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Romain Descendre

ENS de Lyon / IUF / UMR 5206 ‘Triangle’

SOUVERAINETÉ, GOUVERNEMENTALITÉ,
RAISON D’ÉTAT ET POPULATION :
MICHEL FOUCAULT ET LA PENSÉE POLITIQUE DU XVIe SIÈCLE

dans : Foucault et la Renaissance, Actes du colloque international des 13-16 mars
2012 (Université Toulouse Le Mirail), à paraître chez Classiques-Garnier.

C’est à partir du milieu des années 1970, au moment où il se consacre à la
généalogie des technologies de pouvoir, que Foucault est conduit à
considérer différents aspects de la pensée politique du

XVI

e

siècle. Il le fait

dans le cadre de ses cours au Collège de France de 1976 – « Il faut défendre
la société » – et de 1978 – Sécurité, territoire, population –, ainsi que dans
un certain nombre de conférences données à l’étranger, aux États-Unis et au
Brésil notamment, ou encore dans le volume italien Microfisica del potere,

publié chez Einaudi en 1977, lequel connut un extraordinaire succès de
librairie dans une conjoncture politique péninsulaire particulièrement
mouvementée1. L’évolution de la pensée de Foucault durant ces années
charnière est bien connue, qui oppose à une conception traditionnelle du
pouvoir conçue dans les termes juridiques de la souveraineté une pensée des
technologies disciplinaires tout d’abord et des dispositifs de sécurité ensuite,
en passant par une analyse des conceptions guerrières de la politique dans le
cours de 1976, et aboutissant enfin aux concepts de gouvernementalité et de
biopolitique dans les cours de 1978 et 19792.
Son approche généalogique le conduit à développer des thèses
toujours novatrices, souvent paradoxales, parfois intenables. Cette approche
trouvant avant tout sa raison d’être dans des questionnements politiques
immédiatement contemporains (quelle forme de résistance adopter face au
pouvoir à l’issue de l’intense période que furent les « années 68 » ?), il
serait déplacé de se draper dans un savoir de spécialiste de la Renaissance
pour mener une charge contre de telles thèses. Et ce d’autant plus qu’elles
sont exprimées comme des « interventions », des « pistes » rendant compte
de recherches en cours, ce qui leur donne un statut de vérité sensiblement
différent de celui des livres3. Il faut d’ailleurs s’interroger sur le fait que
1

Michel Foucault, Microfisica del potere : interventi politici, éd. Alessandro Fontana et
Pasquale Pasquino, Turin, Einaudi, 1977 ; « Il faut défendre la société ». Cours au Collège
2
Sur tous ces sujets, voir les travaux de Michel Senellart (notamment « Michel Foucault:
gouvernementalité et raison d’État », La Pensée Politique, 1, 1993, p. 276-303, et « Le
problème de la raison d'État de Botero à Zuccolo (1589-1621) », in Figures italiennes de la
rationalité, éd. Christiane Menasseyre et André Tosel, Paris, éditions Kimé, 1997, p. 153189), ainsi que sa « Situation des cours » dans STP, p. 381-411, laquelle porte également
sur M. Foucault, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France, 1978-1979, éd.
Michel Senellart, Paris, Gallimard-Seuil, 2004 [dorénavant NBP].
3
Que les cours aient pris forme de livres ne doit pas nous faire oublier cet avertissement,
formulé le 15 février 1978 : « Tout ceci, ces réflexions sur la gouvernementalité, cette très
vague esquisse du pastorat, ne prenez pas ça pour argent comptant, bien entendu. Ce n’est
pas du travail achevé, ce n’est même pas du travail fait, c’est du travail en train de se faire,

2

Sur le statut intellectuel des cours. Il faut défendre la société. pour vous si vous le voulez. il faut se souvenir pour éviter deux écueils : celui qui reviendrait à donner à ces textes une valeur de canon interprétatif définitif. un travail de recherche en cours d’élaboration. ait pu être désigné comme une forme d’intervention politique. p. p. qu’il n’ait pas voulu lui accorder toute son autorité. Gallimard. Ajoutons enfin que les cours présentent une pensée in fieri. STP. comme celui qui consisterait. Alessandro Fontana et Michel Senellart ». Foucault. 2007 (« Philologie et politique »).org/144 ] 4 M. « L’édition des cours et les “pistes” de Michel Foucault.revues. juridique et sociale. les usages auxquels ils donnent lieu et leur publication. il n’est pas inutile de s’arrêter sur une série de points qui posent problème lorsque. I. 3 . Parmi les nombreuses questions mobilisées par Foucault dans les cours et les interventions évoquées. le seul « livre » qu’il a bien voulu publier sur ces questions le fut à l’étranger et comportait un sous-titre fort clair qui permettait de le soustraire au champ d’une production plus strictement scientifique : le titre complet du recueil italien était « Microphysique du pouvoir : interventions politiques ».Foucault n’ait pas jugé bon de transformer en livre cette « histoire du pouvoir ». 7. à l’inverse. Laboratoire italien. Entretiens avec Mauro Bertani. à tenter de les disqualifier au nom de l’exactitude historique. 139. dont le volume édité chez Einaudi reproduisait les deux premières leçons. Il est significatif que le cours de 1976. Histoire de la sexualité. pour moi peut-être ». Hormis les pages figurant à la fin de La Volonté de savoir4. 173-198 [en ligne : http://laboratoireitalien. Reste que pour mieux comprendre ces « interventions ». La Volonté de savoir. d’hypothèses – enfin c’est des pistes possibles. 1976. De cela. comme c’est souvent le cas aujourd’hui. trois au moins méritent d’être développées dès lors que l’on interroge les avec tout ce que cela peut comporter bien sûr d’imprécisions. ils sont repris par l’historiographie de la pensée politique. Paris. voir Christian Del Vento et Jean-Louis Fournel.

