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[MUSIQUE

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[MUSIQUE] Vous avez étudié,
dans la première leçon,
l'éthique d'Aristote,
un philosophe de l'antiquité grecque,
c'est-à-dire une éthique concernant
une vie qui est loin de la nôtre.
Est-ce que cela signifie
que l'éthique des vertus qu'il avait
formulée ne peut plus nous concerner?
Qu'elle est une affaire d'historiens,
et qu'il n'est plus question
de la vivre au présent?
La réponse n'est pas évidente.
Il est clair que l'on ne peut plus
vivre comme du temps d'Aristote.
Mais en réalité,
la question est plutôt, y a-t-il une
adaptation possible, dans les conditions
de notre monde, de l'éthique des vertus?
Et nous verrons dans le cours de cette
semaine que la réponse sera positive.
Toutefois, il faut commencer par
considérer les difficultés et
les obstacles opposés à une telle reprise.
Ils sont essentiellement
au nombre de deux.
Le premier obstacle,
c'est la notion d'obligation, de devoir.
Quand on pense en effet à
l'éthique chez les modernes,
il y a en toile de fond
la notion de devoir.
Et le moraliste,
dont on se méfie le plus souvent, est
celui qui traite de la science du devoir.
Et dans l'histoire, une telle évolution
a eu une conséquence très importante,
c'est que la vie morale peut
être distinguée du bonheur.
Non pas que se conduire de manière
éthique veuille dire nécessairement être
malheureux, mais être éthique n'implique
pas nécessairement le bonheur.
Au contraire,
il arrive que l'attitude éthique,
dans une situation donnée,
nous contraigne à être malheureux.
C'est une thématique que nous
retrouverons dans la prochaine leçon avec
l'éthique déontologique dont
l'expression fondamentale
a été donnée par le philosophe allemand
Emmanuel Kant, au XVIIIe siècle.
Nous anticipons donc un peu ici pour
comprendre ce qui fait la toile
de fond et les difficultés d'une reprise
moderne de l'éthique des vertus.
Veut-on une preuve qu'il arrive qu'on
ne puisse être heureux en étant moral?

et qui a pour conséquence d'être malheureux. pourraient avoir un accident. Mais allons un peu plus loin. Et pour cela d'ailleurs de le payer d'un très bon prix. et on propose à un artisan qui travaille pour la Cour de dire des mensonges.Eh bien pour cela il suffit de reprendre l'exemple typique des calomniateurs d'Anne Boleyn Kant avait pris cet exemple dans sa critique de la raison pratique. Mais maintenant voici une autre étape. sa femme. l'obéissance à l'obligation ne fait pas nécessairement le malheur. la deuxième. Alors il cherche à susciter des calomniateurs. Il refuse. Jusque là. on dit. qui ne se laisse pas corrompre. à un devoir. jusqu'au bout. On commence à dire c'est un homme qui se conduit moralement même quand cela coûte. mais elle peut l'entraîner. on va le calomnier. ses enfants. Là on aura l'exemple d'une moralité tenue exemplairement. mais qui fait votre malheur. à le menacer par exemple de cesser toute commande pour son commerce. Henri VIII voulait se débarrasser d'une de ses épouses. demeurer moral dans ce cas. et comme il résiste toujours le Pouvoir va encore plus loin. On dit maintenant que. ou d'être amené à être malheureux. on approuvera. on n'en est plus à lui offrir quelque chose. et il voulait trouver un moyen de la faire condamner à mort. pour un moderne. L'homme reste stoïque et dit qu'il ne mentira pas pour cela. Alors. refuse de se faire calomniateur afin de conduire à la mort une personne innocente de ce dont on l'accuse. jusqu'au bout. la moralité ne peut pas être articulée à la recherche du bonheur comme à une condition . on en est à commencer à le menacer. qu'il aime. Imaginons que cet homme. salir sa réputation. une conduite éthique droite. c'est bien obéir à une exigence. qui adopte une morale de type déontologique. en l'occurrence Anne Boleyn. La conduite morale peut donc être dissociée du bonheur. Conclusion de cet exemple. quelles sont les conséquences? La conséquence première c'est que. on approuvera cette attitude en disant que c'est un homme digne. Répétons-le. et dit que sa famille.

