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DIANE LISARELLI

Lucio Battisti

Éternels retours

Ci allontaniamo e poi ci ritroviamo più vicini « Nous nous éloignons et nous retrouvons plus proches »

La Collina Dei Ciliegi

Ancora tu, 1976 Pour les chansons comme pour les histoires d’amour, il en va d’une même règle étrange : certaines, bien qu’un peu ratées, ne cessent de vous hanter. Dans sa version studio, Ancora tu s’étend sur 4 minutes et 47 secondes. Toute une existence, en vérité. Car, comme son titre l’indique, cette chanson est celle d’un éternel retour. Celui de l’être aimé, si l’on en croit les paroles écrites par un certain Mogol. Celui, aussi, du morceau en lui-même. Inoubliable ritournelle et fragment d’une œuvre passionnante, tout à la fois légère et exigeante, populaire et hermétique : l’œuvre de Lucio Bat- tisti.

D’abord il y a la batterie et deux guitares. Intro datée mais entêtante à un monologue qui débute par ces mots : Ancora tu ? Non mi sorprende lo sai. Encore toi ? Ca ne me sur- prend pas tu sais, entonne Lucio Battisti dont la voix entre avec le clavier. Celui qui est déjà (et malgré lui) une icône de la musique italienne ne chante pas vraiment. L’on pourrait

lui) une icône de la musique italienne ne chante pas vraiment. L’on pourrait nrf618-corr.indb 95 21/04/2016
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même dire, avec Barthes, que « c’est un amoureux qui parle et qui dit » : Ancora tu ? Ma non dovevamo vederci più ? Encore toi ? Mais ne devait-on pas ne plus nous voir ? E come stai ? Domanda inutile. Stai come me… e ci scappa da ridere. Et comment tu vas ? Question inutile. Tu vas comme moi… et on ne peut pas s’empêcher de rire.

Dans sa voix se mêlent surprise, ravissement et embarras. Puis, alors qu’il oscillait entre parole et chant, Battisti n’hé- site plus et s’élance : Amore mio, hai già mangiato o no ? Mon amour, tu as déjà mangé ou pas ? Ho fame anch’io, J’ai faim aussi, E non soltanto di te, Et pas seulement de toi. Revoir par hasard l’être aimé et, avant toute chose, lui demander s’il a déjà mangé… Impossible, dès lors, d’oublier cette chanson unique, incorrigible, qui accompagne, durant tout l’été 1976, les vacanciers italiens sur les plages d’Ostie, de la mer Tyrrhénienne ou de l’Adriatique. De retour d’Amé- rique (où il échouera à percer), Lucio Battisti cherche, lui, à concilier disco et tradition mélodique, brodant comme à son habitude mille influences étrangères sur un patron de base, la musica leggera italienne. S’il ne s’agit pas, loin de là, de son plus beau morceau, Ancora tu s’impose comme un puis- sant tormentone, c’est à dire, en français, un tube. De ceux dont seul Battisti aura le secret : doux tourment qui, par sa mélodie obsédante, vous habite et vous hante 1 .

Un’avventura, 1969 Le grand public découvre Lucio Battisti sept ans plus tôt à San Remo. Depuis 1951, le « Festival della canzone italiana » y consacre chaque année des chanteurs bien coiffés. Envoyé par sa maison de disques où quasiment personne ne croit en lui (voix éraillée, physique jugé trop banal, personnalité réser- vée), Battisti vit son pire cauchemar : il est le premier à passer.

