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ÉTAT

Article écrit par Olivier BEAUD

Prise de vue
Selon qu'on met l'accent sur la force, sur le droit ou sur la légitimité, l'étude de l'État est susceptible
d'être conduite suivant trois approches très différentes : sociologique, juridique, ou philosophique. Y aurait-il
donc autant d'États qu'il y a de manières de l'observer ? Le juriste Georges Burdeau le constatait déjà dans
la notice qu'il consacra à ce sujet dans la première édition de cette encyclopédie. Mais aujourd'hui, c'est
probablement moins la diversité des définitions de l'État qui est problématique que sa possible disparition. À
l'heure de la mondialisation et de la construction européenne, on ne compte plus les livres ou les articles qui
évoquent la fin prochaine de l'État. Celui-ci serait une forme du pouvoir politique dépassée, parce qu'adossée
à la nation, elle-même devenue obsolète en raison de l'influence croissante des puissances économiques et
financières. La thèse n'est cependant pas entièrement nouvelle. En 1941, le juriste allemand Carl Schmitt
diagnostiquait déjà la mort de l'État, considérant que celui-ci avait perdu le monopole du politique à
l'intérieur de ses frontières et n'était plus le pilier de l'ordre international. Plus récemment, une sociologue
américaine, Sasskia Sassen, a interprété la mondialisation et ses ravages comme la manifestation tangible
de l'effacement de l'État : celui qui avait réussi à produire « l'assemblage du national », serait menacé par
son « désassemblage », résultat des formes modernes du capitalisme. Il serait devenu une puissance
impuissante face aux nouvelles formes de pouvoir prises par l'économie mondiale. On ne compte plus, par
ailleurs, les essais dans lesquels est annoncé le dépérissement « par en bas » de l'État, c'est-à-dire par les
processus de décentralisation et de régionalisation, même si l'on parle, non sans paradoxe, d'un « État
régional ».
Malgré tous ces pronostics pessimistes, l'État, ce « monstre froid », selon le mot de Nietzsche, n'est pas
encore mort, même s'il n'est plus triomphant. Il n'y a pour l'instant pas d'autre institution qui soit propre à le
remplacer. Le Jacques Chevallier peut affirmer, non sans raison, que l'État « demeure aujourd'hui le principe
fondamental d'intégration des sociétés et le lieu privilégié de formation des identités collectives ». D'ailleurs,
une preuve empirique récente de cette persistance du fait étatique ne réside-t-elle pas dans le nombre
d'États qui se sont formés après l'éclatement de l'Union soviétique et de la fédération yougoslave ? N'est-il
pas en outre significatif que les trois petites nations baltes aient choisi la forme de l'État unitaire plutôt que
la forme fédérale ?
Il reste que le concept d'État doit être analysé correctement. Il sera abordé ici à partir du droit.
Rappelons que, en tout cas depuis les travaux de Max Weber (1864-1920), une sociologie de l'État existe
aussi. Les progrès de cette discipline ont montré, notamment en France à partir des travaux de Pierre
Birnbaum et de Bertrand Badie, que le fait étatique est une variable indépendante qui peut expliquer
quantité d'autres faits sociaux (importance de l'anarchisme dans les sociétés à État fort, importance des
grands corps administratifs, etc.). Mais nous nous attacherons à une explicitation de ce concept dans son
seul aspect juridique, avec la conviction qu'elle peut servir aux autres sciences sociales. En effet, on ne peut
pas simplement définir l'État comme une entité géopolitique délimitée par des frontières territoriales, à
l'intérieur desquelles des lois s'appliquent et des institutions exercent l'autorité. Nous tenterons donc de
montrer que la notion d'État, spécifiquement juridique, est à la fois plus riche et plus complexe. Au préalable,
il convient de souligner que l'État est aussi et d'abord un produit historique.