Machiavel. 4 . ce qu’il a longtemps appelé « l’âge classique » et consent alors à appeler l’époque « moderne ». 3.interprétations et les usages foucaldiens de la pensée politique de la période dite « renaissante » : 1. autant que le sont les théories juridiques 5 . La difficulté est que l’on peut cependant trouver chez Machiavel bien des éléments dont Foucault n’est prêt à dater l’apparition que beaucoup plus tard. Or si cette opposition est tenable à titre heuristique. au surplus. Foucault entend penser le pouvoir sans Machiavel. 5 STP. d’autre part. il ne cesse de le dire. Ces interventions sont construites sur l’opposition explicite du type de pouvoir tour à tour mis en évidence (qu’il soit disciplinaire. sécuritaire ou gouvernemental) au modèle dit de « la souveraineté ». p. Pour employer une expression qu’il utilise lui-même au sujet de l’antimachiavélisme de la seconde partie du XVIe siècle. dans le courant du XVII e siècle. à titre historique elle l’est beaucoup moins que ne veut bien le dire Foucault. 1978. 93. Machiavel est pour lui un « point de répulsion ».La raison d’État et le concept de population. La « souveraineté » foucaldienne est une catégorie extraordinairement dés-historicisée qui. 2. Le cas machiavélien est chez lui exemplaire d’une tendance à maintenir une stricte étanchéité entre un long bloc constitué par le Moyen Âge et la Renaissance et. 1er fév. va jusqu’à désigner indifféremment des objets et des périodes hétérogènes.Le droit et la théorie de la souveraineté.

En faisant de la raison d’État italienne. Armand Colin. dépassant ainsi le livre d’Étienne Thuau qui présentait une généalogie purement française et dix-septiémiste de la raison d’État6. ». dès le XVI e siècle. parfaitement analogue. de l’héliocentrisme. 8 mars 1978. comme celui qui serait apte simplement à dire : tiens. On peut se demander jusqu’à quel point Foucault aurait modifié ses positions s’il avait eu connaissance d’un texte qui. avait élaboré une théorie de la population du type de celles qu’il ne datait que du XVIII e siècle. n’apparaitrait qu’au XVIII e siècle. 6 Étienne Thuau. Raison d’État et pensée politique à l’époque de Richelieu. comme une innovation en tout cas. Autrement dit. Paris. 7 « Cette raison d’État. c’est-à-dire pendant toute cette période fin XVIe-début e XVII . elle a immédiatement été perçue à l’époque même comme une invention. Ce n’est pas un regard rétrospectif. Les contemporains eux-mêmes. à savoir que la « population ». et plus ses origines italiennes. 1966. Non. cela a bien été perçu comme une nouveauté. cette raison d’État. il s’est passé finalement là quelque chose qui est sans doute important. au sens plein. à celle de la révolution copernicienne dans le domaine de l’histoire scientifique 7 (une place qui contribue paradoxalement à amoindrir plus encore le rôle historique de Machiavel). p. De sorte qu’il en vient presque à remettre en cause ce qu’il avait présenté comme un fait historique incontestable. la figure inaugurale de la gouvernementalité étatique. STP. Foucault est le premier à mettre en évidence toute l’importance de la dimension européenne de la raison d’État à la fin du XVIe siècle. au sens large qu’on a vu apparaître dans le texte de Botero. que la découverte de la loi de la chute des corps un peu après etc. née en 1589 avec Botero. cinquante ans auparavant.En France. suggère-t-il. et qui avait le même caractère tranchant et abrupt que la découverte. 245. à un problème qui était absolument nouveau. 5 . tout le monde a perçu qu’on avait affaire là à une réalité ou à quelque chose en tout cas. en tant qu’objet de savoir et de gouvernement. Foucault lui accorde une place de premier plan dans le domaine de l’histoire politique occidentale.

9 Mais avec le cours Sécurité. p. remarquons que la question de la périodisation est centrale dans chacun des trois points ici abordés. C’est sur cette période que Foucault fait porter le plus volontiers son enquête généalogique sur les formes contemporaines du pouvoir. Foucault insiste sur la dimension charnière des décennies 1580-1660. subsiste l’établissement d’une coupure. au plus tôt. certainement pas une affirmation démontrée : la renaissance et le développement. abandon du modèle de l’épistémè au profit des dispositifs de savoir-pouvoir –. Le rejet du modèle juridique de la souveraineté Ce rejet repose avant tout sur l’identification du droit au roi. la fin du XVI e XVII e siècle8.Avant d’entrer dans le détail. Territoire. « depuis le Moyen Âge. dans le cadre 8 Dans la leçon du 8 mars 1978. 14 janv. dont la datation est relativement précise : le siècle ou. dit Foucault. Population s’opère aussi un déplacement radical. une enquête qui le mène à refuser toute espèce d’autonomie à la « Renaissance » politique9. Ce n’est là qu’un postulat. qui aura des incidences profondes sur les travaux ultérieurs. En dépit d’une évolution très nette de sa réflexion depuis l’Histoire de la folie à l’âge classique et Les mots et les choses – passage de l’archéologie à la généalogie. l’élaboration de la pensée juridique s’est faite essentiellement autour du pouvoir royal » 10 . vers la période bien plus ancienne de l’apparition des pastorales antiques et chrétiennes. le surgissement d’une « nouveauté ». 10 IFDS. De ce point de vue. La nécessité de court-circuiter le savoir juridique et la souveraineté procède de la décision de faire apparaître un autre type de pouvoir que celui de la domination centralisée du monarque. les oscillations et les incertitudes que laissent apparaître ces cours en matière de périodisation ne sont peut-être pas tout à fait étrangères à ce dernier déplacement foucaldien : de la politique moderne à l’éthique ancienne. 23. 1976. 6 . Car.

Aix-en-Provence. sur les sujets qui y habitent13. 11 Au sein d’une très vaste bibliographie sur ces sujets. celui de l’Église de la réforme grégorienne. Berman. Harvard university press. d’universaliser des phénomènes ou des processus appartenant en propre à l’histoire de France. qu’il n’interroge jamais et qui est sans doute tributaire de la figure très française du roi de justice12. Cambridge-Londres. p. beaucoup plus que sur les corps et sur ce qu’ils font ». La souveraineté dans le droit public. 1983). La chose est particulièrement évidente dans sa vision du droit et de la souveraineté. 32-33 : « Ce type de pouvoir là s’oppose exactement. 1978. Harold J.universitaire. de la pensée juridique au Moyen Âge se sont d’abord et surtout déployés dans un contexte qui n’était certes pas celui du pouvoir royal mais. terme à terme. p. Si « le discours de la discipline est étranger à celui de la loi ». on pourra se reporter à deux ouvrages de référence : Francesco Calasso. Giuffrè. comme à bon nombre d’intellectuels français. Raoul Audouin. 12 Il faut bien admettre qu’il arrive à Foucault. par conséquent. 2002 (trad. d’autre part celui des comuni envisagés dans leur rapport à l’Empire11. du Moyen Âge au XVIe siècle. 1er fév. La théorie de la souveraineté est liée à une forme de pouvoir qui s’exerce sur la terre et les produits de la terre. 7 . Mais le rapport de Foucault au droit reste incompréhensible si l’on ne prend pas en considération ce postulat. d’une part. Droit et révolution. 1954 . Medioevo del diritto. 14 janv. 1. trad. de Law and revolution : the formation of the Western legal tradition. Milan. Le fonti. c’est d’abord parce que le pouvoir disciplinaire s’exercerait sur les corps alors que le pouvoir souverain s’exercerait sur la terre. à la mécanique de pouvoir que décrivait ou que cherchait à transcrire la théorie de la souveraineté. ne s’exerce pas sur les choses. elle s’exerce d’abord sur un territoire et. C’est en particulier le cas de son affirmation d’une incompatibilité du pouvoir disciplinaire avec le modèle de la souveraineté. 1976. 99. 13 STP. Voir aussi IFDS. Librairie de l’Université d’Aix-en-Provence.