1. Cf. Szendy Peter, Tubes : la philosophie dans le juke-box (Éditions de Minuit, 2008).

Szendy Peter, Tubes : la philosophie dans le juke-box (Éditions de Minuit, 2008). nrf618-corr.indb 96 21/04/2016
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Szendy Peter, Tubes : la philosophie dans le juke-box (Éditions de Minuit, 2008). nrf618-corr.indb 96 21/04/2016
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Jusqu’à peu, ce garçon timide au sourire candide restait en coulisses, composant et produisant des chansons pour d’autres que lui. Equipe 84, I Ribelli, I Dik Dik, I Profeti… Autant de groupes de la scène beat italienne signés chez la Casa Ricordi, prestigieuse maison de disques qui s’applique depuis quelques années à faire fructifier sa nouvelle branche dédiée à ce que l’on appelle alors la musica leggera 1 . C’est à la Radio Record Ricordi que travaillent Marianno Rapetti et son fils Giulio. Ce dernier, passé maître dans l’art de traduire des tubes anglais, exerce notamment en tant que parolier à succès. À ce titre, celui qui se fait appeler in arte « Mogol » s’est déjà inscrit dans l’histoire de San Remo – avec en 1961 Al di là et en 1964 le mythique Una lacrima sul viso de Bobby Solo. Cette fois pourtant l’enjeu est diffé- rent. Depuis presque trois ans, Battisti, modeste guitariste rencontré par l’intermédiaire d’une éditrice française de la Barclay, compose huit à neuf heures par jour des mélodies qu’il fait ensuite écouter à Giulio Rapetti dans ses bureaux de la Galleria del Corso à Milan. Là, l’éditeur et parolier prend le relai : il refuse, conseille, taille dans le vif et ajoute aux notes de son poulain des textes majoritairement auto- biographiques. C’est lui qui, rapidement, comprend que les morceaux de Battisti ne sont jamais aussi bons que quand il les interprète lui-même. Dès lors, il usera de tous les strata- gèmes possibles pour faire accepter la chose aux dirigeants de la maison de disques encore moins convaincus que le principal intéressé.

Cette année-là, Dario Fo et Franca Rame ont organisé un contre-festival dans la ville. L’entrée du Casino municipal de San Remo est donc gardée par les forces de police pour évi-

1. Si d’âpres débats persistent à ce sujet, la musica leggera peut être comprise comme l’équivalent italien de la pop. Ainsi, tout en travaillant activement à la redécouverte de l’œuvre de Vivaldi, la Ricordi produit des chansonnettes dans lesquelles il est majoritairement question d’amour éternel et de miettes de bisous (Briciole di baci, Mina, 1960).

question d’amour éternel et de miettes de bisous ( Briciole di baci, Mina, 1960). nrf618-corr.indb 97
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question d’amour éternel et de miettes de bisous ( Briciole di baci, Mina, 1960). nrf618-corr.indb 97
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ter les incursions des manifestants pendant la soirée retrans- mise en direct à la télévision et à la radio. Cheveux bouclés, visage fermé, foulard disproportionné, Lucio Battisti, né 25 ans plus tôt à Poggio Bustone dans le Latium 1 , s’avance sur la scène et tousse deux fois pour s’éclaircir la gorge. Un regard au chef d’orchestre et le morceau commence. La voix de Battisti est sur le fil. Éraillée et parfois fausse jusqu’au premier break. Grand moment de flottement où Lucio Bat- tisti entre sur le mauvais temps, se reprend, tape des mains, claque des doigts et déroule cette chanson dont les paroles promettent des choses somme toute assez habituelles : non non, ce ne sera pas un’avventura mais un grand amour. Le morceau, aidé par une interprétation jubilatoire de Wilson Pickett (passant joyeusement de l’anglais à l’italien) se hisse le lendemain à la neuvième place du concours. La presse, elle, ne se montre pas vraiment enthousiaste. L’Italie est encore le pays du bel canto et rares sont ceux qui savent apprécier l’audace et la voix de Battisti. À son propos, l’on parle alors d’une interprétation « médiocre » ou « mala- droite », d’une chanson qui tout au plus connaîtra « une brève gloire dans les bals et les night-clubs » et d’un chan- teur à la « gorge pleine de clous ».