I-Un concept né en Europe
Même s'il s'est universalisé, l'État est un concept profondément européen ; de très nombreux travaux
ont démontré qu'il est le produit d'une histoire particulière. Les recherches d'historiens tels que Joseph
Strayer (1904-1987) ont révélé les origines médiévales de l'État (expansion du commerce, de la guerre et de
l'impôt, etc.). Elles ont permis également d'étudier les différents acteurs qui ont contribué à sa genèse
(dynasties royales, juristes de cour, bourgeoisie patricienne, etc.). L'État est, au premier chef, une

Bruges. Bodin. où le mot État (state) n'a non seulement jamais pris de majuscule mais n'a jamais réussi à s'imposer exclusivement. L'enfant s'accrocha à son père. Il chercha un nouveau foyer et le trouva dans l'État. Dès la première phrase de son fameux essai. Gênes. Une courte enquête sémantique n'est pas inutile pour mieux comprendre les origines du mot. status nobilitatis. le terme État est officiellement reconnu en France. Hambourg. comme l'a joliment écrit le juriste allemand Herbert Krüger. de fédération (Bund). selon les cas. Sa domination insolente témoigne d'un processus d'extension territoriale et de concentration du pouvoir qui réduit à la portion congrue les formes concurrentes que sont. il semble définir le stato comme étant l'unité politique moderne : « Tous les états. Au Moyen Âge. avec en outre le privilège de la majuscule qui le singularise ? Il est probable que Nicolas Machiavel a donné au mot ses lettres de noblesse – ou d'infamie ? – en attribuant une signification générique au mot italien stato. Au cours du XXe siècle. etc. sur le rang social. Autrement dit. le mot État demeure largement inconnu au XVIe siècle : c'est le mot de Respublica qui est d'usage. » L'implantation du mot a d'abord été assez lente et a pris des voies diverses suivant les pays. Les juristes se sentaient fiers et de loin supérieurs aux théologiens. État vient du mot latin status. un palais de la renaissance ou du baroque. et. inventeur de la notion de souveraineté qui est la marque caractéristique de l'État. toutes les seigneuries qui ont eu ou ont commandement sur les hommes. Crown. l'introduction du concept d'État dans les pays nouvellement devenus indépendants est comparable à une greffe qui a plus ou moins réussi. en France. « Nous sommes conscient. ignore le mot. où l'on préférera pendant très longtemps user du mot ancien Commonwealth. les origines intellectuelles de l'État se trouvent dans le droit. que l'on considère souvent comme le premier véritable traité sur l'État. toujours en concurrence avec le pouvoir spirituel qu'il a voulu. Ces mots servirent à désigner ce que. au sens moderne (Venise. status reipublicae. Comment est-on alors passé. depuis lors. » L'État vient ici remplacer l'Église comme lieu d'identification collective et se situe.). le terme status n'est jamais employé seul pour désigner une entité politique : il est toujours accompagné d'un attribut. Son père est le droit romain ressuscité. L'étude des progrès de l'implantation géographique du mot révèle des zones de forte résistance comme en Angleterre et dans les pays de langue anglaise. ou villes. Les usages médiévaux du terme ou de ses multiples dérivés en langue vulgaire (estat. finalement accomplie lors des guerres civiles confessionnelles. sa mère l'Église romaine. Dans la doctrine savante française. le droit romain. Le Prince. La nouvelle maison était princière. supplanter. restant aujourd'hui encore souvent concurrencé par d'autres mots (government. Dans une perspective historique.construction juridique. écrit-il. en tant que pouvoir temporel. En France. semble-t-il. Les Six Livres de la République (1576). ont été ou sont soit des républiques soit des principautés. avec la décolonisation. que la science juridique est un phénomène spécifiquement européen. Elle n'est pas seulement de l'intelligence pratique ou de l'artisanat. etc. on appelait déjà l'État. Il désigne désormais. C'est ce dernier terme que le juriste Jean Bodin utilise pour intituler sa somme politique. Carl Schmitt a su exprimer en termes imagés cette naissance de l'État. de l'autre. après plusieurs siècles de durs affrontements. et abandonna la maison de la mère.. signifie que ce nouvel ordre politique se substitue à l'ordre féodal qui disparaît. l'avènement de l'ère de l'État. d'une part. au juriste Charles Loyseau. dans son Traité des Seigneuries publié en 1608.). au sens antique. une invention de juristes.. La situation est donc paradoxale : si Machiavel use le premier du terme dans son sens moderne (forme impersonnelle du pouvoir organisé sur un territoire). de ces multiples formes composées de status à l'expression et à l'idée moderne d'État. Elle est profondément enfouie dans l'aventure du rationalisme occidental. stato) renvoient ainsi à d'autres réalités. en quelques siècles. La séparation d'avec la mère a été. « une réponse historique à un . ce qui explique son homogénéité étymologique dans l'espace européen qui a connu la domination du christianisme latin (alors qu'il est désigné sous l'antique nom de kratos chez les Grecs). le rôle politique (les estats généraux). Dès lors. à partir du XVIIe siècle. le mot État fut longtemps vide de sens dans ce vaste espace où continuaient à dominer en s'imbriquant les concepts médiévaux d'empire (Reich). estado. par exemple status civitatum. le mérite d'avoir associé les deux termes souveraineté et État revient. Elle prend sa source dans l'esprit de deux vieux parents. qu'il succède également aux cités. En terres germaniques. la fédération. de principauté (Fürstentum) et de ville libre (Freistadt). à des différences de condition fondées sur la distinction des fonctions spirituelles et temporelles. l'empire territorial.