mais en tant qu’assemblées de citoyens. de collectivités constituées ou encore de sujets. 1983. Semantica del potere politico nella pubblicistica medievale (1100-1433). d’établir des lois (legislatio) ou comme pur pouvoir de commandement (imperium). 1. conséquemment. 2. C’est précisément parce que la souveraineté ne s’exerce pas sur des choses (la iurisdictio n’est pas le dominium.Affirmation banale. Les cités ou les royaumes ne sont pas définis par la territorialité. Bruno Paradisi. L. mais aux hommes. Les six livres de la République. UTET. Et cela reste encore le cas dans la première grande théorisation du pouvoir souverain. « Il pensiero politico dei giuristi medievali ». 1969 (rééd. qu’elle ne peut pas s’exercer sur la terre mais seulement sur des communautés de personnes.). se résout aisément l’opposition postulée par Foucault entre pouvoir souverain et pouvoir disciplinaire – ce dont atteste par ailleurs l’œuvre de Bodin : par sa réactualisation d’un modèle antique de censure (qu’il ne se refuse pas à confier aux autorités ecclésiastiques). avec puissance souveraine15 ». mais sur des communautés. ou proprietas. Firpo (dir. la souveraineté au Moyen Âge et à la Renaissance ne s’applique pas au territoire. 211-366. mais contraire à toute la tradition juridique médiévale. que la iurisdictio. 15 Jean Bodin. « Souveraineté » est un terme qui n’existe pas en droit médiéval : pour les glossateurs et les commentateurs. Dès lors. fondamentalement. 8 . Jacques Dupuy. 2002) . le juriste 14 Pietro Costa. 1583 (1576). la souveraineté n’est. in Storia delle idee politiche economiche e sociali. Milan. Paris. Turin. Or la juridiction ne s’applique pas sur un territoire. II. et de ce qui leur est commun. p. p. le pouvoir de dire le droit et. Giuffrè. de familles. de le faire appliquer14. proposée par Bodin à la fin du XVI e siècle : la « Republique » y est bien définie comme « droit gouvernement de plusieurs mesnages. Qu’elle soit conçue comme faculté de dire le droit (iurisdictio). qui relève du droit privé). Iurisdictio.

LXX. faisant ressurgir l’arbitraire de son établissement originaire et retrouvant ainsi les droits bafoués des nobles ou. 2. comme il le dit lors du cours de 1976. « ’Connaître les hommes’. ’soumettre les consciences’. p. p. des bourgeois. ayant pour fonction de lutter contre le souverain. sur une très longue période englobant l’Antiquité et le Moyen Âge. ’voir toute chose’. De quoi s’agit-il ? Non pas. semble reposer sur deux malentendus. à savoir le renforcement du pouvoir souverain. jusques et y compris le XVI e siècle.angevin conçoit bien une technologie disciplinaire directement greffée sur sa théorie de la souveraineté16. 250-266 . comme on pourrait s’y attendre. du droit romain impérial codifié sous le règne de Justinien. « Census et censura chez Bodin et Obrecht ». mais de la fonction politique de l’historiographie et du droit. 2. on pourrait dire que quand naît le grand discours sur l’histoire de la lutte des races [ie au XVIIe siècle]. 1997. Un tel schéma historiographique n’accorde aucune espèce de réalité à une catégorie telle que celle de « Renaissance » (ce qui en soi n’a certes rien de choquant). Romain Descendre. vérité et raison d’Etat en Italie au tournant des e e XVI et XVII siècles ». l’Antiquité finit – et par Antiquité je veux dire 16 Michel Senellart. 9 . plus tard. Il Pensiero Politico. lutte des races. 301325. qui aurait toujours été la même. Les choses changeraient seulement à partir du XVII e siècle et de l’époque « moderne » marquée par l’apparition d’une conception du pouvoir modelée sur la guerre. 2008. La façon dont Foucault oppose systématiquement à la souveraineté les différentes figures du pouvoir qu’il valorise – discipline. sécurité. Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance. Un premier malentendu consiste à assigner le discours juridique de la souveraineté au « modèle romain ». Censure. gouvernementalité –. Une phrase comme celle-ci le montre parfaitement : À la limite.

p.cette conscience de continuité que l’on avait. Tant et si bien que la césure. 1976. p. d’un droit dont la fonction essentielle aurait été le renforcement du pouvoir souverain. donc. mais. moderne (puisqu’on n’a pas d’autres mots. c’est-à-dire encore centrée sur les rituels de la souveraineté et sur ses mythes [et] une société de type. située aux e XVI -XVII e siècles. Un second malentendu provient de ce que dans bien d’autres passages. permettrait de différencier radicalement une société dont la conscience historique était encore de type romain. avec l’Antiquité17. alors que le Moyen Âge aurait été caractérisé par un sentiment de continuité. une souveraineté qui serait le propre de la conscience antique et médiévale. ses promesses et ses prophéties d’affranchissements futurs18. entre une très longue période. 18 Ibid. courant de l’Antiquité au Moyen Âge tardif.. Par le biais d’une prise en considération de l’histoire de l’historiographie. mais sur la révolution. 69-70. 28 janv. la « souveraineté » évoquée par Foucault signifie tout autre chose : non plus le « modèle romain ». 10 . disons. Ici. grâce à l’antiquaire et à l’historicisation des textes rendue possible par la philologie. Foucault définit donc une autre périodisation reposant sur un « continuum historicopolitique » qui n’apparaîtrait qu’au XVIIe siècle. le 17 IFDS. bien au contraire. 65. et que le mot moderne est évidemment vide de sens) – société dont la conscience historique n’est pas centrée sur la souveraineté et le problème de sa fondation. et l’époque « moderne ». dominant depuis l’Antiquité jusqu’au XVI e siècle. C’est là encore une vision très « francocentrée » : l’historiographie communale puis républicaine en Italie est déjà ancrée dans cette problématique de la lutte entre groupes ennemis et associe l’écriture de l’histoire à un positionnement qui repose sur l’opposition entre les groupes qui occupent le pouvoir et ceux qui en sont exclus. encore tard dans le Moyen Âge. Domine aujourd’hui dans une large partie de l’historiographie une interprétation de l’humanisme et de la Renaissance comme conscience d’une rupture avec l’Antiquité.

