« Les doxosophes », Pierre Bourdieu.

« Je dis qu'opiner (doxazein) c'est discourir (legein), et l'opinion (doxa) un discours
explicitement discouru (logon eirèmenon). » Platon, Théétète, 190 a.
« Certains disent, en parlant des affaires de l'État, que ce sont des choses trop
compliquées et qu'il faut être un spécialiste pour les comprendre. Vous-même êtes-vous
tout à fait d'accord, plutôt pas d'accord ou pas du tout d'accord avec cette façon de voir ?
Tout à fait d'accord : 37 % ; plutôt d'accord : 35 % ; plutôt pas d'accord : 16 % ; pas du
tout d'accord : 10 % ; non-réponse : 2 %. » Ce court dialogue[1] ne porte aucune des
marques par où se désignent les objets de réflexion, socialement reconnus comme
dignes d'entrer dans le jeu de miroirs réfléchissant indéfiniment des objets déjà réfléchis
qu'évoque toute tradition lettrée. Pourtant, il ne devrait pas échapper aux familiers de
l'éristique que les implications de la question n'apparaissent complètement que si l'on
dégage toutes les implications d'une réponse qui suppose l'ignorance de ces
implications : obtenir une réponse à peu près universelle (98 %) à une question sur
l'universalité de la compétence politique, c'est établir qu'il n'est personne qui soit
politiquement incompétent au point de se déclarer incompétent à répondre à une
question sur sa compétence ou son incompétence à juger de la compétence ou de
l'incompétence politique. Mais ce n'est pas tout : on peut se demander si ceux qui se
déclarent à jamais incompétents à répondre à toute question politique autre que la
question (politique ?) de leur compétence ou de leur incompétence politique (72 % ),
détiennent la compétence nécessaire pour appréhender ce qu'implique leur aveu
d'incompétence. En effet, de deux choses l'une : ou bien ils disent vrai et toute
interrogation politique, y compris les sondages d'opinion, est sans objet, faute de
répondants et de réponses, ou bien ils disent faux, et les spécialistes qui produisent leur
réponse en produisant la question qui la produit devraient s'interroger sur la nature et la
fonction d'une compétence politique, logique et politicologique, qui leur donne pouvoir
de produire une interrogation si bien faite pour contraindre ceux qu'ils interrogent à se
dénier une compétence qu'ils possèdent et à s'en démettre à leur profit. Ainsi, en
demandant expressément un aveu d'incompétence que leurs questions ordinaires
obtiennent infailliblement, sous la forme du silence ou du discours extorqué, les
spécialistes de la « science politique » trahissent, par un retournement typiquement
socratique, qu'ils ignorent le principe de l'efficacité de ces questions : à savoir
l'inconscience heureuse de l'incompétence scientifique politiquement compétente qui
fait le doxosophe, comme aurait dit Platon, spécialiste de la doxa, opinion et apparence,
savant apparent et savant de l'apparence, bien fait pour donner les apparences de la
science sur un terrain où les apparences sont toujours pour l'apparence. Toute la
« science politique » n'a jamais consisté qu'en un certain art de renvoyer à la classe
dirigeante et à son personnel politique sa science spontanée de la politique, parée des
dehors de la science. Les références aux auteurs canoniques, Montesquieu, Pareto ou
Tocqueville, l'usage quasi juridique de l'histoire la plus immédiate, celle qu'enseigne la
lecture la moins extraquotidienne des quotidiens et qui ne sert qu'à penser l'événement
dans la logique du précédent, la neutralité ostentatoire du ton, du style et des propos, la
simili-technicité du vocabulaire sont autant de signes destinés à porter la politique à
l'ordre des objets de conversation décents et à suggérer le détachement à la fois
universitaire et mondain du commentateur éclairé ou à manifester, dans une sorte de
parade de l'objectivité, l'effort de l'observateur impartial pour se tenir à égale distance
de tous les extrêmes et de tous les extrémismes, aussi indécents qu'insensés[2]. La
« science politique » telle qu'elle s'est enseignée et s'enseigne à l'Institut d'études

politiques n'aurait pas dû survivre à l'apparition des techniques modernes de l'enquête
sociologique. Mais c'était compter sans la subordination à la commande qui, combinée
avec la soumission positiviste au donné tel qu'il se donne, devait exclure toutes les
questions et toutes les mises en question contraires à la bienséance politique, réduisant à
un pur enregistrement anticipé de votes, d'intentions de votes ou d'explications de votes
une science de l'opinion publique ainsi parfaitement conforme à l'opinion publique de la
science. De toutes les mises en question de la « science politique », la plus décisive est
celle que ces questions elles-mêmes suscitent et qui a toutes les chances de passer
inaperçue puisqu'elle prend la forme de l'absence de réponse[3] : en effet, la part des
personnes interrogées qui omettent de répondre, parce qu'elles s'estiment incompétentes
ou indifférentes, s'accroît — et de plus en plus fortement à mesure que l'on descend
dans la hiérarchie des conditions sociales et des niveaux scolaires — quand on va des
questions formulées de telle manière que les moins compétents au sens le plus complet
du terme, c'est-à-dire les plus démunis de savoir et de pouvoir politiques, donc de
discours politique, puissent s'y reconnaître, avec leurs intérêts quotidiens — qu'ils
n'appréhendent pas, le plus souvent, comme politiques —, jusqu'aux questions
formulées dans le langage officiel de la politique, qui font les beaux sujets du concours
de I'E. N. A., les grands cours de « Sciences po », les titres des « articles de fond » du
Monde et du Figaro et les catégories de l'entendement politique des producteurs et des
consommateurs ordinaires de ces différentes sortes de discours. Cette circulation
parfaitement circulaire des schèmes et des thèmes du discours politique légitime,
discours dominant qui se dissimule comme tel, et le sentiment d'évidence immédiate qui
s'observe toutes les fois que les structures objectives coïncident parfaitement avec les
structures intériorisées contribuent à mettre le discours « politique »[4] et la définition
implicite de la politique comme discours à l'abri de l'interrogation, en disposant à
l'adhésion immédiate à un monde social appréhendé comme monde naturel qui définit l'
« attitude naturelle » ou, si l'on veut, la doxa, et qui hante souterrainement les opinions
politiques les plus para-doxales. C'est cette définition de la politique comme discours
(et d'une espèce particulière) qui se trouve enfermée dans l'intention, constitutive de
l'enquête d'opinion, de faire énoncer des opinions et d'obtenir des jugements sur des
opinions déjà énoncées et qui, n'étant jamais explicitement formulée, parce qu'elle
semble aller de soi, exclut en fait ceux qui ne détiennent pas les moyens de tenir cette
espèce de langage, c'est-à-dire, plus précisément, d'entretenir avec le langage et ce qu'il
exprime le rapport quasi théorique qui est la condition de la production et de la
réception de discours d' « intérêt général » sur les questions d' « intérêt général »[5].