et qui par là même guide le comportement des acteurs. Mais l'État est aussi tourné vers l'extérieur : il est considéré comme une puissance indépendante des autres États parce qu'il est souverain. II-Théorie de l'État L'État apparaît non seulement comme un pouvoir souverain et institutionnalisé. la souveraineté de l'autre État. le grand apport de la souveraineté consiste à penser l'indivisibilité du pouvoir. etc. Telle est la face dite « interne » de la souveraineté. C'est ce triptyque qu'il convient maintenant de décrire. mais aussi comme une organisation qui permet aux individus de vivre ensemble. mais d'une logique d'égalité. En tant que pouvoir spécifique. Ce pouvoir souverain se distingue des autres pouvoirs – publics ou privés – par le fait que la souveraineté est définie juridiquement comme le pouvoir de « donner et casser la loy ». Inventée par Jean Bodin dans ses Six Livres de la République. dont le souverain n'est que le représentant. mais au principe de consentement ou de coopération. Au moyen d'un acte juridique – la loi entendue au sens large chez Bodin –. La notion de souveraineté est donc caractérisée par une dissymétrie : elle est absolue dans sa sphère interne. L'antique ius gentium des Romains (droit applicable aux étrangers dans l'Empire) s'est ainsi transformé en droit international public.problème intemporel ». Du point de vue de la technique institutionnelle. la seconde consiste positivement en actes juridiques bilatéraux ou plurilatéraux (traités. l'État. dominé par les deux catégories du traité ou de la coutume. La souveraineté devient synonyme de puissance publique. La souveraineté interne et la souveraineté internationale forment donc un seul et même système. Selon cette logique de la souveraineté « externe ». de lever et requérir des impôts. Alors que la première se manifeste par des actes unilatéraux traduisant un rapport de subordination entre le souverain et les sujets. l'État peut décider de la guerre ou de la paix. il est une puissance de domination irrésistible. en même temps que son critère. Le propre de l'État est de constituer un nouveau mode d'agencement du pouvoir caractérisé par une très forte abstraction et par une grande souplesse d'adaptation dans la mesure où il est compatible avec de multiples formes de gouvernement. Ce bref aperçu indique la profonde différence séparant la souveraineté interne et la souveraineté externe. elle constitue une théorie juridique du pouvoir. qui les soude dans une collectivité politique. c'est par sa souveraineté. il obéit non plus à un principe de commandement. ce pouvoir suprême de décision ne sera plus imputé à une ou des personnes physiques. mais tourné vers l'extérieur. À l'origine. qui lui confère. Bien qu'il semble diviser la souveraineté en énumérant dix « marques de souveraineté ». La souveraineté exprime l'idée d'un pouvoir de commander que détient un État et qu'il détient seul. Il en résulte que le pouvoir politique peut réagir aux circonstances ou anticiper l'avenir grâce à la technique de la loi qui ordonne. Un pouvoir souverain Si l'on peut définir l'État comme un « mode particulier d'organisation politique ». coutumes) requérant le consentement des puissances souveraines concernées par ces actes et négativement en une prohibition de toute intervention en territoire souverain étranger. Les relations entre les États ne relèvent pas d'une logique relevant du rapport commandement-obéissance. la souveraineté législative des Temps modernes repose sur l'idée que l'État va pouvoir imposer sa volonté à la « société civile » qu'il contribue à faire naître. Imputé d'abord à une seule autorité – le Prince (ou ses subordonnés) – le pouvoir devient un faisceau indivisible de compétences ou encore un ensemble indivis des droits de puissance publique. L'État est donc une sorte de Janus institutionnel : tourné vers l'intérieur. interdit ou permet. son principe d'unité d'action. c'est-à-dire vers les . Progressivement. elle évoque la qualité d'un pouvoir suprême à l'intérieur de son ressort (souveraineté interne) et ne connaissant que des égaux hors de son ressort (souveraineté internationale). mais à une personne abstraite. Ce problème est celui de la conciliation à opérer entre l'autorité et la liberté. et relative dans sa sphère externe. c'est-à-dire de créer et recréer un droit écrit désormais contrôlé par le souverain et imputé à cet être abstrait qu'on appelle l'État. monarque ou conseil souverain. Bodin a réussi à unifier les compétences étatiques en les subsumant sous la catégorie de la puissance de donner la loi. où elle rencontre son alter ego.

