Vous êtes sur la page 1sur 4

doi : 10.1684/nrp.2012.0234

Actualités

Sous la coordination de Didier Le Gall

Rev Neuropsychol

2012 ; 4 (3) : 145-148

Ondes cérébrales

L es travaux sur le cerveau font des vagues, ce n’est un secret

pour personne ! Aujourd’hui, les neurosciences occupent une place majeure dans l’univers scientifique mais aussi dans le champ des pratiques cliniques. Ensemble, recherche et clinique ont permis des avancées considé- rables tant du point de vue de la compréhension et du traitement des maladies neurologiques et psychiatriques que pour la connaissance fondamentale des mécanismes intimes du système nerveux.

Ces évolutions, dont beaucoup au cours des trente ou quarante der- nières années furent assez specta- culaires, ont très largement franchi les barrières du champ des neu- rosciences pour infiltrer progres- sivement de nombreux espaces dans nos sociétés. C’est en parti- culier le cas depuis l’attribution du prix Nobel d’économie, en 2002, à David Kahneman. Son travail sur les biais cognitifs et émotionnels dans des décisions quotidiennes brisait le dogme du « calculateur rationnel », entraînant tout un pan de la science économique vers des études nettement plus comportementales.

Ce mouvement vers les neuroscien- ces est tel qu’il est devenu urgent de réfléchir à l’impact que cette ou ces disciplines auront demain dans la société. Au-delà du cadre et des pratiques de santé, des questions relatives à l’éducation, à la bioéthi- que, au droit voire à la sécurité se

posent, qui influencent toute une série d’interrogations sur l’iden- tité et la responsabilité, pour ne pas parler de liberté. Dès 2009, en France, la réflexion s’est engagée au sein du programme « Neuroscien- ces et politiques publiques », dirigé par O. Oullier et S. Sauneron. Dif- férents points d’actualité y étaient abordés en détail qui ont fait l’ob- jet de documents remarqués (par exemple : neurosciences de la déci- sion et libre arbitre, comportements déviants et imagerie cérébrale, neurosciences et éthique, etc.). Ce- pendant, les perspectives du travail étaient circonscrites.

La réflexion conduite par la Royal Society, connue sous le nom de Brain Waves (2011), est de plus grande ampleur, puisqu’elle cher- che à embrasser l’ensemble des problématiques envisageables actuellement. Les documents pu- bliés sont rassemblés sous quatre rubriques ou volumes :

— neurosciences, société et politi- ques publiques,

— implications des neurosciences

dans l’éducation et l’apprentissage tout au long de la vie,

— neurosciences, conflit et sécurité,

— les neurosciences et la loi.

Des auteurs prestigieux ont parti- cipé à ce travail, tels que les Pr Alan Baddeley, Dorothy Bishop, Colin Blackmore, Brian Butterworth, Uta Frith, John Harris, Nicholas Mackin- tosh, Eleonor Maguire, Trevor Rob- bins, Steven Rose, Barbara Saha- kian, Wolf Singer, et bien d’autres qu’il n’est pas possible de citer de façon exhaustive ici.

Il n’est évidemment pas dans notre projet de faire un rapport détaillé (à supposer que cela soit réaliste) sur cette somme de réflexions qui ne relèvent pas toutes du même niveau d’originalité, de complexi- té, d’abstraction ou d’utilité. Nous chercherons néanmoins à mettre en lumière quelques points, sélec- tionnés de façon parfaitement arbi- traire.

Neurosciences, société et politiques publiques

S’ agissant des politiques pu- bliques de santé, ce rapport

passe en revue plusieurs dévelop- pements envisagés, dont princi- palement : les interactions entre la pauvreté et les prédispositions génétiques, l’amélioration du dia- gnostic précoce, une meilleure compréhension des mécanismes sous-jacents de certaines mala- dies et l’utilisation de meilleures

cohortes de patients, un renfor- cement des liens entre universités et secteur privé pour accélérer le développement de nouveaux trai- tements fondés sur les symptômes partagés par plusieurs pathologies plutôt que sur le diagnostic, etc.

S’il est clair que les neurosciences peuvent contribuer à la mise en place de politiques de santé plus

Actualités

appropriées, il existe également des difficultés :

— l’industrie pharmaceutique se

désengage de l’activité de recher- che et développement dans le do- maine psychiatrique,

— la décision de traiter un indi-

vidu de manière précoce pose des questions éthiques (à quel moment déclare-t-on qu’une personne est

atteinte d’une maladie lorsque cel- le-ci ne présente aucun symptô- me ? Peut-on traiter une personne encore en bonne santé ?),

— les formalités administratives

freinent le passage aux essais clini- ques de phase III.

