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Abord et psychothérapie individuelle d’adultes et d’enfants présentant un


deuil post-traumatique
par Marie-Frédérique BACQUÉ

| L’Esprit du Temps | Études sur la mort

2003/1 - N° 123
ISSN 1157-0466 | ISBN 2-84795-004-4 | pages 131 à 141

Pour citer cet article :


— Bacqué M.-F., Abord et psychothérapie individuelle d’adultes et d’enfants présentant un deuil post-traumatique,
Études sur la mort 2003/1, N° 123, p. 131-141.

Distribution électronique Cairn pour L’Esprit du Temps.


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ABORD ET PSYCHOTHÉRAPIE
INDIVIDUELLE D’ADULTES
ET D’ENFANTS PRÉSENTANT
UN DEUIL POST-TRAUMATIQUE

MARIE-FRÉDÉRIQUE BACQUÉ

RÉCAPITULATION DES DIFFÉRENTES FORMES DE COMPLICA-


TIONS DU DEUIL

La systématisation des travaux sur le deuil a débuté avec le XXe siècle à la


suite des recherches fondatrices de K. Abraham et S. Freud. J. Bowlby,
H. Deutsch, M. Klein ont développé l’école anglaise du deuil, aujourd’hui
bien connue grâce aux nombreux écrits de C.M. Parkes. M. Stroebe a, à son tour,
ouvert la voie du côté germanique puis néerlandais. Enfin, les américains, avec
E. Lindemann, E. Kübler-Ross, J.W. Worden et aujourd’hui H.G. Prigerson
ont, développé des recherches et des modèles thérapeutiques. Nous avons
longuement évoqué ces travaux dans différents ouvrages (1992, 1997, 2000)
et, aujourd’hui, nous souhaitons récapituler l’approche nosographique des
complications du deuil. Mais, pourquoi catégoriser ? Ne peut-on laisser le temps
au deuil ? L’approche thérapeutique justifie, en fait, la nécessité de sérier les
différents deuils, afin, d’adresser le patient « malade de son deuil » chez le théra-
peute le mieux indiqué, d’autre part, afin d’affiner les indications d’un éventuel
traitement.
Le tableau ci-dessous reprend la nosographie du deuil issue des travaux
précédemment cités.

Complications du deuil (M-F Bacqué, 2003)


1) En fonction du temps
– Deuil différé
– Deuil inhibé
– Deuil chronique

Études sur la mort, 2003, n° 123, 131-141.


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2) En fonction de la personnalité
– Dépression majeure réactionnelle à la perte
– Deuil traumatogène (Bacqué, 2002) ou deuil traumatique (Prigerson, 1997)
3) En fonction de la brutalité et/ou de la violence de la mort
– Deuil post-traumatique (Bacqué, 2002) ou deuil majoré d’un syndrome
psycho-traumatique

Pathologies du deuil
– Deuils psychiatriques (hystérique, obsessionnel, maniaque et mélancolique)
– Somatisations majeures liées à une absence de mentalisation de la perte ou
à une dépression aboutissant à l’absence de soin de soi (déni de symptômes
somatiques graves survenus au décours du deuil)