Identifiant la neutralité épistémologique d'une interrogation à la neutralité éthique de sa
formulation, on oublie que des questions qui, dans le meilleur des cas, n'exigent rien
d'autre en apparence qu'un « oui » ou un « non » s'adressent en fait, par un privilège
tacite, à des individus et à des groupes définis moins par une catégorie particulière
d'opinion politique que par l'aptitude à répondre « politiquement » à une question
« politique » : l'interrogation politicologique demande un enquêté apte non seulement à
déchiffrer et à manipuler les termes « spéciaux » du langage politique, mais à se situer
au niveau de quasi-abstraction où se situe communément le discours politique, tant par
la syntaxe de ses énoncés que par les références implicites qu'il enferme ; apte, plus
précisément, à reconnaître, au double sens, la question « politique », à la repérer comme
telle et à se sentir dans l'obligation d'y répondre et d'y répondre « politiquement », c'està-dire conformément aux normes de la politesse politique, avec des mots — et non des
coups, par exemple — et avec des mots politiquement polis — et non de ces gros mots
politiques, de ces mots politiquement grossiers, qui sont de mise, à la rigueur, dans les
meetings et les réunions publiques, mais sont exclus, sous peine de vulgarité, de tous

ces lieux neutres, proprement politiques parce que politiquement neutres, que les
Instituts des sciences politiques enseignent à fréquenter. Toute demande enferme la
demande implicite que celui qui répond sache ce qu'on lui demande. L'interrogateur et
l'interrogé ne conférant pas nécessairement la même signification et la même fonction à
la question, l'interprétation de la réponse n'a aucune chance d'être adéquate tant que ne
sont pas explicitées la demande inhérente à la question et la représentation que
l'interrogé se fait de la question et de la réponse qu'elle mérite. Dans le cas particulier,
cette demande tacite est une demande de discours, d'explicitation, qui exclut la
possibilité d'une réponse pratique. La demande politicologique exige implicitement
d'être traitée comme un objet autonome, un peu comme on ferait d'un test logique ou
d'un sujet de dissertation, qu'on lui accorde le sérieux ludique qui n'appartient qu'aux
exercices scolaires ou aux jeux de société et que l'on accepte de jouer sérieusement le
jeu du sérieux, c'est-à-dire de prendre assez au sérieux une situation évidemment irréelle
et imaginaire (si vous aviez un million...) pour parler à son propos in abstracto, c'est-àdire d'une certaine façon, à propos de rien. Cet art de la finalité sans fin, du parler pour
ne rien dire, du parler pour dire quelque chose plutôt que rien, n'est pas inconnu des
classes populaires ; mais il s'acquiert et s'emploie dans des situations où il conserve une
fonction sociale de première importance, à savoir d'affirmer et de réaffirmer l'existence
et l'unité du groupe dans et par la communication ; c'est au contraire dans les situations
neutres et neutralisantes de l'univers scolaire que les membres des classes privilégiées
acquièrent la disposition dissertative qui permet de parler sans aucune référence directe
à aucune situation pratique, de parler malgré tout lorsque le langage est dépouillé de
toutes les fonctions qu'il remplit dans ses usages pratiques. Ainsi, comme l'observe
Pierre Greco, la question « les amis de vos amis sont-ils vos amis ? » appelle des
réponses qui, même identiques, peuvent différer radicalement dans leur principe, selon
qu'elles sont le produit d'un simple calcul logique fondé sur la seule réécriture
syntaxique de l'énoncé lui-même ou de la référence mentale à l'univers concret des
amis ; de même, la réponse aux questions les plus typiquement politicologiques — qui
se reconnaissent entre autres indices à leur longueur, à leur complexité syntaxique, à
l'abstraction des termes employés — peut à la limite n'exprimer que le résultat d'une
analyse de la syntaxe de l'énoncé de la question qui, à la façon d'un sujet de dissertation,
constitue le support de la réflexion conduisant à la réponse, en dehors de toute référence
à la situation pratique. Mais, comme on le voit à l'évidence dans tel cas extrême où il est
demandé s'il existe une relation entre le conflit du Moyen-Orient et le conflit du
Vietnam, toute question proprement politicologique exige que les prises de position
particulières soient dérivées à partir d'un petit nombre de principes « politiques »
explicitement formulés, seuls capables de fonder les « options » cohérentes et
raisonnables du citoyen conforme qui ignore les passions et les pulsions irraisonnées et
impossibles de l'intérêt inconséquent ou de l'incompétence irresponsable. Ainsi
l'interrogation politicologique mesure non pas l'opinion politique, mais l'aptitude à
produire ce que l'on entend par opinion politique. C'est-à-dire, plus précisément,
l'aptitude à repérer le « politique » en tant que tel (ou même, en certains cas, à le
construire ou à le « dé-construire ») et à adopter à l'égard de l'expérience et du langage
le rapport neutralisant qui est la condition sine qua non de l'acquisition et de l'utilisation
appropriée de la culture « politique » comme compétence spécifique, elle-même
condition de la production d'un discours proprement « politique » en même temps que
de la réception d'un tel discours[6]. Rien d'étonnant si cette disposition qui n'est que la
spécification d'une disposition plus générale est le produit d'un type particulier de