Emozioni, 1970 Un an et demi plus tard, Battisti porte sur son visage une fine moustache et une assurance nouvelle. Après le succès de son premier album (Lucio Battisti, 1969), il sort son deu- xième « long playing ». Emozioni arrive dans les bacs des disquaires italiens deux semaines à peine après que la loi sur le divorce a été promulguée. Mogol a, lui, compris depuis longtemps que l’amour est à réinventer 2 .

1. Petite commune où, sur 2000 âmes qui vivent, 500 portent le nom

de « Battisti ».

2. En témoigne 29 settembre, co-écrit par Mogol et Battisti et déjà

sorti par le groupe Dik Dik en mars 1967, soit trois mois avant Sgt. Pep- per’s Lonely Hearts Club Band des Beatles. Considéré comme le premier

Sgt. Pep- per’s Lonely Hearts Club Band des Beatles. Considéré comme le premier nrf618-corr.indb 98 21/04/2016
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Avec Emozioni, il ne s’agit plus de reprendre ses mor- ceaux cédés à d’autres mais de défendre directement ses créations. Il n’est plus à prouver que son interprétation apporte une certaine intensité lumineuse à tout ce que sa voix dessine. Plus à prouver non plus l’audace qui règne dans la composition et les thèmes abordés. Loin de la musique ultra-figurative sanremese (voix de velours, main sur le cœur, raie sur le côté), il est plutôt question d’impres- sionnisme, chaque touche évoquant ici un fragile amour naissant, là la fin annoncée d’une histoire. L’album est enregistré en une seule prise le 8 septembre 1970 – une oreille attentive distinguera çà et là des indica- tions de Battisti à ses musiciens. En résultent : 45 minutes, douze morceaux, mille inventions sonores et pas une note superflue 1 . Le tout, d’un extrême raffinement, s’impose presque naturellement au grand public.

Dans une de ses rares interviews Battisti explique avoir écrit Emozioni après sa « cavalcata » : périple à cheval lors duquel il accompagne Mogol de Milan à Rome. Trois semaines, mille kilomètres et une impression qui jamais ne le quittera : cette stupeur face à l’immensité environnante d’un pays en train de disparaître, la beauté de la nature sans cesse redécouverte. La ritournelle et le galop. Com- ment mieux décrire la musique de Battisti ? Cet album et ceux qui suivront illustrent la rencontre sans cesse répétée, réinventée et fêtée de la ligne harmonique et du « jeu ins- trumental pulsé et soutenu ». D’un côté la force de vie s’élançant vers l’avenir (le rythme restera une priorité pour

morceau de rock psychédélique italien, la version chantée par Battisti rencontre un grand succès. Sur des arrangements plus traditionnels, sa voix irrégulière, au plus près d’une mélodie serpentine, n’en fait pas moins joyeusement friser un adultère sans conséquence. 1. N’en déplaise à Nanni Moretti qui moquera gentiment le morceau Dieci Ragazzi dans son film Bianca (1983) après avoir rendu hommage à Anna dans Ecce Bombo (1978).

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Battisti, qu’il s’agisse de se placer derrière la batterie ou de programmer des drum machines), de l’autre la ritournelle, « mélancolie de ce qui retombe déjà dans le passé », comme l’écrivaient Deleuze et Guattari 1 .

Mais le succès rattrape Battisti qui ne supporte plus les interviews futiles, les photos volées et les play-backs pour la télévision. Alors que les déclarations péremptoires tendent à remplacer les sourires timides, il participe au début de l’été à « Speciale per voi », émission de télévision durant laquelle il se voit contraint de répondre aux ques- tions d’un public hostile. On met en doute sa voix mais surtout son engagement, lui reprochant clairement de ne pas prendre position politiquement dans ses chansons :

« Mais quel engagement ? Je suis désengagé », répond Bat- tisti avec un fort accent romain trahissant son agacement. La scène est tendue. Lucio Battisti, mal à l’aise, bouge comme un lion en cage et met soudain fin à la discussion. Après un court instant de flottement, la lumière s’éteint. Il baisse la tête, compte les temps sur ses doigts et débute Il tempo di morire, sublime blues dans lequel il implore une femme qui en aime un autre de lui accorder une nuit seule- ment. Bientôt Lucio Battisti repoussera toutes les propositions, refusant obstinément de passer à la télévision, de donner des interviews, de faire de la « réclame » ou de se produire en concert… L’idole populaire commence, méthodique- ment, à organiser sa disparition.

