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CULTURE & IDÉES SPORT & FORME QUE MANGERONS-NOUS DANS LE FUTUR ? AU BRÉSIL, PAYS
CULTURE & IDÉES
SPORT & FORME
QUE MANGERONS-NOUS
DANS LE FUTUR ?
AU BRÉSIL, PAYS DU FOOT
ET DE LA CORRUPTION
Samedi 6 juin 2015 ­ 71 e année ­ N o 21892 ­ 4 € ­ France métropolitaine ­ www.lemonde.fr ­ Fondateur : Hubert Beuve­Méry ―
UNIQUEMENT EN FRANCE MÉTROPOLITAINE,
EN BELGIQUE ET AU LUXEMBOURG

AlexisTsipras défie le FMI et les Européens

La Grèce n’a pas remboursé à l’échéance prévue le FMI. Grâce à une clause qui n’avait été invoquée que par la Zambie dans les années 1980, elle reporte son engagement à la fin juin

athènes - correspondance

U ne fois de plus, le gouver­ nement grec a pris tout le monde par surprise, au

risque d’irriter ses partenaires européens. Jeudi 4 juin au soir, Athènes a décidé de ne pas rem­ bourser une échéance de 300 mil­ lions d’euros au Fonds monétaire international (FMI). Athènes pré­ fère régler au FMI l’ensemble de ses échéances du mois (1,6 mil­ liard d’euros) le 30 juin. Cette faci­ lité de paiement, prévue par le FMI, n’avait pas été utilisée depuis la Zambie dans les années 1980. Alexis Tsipras essaie ainsi de se donner du temps pour négocier la dernière ligne droite de l’accord avec ses créanciers afin de déblo­ quer une tranche de 7,2 milliards d’euros, dont le pays a besoin.

Ce devait pourtant être la se­ maine de l’accord final entre la

Grèce et ses créanciers. Alexis Tsi­ pras semblait confiant en sortant de son dîner, mercredi, avec le pré­ sident de la Commission euro­ péenne, Jean­Claude Juncker. « Ne vous inquiétez pas », assurait le premier ministre grec, à Bruxelles. Athènes n’hésite pas à prendre de court ses partenaires euro­ péens, mais il s’agit pour lui de calmer l’orage qui s’est abattu chez ses partisans à son retour de Bruxelles. Une pluie de déclara­ tions de membres et de députés du parti de la gauche radicale Sy­ riza a suivi la publication jeudi dans la presse grecque des con­ tours de l’accord proposé par Bruxelles. Alexis Tsipras pré­ voyait de s’adresser au Parlement grec, vendredi en fin de journée, pour calmer la tempête.

adéa guillot et alain salles (à paris) LIRE LA SUITE PAGE 2

Polytechnique: la réforme radicale proposée à Valls ▶ Fin du classement de sortie, suppression de
Polytechnique:
la réforme radicale
proposée à Valls
▶ Fin du classement
de sortie, suppression de
la solde des élèves, regroupe­
ment avec le plateau de Saclay:
Bernard Attali propose une
révolution pour redresser l’école,
en perte de vitesse
Elèves de
Polytechnique,
à Palaiseau,
en octobre 2009.
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FRANCOIS GUILLOT/AFP

CLIMAT

RÉCHAUFFEMENT :

2 DEGRÉS

DE PLUS,

UN DÉSASTRE

ASSURÉ

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PRÉSIDENTIELLE 2017

SARKOZY ET HOLLANDE, ENVERS ET CONTRE TOUS

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SYRIE

TÉHÉRAN ENVOIE DES TROUPES AU SECOURS D’ASSAD

→ LIRE PAGE 5
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AREVA, LA FAILLITE D’UNE AMBITION NUCLÉAIRE

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Delmas-Marty : « Une guerre civile mondiale et permanente»

La juriste s’inquiète des dérives de l’Etat de droit face au terrorisme

ENTRETIEN

L’ apparition de l’organisa-

tion criminelle dite “Etat

islamique” sur les ruines

de l’Irak et de la Syrie brouille en-

core davantage les distinctions entre guerre et paix, entre crime et guerre. Avec qui conclure un traité de paix ? Tous les ingrédients sont réunis pour une guerre civile mondiale et permanente. » Alors que le Sénat français débat sur le projet de loi sur le renseigne­ ment et que les Américains re­ voient les dispositifs légaux en­ cadrant les activités des services de renseignement, la juriste Mi­ reille Delmas­Marty, professeure de droit reconnue, s’alarme de la transformation de la justice pé­ nale en « justice prédictive » pour lutter contre le terrorisme, « une sorte de dilatation de la responsa- bilité pénale qui englobe des com- portements de plus en plus éloi- gnés de l’infraction ». La réponse sécuritaire des dé­ mocraties occidentales depuis le 11­Septembre peut­elle être effi­ cace ? « La violation des principes

ED ALCOCK/MYOP POUR « LE MONDE »
ED ALCOCK/MYOP POUR « LE MONDE »

fondamentaux n’a pas produit de résultats très convaincants en ter- mes de sécurité, c’est le moins que l’on puisse dire. On peut craindre que Ben Laden ait gagné son pari. Il souhaitait détruire la démocratie, il avait en tout cas pressenti qu’il al- lait la jeter dans les bras de Big Bro- ther», explique l’universitaire.

L’entretien avec

Mireille Delmas-Marty

CULTURE & IDÉES PAGES 4-5

Comment les services secrets allemands ont espionné la France

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Etats-Unis: les données de 4 millions de fonctionnaires

piratées LIRE PAGE 4

Folle croisade contre le film «Much Loved»

CINÉMA

Interdit au Maroc au motif qu’il comporterait « un outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine », le long­ métrage de Nabil Ayouch sur le milieu de la prostitution a suscité des réactions haineuses et relancé le débat sur la liberté d’expression. Cette fiction, très documentée, présentée à Cannes à la Quinzaine des réali­ sateurs, montre le milieu de la prostitution au Maroc, avec une police complice du tourisme sexuel, de ses clients étrangers ou marocains. Des messages de haine ont en­ vahi les réseaux sociaux pour dénoncer le film et l’image qu’il renvoie du Maroc. Des appels au meurtre du réalisateur et de l’ac­ trice principale, Loubna Abidar, ont été publiés sur Facebook. « Le débat porte désormais sur la liberté d’expression, chèrement acquise au Maroc », déclare au Monde Nabil Ayouch.

LIRE P. 14 ET LA TRIBUNE DE LAURENT BEURDELEY P. 12

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SAMEDI 6 JUIN 2015

2 | international 0123 SAMEDI 6 JUIN 2015 Alexis Tsipras arrive au ministère de l’ éducation,

Alexis Tsipras arrive au ministère de l’éducation, à Athènes, le 2 juin.

ANGELOS TZORTZINIS/AFP

Tsipras pris en étau entre l’UE et son parti

Confronté à la fronde de nombreux membres de Syriza, le premier ministre grec défie le FMI et Bruxelles

suite de la première page

« Les propositions présentées par les institutions à Bruxelles mardi soir sont des positions extrêmes qui ne peuvent être acceptées par le gouvernement grec », affirmait un communiqué des services du premier ministre Alexis Tsipras. « Nous nous attendions à ce que cette négociation finale soit com- pliquée mais là c’est trop éloigné de ce que nous pouvons accepter et cela met le feu à l’aile gauche de notre parti », regrette une source gouvernementale grecque. Le gouvernement grec s’oppose notamment toujours à toute nou- velle baisse des retraites, exigée par les créanciers, et souhaiterait que soit inscrit dans cet accord le principe d’une renégociation ul- térieure de la dette qui s’établit toujours à 177 % du PIB. Pour le ministre de l’intérieur, Nikos Voutsis, les propositions sont « plus douloureuses » que celles acceptées par le précédent gouvernement conservateur grec d’Antonis Samaras. Le ministre du travail, Panos Skourletis, dé- nonce, lui, « une guerre » contre la Grèce « avec tous les moyens de pression dont dispose le capita- lisme moderne ». Sur le site Inter- net Iskra qui relaie les opinions de la plate-forme de gauche, un cou- rant interne à Syriza mené par le ministre du redressement collec- tif Panayiotis Lafazanis, un article appelle ouvertement à la « rup- ture » et « à une solutions alterna- tive », c’est-à-dire clairement une sortie de la zone euro. Alexis Tsipras, conscient du fait que près de 70 % des Grecs souhai- tent le maintien du pays dans la zone euro, lutte pour convaincre sa propre majorité du bien-fondé de sa stratégie de négociations. Pour l’instant, la ligne du compro- mis qu’il incarne reste prioritaire au sein du parti, ce qui devrait lui permettre le moment venu, lors- qu’un éventuel accord devra être validé par le Parlement, d’exiger une discipline de vote. Mais il per-

dra certainement au passage les députés les plus radicaux. Le parti de la gauche radicale Sy- riza n’a remporté aux élections du 25 janvier que 149 sièges sur les 300 que compte le Parlement grec. Tsipras s’est donc allié avec le parti de droite nationaliste des Grecs indépendants (Anel). Il peut compter ainsi sur 13 voix supplé- mentaires. Anel s’est jusqu’ici ré- vélé un partenaire à la fois silen- cieux et discipliné et affiche pour l’instant profil bas sur les récents développements.

« Besoin de stabilité »

Alexis Tsipras devrait aussi pou- voir compter sur les 17 voix du parti de centre gauche To Potami (La Rivière), qui a déjà annoncé qu’il voterait l’accord tout comme une partie du PASOK (socialistes). Son président, Stavros Théodora- kis, confirme au Monde qu’il vo- tera en faveur de l’accord, mais reste très critique sur le gouverne- ment Tsipras : « Le Syriza fait par- tie de l’ancien système politique où les partis croient qu’ils peuvent s’en sortir avec des promesses. Ils sont proeuropéens en Europe et popu- listes en Grèce. Alexis Tsipras s’inscrit dans cette tradition qui est un drame pour notre pays. » Alexis Tsipras a jusqu’ici tou- jours refusé l’idée d’élections an- ticipées et souhaiterait pouvoir aller jusqu’au bout de son mandat de quatre ans sans faire replonger le pays dans une nouvelle pédiode d’instabilité politique. Mais s’il gagne avec les voix de l’opposi- tion, cela voudra dire qu’il n’a plus de majorité au Parlement. Alors, des élections seraient quasiment inévitables. « Nous avons besoin de stabilité pour travailler et pou- voir imprimer notre vision de la Grèce car, pour l’instant, notre ac- tion est paralysée par ces intermi- nables négociations », regrette un membre du gouvernement. Lors de la campagne électorale, Syriza avait en effet beaucoup promis. S’attaquer à la pauvreté, au chômage, aux oligarques, à la

fraude fiscale ou encore relever le salaire minimum et réformer l’administration. Au final, une di- zaine de lois et décrets ont été vo- tés depuis février, mais la plupart des mesures phares ont soit été abandonnées (les privatisations auront bien lieu), soit repoussées à plus tard. « Nos créanciers ont exigé de nous que nous ne prenions aucune mesure ayant un impact sur le budget de l’Etat, ce qui limite évi- demment considérablement nos initiatives », reconnaît le ministre chargé de la réforme administra- tive, Georges Katrougalos. « Pour autant, dire que nous n’avons rien fait est mentir, affirme t-il. Dans mon seul domaine, j’ai déjà fait adopter une loi le 11 mai qui pré- voit, notamment, la réembauche

« Syriza appartient à l’époque où les partis pensaient s’en sortir avec des promesses»

STAVROS THEODORAKIS

président du Potami (centre)

de 4 000 fonctionnaires licenciés sous le précédent gouvernement. » Pas franchement de quoi plaire aux créanciers qui redoutent que l’équipe d’Alexis Tsipras ne détri- cote les réformes imposées ces dernières années. « Oui, c’est vrai que l’on détricote, reconnaît sans

complexe M. Katrougalos. Ces me- sures étaient d’une inspiration néolibérale qui est à l’opposé de notre programme. » Le chantier crucial de l’évaluation et de la ré- forme de l’Etat reste pour l’instant en souffrance. « La plupart des ministres sont des cadres du parti qui ne font rien et passent leur temps à la télévi- sion à expliquer ce que devraient faire les ministres français ou alle- mands », soupire M. Theodorakis. Loi du 19 mars sur la lutte conre la crise humanitaire, loi du 21 mars sur l’échelonnement en 100 versements des dettes fisca- les, loi – à forte valeur symbolique pour le peuple de gauche grec – sur la naturalisation des enfants issus de l’immigration dite de la 2 e génération (c’est-à-dire nés et sco-

larisés sur le sol grec)…, le gouver- nement d’Alexis Tsipras travaille plus que ne le prétendent les par- tis d’opposition, qui l’accusent d’immobilisme et d’incompé- tence. Mais aucun résultat ne se fait encore sentir dans le domaine de la fraude fiscale ou de la lutte contre l’oligarchie, tant vantée durant la campagne. Seule action à ce jour : l’arrestation tapageuse, le 24 avril, de Léonidas Bobolas, fils de l’un des principaux ma- gnats de l’économie grecque, ac- cusé de fraude fiscale. Après quel- ques heures passées chez le juge d’instruction, il sera relâché con- tre un engagement de payer 1,8 million d’impôts sur des capi- taux transférés en Suisse. p

adéa guillot (à athènes) et alain salles

La Grèce retarde ses remboursements au FMI

athènes a finalement décidé de se donner un peu de marge de manœuvre et pris ses créanciers par surprise. Y compris le principal intéressé : le Fonds monétaire international (FMI) a confirmé, jeudi 4 juin au soir, qu’il venait tout juste de recevoir une demande de la Grèce de différer au 30 juin ses remboursements pour le mois de juin. Athènes, qui devait envoyer un premier chèque de 300 millions d’euros au FMI le 5 juin, puis trois autres (336 millions le 12 juin, 560 le 16 et 336 le 19 juin), devrait donc faire un paiement global de 1,6 mil- liard d’euros le 30 juin, a précisé le FMI. C’est la première fois, depuis qu’ont com- mencé les premiers plans d’aide à la Grèce en 2010, que le pays n’honore pas une de ses échéances. Le Fonds dit avoir dû donner son feu vert automatiquement, cette faci- lité de paiement existant dans ses statuts, même si elle n’est que très rarement acti- vée. Jusqu’ici, seule la Zambie s’en est servie, dans les années 1980… Cette demande d’Athènes a jeté un froid chez ses autres créanciers (Banque centrale européenne et Union européenne), le gou- vernement Tsipras ayant dit à plusieurs re- prises, ces derniers jours, qu’il paierait le 5 juin. « Ne vous inquiétez pas », avait lancé, mercredi, Alexis Tsipras en sortant de son

dîner, à Bruxelles, avec le président de la Commission, Jean-Claude Juncker. Chris- tine Lagarde, la directrice générale du FMI, s’était déclarée « confiante » jeudi… Pourquoi la Grèce a-t-elle fait ce choix de dernière minute ? Probablement autant par tactique que par défiance à l’égard de ses partenaires : cela lui permet de gagner quel- ques jours de négociations. Du temps né- cessaire pour préparer sa majorité à endos- ser le futur accord avec les créanciers, qui a tout d’un nouveau programme d’austérité.

Eviter une faillite

Le pays, dont les caisses sont quasi vides, avait, selon des sources européennes, les moyens de débourser les 300 millions du 5 juin. Mais pas les 336 millions du 12 juin. S’il payait le FMI le 5 juin, cela l’obligeait à décrocher un accord dans les jours qui sui- vaient, afin que les prêts conditionnés à cet accord (en tout 7,2 milliards d’euros) soient débloqués vite. Angela Merkel espérait éviter que le sujet grec pollue « son « G7 (du 7 au 9 juin, en Ba- vière). C’est peut-être raté. Depuis le 1 er juin, la chancelière pilote en direct les négocia- tions avec le président François Hollande, les deux dirigeants voulant absolument éviter une faillite de la Grèce aux consé-

quences incalculables pour la zone euro. Cette demande d’Athènes au FMI va t-elle pour autant compromettre les négocia- tions avec ses créanciers ? A priori non, esti- ment deux sources proches des discus- sions, « même si ce n’est pas très bon pour améliorer l’atmosphère des négociations ». Selon nos informations, jeudi soir, M. Tsi- pras a assuré à la chancelière et au président français qu’il n’était pas question de prolon- ger indéfiniment les négociations. Ce qu’espèrent toujours les parties, c’est un accord politique dans les jours qui vien- nent. Pour qu’un feu vert formel puisse être avalisé lors d’un Eurogroupe (réunion des 19 ministres des finances de la zone euro), idéalement avant le 11 ou le 12 juin. Et que les 7,2 milliards soient versés avant le 30 juin, date d’extinction du plan d’aide. Le gouvernement Tsipras refuse la ré- forme radicale des retraites que voudrait lui imposer le FMI, qui impliquerait des baisses de pension, et un système de TVA à deux taux. En revanche, selon nos informations, un accord est très proche sur la marge de manœuvre budgétaire d’Athènes pour 2015 et 2016 (un niveau du surplus primaire d’en- viron 1 % du PIB en 2015 et 2 % en 2016). p

cécile ducourtieux (bruxelles, bureau européen)

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SAMEDI 6 JUIN 2015

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Les Kurdes de Turquie se détournent d’Erdogan

La poussée annoncée du parti prokurde HDP aux législatives du 7 juin affaiblirait les islamo-conservateurs

REPORTAGE

batman (turquie) - envoyée spéciale

T out a commencé au dé­ but du mois de mai quand, les uns après les autres, les chefs des

grandes tribus kurdes de la région de Batman (sud-est) ont annoncé haut et fort qu’ils n’allaient plus

voter pour le Parti de la justice et du développement (AKP, islamo- conservateur au pouvoir) au mo- ment des élections législatives du dimanche 7 juin. Jusque-là, pour tous les scrutins précédents, l’AKP avait pu compter sur le soutien d’une bonne partie de l’électorat kurde du sud-est du pays, mais cette époque est révolue. Déçus par la politique ambiguë du président Recep Tayyip Erdo- gan sur la question kurde, les grandes familles de la région, les clans Raman, Alpahanlar, Baravi, lui tournent désormais le dos au profit du Parti démocratique du peuple (HDP, gauche, prokurde), une petite formation susceptible de faire de l’ombre aux islamo- conservateurs. Dirigé par Selahattin Demirtas, un avocat charismatique de 42 ans, ancien fondateur d’une section d’Amnesty International à Diyarbakir, le HDP est bien placé pour franchir le seuil des 10 % de suffrages nécessaires, ce qui lui permettra d’envoyer cinquante- cinq députés au Parlement, contre vingt-neuf actuellement. De cette façon, le parti prokurde sera une véritable épine dans le talon de M. Erdogan, brisant son rêve d’avoir une majorité des deux tiers à l’As- semblée, qui lui permettrait de modifier la constitution pour s’at- tribuer davantage de pouvoir. Assis à la terrasse d’un café au centre-ville de Batman, Burhan Saran, 49 ans, raconte comment il

a décidé de voter HDP, après avoir

démissionné de l’AKP, dont il était

membre depuis 2003. L’homme est un ancien « gardien de vil- lage » (korucu), une milice kurde progouvernementale mise en place au moment de la guerre des années 1990 entre l’armée turque et les rebelles du Parti des tra- vailleurs du Kurdistan (PKK, inter- dit en Turquie). Bien que le HDP soit la vitrine politique légale du PKK, Burhan Saran a complète- ment tourné casaque, certain dé- sormais que « seul le HDP est capa- ble de contrer l’ambition présiden- tielle démesurée de M. Erdogan ». « Il m’a déçu, car il n’est pas allé au bout de ses promesses envers les Kurdes », explique Burhan. Il dit avoir perdu confiance « au moment du siège de Kobané », la ville kurde syrienne attaquée par les djihadistes de l’organisation Etat islamique (EI) à l’automne 2014. M. Erdogan avait alors prédit sa chute, tandis que son gouver- nement s’était longtemps fait prier avant d’ouvrir la frontière pour laisser passer les combat- tants kurdes d’Irak et de Turquie. Burhan va entraîner dans son sillage un millier de personnes, soit les membres de son clan te- nus de suivre sa consigne de vote. Depuis qu’il a pris sa décision, il occupe son temps libre à visiter les chefs de village situés autour du sien pour les convaincre de faire comme lui. Le clan Raman, qui s’est massi- vement rallié au HDP, compte

Le libre arbitre est une notion relative dans ces régions kurdes. Un mot du chef, et les membres du clan obéissent

près de 20 000 électeurs. Celui d’Alpahanlar, dont est issu Mehdi Eker, le ministre de l’agriculture de l’actuel gouvernement AKP, est partagé. Près de 300 personnes ont rejoint le parti prokurde, les autres sont indécis. La plupart des tribus qui ont changé de camp étaient, depuis des lustres, des ré- servoirs de voix au service des partis conservateurs. Le libre arbitre est une notion relative dans ces régions kurdes où le mode de vie traditionnel est bien ancré. Un mot du chef, et les membres du clan obéissent. Le travail de persuasion est néan- moins fondamental. Pour rallier les clans, le HDP a mis le paquet. Par le biais du Congrès de la so- ciété démocratique, une organi- sation de la société civile réputée proche du PKK, des « commis- sions de persuasion » ont été mi- ses en place. Elles sont composées d’une dizaine de membres, digni- taires religieux, « barbes blan- ches », anciens notables.

Retournement de situation

Süleyman Özdemir, 70 ans, an- cien cadre de la société pétrolière Tupras, à Batman, fait partie d’une de ces commissions. « Avec une dizaine de mes proches, nous sommes allés convaincre des per- sonnes qui votaient jusqu’ici pour l’AKP ou le CHP [Parti républicain du peuple, l’ancien parti d’Ata- türk aujourd’hui dans l’opposi- tion] de ne plus le faire et de don- ner leurs voix au HDP », explique le vieil homme. « Ça se fait uniquement par le dialogue, la persuasion. On expli- que simplement à nos interlocu- teurs à quel point le changement leur sera bénéfique », souligne-t-il. Son frère, Faris Özdemir, qui a fait naguère deux mandats de député au Parlement pour un parti de centre droit, se démène lui aussi pour ramener des voix au HDP.

L’agence européenne de surveillance des frontières change de dimension

Le directeur exécutif de Frontex, le Français Fabrice Leggeri, relève une « prise de conscience » des Etats face à l’afflux de migrants

bruxelles - bureau européen

A gence chargée de la sur- veillance des frontières de l’Europe, Frontex se

muera-t-elle demain en une orga- nisation quasi militaire ? Ses agents feront-ils la chasse aux passeurs criminels ? Constatant avec effroi le flux chaque jour plus massif de migrants, certains diri- geants européens semblent le souhaiter. Pas Frontex. « Frontex est une agence civile. Sa logique est civile. C’est une auto- rité civile », martèle le directeur exécutif de l’agence, le Français Fabrice Leggeri. Une façon de prendre ses distances avec le volet militaire de la décision de l’Union

européenne (UE), qui annonçait,

le 18 mai, sa volonté de mettre en place une opération navale visant

à « casser » l’activité des réseaux

de trafiquants. La tactique, bru- tale, risque de détourner le pro- blème en modifiant les trajectoi- res empruntées. « On observe déjà un report des routes vers la Grèce », observe M. Leggeri. Les Européens attendent l’aval du Conseil de sécurité des Nations unies et le débat tourne au ralenti, Moscou et Pékin exigeant une de- mande du régime libyen (d’où partent les migrants). Celui-ci est en pourparlers avec Federica Mo- gherini, la haute représentante de l’Union européenne pour les af- faires étrangères. En visite à Paris mardi 2 juin,

M. Leggeri, ancien du ministère de l’intérieur français, a toutefois conscience que son organisation prend une tout autre dimension depuis quelques mois. Les budgets grossissent : l’agence a obtenu une rallonge de 25 millions d’euros cette année, les moyens des opéra- tions « Triton » (en Italie) et « Po- séidon » (en Grèce) de sauvetage en mer ont été renforcés, les effec- tifs augmentent… « Il y a eu une prise de conscience », constate-t-il.