conditions sociales, celles-là mêmes qui sont la condition de l'accès aux autres aspects
de la culture dominante. Il s'ensuit que l'occultation des « non-réponses » (par la

présentation des pourcentages recalculés) produit par soi un effet politique : une classe
(ou une fraction de classe) est en effet caractérisée d'abord par la probabilité qui lui est
attachée d'avoir une « opinion politique » sur un problème « politique » (et qui peut,
pour certaines catégories et certaines questions, être inférieure à 40 %), la probabilité
d'avoir l'une ou l'autre des opinions prévues par le questionnaire n'étant jamais qu'une
probabilité conditionnelle dépourvue de toute signification dès qu'elle cesse d'être
traitée comme telle. La probabilité d'avoir une opinion se trouve en outre
systématiquement surestimée : en effet, en proposant, comme on le fait le plus souvent
pour faciliter la recollection et l'analyse des informations, un choix de plusieurs
énoncés, donc en demandant de prendre position sur du déjà énoncé et en faisant ainsi
disparaître le travail d'énonciation, on présuppose tacitement que l'enquêté serait
capable de produire (ou même de reproduire) la proposition qui constitue l'énoncé de la
question, alors que le simple oui (ou même le non) qu'il peut toujours produire ne peut
être tenu pour un indice de cette aptitude que dans une fraction très faible des cas. On
fait ainsi disparaître, par une pétition de principe inconsciente, la possibilité de recueillir
l'information qui commande la signification susceptible d'être accordée à toutes les
informations directement recueillies. En outre, le logocentrisme — forme que
l'ethnocentrisme de classe prend logiquement chez les intellectuels — porte à
appréhender et à dénombrer comme des opinions politiques produites selon un mode de
production proprement « politique » les produits symboliques d'un autre mode de
production. Toute interrogation scientifique, il est vrai, y compris l'enquête
ethnologique, pourtant radicalement opposée, dans ses méthodes, à l'enquête d'opinion,
s'expose à exercer un effet de transmutation logique et politique par le seul fait de porter
l'implicite à l'état explicite sans le savoir et sans savoir tout ce qui est impliqué dans
cette opération. Du fait qu'elle s'en tient toujours aux opinions prises à leur valeur
faciale, omettant de s'interroger sur les modes de production différents dont elles
peuvent être le produit, c'est-à-dire sur les différents principes générateurs de discours
ou de pratiques indistinctement traités comme politiques, l'interrogation politicologique
porte au compte de la personne interrogée l'opération de constitution, c'est-à-dire de
prise de conscience et de prise de parole qui est en plus d'un cas le fait de l'interrogation.
Du même coup, elle traite comme opinion constituée selon les principes spécifiques de
la disposition proprement « politique » des réponses qui peuvent être le produit de la
mise en oeuvre des schèmes non spécifiques de l'ethos de classe, bien qu'elles soient
produites en réponse à des questions « politiques »[7]. Bref, faute de rompre jamais avec
le niveau phénoménal de l'opus operatum, c'est-à-dire de l'opinion formulée prise à sa
valeur faciale, pour construire le modus operandi, la « science politique » est
condamnée à ignorer que l'ensemble des énoncés-traités-comme-opinions que les
membres d'une société divisée en classes produisent à propos d'un ensemble de
problèmes résulte toujours d'un type de combinaison déterminé entre deux principes de
production, dotés de poids différents selon la modalité de l'interrogation et selon la
position des producteurs dans la structure sociale. Elle ne peut donc qu'ignorer tous les
effets « théoriques » et politiques (analogues à ceux de la consultation électorale) que
produisent l'enregistrement et l'analyse homogènes et homogénéisants fondés sur
l'ignorance de cette dualité. La maîtrise symbolique de l'expérience qui s'exprime dans
le discours socialement reconnu comme « politique » et qui suppose la mise entre
parenthèses de toute référence directe et exclusive à la situation dans sa singularité
s'oppose diamétralement à la maîtrise pratique qui peut orienter la pratique quotidienne
dans tout ce qu'elle a de politique sans accéder jamais à l'explicitation et à la,
verbalisation, moins encore à la conceptualisation. Tout oppose, du même coup, la
cohérence intentionnelle des pratiques et des discours engendrés à partir d'un principe

explicite et explicitement « politique », c'est-à-dire à partir d'un corpus de normes et de
savoirs proprement politiques, explicitement et expressément systématisés par des
spécialistes, et la systématicité objective des pratiques produites à partir d'un principe
implicite, donc en deçà du discours « politique », c'est-à-dire à partir de schèmes de
pensée et d'action objectivement systématiques, acquis par simple familiarisation, en
dehors de toute inculcation explicite, et mis en oeuvre sur le mode préréflexif. Sans être
mécaniquement attachées à la situation de classe, ces deux formes de disposition
politique lui sont étroitement liées, par l'intermédiaire principalement des conditions
matérielles d'existence dont les urgences vitales s'imposent avec une rigueur inégale,
donc inégalement aisée à « neutraliser » symboliquement, et de la formation scolaire
capable de procurer les instruments de la maîtrise symbolique de la pratique, c'est-à-dire