Dits et Écrits. mais aussi sur le fait qu’il généralise cette vision du droit à tout ce qu’il désigne par « souveraineté ». p. consiste à dire : “Au début. de droits. au « modèle romain » et au « droit public. en 1976. Si ce contre-modèle a finalement peu de choses à voir avec les figures historiques de la souveraineté qu’il prétend pourtant viser. le malentendu ne porte pas seulement sur la caractérisation du droit et de la souveraineté propres à une époque (Foucault décrit en fait ce qui est au fondement du positivisme moderne. p. mais entendu cette fois comme élément assujetti dans un rapport de pouvoir ». IFDS. « Le schéma des juristes. 35. La « souveraineté » de Foucault correspond donc avant tout à une construction conceptuelle à fonction négative. Gallimard. que ce n’est pas en se servant du droit que l’on réussira à contrer les 19 « La théorie de la souveraineté entreprend nécessairement de constituer ce que j’appellerais un cycle. de montrer comment un sujet – entendu comme individu doté. Dans ce cas. du Moyen Age au XVIe siècle ». aussi bien.. p. naturellement (ou par nature). de Pufendorf ou celui de Rousseau. « la théorie de la souveraineté présuppose le sujet . p. 21 janv. dans M. 21 janvier 1976. de capacités. 1976. ibid. du point de vue du sujet. et ensuite est apparue la société. le cycle du sujet au sujet. et qui a permis ensuite toute une série de pouvoirs locaux et régionaux” ». – peut et doit devenir sujet. 38 . 20 IFDS. 3. 37 . etc. Paris. 187. 1994. vol. par l’assujettissement à un souverain qui devient pour sa part la source de tout pouvoir et de toute loi19.contractualisme et le jusnaturalisme des XVIIe-XVIIIe siècles définis. elle vise à fonder l’unité essentielle du pouvoir et elle se déploie toujours dans l’élément préalable de la loi ». que ce soit celui de Grotius. en 1978. l’identification du droit à la loi étatique comme pure expression de la volonté souveraine). à partir du moment où est apparu un point central de souveraineté qui a organisé le corps social. que « ce n’est pas en recourant à la souveraineté contre la discipline que l’on pourra limiter les effets mêmes du pouvoir disciplinaire20 ». c’est-à-dire. 11 . Foucault. il n’y avait pas de société. c’est que sa raison d’être n’est pas « historienne » mais politique : il s’agit de montrer. ou encore. « Les mailles du pouvoir » (1976).

Un droit affranchi de la souveraineté. dans ses manifestations positives – coutumes. Rome-Bari. loin d’être la simple expression du pouvoir souverain. voir Diego Quaglioni. le droit 21 Ibidem. Le Seuil. Il diritto come dimensione del vivere comune. mais qui serait en même temps affranchi du principe de la souveraineté21. statuts municipaux. De façon alors tout à fait hypothétique. constituait un ordre juridique fondamentalement pluriel. La Sovranità. Or qu’est-ce qu’un droit affranchi du principe de la souveraineté ? Sinon un droit qui n’est pas conçu comme simple expression de l’État. Voir P. lois.dispositifs de sécurité. Einaudi. normes diverses et enchevêtrées –. 2009. dans le domaine français. Paris. comme loi produite par le législateur. Turin. Foucault formule le souhait d’un droit délié du pouvoir d’État : dans la recherche d’un pouvoir non disciplinaire. Pour un droit commun. Seuil. du Moyen Âge à nos jours. 1994. c’est-à-dire par le détenteur de la souveraineté ? La prise en charge du droit par l’État est le propre de la modernité juridique. ce vers quoi il faudrait aller ce n’est pas l’ancien droit de la souveraineté . En réalité. Laterza. Grossi. 2011 et Gustavo Zagrebelsky. Mais aussi. ce serait dans la direction d’un nouveau droit. 2004 22 12 . Intorno alla legge. qui serait anti-disciplinaire. Pour une réflexion articulant le rapport entre droit et souveraineté sur une très longue période. était considéré comme un ordre supérieur auquel le souverain était tenu de se conformer et qui. c’est en quelque sorte ce que l’Europe a connu au Moyen Âge (et peut-être aussi ce que nous commençons à connaître aujourd’hui. L’Europe du droit. Mireille Delmas-Marty. Paris. celui-là même qui était encore dominant au XVI e siècle jusqu’à Bodin au moins. à la faveur de l’actuelle pluralité des ordres juridiques qui conduit à imaginer une nouvelle forme de ius commune 22) : le droit médiéval.

il est difficile de ne pas reconnaître une certaine importance à Machiavel. etc. Pour Machiavel. l’objet.que Foucault rejette est bien moins « l’ancien droit de la souveraineté » que le droit appartenant en propre à la souveraineté étatique moderne. en quelque sorte la cible du pouvoir. dans le cas de la généalogie des conceptions de la politique comme guerre continuée par d’autres moyens – cette inversion du théorème de Clausewitz dont Foucault. En ceci d’ailleurs. Machiavel. « point de répulsion » C’est l’assimilation de la pensée machiavélienne aux théorisations juridiques de la souveraineté qui conduit Foucault à rejeter le penseur florentin hors des différents dispositifs de pouvoir qu’il met tour à tour en lumière. le rapport de force est un objet historique que quelqu’un d’autre que le souverain – c’est-à-dire quelque chose comme une nation (à la manière de l’aristocratie ou plus tard de la bourgeoisie. ce sont deux choses. c’est d’une part un territoire. Mais chez Machiavel le rapport de force était essentiellement décrit comme technique politique à mettre entre les mains du souverain. Le 13 .) – peut repérer et déterminer à l’intérieur de son histoire. Ainsi. Désormais. et d’autre part les gens qui habitent ce territoire. voit la naissance dans la lutte des races aux XVIIe-XVIIIe siècles –. Un tel rejet présente plusieurs difficultés. Machiavel ne fait rien d’autre que reprendre pour son usage propre et les fins particulières de son analyse un principe juridique qui est celui même par lequel on caractérisait la souveraineté. en 1976.