Dimension européenne

L’immigration est, de fait, un sujet « populaire » dont s’émeuvent les responsables politiques soucieux de rassurer une opinion éplorée par les naufrages, mais aussi in- quiète d’un afflux massif d’étran- gers. Si l’Europe est vouée à ac- cueillir ceux qui fuient la guerre,

elle s’efforce de repousser ceux qui tentent « seulement » d’échapper à la misère, les « illégaux ». Il reste toutefois à les identifier. Frontex a recensé 100 000 fran- chissements irréguliers depuis le début de l’année, contre 40 000

Frontex a recensé 100 000 franchissements irréguliers depuis le début de l’année

un an plus tôt, pour la même pé- riode. Pour ceux en provenance de Syrie et d’Erythrée, l’asile est assuré. Pour les autres, l’avenir est incertain. A l’issue d’auditions menées notamment par Frontex, et d’examens divers, certains se- ront reconduits chez eux. Pour accélérer ce « tri », à la de- mande des Vingt-Huit, Frontex prête main-forte à des Etats débor- dés. A Catane, en Sicile, un point chaud de l’immigration clandes- tine, un véritable état-major se met sur pied, mêlant des agents Frontex aux effectifs d’Europol, l’agence européenne de police, d’Eurojust (pour la coopération ju- diciaire) et d’Easo (bureau euro- péen d’appui pour l’asile). La gestion des frontières, chasse gardée des Etats, prend peu à peu une dimension euro- péenne. « Il serait temps », souf- fle le chef de Frontex, confiant dans le fait que les Etats accepte- ront d’accueillir chacun leur part de demandeurs d’asile et de réfu- giés, comme le propose la Com- mission européenne. Frontex facilite également les retours forcés de migrants qui ne peuvent prétendre au statut de ré- fugiés. En 2014, l’agence a affrété environ 30 avions pour renvoyer les illégaux dans leur pays d’ori- gine. Il ne fait pas de doute que ce nombre grossira. « Les Etats sont demandeurs. » p

jean-pierre stroobants et claire gatinois (à paris)

« Seul le HDP est capable de contrer l’ambition présidentielle démesurée de M. Erdogan »

BURHAN SARAN

sympathisant du HDP

Le mouvement n’a pas tardé à gagner Adiyaman, Van, Suruc, où des milliers d’électeurs ont an- noncé qu’ils changeaient de bord. A Siirt, quelques tribus ara- bes ont rejoint les Kurdes en si- gne de mécontentement. « Les Arabes ont compris que le HDP n’était pas un parti exclusivement fait pour les Kurdes et qu’il repré- sentait les intérêts de toutes les minorités ethniques de ce pays », assure Süleyman. Difficile de dire si les voix kur- des suffiront à changer la donne. Toutefois, le retournement de si- tuation dans les régions du sud- est en dit long sur la popularité croissante du HDP. Réputé con- servateur, attaché aux principes de l’islam sunnite, l’électorat kurde est en train de se tourner vers un parti de gauche enclin à défendre les droits des chrétiens, des femmes et des homosexuels. Selahattin Demirtas a obtenu 9,8 % des voix lors de la présiden- tielle d’août 2014, remportée par M. Erdogan au premier tour avec 52 % des voix. Il espère pouvoir

améliorer ce score aux législati- ves du 7 juin. C’est la première fois depuis 2002 qu’un parti kurde se pré- sente aux élections. D’habitude, les candidats prokurdes se pré- sentaient en indépendants et, une fois élus, ils formaient un groupe au Parlement. Cette fois-ci, le HDP joue son va-tout. S’il parvient à franchir le seuil des 10 % imposé aux partis pour en- trer au Parlement, il aura gagné son pari. En cas d’échec, toutes les voix qu’il aura recueillies iront à l’AKP, selon le système propor- tionnel en vigueur en Turquie. A la faveur du processus de paix lancé par les islamo-conserva- teurs, les Kurdes ont gagné en li- berté et le courant politique issu du PKK a gagné du terrain. La plu- part des municipalités des ré- gions kurdophones sont entre ses mains. Le mouvement a sa propre police et ses propres tribu- naux, prisés pour leur efficacité et leur respect de la coutume. Sa- bri Kaya, la trentaine, médecin à Diyarbakir, reconnaît avoir eu re- cours à cette justice parallèle pour régler un litige sur des terrains dans son village. Selon lui, les tri- bunaux coutumiers sont actifs dans la défense des femmes victi- mes de violence. « Les femmes vont voir les sages qui composent ces tribunaux quand elles veulent se plaindre de leurs maris violents ou volages, lesquels sont forte- ment incités à se corriger. C’est un outil assez efficace pour régler les problèmes », estime-t-il. p

marie jégo

LE CONTEXTE

les problèmes », estime-t-il. p marie jégo LE CONTEXTE RÉFORME DE LA CONSTITUTION Les législatives du

RÉFORME DE LA CONSTITUTION

Les législatives du 7 juin en Tur-

quie seront un test pour le prési- dent Recep Tayyip Erdogan,

61 ans, qui veut faire passer le

pays du système parlementaire en vigueur aujourd’hui à un ré- gime présidentiel fort, taillé à la mesure de ses ambitions. Si son Parti de la justice et du développement (AKP, islamo- conservateur) recueille les deux tiers (367) des 550 sièges de dé- putés au Parlement, il pourra modifier la Constitution et élar- gir ses prérogatives. Avec 330 sièges, la convocation d’un référendum est possible. A 229 sièges, son projet d’hyperprési- dence s’effondre.

INTENTIONS DE VOTE

Crédité de 40 à 42 % des inten-

tions de vote, selon les instituts de sondage, ce qui constitue un sérieux recul par rapport aux

49 % obtenus aux législatives de

2011, l’AKP devrait rester le pre- mier parti de Turquie. Mais sa popularité a décliné. La pers- pective d’un régime présidentiel ne semble guère séduire l’élec- torat turc. Selon une enquête publiée en mars par l’institut de sondages Gezici, 77 % des Turcs y sont hostiles.

torat turc. Selon une enquête publiée en mars par l’institut de sondages Gezici, 77 % des

4 | international

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SAMEDI 6 JUIN 2015

Deutsche Telekom a espionné la France pour la NSA

Des documents internes à l’opérateur allemand confirment sa participation à l’interception de données

L es services secrets alle- mands (BND), agissant pour le compte de l’Agence nationale de sé-

curité américaine (NSA), ont es- pionné la France par l’intermé- diaire du groupe de télécommu- nications Deutsche Telekom. Des documents internes à cette entre- prise, la plus importante en Eu- rope dans ce secteur, auxquels Le Monde a eu accès, montrent comment elle a intercepté, au moins de 2005 à 2008, sur ordre du BND, les flux de communica- tions gérés par France Télécom et transitant par l’Allemagne. Les autorités allemandes, actuel- lement accusées de complicité d’espionnage avec la NSA, entre 2005 et 2015, des intérêts écono- miques et politiques européens, affirmaient qu’il était impossible de connaître l’identité des cibles visées, car les listes auraient été depuis détruites par leurs services secrets. Ces documents de Deuts- che Telekom, détenus par la com- mission d’enquête parlementaire allemande sur les activités de la NSA et révélés par le député Verts autrichien Peter Pilz, attestent, au contraire, que France Télécom, de- venue Orange en 2012, disposerait des moyens d’identifier les per- sonnes ou entreprises espionnées grâce à ces pièces. Par ailleurs, les auditions, me- nées à huis clos par la commis- sion d’enquête du Bundestag, de membres du BND et de Deutsche Telekom ont livré de nouveaux éléments sur la toile tissée par l’espionnage américain en Eu- rope, et notamment en France. « Face à ces faits inacceptables, es- time la députée européenne Eva Joly, associée à M. Pilz dans cette dénonciation de la surveillance américano-allemande, il faut qu’une enquête judiciaire soit ouverte au plus vite à Paris, c’est là qu’Orange a son siège social. La France ne peut pas rester sans réaction quand on voit que la Bel- gique, les Pays-Bas ou l’Autriche ont déjà déposé plainte. » La pleine intégration de Deuts-

déposé plainte. » La pleine intégration de Deuts- La station d’ écoutes des services de renseignements

La station d’écoutes des services de renseignements allemands, le BND, à Bad Aibling (Bavière), utilisée par la NSA. P KNEFFEL/AFP

che Telekom dans le dispositif de surveillance du BND et de la NSA date du 1 er mars 2004. C’est la date qui figure au bas d’un protocole d’accord signé par Dieter Mayr pour le compte du directeur du BND et par Bernd Köbele, agissant pour le PDG du groupe de com- munication. Selon ce contrat, le groupe de télécommunication al- lemand, qui était, jusqu’en 1996, une filiale de la société publique Deutsche Bundespost, s’engage à intercepter, à l’insu des câblo-opé- rateurs, tels que France Télécom, le flux massif de données de com- munications transitant sur son territoire. Une pratique sans doute facilitée au fil des années puisque les deux opérateurs his-

toriques français et allemand ont engagé, à partir de 2009, des rap- prochements industriels.

Collecte massive de données

« Ce protocole, explique M. Pilz,

venait, pour Berlin, encadrer une activité jusque-là totalement dé- bridée. Entre 2002 et 2004, il n’y avait aucune limite aux intercep- tions américaines et du BND via Deusche Telekom. » Ce qui per- mettait à la NSA de collecter mas- sivement des données concer- nant des intérêts allemands. En théorie, le BND et la NSA n’espion- naient, d’après ce protocole, que le « transit » et non plus les inté- rêts nationaux. On a vu, depuis, que cela n’avait pas empêché les

services américains d’espionner une entreprise comme Siemens. Quinze membres du BND étaient installés dans les locaux de Deutsche Telekom. Pour la

seule année 2005, selon les docu- ments de la commission d’en- quête du Bundestag, « 51 lignes de transit à destination de la France », transportant chacune des flux massifs d’informations, ont été interceptées. Le 4 décem- bre 2014, un membre du BND a expliqué aux parlementaires alle- mands le fonctionnement de ce détournement. « Les routes sont électriques ou de fibres optiques, cela veut dire qu’une bretelle de dé- rivation est installée (…). Une par- tie continue vers l’opérateur, (…)

une autre partie va au BND. » A partir de 2005, l’ensemble du trafic intercepté a été renvoyé vers le centre d’interceptions, installé en Bavière, à Bad Aibling. Dans cette base, les opérateurs alle- mands travaillent aux côtés d’em- ployés de la NSA dans le cadre du JSA (Joint Signal Activity). Tous ont connaissance de la nature des ci- bles américaines. Interrogé par la commission d’enquête du Bun- destag, le directeur du BND, Ge- rhard Schindler, a indiqué, le 21 mai, qu’il n’y avait rien d’illégal à cela tant que cette collecte ne con- cernait pas des intérêts allemands. Les cibles sont fixées par la NSA. En 2005, sur les 256 « lignes de transit » retenues, 94 lignes tra-

Deutsche Telekom a intercepté, pour le compte du BND, des flux de communications gérés par France Télécom

versaient l’Union européenne, 40 connectaient des Etats membres de l’UE avec d’autres pays du continent comme la Suisse, la Russie, l’Ukraine ou la Turquie, 122 étaient raccordées avec des territoires dans le monde entier, notamment l’Arabie saoudite, le Japon ou la Chine. En revanche, tous les câbles concernant le Royaume-Uni, proche allié des Etats-Unis, ont été exclus de cette interception par le BND et la NSA. Les « sélecteurs » ou clés de re- cherche, comme des noms, des numéros de téléphone ou carte de crédit, permettent ensuite à la NSA d’analyser le flux de données col- lectées. Ce tri est notamment fait par trois centres SCS (« Special Col- lection Service »), selon une note de la NSA datée du 31 juillet 2009. Deux se trouvent à Vienne et l’autre à Paris, lié, comprend-on, à l’ambassade des Etats-Unis. Les relevés d’interception de Deutsche Telekom sur les câbles gérés par France Télécom fournis- sent un certain nombre de carac- téristiques techniques qui per- mettraient d’orienter les recher- ches sur l’identité des victimes de cet espionnage. Les principaux centres de traitement des données de l’opérateur historique français sont cités en clairs, comme à Reims ou à Paris. Reste à savoir si le groupe français sera disposé à le- ver le voile sur ces affaires sensi- bles sachant qu’Orange, comme l’a déjà démontré Le Monde, a joué exactement le même rôle que Deusche Telekom pour le compte des services secrets français… p

jacques follorou

Washington victime d’un nouveaupiratage

Les pirates ont eu accès aux données personnelles d’au moins quatre millions d’employés actuels ou anciens d’une agence fédérale. Les autorités américaines soupçonnent la Chine

L es données personnelles de 4 millions d’employés fédé- raux américains ont été pi-

ratées à la faveur d’une attaque en provenance de Chine. Le gouver- nement américain a annoncé l’avoir détectée en avril. La cible de « cyber-intrusion » était l’Office of

Personnel Management (OPM), qui gère les effectifs du gouverne- ment et attribue des centaines de milliers d’accréditations aux fonctionnaires fédéraux chaque année. Elle aurait été fomentée en dé- cembre 2014 par des pirates infor- matiques chinois, a affirmé le Washington Post, qui l’a appris de responsables américains sous couvert d’anonymat. Il s’agirait

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du deuxième piratage majeur de cette agence perpétré par la Chine. Dans un communiqué, l’OPM a indiqué que les données person- nelles d’environ 4 millions d’em- ployés du gouvernement, actuels et anciens, auraient été compro- mises et a annoncé que ces per- sonnes seraient informées à partir du 8 juin. Mais elle n’a pas exclu que d’autres victimes soient iden- tifiées au cours de l’enquête et a proposé de les dédommager à hauteur de 1 million de dollars en cas « de fraude et de vol d’identité ».

Multiplication des attaques

Mais l’ambassade de Chine aux Etats-Unis a rejeté ces accusa- tions. « Tirer des conclusions hâti- ves et lancer des accusations sur la base d’hypothèses est irresponsa- ble et contre-productif », a déclaré le porte-parole de l’ambassade, Zhu Haiquan. L’OPM a utilisé de nouveaux outils informatiques ces derniers mois qui lui ont permis de détec- ter cette attaque quatre mois après son lancement. Or, celle-ci a été menée au moment même où l’OPM se dotait de nouvelles pro- cédures de sécurité. L’objectif des pirates n’était pas immédiatement clair, entre vol d’identités et espionnage. Le FBI a indiqué, dans un bref communi- qué, enquêter sur cette affaire et

« prendre au sérieux toutes les at-

taques potentielles contre les sys- tèmes du secteur public et privé ».

La police fédérale a estimé que

« tous ceux qui constituent une

menace dans le cyberespace » de- vraient rendre des comptes. La di- rectrice de l’OPM, Katherine Ar-

chuleta, a assuré prendre « très au sérieux notre responsabilité de sé- curiser les informations stockées dans nos systèmes ». L’OPM a appelé toutes les victi- mes potentielles à se montrer très

« suspicieuses » dans la gestion de leurs comptes en banque et la ma- nipulation de leurs données per- sonnelles. Les piratages se sont multipliés ces derniers mois aux Etats-Unis, la plupart visant les systèmes informatiques de grands groupes comme le distri- buteur Target, l’assureur santé Anthem ou les studios de cinéma

Sony Pictures Entertainment. En 2014, des pirates chinois s’étaient déjà introduits dans le réseau informatique de l’OPM et

de deux sous-traitants, ciblant en particulier les dossiers de candi- dature pour une accréditation se- cret-défense de dizaines de mil- liers d’employés. L’attaque, détec- tée en mars 2014, avait été immé- diatement bloquée et attribuée à la Chine par un haut responsable américain. Des boîtes de courrier électroni-

que à la Maison Blanche et au dé- partement d’Etat avaient aussi été prises pour cible par des hackeurs l’an dernier, y compris des cour- riels de Barack Obama lui-même, ont admis récemment des respon- sables américains. Cette fois-là, la Russie aurait été derrière l’attaque, selon le New York Times. p

service international (avec afp)

Nouvelles accusations contre la NSA

Le gouvernement Obama a donné à la NSA l’autorité légale, sans débat public sur cet élargissement de pouvoirs, de surveiller les communications sur Internet pour repérer des pirates informati- ques travaillant notamment pour des gouvernements étrangers, a indiqué jeudi 4 juin le New York Times. Selon des documents mis en ligne par le quotidien et fournis par l’ex-consultant de la NSA Edward Snowden, le ministère de la justice a autorisé en 2012 l’agence de renseignement à passer au crible des données sur In- ternet, sans mandat judiciaire, à la recherche de logiciels mal- veillants et de piratages liés à des gouvernements étrangers.

CHINE

Naufrage d’un ferry :

plus d’espoir de retrouver ses survivants

Le navire de croisière qui a chaviré lundi 1 er juin, sur le Yangzi, avec 456 personnes à bord, a été redressé dans la nuit de jeudi à vendredi, mais toute chance de retrouver de nouveaux survivants s’est pratiquement évanouie. Qua- torze personnes ont survécu et, vendredi 5 juin, 82 corps avaient été retrouvés. – (AFP.)

GHANA

Au moins 90 morts dans l’explosion d’une station-service

Au moins 90 personnes ont péri à Accra dans l’incendie mercredi 3 juin d’une station- service où les victimes étaient venues s’abriter de pluies diluviennes à l’origine d’importantes inondations. Le président ghanéen John Dramani Mahama a décrété trois jours de deuil national à compter de lundi. – (AFP.)

Le décryptage de l’éco

du lundi au vendredià8h10 avec Vincent Giret, journaliste au Monde

Le décryptage de l’éco du lundi au vendredià8h10 avec Vincent Giret, journaliste au Monde avec

avec

Le décryptage de l’éco du lundi au vendredià8h10 avec Vincent Giret, journaliste au Monde avec

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SAMEDI 6 JUIN 2015

international | 5

Téhéran envoie des troupes au secours d’Assad

Les renforts iraniens devraient être déployés autour de Damas après une série de victoires des insurgés

beyrouth - correspondant

L a riposte de Téhéran n’a pas tardé. En réaction à la série de victoires engran- gées par les rebelles sy-

riens dans le nord du pays, la Ré- publique islamique d’Iran a entre- pris d’accroître son soutien mili- taire au régime Assad, son principal allié au Proche-Orient. Selon une source sécuritaire loya- liste, un contingent de plusieurs milliers de combattants, com- posé à la fois d’Iraniens et de mer- cenaires chiites irakiens, est ré- cemment arrivé en Syrie. « Le but est d’arriver à 10 000 hommes pour épauler l’armée et les milices progouvernementales », a confié ce membre de l’appareil de sécu- rité syrien à l’AFP. Ces deux derniers mois, à la fa- veur d’un regain de coordination entre leurs parrains saoudiens, turcs et qataris, les insurgés se sont emparés d’une demi-dizaine de localités dans le gouvernorat d’Idlib (nord-ouest), mettant en déroute les troupes régulières à chaque confrontation. Cette of- fensive, couplée à la facile prise de Palmyre par les djihadistes de l’or- ganisation Etat islamique (EI), a mis en lumière l’épuisement de l’armée syrienne, et relancé les spéculations sur un possible ef- fondrement du système Assad, après quatre ans de combats qui ont fait plus de 200 000 morts.

Contrairement à la Russie,

l’autre protecteur de Damas, qui

a envoyé ces derniers jours quel-

ques signes d’éloignement, l’Iran

a réaffirmé en début de semaine

son attachement au régime de Damas. Comme passerelle vers le

Hezbollah, la milice chiite liba- naise, la Syrie est le pivot du sys- tème iranien pour se prémunir d’une attaque d’Israël ou des Etats-Unis. Mardi 2 juin, le prési- dent Hassan Rohani, a promis que « le gouvernement et le peu- ple iraniens resteront au côté du gouvernement et du peuple sy- riens jusqu’au bout du chemin ». Lundi, de passage dans la région de Lattaquié, sur la côte méditer- ranéenne, le général Ghassem So- leimani, le chef de la force Al- Qods, chargé des opérations exté- rieures de la république islami- que, avait affirmé que « dans les jours qui viennent, le monde va être surpris par ce que nous prépa- rons ». « La mise en place d’un nouvel axe sunnite prorebelles, qui passe par Riyad, Doha et Ankara, oblige l’Iran à redoubler d’efforts, analyse Salman Shaikh, directeur du Doha Brookings Center. L’été promet d’être agité. »

Régionalisation de la crise

Une partie des renforts envoyés par Téhéran devraient être dé- ployés autour de Damas. Selon le quotidien libanais As-Safir, des milliers de combattants iraniens, irakiens et même libanais du Hezbollah ont aussi été dépêchés dans la région d’Idlib, dans l’opti- que d’une contre-offensive vi- sant à reprendre Jisr Al-Cho- ghour, l’une des villes conquises par la rébellion. Dans les cercles de l’opposition, on confirme que plusieurs avions en provenance

de Téhéran ont débarqué des mil- liers d’hommes en armes à Latta-

quié, située une quarantaine de kilomètres à l’ouest de Jisr Al- Choghour.

4 000

djihadistes étrangers dans les zones de conflit Interpol a identifié 4 000 personnes ayant rejoint des groupes armés comme l’organisation Etat islamique ou Al-Qaida, principalement en Irak ou en Syrie. « En septembre 2014, moins de 900 combattants terroristes étrangers avaient été identifiés par Interpol. Aujourd’hui, moins d’un an plus tard, plus de 4 000 profils sont disponibles dans notre base de données », a déclaré, mercredi 3 juin, Jurgen Stock, secrétaire général de l’organisation policière internationale.

général de l’organisation policière internationale. Un portrait de Bachar Al-Assad dans une rue de la vieille

Un portrait de Bachar Al-Assad dans une rue de la vieille ville de Homs (ouest de la Syrie), le 3 juin. OMAR SANADIKI/REUTERS

Ce corps expéditionnaire com- prendrait des paramilitaires ira- kiens, issus des unités de la « Mo- bilisation populaire », les milices chiites engagées dans les combats contre l’EI, à Tikrit ou Ramadi, ainsi que des troupes régulières iraniennes. Si la présence de ces dernières se confirme, cela consti- tuerait un tournant de taille, sus- ceptible de régionaliser encore un peu plus la crise syrienne. Jus- que-là, à côté d’un ravitaillement en armes constant, l’appui mili- taire de Téhéran à Damas se limi- tait à l’envoi de conseillers, issus de la force Al-Qods. Des officiers qui ont pris ces derniers temps un rôle de plus en plus opérationnel, au point que plusieurs ont été tués sur le champ de bataille. En optant pour un afflux massif de troupes aguerries, ou du moins

«[Nous] resterons au côté du gouvernement et du peuple syriens jusqu’au bout du chemin »

HASSAN ROHANI

président de l’Iran

bien formées, Damas et Téhéran veulent donner l’impression d’avoir tiré les leçons du double fiasco de cet hiver. Les forces lan- cées en février à l’assaut de la pro- vince de Deraa et de la partie orientale d’Alep, composées en partie d’Afghans de la minorité Hazaras, n’avaient pas fait le

poids face à des rebelles, désor- mais rompus à l’art de la guérilla urbaine. En officialisant sa dépendance aux supplétifs étrangers, la direc- tion syrienne prend toutefois le risque de s’aliéner le soutien de certains officiers, attachés à la souveraineté de leurs pays. Ces derniers mois, le poids croissant de l’Iran dans les affaires syrien- nes a suscité une forme de grogne dans les rangs de l’appareil sécuri- taire, au point d’être cité comme l’une des raisons de la déchéance de Rustum Ghazaleh, un baron des services de renseignement, décédé en avril à la suite d’une al- tercation avec l’un de ses rivaux. Pour les brigades rebelles du nord, le risque est grand d’être pris en tenaille entre les forces prorégime et les troupes de l’EI.