DÉFINITION D’UN DEUIL POST-TRAUMATIQUE

Nous appelons « deuil post-traumatique », l’état psychologique dans lequel


se trouve une personne qui échappe à une situation dramatique, brutale,
imprévue, de mort collective ou, de menace de mort à plusieurs. L’endeuillé est,
dans ce cas, frappé par un double traumatisme (il a manqué mourir d’une part et
il est témoin de la mort de proches connus ou inconnus).
Dans les deuils post-traumatiques, les troubles sont proches de ceux du
syndrome psycho-traumatique, mais compliquent, voire empêchent le travail de
deuil. Le processus de deuil est bloqué par la part de sidération inhérente au
traumatisme. La culpabilité d’avoir survécu, le sentiment de perte d’identité, dû
à la menace mortelle et au nombre de morts ou à la violence particulière de la
mort, empêchent la verbalisation. Les affects dépressifs restent masqués par le
côté spectaculaire des conséquences de l’événement. L’exclusion sociale qui
s’ensuit entraîne souvent une forme de victimisation qui aboutit soit à une focali-
sation sur l’événement douloureux et sa réparation, soit à une démentalisation,
en l’absence de soutien psychologique. La démentalisation correspond à l’inca-
pacité d’effectuer dorénavant des liaisons psychiques entre les représentations
internes, et aboutit à un fonctionnement mental factuel et actuel, caractérisé par
la répression mnésique du trauma.
La part traumatique d’un décès est essentiellement due à la violence de la
menace de mort ressentie par l’endeuillé. C’est elle qui entraîne le basculement
dans l’état de choc et d’hyper-vigilance qui conduit le traumatisé à « enregistrer »
la scène de prise de conscience de la mort comme un « film mnésique » destiné
à passer et repasser sur son « écran » cérébral diurne et nocturne. Une perte
traumatique engendre des images mentales répétitives qui constituent la mémoire
fragmentaire, constamment réprimée et constamment intrusive de la scène.
En revanche, dans l’exemple du décès d’un de ses parents, dramatique pour un
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D’ADULTES ET D’ENFANTS PRÉSENTANT UN DEUIL POST-TRAUMATIQUE

enfant, mais attendu, dans le cas d’une maladie grave. On observe que, s’il a été
préparé avec des soignants, le deuil se solde par des réminiscences normales de
la mort, puis par la construction de l’histoire de l’enfant et de sa relation avec son
parent, bientôt réintroduite dans son autobiographie. Sont mises en évidence ici
les différences fondamentales entre le pré-deuil (la perte préparée d’un proche),
qui se solde souvent par une intégration psychique du défunt et la perte trauma-
tique qui déclenche avant tout un « trou psychique » dans le réseau des repré-
sentations d’un individu. Cette désagréable métaphore du « trou psychique »,
reste cependant la meilleure pour exprimer la déliaison des processus de pensée.
La réparation nécessite alors la mise bout à bout de nouvelles représentations qui
constitueront des ponts avec les anciennes, gelées par le traumatisme. L’aspect
éminemment progressif de cette psychothérapie implique de reprendre les
pensées interrompues lors du choc. Or, le retour du traumatisme, provoque la
réminiscence de l’état émotionnel de ce moment constamment évité. Un cadre
contenant et rassurant est le minimum à apporter au patient. La méthode
associative lui permettra de se laisser porter par ses propres pensées déroulées par
contiguïté et d’arriver aux moments difficiles au moyen d’approximations
successives.