On dira aussi que Machiavel a fait des Discours sur la première décade de Tite-Live. de ce point de vue-là. L’histoire. notre Machiavel à nous. et qu’après tout le texte lui-même du Prince est plein de références historiques. chez Machiavel. Mais. etc. 1976. pour Machiavel. en définissant donc un champ de forces où se joue la relation de pouvoir. Dans le cas de la généalogie de la gouvernementalité naissant avec les théories de la raison d’État. pour Machiavel. C’est bien sûr faire bon marché de toute la dimension historiographique de l’œuvre de Machiavel. 25 Pour incidente qu’elle soit. 150-151.rapport de force. c’est simplement un lieu d’exemples. Foucault consent à prendre en considération la dimension historiographique de l’œuvre de Machiavel mais ne modifie pas sa position : « en se donnant pour objet un pouvoir qui était essentiellement relationnel et non adéquat à la forme juridique de la souveraineté. devient maintenant un objet historique. qui était un objet essentiellement politique. une sorte de recueil de jurisprudence ou de modèle tactique pour l’exercice du pouvoir. 18 fév. L’histoire. qui inclut de façon incontestable la dimension conflictuelle dans le récit historico-politique : contrairement à ce que dit Foucault. l’histoire n’est pas le domaine dans lequel il va analyser des relations de pouvoir. le rapport de force et le jeu du pouvoir. en fait. 25 fév. En revenant sur cette question la semaine suivante. pour Boulainvilliers […]. c’est bien Marx 25 »). mais en termes prescriptifs de stratégie – d’une stratégie vue du côté seulement du pouvoir et du Prince. chez le Florentin autant que chez Boulainvilliers « le rapport de force […] est la substance même de l’histoire »24. On dira que Machiavel a fait autre chose que donner au Prince des conseils […] dans la gestion et l’organisation du pouvoir . ». En revanche. 24 14 . 1976. ou plutôt un objet historico-politique23. on peut de ce point vue faire l’hypothèse que son rapport à Machiavel n’est pas très éloigné. la difficulté d’évincer Machiavel vient pour Foucault de l’obligation de constater que le Florentin « est au centre du débat ». Foucault explique la chose ainsi : si la définition d’un art de gouverner « se dit à travers » Machiavel. p. Car 23 IFDS. élaborée en 1978. 145. la remarque n’en est pas moins révélatrice : Foucault s’est plusieurs fois expliqué sur le fait qu’il entendait appliquer à la politique et à la domination des schèmes d’explication irréductibles à la pensée de Marx . c’est la substance même de l’histoire. p. IFDS. Boulainvilliers prenait pour objet du savoir historique cela même dont Machiavel avait fait l’analyse. elle « ne passe pas par lui » (et il ajoute que ce n’est pas un phénomène unique : « après tout. ne fait jamais qu’enregistrer des rapports de force et des calculs auxquels ces rapports ont donné lieu.

Mais deux hypothèses supplémentaires peuvent être proposées. Dès lors. Voir IFDS. p. alternatifs voire opposés au modèle théorique de la souveraineté. Machiavel sanctionne la fin d’un âge. Pourquoi. p. ») . C’est d’ailleurs une constante dans son œuvre. p. « il marque le sommet d’un moment dans lequel le problème était bien celui de la sûreté du Prince et de son territoire. p. STP. mais simplement la question de sa domination personnelle. des dispositifs sécuritaires ou de la gouvernementalité. comme imposition d’un pouvoir sur le territoire. dans la mesure où elle procède de la logique même du discours du philosophe. une telle obstination à évincer ou réduire la figure de Machiavel. 248-249. 93-96. si l’une s’impose d’ellemême. 19 (« mettre de côté ceux qui passent pour les théoriciens de la guerre dans la société civile et qui ne le sont absolument pas à mon sens. du renforcement du pouvoir du prince sur son territoire et sa population26. STP. Foucault est gêné par Machiavel en raison du fait qu’il a fondu en un seul et même paradigme la pensée machiavélienne et les théories de la souveraineté. obstination que l’on pourrait illustrer par bien d’autres exemples27 ? Plusieurs réponses sont possibles . les autres ne peuvent être avancées qu’à titre d’hypothèses. c’est-à-dire Machiavel et Hobbes ») . 27 15 . 67 (loin d’ouvrir la modernité politique. donc. ou accepter de le prendre pleinement en compte dans les généalogies du pouvoir disciplinaire. dont il s’est plusieurs fois expliqué et qui se comprend bien dans le cadre d’une démarche généalogique qui entend se démarquer aussi bien de 26 STP. ce serait revenir sur le principe selon lequel la genèse comme la nature de ces pouvoirs seraient distincts. accepter de faire de Machiavel celui qui eut l’idée que la politique serait la guerre continuée par d’autres moyens.l’important est de bien voir qu’« il n’y a pas d’art de gouverner chez Machiavel ». 8 mars 1978. Foucault tenait à tracer une histoire de la rationalité politique européenne qui ne s’appuie pas sur des auteurs considérés comme canoniques par l’histoire de la philosophie.

ne tient pas à sa précocité au regard d’un schéma historiographique fondé sur une rupture située au XVIIe siècle ou. 173 : « chez Boulainvilliers. bien qu’il n’employât plus alors la notion très française d’« âge classique ».l’histoire de la philosophie que de l’histoire des idées. p. tout particulièrement concernant cette question de l’importation du modèle guerrier dans la théorie politique et l’historiographie. Comme si Foucault. C’est sans doute pourquoi il développe aussi une analyse de Hobbes – plus argumentée et plus convaincante que ses remarques éparses sur Machiavel – refusant au philosophe anglais le statut de théoricien de la guerre dans la politique. Machiavel et Hobbes ont en quelque sorte le statut de ces universaux face auxquels Foucault entend exercer son « doute hyperbolique ». On peut en effet se demander si la difficulté supplémentaire posée par Machiavel. vous voyez apparaître. à la fin du XVIe siècle. continuait à lui rester fidèle. je crois pour la première fois. 28 Le désintéressement de Foucault pour la Renaissance apparaît aussi dans des passages où Foucault attribue au XVIIIe siècle le mérite de « la première fois » s’agissant de concepts employés depuis au moins deux siècles. lui aussi contourné). à l’intérieur d’un discours historique articulé. La seconde hypothèse concerne à nouveau les questions de périodisation. au plus tôt. l’idée d’une histoire cyclique ». l’affirmation peut laisser perplexe. Les philosophes n’auraient jamais pensé le pouvoir que dans les termes de la souveraineté (c’est encore le cas de Rousseau. Pour peu que l’on songe au modèle polybien de l’anacyclose et à sa reprise dans les textes historiographiques de Machiavel ou de Louis Le Roy. 3 mars 1976. Voir par exemple IFDS. 16 . On a bien là une périodisation qui nie toute existence autonome à la « Renaissance »28.

