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ÉTAT

Article écrit par Olivier BEAUD

Prise de vue
Selon qu'on met l'accent sur la force, sur le droit ou sur la légitimité, l'étude de l'État est susceptible
d'être conduite suivant trois approches très différentes : sociologique, juridique, ou philosophique. Y aurait-il
donc autant d'États qu'il y a de manières de l'observer ? Le juriste Georges Burdeau le constatait déjà dans
la notice qu'il consacra à ce sujet dans la première édition de cette encyclopédie. Mais aujourd'hui, c'est
probablement moins la diversité des définitions de l'État qui est problématique que sa possible disparition. À
l'heure de la mondialisation et de la construction européenne, on ne compte plus les livres ou les articles qui
évoquent la fin prochaine de l'État. Celui-ci serait une forme du pouvoir politique dépassée, parce qu'adossée
à la nation, elle-même devenue obsolète en raison de l'influence croissante des puissances économiques et
financières. La thèse n'est cependant pas entièrement nouvelle. En 1941, le juriste allemand Carl Schmitt
diagnostiquait déjà la mort de l'État, considérant que celui-ci avait perdu le monopole du politique à
l'intérieur de ses frontières et n'était plus le pilier de l'ordre international. Plus récemment, une sociologue
américaine, Sasskia Sassen, a interprété la mondialisation et ses ravages comme la manifestation tangible
de l'effacement de l'État : celui qui avait réussi à produire « l'assemblage du national », serait menacé par
son « désassemblage », résultat des formes modernes du capitalisme. Il serait devenu une puissance
impuissante face aux nouvelles formes de pouvoir prises par l'économie mondiale. On ne compte plus, par
ailleurs, les essais dans lesquels est annoncé le dépérissement « par en bas » de l'État, c'est-à-dire par les
processus de décentralisation et de régionalisation, même si l'on parle, non sans paradoxe, d'un « État
régional ».
Malgré tous ces pronostics pessimistes, l'État, ce « monstre froid », selon le mot de Nietzsche, n'est pas
encore mort, même s'il n'est plus triomphant. Il n'y a pour l'instant pas d'autre institution qui soit propre à le
remplacer. Le Jacques Chevallier peut affirmer, non sans raison, que l'État « demeure aujourd'hui le principe
fondamental d'intégration des sociétés et le lieu privilégié de formation des identités collectives ». D'ailleurs,
une preuve empirique récente de cette persistance du fait étatique ne réside-t-elle pas dans le nombre
d'États qui se sont formés après l'éclatement de l'Union soviétique et de la fédération yougoslave ? N'est-il
pas en outre significatif que les trois petites nations baltes aient choisi la forme de l'État unitaire plutôt que
la forme fédérale ?
Il reste que le concept d'État doit être analysé correctement. Il sera abordé ici à partir du droit.
Rappelons que, en tout cas depuis les travaux de Max Weber (1864-1920), une sociologie de l'État existe
aussi. Les progrès de cette discipline ont montré, notamment en France à partir des travaux de Pierre
Birnbaum et de Bertrand Badie, que le fait étatique est une variable indépendante qui peut expliquer
quantité d'autres faits sociaux (importance de l'anarchisme dans les sociétés à État fort, importance des
grands corps administratifs, etc.). Mais nous nous attacherons à une explicitation de ce concept dans son
seul aspect juridique, avec la conviction qu'elle peut servir aux autres sciences sociales. En effet, on ne peut
pas simplement définir l'État comme une entité géopolitique délimitée par des frontières territoriales, à
l'intérieur desquelles des lois s'appliquent et des institutions exercent l'autorité. Nous tenterons donc de
montrer que la notion d'État, spécifiquement juridique, est à la fois plus riche et plus complexe. Au préalable,
il convient de souligner que l'État est aussi et d'abord un produit historique.