En fin de semaine dernière, les djihadistes ont en effet attaqué le nord-est d’Alep, obligeant leurs adversaires à geler leur plan de conquête de la partie ouest de la ville, restée aux mains des loya- listes. L’avancée des ultra-radi- caux dans la région de Marea, qui a été facilitée par d’opportuns bombardements du régime, n’a suscité aucune réaction de la coa- lition anti-EI, suscitant la colère des insurgés. « Cela fait quatre jours que j’ai fourni aux Améri- cains les coordonnées de positions de Daech [acronyme arabe de l’EI] et toujours aucune frappe, tem- pête Karim Mouddarès, le con- seiller politique d’un groupe armé modéré. Cette passivité est très dangereuse, elle fait le lit des groupes plus radicaux. » p

benjamin barthe

A Gaza, le Hamas reconstruit ses tunnels

Lors de son offensive de l’été 2014, Israël avait ciblé les installations du mouvement islamiste

sderot (israël) - envoyé spécial

I l existe un lieu, près de la ville de Sderot, que prisent les hauts gradés israéliens. Sur

les hauteurs, à proximité de l’im- mense réservoir d’eau à ciel ouvert. Lorsque le ciel est dégagé, la carte d’état-major prend sou- dainement vie. Sans jumelles, on voit d’abord la zone tampon de quelques centaines de mètres, que surveillent les militaires pour éviter toute incursion palesti- nienne vers les kibboutz fronta- liers ; puis apparaît une longue bande de terre à la concentration urbaine frappante, collée à la mer Méditerranée : Gaza. Le major Nir Peled, officier ad- joint des opérations de la division de Gaza, connaît la topographie des environs. « De la barrière à la mer, ici au nord de la bande, il faut compter 5,5 km de large. Le maxi- mum, plus au centre, est de 12 km. Là-bas, plus au nord du côté israé- lien, vous voyez les gratte-ciel d’As- hkelon. » La vie sous terre importe autant que la vue au-dessus du sol. A l’été 2014, la principale justi- fication pour l’opération « Bor- dure protectrice » était la destruc- tion de tunnels d’attaque, creusés par les activistes du Hamas. Selon

l’état-major, 34 ont été détruits au terme de la guerre de 51 jours. Mais voilà que l’Etat hébreu se- rait revenu au point de départ de la menace. « Il y a aujourd’hui des dizaines de tunnels, reconnaît le major Peled. On a des renseigne- ments qui le confirment, au-delà des déclarations mêmes des gens du Hamas. On en avait détruit 34. il faut envisager un chiffre simi- laire. » Selon le gradé, le mouve- ment national islamiste ferait main basse sur le ciment et les matériaux qu’Israël laisse davan- tage pénétrer depuis quelques mois. Chaque jour, en moyenne, entre 400 et 700 camions entrent dans le territoire palestinien, sous blocus israélien et égyptien.

Rivalité entre groupes armés

Quelques heures plus tard, dans la soirée de ce mercredi 3 juin, l’alerte a retenti dans les zones d’habitation de la région. Le temps était compté pour se précipiter dans les abris. Deux roquettes ont été tirées de la bande de Gaza. Elles ont fini leur course dans un champ, sans faire de dégâts ni de victimes. L’armée israélienne a ré- pliqué. Trois cibles militaires ont été visées dans le territoire palesti- nien, comme le 26 mai, lors d’un

tir précédent. Des incidents de basse intensité, suffisant pour nourrir l’intranquilité. Dans les deux cas, le Hamas, qui contrôle la bande de Gaza depuis 2007, a fait savoir qu’il n’était pas responsable. Jeudi, un groupe sala- fiste se réclamant de l’organisation Etat islamique a publié un com- muniqué, dont la véracité ne peut être établie, revendiquant cette initiative, afin de venger la mort de l’un des leurs, tué par les policiers du Hamas. Selon la chercheuse Benedetta Berti, de l’Institut pour les études sur la sécurité nationale (INSS), il s’agit là d’une « affaire in- térieure palestinienne ». « Parmi ces activistes, il y a d’anciens sym- pathisants d’Al-Qaida, mais aussi des membres de la branche armée du Hamas qui ont rejoint des grou- pes plus radicaux. Il ne faut pas exa- gérer leur nombre. Leurs capacités opérationnelles sont limitées. Mais politiquement et militairement, ils posent un défi au Hamas en cher- chant l’escalade. » Les Israéliens connaissent cette rivalité entre groupes armés. Mais à l’oral, les responsables ne font guère de nuances. « Même si ceux qui conduisent les tirs sont des gangs criminels issus de groupes du djihad global, essayant de défier

le Hamas en nous visant, nous con- sidérons le Hamas responsable de tout ce qui se passe » dans la bande de Gaza, a estimé le ministre de la défense, Moshe Yaalon. L’armée, dans les faits, a pourtant fait preuve de retenue. Selon le major Peled, Tsahal « ne veut pas d’esca- lade, car une nouvelle opération ne serait pas dans notre intérêt. Mais on ne peut laisser ce genre d’action sans réponse. Le Hamas attend le bon moment pour la prochaine opération. Nous devons être prêts à défendre nos communautés ». Le consensus tacite entre Israël et le Hamas, sur le fait qu’un nou- veau conflit n’est guère souhaita- ble dans l’immédiat, n’empêche pas la préparation du prochain cy- cle. Selon le gradé, l’armée aurait observé un phénomène inquié- tant depuis environ un mois, grâce à ses drones, ses ballons de reconnaissance et le renseigne- ment humain. « On voit des en- traînements en grand nombre, avec des groupes de cent hommes, selon des scénarios d’action de no- tre côté de la frontière. » Régulière- ment, explique le major Peled, des activistes du Hamas pénètrent dans la zone tampon. Histoire de tester le dispositif israélien. p

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6 | planète

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SAMEDI 6 JUIN 2015

Climat:2 o C de plus, la «promesse d’un désastre»

Selon les experts, ce chiffre, qui est la base des négociations climatiques en cours, est à haut risque

PARIS CLIMAT 2015

Deux degrés Celsius. Emblème de la lutte contre le change- ment climatique en cours, ce seuil limite

s’est imposé ces dernières années, chez les responsables politiques et le grand public, comme le réchauf- fement à ne pas excéder, par rap- port à la période préindustrielle, pour éviter toute interférence dan- gereuse avec le climat. Depuis la conférence de Copenhague de 2009 (COP15), les 2 °C sont devenus la base des négociations climati- ques en cours. Le niveau de sécu- rité garanti par ce seuil est pour- tant largement sujet à caution. C’est le sens d’un rapport techni- que de la Convention-cadre des Nations unies sur les change- ments climatiques (CCNUCC) dis- crètement apporté, mardi 2 juin, en appui des négociations qui se tiennent du 1 er au 11 juin à Bonn (Allemagne), dans la perspective de la conférence de Paris (COP21) en décembre. Long de plus de 180 pages, le rap- port est le fruit d’un dialogue en- tretenu depuis 2013 entre les né- gociateurs de la COP et plusieurs dizaines de scientifiques, notam- ment membres du Groupe d’ex- perts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Entre autres sujets abordés, le texte pré- cise que « des risques élevés sont projetés, même pour un réchauffe- ment supérieur à 1,5 °C ». Les auteurs indiquent que les Etats

« auraient intérêt à redéfinir l’ob-

jectif à long terme [des 2 °C] comme une “ligne de défense” ou une “zone-tampon”, plutôt que comme une “garantie de sécurité” jusqu’à laquelle tout serait sûr ». Cette nouvelle façon d’envisager les choses « devrait favoriser des trajectoires d’émissions qui limite- raient le réchauffement à une gamme de températures situées sous le seuil des 2 °C ».

gamme de températures situées sous le seuil des 2 °C » . Ne pas exc éder

Ne pas excéder 1,5 °C

Dans un monde plus chaud de 2 °C par rapport à la période préin- dustrielle (c’est-à-dire plus chaud de 1,15 °C par rapport au niveau ac- tuel), le rapport de la CCNUCC es- time que « la rapidité du change- ment climatique deviendrait trop importante pour certaines espè- ces », que « l’élévation à long terme du niveau de la mer pourrait excé- der un mètre » ou encore que « les risques combinés du réchauffe- ment et de l’acidification des océans deviendraient élevés ». Quant à la production agricole mondiale, elle encourrait de

« hauts risques » avec, toutefois,

« un potentiel d’adaptation ». Dans la plage de réchauffement comprise entre 1,5 °C et 2 °C, la sur- venue d’« effets non linéaires »

°C et 2 °C, la sur- venue d’ « effets non linéaires » «Il faut viser

«Il faut viser un objectif plus ambitieux qui permette de rester sous les 2°C annoncés »

HELEN CLARKE

Nations unies

– c’est-à-dire non proportionnels à une hausse de température de 0,5 °C – n’est pas exclue. La différence des efforts à entre- prendre entre un objectif de 2 °C et de 1,5 °C n’a rien de marginal :

selon le GIEC, dans le premier cas, il faut réduire les émissions de 40 % à 70 % d’ici à 2050, dans le se- cond de 80 % à 90 %.

« Ce rapport ne change rien aux négociations en cours », tempère- t-on à la CCNUCC, où l’on ajoute cependant que « les 2 °C ne doivent pas être vus comme un objectif,

mais plutôt comme une ligne de défensedont il faut vouloir être éloigné le plus possible ». Repris à l’oral par les porte-parole de la convention, le terme « ligne de dé- fense » semble devoir devenir l’élément de langage réconciliant le maintien de l’objectif des 2 °C avec les doutes sérieux qui appa- raissent sur la pertinence d’un tel seuil. Dans une brève note d’ana- lyse du rapport, les climatologues Bill Hare et Carl-Friedrich Schleus- sner (Potsdam Institute for Cli- mate Impact Research) ne s’em- barrassent pas de circonlocutions et estiment que la teneur du rap- port de la CCNUCC « montre que la limite des 2 °C est trop haute ». De nombreux chercheurs en sciences du climat n’ont pas at- tendu ce rapport pour s’exprimer. En 2011, le climatologue américain James Hansen (NASA) – le premier à avoir alerté l’opinion en 1988 sur le réchauffement climatique – avait déclaré que la trajectoire vers 2 °C était « la promesse d’un désas- tre ». Dans un récent entretien au

Monde, Helen Clarke, administra- trice du Programme des Nations unies pour le développement, es- time qu’il faut « viser un objectif plus ambitieux qui permette de res- ter sous les 2 °C annoncés ». Les pe- tits Etats insulaires, directement menacés par le réchauffement, plaident eux aussi pour un objectif de 1,5 °C. En outre, la limite des 2 °C n’est pas issue d’un travail scienti- fique d’évaluation des risques en bonne et due forme. Elle est le fruit, précise-t-on à la CCNUCC, « d’une décision politique fondée sur des conseils scientifiques ».

Un chiffre sorti des limbes

D’où vient ce chiffre ? Son origine se perd dans les limbes du dossier. Dans un ouvrage de référence sur l’histoire des négociations clima- tiques (Gouverner le climat ?, Pres- ses de Sciences Po, 750 p., 23 euros), Stefan Aykut (université Paris-Est, Centre Marc-Bloch de Berlin) et Amy Dahan (CNRS- EHESS) en ont retracé l’histoire. Selon les auteurs, le chiffre appa-

raît en 1996 dans une décision du Conseil européen, peu après que le deuxième rapport du GIEC rendu public la même année eut estimé que le réchauffement réalisé en 2100 serait de l’ordre de 2 °C, dans le cas d’un scénario d’émis- sions intermédiaire (ni très sobre en carbone ni très gourmand en combustibles fossiles). Ce chiffre a « capté l’attention politique », ra- content M. Aykut et M me Dahan, et a été vite « considéré comme un ob- jectif politique raisonnable ». Inscrit depuis dans la politique climatique de l’Union euro- péenne, l’objectif des 2 °C est donc issu du pragmatisme des respon- sables politiques, bien plus que d’une évaluation scientifique des risques. En juillet 2009, il est men- tionné dans la déclaration du G8 de L’Aquila (Italie), avant d’être re- pris quelque mois plus tard dans l’accord de Copenhague et d’être ainsi gravé dans le marbre des né- gociations climatiques. Depuis, il est comme « réifié », estiment Ste- fan Aykut et Amy Dahan.

LES CHIFFRES

» , estiment Ste- fan Aykut et Amy Dahan. LES CHIFFRES 0,85 °C Réchauffement depuis 1880

0,85 °C

Réchauffement depuis 1880 Depuis le début de l’ère préindustrielle, la température terrestre s’est élevée de 0,85 de- gré Celsius et les trois dernières décennies sont « probable- ment » les plus chaudes qu’a connu l’hémisphère Nord depuis au moins mille quatre cents ans.

4,8 °C

Réchauffement prévu d’ici à la fin du siècle Selon le 5 e rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), la hausse des températures pourrait atteindre entre 0,3 et 4,8 °C d’ici à 2100, en fonction des émissions de gaz à effet de serre.

98 CM

Elévation du niveau de la mer L’élévation du niveau de la mer, l’une des conséquences majeu- res du réchauffement, pourrait atteindre entre 26 cm et 98 cm d’ici à 2100 en fonction des émissions à venir.

Le choix des 2 °C, qui semblait raisonnable aux responsables po- litiques avec la connaissance dis- ponible au milieu des années 1990, semble donc avoir considé- rablement vieilli. Le cinquième rapport du GIEC, publié en 2014, le fragilisait déjà grandement. « Un élément à prendre en compte pour estimer le caractère dangereux d’une interférence humaine avec le climat est, par exemple, la prise en compte de phénomènes irréversi- bles au-delà d’un certain seuil, comme l’effondrement de la ca- lotte de glace du Groenland, sus- ceptible de faire grimper, à long terme, de sept mètres le niveau de la mer, explique le climatologue Stefan Rahmstorf (Potsdam Insti- tute for Climate Impact Research). En 2007, le GIEC situait ce seuil en- tre 1,9 °C et 4,6 °C : cela semblait co- hérent avec cette limite des 2 °C. Mais, dans son cinquième et der- nier rapport, le GIEC a révisé son estimation, la fourchette basse se situant désormais à 1 °C. » p

stéphane foucart

La «pause» du réchauffement climatique était un mirage

Cette thèse, promue par les think tanks climatosceptiques américains, est battue en brèche par une étude publiée dans la revue « Science »

changement climatique

serait-il arrêté en 1998 ?

Activement promue par les

think tanks climatosceptiques américains et parfois reprise jus- que dans de prestigieux cénacles académiques, l’idée d’une « pause » dans le réchauffement en cours est fréquemment utili- sée pour questionner l’ampleur prévisible du dérèglement clima- tique. Sa réalité et sa signification ont déjà fait l’objet de nombreu- ses analyses. Dans une étude pu- bliée, vendredi 5 juin, dans la re- vue Science, elle est à nouveau battue en brèche. Après avoir tant alimenté la chronique et le débat public, la fameuse « pause » n’a

L e

se

été, selon l’analyse de Thomas

Karl et ses collègues de la National Oceanic and Atmospheric Admi- nistration (NOAA), qu’un mirage. Ce n’était pas évident. Dans le premier volet de son cinquième rapport, rendu public en septem- bre 2013, le Groupe d’experts in- tergouvernemental sur l’évolu- tion du climat (GIEC) précisait qu’entre 1951 et 2012, la tendance moyenne au réchauffement avait été de 0,12 °C par décennie, alors qu’entre 1998 et 2012, la tendance n’avait été que de 0,05 °C par dé- cennie. De longue date, de nom- breux scientifiques ont fait valoir que le choix de la période 1998- 2012 était biaisé : l’année 1998 a

été marquée par un phénomène El Niño très intense, responsable d’un fort sursaut des températu- res. En dépit de cette importante réserve, l’argument de la « pause du réchauffement » n’a pourtant cessé de faire florès.

Biais des systèmes de mesure

Cette fois, en tenant compte de trois grands biais des systèmes de mesures et en considérant une période de temps légèrement étendue, Thomas Karl et ses coau- teurs montrent qu’il n’y a nulle pause depuis 1998. Leur réanalyse des données de température rend obsolètes les calculs du GIEC et montre que la tendance au ré-

chauffement a été identique entre 1951 et 2014 et entre 1998 et 2014. La première clé est celle des ins- truments de mesure de la tempé- rature des eaux de surface de l’océan. Les températures mesu- rées par les bateaux sont en effet systématiquement plus élevées que celles relevées par les bouées plongeantes ou dérivantes. Or l’in- tensification de la recherche cli- matique a conduit à déployer tou- jours plus de ces bouées à la sur- face des océans. En tenant compte du biais introduit par la multipli- cation des bouées océanographi- ques, les chercheurs ont introduit une petite marge corrective. Il ont ensuite encore affiné l’ana-

lyse en tenant compte des métho- des par lesquelles les navires me- surent la température des eaux de surface. Selon qu’ils procèdent par mesure directe ou par prélève- ment de l’eau dans un seau avant cette même mesure, le résultat sera très légèrement différent. Là aussi, les chercheurs ont estimé ce biais et l’ont intégré à leur analyse. Enfin, les auteurs ont pris en compte de nouvelles bases de données des températures rele- vées par des stations météorolo- giques terrestres. « Cette intégra- tion améliore la couverture spa- tiale de nombreuses zones, dont l’Arctique, où les températures ont augmenté rapidement ces derniè-

res décennies », écrivent-ils. L’ensemble des corrections ap- pliquées conduit à effacer la fa- meuse « pause ». « Il s’agit là d’ajustements techniques cou- rants qui ne prennent de l’impor- tance que parce que le débat public a longtemps été faussé par la mise en avant de cette soi-disant pause du réchauffement », commente le climatologue Stefan Rahmstorf (Potsdam Institute for Climate Impact Research). Son homolo- gue Michael Mann (université de Pennsylvanie) ne dit pas autre chose, saluant un « travail so- lide », qui « confirme surtout ce que nous savions déjà ». p

s. fo.

0123

SAMEDI 6 JUIN 2015

france | 7

0123 SAMEDI 6 JUIN 2015 france | 7 Débat télévisé de l’entre-deux- tours entre Fr ançois

Débat télévisé de l’entre-deux- tours entre François Hollande et Nicolas Sarkozy, le 2 mai 2012.

RICK KOVARIK/AFP

Hollande-Sarkozy, envers et contre tous

Dans l’esprit de l’actuel chef de l’Etat, comme dans celui de son prédécesseur, le match retour aura bien lieu

C’ est l’affiche dont les Français, pour 2017, se passeraient volon- tiers. A part, bien sûr,

les principaux intéressés eux-mê- mes, déjà engagés, à deux ans de l’échéance, dans un duel. Hollan- de-Sarkozy : à en croire un récent sondage de l’IFOP pour Paris Match, seuls 29 % des Français souhaitent voir les deux hommes s’affronter de nouveau au second tour de la prochaine élection prési- dentielle. Des dix hypothèses tes- tées, c’est même l’une des moins prisées par les sondés, ceux-ci lui préférant, et de loin, un duel entre Manuel Valls et Alain Juppé (47 %), voire même entre François Hol- lande et Alain Juppé (45 %). L’argument, de bonne guerre, est utilisé, à gauche comme à droite, par leurs rivaux respectifs. Un peu au PS, et en particulier sur son aile gauche, par les tenants d’une primaire jusqu’ici écartée par l’exécutif : « Etre sortant avec

un mauvais bilan, je ne vois pas en quoi cela donne l’autorisation de se représenter », estime l’ancienne ministre Aurélie Filippetti. Mais surtout à droite, par tous les con- currents de Nicolas Sarkozy. « On ne va pas refaire le match de 1995 ou de 2012. Il faut se projeter vers l’avenir », juge Alain Juppé. « Si l’Histoire a l’air de repasser les plats, ça n’intéressera pas », abonde Nathalie-Kosciusko-Mori- zet, députée de l’Essonne. « Vous butez contre les mêmes visages ? Nous allons vous en offrir de nou- veaux », tranche l’ex-ministre Bruno Le Maire.

« Terrifiante médiocrité »

Mais il est presque déjà trop tard :

MM. Hollande et Sarkozy sont déjà partis. A vive allure. Ainsi tôt installée, la course-poursuite pré- sente pour les deux hommes l’avantage de sécuriser le terrain face aux nouveaux entrants, qu’il s’agisse de la présidente du Front national, Marine Le Pen, ou de leurs concurrences internes res- pectives. « Sarkozy a choisi de lan- cer Les Républicains contre nous, en nous ciblant. Avec le congrès du PS une semaine plus tard, ça orga-

nise le match. L’impression réti- nienne, c’est qu’il y a les deux grands partis face à face, et que le FN revient à sa position de pertur- bateur », décrypte le premier se- crétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis. Dans l’esprit de l’actuel chef de l’Etat, comme dans celui de son prédécesseur, le match retour aura bien lieu. Même si le premier

a longtemps feint, en privé, l’indif-

férence au sujet du second : « Il re-

vient, très bien. Il ne revient pas, parfait. Je n’ai aucune stratégie, et d’ailleurs, je n’ai aucune prise. » Pour autant, le président a bien un scénario préféré. Depuis 2012,

il a toujours considéré que son an-

cien adversaire serait également le prochain. Cette évidence, à l’automne, avait quelque peu va- cillé avec le difficile retour de l’ex- président à la tête de l’UMP. « Ne

négligeons pas Juppé », glissait alors M. Hollande à ses visiteurs. Mais il est, depuis, revenu à ses convictions initiales. « Le prési- dent pense que ce sera lui. Parce que c’est celui qui en veut le plus », résume un ami politique du chef de l’Etat. M. Sarkozy, lui non plus, ne doute pas une seconde de la candidature Hollande : « C’est lo- gique. Il y a une continuité. On ne devient pas candidat à l’Elysée en un jour », dit-il à ses visiteurs. Hollande vote Sarkozy, donc, et réciproquement. Le premier, sans surprise, reste la principale cible du second. Lors du congrès de re- fondation de l’UMP, le 30 mai, il a déploré sa « terrifiante médio- crité », l’accusant de « trahir la Ré- publique ». Pour l’affaiblir dans l’optique d’un possible duel ou pour l’empêcher d’atteindre le se- cond tour. Pour se poser comme le leader d’un électorat de droite, où la figure du président demeure un épouvantail. Mais surtout pour laver l’affront de son échec face à celui qu’en privé, il qualifie de « nul ». Depuis son premier meeting pour l’élection à la présidence de l’UMP, il y a neuf mois, il ne cesse de s’acharner sur son successeur, tour à tour qualifié de « poids mort pour la France » ou de « men-

teur ». M. Sarkozy n’a jamais di- géré sa défaite de 2012. En témoi- gne sa référence permanente à l’anaphore employée par M. Hol- lande lors de leur débat d’entre- deux-tours, considéré comme ga- gné par le socialiste : « Qu’est-ce qu’il reste des “Moi président” ? Une longue litanie de menson- ges ! », répète à l’envi celui qui sur- nomme désormais M. Hollande

« Moi je ». « Sarkozy veut prendre sa revan- che. C’est sa psychologie et son tempérament. Pour lui, la politique est un combat physique », analyse un de ses proches. Voilà qui n’a pas échappé à M. Hollande. Un

ami du président confirme : « Le “moi je”, c’est le “moi président” qui est resté bloqué au niveau de la glotte et qui ne passe toujours

Ainsi tôt installée, la course- poursuite permet aux deux hommes de sécuriser le terrain face aux nouveaux entrants

pas. » D’ailleurs, le chef de l’Etat a de longue date un avis bien arrêté sur sa future campagne. « Sarkozy est resté sur le troisième tour de la présidentielle, glisse-t-il en petit comité. Comme si la France s’était

arrêtée en 2012, comme si elle n’avait pas déjà changé, comme si les thèmes de 2017 devaient être ceux de 2012. Il pense qu’il va faire la même campagne. Mais la France de 2017 aura des sujets et des enjeux qui ne seront plus ceux de 2012. » Ironie de l’histoire : si les deux protagonistes envisagent déjà 2017 comme un remake de 2012, c’est à front renversé. L’ex-prési- dent a la ferme intention de char- ger l’actuel sur son bilan. « Le changement, c’est maintenant », martelait le candidat Hollande. « L’alternance est en marche », scande le candidat Sarkozy. Lequel accuse son successeur d’entrete- nir « la confusion des genres » en- tre son statut de président en exercice et celui de futur candidat.