il use d'une périphrase dont le grand succès ne doit pas cacher que c'est un autre moyen de décrire la souveraineté de l'État et sa capacité à exproprier les puissances privées de leur ancien droit de domination. publié en 1758 marquent les étapes de cette construction de la personnalité juridique de l'État dans la doctrine du droit international. mais institutionnalisé. l'État. l'État a d'abord été un défi pratique. L'État connaît différents types de régimes politiques et les changements concernant ceux-ci n'affectent pas son existence. Par exemple. 2). mais aussi des fonctionnaires et agents publics qui exécutent les décisions politiques. c'est-à-dire d'envisager l'État comme une personne juridique. apparaît le plus souvent sous l'aspect d'une administration. II. Le juriste Helmut Quaritsch a montré que les précurseurs du droit international ont dû systématiser juridiquement les relations interétatiques et surmonter la diversité des formes de gouvernement des différents États européens (Empire. On parle ainsi de l'autonomie de l'État par rapport aux formes de gouvernement. au sens large. c'est-à-dire de penser l'objectivation du pouvoir. lorsqu'il se présente aux yeux des individus. le pouvoir d'État a pu être défini par le juriste allemand Hermann Heller comme « unité de décision et d'action ». il existe une « logique de la souveraineté ». L'historien du droit Paolo Napoli a souligné qu'on ne peut comprendre l'État si l'on ignore que la souveraineté serait ineffective sans la police qui.autres États. Le traité de Hugo Grotius De jure belli ac pacis (Du droit de la guerre et de la paix. le philosophe du droit Alexandre Passerin d'Entrèves l'a souligné. Par là même. 1625) et celui d'Emmerich deVattel. Chez Bodin. 10). 18). Un pouvoir institutionnalisé Georges Burdeau n'a cessé de rappeler à juste titre que le pouvoir dans un État n'est pas individualisé. ce moyen ultime étant par ailleurs de plus en plus limité par le droit international. quand Max Weber définit l'État comme le groupement qui a « le monopole de la violence physique légitime ». Du droit des gens. celle de « corps ». cette idée structure encore la perception de l'État. Hobbes écrit de même que « le pouvoir de la souveraineté est le même. Cette leçon déborde le champ de la pensée absolutiste et elle est reprise tant par Montesquieu. Cette logique est celle du principe hiérarchique et suppose un rapport de subordination entre le souverain (commandant suprême). mais aussi la démultiplication du pouvoir étatique grâce à laquelle le monopole de commandement au profit des instances étatiques est conservé. républiques). il s'agit ici de penser la médiation entre le souverain et l'État. ses agents chargés de l'appliquer. De ce point de vue. cette expression signifie tout simplement qu'il convient de distinguer l'État des gouvernants et du gouvernement. il est certes une puissance qui peut le cas échéant recourir à la force. et tous les auteurs qui ont voulu nier l'idée de souveraineté ont été contraints de la réintroduire sous d'autres vocables. Il en résulte un fait fondamental qui est la distinction entre l'État et les formes de gouvernement. L'institutionnalisation de l'État permet de comprendre à la fois la pérennisation et . le plus concrètement. Cette logique implique non seulement la concentration du pouvoir comme on l'a vu plus haut. un être abstrait doté de la personnalité morale. aristocratie. En effet. à l'égard des individus rassemblés sur son territoire. Kant ou Hegel que par les juristes fondateurs du droit international public. De prime abord. monarchies absolues. rassemble toutes les manières dont l'État particularise et concrétise son action interne. III. la souveraineté-puissance publique est compatible avec diverses formes de gouvernement qui varient suivant le dépositaire unique de la souveraineté. (Esprit des Lois. Rousseau (Contrat social. les trois formes d'État (monarchie. Bien que contestée. L'État est donc composé non seulement des gouvernants. Autrement dit. Elle est admise comme une vérité d'évidence par les juristes contemporains : États libéraux. Personnalité juridique de l'État Avant d'être l'objet d'une ou plutôt de plusieurs théories juridiques. chap. démocratie) et les diverses formes de gouvernement se conjuguent avec l'indépendance de la souveraineté par rapport à ses formes d'organisation. et ses « magistrats ». C'est grâce à celle-ci qu'il peut agir. États autoritaires et États dictatoriaux ou totalitaires coexistent parfaitement en tant qu'État. Grâce à la souveraineté. Les juristes ont dû inventer une catégorie juridique. en quelque endroit qu'il se trouve » (Léviathan. qui a abouti à celle de « personne ».