I-Un concept né en Europe
Même s'il s'est universalisé, l'État est un concept profondément européen ; de très nombreux travaux
ont démontré qu'il est le produit d'une histoire particulière. Les recherches d'historiens tels que Joseph
Strayer (1904-1987) ont révélé les origines médiévales de l'État (expansion du commerce, de la guerre et de
l'impôt, etc.). Elles ont permis également d'étudier les différents acteurs qui ont contribué à sa genèse
(dynasties royales, juristes de cour, bourgeoisie patricienne, etc.). L'État est, au premier chef, une

à partir du XVIIe siècle. depuis lors. Le Prince. à des différences de condition fondées sur la distinction des fonctions spirituelles et temporelles. supplanter. Son père est le droit romain ressuscité. dans son Traité des Seigneuries publié en 1608. le terme status n'est jamais employé seul pour désigner une entité politique : il est toujours accompagné d'un attribut. restant aujourd'hui encore souvent concurrencé par d'autres mots (government. qu'il succède également aux cités. Les Six Livres de la République (1576). Les juristes se sentaient fiers et de loin supérieurs aux théologiens. et abandonna la maison de la mère. de l'autre. que la science juridique est un phénomène spécifiquement européen. La séparation d'avec la mère a été.construction juridique. Il chercha un nouveau foyer et le trouva dans l'État. » L'État vient ici remplacer l'Église comme lieu d'identification collective et se situe. Gênes. au sens moderne (Venise. sa mère l'Église romaine. estado. status reipublicae. La situation est donc paradoxale : si Machiavel use le premier du terme dans son sens moderne (forme impersonnelle du pouvoir organisé sur un territoire). État vient du mot latin status. en quelques siècles. L'enfant s'accrocha à son père. » L'implantation du mot a d'abord été assez lente et a pris des voies diverses suivant les pays. en France. « une réponse historique à un . de principauté (Fürstentum) et de ville libre (Freistadt). une invention de juristes. où le mot État (state) n'a non seulement jamais pris de majuscule mais n'a jamais réussi à s'imposer exclusivement. Les usages médiévaux du terme ou de ses multiples dérivés en langue vulgaire (estat. les origines intellectuelles de l'État se trouvent dans le droit. signifie que ce nouvel ordre politique se substitue à l'ordre féodal qui disparaît. Autrement dit. L'étude des progrès de l'implantation géographique du mot révèle des zones de forte résistance comme en Angleterre et dans les pays de langue anglaise. après plusieurs siècles de durs affrontements. semble-t-il. l'empire territorial. ce qui explique son homogénéité étymologique dans l'espace européen qui a connu la domination du christianisme latin (alors qu'il est désigné sous l'antique nom de kratos chez les Grecs). le mérite d'avoir associé les deux termes souveraineté et État revient. status nobilitatis. Dès lors. toujours en concurrence avec le pouvoir spirituel qu'il a voulu. un palais de la renaissance ou du baroque. en tant que pouvoir temporel. Au Moyen Âge. sur le rang social. par exemple status civitatum. comme l'a joliment écrit le juriste allemand Herbert Krüger. ou villes. Elle est profondément enfouie dans l'aventure du rationalisme occidental. le droit romain. que l'on considère souvent comme le premier véritable traité sur l'État. En France. avec en outre le privilège de la majuscule qui le singularise ? Il est probable que Nicolas Machiavel a donné au mot ses lettres de noblesse – ou d'infamie ? – en attribuant une signification générique au mot italien stato. au juriste Charles Loyseau. Elle n'est pas seulement de l'intelligence pratique ou de l'artisanat. La nouvelle maison était princière. stato) renvoient ainsi à d'autres réalités.). ont été ou sont soit des républiques soit des principautés. Carl Schmitt a su exprimer en termes imagés cette naissance de l'État. En terres germaniques. le mot État fut longtemps