CARACTÉRISTIQUES DE LA PSYCHOTHÉRAPIE D’UN DEUIL POST-


TRAUMATIQUE

D’inspiration psychanalytique, notre approche est résolument basée sur le


respect de la subjectivité de la personne demandeuse et sur la primauté absolue
de ses besoins. Nous n’hésitons pas à parler d’urgence, dans la mesure où la
personne est sortie de son état de choc physiologique. L’approche psychologique
d’une personne traumatisée ne peut, bien sûr, pas se passer de conditions
physiques minimales. Elle doit cependant être proposée le plus rapidement
possible, surtout aux enfants. Soutien, dans un premier temps, voire maternage,
autant de positions à reconnaître, dans le contre-transfert, comme éloignant le
thérapeute de la neutralité. En effet, ainsi que le souligne Françoise Sironi pour
les victimes de torture politique (1999), il est difficile de ne pas se prononcer sur
la nature du traumatisme (catastrophe individuelle ou collective) ou sur le fait que
l’on est soi-même touché par le traumatisme. Nos collègues américains,
accueillant les new-yorkais traumatisés, l’ont bien montré lorsqu’ils se recon-
naissaient eux-mêmes, sous le choc, après l’attentat du World Trade Center.
Le traumatisme doit être reconnu, dans son objectivité, comme dans sa subjec-
tivité ; c’est une donnée obligatoire de l’alliance thérapeutique.
Le second paramètre réside dans l’absence de « forçage ». Non, il n’est
pas nécessaire de pousser la personne à raconter son traumatisme. La psycho-
thérapie post-traumatique n’est pas un débriefing. Cette scène catastrophique est
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d’ailleurs souvent indicible. Laisser le silence et parfois les mots s’égrener fait
partie de la reconnaissance de l’autre. Cet aspect n’est pas seulement éthique, il
est thérapeutique en soi, car il restitue son identité au sujet qui, souvent, a le
sentiment de l’avoir perdue, dans le contexte aléatoire de la mort provoquée par
un désastre. Utiliser d’autres supports, comme fréquemment avec l’enfant, le jeu
ou le dessin, facilitent, chez l’adulte, la mise en représentations. L’accès à la
mentalisation est très souvent bloqué par les perceptions massives qui ont
déclenché le sentiment d’absence de secours. Ces images mentales touchent en
réalité tous les registres sensoriels : visuel, auditif, tactile, mais sont aussi
attachées à l’hygrométrie, à la pression atmosphérique, au vent, aux odeurs et
sensations coenesthésiques et somesthésiques (étouffement, chute, écrasement,
impression de liquéfaction interne ou au contraire de solidification...). Elles ne
sont souvent mises en mot que par manque de métaphore ou tout simplement par
peur de re-plonger dans la répétition du traumatisme. Elles peuvent être abordées
par des biais variés : par l’intermédiaire d’un personnage fictif (marionnette pour
l’enfant, fauteuil vide pour l’adulte), d’un scénario ou en prenant la scène mentale
par le bout d’un cadre fictif. Ainsi avec un petit garçon de six ans : « tu dis que
tu sens l’image qui revient, elle est « sur le bout de ta langue », tu sens qu’elle va
revenir... Est-ce que tu peux voir ce qu’il y a en bas à gauche, dans un coin de
l’image ? As-tu envie d’en parler ? » et ainsi de suite, l’enfant peut décrire une
partie de l’image vue ou ressentie de façon à en parler et, progressivement, à se
départir des moments « enregistrés », pour les situer dans la catégorie des
souvenirs (pénibles, atroces) de sa vie. Les images sont inatteignables parce que
la personne refuse absolument de retrouver les émotions négatives ou ambiguës
qui y sont attachées. Mais si les représentations restent enfouies, les émotions
débordent souvent la censure consciente derrière laquelle le sujet les a placées.
Une deuxième censure, inconsciente celle-ci, sépare les émotions réactivées par
le traumatisme, de représentations plus anciennes, liées à des refoulements de
l’enfance. Un travail psychothérapique complet entraîne l’abord de ces aspects
liés, cette fois, aux antécédents psychologiques du patient. Mais alors se pose la
question de la demande du sujet. S’il n’a pas fait cette démarche auparavant,
il ne souhaite peut-être pas l’entamer dans ce cadre. Aussi faudra-t-il soulever
ce problème en temps voulu. Cela explique les difficultés de récupération à long
terme, puisqu’on observe plus de dépression chronique, chez les personnes trau-
matisées qui avaient déjà été victimes de mauvais traitements psychologiques ou
physiques dans l’enfance (North et al., 1994). C’est pourquoi elles resurgissent,
à la faveur d’un affaiblissement du contrôle de la censure sur l’inconscient et, en
particulier, au moment d’une baisse de vigilance ou mieux encore, dans les rêves.
L’énergie requise pour réprimer les émotions est à l’origine des comportements
typiques des endeuillés traumatisés. Chez l’enfant, l’attitude de prostration puis,
l’accès aigu d’excitation avec des comportements répétitifs, correspondent à la
discontinuité du fonctionnement psychique. Désinvestissement des activités
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D’ADULTES ET D’ENFANTS PRÉSENTANT UN DEUIL POST-TRAUMATIQUE