de la verbalisation et de la conceptualisation de l'expérience politique, cette maîtrise
pratique qui est acquise à travers une existence objectivement structurée par les relations
objectives constitutives de la structure des rapports de classe. L'inclination populiste à
prêter aux classes populaires une « politique » (comme, ailleurs, une « esthétique »)
spontanément et comme naturellement dotée des propriétés incluses dans la définition
dominante de la politique ignore que la maîtrise pratique qui s'exprime dans des choix
quotidiens (susceptibles ou non d'être constitués comme politiques par référence à la
définition dominante de la politique) trouve son fondement non dans les principes
explicites d'une conscience continûment vigilante et universellement compétente mais
dans les schèmes de pensée et d'action implicites de l'habitus de classe. C'est-à-dire, s'il
fallait s'en tenir aux formules simplificatrices ou simplistes de la discussion politique,
dans l'inconscient des classes plutôt que dans la conscience de classe. L'habitus de
classe n'est pas l'instinct de l'herbivore que certains veulent y voir. Et s'il est fréquent
que les membres des classes populaires tiennent un discours en contradiction avec luimême, avec le sens de leur pratique et avec leur condition objective, c'est que faute de
disposer des moyens de production de leur discours, ils parlent politique sans avoir de
discours politique, ou seulement un discours emprunté — au double sens —, étant alors
à la merci des porte-parole politiques qu'ils se donnent ou qui leur sont imposés, —
comme en d'autres domaines de leurs avocats ou de leurs médecins. L'absence, dans le
domaine de l'esthétique, des instances qui se donnent pour mission de porter au niveau
manifeste les principes implicites de la pratique des classes populaires suffit à interdire
de pousser trop loin l'identification des deux domaines. Toutefois, dans le domaine
politique comme dans le domaine esthétique, les pratiques et même les jugements
peuvent s'organiser de manière systématique sans que soient jamais explicitement
formulés les principes de leur production, à l'exception peut-être du principe de
conformité qui, empruntant plutôt le langage de l'éthique que celui de la politique, tend
à interdire l'identification sans réserve à des individus ou à des groupes dont les discours
ou les pratiques contredisent trop ouvertement les attentes inconscientes de l'ethos de
classe[8] : s'il en est ainsi, c'est que les principes des stratégies qui orientent les rapports
quotidiens entre les membres de classes différentes et, en particulier, le repérage des
marqueurs sociaux des positions de classe tels que les accents ou les styles de vêtement
et l'hexis corporelle, ont plus de chances d'accéder, partiellement au moins, à
l'explicitation — dans le langage de l'éthique ou de la psychologie spontanée plutôt que
dans le langage de la politique —, à l'occasion des échanges entre les membres de l'in
group qui précèdent et préparent ou suivent et exploitent les enseignements procurés par
les contacts avec l'out group. Sans sacrifier au goût des analogies incertaines avec la
relation d'incertitude, on peut supposer que, en tant qu'elle s'établit entre membres de
classes différentes, la relation entre l'enquêteur et l'enquêté ne peut manquer d'affecter la
nature et la modalité des informations recueillies par toute enquête portant sur les

relations entre les classes, ce qui est le cas, qu'on le sache ou non, qu'on le veuille ou
non, de toute enquête de sociologie politique. On n'entre pas dans une discussion
politique avec le premier venu et la sémiologie spontanée comme maîtrise pratique de la
symbolique des positions de classe (dont on postule spontanément qu'elle est liée aux
prises de position politiques) a pour fonction de rendre possible un évitement
méthodique de tous les « sujets brûlants », c'est-à-dire, au premier chef, des sujets
politiques, et d'établir le consensus provisoire qui, dans les contacts fortuits de la vie
quotidienne, ne peut s'instaurer que grâce aux lieux communs et au prix d'une vigilance
continue. Il est établi empiriquement que les discussions politiques s'instaurent le plus
souvent entre personnes d'opinions identiques : ce constat pose la question des moyens
par lesquels s'établit la sélection des interlocuteurs possibles. Il ne fait pas de doute que
la sémiologie spontanée permettant de repérer ceux avec qui « on peut parler politique
», donc de fuir les conflits ouverts, est d'autant plus indispensable que l'information
préalable est plus faible (comme dans les rencontres entre inconnus) et que le coût de
l'aveu maladroit est plus grand[9]. A tous les obstacles immédiatement visibles à la
conversation « neutre » entre membres de classes différentes s'ajoute l'hétérogénéité à
peu près totale des tropes et des topiques utilisés dans les circonstances où « il faut bien
dire quelque chose » (l'impérativité de la communication étant d'ailleurs très inégale
selon les classes et sans doute beaucoup plus intense dans les classes populaires).
L'enquête d'opinion crée une situation dans laquelle le premier venu vient poser des
questions politiques, sans même songer à invoquer la caution d'un tiers connu et
familier qui remplirait la fonction impartie à un système de marqueurs positifs dans les
interactions entre membres de la même classe ou d'une relation très étroite et très
ancienne, fondée sur le voisinage ou la parenté, entre membres de classes différentes[10].