244. placée à l’origine de la gouvernementalité. p. 30 17 . p. Foucault place la raison d’État sur le degré le plus élevé de l’échelle d’importance des événements de 29 STP. 31 Ibid. leçons des 22 févr. territoire. STP. et 1er mars 1978. 240-245. L’introduction de la problématique du pastorat.. 8 mars 1978. Il fait ainsi le diagnostic d’une conjonction entre la fondation de l’épistémè classique et l’apparition de la raison d’État comme gouvernementalisation politique32. il est frappant qu’à cette périodisation articulée autour du XVI e siècle soit associé un retour « au principe de causalité traditionnel »30 : Foucault s’inscrit ici dans une démarche plus proche de la sociologie historique et fait de la Réforme la cause principale. dans le cadre d’une plus large « constitution ou composition des effets31 ». conduit Foucault à donner au XVI e siècle une place centrale : l’art politique de gouverner prend le relais du pastorat. p. Il n’y a pas là qu’une affaire de dates. Dans le cadre de cette généalogie de l’État à partir du problème du gouvernement. du moins dans un premier temps.. population. 32 Ibid. « Comme il faut tout de même rendre à la causalité et au principe de causalité traditionnel un minimum d’hommages […] ». d’une intensification du pastorat religieux d’une part et du « développement de la conduction des hommes » dans le domaine politique d’autre part. qui a subi une crise majeure sous le coup de multiples « contre-conduites » dont la plus puissante est dirigée par Luther29. Il associe cependant à cette analyse un schéma se rattachant à l’histoire des sciences : la « gouvernementalisation de la res publica » est parfaitement contemporaine d’une « dégouvernementalisation de l’espace ».Raison d’État et population Cette périodisation apparaît quelque peu modifiée dans le cours Sécurité. 233.

on peut dire. bien sûr . dans le domaine politique. S’ensuit-il pour autant que l’art de gouverner propre à la raison d’État présente une nouveauté absolue par rapport à Machiavel d’une part. deux points sont à souligner. Par ailleurs. Genève. lesquels étaient euxmêmes pensés à partir des textes de Machiavel (pensons notamment à la censure comme forme de gestion de la population au livre IV chapitre 1 . plus largement. théoriciens de la souveraineté. que la révolution copernicienne dans le domaine scientifique.l’histoire intellectuelle : comme on l’a vu. Le premier point concerne l’idée selon laquelle par le développement d’un art de gouverner proprement étatique. Il ne fait aucun doute que celle-ci s’oppose très explicitement aussi bien à Machiavel qu’aux juristes français d’obédience « politique ». par rapport aux théories de la souveraineté d’autre part ? Non. 2009. la raison d’État. que la raison d’État emprunte à la pensée machiavélienne son propre langage pour contrer les effets anti-ecclésiastiques de l’hégémonie nouvelle de la pensée de la souveraineté33. schématiquement. l’art de gouverner propre à la raison d’État développe des pans entiers de la réflexion gouvernementale déjà proposés par ce théoricien de la souveraineté qu’était Bodin. et même. Descendre. à 33 R. celle de Botero en particulier. fortifier les villes et entretenir la guerre ». L’État du Monde. il en fait un phénomène du même ordre. 18 . C’est là une question qui implique de distinguer deux aspects. Concernant cette thèse. constituerait une nouveauté absolue. Le premier aspect relève du contexte polémique d’apparition de l’œuvre de Botero. Droz. au célèbre chapitre 5 du livre V « S’il est bon d’armer et aguerrir les subjects. relatifs une fois encore aux questions de périodisation. en rupture complète avec le double modèle de la souveraineté et du prince machiavélien. Giovanni Botero entre raison d’État et géopolitique.

aussi. ici : pour Botero. selon les mots de Machiavel (s’il y a une conception de la « souveraineté » chez Machiavel. enfin. de façon plus inquiétante. qui ne serait pas autre chose que l’application du pouvoir du prince à un territoire.-C. Les mots comptent. J. l’État est une « domination » (ou une « seigneurie ». c’est bien. Inglese. on ne la trouve pas définie autrement que comme « imperio sopra gli uomini »34) . Paris. parce que la souveraineté peut désormais être conçue comme pur pouvoir de légiférer. G. PUF.l’ensemble des livres IV et V de la République). dans l’histoire de la rationalité politique. comme le veut Bodin . J. comme l’écrit Botero. p. éd. 2014. 2000. si le développement d’une gouvernementalité étatique devient possible avec la raison d’État. aurait été provoquée par la raison d’État et sa gouvernementalité propre. I. Affirmer qu’une grande révolution. Fournel. 78-79. et plaçons-nous au niveau d’analyse qui intéressait plus directement Foucault en reprenant son idée d’une souveraineté. et parce que la loi n’est désormais pas autre chose que la volonté du souverain.-L. Acceptons cependant de ne pas tenir compte des divers échanges et emprunts qui lient étroitement ces textes. c’est passer à côté du fait que la figure politique de la gouvernementalité (la raison d’État) n’a pu se développer que parce qu’était désormais conçue cette nouvelle forme de souveraineté étatique. 1. 19 . c’est bien parce que l’État peut désormais être conçu sur le mode impératif d’un pur pouvoir de « commandement sur les hommes ». Zancarini. celle des juristes comme celle de Machiavel. rééd. c’est bien. non seulement sans Machiavel et les premiers théoriciens modernes de la souveraineté mais contre eux. En effet. les deux traductions sont possibles) « solide » – et non pas un « gouvernement » –. De principatibus – Le Prince. l’État peut être désormais défini comme « dominio fermo sopra i popoli ». parce que. laquelle ne se manifeste pas dans les formes de la 34 Machiavel.