scolaires et détachement des habituels centres d’intérêt sont également des


signes, mais ils peuvent être absents, l’enfant poursuivant les apprentissages
comme un automate, pour ne pas penser. Chez l’adulte, le refus de l’engagement,
l’évitement de tout ce qui peut rappeler la scène et les moments de panique
lorsque celle-ci est réactivée, sont courants et motivent finalement l’absence de
recours à une aide. Ces comportements, difficiles à cerner par le patient lui-
même, nécessitent une confiance dans le thérapeute qui peut expliquer au besoin,
les impressions de devenir fou, d’avoir perdu son identité, de s’être « dissocié »
lors du traumatisme ou encore de se sentir coupable d’être vivant. Ces connais-
sances vont être acquises par le thérapeute lors de ses thérapies antérieures car,
même si les symptômes sont regroupés dans le cadre du deuil post-traumatique,
ils ne lui sont pas totalement inconnus. Ces manifestations surviennent effecti-
vement en dehors des deuils post-traumatiques, en particulier lors des séparations
non désirées. Certes leur intensité est moindre, mais le modèle psychanalytique
de Mélanie Klein laisse entendre que, sous des dehors fantasmatiques, des senti-
ments équivalents ont déjà été émis par tous, lors de la difficile période de la
séparation psychique avec l’imago maternelle.

SENSIBILITÉ À LA DÉPRESSION

Les facteurs traumatogènes du deuil, les plus difficiles à cerner, sont princi-
palement le sentiment subjectif de la brutalité de la mort et l’impréparation à la
réalité de la mort. Ils empêchent d’accéder à l’acceptation de l’irréversibilité de
la perte. Mais, si la dépression « naturelle » est évidente après un décès, elle
débouche en général sur une amélioration progressive de l’humeur puis sur un
réajustement psychique et social. Les endeuillés sont capables, après un certain
temps, de récupérer leur énergie libidinale et de réinvestir la vie, c’est-à-dire,
principalement, les relations avec autrui. Ce qui s’apparente à une guérison de
la déchirure liée à la perte et qui pourrait, finalement s’appliquer à tous, varie
cependant très largement à cause d’autres facteurs : personnalité, histoire indivi-
duelle et du groupe familial, nature du deuil.

FACTEURS LIÉS À L’HISTOIRE DU GROUPE FAMILIAL

De nombreuses études ont tenté de reproduire les observations suivantes :


la perte précoce d’un parent prédispose à des difficultés du deuil à l’âge adulte
et particulièrement à des refus de la séparation et une prolongation du travail de
deuil (Brown, 1966). Des études plus récentes proposent un suivi des enfants
endeuillés précocement, pendant au moins cinq à dix ans après la mort. En effet,
lorsque l’on compare des enfants non endeuillés et des enfants qui ont perdu
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un de leurs parents, c’est seulement en moyenne deux ans après le décès que la
symptomatologie dépressive apparaît dans le comportement (Worden et al.,
1996). En revanche, la douleur psychologique liée au parent malade s’exprime
pendant la maladie puis diminue entre 7 et 12 mois après la mort (Siegel et al.,
1996). Assister à la maladie terminale de son parent, c’est vivre son absence à la
maison, la « vacance » et la souffrance de l’autre parent. C’est être amené à palier
les difficultés en prenant des responsabilités. Le décès du parent peut donc
déclencher, paradoxalement, un soulagement dû à la reprise des activités couran-
tes et à un réaménagement des charges de travail et des responsabilités. Mais, la
perte d’un parent avant l’âge de onze ans conduit aussi à une idéalisation de ce
dernier et à une impossibilité d’en effectuer le détachement comme justement on
pourrait le faire, s’il était vivant. Cette représentation parentale archaïque n’est
jamais remise en cause comme c’est le cas à l’adolescence. Ainsi l’ambivalence
à l’égard des parents reste-t-elle non élaborée et ne permet pas la séparation.
Les récents apports des partisans de la résilience, n’ont pas, à notre avis, pour
autant annulé, cette option théorique. On observe a contrario que des enfants,
qui résistent particulièrement bien au décès de leurs parents, sont capables
de création et de développement personnel (Rutter, 1985). Mais échappent-ils
vraiment à la dépression ou ne présentent-ils pas, au contraire, des mécanismes
de défense particulièrement opérants pour ne pas sombrer ? Les résilients sont
reconnus pour leurs qualités d’adaptation ; mais il est moins fait état de leurs
relations affectives et de leur longévité (Hanus, 2001). La nature de la dépression
réside finalement dans son expressivité, puisque, si elle n’est pas productrice de
symptômes, elle n’est pas censée exister. Une compréhension poly-symptoma-
tique de la dépression est donc nécessaire : les symptômes psychiatriques
récemment observés dans la dépression majeure réactionnelle au deuil sont
décelables par un observateur extérieur et, en ce sens, ils justifient la décision de
traiter le patient. Cependant, la souffrance subjective, qui ne parvient pas à ce
stade d’expressivité, reste en deçà d’un dépistage médical. Cette souffrance
dépressive est souvent pérenne et se transmet entre les générations. Seule l’his-
toire du patient permet de tirer les fils enchevêtrés de la constitution de sa
personnalité en rapport avec le vécu familial.