vide de sens dans ce vaste espace où continuaient à dominer en s'imbriquant les concepts médiévaux d'empire (Reich). le mot État demeure largement inconnu au XVIe siècle : c'est le mot de Respublica qui est d'usage. Dès la première phrase de son fameux essai. Il désigne désormais. de ces multiples formes composées de status à l'expression et à l'idée moderne d'État. finalement accomplie lors des guerres civiles confessionnelles. et. il semble définir le stato comme étant l'unité politique moderne : « Tous les états. Dans la doctrine savante française. le terme État est officiellement reconnu en France. d'une part. Au cours du XXe siècle. ignore le mot. Ces mots servirent à désigner ce que. C'est ce dernier terme que le juriste Jean Bodin utilise pour intituler sa somme politique. inventeur de la notion de souveraineté qui est la marque caractéristique de l'État. le rôle politique (les estats généraux). la fédération.). etc. etc. Hambourg. Une courte enquête sémantique n'est pas inutile pour mieux comprendre les origines du mot. l'introduction du concept d'État dans les pays nouvellement devenus indépendants est comparable à une greffe qui a plus ou moins réussi. l'avènement de l'ère de l'État. au sens antique. Bruges. Crown. écrit-il. Dans une perspective historique. Bodin. avec la décolonisation. toutes les seigneuries qui ont eu ou ont commandement sur les hommes.. Comment est-on alors passé. Elle prend sa source dans l'esprit de deux vieux parents. où l'on préférera pendant très longtemps user du mot ancien Commonwealth. Sa domination insolente témoigne d'un processus d'extension territoriale et de concentration du pouvoir qui réduit à la portion congrue les formes concurrentes que sont. selon les cas. on appelait déjà l'État. de fédération (Bund). « Nous sommes conscient..

le grand apport de la souveraineté consiste à penser l'indivisibilité du pouvoir. c'est par sa souveraineté. mais à une personne abstraite. Il en résulte que le pouvoir politique peut réagir aux circonstances ou anticiper l'avenir grâce à la technique de la loi qui ordonne. Un pouvoir souverain Si l'on peut définir l'État comme un « mode particulier d'organisation politique ». L'antique ius gentium des Romains (droit applicable aux étrangers dans l'Empire) s'est ainsi transformé en droit international public. Ce pouvoir souverain se distingue des autres pouvoirs – publics ou privés – par le fait que la souveraineté est définie juridiquement comme le pouvoir de « donner et casser la loy ». Selon cette logique de la souveraineté « externe ». Ce bref aperçu indique la profonde différence séparant la souveraineté interne et la souveraineté externe. Le propre de l'État est de constituer un nouveau mode d'agencement du pouvoir caractérisé par une très forte abstraction et par une grande souplesse d'adaptation dans la mesure où il est compatible avec de multiples formes de gouvernement. mais tourné vers l'extérieur. La notion de souveraineté est donc caractérisée par une dissymétrie : elle est absolue dans sa sphère interne. son principe d'unité d'action. Bodin a réussi à unifier les compétences étatiques en les subsumant sous la catégorie de la puissance de donner la loi.problème intemporel ». c'est-à-dire vers les . elle constitue une théorie juridique du pouvoir. etc. la seconde consiste positivement en actes juridiques bilatéraux ou plurilatéraux (traités. Bien qu'il semble diviser la souveraineté en énumérant dix « marques de souveraineté ». Ce problème est celui de la conciliation à opérer entre l'autorité et la liberté. interdit ou permet. Au moyen d'un acte juridique – la loi entendue au sens large chez Bodin –. mais aussi comme une organisation qui permet aux individus de vivre ensemble. et relative dans sa sphère externe. mais d'une logique d'égalité. monarque ou conseil souverain. il obéit non plus à un principe de commandement. mais au principe de consentement ou de coopération. La