Une accusation formulée contre le « président candidat », il y a trois ans, par… M. Hollande. Aux yeux de M. Sarkozy, c’est à lui et à lui seul de conduire à nou- veau la bataille. « Il pense que c’est son devoir de battre Hollande, car il s’en veut de l’avoir laissé accéder à l’Elysée », explique un de ses pro- ches. Presque une affaire person- nelle, donc. Et peu importe que les électeurs n’aient cure, selon les sondages, de ce règlement de comptes. « J’ai vu les mêmes étu- des sur Chirac et Mitterrand, rap- pelle M. Sarkozy. Ce sont des mar- ronniers de la vie politique, comme les grands vins pour les hebdoma- daires. » Mais pas forcément ceux qui font les plus grands succès. p

david revault d’allonnes et alexandre lemarié

daires. » Mais pas forcément ceux qui font les plus grands succès. p david revault d’allonnes

8 | france

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SAMEDI 6 JUIN 2015

Christophe Cavard:«EELV va dans le mur »

Le député écologiste du Gard claque la porte de son parti

ENTRETIEN

L a préparation des régiona- les aura eu raison de ses derniers doutes. Christo- phe Cavard, député Eu-

rope Ecologie-Les Verts (EELV) du Gard rend sa carte et ne compte pas en prendre une autre. L’ancien communiste, qui a commencé à militer à 16 ans, dénonce « la vio- lence » d’un parti « en déliques- cence ». S’il souhaite continuer à

siéger dans le groupe écologiste à l’Assemblée nationale, il renonce à sa candidature aux régionales en

Midi-Pyrénées-Languedoc-Rous-

sillon.

Pourquoi quittez-vous EELV ? Je suis très déçu et en colère. J’ai pensé qu’Europe Ecologie pouvait être une nouvelle forme d’organi­ sation politique qui accepterait en son sein des personnes avec des parcours différents. L’idée était de faire une écologie politique qui soit positive, utile et concrète. Il y avait aussi l’objectif de construire un projet de société qui vienne remplacer celui du XX e siècle, vieillissant et basé sur une écono­ mie libérale et des modèles démo­

cratiques à bout de souffle. Mais l’esprit de 2009 a disparu. Des per- sonnes comme Duflot et Placé – qui pour le coup étaient bien en phase – ont eu peur et ont repro- duit les mêmes mécaniques que chez les Verts.

Quel a été l’élément déclen- cheur ? Ça fait plusieurs mois que je constate que les choses ne vont pas bien. J’avais un petit espoir de voir la situation changer avec les régionales. C’était pour moi l’occa- sion de retravailler à des coalitions de projet. Mais, aujourd’hui, le seul enjeu des écologistes est de répon- dre à tel minicourant ou à telle in- vective. La tête de liste en Midi-Py- rénées-Languedoc-Roussillon, Gé- rard Onesta, passe plus de temps à faire de la tambouille interne qu’à construire quelque chose d’ouvert. Le seul sujet qui obsède les cadres, c’est de faire perdre le PS pour mieux se faire respecter. Mais quand ils font ça, ils font gagner la droite et l’extrême droite. J’ai mal vécu aux départementales de me retrouver dans un parti qui ne sa- vait plus faire la différence entre PS et FN là où ils étaient en duel.

ALAIN GUILHOT/ DIVERGENCE POUR « LE MONDE »
ALAIN GUILHOT/
DIVERGENCE
POUR « LE MONDE »

Dans quel état est EELV ? L’esprit sectaire a gagné EELV et on va dans le mur. On en est à dire à Stéphane Gatignon pour les régionales : “Tu ne corres- ponds pas à la grille interne des Verts donc tu dégages.” Un parti qui est persuadé que les règles in- ternes sont plus fortes que la réa- lité politique externe est un parti qui se parle à lui-même. Les con- séquences électorales vont être catastrophiques. L’écologie poli- tique a vocation à être majori- taire dans le pays. Mais le parti censé la représenter ne pourra ja- mais avoir cette vocation majori- taire, car il ne s’en donne pas les moyens

Vous n’avez pas peur d’être marginalisé ? Dominique Voynet disait qu’on commence à être plus nombreux dehors que dedans. C’est vrai. J’ap- pelle à un rassemblement de tous ceux qui souhaitent dépasser le ca- dre purement mécanique des par- tis politiques. Ces derniers sont ma- lades, y compris car les institutions sont malades. Je veux continuer à bâtir ces coalitions qui permettent de dépasser les frontières classi- ques et de retravailler avec des communistes, des socialistes, des écologistes et des citoyens. L’insti- tution a besoin de personnes capa- bles de réfléchir autrement que par le réflexe bête et méchant partisan.

Jean-Vincent Placé envisagerait de créer son propre mouve- ment. Vous pourriez vous y re- trouver ? Non. Je lui reproche d’avoir été de ceux qui ont tué Europe Ecologie. Je ne crois pas qu’il faille toujours tra- vailler béatement avec la sphère du pouvoir. Sa formation, si j’ai bien compris, serait très hollando-com- patible. Je ne suis pas là-dessus. Quant à Cécile Duflot, elle excite beaucoup l’esprit sectaire qui a ga- gné le parti. Au groupe, ses parti- sans et elle sont dans la posture. Au mieux, ils s’abstiennent, au pire ils votent contre. C’est une sorte de contre-pouvoir permanent. Cécile le paiera un jour ou l’autre, car elle

est capable de faire des compromis. Mais le moment venu, il n’y aura plus personne pour en faire avec elle.

Quel regard portez-vous sur Emmanuelle Cosse ? « Emma » est le dernier symbole de ce qu’était Europe Ecologie en 2009. Elle fait son possible pour tenir l’équilibre du parti et Dieu sait que les apparatchiks lui mè- nent la vie dure. C’est extrême- ment violent. Je lui souhaite de de- venir une leader politique régio- nale plutôt que la secrétaire natio- nale d’un parti en déliquescence. p

propos recueillis par raphaëlle besse desmoulières

LES E N C O N T R E à Montpellier DÉBATS PUBLICS PREMIÈRE ÉDITION
LES
LES

ENCONTRE à Montpellier

LES E N C O N T R E à Montpellier DÉBATS PUBLICS PREMIÈRE ÉDITION CHANGER

DÉBATS PUBLICS PREMIÈRE ÉDITION

R E à Montpellier DÉBATS PUBLICS PREMIÈRE ÉDITION CHANGER LA SOCIÉTÉ ? Que veulent les citoyens

CHANGER LA SOCIÉTÉ ?

Que veulent les citoyens ? Que peuvent les Métropoles et les Régions ? Que demandent les entreprises ?

25 & 26 JUIN

Renseignements & inscriptions :

www.montpellier.fr

ORGANISÉES AVEC
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Avec le soutien de EN PARTENARIAT A VEC
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Union syndicale inédite pour«barrer la route aux idées d’extrême droite»

Toutes les organisations – sauf FO – ont signé un appel commun

C’ est une première histo- rique : vendredi 5 juin, à la Bourse du travail de

Paris, les secrétaires généraux de la CGT, Philippe Martinez, de la CFDT, Laurent Berger, de l’UNSA, Luc Bérille, et de la FSU, Berna- dette Groison, les présidents de la

CFTC, Philippe Louis, et de la CFE- CGC, Carole Couvert, et la porte- parole de Solidaires, Cécile Gon- dard-Lalanne, devaient présenter, lors d’une conférence de presse, un texte commun « après le

11 janvier 2015 : vivre ensemble,

travailler ensemble ». Sans pré-

tendre « effacer les sensibilités dif- férentes » entre eux, les sept syn- dicats soulignent que « le mouve- ment syndical, riche de cette diver- sité, est constitutif d’une société démocratique. Il se retrouve sur les valeurs essentielles que sont l’éga- lité, la fraternité, la solidarité, le respect des droits de l’homme et les libertés. Son action est inconci- liable avec toute logique discrimi- natoire, sexiste, raciste ou antisé- mite ». Au lendemain des attentats ter- roristes à Paris, les sept dirigeants syndicaux avaient défilé au cou- de-à-coude lors de la marche du

11 janvier. Ils s’étaient ensuite tous

retrouvés le 20 janvier à la CFDT et étaient convenus d’entamer un travail commun pour « agir en- semble, au-delà de leurs différen- ces, afin que le vivre-ensemble ait un sens pour chaque concitoyen ». Cinq réunions ont suivi. Rétive à toute « union sacrée », FO qui avait fait bande à part le 11 janvier, n’a pas souhaité s’y associer. Dans un climat de division, une telle dé- marche qui réunit syndicats « ré- formistes » et « contestataires » revêt un caractère exceptionnel. « La montée des populismes, des idées d’extrême droite, de la xéno-

Après les attentats de janvier à Paris, sept syndicats avaient défilé au coude-à-coude

phobie, des sectarismes et des fon-

damentalismes, affirme la décla- ration, est une réalité extrême- ment inquiétante dans toute l’Eu- rope, et notamment en France. L’histoire nous enseigne que l’ex- clusion, le rejet de l’autre, le repli de la France sur elle-même ou la fer- meture des frontières, la désigna- tion de boucs émissaires, la dénon- ciation de l’immigration comme responsable de tous les maux, sont des attitudes qui ne peuvent con- duire qu’à la division, à l’affronte- ment et à l’échec. » Sans citer le Front national, les sept syndicats relèvent que nombre de chô- meurs et de salariés « se laissent parfois tenter par ces idées nau- séabondes ».

Avec 5 millions de chômeurs, toutes catégories confondues, 8,5 millions de personnes sous le seuil de pauvreté, la hausse de la précarité et des inégalités, des conditions de travail dégradées, « la situation sociale est grave », af- firment les sept syndicats qui évo- quent « un contexte également ca- ractérisé par des scandales politi- ques et financiers, une multiplica- tion d’exemples de fraudes et d’évasions fiscales qui mettent à mal les valeurs de la République et ne font qu’amplifier le sentiment d’abandon et encouragent le cha- cun pour soi ». Fidèles à « l’esprit du

11 janvier », les sept avancent des réponses à une crise économique et sociale qui « n’est pas une fata-

lité » : « Il faut relancer l’économie, créer des emplois de qualité, no- tamment pour les jeunes et les se- niors, soutenir le pouvoir d’achat, maintenir notre protection sociale, lutter contre les inégalités et garan- tir l’égalité des droits. il faut déve- lopper le dialogue social, les liber- tés syndicales et exiger du patronat des contreparties aux subventions accordées aux entreprises ». Le texte de huit pages comprend cinq chapitres, avec, à chaque fois, des propositions : l’emploi et le travail, « facteurs essentiels d’émancipation et d’intégration sociale » ; agir contre les discrimi- nations à l’embauche et au travail,

« des préjugés au racisme et à l’ex-

clusion, les chemins de l’inaccep-

table » ; agir dans les cités, les quartiers, les villes et les villages,

« vivre ensemble dans le respect et

le bien-être » ; éducation, école,

« les parcours de la citoyenneté : on

ne naît pas citoyen, on le devient » ; laïcité au travail, « la liberté dans le respect mutuel ». Les sept syndicats invitent les salariés dans les entreprises – « Où s’opposent des intérêts con- tradictoires sur les questions d’emploi, de salaires et de condi- tions de travail » – à « barrer la route au populisme, aux idées d’extrême droite et à la démago- gie, et à militer résolument pour les valeurs du syndicalisme et des principes républicains ». « La soli- darité, conclut la déclaration, ne peut pas être invoquée unique- ment dans les périodes dramati- ques, elle doit être un souci quoti- dien pour entretenir le sentiment d’appartenance à la communauté humaine ici et dans le monde ». p

michel noblecourt

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SAMEDI 6 JUIN 2015

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Lespropositions-chocspourréveillerPolytechnique

Un rapport commandé par M. Valls propose de supprimer le classement de sortie et la solde des élèves

C es propositions risquent de faire grand bruit dans la communauté des po- lytechniciens. Dans un

rapport – commandé par le pre- mier ministre fin 2014 et remis à Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense – que Le Monde s’est pro- curé, Bernard Attali, conseiller maître honoraire à la Cour des comptes et président d’honneur d’Air France, propose de réformer l’Ecole polytechnique de fond en comble. Création d’un accès après le bac- calauréat, suppression de la solde des élèves (900 euros par mois) et du classement de sortie, regroupe- ment avec les autres écoles scien- tifiques de l’Université Paris-Sa- clay ou encore vente de la Maison des polytechniciens située dans le cœur de Paris, Bernard Attali ne barguigne pas. Créée en 1794, l’X – autre nom de Polytechnique – a été mise en cause à plusieurs re- prises ces dernières années, sur son rôle, sa gestion et sa stratégie. C’est que l’heure est grave, pré- vient Bernard Attali. « Il s’agit de décider pour les dix ans qui vien- nent quelle sera la place de la France dans l’économie de la con- naissance. Si rien n’est fait rapide- ment, si les acteurs n’acquièrent pas une taille suffisante, s’ils ne mi- sent pas sur l’ouverture internatio- nale, sur l’innovation et l’entrepre- neuriat, si les investissements dans la recherche restent à des niveaux minimaux, il y a tout à craindre pour le pays, et pour les grandes écoles en particulier, qui ne seront plus alors que des machines à sélec- tionner quelques dirigeants. »

« Sous peu, il sera trop tard »

Là est l’enjeu : quel doit être, au XXI e siècle, le rôle de cette école d’ingénieurs militaires qui ac- cueille les meilleurs élèves du pays ? L’établissement donne l’impression d’être une belle en- dormie. M. Attali met en garde :

« Il est temps de regarder la réalité en face, dit-il. Les grands pôles américains et asiatiques ne cessent

Les grands pôles américains et asiatiques ne cessent Lors d’un défilé du 14-Juillet, sur les Champs-Elysées.

Lors d’un défilé du 14-Juillet, sur les Champs-Elysées. AURÉLIEN FAIDY/DIVERGENCE

de gagner du terrain… Sous peu, il sera trop tard. » S’il admet que l’X est « un grand atout pour la France », « il faut la remettre en mouvement ». L’uni-

versité Paris-Saclay peut y aider. Le rassemblement de dix-huit uni- versités, grandes écoles, organis- mes de recherche au sein d’un

« écosystème d’opportunités » pèse

13 % du potentiel de recherche français. « Saclay est une chance pour l’X. L’X est une chance pour Sa- clay », écrit M. Attali. Mais Paris-Saclay risque de s’en- liser si les acteurs ne se mobilisent pas, estime-t-il aussi. Polytechni- que doit être leader et s’associer avec les autres écoles scientifiques de l’UPS au sein d’une nouvelle

« Ecole polytechnique de Paris ». Autour de l’X, se regrouperaient ainsi Centrale-Supélec, l’ENSTA, Télécom, l’ENSAE, AgroParisech, l’Institut d’optique et l’ENS Ca- chan. L’Ecole des mines et celle des Ponts auraient vocation à rejoin- dre ce groupe. L’idée est de consti- tuer « un ensemble à même d’af-

fronter la compétition internatio- nale », de rivaliser avec l’Ecole po- lytechnique fédérale de Lausanne, l’américaine Stanford ou l’israé- lien Technion. Une telle structuration permet- trait d’ailleurs de mieux piloter la recherche au sein de Polytechni- que, aujourd’hui écartelée entre plusieurs tutelles. Pour M. Attali, il faudrait augmenter le nombre

de chercheurs directement atta- chés à l’école. Côté formation, la priorité doit être dorénavant d’« apprendre à

apprendre ». Le rapport propose de développer la culture du projet chez les élèves, et en particulier les projets scientifiques avec les in- dustriels. Les élèves, dont M. Attali déplore « un certain relâchement » dans le travail une fois qu’ils sont entrés dans l’école, devraient être

« sortis de leur zone de confort ». L’auteur avance également des pistes audacieuses. Pour « chan- ger d’échelle » au niveau interna- tional, il envisage de quadrupler le nombre d’élèves internationaux du cycle polytechnicien, lesquels feraient alors jeu égal avec les

Français. Par ailleurs, un accès post-bac débouchant sur un di- plôme de niveau licence permet- trait à l’école de ne pas laisser « fi- ler beaucoup de talents » vers d’autres écoles prestigieuses. In- troduire l’alternance est une autre de ces pistes : cela conduirait les élèves à se frotter rapidement et longuement à la réalité de l’entre- prise.

Méthode « surannée »

Depuis longtemps, les polytechni- ciens qui rejoignent l’Etat à l’issue de leurs études sont une mino- rité : 70 ingénieurs sur 400. Mais ce recrutement est problémati- que, parce que l’Etat est le plus sou- vent « incapable d’analyser et d’ex-

Le regroupement avec l’université Paris-Saclay constituerait « un ensemble à même d’affronter la compétition internationale »

primer ses besoins ». Ensuite parce que « l’école est incapable d’antici- per ». La sélection de ces 70 poly- techniciens est fondée sur le clas- sement de sortie des élèves en fin de troisième année qui permet d’intégrer les grands corps de l’Etat (Mines, Ponts et Chaussées…). Une méthode « surannée », indique le rapport. Il propose donc de la rem- placer par un recrutement sur dossier et entretien de motiva- tion, « à l’instar de ce qui est prati- qué par le secteur privé ». Reste une question épineuse : le rattachement à la défense, d’où découlent un stage de sept mois de formation humaine et mili- taire ainsi qu’un encadrement mi- litaire. Cela donne « un sens de l’Etat et du service public » qui fait la spécificité de l’X. C’est « une sin- gularité à préserver ». Mais cela vaut-il pour l’éternité ? « Peut-être pas », écrit M. Attali. En attendant, il considère qu’il faut supprimer la solde des élèves en instaurant un système de bourses sociales. « Le contribuable finance déjà des étu- des coûteuses à des catégories pour la plupart aisées de la population, quel sens y a-t-il à leur verser en sus un traitement ? » Reste la question de savoir ce que le gouvernement fera du rap- port Attali. Le ministre de la dé- fense, Jean-Yves Le Drian, doit s’exprimer sur ce point samedi 6 mai. « Une prise de risque assu- mée est préférable au confort ap- parent du statu quo », rappelle M. Attali en conclusion. p

benoît floc’h

Education: la crise du recrutement perdure

Mathématiques, lettres classiques, allemand… De nombreux postes ne seront pas pourvus

L es syndicats parlent de

« crise des recrutements » et

d’« hémorragie ». Le minis-

tère de l’éducation nationale d’une « amélioration ». Mais on le sait maintenant, la campagne de recrutement dans l’enseigne- ment secondaire public ne rem-

plira pas, une fois encore, tous ses objectifs. Mathématiques, lettres classiques et modernes, anglais, allemand ; les résultats des épreu- ves d’admissibilité du certificat d’aptitude au professorat de l’en- seignement (Capes) font craindre que de nombreux postes ne se- ront pas pourvus à la rentrée pro- chaine. De quoi relativiser, au moins dans ces disciplines, la po- litique volontariste du ministère. Les yeux rivés sur la promesse du candidat Hollande de créer

60 000 postes – là où la droite en

avait supprimé 80 000 –, il a mul- tiplié depuis 2012 campagnes de communication et concours « ex- ceptionnels » de recrutement.

En 2013, près de 1 000 postes étaient restés vacants, soit 16 % des postes offerts. Une discipline est d’ores et déjà déficitaire pour cette session 2015 : les lettres classiques.

114 candidats seulement se pré-

senteront aux épreuves d’admis- sion pour 230 postes ouverts. Un résultat encore inférieur à celui de l’année 2013 – les comparaisons avec l’année 2014 sont plus ardues car deux concours simultanés

étaient organisés. L’augmenta- tion du nombre de postes – 200 en 2013 – n’a donc pas attiré assez

de candidats ayant le niveau re- quis. En plein débat sur la place des options latin et grec au col- lège, ce résultat ne laisse pas indif- férente la présidente de la Société des agrégés, Blanche Lochmann.

« Au lycée, si on avait une filière lit- téraire qui reposait vraiment sur les langues anciennes, comme la série scientifique repose sur les maths, le niveau des étudiants à la fac, et donc des candidats, en serait amélioré », estime l’enseignante de lettres classiques.

« Petit frémissement »

Sauf que les mathématiques, bien qu’en meilleure posture qu’il y a

deux ans, ne jouissent pas encore

d’une situation enviable. Quelque

1 800 candidats seront présents

aux épreuves d’admissions pour

1 440 postes. « Si ces candidats

sont excellents, alors on pourra combler tous les postes », veut croire Caroline Lechevallier, du SNES-FSU, syndicat majoritaire dans le second degré. Rien n’est moins sûr car en 2013, malgré un ratio « admissibles/postes » posi- tif – 1 326 candidats pour 1 210 postes – près de 400 postes avaient été « perdus », comme elle dit, faute de candidats au ni- veau. Autrement dit, si la politi- que de création de postes portée depuis quatre ans par les diffé-

Au ministère, on essaie d’attirer les regards vers les résultats du premier degré, jugés

plus « positifs »

rents ministres de l’éducation na- tionale a bien créé un appel d’air parmi les étudiants en mathéma- tiques, cela ne signifie pas que la qualité est au rendez-vous. « Ce n’est pas suffisant, ça ne cou- vrira sans doute pas tous les postes cette année, mais la tendance est lancée, et elle est bonne », analyse- t-on au ministère, en précisant

que le nombre de postes ouverts, « en train de se stabiliser », est de

toute façon supérieur au nombre de départs à la retraite, et que la rentrée, donc, ne sera pas « mise en péril ». Combien de temps faudra-t-il attendre pour avoir suffisam- ment de candidats ? « Le nombre d’étudiants qui se présentent aux concours dépend souvent de la po- litique et des signaux envoyés cinq ans plus tôt », parie Martin An- dler, professeur de mathémati- ques et président de l’association Animath. Il note d’ailleurs un « petit frémissement » d’intérêt

dans les universités chez les étu- diants scientifiques. Et s’inter-

roge : « Est-ce que, parmi les carriè- res qui s’offrent aux diplômés d’étu- des scientifiques, être professeur de maths est le plus attractif ? » « Attractivité » : le mot est dans toutes les bouches dès qu’on parle métiers de l’enseignement. Car à l’image des mathématiques, d’autres disciplines pourraient ne pas faire le plein à la rentrée malgré une amélioration du nombre d’inscrits – donc d’ad- missibles et d’admis. C’est le cas de l’anglais – 1 486 candidats pour 1 225 postes – ou encore de l’allemand – 386 admissibles pour 340 postes. « Augmenter le nombre de postes est primordial. Mais combien de temps encore va- t-on accepter de payer les nou- veaux profs à hauteur de 1,1 smic ? », interroge Caroline Le- chevallier, en guise d’explication. Du côté du ministère, on essaie d’attirer les regards vers les résul- tats du premier degré, jugés plus

« positifs ». Plus de 70 000 ins-

crits au concours – contre 41 000 en 2013 –, près de 18 600 candi- dats admissibles pour 11 728 pos- tes ouverts – contre seulement 8 400 en 2013. Mais là encore, une question d’« attractivité » in- quiète les syndicats : celle de cer- taines académies. Parmi lesquel- les Créteil, Reims, Amiens ou Rouen. p

séverin graveleau

CONSTITUTION

La charte européenne des langues régionales va être ratifiée

François Hollande a annoncé, dans une lettre à des députés rendue publique jeudi 4 juin, le prochain dépôt d’un projet de loi constitutionnelle per- mettant la ratification de la charte européenne des lan- gues régionales. La transposi- tion de ce texte, mis au point en 1992 et signé par la France en 1999, nécessite une révi- sion de la Constitution.

EXCLUSION

Droit au logement opposable : l’Etat ne paie pas ses amendes

Le Haut Comité pour le loge- ment des personnes défavori- sées a déploré, jeudi 4 juin, dans un communiqué, que l’Etat ne paie pas l’intégralité des amendes auxquelles il est condamné dans le cadre du droit au logement opposable. Le montant de ces astreintes est versé à un fonds qui ac- compagne les ménages en difficulté.