Par ailleurs, la croissance exponen-

tielle à la fois du nombre de person- nes diagnostiquées et des prescrip- tions soulève des questions d’ordre scientifique, éthique et social. Par exemple, s’agissant de pathologies dites développementales :

— s’agit-il vraiment de pathologies cérébrales ?

— les critères sociaux d’acceptation ont-ils changé ?

— le problème serait-il davantage

lié aux pratiques parentales, ou à l’environnement social, qu’au cer- veau de l’enfant ?

— est-ce que les médicaments sont

utilisés à des fins de contrôle so- cial ?

— l’utilisation de la Ritaline ® est de-

venue endémique, dans la mesure où elle permet d’améliorer les ré- sultats scolaires. Mais alors, s’agit-il de dopage, comme c’est le cas dans le sport, et cela devrait-il être régle- menté ?

Dans ce contexte, la neuroéthique a trouvé progressivement sa place. S’agissant de questions liées à l’uti- lisation de l’imagerie cérébrale, les inquiétudes portent sur l’érosion de la vie privée et les restrictions non justifiées des libertés civiles, en raison des avancées technolo- giques permettant de détecter des états mentaux très généraux tels que les émotions. Les auteurs de ce rapport jugent non appropriée l’utilisation des technologies dans

un contexte médico-légal ou de justice. Le potentiel offert par les différentes neurotechnologies en termes d’aide à la décision dans un cadre juridique n’est pas suffisant à l’heure actuelle pour leur conférer le statut de « preuve ». Cependant, on ne peut pas négliger les énormes progrès réalisés grâce à ces techni- ques, justement, dans le domaine des expertises médico-légales.

L’utilisation des agents psycho- pharmacologiques pose également certains problèmes. En effet, les agents à visée de renforcement des fonctions cognitives pourraient être utilisés non pour guérir mais pour améliorer un standard de départ « normal ». C’est la médicalisation de l’esprit qui pose problème ici. Les applications des neurosciences au comportement du consommateur, et dans le champ des sciences éco- nomiques en général, posent égale-

ment quelques problèmes d’ordre éthique. En effet, les principales préoccupations concernent le ris- que qu’a le consommateur d’être manipulé dans ses choix et subir à son insu des tentatives d’influences à but purement commercial.

Les auteurs rapportent également deux préoccupations en termes de politiques publiques dans le do- maine de la neuroéthique :

— la commercialisation de la scien-

ce et la possession des droits de propriété intellectuelle peuvent restreindre le processus de décou- verte scientifique d’innovation, et par conséquent entraver les pro- grès de la science,

— la réglementation de l’utilisation

des technologies émergentes, si elle doit être attentive aux risques posés pour le public et la santé, ne devrait pas être systématiquement contraignante.

Implications des neurosciences dans l’éducation et l’apprentissage tout au long de la vie

L e rapport énonce une hypo- thèse suggérée par les neuros-

ciences, qui est que les résultats des apprentissages ne sont pas seulement déterminés par l’envi- ronnement, mais que des facteurs de nature biologique y jouent un rôle, comme le montrent les diffé- rences dans les capacités d’appren- tissage entre individus. Il pose que le cerveau change constamment sous l’effet de l’apprentissage et reste plastique tout au long de la vie. Il met par ailleurs l’accent sur les liens étroits qu’entretiennent les neurosciences avec l’éducation, qui est considérée comme une for- me de renforcement des fonctions

cognitives. Plusieurs arguments sont en faveur de ce point de vue :

— l’éducation facilite le développe- ment de compétences, qui permet- tent une plus grande adaptation

aux situations variées auxquelles un individu fait face au cours de sa vie,

— l’exercice mental favorise les

fonctions cognitives et ralentit leur déclin chez les personnes âgées ;

il agit ainsi comme un facteur de protection contre des pathologies telles que la démence.

Un lien très fort entre les techno- logies adaptatives d’apprentissage et les neurosciences est également rapporté. Les données des études suggèrent que :

— l’entraînement de haute qualité

améliore la performance pour des

tâches spécifiques,

— des technologies numériques

peuvent être développées pour subvenir aux besoins d’un indi- vidu et le soutenir, en fonction de sa vitesse d’apprentissage person- nelle,

— les recherches portant sur les

interfaces informatique/cerveau promettent des améliorations im-

portantes de qualité de vie pour les personnes atteintes de déficits sen- soriels et physiques. Ces technolo-

Actualités

gies peuvent être également utili- sées par des personnes âgées dans le but d’améliorer l’autonomie.