Ne connaissant que l'impératif électoral de l'égalité formelle devant le questionnaire, qui
se conjugue avec l'impératif technique de la normalisation des instruments de
recollection, condition de la comparabilité formelle du matériel recueilli et surtout de
l'automatisation matérielle et mentale de l'analyse, la « science politique » ne peut
qu'annexer à l'ordre du discours politique les produits des principes implicites de
l'habitus de classe. Aussi l'effet politique de transmutation de l'implicite en explicite que
produit, en toute innocence méthodologique et politique, l'enquête d'opinion s'exerce-t-il
d'autant plus fortement que les producteurs de réponses sont plus complètement
dépourvus des instruments nécessaires pour appréhender comme « politiques » les
questions posées et pour leur donner une réponse et une réponse « politique » (c'est-àdire à mesure que l'on descend dans la hiérarchie sociale) et plus loin de satisfaire aux
conditions de production d'un corps d'opinions cohérentes et homogènes parce que
engendrées à partir d'un principe explicitement constitué. Grâce à cet effet
d'homogénéisation de l'hétérogène, la « science politique » peut produire à volonté,
c'est-à-dire à la demande, l'apparence de la cohérence ou de l'incohérence : soit qu'elle
mette en lumière les contradictions entre les valeurs de classe et les opinions
logiquement dérivables des principes politiques explicitement déclarés, opposant par
exemple les dispositions « autoritaires » des classes populaires à leurs opinions
révolutionnaires, soit qu'au contraire elle voie la, vérité de leurs opinions politiques
déclarées ou déléguées dans l' « autoritarisme » de leurs pratiques pédagogiques. Ainsi,
Lipset ne rompt avec l'irréalité de la « science politique » traditionnelle qui ne connaît et
ne peut connaître que l'universalité vide de l'homo politicus pour emprunter à la
psychologie de l'apprentissage et surtout à la sociologie de la transmission culturelle les
éléments d'une description des classes populaires qu'avec l'arrière-pensée de trouver
dans l' « autoritarisme » de ces classes (concept absent de tous les auteurs cités) le
principe de leurs choix politiques, trahissant ainsi, pour vouloir trop prouver, les effets

et les présupposés cachés de l'enquête d'opinion : armé d'une sorte d'hégélianisme du
pauvre, qui le porte à postuler implicitement l'unité des conduites « non politiques » et
des conduites « politiques », il opère ouvertement la réduction à l'ordre du « politique »
que la « science politique » opère de manière plus discrète, parce que plus inconsciente,
avec ses questionnaires et ses problématiques homogènes et homogénéisants parce que
strictement cantonnés dans l'ordre « politique »[11]. Mesurées à l'aune de règles tacites,
posées comme allant de soi, qui ne sont que l'universalisation des intérêts (au double
sens) des classes supérieures, les pratiques et les idéologies des classes populaires se
trouvent rejetées du côté de la nature, puisqu'elles cumulent tous les traits antithétiques
à la culture politique telle qu'elle s'acquiert à « Sciences po » ou à Harvard. Produit
syncrétique de l'amalgame des propriétés empruntées pour les besoins de la cause, — de
la bonne cause —, au sous-prolétariat, comme l'impatience millénariste, au prolétariat,
comme le rigorisme jacobin, ou à la petite bourgeoisie, comme le ressentiment répressif
qui, en certaines conjonctures, peut servir de base à des régimes fascistes, les classes
populaires selon Lipset sont naturellement autoritaires : c'est parce qu'elles ont
l'autoritarisme pour nature qu'elles peuvent adhérer en connaissance de cause à des
idéologies autoritaires ; c'est parce que leur intolérance les incline à une vision simpliste
et manichéenne de la politique qu'elles n'attendent le changement de leur condition que
de transformations rapides et brutales. Le « millénarisme évolutionniste » qui est le
couronnement naturel de cette théologie politique fait de l'élévation du niveau de vie et
d'éducation des classes populaires le moteur d'un mouvement universel vers la
démocratie américaine, c'est-à-dire vers l'abolition de l'autoritarisme et des classes qui
en sont porteuses, bref vers la bourgeoisie sans prolétariat[12]. Mais la vérité de cette
idéologie est tout entière contenue dans l'argument selon lequel, « plus à gauche »
(liberal and leftist) en matière d'économie, les membres des classes populaires se
montrent plus « autoritaires » que les classes supérieures « quand le libéralisme est
défini en termes non économiques » (c'est-à-dire quand il est question de libertés
civiques, etc.) et, incapables d'accéder au « désintéressement » (intéressé) qui définit
toute véritable culture, en politique comme ailleurs, ignorent le « libéralisme » que la
nouvelle bourgeoisie, si résolument non-répressive, au moins pour elle-même et pour
ses enfants, met au principe de son art de vivre. En fait, la proposition selon laquelle les
classes populaires sont autoritaires ne peut se donner les dehors du constat scientifique,
contrepied de l'aveuglement populiste, que pour autant que l'on ignore l'effet de
politisation des opinions que produit sans le savoir l'application uniforme de la grille
politicologique et les différences qui séparent, sous le rapport de la modalité doxique,
les certitudes pratiques de la morale pédagogique ou sexuelle et les opinions professées
sur les questions « politiques ». Si les membres des classes privilégiées sont dans
l'ensemble plus « novateurs » dans le domaine de la morale domestique tandis qu'ils
sont plus « conservateurs » dans le domaine plus largement reconnu comme « politique