vous l'avez vu. et sur lequel le malheur s'abat. il a été un homme juste. et Job n'y comprend rien. elle dépend. Le péché. qui s'intitule le livre de Job. ou comme à un principe. qui dépend de la foi. des justes milieux. En deçà de cette vie. depuis très longtemps. Et puis. Dans le livre de Job. que l'on a changé d'univers par rapport à Aristote. eh bien l'exercice des vertus conduit à accomplir les plus belles potentialités que comporte ma nature d'être humain et. et l'exercice des vertus qui sont des médiétés. ou d'un don gratuit de Dieu. Eh bien. il est impossible de comprendre. par là même. inclination mauvaise qui a tout corrompu. il a été un homme bon. lié au christianisme. On peut songer par exemple. Première chose.nécessaire. et ce deuxième obstacle à une reprise moderne de l'éthique des vertus. et non pas de la pratique morale. me rend heureux. a été rendue mauvaise du fait d'une mauvaise inclination de la volonté humaine. la corruption de l'esprit humain par le péché. . c'est l'idée que la perspective du bonheur doit être repoussée au-delà de cette vie. il a fait tout ce qu'il fallait. des excellences. En effet. Être éthique. peut changer les choses. c'est tout simplement le christianisme. cette perspective du bonheur. Pourquoi? Parce que le christianisme a habitué nos esprits. à considérer deux choses. Job qui est un homme juste. c'est se réaliser soi-même. pour illustrer cela. elle dépend de circonstances qui nous échappent tout à fait. Et seule la grâce de Dieu. et le malheur s'abat sur lui. la vertu. On voit tout de suite évidemment. ou si vous préférez. deuxième chose. Seule une grâce peut changer les choses. Je parlais tout à l'heure d'un deuxième obstacle. en nous. a corrompu notre volonté. Dans l'éthique aristotélicienne. au livre de l'Ancien Testament. deuxième point important. à une loi. ce n'est pas obéir à une obligation. la nature. cette mauvaise inclination. Il n'était donc pas évident de pouvoir réintroduire cette idée d'excellence des vertus chez les modernes. vous l'avez compris.

ou devenue mauvaise. la nature est très aimante pour nous. on est amené à reconnaître. des erreurs ou des fautes. l'idée que la nature serait mauvaise. quant à soi. de loi impérative. Et de fait. pour pouvoir vivre. Les grands philosophes. et de même l'idée que le bonheur doive être. Nous constatons donc que. vont compléter le tableau en disant que. ça n'en est pas moins. de déséquilibres sociaux ou politiques. ou fait pleuvoir. Les hommes peuvent commettre. en parlant des épicuriens. Comme le rappelle Sénèque. présentent des modèles de constitution de la cité qui sont conformes à la nature des êtres et des choses. Aristote. Et on vit alors. Vous vous rappelez l'adage de Florian. dans une communauté d'amis. Eh bien. Et les épicuriens. véritablement. pour les Grecs. d'obligation impérative. et qui sont harmonieux. et que le bon gouvernement est inscrit dans la nature des choses. pour vivre heureux. si à un moment donné. le jardin d'Épicure est célèbre à ce sujet. rien ne va plus dans la cité. qu'on doive consentir à ce que le bonheur ne soit promis qu'au-delà de cette vie.d'un point de vue humain. il y a au moins deux obstacles considérables pour une reprise de l'éthique des vertus. eh bien il ne faut pas hésiter à se mettre en marge. mais il suffirait de retrouver la nature pour que l'équilibre revienne. mais cela ne remet pas en cause la bonté foncière de la nature. si Florian est un homme du XVIIIe siècle. pour les Grecs c'est une absurdité. . ou par un désordre de leurs affections. Les hommes s'en éloignent simplement. entre amis. que Dieu fait luire son soleil. sur les justes comme sur les injustes. à constater. pour les modernes. Platon aussi bien qu'Aristote sont d'accord pour dire que le modèle est la nature. d'ailleurs. ils peuvent conduire la cité n'importe comment. un adage épicurien. le bonheur d'être heureux en respectant la nature. et commettent en effet. Platon. Bref. par passion. indifféremment. l'intention de Dieu dans tout cela. vivons cachés. c'est la notion de devoir. essentiellement par ignorance. un moment. Ils peuvent dans certaines circonstances. Or.

portées par le christianisme.et le deuxième c'est la notion de péché. . et la notion de bonheur pour l'au-delà.