Neurosciences, conflit et sécurité

P our ce qui est de ce volet, la discussion porte sur l’utilisa-

tion des connaissances acquises via les études et les travaux en neurosciences, et leurs éventuel- les applications militaires. Par exemple les techniques d’image- rie cérébrale peuvent donner des indicateurs sur la flexibilité ou les comportements de prise de ris- ques, ce qui pourrait faciliter la sélection des recrues en fonction de leur rapidité d’apprentissage ou leur profil de prise de risques. Le rapport analyse aussi quelques

pistes concernant :

— l’amélioration de l’efficacité des

soldats au moyen d’un meilleur traitement de l’information dans le

cadre des situations de stress, et les possibilités d’améliorer leur résis- tance au stress ;

— le développement d’outils de

gestion efficaces, fiables et bon marché pour maintenir la vigilance, la performance et un état émotion- nel stable chez les soldats ;

— le développement et l’exploita-

tion de technologies de stimula-

tion externe pour aider les pilotes à maintenir leur concentration ;

— l’identification de signaux céré-

braux robustes pouvant être en- registrés dans un environnement opérationnel et traités en temps réel, pour isoler des images qui mé- ritent d’être étudiées ;

— l’amélioration des outils prothé-

tiques, pour leur assigner des capa- cités motrices et sensorielles ;

— le développement des capacités de

détection précoce du danger et d’ac- célération de la prise de décision.

Un autre point de réflexion porte sur l’utilisation des neuroscien- ces en contexte militaire mais cette fois dans un but de dété- rioration de la performance. Les travaux dans ce champ restent complexes dans la mesure où

les agents incapacitants recher- chés doivent à la fois remplir des conditions d’utilisation distinctes

des conditions thérapeutiques, et être conformes aux lois et traités internationaux.

Neurosciences et droit

L es principales lignes de réflexion développées dans ce module por-

tent essentiellement sur l’utilisation des neurosciences dans un contexte légal. Cette approche concerne :

— la définition de la responsabi-

lité : dans le cadre de la jurispru-

dence sur la punition et la respon- sabilité, le droit distingue les actes qui sont pleinement justifiés, ceux qui sont pleinement excusés et ceux qui méritent des circonstan- ces atténuantes. Mais, les progrès en neurosciences aboutissent en quelque sorte à affaiblir les notions de responsabilité et d’autonomie. Elles peuvent donc avoir un rôle non négligeable dans la sévérité de la peine infligée (analyse plus fine du degré de responsabilité, allon- gement du temps de détention de prisonniers jugés potentiellement dangereux pour la société),

— l’utilisation des neurosciences

dans la cour de justice. Elles y sont utilisées pour évaluer : la capacité d’écrire un testament, la capacité de l’accusé à plaider sa cause au moment de son procès pour raison de pathologie mentale, un change- ment de personnalité en raison de dommages cérébraux,

— l’évaluation des risques, qui cor- respond ici à l’appréciation d’une probabilité de récidive,

— la détection des fraudes et im-

postures. C’est dans ce domaine

– du moins est-ce le plus cité – que

les neurosciences semblent appe- lées à avoir un véritable impact en droit,

— l’évaluation de la fiabilité des souvenirs des témoins,

— les expertises médico-légales dans le cadre des blessures non accidentelles à la tête. C’est cer- tainement l’une des applications les plus pertinentes et utiles en droit. Sont ciblées ici essentielle- ment les blessures à la tête, d’ori- gine non accidentelle, chez les en- fants en bas âge et les nourrissons présentant le syndrome du bébé secoué.

On l’a compris, ce document de 250 pages environ tente une synthèse de ce que nous permettent de faire aujourd’hui les neurosciences, par- fois de façon brillante ou avec un regard critique (voir par exemple « intérêts et limites des techniques d’imagerie cérébrale, considéra- tions de neuroéthique »), parfois de façon nettement plus descrip- tive, neutre et un peu décevante (voir « éducation et apprentissage tout au long de la vie »). Certains développements nous semblent plus familiers, d’autres sont nette- ment plus nouveaux, et sans doute beaucoup plus problématiques (l’usage militaire des neuroscien- ces ou encore leur utilisation et leur impact en droit).

Il nous permet également d’entre- voir des applications auxquelles nous ne sommes pas nécessaire- ment préparés mais peut-être et surtout des points de réflexion, et probablement encore davantage de recherche, aux intersections disciplinaires, là où se forgent et se forment les propositions réelle- ment novatrices.

Actualités

Bibliographie

Actes du séminaire « Perspectives scientifiques et légales sur l’utilisa- tion des sciences du cerveau dans le cadre des procédures judiciai- res, Programme 3 Neurosciences et politiques publiques », Centre

d’analyse

stratégique,

décembre

2009.

Liens Web :

 

http://www.bulletins-electroniques.

com/rapports/smm12_024.htm

http://www.strategie.gouv.fr/neu-

rosciences/

http://royalsociety.org/policy/pro-

jects/brain-waves/