La relation logique entre souveraineté et représentation sera effectuée par Hobbes. Les juristes français et anglais ont ainsi eu recours à différentes fictions légales pour fonder la perpétuité du pouvoir royal. mais aussi toutes les charges et propriétés publiques qui dépendent de lui. selon laquelle les gouvernants représenteraient les gouvernés en vertu d'un contrat de confiance (le fiduciary trust de John Locke). le droit a été obligé de faire appel. elle opère encore un clivage décisif entre la personne publique et la personne privée. l'État. Selon Maurice Hauriou. distinctions inspirées par la distinction civiliste entre la propriété de la chose et sa jouissance ou son usage. Il en résulte une scission non seulement entre l'État et les gouvernants. mais aussi un pacte de représentation. ou bien entre l'officier et l'office –. livre V. regardez donc la postérité. son pacte social étant non seulement un pacte d'autorisation. la nation se substituant au roi en tant que catégorie intemporelle. Un magistrat habilité par le souverain continuera à exercer sa charge. qui ont une double face : une face publique (représentants de l'État) et une face privée (en tant que personne naturelle). la représentation a une signification purement normative : les gouvernants et l'ensemble de leurs agents représentent l'État et agissent en son nom. l'individu titulaire du pouvoir ou d'une part du pouvoir. Cette institutionnalisation du pouvoir ne concerne pas seulement la personne du souverain.l'impersonnalisation du pouvoir. mais aussi au sein de la personne des gouvernants. Vous mourrez . à travers l'institutionnalisation du pouvoir se joue la grande question de la représentation. en permettant l'imputation des actes accomplis par des hommes. les juristes vont inventer des distinctions entre l'État et les gouvernants – entre la « république » propriétaire et le prince administrateur. Cette technique fort abstraite d'invention de personnes morales conduit aussi à dédoubler ou à cliver la personne physique. Ernst Kantorowicz a admirablement montré que la théorie de l'État est ici l'héritière du droit romano-canonique. à un « sujet qu'on imagine en quelque sorte placé derrière lui ». qui décrit le souverain comme le « représentant souverain » de l'État. le Commonwealth) du souverain qui est son représentant. c'est aussi garantir la continuité des offices (fonctions publiques) et des biens (domaine public). le fruit d'une transposition des solutions inventées par les canonistes pour penser l'Église comme institution. juridiquement. à une personne juridique. Le juriste allemand Georg Jellinek a pu soutenir que l'« État patrimonial » est une contradiction en soi. des compétences dont ils ne sont pas propriétaires. il s'agit de le penser comme indépendant de l'existence des gouvernants. mais votre état doit être immortel » (Politique tirée de l'Écriture sainte. les gouvernants. alors même que le souverain qui l'a personnellement investi est mort. Ainsi. 17e proposition). comme en témoigne l'apostrophe fameuse de Bossuet : « Ô prince. Ainsi. Cette perpétuation du pouvoir politique servira aussi bien la cause démocratique. une « capacité politique » lorsqu'elle agit pour le compte de l'État et une « capacité naturelle » lorsqu'elle agit pour son propre compte. Ainsi. Pérennité de l'État Historiquement. Représentation de l'État L'institutionnalisation n'a pas pour unique fonction d'assurer la pérennité du pouvoir . Les gouvernants ne sont pas propriétaires de leur pouvoir car le pouvoir public est bien distinct de la puissance privée. tout comme « l'État dynastique » qui confond droit public (l'ordre de l'État) et droit privé (succession au pouvoir par droit héréditaire d'une famille). selon l'expression de Hans Kelsen. Un bien acquis par l'État ou à lui cédé doit y rester. Derrière l'acte pris par un individu. en tant que personne privée. à un être moral. L'État monarchique bénéficie le premier de l'opération. Une des conséquences de ce phénomène d'impersonnalisation du pouvoir est qu'il interdit la patrimonialisation de l'État. personne à laquelle il attribue une double capacité. . c'est le défi pratique posé par la mort du détenteur du pouvoir qui a conduit les juristes à inventer des solutions pour institutionnaliser le pouvoir. Les gouvernants ou fonctionnaires détiennent. Garantir la continuité de l'État. Thomas Hobbes ne dit pas autre chose quand il distingue la république (l'État. La théorie de l'inaliénabilité du domaine public est un corollaire de l'institutionnalisation du pouvoir étatique. avant d'avoir une signification démocratique. En déclarant l'État immortel.