souveraineté exprime l'idée d'un pouvoir de commander que détient un État et qu'il détient seul. en même temps que son critère. la souveraineté législative des Temps modernes repose sur l'idée que l'État va pouvoir imposer sa volonté à la « société civile » qu'il contribue à faire naître. l'État. la souveraineté de l'autre État. qui les soude dans une collectivité politique. elle évoque la qualité d'un pouvoir suprême à l'intérieur de son ressort (souveraineté interne) et ne connaissant que des égaux hors de son ressort (souveraineté internationale). La souveraineté devient synonyme de puissance publique. Mais l'État est aussi tourné vers l'extérieur : il est considéré comme une puissance indépendante des autres États parce qu'il est souverain. il est une puissance de domination irrésistible. Progressivement. coutumes) requérant le consentement des puissances souveraines concernées par ces actes et négativement en une prohibition de toute intervention en territoire souverain étranger. l'État peut décider de la guerre ou de la paix. Imputé d'abord à une seule autorité – le Prince (ou ses subordonnés) – le pouvoir devient un faisceau indivisible de compétences ou encore un ensemble indivis des droits de puissance publique. La souveraineté interne et la souveraineté internationale forment donc un seul et même système. Les relations entre les États ne relèvent pas d'une logique relevant du rapport commandement-obéissance. ce pouvoir suprême de décision ne sera plus imputé à une ou des personnes physiques. Inventée par Jean Bodin dans ses Six Livres de la République. Du point de vue de la technique institutionnelle. où elle rencontre son alter ego. C'est ce triptyque qu'il convient maintenant de décrire. II-Théorie de l'État L'État apparaît non seulement comme un pouvoir souverain et institutionnalisé. Alors que la première se manifeste par des actes unilatéraux traduisant un rapport de subordination entre le souverain et les sujets. Telle est la face dite « interne » de la souveraineté. À l'origine. qui lui confère. dont le souverain n'est que le représentant. En tant que pouvoir spécifique. L'État est donc une sorte de Janus institutionnel : tourné vers l'intérieur. dominé par les deux catégories du traité ou de la coutume. c'est-à-dire de créer et recréer un droit écrit désormais contrôlé par le souverain et imputé à cet être abstrait qu'on appelle l'État. et qui par là même guide le comportement des acteurs. de lever et requérir des impôts.

celle de « corps ». le plus concrètement. Rousseau (Contrat social. Cette leçon déborde le champ de la pensée absolutiste et elle est reprise tant par Montesquieu. L'institutionnalisation de l'État permet de comprendre à la fois la pérennisation et . il existe une « logique de la souveraineté ». Bien que contestée. en quelque endroit qu'il se trouve » (Léviathan. III. Chez Bodin. à l'égard des individus rassemblés sur son territoire. il use d'une périphrase dont le grand succès ne doit pas cacher que c'est un autre moyen de décrire la souveraineté de l'État et sa capacité à exproprier les puissances privées de leur ancien droit de domination. L'État est donc composé non seulement des gouvernants. Le traité de Hugo Grotius De jure belli ac pacis (Du droit de la guerre et de la paix. En effet. Le juriste Helmut Quaritsch a montré que les précurseurs du droit international ont dû systématiser juridiquement les relations interétatiques et surmonter la diversité des formes de gouvernement des différents États européens (Empire. rassemble toutes les manières dont l'État particularise et concrétise son action interne. publié en 1758 marquent les étapes de cette construction de la personnalité juridique de l'État dans la doctrine du droit international. 