LA MÈRE DÉPRIMÉE

La dépression maternelle est une étape très courante de cette construction


difficile parce qu’elle génère deux types de réactions intriquées : d’une part,
l’enfant est confronté à une diminution de l’expressivité maternelle de tendresse,
de chaleur, mais parfois plus prosaïquement et tout simplement, d’intérêt vital.
Ce désintérêt maternel se traduit chez le bébé par une suractivité pour provoquer
le regard de la mère et son attention. L’échec de cette tentative induira une
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D’ADULTES ET D’ENFANTS PRÉSENTANT UN DEUIL POST-TRAUMATIQUE

prostration croissante, pouvant aboutir à une dépression grave de l’enfant (sou-


vent marquée de phénomènes somatiques). Si ces situations sont rares parce que,
le plus souvent, l’enfant trouve un substitut à cette mère indisponible psycholo-
giquement, en revanche, la tentative de réparation maternelle opérée par l’enfant
est beaucoup plus courante (ces enfants deviennent parfois ce qu’Agnès Oppen-
heimer (1994) a appelé des enfants-adultes, c’est-à-dire des enfants qui, s’ils s’en
sortent physiquement et sans psychose, prennent très tôt des responsabilités
familiales, en « sautant » littéralement leur enfance. À l’âge adulte, ils présentent
cependant des phases de régression à des stades infantiles qu’ils sont justement
censés ne pas avoir vécu).

L’enfant va vivre un double mouvement : d’une part, il se sent coupable de


la tristesse maternelle et se déprime, d’autre part, il se sent investi de possibilités
exceptionnelles comme celles de guérir sa mère de sa dépression. Il va alors
développer des sentiments de toute puissance à son égard et ce, d’autant plus que
son père est absent, déprimé ou tout simplement incapable de déclencher les
mêmes affects que ceux largement tirés des tentatives de la séduction infantile.
Chez le tout jeune enfant, il semble en effet que le petit garçon s’en sorte moins
bien que la petite fille. Au cours de la première année en particulier, la dépression
maternelle entraîne chez les garçons, une diminution de leur niveau de dévelop-
pement à l’âge de quatre ans inférieur de 20 % à celui des filles, dans la même
situation. Les filles ne présenteraient pas cette période sensible, qui, par ailleurs,
n’existe plus dans la seconde année du développement pour les deux sexes.
Les bébés filles auraient donc de meilleures capacités à réguler leur état
émotionnel précoce, mais cette différence s’estompe très rapidement (Stoller,
1990). Les aspects œdipiens sont perceptibles à travers l’intérêt beaucoup
plus tardif développé par l’enfant pour sa mère et son père. Dans les familles
monoparentales, la tendance naturelle du garçon à prendre la place du père
semble encore plus justifiée, mais parfois les mères déprimées elles-mêmes,
trouvent inconsciemment plus simple de se confier à leur enfant, plutôt que
de se remettre en cause avec un interlocuteur adulte. La crainte de la mort
maternelle est alors un argument majeur de la tentation incoercible de tout
faire pour la protéger. Pour les mères dépressives et pour celles, qui plus
gravement, sont atteintes d’une maladie dépressive ou dépressiogène (comme
la sclérose en plaques ou des pathologies endocriniennes), les enfants courent
le réel risque de s’auto-proclamer défenseur maternel jusqu’au bout de leurs
forces. Plusieurs enfants, dont la mère était suicidaire durant de longues années,
ont été, malgré eux, entraînés dans cette attitude de surveillance de leur mère
et de défense pour sa survie. Les mamans, qui prennent des médicaments, dont
les enfants repèrent les effets secondaires, ou qui attentent à leurs jours, déclen-
chent des attitudes de protection chez leurs enfants afin de lutter contre l’angoisse
de perte.
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– Il y a eu une perte précoce parentale. En fonction du temps passé avec ses