1. Pour qui ritournelle et galop s’imposaient comme les deux dimen- sions du temps musical. Cf. Gilles Deleuze, Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie 2 : Mille plateaux, Éditions de Minuit, 1980.

Capitalisme et schizophrénie 2 : Mille plateaux , Éditions de Minuit, 1980 . nrf618-corr.indb 100 21/04/2016
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Seduto sotto un platano con una margherita in bocca guar- dando il fiume nero macchiato dalla schiuma bianca dei detersivi 1 , 1971 Aux salles de concerts et fans hystériques Battisti préfère les salles de studio où il expérimente sans cesse en collabora- tion avec les meilleurs musiciens et techniciens italiens de l’époque. La période est prolifique : en 1971, il écrit avec Mogol une chanson tous les quinze jours. Les deux se retrouvent maintenant au Mulino, vieux moulin acheté par le parolier et envisagé comme une « grande casa » pour artistes. Bientôt à l’espace de vie en commun s’ajoutera un studio d’enregistrement prisé par de nombreux musiciens. Battisti et Rapetti créent avec d’autres leur propre maison de disques, la Numero Uno. La méthode ne change pas : comme depuis leur premiers rendez-vous, Battisti compose puis Mogol écrit, gribouillant sur tout support disponible, qu’il se trouve à son bureau ou au volant de sa voiture – d’où une certaine récur- rence de paroles ayant trait au fait de ne pas trouver à se garer.

La même année sortent deux 33 tours : Amore e non amore (premier album pensé en tant que tel et non pas seulement comme une collection de singles) et Lucio Battisti Vol. 4. C’est un succès consacré par 22 semaines passées au sommet des ventes. Toute l’Italie reprend en chœur La canzone del sole. Cinq minutes, trois accords et un refrain inoubliable où le désir naissant se reflète comme le soleil sur les vagues.

Après une émission de télévision avec Mina, autre icône de la chanson italienne, Battisti ne répond plus à aucune sollici- tation. « Pallone gonfiato ! » Les médias interprètent l’isole- ment de cet outrecuidant comme une insulte, un défi 2 . Se

1. « Assis sous un platane avec une marguerite en bouche regardant la

rivière noire colorée par la mousse blanche des détergents. »

2. Un terme, l’abbattistamento, sera plus tard inventé pour qualifier la

pratique consistant à suivre la trace de Battisti, interrogeant ses voisins, ses commerçants, dans l’espoir de l’apercevoir.

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diffusent alors les pires rumeurs sur son compte. Comparé à d’autres représentants de la « canzone d’autore » il passe au mieux pour un petit bourgeois, au pire pour un fasciste. Sus- picion infondée mais persistante… Goûtant peu ses chan- sons d’amour (pourtant souvent teintées d’un discours écologiste à l’avant-garde), l’extrême gauche n’aura pas de mots assez durs pour condamner sa personne et son œuvre. Musica leggera et années de plomb… En ces années de ter- reur, Battisti jamais ne prendra position.