au XVIIIe siècle. R. c’est donc la population36. qui n’avait pas été perçu. qui se « branchent ». Descendre. Bodin définit lui la République comme un « gouvernement ». intr. plus exactement comme un « droit gouvernement ». Foucault évoque ainsi l’apparition d’ « un personnage politique absolument nouveau » : un personnage politique absolument nouveau. 25 janv. reconnu en quelque sorte. 36 STP. À l’inverse. définit son objet comme un « gouvernement » et que le premier théoricien de l’art de gouverner selon la raison d’État. comme le fait Foucault. et d’ailleurs très tôt remarquée. p. ce personnage qui fait une entrée remarquable. De la raison d’État (1589-1598). découpé jusque là. Gallimard. avec les physiocrates. une stricte opposition entre un pouvoir conçu comme « gouvernementalité » à un autre pensé comme « souveraineté » ou comme « domination » ne laisse pas d’être problématique dès lors que le premier théoricien de la souveraineté. 1978. affecté d’un certain nombre de flottements. Descendre. sur des processus désormais perçus comme « naturels ». 20 . Botero. comme principe de G. et trad. 69. Fonder en termes historiques. Même si la population avait déjà pu être visée comme élément de la force des États (dans la pensée politique du 35 XVI e siècle). touchant à la fois les richesses et la population. Bodin. 2014. Botero.loi 35 . Le second point à développer concerne la nouveauté de l’objet « population ». Benedittini et R. Paris. définit le sien comme « domination ». il rend compte des mécanismes de sécurité du XVIIIe siècle. Objet toujours ciblé mais pas toujours atteint. P. éd. […] et qui n’avais pas existé. Dans le cours du 25 janvier 1978.

p... Ibid. ou encore que le rapport entre la population et le souverain ne peut pas être simplement de l’ordre de l’obéissance ou du refus de l’obéissance. au rapport commandement-obéissance ou à l’ordre de la loi : elle apparaît comme un phénomène naturel que l’on va pour la première fois étudier en tant que tel. 37 Ibid. 72. dans cette pensée là. 73. p. 18 janv. de matière sur laquelle va s’exercer l’action du souverain. ce n’est qu’avec les physiocrates qu’elle serait considérée comme un ensemble de processus qu’il faut gérer dans ce qu’ils ont de naturel et à partir de ce qu’ils ont de naturel37. La population échappe ainsi par définition à l’action volontariste du souverain. p. ce « nouveau sujet collectif » qu’est la population n’apparaîtrait qu’au XVIII e siècle et resterait « absolument étranger à la pensée juridique et politique des siècles précédents39 ». 38 21 . la question du souverain apparaît négativement. de l’obéissance ou de la révolte38. c’est une donnée qui dépend de toute une série de variables qui font donc qu’elle ne peut pas être transparente à l’action du souverain. 39 Ibid. La population. Une fois encore. 1978. comme « point de répulsion » : les analyses que les auteurs du XVIIIe siècle font des processus naturels propres à la population montre[nt] à l’évidence que. et qui va être l’objet de cette nouvelle forme de pouvoir qu’est la gouvernementalité et des dispositifs de sécurité qui l’accompagnent. En tout état de cause..puissance économique (dans le mercantilisme et le caméralisme du XVII e siècle). 44. ce vis-à-vis du souverain. la population n’est donc pas cette espèce de donnée primitive.

43 Ibid. 266. pas encore « entré[e] dans le prisme réflexif43 ».. . 42 Ibid. 15 mars 1978. 5 avril 1978. pourtant. Ibid.Ce n’est qu’après avoir posé ces prémices que Foucault opère un saut généalogique qui le conduit au pastorat puis à la raison d’État. 44 Ibid.. c’est l’État lui-même. bien qu’elle ne soit que « légèrement esquissé[e]42 ». Foucault confirme ce qui était son point de vue initial : seuls les économistes physiocrates du XVIII 40 Ibid. 280. p. p. Dès lors. p.. même si là encore la seule manière dont la population était prise en considération. 41 22 e siècle auraient isolé cet objet. 352. Une étape ultérieure serait franchie avec la science de la police. impliquant une connaissance de la population qui semble être en quelque sorte déjà inscrite dans la raison d’État41.. il est amené à reconsidérer différemment la question de la population.. Si bien qu’il est possible de dire que l’idée de population est déjà centrale. le facteur nombre : y a-t-il assez de population ? Et la réponse était toujours : il n’y en a jamais assez44. La raison d’État propose essentiellement l’émergence d’un savoir de l’État. 283. partant du principe que ce que le prince doit connaître. Quelques pages plus loin. 284. p. apportant des modifications qui illustrent bien son avertissement initial signalant le caractère provisoire d’une recherche en train de se faire entre un cours et l’autre. « implicite ». premièrement. p. c’était d’y voir. pointe le risque d’une palinodie. À la fin du cours. D’où la naissance de la statistique. Il affirme dans un premier temps l’absence complète de la « notion de population » dans l’analyse de la raison d’État 40.

Paris.. 46 23 . que la population ne variera jamais au-delà et ne peut en aucun cas aller au-delà des limites qui lui sont fixées par les quantités de subsistances46. Or il y a là un problème. p. 73. notamment chez Cantillon un an auparavant47. note 20 p. L’exemple le plus emblématique de cette toute nouvelle analyse de la population.. Le modèle permettant d’expliquer les raisons de cet arrêt démographique inéluctable consistait dans l’articulation de deux concepts empruntés au langage scolastique de la philosophie naturelle : la vertu générative (capacités de reproduction) considérée dans son rapport à la vertu nutritive (capacités de subsistance). par Botero lui-même. dans ses Causes de la grandeur des villes48 (1588). les ressources terrestres n’étant pas infinies.en distinguant sa dynamique propre. plus d’un siècle et demi auparavant. Mais parce que ce principe avait déjà été parfaitement théorisé. Ibid. 25 janv. Le raisonnement de Botero s’appuyait sur un postulat : tout lieu connaîtrait une stabilisation démographique à partir d’un certain seuil de population. aux yeux de Foucault. 47 Ibid. Non point parce que l’on trouverait déjà ce principe de l’autorégulation démographique déterminé par le rapport entre population et subsistances chez des auteurs contemporains de Mirabeau. Éditions Rue d’Ulm. trad. 353 et 359-360.. p. est ce qu’il désigne comme « le fameux aphorisme de Mirabeau » qui dit. 2014. la seconde est nécessairement limitée. 85. 1978. Des causes de la grandeur des villes. et postface de R. De ce fait. Descendre.. permettant de penser la possibilité d’une régulation spontanée de la population45. en 1756. il est inévitable que la population cesse de croître à un 45 Ibid. 48 Giovanni Botero. Si la première reste potentiellement identique. éd.