deux parents et de l’investissement affectif donné par ces derniers, l’enfant a déjà
intériorisé une représentation suffisamment bonne de ses parents et peut
développer une certaine résilience (capacité à rebondir face à la perte). L’enfant
sera, à l’âge adulte, une personne capable de s’adapter aux réalités et susceptible
d’une créativité lui permettant de se défendre de la souffrance initiale. Lorsque
aucun parent de substitution ou « tuteur de résilience » (Cyrulnik, 1999) ne prend
la place du parent perdu ou absent, alors l’enfant risque de ne pas développer un
narcissisme souple et résistant face aux attaques de la vie. Cette fragilité le
conduira à une sensibilité dépressive et à des séparations et deuils compliqués.
– L’enfant a été élevé par des parents déprimés, dans ce cas, il peut développer
des attitudes de sur-maturité et de défense à l’égard de la faiblesse parentale. Les
enfants tentent de réparer les déficiences parentales en remplissant un rôle
protecteur et en maîtrisant les secteurs qu’ils peuvent occuper en fonction de leurs
possibilités. Ils conservent cependant une certaine incompréhension de la
réaction des parents et présentent angoisse de mort ou peur de la rechute
dépressive. Parfois ils ne veulent pas grandir par peur de l’identification aux
parents (souvent celui du même sexe). La culpabilité les étreint parfois car ils
imaginent être à l’origine des causes de la dépression parentale.
– La situation familiale est très difficile et la désorganisation de la société
(guerre, famine, catastrophe, terrorisme endémique) empêchent l’enfant d’avoir
une vie normale : très étrangement, on peut relever que les conditions les pires,
peuvent invalider des activités usuelles des enfants. Mais, pour autant, si les
parents conservent une disponibilité mentale suffisante et des aptitudes affectives
riches et stables, alors quels que soient les moyens matériels (sauf manque majeur
de nourriture), les enfants développeront, malgré tout, des aptitudes aux pertes
et aux séparations, suffisantes pour les parer contre les événements graves de la
vie. La mauvaise qualité des interactions précoces avec les parents est donc la
grande pourvoyeuse de complications du deuil à l’âge adulte.
Les psychothérapies de type psychanalytique (psychodynamique) sont
indiquées pour les personnalités se séparant difficilement de leurs objets.
Cependant, le transfert sur l’analyste des sentiments éprouvés pour les parents,
risque d’induire à nouveau la dépendance précédente. Pour résister contre cette
dépendance, le patient va mettre en place toute une série de mécanismes de
défense nécessitant une importante expérience de la part du thérapeute pour
poursuivre la thérapie. Les passages à l’acte peuvent être nombreux et tout
indicateur préjugeant de la perte d’autrui comme du thérapeute, déclenche fuite,
absences ou jalousie passionnelle. Mais c’est lorsque la dépression s’installe que
la thérapie est la plus risquée pour l’endeuillé. Il vit à nouveau la crainte d’être
à l’origine de la perte de l’autre, du fait même de son ambivalence. L’analyste est
mis au défi de rester « aimant », malgré les attaques de son patient, un peu comme
si ce dernier testait les limites du cadre de la thérapie. Être indépendant, supporter
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D’ADULTES ET D’ENFANTS PRÉSENTANT UN DEUIL POST-TRAUMATIQUE

la solitude parce que l’on a intériorisé les qualités du bon objet primitif qu’était
la mère, tels sont les gains de cette psychothérapie (ou psychanalyse) de
l’endeuillé qui vit un deuil traumatogène. Cependant, tous n’iront pas chez le
psychanalyste, aussi, la méthode psychanalytique peut-elle inspirer les psycho-
thérapeutes qui s’en approchent en en modulant le cadre. C’est ainsi que de
nombreux patients pourront être adressés par leur généraliste (formé) ou leur
psychiatre pour limiter les récurrences de la dépression à chaque nouvelle perte.
Nous insisterons cependant, sur le fait qu’un travail de groupe est peu favorable
à ces patients, car il leur est toujours facile de projeter sur un de ses membres, les
clivages ressentis à l’encontre de leurs parents. Le groupe sera alors plus
handicapé que capable de dénouer ces défenses.