Il mio canto libero, 1972 Des scènes de violence entre militants d’extrême gauche et d’extrême droite précèdent les élections anticipées du 8 mai 1972. Et c’est un feu de joie qui se donne à voir sur la pochette de son premier album sorti avec la Numero Uno, Umanamente uomo : il sogno. Battisti y affirme sa place, unique, et persiste à déconstruire les schémas classiques de la musica leggera avec malice. Les deux albums qui suivent, Il mio canto libero et Il nostro caro angelo (16 morceaux, 16 tormentone) témoignent d’un nouveau tournant. Les influences dites « rock » et rythm & blues s’effacent au profit de mélodies plus classiques et aériennes. L’élégance étouf- fante d’E penso a te, la chaleur et la grâce de La luce dell’est, l’envol choral d’Il mio canto libero, l’alacrité de La Collina Dei Ciliegi et l’âpre mélancolie d’I Giardini di marzo emportent tout sur leur passage. Battisti domine les ventes durant deux années et même David Bowie se dit impressionné 1 . Quand Gianni Agnelli, héritier d’une presti- gieuse famille d’industriels turinois (propriétaire de Fiat et de 50% de Ferrari) se met en tête d’organiser un concert au Teatro Regio di Torino, il propose deux millions de lires à

1. En 1974, il adapte pour son guitariste Mick Ronson Io vorrei… non vorrei… ma se vuoi… (qui devient Music is Lethal sur l’album Slaughter on 10th Avenue) et ne se privera par la suite jamais de dire combien il admirait Battisti.

Avenue ) et ne se privera par la suite jamais de dire combien il admirait Battisti.
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Avenue ) et ne se privera par la suite jamais de dire combien il admirait Battisti.

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Lucio Battisti pour venir jouer. Las, ce dernier ne prend même pas la peine de lui répondre 1 .

Anima Latina, 1974 Alors que l’Italie, sous haute tension, s’apprête à se pro- noncer sur l’abrogation du divorce, Battisti et Mogol s’en- volent vers l’Amérique du Sud. À leur retour, le pays est scindé en deux et c’est dans cette ambiance étrange que le travail sur le nouvel album débute au Mulino. Il prend la forme d’une longue période de recherche (centrée sur le rythme), au cours de laquelle Battisti expérimente, entouré de musiciens triés sur le volet. Tous vivent alors en commu- nauté ; tous se rappellent, à ce titre, de discussions lors des- quelles Battisti, d’habitude si réservé sur les sujets de société, se prononce clairement pour la légalité du divorce. L’album qui émerge de ces temps troublés est un chef- d’œuvre absolu. Exotique et familier, expérimental et primal, Anima Latina reste encore aujourd’hui un disque révolution- naire. Entre mélancolie lascive et danse frénétique, les chan- sons sur l’album s’effilochent, mutent et disparaissent pour mieux revenir comme autant d’apparitions rassurantes. Le tout emporte l’auditeur dans un étrange voyage, sur une terre étrangère et pourtant si proche où les couleurs sont trop vives pour ne pas être un peu mortifères. Anima Latina n’en reste pas moins baigné de lumière. De celle qui dit une certaine beauté épouvantable, une certaine gaieté fataliste. Le disque entre le 14 décembre au top 50 et n’en sort qu’en 1976.

Ancora tu, 1976 Installé temporairement à Los Angeles, Battisti s’éloigne peu à peu de Mogol. Les expérimentations d’Anima Latina laissent place à des chansons plus rassurantes bien que sou-

1. « On réussit à parler à Brejnev en trente secondes, et pas à Battisti ! » aurait-on laissé échapper du côté de la famille Agnelli. Cf. Salvatore Gianfranco, L’Arcobaleno. Storia vera di Lucio Battisti, Giunti, 2000.

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vent sombres. Lucio Battisti, la batteria, il contrabbasso, eccetera tourne autour du disco sans jamais complètement y entrer. Et tout en portant un soin bien particulier à l’archi- tecture rythmique des morceaux, Battisti confirme son sta- tut de génie de la mélodie lui qui dès ses débuts faisait le lien entre musique noire (son premier choc musical) et chanson napolitaine 1 . L’année suivante, Images, son album anglais, pour lequel il se fait photographier par Richard Avedon est un échec patent. Battisti, assez peu doué pour les langues, restera, toute sa vie, tragiquement attaché à son pays. Le 1 er octobre 1978, à Milan, les carabinieri font irruption au QG des Brigades rouges via Monte Nevoso. Entre des faux papiers et le Mémorial Moro, les carabinieri trouvent sur une étagère l’entière discographie de Battisti, classée dans l’ordre chronologique.