. Ainsi. un lieu d'asile où une puissance tierce (exceptées les ambassades) pourrait le protéger contre les poursuites de l'État. mais aussi un citoyen. où les hommes étaient pris uniquement comme des sujets soumis à la domination d'un pouvoir auquel ils devaient obéissance. L'auteur qui a le mieux saisi ce passage du sujet au citoyen est Georg Jellinek. Le territoire délimite l'étendue spatiale de la puissance publique . Certes. statutairement. Autrefois. et lui accorde le statut de citoyen. par l'asile accordé dans ses temples. mais aussi des droits vis-à-vis de leur État. Il y décrit comment l'État élève l'individu au rang de membre de l'État titulaire de droits positifs. Ce fut d'abord l'administration qui joua ce rôle. il n'existe plus d'individus ni de groupes qui. à l'inverse de ce qui se passait au Moyen Âge. De même que le territoire exprime l'étendue spatiale de la souveraineté. par exemple en France. puissent y échapper. les hommes « étaient rassemblés par le lien de la parenté ou par le serment juré. mais une chose est sûre : progressivement. typique de l'État monarchique ou autocratique. Dès qu'un individu pénètre sur le territoire étatique. ils se groupent sous la bannière de la nationalité ». l'avènement du peuple en tant que souverain a opéré un basculement d'ampleur : l'individu n'est plus seulement un sujet. Sujets citoyens L'État-nation contemporain n'est plus l'État monarchique ou autocratique de Bodin ou de Hobbes. Assujettissement à l'État La particularité du pouvoir souverain de l'État est de fabriquer une universalisation de la sujétion. L'Église en particulier ne peut plus exercer. Le conflit d'obéissance. Le mode de domination a cessé d'être personnel. la « population » de l'État en désigne l'extension humaine. Il faut donc bien saisir les deux dimensions de la relation qui unit l'individu à l'État : la sujétion et la citoyenneté. un individu ne peut plus espérer trouver. Désormais. Cette universalisation de la sujétion n'a pu réussir qu'en raison du changement d'ancrage du pouvoir. il est soumis à la puissance de cet État.l'État moderne institue une séparation fondamentale entre la vie publique et la vie privée. avant que la conquête de la citoyenneté ne donne une dimension politique nationale à l'appartenance des individus à l'État. C'est ici qu'intervient la notion clé de la nationalité. comme dans le lien entre le vassal et son suzerain. dans son étude des droits publics subjectifs publiée en 1892. L'utilisation croisée des concepts de territoire et de population a permis à la puissance publique d'effectuer un quadrillage de plus en plus effectif de la société. l'État a pénétré dans la vie quotidienne des individus et a littéralement façonné leur existence. les historiens ne sont pas tous d'accord entre eux pour déterminer quelle est. etc. ce statut imposé par l'État aux individus de son ressort. c'est-à-dire le conflit de loyauté. ainsi qu'en témoigne le développement de pratiques de comptage typiquement étatiques telles que l'inscription sur les registres d'état civil ou les listes d'électeurs. L'obéissance à l'État est requise de tous sans exception . médiatisée par deux dimensions imbriquées dans la construction étatique : le territoire et la population. un même individu ne peut plus avoir plusieurs maîtres. Entre l'État et l'individu. Le rapport de sujétion est commandé par la seule inscription spatiale des individus. le moment exact de ce que Eugen Weber a appelé la « fin des terroirs ». la conscription militaire. maritimes et aériennes. Ainsi. le fait d'être des nationaux et des citoyens leur confère certes des obligations. doit être tranché au profit de l'État. De même. Aujourd'hui. à l'intérieur du territoire étatique. note l'anthropologue Ernst Gellner. la domination est au contraire impersonnelle. qui les distinguent des étrangers (c'est-à-dire des nationaux ressortissants d'un autre État). Une communauté de citoyens Si l'État repose sur une relation asymétrique entre le souverain et les sujets. les recensements démographiques. ses « nationaux ». une protection contre le pouvoir temporel. il n'est matérialisé que par des signes passablement abstraits comme le tracé des frontières terrestres.

