à l'État qui permet cette émancipation qui ne saurait sinon s'extraire des traditions ou des mœurs sociales. Ce que Jellinek pointe parfaitement. au fur et à mesure que se consolide la théorie individualiste de la société par rapport à la vision organiciste traditionnelle ». la citoyenneté signe l'avènement de l'État démocratique. la lutte contre les discriminations qui caractérise la seconde moitié du XXe siècle. De même. mais le point de vue du citoyen. celui-ci n'étant rien d'autre que « l'universalité des citoyens ». La longue marche au cours des XIXe et XXe siècles vers « le sacre du citoyen ». L'émancipation juridique des travailleurs salariés est moins passée par la jurisprudence que par la loi. » La formule est savoureuse en ce qu'elle témoigne du changement de perspective qui érige les gouvernés en égaux des gouvernants. ce qui fait qu'il n'y a plus de supérieurs. III-L'État démocratique Véritable renversement copernicien. contraindre les parents (paysans ou ouvriers) à laisser leurs enfants fréquenter l'école et à cesser de les considérer comme une force de travail d'appoint. illustre ce mouvement d'affirmation de l'État démocratique. Cette égalité a été historiquement le moteur du combat des non privilégiés contre les privilégiés. l'État et sa justice sont restés plus longtemps sourds à leurs revendications. repose sur l'idée que « ce n'est plus le point de vue du souverain qui prévaut. La démocratie moderne et le citoyen doté de droits politiques et civiques sont donc nés de ce formidable mouvement d'émancipation. Il y en a même qui poussent jusqu'à dire que. que les peuples ont le droit d'élire leurs magistrats et de les déposer lorsqu'ils ne concourent pas à leurs désirs. à la toute fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. à la même période. le canton de Neuchâtel. selon l'expression de Pierre Rosanvallon. c'est la dualité de l'individu dans le système étatique moderne. de droits de recours au bénéfice du citoyen pour contester l'action de l'État administratif. était gouverné par un Conseil d'État composé de l'élite patricienne. Ainsi.selon lui. dont la Révolution française a témoigné à sa manière. l'État moderne se distingue de l'État « prémoderne » où l'individu n'avait qu'un statut passif. Louis de Montmollin. 1er de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen). L'agitation de la bourgeoisie industrielle de La Chaux-de-Fonds inquiète les vénérables membres dudit Conseil. chaque citoyen est égal à ses supérieurs. Au moment où éclate la Révolution française. mais ne supprime pas le premier au profit du second. conformément aux droits de l'homme. le premier recours est de s'adresser à lui. La mise en place de la citoyenneté politique est accompagnée par l'émergence. « le processus de levée des incapacités liées à un statut juridique et donc l'accès d'une personne à l'égalité des droits ». notamment celle entre les hommes et les femmes. de la puissance privée patronale. comme l'a observé Norberto Bobbio. avec l'historien Gerald Stourzh. contre l'arbitraire du pouvoir. l'État s'immisce dans l'éducation des enfants par la famille en imposant l'instruction obligatoire. par le fait que dorénavant le même individu peut faire valoir des droits à l'encontre de l'État et de son administration.

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