Una giornata uggiosa, 1980 Un quotidien spartiate, un exil professionnel et une rumeur persistante : Battisti s’est mis à étudier les mathématiques. Alors que le mystère autour de sa vie personnelle s’épaissit, sa musique perd un peu en luminosité. Durant l’enregistrement d’Una donna per amico qui prend place dans un manoir près d’Oxford, Battisti choisit de ne toucher à aucun instrument. En Angleterre, où personne ne le prend pour un monument national, il retrouve un peu de légèreté. C’est donc à Londres qu’est aussi enregistré Una giornata uggiosa, dernier de la collaboration Mogol-Battisti. Hyper-produit et un peu artifi- ciel comme la pluie de la pochette, l’album pâtit d’un léger manque d’inspiration au niveau des paroles (il y est notam- ment question de recherche d’appartement et d’amours « plus douloureux qu’un mal de dents »). La collaboration

1. Genre musical dont l’âge d’or s’étend du xix e siècle à l’immédiat après-guerre. Battisti s’y référera souvent, mettant en avant l’accord par- fait entre mélodie et expressivité et citant notamment en exemple le clas- sique Voce ‘e notte (1903).

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Mogol-Battisti s’achève sur une impasse étrangement évoquée dans le refrain du dernier morceau, Con il nastro rosa :

Chissà chi sei, chissà che sarai, Qui sait qui tu es, Qui sait ce que tu seras, Chissà che sarà di noi, lo scopriremo solo vivendo, Qui sait ce qu’il adviendra de nous, on le découvrira seulement en vivant…

Nombreuses seront les suppositions et rumeurs sur cette séparation. Certains fantasmeront un désaccord à propos des droits d’auteur attisé par la femme de Battisti (Lucio Battisti aura pourtant été le premier à accepter le versement d’un pourcentage plus élevé pour son parolier), d’autres met- tront en avant un conflit les opposant sur le terrain du Mulino où Battisti s’est fait construire une maison en contre-bas. Onze ans seulement après son premier LP, « Il grande Lucio » formule pourtant clairement son souhait :

détruire son image « commerciale et consumériste ».

Ritorni, 1990 Ce qui suit ressemble, de loin, à la négation de tout ce qui a précédé. E già, son premier album sans Mogol 1 , sort en 1982. Il est enregistré sans musicien, uniquement à l’aide d’ordina- teurs et d’instruments électroniques. Dès le premier morceau Battisti plonge dans l’ère numérique et annonce Un altra vita, un’altro stile : une autre vie, un autre style. Si pulsations et ritournelles perdurent malgré tout, Battisti ne transige plus. Et, sans adresser un regard à la foule des nostalgiques, renie obstinément ce qu’il était auparavant : plus d’instruments, plus de chanson au sens traditionnel du terme, pas d’histoire d’amour – peu d’histoires en général. L’album, bien que déconcertant, n’est pas à négliger. Il inaugure la deuxième partie de l’œuvre de Battisti, période plus confidentielle mais qui dit aussi la grandeur de son génie.

1. Les paroles sont dues à « Velezia », pseudo de ce qui semble être Bat- tisti et son épouse, Grazia Letizia Veronese, unique femme de sa vie ren- contrée en 1967 à Sanremo.

Grazia Letizia Veronese, unique femme de sa vie ren- contrée en 1967 à Sanremo. nrf618-corr.indb 105
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Alors qu’il travaille dans l’ombre sur un OVNI absolu de la musique italienne, l’album Oh ! Era Ora d’Adriano Pappa- lardo, Battisti rencontre Pasquale Panella. « Poète, écrivain et parolier » autoproclamé, Panella contribue à faire bascu- ler l’œuvre de Battisti dans un certain hermétisme. Leur col- laboration durera un peu plus de six années et donnera naissance à cinq albums sur lesquels le galop se fait synthé- tique et irrégulier. La ritournelle, elle, est ouvertement reniée 1 . Et tandis que toute l’Italie fredonne encore les chan- sons du duo Mogol-Battisti, les morceaux écrits par Panella semblent s’enorgueillir de ne pouvoir être chantés.