Enfin. conformément aux droits de l'homme. dont la Révolution française a témoigné à sa manière. au fur et à mesure que se consolide la théorie individualiste de la société par rapport à la vision organiciste traditionnelle ». On illustrera seulement cette idée à partir d'une anecdote tirée de l'histoire suisse. était gouverné par un Conseil d'État composé de l'élite patricienne. à la toute fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. la lutte contre les discriminations qui caractérise la seconde moitié du XXe siècle. Il y en a même qui poussent jusqu'à dire que. et par une sorte d'alliance objective entre leurs représentants (syndicats ou partis) et l'État comme puissance publique pour leur reconnaître de nouveaux droits.. avec l'historien Gerald Stourzh. l'un des plus aristocratiques de toute la Confédération helvétique. 1er de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen). mais le point de vue du citoyen. notamment celle entre les hommes et les femmes. Louis de Montmollin. La modernité issue des révolutions française et américaine fait de chaque homme un citoyen considéré comme devant être traité comme un supérieur. III-L'État démocratique Véritable renversement copernicien. contraindre les parents (paysans ou ouvriers) à laisser leurs enfants fréquenter l'école et à cesser de les considérer comme une force de travail d'appoint. repose sur l'idée que « ce n'est plus le point de vue du souverain qui prévaut. à la même période. mais des « hommes libres et égaux en droits » (art. L'émancipation juridique des travailleurs salariés est moins passée par la jurisprudence que par la loi. comme l'a observé Norberto Bobbio. La démocratie moderne. Au cours du même XIXe siècle. obéit à la même logique des droits : c'est le recours à l'État qui permet cette émancipation qui ne saurait sinon s'extraire des traditions ou des mœurs sociales. l'État et sa justice sont restés plus longtemps sourds à leurs revendications. contre l'arbitraire du pouvoir. le canton de Neuchâtel. Le droit social a été imposé par l'État pour contraindre les puissances privées à respecter la liberté des individus. c'est la dualité de l'individu dans le système étatique moderne. » La formule est savoureuse en ce qu'elle témoigne du changement de perspective qui érige les gouvernés en égaux des gouvernants. la citoyenneté signe l'avènement de l'État démocratique. dont l'un d'eux. si l'on entend par ce dernier mot. ni d'inférieurs. mais ne supprime pas le premier au profit du second. Au moment où éclate la Révolution française. « le processus de levée des incapacités liées à un statut juridique et donc l'accès d'une personne à l'égalité des droits ». L'agitation de la bourgeoisie industrielle de La Chaux-de-Fonds inquiète les vénérables membres dudit Conseil. de la puissance privée patronale. Il a fallu pour ce faire limiter le travail des enfants en fixant un âge légal pour travailler (13 ans révolu en France en 1882). l'État moderne se distingue de l'État « prémoderne » où l'individu n'avait qu'un statut passif. qui sépare bien le sujet (Untertan) du citoyen (Bürger). l'État s'immisce dans l'éducation des enfants par la famille en imposant l'instruction obligatoire. la démocratie moderne repose sur le fait que les gouvernés refusent désormais de se considérer comme des subordonnés perpétuels à l'égard de certains gouvernants. C'est sur cette notion de citoyen que se construit la souveraineté du peuple. que les peuples ont le droit d'élire leurs magistrats et de les déposer lorsqu'ils ne concourent pas à leurs désirs. Le droit administratif français a ainsi rouvert la vieille voie prétorienne selon laquelle. . de droits de recours au bénéfice du citoyen pour contester l'action de l'État administratif. où l'individu est d'abord et surtout un citoyen avant d'être un sujet passif. ce qui fait qu'il n'y a plus de supérieurs. De même. La longue marche au cours des XIXe et XXe siècles vers « le sacre du citoyen ». selon l'expression de Pierre Rosanvallon. Ainsi. écrit cette phrase magnifique : « Les habitants de La Chaux-de-Fonds sont tous démocrates. La mise en place de la citoyenneté politique est accompagnée par l'émergence. illustre ce mouvement d'affirmation de l'État démocratique.selon lui. Cette égalité a été historiquement le moteur du combat des non privilégiés contre les privilégiés. lorsque les ouvriers se mobilisèrent contre l'arbitraire du pouvoir « domestique ». celui-ci n'étant rien d'autre que « l'universalité des citoyens ». Ce que Jellinek pointe parfaitement. chaque citoyen est égal à ses supérieurs. La démocratie moderne et le citoyen doté de droits politiques et civiques sont donc nés de ce formidable mouvement d'émancipation.. par le fait que dorénavant le même individu peut faire valoir des droits à l'encontre de l'État et de son administration. le premier recours est de s'adresser à lui. le seul en mesure d'accorder des libertés et des droits aux individus et de sanctionner les abus de ses agents.