10). l'État a d'abord été un défi pratique. mais aussi des fonctionnaires et agents publics qui exécutent les décisions politiques. c'est-à-dire d'envisager l'État comme une personne juridique. Du droit des gens. il s'agit ici de penser la médiation entre le souverain et l'État. au sens large. quand Max Weber définit l'État comme le groupement qui a « le monopole de la violence physique légitime ». c'est-à-dire de penser l'objectivation du pouvoir. cette idée structure encore la perception de l'État. le pouvoir d'État a pu être défini par le juriste allemand Hermann Heller comme « unité de décision et d'action ». L'historien du droit Paolo Napoli a souligné qu'on ne peut comprendre l'État si l'on ignore que la souveraineté serait ineffective sans la police qui. Cette logique implique non seulement la concentration du pouvoir comme on l'a vu plus haut. ses agents chargés de l'appliquer. On parle ainsi de l'autonomie de l'État par rapport aux formes de gouvernement. monarchies absolues. Il en résulte un fait fondamental qui est la distinction entre l'État et les formes de gouvernement. II. De ce point de vue. Cette logique est celle du principe hiérarchique et suppose un rapport de subordination entre le souverain (commandant suprême). (Esprit des Lois. Elle est admise comme une vérité d'évidence par les juristes contemporains : États libéraux. 2). Personnalité juridique de l'État Avant d'être l'objet d'une ou plutôt de plusieurs théories juridiques. mais institutionnalisé. le philosophe du droit Alexandre Passerin d'Entrèves l'a souligné. C'est grâce à celle-ci qu'il peut agir. et tous les auteurs qui ont voulu nier l'idée de souveraineté ont été contraints de la réintroduire sous d'autres vocables. États autoritaires et États dictatoriaux ou totalitaires coexistent parfaitement en tant qu'État.autres États. Par là même. et ses « magistrats ». apparaît le plus souvent sous l'aspect d'une administration. lorsqu'il se présente aux yeux des individus. qui a abouti à celle de « personne ». Hobbes écrit de même que « le pouvoir de la souveraineté est le même. L'État connaît différents types de régimes politiques et les changements concernant ceux-ci n'affectent pas son existence. De prime abord. ce moyen ultime étant par ailleurs de plus en plus limité par le droit international. Les juristes ont dû inventer une catégorie juridique. mais aussi la démultiplication du pouvoir étatique grâce à laquelle le monopole de commandement au profit des instances étatiques est conservé. un être abstrait doté de la personnalité morale. il est certes une puissance qui peut le cas échéant recourir à la force. aristocratie. Un pouvoir institutionnalisé Georges Burdeau n'a cessé de rappeler à juste titre que le pouvoir dans un État n'est pas individualisé. l'État. chap. démocratie) et les diverses formes de gouvernement se conjuguent avec l'indépendance de la souveraineté par rapport à ses formes d'organisation. les trois formes d'État (monarchie. Kant ou Hegel que par les juristes fondateurs du droit international public. républiques). la souveraineté-puissance publique est compatible avec diverses formes de gouvernement qui varient suivant le dépositaire unique de la souveraineté. Grâce à la souveraineté. cette expression signifie tout simplement qu'il convient de distinguer l'État des gouvernants et du gouvernement. Par exemple. 18). 1625) et celui d'Emmerich deVattel. Autrement dit.

Les gouvernants ou fonctionnaires détiennent. des compétences dont ils ne sont pas propriétaires. la représentation a une signification purement normative : les gouvernants et l'ensemble de leurs agents représentent l'État et agissent en son nom. Les gouvernants ne sont pas propriétaires de leur pouvoir car le pouvoir public est bien distinct de la puissance privée. qui ont une double face : une face publique (représentants de l'État) et une face privée (en tant que personne naturelle). . tout comme « l'État dynastique » qui confond droit public (l'ordre de l'État) et droit privé (succession au pouvoir par droit héréditaire d'une famille). juridiquement. qui décrit le souverain comme le « représentant souverain » de l'État. Ernst Kantorowicz a admirablement montré que la théorie de l'État est ici l'héritière du droit romano-canonique. La théorie de l'inaliénabilité du domaine public est un corollaire de l'institutionnalisation du pouvoir étatique. L'État monarchique bénéficie le premier de l'opération. Pérennité de l'État Historiquement. avant d'avoir une signification démocratique. selon l'expression de Hans Kelsen. une « capacité politique » lorsqu'elle agit pour le compte de l'État et une « capacité naturelle » lorsqu'elle agit pour son propre compte. à un « sujet qu'on imagine en quelque sorte placé derrière lui ». Selon Maurice Hauriou. Thomas Hobbes ne dit pas autre chose quand il distingue la république (l'État. la nation se substituant au roi en tant que catégorie intemporelle. Ainsi. c'est le défi pratique posé par la mort du détenteur du pouvoir qui a conduit les juristes à inventer des solutions pour institutionnaliser le pouvoir. Ainsi. Cette perpétuation du pouvoir politique servira aussi bien la cause démocratique. mais votre état doit être immortel » (Politique tirée de l'Écriture sainte. regardez donc la postérité. ou bien entre l'officier et l'office –. En déclarant l'État immortel. c'est aussi garantir la continuité des offices (fonctions publiques) et des biens (domaine public). mais aussi au sein de la personne des gouvernants. La relation logique entre souveraineté et représentation sera effectuée par Hobbes. Un bien acquis par l'État ou à lui cédé doit y rester. à travers l'institutionnalisation du pouvoir se joue la grande question de la représentation. le fruit d'une transposition des solutions inventées par les canonistes pour penser l'Église comme institution. alors même que le souverain qui l'a personnellement investi est mort. les gouvernants. en tant que personne privée. selon laquelle les gouvernants représenteraient les gouvernés en vertu d'un contrat de confiance (le fiduciary trust de John Locke). Les juristes français et anglais ont ainsi eu recours à différentes fictions légales pour fonder la perpétuité du pouvoir royal. 17e proposition). mais aussi un pacte de représentation. Cette technique fort abstraite d'invention de personnes morales conduit aussi à dédoubler ou à cliver la personne physique. mais aussi toutes les charges et propriétés publiques qui dépendent de lui. le droit a été obligé de faire appel. Derrière l'acte pris par un individu. Ainsi. à un être moral. en permettant l'imputation des actes accomplis par des hommes. Représentation de l'État L'institutionnalisation n'a pas pour unique fonction d'assurer la pérennité du pouvoir . Garantir la continuité de l'État. comme en témoigne l'apostrophe fameuse de Bossuet : « Ô prince. le Commonwealth) du souverain qui est son représentant. Le juriste allemand Georg Jellinek a pu soutenir que l'« État patrimonial » est une contradiction en soi. l'individu titulaire du pouvoir ou d'une part du pouvoir. à une personne juridique. il s'agit de le penser comme indépendant de l'existence des gouvernants.l'impersonnalisation du pouvoir. Un magistrat habilité par le souverain continuera à exercer sa charge. livre V. distinctions inspirées par la distinction civiliste entre la propriété de la chose et sa jouissance ou son usage. Vous mourrez . les juristes vont inventer des distinctions entre l'État et les gouvernants – entre la « république » propriétaire et le prince administrateur. Une des conséquences de ce phénomène d'impersonnalisation du pouvoir est qu'il interdit la patrimonialisation de l'État. son pacte social étant non seulement un pacte d'autorisation. personne à laquelle il attribue une double capacité. elle opère encore un clivage décisif entre la personne publique et la personne privée. l'État. Il en résulte une scission non seulement entre l'État et les gouvernants. Cette institutionnalisation du pouvoir ne concerne pas seulement la personne du souverain.