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10 | france

0123

SAMEDI 6 JUIN 2015

Outreau: «Moi et mon père, on est innocents»

L’avocat général a demandé l’acquittement de Daniel Legrand, dont les avocats ont renoncé à plaider

rennes – envoyée spéciale

A vant que les jurés ne se retirent pour délibé- rer, Daniel Legrand l’a dit une nouvelle fois

devant les assises des mineurs, vendredi 5 juin à Rennes : « Moi et mon père, on est innocents. Je le dis avec force, courage et dignité. » La veille, l’avocat général Stéphane Cantero avait sans surprise de- mandé son acquittement dans ce troisième procès d’Outreau, « non au bénéfice du doute – ou plutôt au maléfice du doute – mais parce qu’il est innocent ». Sa démonstration a été magis- trale, au point que les avocats de la défense ont rangé leurs notes pour annoncer qu’ils renonçaient à plaider. Cela avait déjà été le cas au procès de Paris dix ans plus tôt, où six accusés avaient finalement été acquittés, dont Daniel Legrand et son père, le fils étant rejugé seul ici pour une subtilité de procédure. « Ce dossier porte une malédic- tion, il rend fou », avait commencé maître Sylvain Cormier, l’un des avocats des parties civiles. Et, comme si preuve devait en être faite immédiatement, son con- frère Patrice Reviron s’est levé après lui. Depuis le début de l’audience, le 19 mai, M e Reviron a accoutumé la cour à une forme de fièvre qui paraît l’habiter dès qu’il s’agit d’Outreau. Le procès de Ren- nes devait être son apothéose, avec des surprises et des révéla- tions promises à mots couverts. Cela fait des années que la thèse d’un réseau international de pédo- philie a été dynamitée pour dévoi- ler une réalité sans doute aussi gla- çante aux assises de Saint-Omer, puis de Paris en 2005 : un couple violant ses fils pendant des jours et des mois, malgré des enquêtes sociales alarmantes et avec la par- ticipation d’un couple de voisins.

Tout cela a été reconnu, jugé et condamné, y compris cette fois à Rennes où les quatre coupables sont venus répéter leurs aveux. « Faux : ils n’étaient pas seulement quatre, il y avait de la place pour d’autres personnes », affirme aujourd’hui M e Reviron, entré ré- cemment dans le dossier pour as- sister Jonathan Delay, un des en- fants du couple. Se perdre avec lui dans le labyrinthe d’Outreau à la recherche d’une vérité autre, c’est paradoxalement aussi compren- dre l’affaire jusqu’à l’absurde.

« Etrange, non ? »

Inscrit au barreau d’Aix-en-Pro- vence, Patrice Reviron, jeune avo- cat, a lu tout le dossier cote par cote, un monstre de papier qu’il promène à l’audience matin et soir dans une valise à roulettes. Pen- dant les débats, M e Reviron note tout, absolument tout, ne lâchant chaque témoin qu’après des ques-

tions interminables et pointilleu- ses, dont la finalité semble s’ins- crire dans un vaste plan d’ensem- ble, connu de lui seul, mais dont la révélation changera la face de l’af- faire. Chez d’autres avocats, on en sourirait, croyant à un coup de pu- blicité. Pas chez M e Reviron : il est habité, aucun doute là-dessus. Quand l’avocat se lève pour plai- der, ce jeudi 4 juin, il attrape la barre, saisi d’une émotion com- municative. « Je m’appuie parce que mes bras tremblent d’être de- vant vous, je sais la lourdeur de ma tâche. » Et le voilà parti dans les

37 tomes du dossier, comme à la

recherche du Da Vinci Code, éta- blissant des parallèles vertigi- neux à coups de suppositions ponctuées de « Etrange, non ? » ou « Tout m’intéresse », se réfé-

rant aux pièces de la procédure comme si l’instruction avait été clôturée non pas treize ans plus tôt, mais la veille à peine.

non pas treize ans plus tôt, mais la veille à peine. Daniel Legrand à la sortie

Daniel Legrand à la sortie du tribunal de Rennes, jeudi 4 juin. DAMIEN MEYER/AFP

Un exemple : Jean-Marc Couve- lard, un garçon souffrant d’hy- drocéphalie qui vit à Outreau. Lui aussi aurait fait partie du réseau pédophile, comme 70 autres per- sonnes, avaient à l’époque affirmé

les enfants Delay. Il suffirait que Couvelard apparaisse pour dissi- per les doutes : il n’a appris à mar- cher qu’à l’âge de 17 ans, ne peut s’habiller seul ni couper sa viande. Jean-Marc avait titubé jusqu’aux assises de Saint-Omer, où Jeanine, sa mère, l’avait conduit pour crier :

« Je suis prête à le déshabiller de- vant vous pour vous prouver qu’il

ne peut avoir de sexualité. » L’hy- drocéphale ? Coupable, laisse aujourd’hui entendre M e Reviron, quand bien même son implication ne prouverait en rien celle de Le- grand, qui ne l’a jamais vu. Le meurtre imaginaire d’une pe- tite fille occupait lui aussi une large place dans sa démonstra- tion. Il n’y a ni preuve, ni cadavre, ni disparition puisque cette mort s’est révélée inventée et conclue par un non-lieu. « Que s’est-il passé ? s’enflamme Reviron. Je ne sais pas. Mais rien ne permet de dire qu’il ne s’est rien passé. » Sur

les vides et les trous noirs d’une instruction très contestée, les amateurs de complots ou d’énig- mes ont de quoi se régaler des an- nées encore : « On prépare déjà Outreau 4 », laissait entendre un membre d’une des associations qui ont contribué à relancer la pro- cédure, à la sortie de l’audience. Pendant ce temps-là, Daniel Le- grand, très ému, répond aux ques- tions des caméras qui l’entourent. Jonathan Delay, 23 ans, est, lui aussi, sur les marches du palais, avec deux amies. L’avocat général est revenu sur son histoire, un ga-

min errant de foyer en foyer, comme ses frères, après l’arresta- tion de leurs parents, et devenu sans domicile à sa majorité. A l’audience de Rennes, il avait sans doute d’abord espéré une victoire judiciaire contre Legrand. Venu tous les jours à l’audience, regar- dant droit devant lui, écoutant son histoire jusqu’au moment où, n’en pouvant plus, il devait par- fois sortir de l’audience, il a gagné mieux : le respect. Le verdict est attendu vendredi, dans l’après-midi. p

florence aubenas

La gêne plutôt que la peine à Marvejols après le suicide de l’ex-maire

Jean Roujon a mis fin à ses jours le 1 er juin, peu après que son successeur eut révélé qu’il avait endetté la ville à hauteur de 13 millions d’euros

marvejols (lozère) -

envoyée spéciale

Q uatre jours après le sui-

cide de Jean Roujon, l’ex-

maire de Marvejols (Lo-

zère), lundi 1er juin, la gêne plutôt que la peine se lit sur les visages des habitants de la ville. Peut-être parce qu’au néo- phyte égaré, Marvejols offre à s’y méprendre tous les signes exté- rieurs d’une bourgade de pro- vince pleine d’avenir : mobilier urbain rutilant, « pôle d’activité », crèche gigantesque. Mais pour les Marvejolais, la mort fracassante de celui qui a présidé au destin de la commune pendant dix-neuf ans, après la révélation d’une dette de plus de 13 millions d’euros, est venue rappeler ce qu’eux seuls disent régulière- ment avec assez peu de détours :

Marvejols est un patelin isolé de 5 000 âmes, enclavé dans les colli- nes lozéroises.

La mort lente de Marvejols ne se voit vraiment qu’en son cœur. Dans son artère piétonne où les boutiques abandonnées dépas- sent en nombre celles qui vivo- tent encore : la boulangerie, la charcuterie, l’opticien, et quel- ques autres. Jean Roujon avait

œuvré à travailler l’écrin. Mais la révélation brutale du prix à payer pour ces aménagements, le

19 mai, par son ancien adjoint, a

eu raison de son envie de vivre. On a retrouvé Jean Roujon pendu dans un bâtiment, à l’ar- rière de son cabinet d’assurance. Une jolie maisonnette fleurie où l’une de ses deux collaboratrices admet un peu désemparée « n’avoir rien vu venir ». Le lieu était symbolique : la maison est accolée à l’ancienne usine textile fami- liale, autrefois un des poumons économiques de Marvejols. De- puis, les locaux ont changé de fonction. Signe des nouveaux temps de la ville dont l’ultime sec-

La ville était interdite de toute nouvelle rallonge financière publique depuis 2013

teur d’embauche est une dizaine de centres pour personnes âgées et handicapées, ils ont été alloués à une jardinerie, La Poste, et la blan- chisserie d’une maison de retraite. A en croire ceux qui ont pu se pencher sur les comptes, c’est moins la crise que les ambitions folles de Jean Roujon pour sa ville, qui ont criblé les finances de Mar- jevols au fil des ans. En clair, la cli- nique tellement grande qu’une ha- bitante dit « se perdre dans les cou-

loirs », la piscine municipale refaite à neuf, les investissements divers menés à coups de crédit périlleux. La baisse de la dotation d’Etat n’était que de « 100 000 euros sur un budget du 8 millions », selon Hervé Malherbe, tout nouveau préfet de Lozère. Pas d’emprunts « toxiques » non plus, à Marvejols. Juste le poids des intérêts.

Un secret pour personne

Pour Jean Roujon (DVD), tout a bas- culé au soir du 19 mai. Quand celui qui lui a succédé à la mairie aux élections municipales de 2014, Jean-François Deloustal (UMP), or- ganise une vaste réunion publique avec pour thème : l’endettement de la ville. La salle polyvalente de Marvejols est pleine à craquer. Les Marvejolais sont plus de 800 ce soir-là, à écouter, inquiets, leur nouveau maire, qui a préféré payer au prix fort un audit privé plutôt que d’augmenter les impôts (+ 3 % seulement en 2014).

Il faut dire que le jeune loup de 39 ans a passé dix ans comme assis- tant parlementaire à l’Assemblée nationale. Il n’est plus un débutant en matière de communication po- litique. Pour avoir de l’audience, il a déjà prévenu ses administrés que faute d’argent, il est contraint à trois me- sures « chocs » : l’annulation du feux d’artifice du 14 juillet, la sup- pression des fleurs dans les espa- ces verts et la fermeture de la pis- cine municipale jusqu’à nouvel or- dre. Autant dire rien sur le plan budgétaire, mais de quoi marquer les esprits. Les finances de Marvejols vont mal depuis longtemps, ce n’est un secret pour personne. Mais ce 19 mai, le coup de M. Deloustal fonctionne à merveille. Grâce à son audit, il est en mesure de révé- ler le chiffre invérifiable de « 13 millions d’euros » de dette, presque un record. L’assistance en oublie de lui demander le prix que

lui a facturé le cabinet privé pour un tel service. Zappe en quelques instants les treize années pendant lesquelles M. Deloustal a été ad- joint au maire, notamment aux postes clé des marchés publics et aux travaux d’investissement. Des schémas vertigineux défilent à l’écran. La foule s’enflamme. C’est le scandale. À la préfecture, le situation de Marvejols était suivie de près de- puis longtemps. Les Marvejolais l’ignoraient, mais la ville était in- terdite de toute nouvelle rallonge financière publique depuis 2013. Son sort est aujourd’hui entre les mains de la chambre régionale des comptes. Fin juin, elle devrait émettre un avis sur les solutions ouvertes à la commune pour reve- nir à l’équilibre. Une institutrice à la retraite s’émouvait, jeudi 4 juin, au sujet de l’ancien maire : « Il s’est laissé déborder, ce pauvre gar- çon ». p

elise vincent

0123

SAMEDI 6 JUIN 2015

france | 11

Cannabis:

0123 SAMEDI 6 JUIN 2015 france | 11 Cannabis: Echange entre la CJC Charonne et de

Echange entre la CJC Charonne et de jeunes consommateurs de cannabis, le 30 mai, à Paris. JEAN-FRANÇOIS JOLY POUR « LE MONDE »

Céline André-Jean, la chargée de prévention CJC de l’association APS Contact qui mène les discus- sions. Invités à analyser pour qui et en quoi ces situations posent un problème, quelle est la fonction de la consommation et quelles se- raient les « pistes d’amélioration », les encadrants évoquent sans illu- sion les réponses « à chaud » et à « court terme » comme le rappel au règlement ou à la loi, l’appel aux pompiers ou à la police. « Jusqu’à présent, les équipes de ces foyers ne faisaient jamais appel

à nous, c’est un véritable change- ment », se félicite Odile Vitte, la di- rectrice d’APS Contact depuis 1989, qui s’interroge sur le financement de cette politique de prévention. « Aujourd’hui, c’est du saupou- drage et du morcelage, dit-elle, rap- pelant que l’intervention au foyer a pu avoir lieu dans le cadre d’un appel à projet lancé par l’Agence ré- gionale de santé. Si je n’ai pas le budget l’année prochaine, on ar- rête. Sur une action de prévention comme celle-là, on a jamais l’assu- rance qu’un partenariat à long

terme puisse se développer. » A la Fédération Addiction comme à la Mildeca, on se félicite d’abord qu’à l’occasion du vote du projet de loi santé à l’Assemblée, la prévention soit devenue une mis- sion obligatoire des centres de soins et d’accompagnement et de prévention en addictologie, aux- quels sont rattachés plus de la moi- tié des CJC. Pour Danièle Jourdain Menninger, « il faudra en tirer les conséquences en termes d’organi- sation des financements ». p

françois béguin

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la prévention va à la rencontre desfumeurs

Lesstructuresd’aidemodifientleurs pratiques face à la hausse des usages

Ç a ne te pose pas de pro- blème de sommeil ? Pour les cours, ça ne t’em- brouille pas ? » Assis en tailleur sur le trottoir le

long du canal Saint-Martin, à proximité de la place de la Républi- que, à Paris, bonnet sur la tête et ci- garette à la main, Félix, 18 ans, écoute poliment les questions des deux intervenants de la Consulta- tion jeunes consommateurs (CJC) de l’association Charonne qui viennent de s’installer à côté de lui. Le jeune homme dit fumer quatre à cinq joints par jour en semaine, bien davantage le week-end. Sans ciller, il assure que cette consom- mation ne lui pose « aucun pro- blème » et que « le cannabis ne rythme pas [sa] vie ». C’est pour aller à la rencontre de ces jeunes qui ne pousseraient ja- mais d’eux-mêmes les portes d’une structure d’aide que l’inter- vention est menée ce samedi 30 mai, pour la première fois de la saison. Ici, le long du canal, les soirs de fin de semaine, des centaines d’adolescents et de jeunes adultes entre 15 et 30 ans se réunissent pour des « pique-niques urbains » aux saveurs d’alcool, de tabac et de cannabis. Objectif de la soirée pour Hélène David, 57 ans, la directrice adjointe de Charonne : « Glisser des messa- ges de santé sans faire une leçon de morale. » Si elle admet que « ce ne sont pas ces quelques minutes de discussion qui vont révolutionner la vie » des jeunes, elle parie en re- vanche sur un « travail de long terme ». Pour elle, à l’issue de cet échange, « que ce soit pour eux-mê- mes ou pour l’un de leurs amis, ces jeunes sauront qu’il existe une structure anonyme et gratuite où ils peuvent être reçus. » Cette démarche d’« aller vers »,

encore modeste et balbutiante en milieu festif, témoigne du virage amorcé depuis trois ans vers une plus grande ouverture vers l’exté- rieur des 260 CJC, qui gèrent 540 points de consultation. Ces struc- tures, créées il y a dix ans pour ap- porter une première réponse à dif- férentes addictions, étaient jus- qu’à présent essentiellement con- nues pour recevoir les jeunes adressés par la justice, soit 40 % des 23 000 consultations en 2014, selon une étude de l’Observatoire français des drogues et toxicoma- nie parue jeudi 4 juin. En choisissant de développer l’intervention précoce en lien avec les établissements scolaires (« consultations avancées ») ou la formation des professionnels au contact des jeunes, les CJC ont en- tamé leur mue. « Il y a eu une prise de conscience de la part des profes- sionnels : il ne suffisait pas de pren- dre des rendez-vous, mais aller là où se trouvent les jeunes », estime Danièle Jourdain Menninger, la présidente de la mission intermi- nistérielle de lutte contre les dro- gues et les conduites addictives (Mildeca) alors qu’une étude vient de montrer qu’un jeune de 17 ans sur deux a déjà expérimenté le cannabis, et que près d’un sur dix fume régulièrement des joints. « La Mildeca a pris des risques pour soutenir cette intervention précoce dans la mesure où ce type d’action ne produit pas de résultats

« Il fallait aller là où se trouvent les jeunes »

DANIÈLE JOURDAIN

MENNINGER

présidente de la Mildeca

en cinq minutes », souligne Jean- Pierre Couteron, le président de la Fédération addiction, qui re- groupe des professionnels de la prévention et de la réduction des risques et tient ses journées natio- nales jeudi et vendredi à Lille. « La machine est en train de se mettre en route mais c’est un boulot com- plexe et fragile, dit-il. Il y a trois ans, beaucoup de rectorats ne voulaient par exemple pas entendre parler de la venue de CJC dans les établisse- ments scolaires. »

« Pas de solution miracle »

Autre illustration de cette mue des CJC à Rubelles, en périphérie de Melun (Seine-et-Marne). Ce 29 mai, douze chefs de service de la structure d’accueil d’urgence pour jeunes en difficulté sociale du dé- partement bénéficient d’une ma- tinée de formation sur les problè- mes d’addiction des adolescents. Ils ont retenu trois situations pro- blématiques qu’ils sont amenés à gérer : « Quel discours tenir à un jeune qui revient au foyer défoncé au cannabis et à l’alcool ? », « Un grand consommateur arrive dans le groupe », ou « Un jeune ne voit pas l’intérêt d’une aide ». « Il n’y a jamais ni réponse toute faite ni solution miracle », annonce

L'HISTOIRE DU JOUR Comment prouver à la gent masculine que plus d’équité ne la lésera pas

F édérer des réseaux d’hommes au sein de l’entreprise pour une meilleure éga- lité professionnelle ? La démarche

peut paraître contre-intuitive. Elle est en tout cas inédite et portée depuis trois ans par l’as- sociation Happy Men. Son fondateur, le chef d’entreprise Antoine de Gabrielli, organisait jeudi 4 juin un forum, au ministère des droits des femmes. 250 cadres – des hommes en écrasante majorité – de grands groupes du secteur bancaire, des transports, de l’énergie ou encore de la téléphonie étaient conviés à découvrir les vertus de l’égalité hommes- femmes en matière d’épanouissement per- sonnel et de performance managériale. Ou comment prouver à la gent masculine que plus d’équité ne la lésera pas. « A ceux qui disent qu’ils sont de la génération sacrifiée, il faut leur montrer que c’est du ga- gnant-gagnant », défend Benoît Legrand, jeune PDG d’ING Bank France. Jérôme Tolot, DG adjoint d’Engie (ex-GDF Suez), est plus diffi- cile à séduire : « Ça pose problème de dire aux hommes qu’ils auront moins de chances de commander parce qu’il y a une politique d’éga- lité. On peut leur dire qu’ils passeront plus de temps à la maison, mais certains s’en fichent. » On n’appâte pas les détenteurs du pouvoir avec « des discours bienveillants ou culpabili- sants », insiste M. de Gabrielli. Pas plus qu’avec des lois, croit-il : « Les quotas de fem- mes dans les conseils d’administration n’ont pas d’effet levier ». De Gabrielli s’est donc taillé

un prêche qu’il veut imparable : « Il y a une corrélation entre féminisation des instances di- rigeantes et performance. Parce qu’un mana-

gement qui favorise tous les talents est un indi- cateur d’efficacité. » S’il pousse la démonstra- tion plus loin, il jure que les hommes plus en- clins à partager le pouvoir sont des hommes plus épanouis en dehors du bureau et donc moins exposés aux addic- tions, aux suicides et acci-

dents de la route ! M. de Gabrielli, qui est membre de la commission égalité professionnelle du Medef, a déjà convaincu sept entreprises françaises de financer la formation de « référents » Happy Men, pour que sa logique se dif-

fuse. « Notre réseau compte plus de 250 Happy Men », s’enthousiasme-t-il. Des cadres hom- mes qui se réunissent une fois par mois au sein de « cercles » et parlent « télétravail » ou « présentéisme ». « Pour que la culture d’en- treprise bascule, avancer les horaires de réu- nion, mettre en place des jurys mixtes pour re- cruter… » Les hommes ont semble-t-il tout à y gagner. « D’un point de vue narcissique, c’est très gratifiant. Mes collègues femmes me di- sent que je suis un mec bien », reconnaît l’un d’eux, cadre à la BNP. p

julia pascual

LES HOMMES PLUS ENCLINS À PARTAGER LE POUVOIR SONT DES HOMMES PLUS ÉPANOUIS

d’eux, cadre à la BNP. p julia pascual LES HOMMES PLUS ENCLINS À PARTAGER LE POUVOIR

12 | débats

La démission de Sepp Blatter ne changera pas le clientélisme de la FIFA

La plus puissante fédération de football du monde est structurellement une machine à créer de la rente et à corrompre. Et ce n’est pas la candidature de Michel Platini qui modifiera la donne

par gaël raballand

M algré des critiques et soupçons de corruption, la FIFA a réélu, vendredi 29 mai, Sepp Blatter,

avec seulement quelques protestations de la part des grandes fédérations européen- nes. Le système actuel semble donc conve- nir à une majorité d’acteurs. Mais com- ment fonctionne-t-il ? Et un changement de président est-il amené à le remanier en profondeur ? La FIFA (ainsi que les confédérations bâ- ties sur le même modèle) repose tout sim- plement sur un système clientéliste. Dans la Rome antique, le clientélisme se com- prenait comme la relation qui unissait un patron à son client : le client étant celui qui se mettait sous la protection du patron, qui lui assurait une aide matérielle en échange de services. Aujourd’hui, le clien- télisme est souvent défini comme une fa- veur injustifiée accordée à une personne, souvent en échange d’un vote. Le tort (ou le génie) de Sepp Blatter a été de rendre plus « sophistiqué » le système clientéliste de la FIFA et de l’adapter à un nouveau contexte où l’organisation d’une Coupe du monde est devenue extrême- ment lucrative. Il était tout d’abord nécessaire d’avoir de nombreux « clients ». C’est donc ce qui a été fait avec l’expansion du nombre de membres de la FIFA sur tous les conti- nents, notamment les Caraïbes, l’Océanie et l’Afrique. En échange de paiements, somme toute assez modestes, il est de- venu assez aisé de collectionner les votes et ainsi d’avoir les mains libres, pour la di- rection de la FIFA, de redistribuer une grande partie de la manne à son profit. Cette politique s’explique notamment par le fait que, au sein de la FIFA, le congrès est l’instance dirigeante de l’organisation et est fondé sur le principe : « Une fédéra- tion, un vote », ce qui veut dire que la fédé- ration française de football (FFF) a autant

AUJOURD’HUI, LA FIFA COMPREND 209 MEMBRES, DONT 24 NE SONT PAS DES ÉTATS RECONNUS PAR L’ONU

de poids que la Fédération des îles Turks- et-Caïcos. Aujourd’hui, la FIFA comprend

209 membres (plus que le nombre de pays

à l’ONU) car 24 membres de la FIFA ne sont

pas des Etats reconnus par l’ONU : ainsi Ta- hiti, la Nouvelle-Calédonie, Macao, l’Ir- lande du Nord ou bien les îles Samoa amé- ricaines sont membres de la FIFA et, à ce ti- tre, ont une voix au congrès. Depuis 1975, ce sont plus de 60 fédérations qui ont été incluses au sein de la FIFA. C’est positif pour l’universalité de l’organisation mais cela a également dilué le poids des grandes fédérations dans les instances de l’organi- sation et a permis de renforcer la possibi- lité « d’acheter » des votes à moindre coût.