», c'est-à-dire pour tout ce qui touche au maintien de l'ordre économique et politique et
aux rapports entre les classes (comme en témoignent leurs réponses aux questions sur la
grève, le syndicalisme, etc.), c'est à l'évidence que leur propension à prendre des
positions « novatrices » ou « révolutionnaires » varie en raison inverse du degré auquel
les transformations considérées touchent au principe de leur privilège[13]. Il se pourrait
même que la révolte contre les aliénations génériques — les seules à affecter aussi la
classe dominante, où s'expriment les intérêts particuliers de certaines fractions (en
ascension) ou de certaines catégories (les femmes ou les jeunes par exemple) de la
classe dominante — serve les intérêts de cette classe par ce déplacement de la
problématique vers les objets de discussion sans conséquence de la contestation interne
et par l'expulsion hors du champ des conflits politiques légitimes de tout ce qui touche

aux fondements de sa domination[14]. Et lorsqu'on sait qu'elles trouvent leur principe
dans l'universalisation de l'expérience particulière que certaines fractions de la classe
dirigeante font des aliénations génériques, on comprend que certaines dénonciations
généralisées de l'aliénation, qui peuvent coïncider avec l'exaltation mystique des vertus
politiques du prolétariat, se rencontrent avec le pessimisme conservateur, qui a le même
ethnocentrisme de classe pour principe, dans la condamnation des dispositions
répressives des classes populaires (ou de leurs mandataires), quand ce n'est pas dans la
condamnation de leur soumission excessive aux intérêts économiques. La « science
politique » ne peut apercevoir que la contradiction apparente entre les opinions
produites à partir de principes explicitement politiques et les dispositions et les
jugements ou les pratiques qu'elles engendrent disparaît, la plupart du temps, dès que,
cessant de s'en tenir à la lettre des discours, on s'attache à leur modalité, où se trahit le
mode de production selon lequel elles sont produites : le sourire ou le hochement de tête
sceptique, ironique ou impuissant, devant telle question irréelle ou déréalisante, le
silence, qui peut être aussi un discours refusé, la forme la plus accessible du refus de
discours, ou le discours lui-même qui, faute de se laisser enfermer dans les classes
prévues à l'avance du commentaire politique, ne peut apparaître que comme l'énoncé
maladroit des « notions » de la politicologie, autant de manifestations symboliques que
la politicologie ne peut que rejeter dans l'inaperçu ou l'insignifiant. L'intuition commune
qui repère à des impondérables de la posture et des manières, des nuances de
l'argumentation et de l'hexis, les différentes manières d'être « de droite » ou « de gauche
», « révolutionnaire » ou « conservateur », principe de toutes les doubles ententes et de
tous les doubles jeux, rappelle que le même habitus peut conduire à épouser des
opinions phénoménalement différentes (ne fût-ce que par l'effet d'allodoxia) tandis que
des habitus différents peuvent s'exprimer dans des opinions superficiellement (c'est-àdire électoralement) semblables et pourtant séparées par leur modalité. Étant donné que
le discours « politique » emprunte par définition le langage abstrait, neutralisant et
universalisant des classes supérieures et de leurs mandataires politiques ou
administratifs, toute tentative pour mesurer la compétence politique ou l'intérêt pour la
politique ne peut être autre chose qu'un test de connaissance et de reconnaissance de la
culture politique légitime. L'antinomie qui hante la « démocratie technocratique » n'est
jamais aussi visible que dans l'ambivalence de l'intention interrogative tournée vers le
savoir inégal et inégalement réparti de l'expert en même temps que vers la « spontanéité
créatrice » de la « personne », toujours supposée capable de produire une « opinion » là
où le spécialiste produit un « constat » ou un « jugement ». Bien que cela se voie moins,
au nom de l'idéologie qui veut que l'aptitude à juger politiquement soit la chose la
mieux partagée, les enquêtes d'opinion publique ne diffèrent aucunement, dans leur
principe, des enquêtes sur l' « information économique », sortes d'examens visant à
mesurer la connaissance et la reconnaissance que les enquêtés ont de l'économie savante
sans s'inquiéter de recueillir la compétence proprement économique qui oriente leurs
choix économiques quotidiens et leur confère du même coup la « rationalité » que les
économistes peuvent postuler dans leurs théories. Il serait naïf de s'imaginer qu'une
enquête de sociologie politique puisse être plus relativiste qu'une enquête d'économie et
qu'il suffise, pour échapper à toutes les difficultés, de formuler les questions, comme le
suggère Riesman, dans le langage propre aux enquêtés de chaque classe. La politique,
c'est ce qui se dit dans le langage de la « science politique » et dans ce langage
seulement : le principe de la dépossession politique réside, ici, dans l'imposition d'une
définition particulière de la politique légitime et des moyens légitimes d'action
politique, c'est-à-dire dans l'imposition du langage et d'un certain langage comme seul
mode d'action et d'expression politique légitime. Si la maîtrise du langage politique

dominant qui fait toute la compétence politicologique est communément identifiée à la
compétence politique, c'est qu'il participe de l'autorité que lui confère l'appartenance à
l'univers du discours légitime, celui de la science et de la culture savantes, et que ceux
qui l'utilisent sont souvent investis de l'autorité que confèrent les cautions universitaires.