Face au deuil post-traumatique, la rapidité d’action dans un premier temps, la


progressivité de la psychothérapie dans un second, semblent les mieux à même
de produire des améliorations.
Dans l’évaluation du traumatisme dominent les conditions de réalisation
(violence, imprévisibilité) de la catastrophe, la non-préparation du sujet, la nature
collective de la mort, le chaos social en lien avec la catastrophe ou issu des mêmes
causes. Mais pour compléter ce tableau extérieur au sujet, la recherche d’une
causalité endogène semble indispensable. Ainsi, toute répétition d’un trauma-
tisme antérieur, tout mauvais traitement physique et psychologique dans
l’enfance, toute perte parentale précoce doivent être prises en compte. Une fois
ces données intégrées, la méthodologie d’inspiration psychanalytique et fondée
sur les associations de pensées libres, permettra l’abord très progressif de la ou
des scènes traumatiques. Seul ce cheminement peut aboutir à la reconstruction
du tissu psychique détruit par le traumatisme. C’est seulement lorsque ce dernier
sera reconstitué que le travail de deuil pourra commencer.

Marie-Frédérique BACQUÉ
Maître de conférence habilitée à diriger les recherches
en psychopathologie à l’Université de Lille III
Vice-Présidente de la Société de Thanatologie

BIBLIOGRAPHIE

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RÉSUMÉ

Le deuil post-traumatique n’a été que très récemment défini. Il s’agit de la perte
d’un proche (pas nécessairement un être cher, mais une personne réellement ou
symboliquement investie, même pendant un temps très court), dans une situation
où l’individu vit lui-même une menace mortelle ou dans le cas d’un drame, d’une
catastrophe, d’un accident, d’une perte collective (caractéristiques exogènes de
violence et de brutalité de la mort). La prise en charge d’un tel événement nécessite
l’alliance avec un thérapeute qui ne peut rester neutre face à l’horreur issue de la
catastrophe humaine ou naturelle. De même, le soutien ne peut s’effectuer si le
thérapeute ne se fait pas le conteneur de la charge psychique réprimée pendant le
traumatisme. Enfin, le suivi thérapeutique est centré sur la mentalisation de l’évé-
nement et son intégration dans l’histoire du patient. Aucun forçage ne doit devancer
la narration de l’épisode traumatique. L’aptitude à la résilience ne correspond pas
au travail de deuil mais aux défenses mises en place pour survivre. Elle mérite elle
aussi une élaboration car la réussite sociale ou la créativité qui suivent un trauma-
tisme n’impliquent pas toujours la réalisation d’une vie affective riche et souple.

Mots-clés : Deuil post-traumatique – Psychothérapie – État de stress post-trauma-


tique – Complications du deuil – Résilience – Mentalisation.
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D’ADULTES ET D’ENFANTS PRÉSENTANT UN DEUIL POST-TRAUMATIQUE

SUMMARY

Post-traumatic grief has been defined only recently. It consists in the loss of
someone proach (not necessarily a kin of, but a really or symbolically investied
person, even for a very short time) in a situation where the person is threatened by
death, or in the case of a drama, catastrophe, accident or collective loss (brutality
and violence are exogeneic caracteristics of death). Taking care of such a person
needs an alliance with a therapist that cannot stay neutral in front of the horror.
Therapist must also contains the psychic burden repressed during the traumatism.
Therapeutic follow up is based on mentalization of the event and its integration in
the patient story. No resort to strenght may control the narration of the traumatic
episode. The resilience aptitud does not correspond to the grief work but to the
defense mechanisms needed to survive. It needs to be elaborated too because social
success or crativity that follow a traumatism does not mean realisation of a rich and
flexible affective life.

Key-words : Post-traumatic-Grief – Psychotherapy – Post-Traumatic-Stress-


Disorder – Grief Complications – Resilience – Mentalization.