LES « PETITES » FÉDÉRATIONS

En effet, de nombreuses fédérations n’ont pas d’infrastructures et de véritables bud- gets, voire même de terrains. Aussi, lors de sa première campagne pour la présidence de la FIFA en 1997-1998, Sepp Blatter com- prit que, pour accéder à la présidence de la FIFA, le meilleur moyen de devenir prési- dent était de rallier le vote des « petites » fédérations. Aussi, il s’engagea à dévelop- per l’aide financière aux petites fédéra- tions qui en feraient la demande et à finan- cer des programmes de développement du football dans le monde (notamment

dans les pays les plus pauvres). Ce fut le fa- meux projet « Goal ». D’après la FIFA, depuis 1999, ce sont plus de 1 000 projets qui ont été financés et le fonds annuel d’aide aux fédérations est fixé à 250 000 USD par fédération. Dans de nombreux pays en développement, no- tamment insulaires, ces fonds sont deve- nus une part non négligeable du budget de la fédération. Cette politique clientéliste est devenue d’autant plus importante et possible que la Coupe du monde est le plus grand événe- ment sportif planétaire et que, avec l’avè- nement de la télévision payante, l’organi- sation d’une Coupe du monde est devenue extrêmement profitable (pour la FIFA). Ainsi, la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud a permis un profit de plus de 2 mil- liards de dollars pour la FIFA (mais a coûté

à l’Afrique du sud 4,3 milliards de dollars,

dont près de 1 milliard de dollars pour les

stades du Cap et de Durban, soit près de

100 dollars par habitant) ; la FIFA n’ayant

versé alors que quelques dizaines de mil- lions de dollars de « loyer » pour l’utilisa- tion des installations sportives durant la Coupe du monde. En résumé, c’est une clique plus ou moins fermée qui s’est mise en place avec une partie importante de la rente captée

par la direction de la FIFA et une redistribu- tion minimale (mais importante relative- ment) pour les petites fédérations. A cet égard, l’exemple de la Fédération zam- bienne de football en Afrique australe est intéressant. Son président, Kalusha Bwa- lya, ancienne star de l’équipe nationale, est sous le feu des critiques dans son pays de- puis plusieurs années. En effet, la FIFA a payé, dès 2001, de nouveaux locaux pour la Fédération zambienne de football. Un centre technique sera construit trois ans plus tard, mais il n’a jamais servi pour l’équipe nationale en raison des problè- mes de conception et d’exécution des tra- vaux. Le manque de transparence dans l’utilisation des fonds de la fédération est une critique récurrente depuis des années. Et, récemment, Kalusha Bwalya a admis avoir empoché 80 000 dollars du milliar- daire qatari exclu de la FIFA pour corrup- tion en échange de son vote pour la candi- dature du Qatar pour la Coupe du monde 2022. Il a ensuite déclaré, sans vergogne, à la presse locale que cette somme était un prêt. Lorsque l’on comprend le fonctionne- ment actuel de la FIFA, la seule démission de son président a peu de chance de chan- ger le mode de fonctionnement clienté- liste de l’organisation. En France, une cam- pagne pour Michel Platini semble avoir commencé, menée par Noël Le Graët (alors que lui-même a avoué avoir voté pour Sepp Blatter quatre jours plus tôt). Or, l’actuel président de l’UEFA, qui fut le bras droit de Sepp Blatter après son élection en 1998, a utilisé la même tactique qui con- siste à s’appuyer sur les petites fédérations européennes pour accéder à la présidence de l’UEFA et a été, lui aussi, éclaboussé par le scandale du Qatar à cause, notamment, du fait que son fils est devenu employé de Qatar Sports Investment quelques mois après l’attribution de la Coupe du monde et son vote décisif en faveur de l’émirat. En règle générale, un système clientéliste ne se réforme pas de lui-même. Sans l’aide des polices et justices américaine et suisse, Sepp Blatter n’aurait probablement jamais démissionné. Et si Sepp Blatter était désormais la vic- time sacrificielle de la FIFA afin qu’elle puisse continuer son « œuvre » en toute quiétude ? La FIFA est structurellement une machine à créer de la rente et à la re- distribuer à quelques centaines d’indivi- dus dans le monde. Si les pouvoirs publics, justices et médias ne s’appliquent pas à mettre une pression très importante sur la FIFA, la démission de Sepp Blatter pourrait de facto ne faire que renforcer son mode de fonctionnement. p

Gaël Raballand est économiste et cofondateur de Footballmoderne.com

Programmation | par serguei

de Footballmoderne.com Programmation | par serguei 0123 SAMEDI 6 JUIN 2015 Lestabousmarocainsmis à nu par

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SAMEDI 6 JUIN 2015

Lestabousmarocainsmis à nu par Nabil Ayouch

Le film « Much Loved », du réalisateur marocain, sera censuré dans son pays. En traitant de la prostitution, il renverrait une image dégradante du royaume. Mais ce n’est qu’un déni de réalité, tant le sexe fait l’objet d’un commerce répandu

par laurent beurdeley

L e cinéaste Nabil Ayouch in-

carne depuis une quinzaine

d’années avec un talent cer-

tain le renouveau et la vitalité du septième art marocain. Réalisateur engagé, il n’hésite pas à aborder dans son œuvre cinématographique les sujets les plus sensibles : les en- fants abandonnés, dans Ali Zaoua prince de la rue (2000) ; le chemine- ment des djihadistes, dans Les Che- vaux de Dieu (2012) ; ou encore le conflit israélo-palestinien avec une diversité de points de vue, dans My Land (2011). En 2003, son film Une minute de soleil en moins n’a pas échappé aux affres de la censure pour des scènes de nudité et de sexe. Son nouveau long-métrage, pré- senté au Festival de Cannes, qui suit la destinée de quatre prostituées majeures à Marrakech, a soulevé l’ire des chantres de la morale islamique. Frappé d’opprobre avant même qu’une demande de visa d’exploita- tion ait été sollicitée, Much Loved ne sera pas diffusé dans les salles du royaume. La décision a été annoncée par le ministère de la communica- tion, le film ternirait par son langage cru l’image des femmes marocaines et serait ainsi préjudiciable au pays. Or le cinéaste franco-marocain ne fait que lever le voile sur une des multiples facettes de la prostitution. Mais nombreux sont ceux qui en- tendent circonscrire le Maroc à une carte postale en dissimulant ce qu’ils ne veulent ni voir ni entendre. Comme le souligne pertinemment l’écrivain et peintre Mahi Binebine dans une tribune publiée par l’heb- domadaire francophone Telquel :

« Dans un roman comme dans un film, une pute parle comme une pute (pas comme une bourgeoise d’Anfa, ce ne serait pas crédible !). » La prostitution est omniprésente dans le pays et s’est banalisée. Pour beaucoup de jeunes hommes, visiter les prostituées est l’occasion de vivre leurs premières expériences sexuel- les ; les travaux d’un sociologue ma- rocain, édités en 2010, sur le célibat en milieu rural dans la province d’El Jadida montrent qu’en attendant le mariage, les deux tiers des célibatai- res interrogés opèrent des visites chez les prostituées à Azemmour ; ce genre d’escapade permet de com- bler l’absence de relations prénup- tiales. Selon une enquête réalisée en 2006, ce mode d’initiation con- cernerait un homme sur cinq.

UN TOURISME SEXUEL

Les hommes mariés recourent éga- lement au sexe tarifé pour des prati- ques qu’ils s’interdisent avec leurs épouses. Le psychiatre et sexologue Aboubakr Harakat estime que « la prostitution augmente pendant le mois sacré du ramadan. Il n’y a qu’à voir les hammams ouverts toute la nuit pour s’en convaincre. Les prosti- tuées doivent se laver après l’acte sexuel, conformément aux préceptes de l’islam, pour reprendre le jeûne le lendemain, les hommes aussi ». On ne saurait non plus occulter l’exis- tence d’un tourisme sexuel qui re- pose sur une offre bien organisée de réseaux de prostitution avec rabat- teurs, faux guides, chauffeurs de taxi, entremetteuses. Le sociologue Abdessamad Dialmy estime à cet égard que « cela fait en- trer la devise… On ne pense qu’à être meilleur que la Tunisie. L’Etat s’en fout, c’est de l’inconscience et de la lâ- cheté… L’Etat fait la politique de l’autruche ». La prostitution est faite de contrastes. Elle peut être occa- sionnelle pour de jeunes étudiantes qui fréquentent des hommes afin de se faire offrir sorties, restaurant, bi- joux, mobiles, parfums et autres ob- jets convoités que ni les ressources

POUR 60 % DES PROSTITUÉES INTERVIEWÉES, LE PREMIER RAPPORT SEXUEL RÉMUNÉRÉ INTERVIENT ENTRE 9 ET 15 ANS

familiales ni leurs maigres bourses universitaires ne peuvent leur pro- curer. D’autres femmes vendent leur corps temporairement afin de col- lecter les fonds nécessaires à un avortement. Enfin, il y a toutes celles pour qui cet état ne constitue pas une démarche provisoire. Pour ces professionnelles, c’est un moyen d’assurer la subsistance d’une famille monoparentale et d’éviter de sombrer dans le chô- mage. Certaines officient dans des lieux plus ou moins sordides, mais également dans des hôtels situés à proximité des discothèques ou en- core dans des palaces pour clientèle haut de gamme. Une enquête me- née en 2008 auprès de 500 prosti- tuées de sept villes (dont Fès, Agadir et Rabat) par l’Organisation panafri- caine de lutte contre le sida (Opals) au Maroc révélait que si souvent pauvreté et analphabétisme sont des facteurs qui acculent des fem- mes à s’adonner à la prostitution, contrairement à certaines idées re- çues, certaines (de l’ordre de 20 %) ont suivi un cursus universitaire et détiennent un diplôme. Pour 60 % des femmes interviewées, le premier rapport sexuel rémunéré intervient entre 9 et 15 ans. Cette prostitution infantile ne constitue pas une révélation, puis- que le silence sur cette dimension avait déjà été brisé par une étude ef- fectuée dans la cité ocre avec le sou- tien de l’Unicef en 2004. D’après le SAMU social, en 2012, il y aurait plus de 100 enfants prostitués à Casa- blanca et les consommateurs ne sont pas exclusivement des clients étrangers, les autochtones y recou- rent également. Toutes ces réalités ne sauraient être ignorées et doivent être rappelées aux pourfendeurs du cinéaste (et de son actrice principale, Loubna Abidar), elles rendent l’inter- diction du film d’autant plus incon- grue. Mais c’est également la liberté de création qui est mise à mal. Le cinéaste Nour-Eddine Lakh- mari, en 2009, après avoir réalisé Casanegra (introspection sans con- cession de la société marocaine à travers les bas-fonds de la ville blan- che) avait déclaré qu’il s’était auto- censuré pour ne pas dépasser cer- taines limites, qu’il fallait tenir compte du contexte, qui est encore traditionnel, et précisait : « J’aurais causé une explosion sociale si j’avais utilisé des insultes se référant à Dieu. » En s’affranchissant de cette contrainte et afin de rompre avec l’hypocrisie sociale dominante, Na- bil Ayouch a une nouvelle fois payé le prix fort. La polémique virulente qui enflamme les réseaux sociaux autour de son film corrobore avec éclat les propos tenus par un per- sonnage de l’une des nouvelles de la romancière Siham Benchekroun :

« Dans ce pays, tu peux tout faire, vraiment tout, pourvu que cela ne se voie pas ! Même si tout le monde le sait, y a pas de problème, mais il ne faut pas que ce soit apparent. » p

Laurent Beurdeley est maître de conférences à l’université de Reims. Il est l’auteur de l’ouvrage « Le Maroc, un royaume en ébullition » (Non Lieu, 2014)

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SAMEDI 6 JUIN 2015

La mer d’indifférence | par conc

0123 SAMEDI 6 JUIN 2015 La mer d’indifférence | par conc POLITIQUE | CHRONIQUE par françoise
0123 SAMEDI 6 JUIN 2015 La mer d’indifférence | par conc POLITIQUE | CHRONIQUE par françoise

POLITIQUE | CHRONIQUE

par françoise fressoz

Le chômage, ce mauvais coucheur

C ette semaine, un mauvais coucheur vient perturber la mécanique bien hui- lée du congrès de Poitiers, où les socia-

listes ont prévu de proclamer la reconquête. Le chômage résiste et pas de molle façon. En avril, il a frappé 26 200 personnes supplé- mentaires. Depuis le début du quinquennat, la hausse dépasse sensiblement le demi-million, qui s’ajoute au million du précédent quinquen- nat. Les seniors ne sont pas les seuls à en souffrir. Près d’un quart des jeunes de moins de 25 ans est aujourd’hui touché par le fléau, indique l’INSEE, et ces statistiques terrifiantes – 3,53 millions de chômeurs recensés par Pôle emploi, 5,34 millions, si l’on y ajoute ceux qui sont en activité réduite – plombent l’opération reconquête qui avait été, d’un point de vue poli- tique, fort habilement montée : le président de la République, de plus en plus présent sur le ter- rain pour porter le message optimiste de la

France qui gagne, et, pendant ce temps, les dé- chirures au sein du Parti socialiste colmatées par une synthèse à la mode Cambadélis, où communient Valls et Aubry, autant dire la carpe

et le lapin, tandis que les frondeurs sont rame- nés à ce qu’ils sont : un petit tiers. Tout était donc parfait. Le temps II du quin- quennat pouvait enfin s’ouvrir, bien plus plai- sant que le premier avec, en perspective, l’éclair- cie d’une croissance retrouvée, la promesse d’une redistribution, certes un peu chiche, mais marquée du sceau de la justice. De quoi donner corps aux retrouvailles sou- haitées de la gauche, la main tendue aux parte- naires qui, échaudés par la crainte du désastre annoncé, avaient un peu trop rapidement quitté la table du banquet.

DÉCALAGE ENTRE LES MOTS ET LES FAITS

Et, patatras ! le beau scénario s’effondre par la répétition lancinante d’un mauvais chiffre, qui vient renforcer une mauvaise tendance et souli- gner de façon aiguë le décalage entre les faits et les mots : le pays, quoi qu’on en dise, reste un grand malade, enkysté dans une croissance en- core trop faible et un marché du travail sclérosé, où les exclus éprouvent de plus en plus de diffi- culté à trouver leur place.

Le président de la République ne l’ignore pas. Il prétend agir. Il a encore deux ans pour le faire. Il va même jusqu’à jouer sa capacité à se repré- senter sur l’inversion de la courbe du chômage, ce qui n’est pas rien. Mais, de nouveau, ce flagrant décalage entre les mots et les faits à cause d’un mauvais posi- tionnement, qui ne date pas d’aujourd’hui mais remonte au tout du début du quinquennat : le refus absolu de la dramatisation, l’oubli de dé- créter la mobilisation nationale autour d’une grande cause, l’emploi, et par là même, la bana- lisation d’un fléau qui pourtant mine la cohé- sion plus sûrement que tous les communauta- rismes. Cette même semaine, 100 000 emplois aidés, financés par un Etat aux abois, ont été déblo- qués pour aider la courbe à s’inverser, tandis que l’idée d’une réforme du contrat de travail, un moment défendue par le premier ministre, a été abandonnée. Tout est dit. Il n’y aura pas de drame au congrès de Poitiers. p

fressoz@lemonde.fr

éclairages | 13

Le djihadisme, un monstre caméléon

LIVRE DU JOUR

elise vincent

A près avoir atteint le cœur de nos angoisses

collectives, le terrorisme et ses déclinaisons

(radicalisation, cyberattaques, etc.) sont dé-

sormais l’objet d’une véritable profusion

éditoriale. Un livre se détache du lot parmi la masse d’ouvrages sortis ces derniers mois sur le sujet. Son titre est d’une sobriété chirurgicale : Le Jihadisme. Mais c’est en partie parce qu’il a l’ambition de s’imposer comme une référence. Le curriculum vitae de ses trois coau- teurs devrait l’y aider : Philippe Migaux est chargé de conférences à Sciences Po sur les menaces sécuritaires internationales ; Farhad Khosrokhavar est directeur d’étude à l’EHESS ; et David Bénichou est vice-président chargé de l’instruction au pôle antiterroriste du tribu- nal de grande instance de Paris. Tous sont des experts de longue date du terrorisme au sens large. La plus-va- lue de leur ouvrage collectif vient de la profondeur de leur analyse. Le djihadisme est un phénomène « camé- léon », expliquent-ils en substance, bien plus que ne le laisse imaginer l’apparente rigidité de ses fatwas et l’hy- per-violence de ses images de propagande.

PLUS STRATÈGES QUE SIMPLES FOUS SANGUINAIRES

Le livre décrypte d’abord les sources théologiques et in- tellectuelles du djihadisme, dont certaines se trouvent en annexe. Il détaille les différents types historiques de djihad : « conquête », « offensif », « défensif ». Explore les diverses formes de terrorisme : « d’Etat », « islami- que », « révolutionnaire ». Loin de relever du débat d’ex- perts, ces concepts sont sous-tendus par des objectifs po- litiques différents, selon les auteurs. Objectifs qui ont eux-mêmes évolué au fil des siècles et du contexte géo- politique. M. Migaux explique parfaitement comment le fondamentalisme musulman a progressivement glissé vers la violence après la seconde guerre mondiale, en pa- rallèle de l’échec des Etats laïcs, incapables d’assurer le dé- veloppement économique et social. A lire ces pages, les leaders des différentes mouvances apparaissent aussi bien plus stratèges, planificateurs – agenda décennal à l’appui – et manipulateurs d’opi- nion que simples fous sanguinaires. Grâce aux témoi- gnages de jeunes radicalisés recueillis en prison par M. Khosrokhavar, on mesure tous les effets de la récupé- ration, par exemple, par les djihadistes, de la doctrine an- ti-impérialiste. Un certain cynisme apparaît, même, dans l’utilisation à dessein des failles psychologiques et sociales de néoadolescents égarés. M. Bénichou conclut l’ouvrage en ouvrant une réflexion sur ce qu’il appelle la « mansuétude judiciaire » en matière de terrorisme. Soit le décalage entre les moyens d’enquête alloués aux servi- ces de renseignements et ceux, trop pauvres selon lui, at- tribués à la justice, y compris sur le plan purement juridi- que. Des failles dont se jouerait trop facilement ce mons- tre en perpétuelle évolution qu’est le djihadisme. p

tre en perpétuelle évolution qu’est le djihadisme. p Le Jihadisme. Le comprendre pour mieux le combattre

Le Jihadisme. Le comprendre pour mieux le combattre

de Philippe Migaux, Farhad Khosrokhavar, David Bénichou

Plon, 495 pages, 22 €.

La Ligue du Nord, seul parti vainqueur des régionales italiennes

ANALYSE

MATTEO SALVINI N’A PAS HÉSITÉ À DURCIR SON DISCOURS JUSQU’À OUTREPASSER LA LIMITE ENTRE DROITE POPULISTE ET EXTRÊME DROITE

philippe ridet

rome - correspondant

E t le vainqueur est… Au soir des élections régionales du 31 mai – en Ligurie, Véné- tie, Toscane, Ombrie, Marches, Campa-

nie et Pouilles –, marquées par une faible parti- cipation (52 %), toutes les formations politi- ques ont crié victoire. Le Parti démocrate (PD, centre gauche) parce qu’il compensait par le gain de la Campanie la perte de la Ligurie ; le Mouvement 5 étoiles (MMS) parce qu’il confir- mait son implantation alors que les scrutins lo- caux avaient jusqu’alors été décevants pour Beppe Grillo ; Forza Italia, le parti de Silvio Ber- lusconi, parce que, malgré sa chute, il parvenait à arracher la Ligurie à la gauche ; la Ligue du Nord, enfin, parce qu’elle conservait son fief de Vénétie. En pourcentage des suffrages, le PD gardait sa première place (23 % des suffrages), suivi par le MMS (18 %), la Ligue (12,5 %) et Forza Italia (10,7 %). Effet d’optique ? Les études plus complètes fournies par l’ins- titut Cattaneo de Bologne le lendemain ont chamboulé le classement. En prenant en compte les voix obtenues par chaque forma- tion et en les comparant aux résultats des élec- tions européennes de mai 2014, il apparaît qu’une seule a renforcé sa position malgré l’abstention : la Ligue du Nord. Le parti guidé par Matteo Salvini, 42 ans, a obtenu 256 000

voix de plus qu’en mai 2014, soit une hausse de 50 %, dans les sept régions concernées. Cette croissance est très forte dans les fiefs tradition- nels de la gauche – Toscane et Ombrie –, où le parti anti-euro et anti-immigrés multiplie son score par trois, partant, il est vrai, de très bas. Toutes les autres formations perdent des plu- mes. Le PD du premier ministre, Matteo Renzi, a séduit 2,1 millions d’électeurs de moins qu’aux européennes. Ces élections qui se pré- sentaient presque comme un « scrutin de mi- mandat », seize mois après son arrivée au pou- voir, constituent pour lui une première alerte, même si sa cote de popularité reste enviable. Les Italiens semblent avoir émis des réserves autant sur les réformes – marché du travail, mode de scrutin, école – que sur son style : po- litique d’annonces, dédain des corps intermé- diaires. Le Mouvement de M. Grillo perd 893 000 suffrages. Enfin, Forza Italia continue son déclin et abandonne encore 840 000 voix, cédant, après vingt ans de règne sur la droite sous ses différents avatars, la place de premier parti de droite à la Ligue du Nord. Pour M. Salvini, c’est la récompense de ses choix politiques. Lorsqu’il accède, en décem- bre 2013, au poste de secrétaire de la Ligue du Nord, le parti est un amas de ruines. Son fonda- teur, Umberto Bossi, a été conduit à la démis- sion sous la pression des affaires qui le visent ainsi que sa famille. Les élections législatives et sénatoriales de février 2013 sont un désastre (4,1 %). Le plus vieux parti d’Italie est menacé

de disparition. Mais « l’autre Matteo », comme le surnomment les médias italiens, a su ren- verser la barre. En rompant avec la chimère in- dépendantiste, en relançant la thématique plus globale du « non à l’euro et à l’immigra- tion », à l’heure de l’austérité et des débarque- ments quotidiens de migrants sur les côtes du sud de la Péninsule, il a pu s’offrir une tribune quotidienne en phase avec l’actualité.

PIVOT DE LA DROITE

Dans le même temps, il n’a pas hésité à durcir son discours jusqu’à outrepasser la limite en- tre droite populiste et extrême droite, comme le souligne son alliance avec le Front national au Parlement de Strasbourg. Il s’est opposé à la volonté du gouvernement d’ouvrir de nou- veaux centres d’accueil pour immigrés. Du- rant la campagne des régionales, il a arboré un tee-shirt orné d’un bulldozer, symbole de sa volonté de « raser » les campements de Roms, responsables à ses yeux de l’insécurité en Ita- lie. Médiatique, adepte d’un langage cru, il s’est aussi payé le luxe d’éradiquer son opposition interne personnifiée par le maire de Vérone, Flavio Tosi. Candidat dissident en Vénétie, ce dernier n’a obtenu que 11,4 % des suffrages. « Il est fini », plastronne M. Salvini. Et maintenant ? Pour la première fois, la Li- gue du Nord peut revendiquer le rôle de pivot de la droite italienne, le parti qui peut distri- buer les cartes comme l’avait fait avant lui M. Berlusconi en réunissant chaque semaine

les ténors de sa majorité dans sa villa d’Arcore. « Il sait lire les chiffres, l’alternative à Renzi, dé- sormais, c’est la Ligue », a déclaré M. Salvini au lendemain des élections régionales. Sous-en- tendu : c’est désormais moi le patron ! « Ce parcours a payé, du moins jusqu’à main- tenant, écrit le politologue Ilvo Diamanti dans le quotidien de gauche La Repubblica. Mais res- tent des inconnues. La première concerne la ca- pacité de la Ligue de conquérir le Sud. » En se présentant caché sous un faux nom, « Noi con Salvini » (Nous avec Salvini), la Ligue n’est pas parvenue, cette fois encore, à séduire les élec- teurs du Mezzogiorno. Elle n’a pas pu présen- ter de candidat en Campanie, et celui des Pouilles n’a pas dépassé 2 % des suffrages… Alors que la nouvelle loi électorale pour les élections législatives prévoit d’attribuer la prime majoritaire et le pouvoir au parti arrivé en tête et non plus à la coalition, M. Salvini est-il vraiment l’homme fort de la droite ita- lienne, celui qui un jour pourra accéder au Pa- lais Chigi – ou, ce qui paraît sa véritable ambi- tion, à la mairie de Milan en 2016 ? Mais l’alter- native est périlleuse : continuer sur sa lancée en enfourchant tous les chevaux des combats médiatiques (euro, immigration, insécurité), et se priver de l’indispensable électorat modéré. Ou bien adoucir son discours, devenir consen- suel et décevoir sa base militante qui l’a fait roi. Mais de quel royaume ? p

ridet@lemonde.fr

14 | culture

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SAMEDI 6 JUIN 2015

Folle croisade contre le film « Much Loved »

Interdit au Maroc, le long-métrage de Nabil Ayouch sur le milieu de la prostitution a suscité des réactions haineuses et relancé le débat sur la liberté d’expression

C’ était le 19 mai, le soir de la projection de Much Loved, à Can- nes, à la Quinzaine

des réalisateurs : les festivaliers s’apprêtaient à découvrir cette fic- tion, très documentée, qui mon- tre le milieu de la prostitution au Maroc, avec une police complice du tourisme sexuel, de ses clients étrangers ou marocains. Sur la scène du Théâtre Croisette, le réa- lisateur Nabil Ayouch exprimait le désir que son film, une copro- duction franco-marocaine, sus- cite un débat et secoue les menta-

lités. On en est très loin, pour l’ins- tant. Lundi 25 mai, le ministère de

la communication marocain a in-

terdit la diffusion du film au Ma- roc, « vu qu’il comporte un outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine, et une atteinte flagrante à l’image du royaume ». Pas de projection, pas de débat !