1979 (Théorie générale des normes. constitue littéralement cette communauté de citoyens. exige la contrainte de l'État par laquelle ce dernier impose aux individus des rituels de socialisation leur permettant d'adhérer à de nouvelles normes et valeurs. Stuttgart. 1998 • E. Martin Robertson. Oxford. Il n'est pas seulement l'ordre juridique. sociétés. Droz. rééd. mais il existe aussi parce que l'on suppose qu'il existe une sphère publique d'intérêts qui soude et unit les membres d'une même collectivité. 1927 • G. New York. CHEVALLIER. 2007 • P. The State Tradition in Western Europe. Les difficultés. NAPOLI. Éditions Panthéon-Assas. 2003 • R.U. Au départ conçu comme la domination personnelle d'un souverain. Or c'est l'État qui. 1936 . rééd. trad. Oxford Univ. Beaud et F. Paris. Fayard. BOBBIO. Mais. 1892. 1996) • H. GIESEY. Paris.. Sociologie de l'État. J. 1982 • O. Press. 2000) • H. 1967 • M. trad. la nation va constituer le cadre humain de référence. 1989) • J. BRAUD. 1957 (Les Deux Corps du roi. 2e éd. E. Le Futur de la démocratie. L.. par son droit. System der subjektiven öffentlichen Rechte. Allgemeine Theorie der Normen. Malkani.Fondé sur le citoyen. les groupes et les autres États. représente encore de nos jours ce qu'est le pouvoir politique et les relations qu'il noue avec les individus.-P. BIRNBAUM.J. La Genèse de l'État moderne. Cornell Univ. et J. depuis qu'on a cru que celle-ci. Seuil. BADIE & P. La Logique de l'État. GENET. 1904-1913. Y. 2010 • P. P. alors l'État devient une simple coquille vide et le concept d'État n'a plus de sens concret ni d'effectivité. 2004 • G. Pouvoir. à la fois pouvoir souverain. ce lien d'allégeance qui n'est pas seulement vertical. Penser l'État. Payot. 1994 • N. DYSON. Ein Beitrag zur Theorie des Staats. de ce qu'on appelait la « chose publique » (la res publica). Gallimard. 1905 • E. Paris. BIRNBAUM. Paris. 1970. Die Souveränität. Flammarion.G. Hachette 1992 • P. P. On ne peut pas comprendre les problèmes liés à l'État si l'on ne voit pas qu'il a besoin d'une assiette territoriale et humaine. Olivier BEAUD BIBLIOGRAPHIE • B. 3e éd. JELLINEK. Paris. celui qui est citoyen avec les autres membres du peuple.und Völkerrechts. rééd. Seuil. Freiburg-enBrisgau. N. il est devenu au fur et à mesure un État démocratique et impersonnel.). Grasset. libérée de la tutelle étatique. JOUANNET. pourrait s'autoréguler. soumise aux forces libres du marché. du « public ». Le citoyen. GELLNER. Pédone. voire les ravages provoqués par la domination illimitée du marché sur la société civile montrent que celle-ci.« Droit et État du point de vue d’une théorie pure ». KANTOROWICZ. disait Georges Burdeau. The King's Two Bodies. mais horizontal. Allgemeine Staatslehre. 1989. normes. Naissance de la police moderne. Genet. 2003 . L'État post-moderne.-P. de Gruyter. explique Ernst Gellner. 2005) .. 1979.D. Cette nation civique. ses symboles et ses rituels. BEAUD.. 1983 (Nations et nationalisme. 2009 • J.. 1900 (L'État moderne et son droit. P. Paris. HELLER. Paris. institution et communauté de citoyens. 1980 • E. 2 vol. The royal funeral ceremony in renaissance France. in Annales de l’Institut de droit comparé de l’université de Paris. Essai sur la théologie politique au Moyen Âge. Princeton University Press. Berlin. Seuil. D'une certaine manière. Paris. The Foundations of Public Law. BURDEAU. Kohlhammer. 1987) • H. mais c'est aussi le concitoyen. il semble avoir perdu le rôle de tuteur. Ithaca (N. Allgemeine Staatslehre. Si ce sentiment disparaît et si cette sphère publique s'effrite. Princeton (N. une puissance publique. Genève. Press. Paris. La Découverte. œuvre posthume. Nations and Nationalism. de guide ou de régulateur de la société civile.U. O. La Puissance de l'État. comme se plaisent à le décrire Kelsen et ses disciples qui croient avoir effectué un immense progrès en ayant décomposé le droit en une multitude d'atomes que sont les normes. L'État existe parce qu'il est pensé. l'État est pareillement une communauté de citoyens. L'État.F. Culture et société politique en Angleterre. 2e éd. ce n'est pas seulement l'individu titulaire de droits politiques et civiques. KRÜGER. LOUGHLIN.F.U.F. KELSEN. Mohr. à la fin du XXe siècle. 2008 • K. Emer de Vattel et l'émergence du droit international classique.). 1960 (Le Roi ne meurt jamais. 2e éd. oublie la préoccupation du « commun ». L'État..

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