Battisti, loin de toute logique commerciale, change aussi sa méthode de travail. Passionné par les innovations en termes de musique électronique, il passe ses journées en compagnie de techniciens afin de comprendre comment tirer le meilleur des programmes et machines qui bientôt inonderont le mar- ché. Et commence à composer sur des textes déjà écrits, pla- quant des nappes de synthétiseurs numériques sur les vers suffocants (et suffisants, disent certains) de Panella. Si les pro- ductions de cette époque apparaissent aujourd’hui datées du fait de la technologie utilisée, les paroles, elles, n’ont rien perdu de leur mystère. Ainsi, nombreux sont ceux qui cherchent encore à déchiffrer les derniers messages de Battisti, se livrant à une fascinante exégèse : celle d’une idole populaire qui en essayant de détruire son mythe n’a fait que le renforcer. Désavouant toute forme de message ou de récit, Battisti affirme vouloir se concentrer sur l’aspect sonore, rythmique

1. Durant l’enregistrement de Don Giovanni (1986) il confiera à ses collaborateurs : « Si je dois répéter une partie de la chanson cela veut dire que la partie n’est pas suffisamment forte dès le début. Si je répète un paragraphe trois fois, cela veut dire que c’est un paragraphe faible, qui n’a pas la force de s’imposer à la première écoute », Luciano Ceri, Pensieri e parole. Lucio Battisti. Una discografia commentata, Coniglio Editore, 2008.

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et poétique des textes. Les morceaux de cette période ne

semblent pas moins remplis de clés et de références ironiques

à son œuvre précédente. Les trois derniers disques dits

« albums blancs » restent pourtant encore aujourd’hui

incompris. Jusqu’à quand ? Hegel sort le 29 septembre 1994. La date choisie par sa maison de disques en référence à l’un de ses premiers succès souligne étrangement la distance qui sépare Battisti de son glorieux passé. Sans nouvelles expéri- mentations, l’album semble clore le cycle Panella. Il inaugure surtout une longue période de silence.

Lucio Battisti disparaît définitivement le 9 septembre 1998. La nouvelle de sa mort dans un hôpital de Milan prend l’Ita- lie à la gorge. Durant des semaines voire des mois, chacun se confronte au passage du temps, redécouvrant les innom- brables chansons ayant marqué l’histoire d’un pays et de ceux qui y ont vécu, y vivent, y vivront. De ce grand chagrin ressort une œuvre d’autant plus monumentale. De celles qui ont le pouvoir de changer la couleur de l’air. Car la musique de Battisti a l’intensité d’un soleil couchant. Bain de lumière douce et rasante, qui annonce l’obscurité imminente et l’es- poir d’un jour nouveau – où tout est toujours à reconstruire.

Ancora tu, 1976 Quarante ans après sa sortie, ce tormentone vient encore

s’immiscer dans la vie de ceux qui, par hasard ou par destin,

y ont un jour prêté l’oreille. Ancora tu ? Non mi sorprende

lo sai ? L’inoubliable ritournelle donne le ton d’une œuvre singulière et intemporelle. Celle de Lucio Battisti, musicien immensément populaire qui durant toute sa carrière aura tenté de disparaître. Peut-être pour mieux nous faire un suprême honneur : celui de nous hanter.

Diane Lisarelli est journaliste. Elle travaille pour Arte et les Inrockuptibles.

Diane Lisarelli est journaliste. Elle travaille pour Arte et les Inrockuptibles . nrf618-corr.indb 107 21/04/2016 12:15
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