Mais, plus profondément, l'imposition des limites du champ de l'action politique qui,
dans l'enquête d'opinion, prend la forme de l'imposition de problématique est encore un
effet, et sans doute des plus subtils, parce que les mieux cachés, de la domination
politique : la définition de la limite entre le légitime et l'illégitime qui, à la façon de la
délimitation sacerdotale du sacré et du profane, produit les profanes en politique, est en
effet l'enjeu premier du conflit pour le pouvoir politique. Les idéologues ne peuvent
apporter leur contribution au travail de domination en imposant leur problématique
politique que parce que l'état des rapports de forces permet l'imposition de la définition
de la politique la plus favorable aux intérêts de la classe dominante, celle qui fait du
combat politique un débat d'idées et un affrontement de discours, bref un combat où
seules sont admises les armes symboliques : sur ce terrain, la classe dominante est
imbattable, parce que le discours fort ne s'impose jamais par la seule force du discours,
la puissance des mots et la puissance sur les mots supposant toujours d'autres espèces de
pouvoir. Ce n'est pas par hasard que la neutralité stylistique, éthique et politique est la
propriété la plus rigoureusement exigée de tout discours politique dépolitisé et
dépolitisant, politiquement neutralisant parce que politiquement neutralisé : la
« science-politisation » est une des techniques les plus efficaces de dépolitisation. En
constituant une question comme politique dans l'univers de discours politicologique, la
« science politique » lui fait subir une « neutralisation » qui la met hors de prise et à
laquelle s'ajoute, souvent, la technicisation technocratique qui la met hors de portée. Les
variations des non-réponses selon le sexe, le niveau d'instruction ou la classe sociale,
c'est-à-dire, en gros, selon la probabilité d'avoir du pouvoir, à quelque niveau de la
hiérarchie sociale et dans quelque champ que ce soit, sont là pour témoigner que la
compétence, au sens précis de capacité socialement reconnue, est de ces aptitudes que
l'on ne détient que dans la mesure où l'on est en droit et en devoir de les détenir ; comme
les variations selon la saturation de la question en indices de conformité aux normes du
discours politicologique sont là pour attester que la « science-politisation » est une des
armes du combat entre les forces de dépolitisation — représentées, ici, par les
doxosophes — et les forces de politisation, forces de subversion de l'ordre ordinaire et
de l'adhésion à cet ordre, qu'il s'agisse de l'adhésion préréflexive et inconsciente d'ellemême qui définit la doxa ou de l'adhésion élective, en tant que négation de la possibilité
de l'hérésie, qui caractérise l'orthodoxie, opinion ou croyance droite et, si l'on veut, de
droite.
Notes
[1] Extrait d'une enquête de la S.O.F.R.E.S. réalisée avec le concours de l'Institut
d'études politiques.
[2] Les « face à face » télévisés constituent l'idéal réalisé de la représentation officielle
du combat politique comme jeu réglé : tout est mis en œuvre pour manifester la symétrie
entre les deux parties, l'organisation de l'espace, la ritualisation de l'échange (exposé des
résultats du sondage d'opinion, présentation des adversaires, tirage au sort, projection du
film, questions sur le film, etc.), l'ostentation de l'équité (tirage au sort, identité des
questions posées, égalité des temps impartis, etc.). Principal responsable de cette
exhibition de l'objectivité politicologique, le « meneur de jeu » (ancien élève de «

Sciences po », maître de conférences à « Sciences po », chroniqueur de « sciences
politiques » au journal Le Monde, journaliste politique de différents quotidiens et
responsable des sondages politiques à l'Institut français d'opinion publique) se doit de
manifester de toutes les façons — fût-ce par l'impatience qu'il oppose aux incartades de
ses « invités » — sa volonté de faire respecter les règles de la politesse politique et
surtout son souci obsessionnel de la neutralité (« M. Chirac, puisque jusqu'à présent
c'est vous qui avez commencé, dans la seconde partie, ce sera M. Marchais qui
commencera pour que la balance soit bien égale ». « Je vous signale à l'un et à l'autre
que nous avons déjà passé la moitié du temps et comme vous avez l'un et l'autre un
certain nombre de choses à dire...»).
[3] L’existence de non-réponses, dont la fréquence ne se répartit pas au hasard selon les
questions posées et selon les catégories d’individus interrogés, passe totalement
inaperçue, à moins qu’elle ne soit appréhendée, à la façon électorale, comme « apathie »
dont la science doit trouver le principe et le remède dans des propriétés particulières des
« apathiques ».
[4] On marquera le mot politique de guillemets toutes les fois qu’il sera employé
conformément à sa définition dominante, c’est-à-dire politicologique.
[5] Soit la définition que le meneur de jeu de l’émission « Face à face » donne du débat
politique conforme à ses vœux : « Il n’est plus utile du tout de dire que c’est un débat
politique. Je crois que si vous êtes d’accord, je vais commencer par vous demander à
l’un et à l'autre, et d’abord à M. Habib Deloncle, puisque c’est à lui de commencer, de
définir votre position d'ensemble, votre interprétation d’ensemble sur le problème et
puis ensuite vous présenterez des exemples qui seront choisis dans deux domaines,
d’abord l’éducation au sens large et ensuite l'information également au sens large et
puis ensuite, naturellement, vous pourrez conclure. »
[6] En un sens plus restreint — le plus communément retenu —, la compétence
politique peut être définie comme l’aptitude à ordonner un champ politique homogène
par la mise en œuvre d’un système de classement (et d’un système de discours autour de
ces classements permettant de mémoriser et de restituer les dénominations des
groupements politiques (y compris sous la forme chiffrée du sigle) et les noms des
hommes politiques, de rassembler les uns ou les autres dans des classes qualifiées
abstraitement et situées dans un espace politique qu’elles recouvrent en totalité. Si une
telle compétence est formellement identique à la compétence artistique (à cette
exception près qu’elle peut exister à l’état pratique sans s'accompagner d’une maîtrise
savante, ce qui n’est à peu près jamais le cas dans le domaine esthétique, puisque la
maîtrise pratique, qui suppose la familiarité avec les œuvres d’art, est le monopole des
classes qui ont aussi le monopole de l’accès à la culture savante), il n’en reste pas moins
que la rentabilité scolaire de la compétence politique (qui est exclue de la définition
proprement scolaire de la culture) est très inférieure à celle de la compétence artistique.