A la place, des messages de haine

inondent les réseaux sociaux, émanant, entre autres, des mi- lieux conservateurs marocains. Des pages Facebook ont été ouvertes, demandant l’exécution du réalisateur et de l’actrice prin- cipale, Loubna Abidar, avec des milliers de « like » (« j’aime »), in- dique le cinéaste. A l’initiative de la Société des réalisateurs de films, organisatrice de la Quin- zaine, une pétition de soutien cir- cule parmi les cinéastes, déjà si- gnée par Stéphane Brizé, Arnaud Desplechin, Pascale Ferran, Agnès Jaoui…

Brizé, Arnaud Desplechin, Pascale Ferran, Agnès Jaoui… L’actrice marocaine Loubna Abidar (au centre), le r ôle

L’actrice marocaine Loubna Abidar (au centre), le rôle principal dans « Much Loved », est la cible, sur les réseaux sociaux, de messages haineux

et de menaces de mort. PYRAMIDE FILMS/VIRGINIE SURDEJ

Le quotidien des prostituées

Comment a démarré cette folle croisade contre le film et son réa- lisateur, bien identifié au Maroc, et auteur, entre autres, des Che- vaux de Dieu (2012), long-métrage qui évoquait les attentats de Casa- blanca ? Des extraits de Much Lo- ved, mis en ligne à la veille de la projection du film sur le site de la Quinzaine, ont circulé sur les sites

de partage de vidéo, hors con- texte. « Alors, tu as fait fuiter des extraits ? », s’est entendu dire Na- bil Ayouch, le 18 mai. Bien sûr que non, a-t-il répondu. L’un des ex- traits, qui montre les prostituées filant en voiture vers une soirée tarifée, aurait été vu 2 millions de fois, raconte le cinéaste : dans un langage cru, les filles se motivent avant l’abattage. Quelques rushs qui ne figurent pas dans la ver-

CORRIDA - Illustration : Gérard DuBois - Licences : 127841 / 127842 / 127843

: Gérard DuBois - Licences : 127841 / 127842 / 127843 Saison 2015 / 2016 Laissez-vous

Saison 2015 / 2016

Laissez-vous

inspirer

Claudia Stavisky

Olivier Py

Carole Thibaut

Jean-Pierre Vincent

Christophe Lidon

Marc Paquien

Tatiana Frolova

Turak Théâtre

Frédéric Dussenne

Milo Rau

Aurore Fattier

Thomas Jolly

Pablo Larraín

Michel Raskine

Grzegorz Jarzyna

Yael Ronen

Joël Pommerat

James Thierrée

Lorraine Pintal

Romeo Castellucci

Didier Bezace

Robert Lepage

Arnaud Meunier

Sami Frey

Pierre Maillet

Matthieu Cruciani

Cécile Auxire-

 

Marmouget

Pierre Maillet Matthieu Cruciani Cécile Auxire-   Marmouget 04 72 77 40 00 | www.CeLeSTinS-Lyon.oRg

04 72 77 40 00 | www.CeLeSTinS-Lyon.oRg

sion finale circulent même sur In- ternet, ajoute-t-il. Mis à part ces miettes sur la Toile, auxquelles s’ajoutent des copies piratées, le public maro- cain n’a pas découvert le film dans son ampleur. C’est une plon- gée dans le quotidien de trois, puis quatre prostituées qui vivent sous le même toit : en peignoir ou en pyjama de jeune fille le matin, en guerrières du sexe le soir. A la fois amazones et victimes, elles tentent de retirer un maximum d’argent de ces parties, quitte à subir des humiliations. Seule Loubna Abidar est une comé- dienne professionnelle, les autres sont des « femmes qui connais- sent le milieu de la prostitution mais n’en font pas partie », déclare l’équipe du film.

A Cannes le film reçoit un accueil très chaleureux. Mais, dans la salle, des membres du Centre cinémato- graphique maro- cain veillent

A Cannes, le film a reçu un ac- cueil très chaleureux. Mais, dans la salle, des membres du Centre cinématographique marocain veillaient au grain. Dans son com- muniqué du 25 mai, le ministère de la communication dit s’être ap- puyé sur leur appréciation : « [A

la suite des] conclusions d’une équipe du Centre cinématographi- que marocain qui a regardé le film lors de sa projection dans le cadre d’un festival international », les autorités marocaines ont « décidé ne pas autoriser sa projection ». Nabil Ayouch dénonce le pro- cédé. « Le ministère de la commu- nication n’est pas compétent pour autoriser, ou pas, la sortie d’un film ; seule la commission de con- trôle, laquelle dépend du Centre du cinéma marocain, l’est. Le débat porte désormais sur la liberté d’ex- pression, chèrement acquise au Maroc », déclare au Monde Nabil Ayouch, qui précise toutefois que « la majorité des journaux maro- cains soutiennent le film ». Le délégué général de la Quin- zaine des réalisateurs, Edouard

Waintrop, juge, dans un commu- niqué, « cette censure, cette at- teinte à la liberté d’expression inacceptables » de la part d’« un pays qui accueille des tournages du monde entier et qui organise, justement à Marrakech, l’un des plus grands festivals du cinéma ». Le distributeur Eric Lagesse, de Pyramide, a acheté le film avant Cannes. Il prépare désormais la sortie en salles en France, prévue le 16 septembre. Présenté le 29 mai et le 3 juin, au Forum des images, à Paris, qui programmait des films de la Quinzaine, il a sus- cité un fort intérêt : « Plus de 800 places ont été vendues en deux heures. A 90 % un public de jeunes Marocains », se félicite le distribu- teur. p

clarisse fabre

Regardez les hommes tomber!

Acrobate, jongleur et chorégraphe, Yoann Bourgeois décline la notion d’équilibre à l’infini

SPECTACLE

U ne bête sur le plateau du Théâtre de la Ville, à Paris. Elle pèse près de deux

tonnes, se cabre et s’affale, se plie et se contorsionne, s’envole même. Cette créature indompta- ble, pas loin du monstre parfois tant ses réactions sont imprévisi- bles, est en réalité un plateau mo- bile en bois et métal dont les mul- tiples configurations se renouvel- lent sans cesse en grinçant à mort comme on grogne de rage. Cette invraisemblable machine- rie, très espiègle, est la vedette du spectacle Celui qui tombe, mis en scène par l’acrobate, jongleur et chorégraphe Yoann Bourgeois. Elle fait presque oublier les six in- terprètes tant elle finit par focali- ser l’attention. Elle se révèle le véri- table partenaire, terrible et sans is- sue, l’enjeu de tous les stratagèmes et inventions de survie de ceux qui s’y accrochent des quatre fers. En- tre passion de l’adaptation, excita- tion du jeu et pressentiment de la

catastrophe, un manège infernal d’où l’on trébuche à un moment ou à un autre, quoi que l’on fasse. Tomber n’est pas tout à fait chu- ter chez Yoann Bourgeois. Sans jouer trop sur les mots, l’exercice consiste à résister encore et en- core pour ne pas être éjecté de ce plateau mouvant dont la force centrifuge affole les viscères, les changements d’axe explosent la gravité et l’inertie emporte tou- jours le morceau.

« Source illimitée de drames »

Celui qui tombe aurait aussi pu s’intituler « l’homme incliné ». Cette position en biais, parfaite- ment en équilibre avec les forces en présence, tatoue la mémoire du spectateur qui traverse des mo- ments de tournis, de haut-le-cœur et de stress au gré des péripéties du spectacle. Avec cette scénographie, qui oc- cupe le centre du plateau et im- pulse les évolutions des interprè- tes, Yoann Bourgeois, en piste de- puis 2010 après une formation de

cirque et de danse, a concrétisé une fois encore un agrès-décor dont la valeur métaphorique tra- duit les obsessions du metteur en scène. Celui qui définit la gravité comme « une source illimitée de drames » explore les notions de vertige, de jeux et de simulacres, les rapports de force entre les ob- jets et les humains. Objectif dé- claré : la recherche du point de sus- pension, notion que Yoann Bour- geois a découverte en apprenant le jonglage au lycée et qui « désigne le moment précis où l’objet lancé dans les airs atteint le plus haut point de la parabole juste avant la chute », selon sa définition. Comme la boîte à trampoline et escaliers de L’Art de la fugue (2011), sublime vrille existentielle, rien de plus philosophique que le disposi- tif de Celui qui tombe. Rarement stable et sécurisant, il oblige les hommes et femmes chahutés en tous sens à composer avec lui sans fin, jusqu’à la fin. Développer une flexibilité extrême pour continuer à tenir debout (même de guin-

gois !), et rester vivant par la même occasion, donne son sens et son carburant à Celui qui tombe. Avec ce huitième spectacle, Yoann Bourgeois se rapproche de certains metteurs en scène de cir- que, comme Aurélien Bory par exemple, qui posent l’objet comme élément premier de leur geste et pensée. Ce dispositif à ex- pressions multiples n’est pas sans rappeler celui de la pièce de Zim- mermann & de Perrot, Öper Öpis (2008), posée sur un pivot central comme une assiette chinoise sur son axe, ou la balançoire de Ma- thurin Bolze dans Du goudron et des plumes (2010). Avec ce sens du mystère et de l’atmosphère – qui ne tient pas simplement à la ban- de-son entre Callas et Sinatra – que sait insuffler Yoann Bourgeois. p

rosita boisseau

Celui qui tombe, de Yoann Bourgeois. Théâtre de la Ville, place du Châtelet, Paris 4 e . Jusqu’au 9 juin, à 20 h 30. Tél. :

01-42-74-22-77. De 18 à 30 euros.

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SAMEDI 6 JUIN 2015

culture | 15

Le bois de Vincennes saisi par la techno

Près de 50 000 personnes sont attendues au Weather Festival jusqu’au 7 juin

MUSIQUE

L es huit mille personnes présentes jeudi 4 juin pour l’ouverture du festi- val Weather, qui se tient

jusqu’au dimanche 7 juin au bois de Vincennes, ont exulté quand l’orchestre symphonique Lamou- reux a joué le morceau phare de la techno, Strings of Life. Son compo- siteur, l’Américain Derrick May, est alors assis derrière ses syn- thés, entouré d’une douzaine de violonistes sur sa droite, autant de violoncellistes sur sa gauche. Le chef d’orchestre macédonien Dzijan Emin avait répété quatre jours avant le concert avec les mu- siciens français pour leur faire réussir ce pari. Le pionnier de la techno de Detroit a adapté pour le festival Weather un concert qu’il avait donné pour la première fois en 2014, avec 90 musiciens. Accompagnés du pianiste Fran- cesco Tristano présenté par leur ami Car Craig, le DJ et le maestro ont retranscrit pour la scène des morceaux sortis, en 1989 et en 1990, des musiques qui ont marqué le début de la techno, composées pour être jouées dans les raves ou les clubs mais certai- nement pas pour un orchestre symphonique. Le résultat est époustouflant et emporte le pu- blic, venu surtout pour faire la fête, plus que pour se tenir sage- ment devant un orchestre :

« L’adaptation de ce concert, nous allons la présenter dans le reste de l’Europe, annonçait Derrick May,

Cinq scènes vont accueillir pendant trois jours le meilleur de la house music

lors de sa répétition. Nous choisi- rons à chaque date un orchestre lo- cal avec lequel Dzijan répétera au préalable. Ce projet, sur lequel nous travaillons depuis deux ans, me re- donne enfin envie de composer. »

Autorisation tardive

Lors des répétitions, la veille de l’ouverture du festival, l’Améri- cain n’arrête pas d’éternuer. Il est allergique aux pollens et, malheu- reusement pour lui, ce rassemble- ment de musiques électroniques a lieu en plein cœur du bois de Vincennes. Les 100 000 m 2 de la Plaine de jeux du Polygone de- vraient accueillir près de 50 000 personnes jusqu’à diman- che. En 2014, Surprize, la société or- ganisatrice de Weather, qui s’oc- cupe aussi des soirées Concrete en banlieue parisienne et sur les berges de la Seine, avait investi l’aéroport du Bourget. Quelque 35 000 personnes avaient fait le déplacement. « Alors que je jouais, Air Force One, qui emmenait Ba- rack Obama aux commémora- tions du Débarquement, s’est posé sur le tarmac. Peut-être que, cette année, Poutine se promènera dans

L’HISTOIRE DU JOUR A Marseille, MuCEM Plage fait grincer des dents les syndicats

marseille – correspondance

P remier grain de sable dans la gestion de Jean-François Chougnet, le nouveau président du Musée des civilisa- tions d’Europe et de la Méditerranée (MuCEM). La CFDT-

Culture a adressé, le 3 juin, un « billet d’humeur » cinglant aux sa-

lariés du musée national implanté à l’entrée du port de Marseille. Cause de sa colère, le projet MuCEM Plage : un espace de plu- sieurs milliers de mètres carrés qui s’installera du 25 juillet au 21 août sur l’esplanade du J4, bâtiment de l’architecte Rudy Ric- ciotti. Des parasols sur 640 tonnes de sable, un « brumisateur géant », des terrains de sport, des cours de yoga, un boulodrome

et un bar-terrasse. « Pour le public, cette esplanade fait partie du MuCEM, dit son président. Nous avions besoin d’y avoir une cohé- rence d’occupation et un choix d’événements qualitatifs. » « De qui se moque-t-on ? », s’enflamme la CFDT, qui pointe « le contenu scientifique, culturel ou artistique plus que discutable » du projet et met en doute son intérêt dans une ville aux 57 kilo- mètres de littoral et 21 plages publiques. « Le MuCEM est l’un des rares endroits de la côte marseillaise où il est interdit de se baigner », souli-

gne le syndicat. A l’entrée du port commercial, digues et quais sont en effet hérissés de panneaux d’interdic- tion, ce qui n’empêche pas les gamins de plonger. Les visiteurs de MuCEM Plage devront compter sur les dou- ches et le brumisateur pour se rafraî- chir. Si la CFDT s’inquiète de l’impact du

sable « volatil, potentiellement corrosif et destructeur » sur les collections, c’est surtout le coût de l’opération qui pose problème. SUD, syndi- cat majoritaire au MuCEM, attend le comité technique du 30 juin pour « poser des questions directement à la direction ». Jean-Fran- çois Chougnet, lui, se veut transparent : « Les 380 000 euros d’ins- tallation du site sont à la charge du musée et les 351 000 euros de fonctionnement doivent être équilibrés par l’exploitation confiée à l’association Yes We Camp », détaille-t-il. Soit un budget de plus de 700 000 euros pour 28 jours d’ouverture, dont une partie à la charge de mécènes privés comme Lafarge, fournisseur du sable. « Depuis des années dans les musées, on nous impose des écono- mies, et là un projet sans rapport avec nos missions engloutit des centaines de milliers d’euros », peste un salarié. « MuCEM Plage est une aberration écologique, potentiellement risquée pour les collec- tions et relève plus du parc d’attractions que du musée », dit-on au FSU, où, sans avoir cosigné le billet de la CFDT, on reconnaît « une proximité de jugement ». Jean-François Chougnet, lui, croit en son projet pour attirer un « public plus populaire » et dynamiser la fréquentation du MuCEM. Après avoir reçu 1,8 million de visi- teurs en 2014, dont un tiers a franchi la porte des expositions, le musée marseillais prévoit en 2015 « une baisse de 15 à 20 % ». p

« UN PROJET SANS RAPPORT AVEC NOS MISSIONS QUI ENGLOU- TIT DES CENTAINES DE MILLIERS D’EUROS»

UN SALARIÉ

gilles rof

CENTAINES DE MILLIERS D’EUROS» UN SAL ARIÉ gilles rof Le 4 juin, pr ès de 8

Le 4 juin, près de 8 000 festivaliers se sont rendus au bois de Vincennes pour les trois concerts d’ouverture, JACOB KHRIST/DALLE

les bois », plaisante Derrick May. Pour cette troisième édition, les organisateurs ont choisi la proxi- mité de Paris pour pouvoir béné- ficier des transports en com- mun… et les difficultés. Ils n’ont obtenu l’autorisation de s’instal- ler sur le site qu’en février, après le gel des autorisations de la préfec- ture lié aux attentats contre Char- lie Hebdo et l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes. Pour réussir à monter, en moins de quatre mois, leur festival, ils ont fait appel à Cédric Le Goff, di-

LITTÉRATURE

Michel Houellebecq lauréat du 7 e prix de la BnF

La Bibliothèque nationale de France (BnF) a décerné son 7 e prix au romancier Michel Houellebecq pour l’ensemble de son œuvre. Ce prix, doté de 10 000 euros, lui sera re- mis à l’occasion du dîner an- nuel de la Bibliothèque natio- nale de France en faveur de l’enrichissement des collec- tions. « Michel Houellebecq est un de ces rares écrivains qui ont su traiter les questions contemporaines avec courage et d’une manière qui interpelle le lecteur. La dérision qui ha- bite ses romans reflète sa posi- tion d’observateur exilé et soli- taire d’un monde revenu des idoles de la modernité », a commenté Bruno Racine, le président de la BnF. L’écrivain a publié, en janvier, le roman Soumission (Flammarion), qui a atteint des records de ventes en France, mais aussi en Allemagne et en Italie.

THÉÂTRE

Bartabas reproche au Festival d’Avignon de ne pas l’accueillir cet été

Bartabas, qui crée le 8 juin son nouveau spectacle, On achève bien les anges (Elégies), aux Nuits de Fourvière, à Lyon, reproche au directeur du Festival d’Avignon, Olivier Py, de ne pas l’accueillir cette année et dénonce ses choix de programmation. « Un pa- tron de festival doit montrer tout le spectre de la création », dit-il dans un entretien à L’Obs publié jeudi 4 juin. « Or, Olivier Py a choisi de couper Avignon des grands spectacles populaires », accuse-t-il, en rappelant que huit de ses créations ont été données en première française à Avignon depuis 1988. Le fondateur du Théâtre équestre Zingaro con- teste également la nomina- tion à la tête de grandes insti- tutions de metteurs en scène, et non d’administrateurs.

recteur du Centre national des arts de la rue en Bretagne, un ha- bitué des spectacles organisés dans des lieux inhabituels. Cinq scènes vont accueillir pen- dant trois jours le meilleur de la house music, vendredi 5 juin, avec Schwarzmann, Jeff Mills, Juan At- kins et Moritz Von Oswald, les An- glais Matthew Herbert et Floating Points. Samedi, les habitués des Concrete ne seront pas perdus avec la Russe Nina Kraviz et le Français Ben Vedren. Malgré les ré- férences, Ricardo Villalobos ou

Josh Wink, il manque encore à la programmation une ou deux tê- tes d’affiche, mais le pionnier de la techno, Derrick May, 52 ans, fait moins la fine bouche. La starifica- tion de ses collègues DJ comme David Guetta ou The Avener ne le dérange pas plus : « Il faut bien des Michael Jackson ou des Rolling Sto- nes pour qu’un Prince ou un Kraftwerk existe », philosophe t-il. Il se dit en revanche impressionné par le professionnalisme du col- lectif Weather qu’il a vu grandir :

« Pour moi, ils représentent la nou-

velle industrie de la musique. Il y a plus d’unité, de mise en commun de moyens pour qu’il y ait de la bonne musique, de bons événements. Ce qui est terrible, c’est que l’industrie du disque s’écroule de l’intérieur. Les gens qui gagnent de l’argent sur la musique, comme Apple ou les si- tes de streaming, ne sont même pas des maisons de disques. » p

stéphanie binet

Weather Festival. Bois de Vincennes. Jusqu’au 7 juin. weatherfestival. fr

maisons de disques. » p stéphanie binet Weather Festival. Bois de Vincennes. Jusqu’au 7 juin. weatherfestival.

16 | télévisions

Rameau, l’archaïque décoiffant

Une excellente approche de l’œuvre monumentale du compositeur et théoricien

ARTE SAMEDI 6 – 20 H 50 DOCUMENTAIRE

A utant le dire d’emblée :

le documentaire Jean- Philippe Rameau, le maître du baroque qu’a

réalisé Olivier Simonnet et que dif- fuse Arte en hommage au grand compositeur français est affecté d’à peu près tous les tics du genre tel qu’il se pratique aujourd’hui :

l’insupportable « sommaire » li- minaire constitué d’extraits d’en- tretiens avec les intervenants (des musicologues et musiciens : Syl- vie Bouissou, Christophe Rousset, Marc Minkowski, etc.) ; l’incarna- tion du compositeur, notable- ment revêche, par un comédien qui feint d’être interrogé par un questionneur qu’on n’entend ja- mais ; des images un peu léchées tournées dans des lieux histori- ques (quitte à faire jouer, sûrement pour l’effet « mouillé », un orches- tre devant des jets d’eau) ; la colori- sation et l’animation en images de synthèse du moindre document d’époque en noir et blanc dont on semble craindre qu’il ne soit pas assez divertissant pour l’œil du té- léspectateur… En dépit de ces défauts et d’une tendance dommageable au saucis- sonnage musical de morceaux su- blimes, ce film constitue une ex- cellente approche de la vie et de

ce film constitue une ex- cellente approche de la vie et de Philippe Villiers dans le

Philippe Villiers dans le rôle de Jean-Philippe Rameau. CAMERA LUCIDA PRODUCTIONS

l’œuvre de Rameau (1683-1764). On suit le compositeur dès ses débuts provinciaux (ses allers-re- tours entre Dijon, sa ville natale, Clermont-Ferrand et Lyon) puis au cours des hauts et des bas de sa car- rière, qu’il commence en étant or- ganiste et poursuit en composant ses premiers ouvrages scéniques pour les théâtres de tréteaux de la Foire, avant de se faire accepter en 1733 par l’Académie royale de

musique, autrement dit le futur Opéra de Paris. Rameau le scientifique et théori- cien (auteur d’un fameux et reten- tissant Traité de l’harmonie réduite à ses principes naturels, en 1722) est assez bien campé, et l’on ne man- que bien sûr pas d’évoquer ses po- sitions polémiques face à Jean-Jac- ques Rousseau, qui, au milieu du siècle, défendait le camp de la mu- sique italienne, emblématisée par

la très à la mode Servante maî- tresse de Pergolèse, quand Rameau incarnait l’ars gallica d’alors. Le propos des spécialistes, sé- rieux mais jamais jargonnant, in- formera utilement le novice sans pour autant décevoir le mélo- mane. Ce dernier y apprendra par exemple qu’au cours d’une recher- che connexe, la musicologue Syl- vie Bouissou, directrice de recher- che au CNRS, responsable de l’édi-

tion scientifique monumentale de l’œuvre de Rameau et auteure d’un

(Fayard,

2014), a découvert que le composi- teur serait l’auteur du thème de la chanson en canon Frère Jacques !