Ainsi. maritimes et aériennes. comme dans le lien entre le vassal et son suzerain. . la conscription militaire. puissent y échapper. statutairement. Le mode de domination a cessé d'être personnel. c'est-à-dire le conflit de loyauté. Sujets citoyens L'État-nation contemporain n'est plus l'État monarchique ou autocratique de Bodin ou de Hobbes. Assujettissement à l'État La particularité du pouvoir souverain de l'État est de fabriquer une universalisation de la sujétion. mais une chose est sûre : progressivement. L'obéissance à l'État est requise de tous sans exception . la « population » de l'État en désigne l'extension humaine. à l'intérieur du territoire étatique. De même que le territoire exprime l'étendue spatiale de la souveraineté. mais aussi un citoyen. les recensements démographiques.l'État moderne institue une séparation fondamentale entre la vie publique et la vie privée. un individu ne peut plus espérer trouver. une protection contre le pouvoir temporel. médiatisée par deux dimensions imbriquées dans la construction étatique : le territoire et la population. ils se groupent sous la bannière de la nationalité ». la domination est au contraire impersonnelle. L'utilisation croisée des concepts de territoire et de population a permis à la puissance publique d'effectuer un quadrillage de plus en plus effectif de la société. typique de l'État monarchique ou autocratique. Certes. L'Église en particulier ne peut plus exercer. un même individu ne peut plus avoir plusieurs maîtres. et lui accorde le statut de citoyen. qui les distinguent des étrangers (c'est-à-dire des nationaux ressortissants d'un autre État). où les hommes étaient pris uniquement comme des sujets soumis à la domination d'un pouvoir auquel ils devaient obéissance. De même. à l'inverse de ce qui se passait au Moyen Âge. avant que la conquête de la citoyenneté ne donne une dimension politique nationale à l'appartenance des individus à l'État. l'avènement du peuple en tant que souverain a opéré un basculement d'ampleur : l'individu n'est plus seulement un sujet. un lieu d'asile où une puissance tierce (exceptées les ambassades) pourrait le protéger contre les poursuites de l'État. le fait d'être des nationaux et des citoyens leur confère certes des obligations. Il faut donc bien saisir les deux dimensions de la relation qui unit l'individu à l'État : la sujétion et la citoyenneté. il n'est matérialisé que par des signes passablement abstraits comme le tracé des frontières terrestres. ce statut imposé par l'État aux individus de son ressort. Autrefois. Une communauté de citoyens Si l'État repose sur une relation asymétrique entre le souverain et les sujets. Dès qu'un individu pénètre sur le territoire étatique. L'auteur qui a le mieux saisi ce passage du sujet au citoyen est Georg Jellinek. Ainsi. doit être tranché au profit de l'État. les hommes « étaient rassemblés par le lien de la parenté ou par le serment juré. ses « nationaux ». Désormais. C'est ici qu'intervient la notion clé de la nationalité. Ce fut d'abord l'administration qui joua ce rôle. mais aussi des droits vis-à-vis de leur État. le moment exact de ce que Eugen Weber a appelé la « fin des terroirs ». par l'asile accordé dans ses temples. Le territoire délimite l'étendue spatiale de la puissance publique . il est soumis à la puissance de cet État. Le conflit d'obéissance. Entre l'État et l'individu. etc. Aujourd'hui. Le rapport de sujétion est commandé par la seule inscription spatiale des individus. Il y décrit comment l'État élève l'individu au rang de membre de l'État titulaire de droits positifs. il n'existe plus d'individus ni de groupes qui. dans son étude des droits publics subjectifs publiée en 1892. l'État a pénétré dans la vie quotidienne des individus et a littéralement façonné leur existence. les historiens ne sont pas tous d'accord entre eux pour déterminer quelle est. par exemple en France. ainsi qu'en témoigne le développement de pratiques de comptage typiquement étatiques telles que l'inscription sur les registres d'état civil ou les listes d'électeurs. note l'anthropologue Ernst Gellner. Cette universalisation de la sujétion n'a pu réussir qu'en raison du changement d'ancrage du pouvoir.