[7] Il suffit de considérer un domaine comme celui de l’enseignement, qui s’étend des
problèmes très explicitement constitués comme politiques pour l’ensemble des classes
sociales comme celui de la réforme universitaire ou de l’introduction de la politique à
l'université jusqu’à des problèmes qui ne sont perçus et pensés comme politiques que
par une minorité d’avant-garde (comme le choix des méthodes pédagogiques, ou
l'éducation sexuelle), avec tous les stades intermédiaires, pour voir se poser de manière

insistante, à travers les variations du taux de non-réponses selon le sujet abordé et la
classe sociale, le problème des différents modes de production des opinions politiques.
C’est ainsi que les questions relatives à l’éducation restent très souvent sans réponse
lorsqu’elles touchent aux fonctions les plus générales du système d’enseignement ou à
ses rapports avec les instances politiques tandis qu’elles suscitent des réponses très
fréquentes lorsqu’elles concernent ce que l’on pourrait appeler la morale pédagogique
de tous les jours.
[8] Seul principe explicite ou quasi-explicite des pratiques et des jugements «
esthétiques » des classes populaires, le principe de conformité impose des goûts «
simples » (par opposition à « m’as-tu-vu ? », à « chichis », « prétentieux », etc.) aux
gens « simples » (aux « gens comme nous ») ; en censurant ou en rejetant dans
l'impensable les aspirations esthétiques incompatibles avec la représentation intériorisée
de l’état de choses établi (« ce n'est pas pour nous » et « ça ne se fait pas » — sousentendu, pour des gens comme nous), il contribue à produire (dans la mesure au moins
où il les encourage et les légitime) des choix esthétiques à la fois directement
déductibles des conditions objectives (puisqu’ils assurent une économie d'argent, de
temps et d'effort) et parfaitement conformes à la norme interdisant de se distinguer de la
norme du groupe, c’est-à-dire « comme il faut, sans plus » (par exemple lorsqu’on
demande d’une coupe de cheveux qu’elle soit ou fasse « propre »). (Sur les principes
implicites des pratiques et des jugements esthétiques des classes populaires, voir P.
Bourdieu et al., Un art moyen, essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris,
Ed. de Minuit, 1970, p. 116-132).
[9] On peut, dans cette logique, supposer que l'interdépendance extrême qui unit les
membres de la communauté villageoise traditionnelle est un des principes,
paradoxalement, de l'absence de discussion politique, donc de mobilisation politique,
dans la classe paysanne : la politique est presque consciemment exclue parce qu’elle est
perçue comme capable de détruire l’unité, vitale, d’un groupe économiquement et
socialement hétérogène et pourtant très fortement intégré par l’unité de résidence.
[10] Toutes les fois que, allant à l’encontre des préceptes naïvement objectivistes, qui
portent à voir dans la distance entre l’enquêteur et l’enquêté une garantie d’objectivité
(ainsi, la distance n’étant jamais perçue que sous la forme géographique, nombre
d’instituts de sondage interdisent à leurs enquêteurs d’interroger les gens de leur
localité), on instaure l'interrogation avec des interlocuteurs auprès de qui elle aurait pu
s’établir de manière à peu près « naturelle », soit directement, soit par la médiation d’un
garant personnel ou institutionnel, les personnes interrogées remarquent spontanément
qu’elles n’auraient jamais parlé le même langage dans la relation formelle avec un
enquêteur anonyme (et de fait la « science politique » a remarqué depuis longtemps que
les opinions extrêmes sont toujours sous-représentées dans les opinions recueillies). A
supposer que la relation ait même pu s'établir : on sait que les refus de répondre sont
particulièrement nombreux dans les enquêtes politiques (ce ne sont pas les responsables
de la « correction » des échantillons dans les instituts de sondage qui nous démentiront).
[11] Ici encore, 1’ethnocentrisme qui porte à assumer comme allant de soi la définition
dominante de la politique et le positivisme méthodologique se conjuguent pour exclure
la possibilité d'appréhender aussi bien la compétence politique à l’état pratique — ce qui
supposerait le recours à des techniques telles que l’histoire de la vie politique ou
l'observation dans des situations « normales » ou dans des périodes de crise politique —

, que ce substitut de la compétence politique savante qu’est la compétence minimale
nécessaire pour opérer (conformément aux règles du jeu politique en vigueur) la
délégation des choix politiques — ce qui supposerait l'utilisation d’un questionnaire qui,
se situant explicitement au niveau politique, restituerait le champ complet des prises de
position politiques en les rapportant chaque fois aux instances chargées de les produire
et de les légitimer (partis, églises, etc.).
[12] Cette idéologie trouve son instrument de preuve dans le comparatisme de grand
manager de la recherche, attentif à recueillir à chacune de ses escales la collection des
journaux semi-officiels (comme dit I. de Sola Pool) et les opinions et les enquêtes
d’opinion les plus récentes des doxosophes indigènes plutôt que les informations
circonstanciées et systématiques qui, en définissant les conditions théoriques et
techniques de la comparabilité, interdiraient les comparaisons formelles.
[13] Les réponses à ces deux types de questions s’organisent selon des structures
strictement inversées dans les classes supérieures et les classes populaires.
[14] La délimitation du champ de la discussion et de la contestation légitime et des
armes légitimes de la lutte politique est, on le verra, un des enjeux et une des armes
fondamentales de la lutte politique (cf. par exemple le débat sur la politisation des
syndicats).

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