Jean-Philippe

Rameau

Modernité stupéfiante

De nombreux extraits musicaux enregistrés pour l’occasion font entendre ce qu’il y a de plus saisis- sant dans la musique de ce génie qui vint si tard (à 50 ans) à l’opéra et continua d’écrire une musique qui semblait d’un autre âge – celui de la tragédie lyrique modelée au XVII e siècle par Jean-Baptiste Lully – à beaucoup de ses contem- porains et qui contient pourtant les signes d’une modernité encore stupéfiante à l’oreille. Marc Min- kowski rappelle l’ahurissante diffi- culté technique des Boréades, la dernière partition lyrique de Ra- meau, qui fit tomber de leur chaise ses premiers interprètes. Et l’on entend le chef français di- riger, à la tête de ses Musiciens du Louvre, cette merveilleuse « En- trée » des Boréades, mélancolique et souriante, qui est peut-être la pièce la plus belle de toute l’œuvre de ce profus et singulier « su- rhomme » (dixit Minkowski). p

renaud machart

Jean-Philippe Rameau, le maître du baroque, d’Olivier Simonnet (Fr., 2014, 90 min).

Carte postale de Sydney

Jérôme Pitorin propose de découvrir l’une des villes les plus connues, sinon les plus agréables d’Australie

FRANCE 5 SAMEDI 6 – 20 H 35 MAGAZINE

I l faudrait plusieurs documen- taires pour explorer les ri- chesses de l’Australie, pays-

continent de 7,5 millions de kilo- mètres carrés, peuplé de 24 mil- lions d’habitants. C’est sans doute pourquoi, dans le nouveau nu- méro de son magazine « Echap- pées belles », Jérôme Pitorin s’est limité à Sydney et ses environs. Mégalopole de cinq millions d’âmes la plus connue d’Australie,

sans en être la capitale, Sydney possède de nombreux atouts dont sa baie qui est une des plus belles de la planète. Chaque jour s’y croisent voiliers, ferrys et ba- teaux commerciaux au pied d’édifices emblématiques comme l’Opera House et le Harbour Bridge. Mais, si elle attire chaque année des millions de touristes venus du monde entier, Sydney n’est pas une ville-musée. On y vit (plutôt bien), on y travaille (sans grandes difficultés) et on s’y amuse (beau- coup) selon les interlocuteurs

rencontrés par le globe-trotteur du magazine.

Du surf avant de partir travailler

Ainsi, pour son échappée dans les rues de Sydney, Jérôme Pitorin nous entraîne dans de beaux en­ droits comme le quartier chinois avec son immense marché où viennent s’approvisionner tous les restaurants asiatiques. « Ici, on ne trouve que des produits frais cultivés sur des terres non loin de la capitale », explique un des commerçants, en précisant que cette ville est une des plus ac-

cueillantes et des plus tolérantes. Elle est aussi très zen, si l’on en croit cette famille australienne installée dans la banlieue de Syd- ney, qui, loin du train-train euro- péen, démarre ses journées en fai- sant du surf dès 7 heures du ma- tin, avant de partir travailler à 8 h 30 et de se retrouver à midi pour déjeuner tous ensemble avec des produits uniquement biologiques. Le rêve australien frôle parfois un peu la caricature. Mais les Blue Mountains, à une centaine de ki- lomètres de Sydney, que nous fait

visiter Jérôme Pitorin et son guide, ressemblent à un petit pa- radis sur terre. Il ne manque que le parfum des eucalyptus dont l’es- sence chauffée par le soleil donne ce bleu très particulier au paysage. A n’en pas douter, après la diffu- sion de ce magazine, l’ambassade australienne devrait connaître un nouvel afflux de candidats prêts à s’expatrier… p

daniel psenny

Sydney : la belle australienne, de Damien Pourageaux (Fr., 2015, 95 min).

australienne, de Damien Pourageaux (Fr., 2015, 95 min). GRILLE N° 15 - 132 PAR PHILIPPE DUPUIS

GRILLE N° 15 - 132 PAR PHILIPPE DUPUIS

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SOLUTION DE LA GRILLE N° 15 - 131

HORIZONTALEMENT I. Irrégularité. II. Neuve. Imitai. III. Déserteur. Ys.

IV. Elances. Aile. V. Ci. Tu. Saison. VI. IGN. Réel. Ors. VII. Signes. Ill. VIII. Ib.

Sun. Eté. IX. Oléicoles. Aï. X. Néoformation.

VERTICALEMENT 1. Indécision. 2. Rééligible. 3. Rusa. Ng. EO. 4. Event.

Naïf. 5. Gerçure. Co. 6. Té. Essor. 7. Liesse. Ulm. 8. Amu. Alinéa. 9. Rirai.

St. 10. It. Isole. 11. Taylor. Tao. 12. Eisenstein.

HORIZONTALEMENT

I. Une reine des reinettes et des clo- chards. II. Habituer l’équipage au bâ- timent. Part en éclats. III. Prêt à tout faire sauter. Remettre sommaire- ment en état. IV. Manque manifeste de passion. Mit d’aplomb. V. Préposi- tion. Ouvre le choix. Bonne pâte ba- tave. VI. Poils de moufette. Fait de belles alliances. Nerveuse petite an- glaise. VII. Un X chez les romains. Comme une vieille peinture. VIII. Quatre sur six. Sainte italienne. Cité sumérienne. IX. De beaux bleus violacés. Mauvaise part de l’héritage. X. Expulsions brusques et bruyantes.

VERTICALEMENT

1. Charmantes petites rides déposées

par le temps. 2. A réponse à tout.

3. Du houx stimulant après torréfac-

tion. Mangé par la rouille. 4. A moitié noir. Très bonne disposition. Devient

de moins en moins respirable.

5. Pour être sur d’avoir de beaux par-

quets. Bouts de galon. 6. Paresse sous les tropiques. Sa levée ouvre des portes. 7. Due au bacille de Hansen. Se fera sans peine. 8. Après la levée. Débit dans les comptes. 9. Production de la cochenille. 10. La musique d’au- jourd’hui et celle de demain. Tour complet. 11. Son aide est souvent at- tendue. Disparaît. 12. Ne font pas par- tie du clan.

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12. Ne font pas par- tie du clan. SUDOKU N °15-132 0123 SAMEDI 6 JUIN 2015
12. Ne font pas par- tie du clan. SUDOKU N °15-132 0123 SAMEDI 6 JUIN 2015

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TF1

20.35

Finale de la Ligue des champions :

Juventus Turin-FC Barcelone

au Stade olympique de Berlin.

23.00 New York, unité spéciale

Série créée par Dick Wolf. Avec Mariska Hargitay, Richard Belzer (EU, saison 8, ép. 22 et 17/22 ; S1, ép. 22/22).

Football

France 2

20.55 Les Grosses Têtes

Divertissement animé

par Laurent Ruquier.

23.10 On n’est pas couché

Talk-show animé par Laurent Ruquier.

France 3

20.50 Le Vagabond

de la baie de Somme Téléfilm de Claude-Michel Rome.

Avec Sonia Rolland, Jérôme Robart, François Feroleto (Fr., 2015, 105 min).

23.00 Enquêtes réservées

Série créée par Patrick Dewolf et Clémentine Dabadie. Avec Jérôme Anger, Yvon Back, Dorylia Calmel (S4, ép. 5 et 6/8).

Canal+

20.45 Football

Finale de la Ligue des champions :

Juventus Turin-FC Barcelone au Stade olympique de Berlin.

23.15 Hard

Série créée par Cathy Verney. Avec Natacha Lindinger, François Vincentelli (S3, ép. 1 et 2/12).

France 5

20.35 Echappées belles

Magazine présenté par Jérôme Pitorin.

Sydney, la belle australienne.

22.10 Maroc(s)

Documentaire de Denis Dommel et Xavier Lefebvre (Fr., 2010, 50 min).

Arte

20.50

Jean-Philippe Rameau,

le maître du baroque Documentaire d’Olivier Simonnet (Fr., 2014, 90 min).

22.20 Luther, la Réforme

et le pape Documentaire de Thomas Furch

(All., 2014, 55 min).

M6

20.55 Hawaii 5-0

Série policière créée par Leonard Freeman. Avec Alex O’Loughlin, Scott Caan (EU, S5, ép. 21 ; S4 ép. 13 et 14/22 ; S3, ép. 20/24).

0123 est édité par la Société éditrice

du « Monde » SA Durée de la société : 99 ans à compter du 15 décembre 2000. Capital social : 94.610.348,70 ¤. Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS). Rédaction 80, boulevard Auguste-Blanqui, 75707 Paris Cedex 13 Tél. : 01-57-28-20-00 Abonnements par téléphone :

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et agences de presse n° 0717 C 81975 ISSN 0395-2037 Présidente : Corinne Mrejen PRINTED IN

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Corinne Mrejen

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80, bd Auguste-Blanqui, 75707 PARIS CEDEX 13 Tél : 01-57-28-39-00 Fax : 01-57-28-39-26

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Imprimerie du « Monde » 12, rue Maurice-Gunsbourg, 94852 Ivry cedex Toulouse (Occitane Imprimerie) Montpellier (« Midi Libre »)

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SAMEDI 6 JUIN 2015

styles | 17

Vingt fois sur le métier, remettez le denim

En travaillant la matière de façon artisanale et expérimentale, de jeunes labels rafraîchissent l’idée même du jean… et du luxe

MODE

D ans la presse, le jean fait partie, comme la Fête des mères ou les régimes, de ce que l’on appelle les

« marronniers ». Sujet récurrent, sai-

sonnier, sans grande aspérité ni réelle nouveauté. Comme n’importe quel classique de mode, il connaît tous les

dix ou quinze ans une forme plus ou

moins « marketée » de renouveau.

On peut citer aisément le plus specta-

culaire. Il était purement formel, mais il a bouleversé les garde-robes et la sil- houette : le slim. Ce jean moulant a ringardisé le vieux « 5-poches à papa » et formaté des millions de cita- dines qui se sont mises à arborer ce nouvel uniforme : jean slim, balleri-

nes et grand sac (si possible le Classic

de Balenciaga).

La dernière révolution ne sort pas

du studio de création de Levi’s ni de

celui d’un illustre styliste. Elle semble plutôt émaner de créateurs émer- gents, inconnus du grand public, mais remarqués dans les derniers concours de mode internationaux. Et il est cette

fois davantage question du fond (de la

matière, du tissage, du travail d’enri- chissement de la toile) que de la forme. Recyclé à partir de vieux jeans, effi- loché, retissé, brodé, retravaillé sans

rien perdre de son authenticité, de sa robustesse, de son côté rassurant et familier, le denim est l’objet d’atten- tions particulières. Aussi sentimenta-

les que techniques. Ainsi, par le biais

d’une ancienne pratique navajo con- sistant à transformer des uniformes récupérés en couvertures, le créateur américain Matthew Dolan s’est réap- proprié la toile indigo, à laquelle il consacre sa marque. « Le denim est un tissu mythique mais familier, syno- nyme de consommation de masse mais aussi de rébellion. C’est cette dua- lité qui m’intéresse, l’idée que ce soit à

Une nouvelle génération réagit « à l’ère industrielle et à la perfection d’un même produit fabriqué, distribué et porté à l’identique partout dans le monde »

PASCALINE WILHELM

directrice mode du Salon de textile Première Vision

la fois l’uniforme des cow-boys et du hip-hop, de Dolly Parton et d’Aaliyah [chanteuse de R’n’B] », expliquait-il dans le magazine i-D de mars, qui montrait la chanteuse Rihanna dans plusieurs de ses créations. Le styliste diplômé de la presti- gieuse Parsons School of Design de New York a lancé sa marque en 2014. Il fait partie d’une génération de créa- teurs qui détournent le denim de fa- çon artisanale, repoussant les frontiè- res du matériau de base et démante- lant ses coupes classiques – sans ja- mais proposer de blue-jeans traditionnels. « C’est la qualité de la fa- brication, la complexité de la coupe qui prime aujourd’hui dans ce marché, et non un énième logo collé sur un jean », dit Matthew Dolan. Dans le marché immense du jean, estimé à 108 milliards de dollars (95 milliards d’euros) en 2014, selon le cabinet d’études Euromonitor, « cette génération permet de penser le denim de façon avant-gardiste, enga- gée, à la fois technique et artisanale, d’aller de l’avant en s’affranchissant de son histoire », analyse Pascaline Wilhelm, directrice de mode du Sa- lon de textile Première Vision et De- nim Première Vision. Quitte parfois à seulement évoquer la fameuse toile denim, et à n’en garder que la dimen- sion symbolique.

Mise en abyme des codes

Pour la créatrice Faustine Steinmetz, le désir de travailler le denim s’oppose à une sensation de trop-plein, à cette accumulation de vêtements fabri- qués en quantité industrielle, et sou- vent de qualité médiocre. En 2013, la Française, installée à Londres, ac- quiert pour 100 livres un métier à tis- ser de seconde main, et s’en sert pour créer un jean en laine mohair façon denim. Sur sa lancée, elle ouvre son propre atelier la même année dans le nord de la ville et développe différen- tes techniques de tissage et de tapisse- rie, sur des métiers à tisser qui ne re- quièrent aucune électricité. C’est cette approche écologique et novatrice qui vaut à Faustine Steinmetz d’être nom- mée au prix LVMH en 2015. Elle tra- vaille tantôt du denim recyclé, tantôt elle l’évoque en trompe-l’œil, et dé- tourne des formes de jeans classiques pour en faire des pièces de luxe, et une mise en abyme des codes du prêt- à-porter et de l’histoire du jean. « Le consommateur est face à tellement de choix différents qu’il développe une forme de responsabilité. Aujourd’hui, les gens cherchent la pièce unique qu’ils pourront chérir », dit-elle. Même envie de s’attaquer aux icô- nes pour la styliste allemande Anna

Jupe en feutre brossé main (coton et laine mérinos), par Faustine Steinmetz. BENJAMIN MALLEK
Jupe en feutre
brossé main
(coton et laine
mérinos),
par Faustine
Steinmetz.
BENJAMIN MALLEK

Bornhold, qui a présenté sa pre- mière collection au Festival de mode d’Hyères 2015, et reçu le prix Chloé pour une technique artisanale qui a aussi recours au trompe-l’œil, con- sistant à tirer des fils de coton pour recréer l’apparence d’un jean pelu- cheux – qui nécessite paradoxale- ment trois à cinq jours de fabrica- tion. « Ce jeu, avec des codes bien connus comme ceux de l’univers du jean, derrière lequel se cache un tra- vail minutieux, est une façon de célé- brer la vie normale, ce que le denim [toile symbole du vêtement de tra- vail] a toujours symbolisé », rappelle- t-elle. Pour le président de Chloé, Geoffroy de la Bourdonnaye, cette technique fait naître « une silhouette inspirée par la liberté et le mouve- ment » – ce qui n’est pas sans évo-

quer l’histoire à la fois ouvrière et émancipatrice du jean. En redonnant une dimension de « travail d’atelier » à un produit fabri- qué en quantité massive, cette nou- velle génération agit en « réaction à l’ère industrielle et à la perfection d’un même produit fabriqué, distribué et porté à l’identique partout dans le monde », assure Pascaline Wilhelm. Une quête d’authenticité, d’identité et de différenciation qui évoque le questionnement de Walter Benjamin dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa re- productibilité technique, déjà d’actua- lité il y a quatre-vingts ans. Ces interrogations ne perdent néan- moins pas de vue la dimension com- merciale inhérente à la mode :

« L’avantage de ces techniques, c’est qu’elles peuvent être adaptées à une

production plus large », note Pascaline Wilhelm. Ainsi, la marque Mar- ques’Almeida, connue pour son de- nim effiloché – et qui a remporté le LVMH Prize 2015 –, est fabriquée dans des ateliers à travers le Portugal ; ses fondateurs, Marta Marques et Paulo Almeida, prennent le temps d’ap- prendre aux artisans à reproduire leur manière de travailler à un niveau industriel pour un résultat lacéré et asymétrique un peu grunge. « Le de- nim est une matière qui vit et qui évo- que des histoires – notamment le Lon- dres des années 1990 pour nous, dit Marta Marques. Le travailler aujourd’hui, c’est proposer un genre de luxe ancré dans la réalité, dont les im- perfections et le réalisme deviennent les nouveaux critères de beauté. » p

alice pfeiffer

les nouveaux critères de beauté. » p alice pfeiffer Mary-Kate et Ashley Olsen, aux CFDA Awards.

Mary-Kate et Ashley Olsen, aux CFDA Awards. SIPANY/SIPA

Le style sobre de The Row récompensé

La griffe américaine derrière laquelle se cachent deux actrices vient d’être couronnée aux CFDA Awards, à New York

C omme chaque année, la cérémonie de remise des prix de mode « The CFDA

Awards » (Council of Fashion De- signers of America) récompense les meilleurs stylistes des Etats- Unis. Cette année, au milieu de nommés quasi institutionnels comme Marc Jacobs ou Michael Kors, c’est un nom moins connu du grand public qui a été distin- gué : The Row a remporté pour la deuxième fois, lundi 1 er juin, le prestigieux prix de « créateur de prêt-à-porter féminin de l’an- née ». La marque avait déjà décro- ché ce titre en 2012 ainsi que celui de « créateur d’accessoires de l’an- née » en 2014.

Lancée en 2006 à New York, la griffe détonne dans le monde du luxe : ses fondatrices ne sont autres que Mary-Kate et Ashley Olsen, les jumelles actrices et en- fants stars de la télé, particulière- ment connues pour leurs rôles dans la série « La Fête à la mai- son », diffusée entre 1987 et 1995. Cependant, pour creuser leur sillon dans la mode, elles déci- dent de s’effacer derrière un sigle faisant référence aux tailleurs anglais traditionnels de Savile Row. Leur but est de créer des vête- ments haut de gamme, très chers mais fabriqués aux Etats-Unis, dont les coupes épurées sédui-

raient toutes les générations. Si les sœurs Olsen peinent au début à être prises au sérieux, elles se font petit à petit un nom et s’assu- rent une légitimité, en faisant le choix d’une équipe aussi discrète que qualitative.

« Simplicité intéressante »

Jusqu’en 2014, c’est Nadège Van- hee-Cybulski, passée par les grands noms du minimalisme Maison Margiela et Céline – et ac- tuellement à la tête de la création féminine de la maison Hermès – qui assure la direction du style de The Row. Aujourd’hui, c’est un style ma- ture, sobre, radical mais raffiné

qui fait la force de leur griffe :

« Rendre la simplicité intéressante n’est ni facile ni donné à tout le monde, mais c’est la grande atten- tion portée à la qualité, aux détails et aux finitions qui a mis The Row sur un piédestal », analyse Justin O’Shea, directeur des achats du site de vente en ligne de luxe My- Theresa.com qui commercialise The Row. Leur collection d’été 2015 évolue autour de soies ocre, bleu nuit et blanc cassé, de robes chemises et de jeux de nœuds. Une ode à la dé- licatesse aux antipodes du show- business m’as-tu-vu de leur en- fance. p

a. pf.

18 | disparitions & carnet

JacquesParizeau

Ancien premier ministre du Québec

En 1985. PIERRE ROUSSEL/NEWSCO/SIPA
En 1985.
PIERRE ROUSSEL/NEWSCO/SIPA

L’ ancien premier minis- tre du Québec Jacques Parizeau, mort le 2 juin, à 84 ans, aura des funé-

railles d’Etat, a annoncé son ad- versaire politique, le libéral Phi- lippe Couillard qui dirige le gou- vernement provincial. Même s’il n’a été premier minis- tre que deux ans, de 1994 à 1996, Jacques Parizeau a profondément marqué l’histoire politique et éco- nomique de la province franco- phone du Canada. Toute sa vie, il a épousé, comme militant du Parti québécois (PQ), la cause de son in- dépendance, tout en étant un éco- nomiste visionnaire. M. Couillard a d’ailleurs rendu hommage à cet « homme d’Etat exceptionnel » qui « a consacré sa vie au Québec et au service public, un des grands bâtisseurs du Qué- bec moderne, notamment de la prise en main, par les Québécois, des outils financiers et économi- ques nécessaires à notre dévelop- pement ». Mais lui voulait bien plus : que les Québécois prennent en main leur destinée. « Il n’y a qu’une fa- çon d’être plus autonome, c’est d’être souverain », déclarait-il en 1994. Après avoir remporté les élections cette année-là, c’est sous sa gouverne que le Parti québé- cois organisait un référendum sur la souveraineté du Québec, le deuxième de son histoire. Son re- jet en octobre 1995, par 50,58 % des voix, avec un taux de partici- pation de 93 %, poussera Jacques Parizeau à quitter la vie politique.

Une conviction profonde

Né le 9 août en 1930 dans une fa- mille montréalaise aisée, le jeune Parizeau obtient un diplôme de l’Institut d’études politiques de Paris et de la London School of Economy, puis enseigne l’écono- mie à l’Ecole des hautes études commerciales de Montréal de 1955 à 1976. Au début des années 1960, il est consultant auprès de différents ministres, puis con- seiller économique et financier du premier ministre libéral, Jean Lesage. Il sera l’un des artisans de réalisations d’envergure durant cette décennie de la « révolution tranquille », symbolisant l’éman- cipation confessionnelle, politi- que et économique des Cana- diens francophones. De cette épo- que date la création de la Caisse de dépôt et placement du Québec, dont le siège social devrait bientôt porter son nom. « Grâce à lui, la nation québé- coise a franchi les portes de la mo- dernité », affirme pour sa part Pierre-Karl Péladeau, fraîchement élu chef du Parti québécois, et qui apparaît un peu comme son dau-

9 AOÛT 1930 Naissance

à Montréal

1976 Député du Parti

québécois

1994 Premier ministre

1995 Echec du référendum

sur la souveraineté

1996 Démissionne et quitte

la politique

2 JUIN 2015 Mort

à

Montréal

phin, avec la même conviction profonde que le Québec doit deve- nir « un pays ». L’engagement de Jacques Parizeau à cette « cause » date de 1969, alors qu’il se range aux côtés du fondateur du Parti québécois, René Lévesque. Il tente sa chance trois fois aux élections provinciales avant d’être élu dé- puté du PQ en 1976. Dans le cabinet de René Léves- que qui a remporté les élections, ce fin stratège en finances publi- ques sera ministre des finances. Dans le camp des purs et durs de la souveraineté, il démissionne cependant avec fracas en 1984, ré- pudiant le « beau risque » proposé par René Lévesque après l’échec du référendum de 1980. Celui-ci prônait de réaménager les rap- ports entre le Québec et le Canada au sein de la Fédération. Huit ans plus tard, après le décès de son ancien chef, Jacques Pari- zeau revient en force à la tête du parti mais dans l’opposition. Il mène le camp du non au référen- dum fédéral de 1992 qui devait ra- mener le Québec dans le giron de la Constitution canadienne. Après que le non l’eut emporté, lui-même accède au pouvoir en 1994 à Québec. En octo- bre 1995, il tient sa promesse de tenir un nouveau référendum sur l’indépendance du Québec. Au soir de sa courte défaite, il estime avoir été battu « par l’argent et des votes ethniques », ce qui lui vaut un opprobre généralisé. Puis, il démissionne pour ne plus jamais revenir en politique active. En 2012, il sortira de son mu- tisme pour critiquer, dans son propre camp, l’attentisme de la première ministre Pauline Ma- rois sur la question de l’indépen- dance, puis s’immiscera l’année suivante dans le débat sur le port de signes religieux. En 2014, il livrera un discours encore plus virulent, dénonçant la « dérive » du Parti québécois et le « flou » d’une approche référen- daire « pétrie d’ambiguïtés ». Le camp souverainiste est devant un « champ de ruines », martèlera-t-il à l’aube d’une cuisante défaite électorale du PQ. p

anne pélouas

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SAMEDI 6 JUIN 2015

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AU CARNET DU «MONDE»

Décès

Paris.

M me Bernard,

née princesse Fazilé Ibrahim,

son épouse, Gilles et Leyla Bernard, son ils et sa belle-ille, Nathalie Bernard, sa ille, Benoît Chams Bernard, son petit-ils, Maurice et Françoise Bernard,

son frère et sa belle-sœur, Jean-Philippe et Sylvie Bernard, ses neveu et nièce, Nicole et Jean Cabanel, ses cousine et cousin

Et la famille Meilleroux,

ont la douleur de faire part du décès de