Par rapport au théorème de Mirabeau (ou de Cantillon). si ne se présentait aucun autre empêchement. 24 . « Les villes et le Monde. l’articulation foucaldienne entre savoirs et dispositifs de pouvoir. Sur un plan général. Des causes de la grandeur des villes. il y a déjà trois mille ans. en revanche il ne parle pas de « population » (du moins pas dans ce sens). La vertu générative reste.moment donné. Ce sont bien les subsistances qui constituent la mesure de la population. disons que l’on peut aussi bien la poser pour tout le genre humain : en effet. On nourrira cependant quelques doutes sur le réemploi des notions de « souveraineté » « gouvernementalité ». entre pensée politique. 2. Il faudrait cependant être aveugle pour ne pas voir ici une conception de la population considérée comme un sujet ayant sa dynamique propre50. comme (au s’il sens foucaldien) s’agissait de et de catégories historiographiques allant de soi quand il s’agit en fait d’outils théoriques forgés par Foucault afin de tracer une histoire de la rationalité politique qui 49 « Pour répondre à la question proposée. mais de « peuple ». sans aucun doute. Disons donc que l’augmentation des villes procède pour partie de la vertu générative des hommes. Botero. G. Comparatisme géographique et théorie de la croissance urbaine au début de l’âge moderne ». au moins depuis trois mille ans : en effet. les provinces de terre ferme ainsi que les îles de la mer. s’étant multiplié à partir d’un homme et d’une femme. comment se fait-il que. les hommes sont aujourd’hui aussi aptes à la génération qu’ils l’étaient aux temps de David et de Moïse. seuls certains termes diffèrent : Botero parle de « vertu nutritive ». car cela le résoudra aussi pour l’univers. Et si celle-ci ne se poursuit pas. du moins tant que la vertu nutritive n’est pas accrue par de nouvelles sources d’approvisionnement49. p. ». la propagation des hommes augmenterait sans fin et la croissance des villes n’aurait pas de limite. 107-161. pour partie de la vertu nutritive de ces villes. de « genre humain » ou de « nombre des hommes ». de « gens ». C’est pourquoi. toujours la même. jusqu’à remplir. voir R. 50 Pour un développement plus ample. Botero. Descendre. III. Des causes de la grandeur des villes. mais aussi de « subsistance » . p. dans G. pratiques de gouvernement et généalogie des sciences humaines et sociales est riche de développements ultérieurs. depuis trois mille ans jusqu’à aujourd’hui. 65. cette multiplication ne s’est pas poursuivie ? Mais résolvons le doute pour les villes. il faut bien dire que cela procède d’un défaut de nourriture et de subsistance.

Une histoire intellectuelle de l’économie politique. au plus tôt. p. 35-53 (citation p. Odile Jacob. consistant à cultiver « l’art de n’être pas tellement gouverné52 ». à partir d’une enquête conjointe sur les formes de domination et de gouvernementalité et sur les formes de résistance ou « contre-conduites » auxquelles elles ont donné lieu. en particulier. Paris. doit conduire à reconsidérer non seulement les thèses du philosophe – celle. soit allé bien plus loin que ne l’avait imaginé Foucault. Bulletin de la Société française de philosophie. 1992. Foucault. 2000. mais aussi à un historien qui a travaillé dans le sillage de Foucault : Jean-Claude Perrot. 2000 et Naissance de la mortalité : l’origine politique de la statistique et de la démographie. 2. c’était en fin de compte à une généalogie du gouvernement des individus qu’il se livrait à 51 Un lieu commun répandu chez les démographes qui se sont penchés sur l’histoire de leur discipline. qui plus est un « mercantiliste ». 25 . L’invention des populations : biologie. d’un lien nécessaire et indissociable entre le sujet « population » et la « sécurité » comme forme de gouvernement – mais aussi le lieu commun en vertu duquel la notion de population serait inconcevable avant le XVIIIe ou. avant la seconde moitié du XVIIe siècle 51 . 52 M. Paris. dans le sens même de la construction d’une idée naturaliste de la population. 38). EHESS. idéologie et politique. la gouvernementalité étatique. Paris. avril-juin 1990. la biopolitique et le libéralisme. Après s’être donné pour objet la guerre intérieure (lutte des races). On ne confondra pas. Quant à la question plus spécifique de la population. 84. Du « pouvoir disciplinaire » au « souci de soi ». le fait même que le premier penseur de la raison d’État. le pastorat. Gallimard-Seuil. la trajectoire théorique de Foucault dans les années soixante-dix et quatre-vingt était animée d’un même esprit critique. « Qu’est-ce que la critique ? (Critique et Aufklärung) » (conférence du 27 mai 1978).entendait se passer de la figure de l’État. Je pense notamment à Hervé Le Bras. pour notre part. l’« invention » ou la « naissance » d’une notion avec la généralisation de son usage.

« gouvernementalité ».partir du cours de 1980. Mais la plus grande prudence s’impose dès l’instant où l’on en fait des catégories d’analyse pour l’histoire de la pensée. « sécurité ». Paris. éd. 26 . « Souveraineté ». Du gouvernement des vivants. « raison d’État ». Du gouvernement des vivants. Cours au Collège de France. la pensée de la résistance changeant ainsi de terrain. ces notions étaient avant tout les différents éléments de la « boite à outils » qu’il mettait à la disposition de tous ceux qui voudraient bien s’en servir. 1979-1980. « population ». Gallimard-Seuil. Ces « outils » ont ouvert des portes donnant accès à des voies incontestablement nouvelles. 53 M. Foucault. tant pour les analyses de Foucault que pour les concepts qu’il forgeait ou remobilisait. « pastorat ». du politique à l’éthique et du moderne à l’antique 53 . selon la célèbre métaphore à laquelle il avait recours pour définir son travail. Michel Senellart. Les « interventions politiques » sous-jacentes à cette trajectoire furent déterminantes. 2012. « biopolitique ».