La mise en place de la citoyenneté politique est accompagnée par l'émergence. au fur et à mesure que se consolide la théorie individualiste de la société par rapport à la vision organiciste traditionnelle ». mais ne supprime pas le premier au profit du second. la démocratie moderne repose sur le fait que les gouvernés refusent désormais de se considérer comme des subordonnés perpétuels à l'égard de certains gouvernants. C'est sur cette notion de citoyen que se construit la souveraineté du peuple. Il a fallu pour ce faire limiter le travail des enfants en fixant un âge légal pour travailler (13 ans révolu en France en 1882). la citoyenneté signe l'avènement de l'État démocratique. ni d'inférieurs. l'État et sa justice sont restés plus longtemps sourds à leurs revendications. dont l'un d'eux. La longue marche au cours des XIXe et XXe siècles vers « le sacre du citoyen ». La modernité issue des révolutions française et américaine fait de chaque homme un citoyen considéré comme devant être traité comme un supérieur. à la même période. dont la Révolution française a témoigné à sa manière. le seul en mesure d'accorder des libertés et des droits aux individus et de sanctionner les abus de ses agents. Ce que Jellinek pointe parfaitement. mais le point de vue du citoyen. et par une sorte d'alliance objective entre leurs représentants (syndicats ou partis) et l'État comme puissance publique pour leur reconnaître de nouveaux droits. repose sur l'idée que « ce n'est plus le point de vue du souverain qui prévaut. Le droit social a été imposé par l'État pour contraindre les puissances privées à respecter la liberté des individus. selon l'expression de Pierre Rosanvallon. ce qui fait qu'il n'y a plus de supérieurs. Au cours du même XIXe siècle. 1er de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen). L'émancipation juridique des travailleurs salariés est moins passée par la jurisprudence que par la loi. Ainsi. Louis de Montmollin. Enfin. notamment celle entre les hommes et les femmes. « le processus de levée des incapacités liées à un statut juridique et donc l'accès d'une personne à l'égalité des droits ». que les peuples ont le droit d'élire leurs magistrats et de les déposer lorsqu'ils ne concourent pas à leurs désirs.. mais des « hommes libres et égaux en droits » (art. conformément aux droits de l'homme. III-L'État démocratique Véritable renversement copernicien. celui-ci n'étant rien d'autre que « l'universalité des citoyens ». si l'on entend par ce dernier mot. Le droit administratif français a ainsi rouvert la vieille voie prétorienne selon laquelle. qui sépare bien le sujet (Untertan) du citoyen (Bürger). l'État s'immisce dans l'éducation des enfants par la famille en imposant l'instruction obligatoire. illustre ce mouvement d'affirmation de l'État démocratique. Cette égalité a été historiquement le moteur du combat des non privilégiés contre les privilégiés. lorsque les ouvriers se mobilisèrent contre l'arbitraire du pouvoir « domestique ». » La formule est savoureuse en ce qu'elle témoigne du changement de perspective qui érige les gouvernés en égaux des gouvernants. contraindre les parents (paysans ou ouvriers) à laisser leurs enfants fréquenter l'école et à cesser de les considérer comme une force de travail d'appoint. contre l'arbitraire du pouvoir. avec l'historien Gerald Stourzh. où l'individu est d'abord et surtout un citoyen avant d'être un sujet passif. L'agitation de la bourgeoisie industrielle de La Chaux-de-Fonds inquiète les vénérables membres dudit Conseil. l'un des plus aristocratiques de toute la Confédération helvétique. comme l'a observé Norberto Bobbio. la lutte contre les discriminations qui caractérise la seconde moitié du XXe siècle. obéit à la même logique des droits : c'est le recours à l'État qui permet cette émancipation qui ne saurait sinon s'extraire des traditions ou des mœurs sociales. à la toute fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Au moment où éclate la Révolution française.selon lui. chaque citoyen est égal à ses supérieurs. La démocratie moderne et le citoyen doté de droits politiques et civiques sont donc nés de ce formidable mouvement d'émancipation. La démocratie moderne. par le fait que dorénavant le même individu peut faire valoir des droits à l'encontre de l'État et de son administration.. De même. le canton de Neuchâtel. . le premier recours est de s'adresser à lui. Il y en a même qui poussent jusqu'à dire que. c'est la dualité de l'individu dans le système étatique moderne. écrit cette phrase magnifique : « Les habitants de La Chaux-de-Fonds sont tous démocrates. l'État moderne se distingue de l'État « prémoderne » où l'individu n'avait qu'un statut passif. était gouverné par un Conseil d'État composé de l'élite patricienne. de la puissance privée patronale. On illustrera seulement cette idée à partir d'une anecdote tirée de l'histoire suisse. de droits de recours au bénéfice du citoyen pour contester l'action de l'État administratif.

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